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La gazette de la

lucarne

mai 2015 3 €

n  78 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

InCONgRUiTé


no 78

MAI 2015

La goutte Zéglobo Zéraphim

L

una est une grande amie qui, dans mes années de galère à New York, m’a souvent sauvé la vie, en m’invitant à habiter chez elle, et en remplissant son frigidaire quand je l’avais pillé. À vrai dire, Luna n’était pas son vrai nom, à l’origine, elle portait le même prénom que sa mère, une chanteuse de jazz des a­nnées 1950, l’une des plus ravissantes stars du cinéma afro-­ américain. Pendant toute son ­enfance, elle avait entendu répéter « C’est tout le portrait de sa mère, c’est sa mère tout craché. » Si bien que pour échapper à cette ressemblance, elle s’était fabriqué ce nom de Luna. Je traduis cette charmante histoire qu’elle m’a raconté : « Quand j’étais petite fille, en toute innocence, je me demandais pourquoi Papa était d’une autre couleur que moi. Pendant longtemps, je me suis contentée de l’observer,

en attendant qu’un changement se produise. Quand nous étions ­ ensemble, je voyais bien que les gens nous regardaient beaucoup et cela me semblait étrange, sans que je sache pourquoi. Au bout sans doute de plusieurs ­ années, j’ai fini par lui demander « Quand seras-tu de la même couleur que Maman et moi ? » Sans hésiter un instant, il m’a expliqué : « À la naissance, quand Dieu fabrique les gens, il les met tous sur un tapis roulant. Et il fait tomber sur eux des gouttes de couleur. Mais quelque chose a dû se détraquer dans la machine qui contrôle les gouttes de couleur, et la goutte m’a manqué ! Je me souviens avoir été vraiment désolée pour lui. Et quand nous sortions ensemble pour aller au parc ou ailleurs, j’ai commence à remarquer que presque tout le monde dans notre quartier avait également été

Kenneth D., Sheila Guyze et Luna enfant

manqué par la goutte. Cela a créé chez moi un véritable sentiment de pitié pour ceux que la goutte avait manqués. Papa était vraiment très cool ! » Oui, Luna avait eu un papa vraiment très cool ! Grâce à lui, elle n’avait pas eu à riposter, comme le petit Jeff, le copain de jeu de Kimson, bien des années plus tard, quand les gamins de P.S. 45 (Public School 45, l’école primaire du quartier) le traitaient de « petit noiraud » : The blacker the berries, the sweeter the juice (Plus les mûres sont noires, plus leur jus est sucré !)

L’artiste du mois :

Roland Lagoutte 

© roland lagoutte

M

on écriture et ma démarche photographique sont une exploration de mon trouble face à l’amour, face au réel, face au néant. J’écris comme je photographie, à l’instinct, je suis une émotion, les images surgissent comme un regard qui s’étonne de ce qu’il voit. Dans un poème mis en chanson, tout est fait pour l’oreille ; dans mes « rimages », tout est fait pour l’œil. C’est l’union de deux fragments, l’un poétique, l’autre photographique, l’écriture se posant dans l’image. Bâtisseur de rosée, ma cathédrale est fête de vers et de lumière. Roland Lagoutte, poète et photographe. www.rolandlagoutte.fr Roland Lagoutte nous a pemis d’utiliser ses photos pour illustrer cette gazette. 2


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L’au–delà

MAI 2015

SOMMAIRE Page 1

à la portée de tous

Photo, Roland Lagoutte Page 2

Odile De Jaeghere

L

 a

goutte,

L’

  artiste

Z. Zéraphim

du mois,

R. Lagoutte

Page 3

P

L’au–delà à la portée de tous,

ar un dimanche pluvieux d’hiver, j’avais accompagné sur son lieu culte, un ami peintre sans trop de ­talent, mais avec énormément de prescience des ombres, tendu vers la communication avec l’esprit des morts comme avec celui des vivants. J’étais un peu craintive de ce que j’allais trouver, mais la curiosité l’emporta.

et gloussements de plaisir, un orgasme… à la portée de tous… déception, pleurs et cris déchirants quand la communication ne pouvait pas être faite… (le 22 à Asnières ne répond toujours pas !) Bref des moments hallucinants d’hystérie collective. Je restais interloquée devant un tel déballage, plus que sceptique et choquée par ces indécentes manifestations de groupe…

Dans un immeuble très bourgeois de la rue Copernic à Paris, le bâtiment au fond de la cour portait une plaque de cuivre gravée : « L’au-delà à la portée de ». Étonnante inscription à la fois accrocheuse et mystérieuse mais qui se voulait aussi banale que celle d’une association culturelle ou caritative.

Cependant, il est quelques fois tentant d’espérer voir au-delà du visible, car il est vrai que beaucoup de choses nous échappent, que l’irrévélé nous interpelle. Que de projets empêchés par des aléas malins tandis que nous nous sentons parfois téléguidés pour finaliser l’aboutissement d’une chose que nous ignorions devoir faire mais qui devait se faire impérativement… II y a comme des réseaux souterrains enfouis sous le quotidien. Et que de hasards surprenants, de coïncidences émouvantes. Des transmissions de pensée nous laissent songeurs, des rêves prémonitoires tout chamboulés. Des résurgences inexpliquées affleurent le présent, des particules de souvenirs, des ­résonnances d’émotions flottent dans l’air. On peut, parfois, ravis et surpris, les attraper comme le pompon rouge que l’enfant décroche au vol dans le petit manège.

La luminosité n’était pas trop grande ­au-dehors, la salle déjà pleine de monde et de murmures était volontairement laissée dans la pénombre propice à la venue des esprits. S’y pressaient les béquillards du cœur, les handicapés du désarroi, les cinglés d’irrationnel, les fondus d’ésotérisme, les inconditionnels du spiritisme. Le ­ médium de service était un homme affable et semblait bien classique, bien raisonnable pour son rôle. Qu’allais-je donc imaginer ? Grand organisateur de la séance, il prenait chacun de ces assoiffés d’espoir en une consultation personnelle. Il y avait presqu’un numéro de passage, comme à la sécu ! Chaque entretien provoquait des rencontres tout à fait extravagantes. Des veuves éplorées appelaient leur mari et c’était des effusions verbales quand elles pensaient l’avoir retrouvé par la voix des ondes extra-terrestres dont le grand spirite Allan Kardec s’était fait le chantre à la fin du xixe siècle. Il y eut des scènes rocambolesques, des rencontres amoureuses tout juste supportables dans leurs gémissements

Je ne crois pourtant ni à une vie antérieure aboutissant à la réincarnation, base de la religion hindouiste, ni à la prédestination comme le pensent les Calvinistes. Le fatum subi par les Russes et le destin soupiré par tous me laissent cependant interrogative. Ouvrir l’oreille et le cœur aux imperceptibles vibrations, admettre l’invisible dans sa lumière, c’est l’Espérance que l’on peut partager.

O. De Jaeghere Page 4-5 Scriptorium, E.-P. Guillon Page 6 La critique antisémite contre les peintres de l’École de Paris,

J. Lambert Page 7 Les enfants du paradis, S. Mostrel Page 8 

Elle et elles, Annabelle

Page 9 Marcel Bascoulard à l’exposition

 

des cahiers dessinés à la Halle

Saint-Pierre : une découverte exceptionnelle !, 

S. Josserand

Un texte, M. Bérard

Page 10-11 C

  orrespondances

inedites trouvées

en 2098, dans l’arrière-fonds d’une boutique anciennement librairie, rue de l’Ourcq, à Paris,

L

 ettre

J.-L. Lavrille

à M. Prudhomme,

J.-L. Lavrille U

  ne

poésie,

D. Malherbe

Page 12-13 

Miss Confiture, Maryz

Un texte, M. Bérard

Page 14 E

 ncore

là !

O. Deltombe

Page 15 

Moustique mystique, A. Louis

Page 16 Un texte, M. Bérard

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Scriptorium

MAI 2015

Emmanuel P. Guillon

Mon cher Jules, Si je t’ai réservé la primeur de ce récit, c’est d’abord parce que nous avons su préserver entre nous, par delà les tempêtes de la vie, une certaine confiance, une certaine connivence. Mais c’est aussi – et c’est peut-être surtout – parce que nous sommes à plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre, et qu’ainsi je ne verrai pas l’ironie pétiller dans ton regard quand tu prendras connaissance de ma dernière aventure. ***** J’étais persuadé, cet automne là, de n’être jamais venu à Giseux auparavant. Tu as sûrement connu, toi aussi, ces brumes de mémoire ; des noms de lieux, de ville, de région, de pays même, qui vibrent en soi, plus que d’autres, sans que l’on sache pourquoi ; sans que l’on cherche trop à descendre dans ces caves de soi-même. Le nom de cette ville me laissait mal à l’aise, avant même d’y être allé. Je ne suis toujours pas sûr de savoir pourquoi, mais je vais essayer de le mettre en mots, de le sortir à la lumière. ***** Je n’attendais pas grand’chose de ce colloque régional d’éthologie domestique. Il s’agissait d’y présenter nos recherches récentes sur « le rôle des moustaches dans la perception de l’espace chez les chats » – (sous-­entendu les chats domestiques). Le Patron avait ­insisté pour que j’y sois. De plus, selon ses instructions, qui m’avaient semblé un peu bizarres sur le moment, je devais ensuite passer la nuit à l’hôtel (« Au cas où certains auditeurs voudraient prolonger la discussion, ou en savoir plus sur nos recherches »), pour reprendre le train le lendemain. Aussi, je comptais beaucoup sur une grosse brassée de journaux, que j’irai, le soir, après le colloque, acheter à la gare, pour m’aider à passer une soirée à l’hôtel, solitaire et sans doute morose. Mais en même temps j’espérais retrouver, pour ce bref retour en province, les automnes de notre enfance, au parfum de feu de bois, de terre mouillée, des dernières tomates du jardin. *****

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Ce fut pendant le discours d’ouverture du colloque que j’entendis nettement, dehors, le martellement de sabots de plusieurs chevaux sur les pavés de la place. Cela faisait longtemps que je n’en avais pas entendu, et j’en étais tout attendri. A la brève pose qui suivit le discours, j’en parlai à mon voisin, qui, en se présentant, s’était défini comme « un pur enfant du pays [de Giseux] ». Je vis alors son visage se fermer, devenir presqu’haineux : il me répondit, d’un ton sec, que cela devait faire plus de cinquante ans qu’il n’était pas passé de cheval sur la grande place. Je l’avais vexé. Je lisais sa pensée : « Encore un de ces Parisiens arrogant qui pense que nous autres, les bouseux, n’avons pas vraiment quitté le Moyen-Âge ! » De peur de le braquer davantage, je n’insistai pas. Pourtant, j’étais bien sûr d’avoir entendu ces bruits de sabots sur les pavés. Ce fut à partir de ce moment qu’a commencé à chanter en moi, tel en cantique, une joie inexpliquée, sereine, profonde, comme je n’en n’avais pas connu depuis des décennies. Elle ne m’a pas quitté de tout le séjour. Tout me plaisait, me souriait. J’ai aimé ce qui m’entourait, j’ai aimé le brouillard du soir, les pavés inégaux de la place, le son grave du bourdon d’à côté, sonnant les heures : une grande ferveur. Tu as sans doute connu ça toi aussi, dans ta jeunesse. Mais à nos âges… ***** Le colloque s’est déroulé sans événement marquant. Mon exposé avait été écouté poliment, puis avait été suivi de questions et de réflexions, hors sujet, comme d’habitude. Il y a toujours, dans cette sorte de réunion, des gens qui croient tout savoir. Et qui n’affichent que leur ignorance. Mon voisin du matin était parti s’asseoir deux rangs derrière, sagement, sans doute pour marquer ses distances, ce qui me réjouissait, sans raison. Plus surprenant (mais je n’en ai pris conscience que plus tard) : à mon allégresse se mêlait une sorte de trouble vague. Trouble qui s’est accentué lorsque, à mon arrivée à l’hôtel, l’hôtelier m’a demandé si « Je n’avais pas eu trop de mal à trouver – Trouvé quoi ? » Me suis-je entendu répondre étourdiment. Au même instant je découvrais, stupéfait, que j’avais traversé toute la ville, traîné ma valise, sans me tromper d’une rue, d’un carrefour, sans avoir consulté le moindre


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plan, sans non plus hésiter un instant. Je me rappelai seulement avoir longé une sorte de cathédrale (?) construite à mi-pente, avoir descendu une longue rue anciennement pavée, bordée de sentes et de bistrots. Le reste était plus confus, pâteux, un peu comme si j’avais marché dans de la cire d’abeille. Je décidai d’aller dîner ailleurs, parcourir encore une fois cette ville inconnue et familière. Et c’est en traversant la rue que j’ai senti l’odeur, l’odeur si particulière du crottin de cheval. Sans réfléchir, j’ai demandé à la vieille dame qui traversait en même temps que moi si elle sentait bien, elle aussi, cette forte odeur de crottin. Elle m’a toisé un instant, avec une sorte de terreur muette et a poursuivi son chemin sans me répondre, en pressant le pas, en courant presque. J’ai eu envie de crier, de la rappeler ; j’étais bien sûr d’avoir senti cette odeur si particulière, associée pour moi, depuis toujours, au chant du marteau sur l’enclume, dans le village de mon enfance. C’est peu de temps après que j’ai vu le puits. A côté d’un carrefour, sur un petit tertre, comme planté là depuis toujours, un vieux puits, à la margelle usée, aux rigoles profondes. C’était un puits très ancien, où avaient longtemps tinté des seaux en bois, cerclés de fer. Derrière ce puits, il y avait encore la mémoire d’un lavoir, au pied des remparts, le lavoir réservé aux gens du château, pendant des siècles. Je le plaçais, ce lavoir, à quelques pas, juste là, sous les maigres buissons d’aujourd’hui mal taillés. J’entendais encore les cris des lavandières qui s’interpellaient dans leur parler rauque. Cette image paisible avait l’évidence d’un enchantement. C’était l’image d’un instant de paix, fugitif, entre le passage des hordes d’hommes hurlant, détruisant, violant. Oui, un instant rare, de ces bonheurs modestes, qui donnent envie de les chanter. J’aurais voulu rester encore près de ce lavoir défunt, mais une sorte d’urgence me poussait à marcher, encore marcher. Un peu plus loin, je me suis arrêté sous un porche voûté. Bizarrement, ce porche ouvrait sur une sorte de terrain vague venteux. Lieu de soupirs où j’ai perçu, un instant, de très anciennes geôles. De grands anneaux de fer rouillés pendaient sur le mur. Le soir tombait. Et l’arrivée de la nuit m’a apporté sa détresse fugitive, comme jadis, comme toujours. *****

Il ne s’est rien passé de notable lors du dîner, au restaurant de la grande place. Ils faisaient dans le traditionnel : grosses poutres apparentes, vitres en verre bouteille, pichets de vin. Pourtant, j’y ai retrouvé le parfum de la soupe aux choux, et entrevu la brève image d’un banc de pierre à l’intérieur de la grande cheminée, où l’on installait la vieille mémé édentée, hagarde. Lorsque j’ai demandé au patron si l’endroit était ancien, il m’a répondu, une fierté dans la voix « Très ancien, monsieur ! Certains parlent même du xiiie ou du xive siècle. C’est que nous sommes une ville très ancienne, monsieur ! » Mon « Je n’en doute pas un seul instant ! » était sincère. Je ne lui ai pas ­demandé s’il descendait d’une famille du pays. Lorsque je suis rentré à l’hôtel, un chat, la queue dressée, m’a précédé en vérifiant de temps à autre si je le suivais bien. Devant la porte, il a disparu. ***** C’est un peu avant l’aube que je me suis retrouvé ­assis dans mon lit, comme si quel qu’un m’avait secoué. Je croyais l’entendre « Frère Manuel ! Frère Manuel ! Vous allez être absent aux matines ! » Et je m’entendais répondre « C’est que j’ai veillé tard hier au scriptorium. » Je me suis rendormi d’un coup. En me réveillant à nouveau, un peu plus tard, j’ai cru me voir, capuchon blanc rabattu, travaillant sur une enluminure, sur un pupitre penché, près de la fenêtre d’où venait la lumière. Le grand bol de café noir du petit déjeuner a peu à peu dissous cette vision. J’allais écrire « ce souvenir »… Or, c’est à ce moment précis que j’ai pensé avoir compris d’où me venait cette jubilation qui ne me quittait pas depuis la veille : je me sentais chez moi. Ou plutôt, j’éprouvai le paisible constat que j’étais revenu chez moi. Un chez moi qui m’avait quitté depuis très longtemps. Un chez moi qui m’a avait manqué. Je reviendrai à Giseux. ***** Voilà. Je t’ai tout dit (tu sais comme moi qu’on ne dit jamais tout). J’entend déjà tes gros mots : délire, hallucination, affabulation, grande fatigue, ou pire encore. Tu sais combien je suis hostile à la psychogénéalogie, Je vais pourtant te confier un secret (ce ne sera pas la première fois) : je suis (presque) sûr d’avoir déjà vécu à Giseux, il y a longtemps… Ne ris pas, s’il te plaît. 5

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La critique antisémite contre les peintres de l’École de Paris Jacques Lambert

Jacques Lambert présentera son livre De Montmartre à Montparnasse : La vraie vie de bohème (éditions de Paris/Max Chaleil, 2014), mercredi 27 mai 2015, à La Lucarne des Écrivains

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(Matisse, Derain, Vlaminck, Utrillo…) et de peintres étrangers (Picasso, Juan gris, Van Dongen, Foujita…) Ces peintres, ces chercheurs qui avaient cassé les habitudes formelles et chromatiques (fauvisme, cubisme, expressionnisme…) n’eurent pas l’heur de plaire à la critique traditionnelle. Les Juifs, surtout, étaient accusés de ne pas respecter le classicisme à la française. Et pour cause ! Mais les Impressionnistes n’avaientils pas été eux mêmes vilipendés ? En fait, les peintres juifs n’avaient pas davantage révolutionné l’art de peindre que les non-juifs. Ils avaient seulement le tort d’être juifs : orientaux, métèques, cosmopolites, incultes… Paradoxe : quelques marchands de tableaux reprochèrent également à ces artistes de manquer de profondeur, d’assise… Au premier rang desquels se manifestait Adolphe Basler, juif lui-même. Mais les arts plastiques constituaient un prétexte. Des journaux d’extrême droite, fort lus, en profitèrent. Deux critiques réputés, surtout, se répandirent en propos venimeux dans des monographies pamphlétaires consacrées à la peinture. Louis Vauxcelles, dans Le Carnet de la Semaine, en 1925 : « Une horde de barbares s’est ruée sur Montparnasse (...) poussant des cris rauques germano-slaves… » Et Camille Mauclair, dans La Farce de l’Art vivant (La Nouvelle Revue critique), en 1929 : « L’École de Paris, c’est l’internationale du pinceau, un rastaqouérisme pictural de la Mittel-Europa, un académisme du laid et du monstrueux paneuropéen fabériqué en série ». Les peintres d’aujourd’hui, même les plus controversés, étrangers, français, juifs ou non, peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Les temps ont bien changé. Personne, sans doute, ne s’en plaindra. © roland lagoutte

S

erait-il possible, en ce début du xxie siècle, de critiquer des artistes juifs comme ont pu le faire, au début du xxe, des critiques si attachés à leur liberté de plume… La réponse est évidemment non : la bienséance impose aujourd’hui des limites à la liberté d’expression, celles qui séparent l’analyse de l’injure, celles qui protègent une catégorie d’hommes et de femmes du fait de leurs origines, de leur religion, de leur inclination sexuelle… C’est que l’éducation, les mœurs, la législation ont évolué en quelques décennies dans le sens d’un plus grand respect de la personne. Mais les privilégiés qui, dans les années  1920, détenaient un pouvoir de jugement et de commentaire avaient les coudées plus franches pour transformer ce pouvoir en domination intellectuelle et pour en abuser dans la tradition antisémite de l’époque. Nombre de peintres juifs étrangers (dont beaucoup avaient voulu fuir la judéophobie de leur patrie, quitter des ghettos insalubres, échapper aux pogroms) ont été, dans cette France si accueillante, confrontés au rejet racial. À Paris, ils étaient quelque 150, venus de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, de Pologne, de Hongrie et d’autres pays de l’Est  : Chagall, Kisling, Soutine, Marcoussis, Pascin, Weissberg, Mané-Katz, Mondzain, Kikoïne, Krémègne, etc. Une exception : Amedeo Modigliani qui, lui, était italien. Détail ­important : aucun d’entre eux (même parmi ceux qui représentaient des scènes bibliques) n’a souhaité être considéré ou apprécié comme « peintre juif » : un tel classement, déjà, aurait été fondé sur un critère discriminant. Tous se rangeaient volontiers sous la b­ annière de l’École de Paris, concept développé par André Warnod pour désigner la rencontre, dans la capitale, de peintres français


© roland lagoutte

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Les enfants du paradis Sarah Mostrel

L

es Enfants du paradis est une œuvre chorégraphique qui m’a fascinée, emportée, sidérée. Ce fut une majesté de couleurs, de grâces, dans le magni­fique palais Garnier. J’en suis sortie changée, avec une certitude. Celle de n’avoir jamais vu aussi beau spectacle. Et cet émerveillement m’a conduite vers d’autres cieux. Plus cléments sans doute. Ma sensibilité en a été atteinte en plein cœur et sollicitée jusqu’aux larmes. Emportée par l’émotion, dans un concert de cordes vibrant de chœur avec forte justesse, je me suis laissée mener par ce ballet de signes dans une harmonie parfaite. Les vagues de l’histoire m’ont envahie jusqu’à m’y noyer de plaisir et d’émoi, et lorsque j’émergeai de ce délice vibrant, je restai hypnotisée par l’élégance des danseurs et leur légèreté qui allégeait en ce soir d’été mon ­esprit encombré par une vie qui me prenait jusqu’à mon âme. Que de bonheur à admirer le plateau si joliment agencé, détaillant le moindre des personnages se mouvant avec tant de beauté au fil des

actes jamais manqués ! J’étais béate d’admiration devant les comédiens aux corps si joliment dessinés, aux mouvements si savamment étudiés, à la perfection soumis. La scène était propice au rêve. Alors, tout en harmonie, je ­ m’envolais dans le décor riche, ­raffiné et subtilement composé pour dégager l’atmosphère de ce Paris du xixe siècle. L’intrigue amoureuse dans laquelle se mêlait cette femme libre rajoutait à l’enchantement. Moi quoi allais si rarement à l’Opéra étais dans l’éblouissement ! Une transe me prit dans ce théâtre dans le théâtre, qui m’accorda des faveurs toutes nouvelles. La soirée déclencha une vocation : être une spectatrice désormais ­assidue à ces représentations majestueuses. Et si mon porte­ monnaie ne me permettait pas de récidiver cette promesse autant que je l’aurais souhaité, une conscience autre me rapprochait désormais de l’art. Mon hymne à la beauté se concrétisait là, dans deux actes qui mêlaient un poète aux Paroles envoûtantes à un chorégraphe 7

danseur étoile espagnol. Un panel de lumières éclairant équilibristes, funambules, joyeux lurons tous plus émouvants les uns que les autres illuminaient désormais mon monde. Le souvenir de la magie opérée me servait dorénavant de référence, de repère, de tremplin. Comme une nostalgie. Il fallait tenir allumée la lanterne, l’entretenir, la raviver, retrouver l’empreinte, le point de départ, déterminer le symbolisme de l’œuvre. En moi l’interprétation merveilleuse, véritable chant à l’humain, un souvenir qui rassure… L’être aux mille voix danse et s’élance sur l’arène comme un enfant sauvage aux principes premiers innocents, libre de dire, de faire, de bouger, incliné vers la vie, au fil d’une histoire, de l’humanité. L’émotion n’est-elle pas ce qui nous fait grandir, découvrir scène après scène un possible, imposant surprises, malentendus, désirs cachés, drames et folies ? Ainsi je succombais à l’emprise du merveilleux offert à moi. J’oubliais le médiocre et me rattachais à Garance et à Baptiste qui, par ses mimes en disait long et toujours plus. Je rejoignais l’ardeur, la ferveur et l’ampleur, au rythme de la musique caressante ou fervente, ponctuant les faits, inquiétants, consolants, les moments incertains, les retrouvailles heureuses, tragiques… Quand le rideau se ferma, après les applaudissements et le retour des comédiens bien méritants, quelque chose de surréaliste ­arriva. Je fus dans l’impossibilité de me lever de mon siège, incapable de revenir à la réalité. J’étais encore dans le songe, la ritournelle, l’essence, l’aventure, le déploiement. La pluie s’abat sur ma fenêtre. Des traces essentielles éveillent le cœur et combattent l’oubli. Ce sont des marques du temps qui passe mais qui change aussi. Mais… voilà que je fais de la poésie.

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© roland lagoutte

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Elle et elles Annabelle

E

lle ne dort pas, voilà des heures qu’elle est réveillée, elle pense, chasse les idées, cherche le sommeil ; en vain ; elle se lève, il fait nuit. La maison est silencieuse, elle se dirige vers la cuisine – la fenêtre est ouverte, il fait doux ; c’est le printemps –, l’aube colorera bientôt le ciel, les oiseaux gazouillent et lui rappelle la beauté que la vie peut revêtir. Elle pense à lui ; lui et ses traîtresses, maîtresses sans limites ; il lui avait jeté la platitude de sa vie à la figure, lui l’homme à « elle », en quête d’amour. Il ne lui doit rien ; il lui proposait de venir le rejoindre la veille. Elle n’y est pas allée, trop d’«Elles ». Après tant de fausses ruptures, elle ne veut plus compter parmi les « Elles » qui traversent sa vie – pour aller où ? Elle l’avait follement aimé, comme d’autres l’aimait au même moment, comme il se partageait au même moment. Qui aurait pu lui en vou-

loir ? Elle n’était pas libre, il l’était. Il lui parlait d’amour, comme un poète, mais ses paroles étaient des vers qui s’infiltraient jusqu’à son cœur. Ses paroles, il les ­distillait comme un élixir d’amour à d’autres « Elles ». Il aimait qu’« Elles » s’aban­ donnent, « Elles » le faisaient. Il aimait la littérature, leur lisait des passages de ses livres préférés ou les citait. Elle, l’avait aimé, tant, trop, jusqu’à se soustraire de son quotidien pour rester seule et être libre de penser à lui, elle se réservait. Lui, se partageait avec la plus grande désinvolture ; il se justifiait et lui disait : « Je rentre seul, je suis seul comme un chien, je suis ton chien, aime-moi comme je t’aime ». Elle l’aura aimé, intensément, voluptueusement, férocement, rageusement, tristement, désespérément, tout en continuant à se défaire de son quotidien. Elle avait besoin de sa main pour la guider, pour lui dire non : « Tu ne 8

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te trompes pas ». Il avait fui vers d’autres « Elles » en lui assurant son amour mais son impossibilité à le vivre, si invivable qu’ELLE était ; il lui demandait juste d’être là et lui reprochait de ne pas l’être. Elle, qui avait tant aimé chaque partie de lui, et aussi tant souffert de cet amour qu’il offrait aux autres « Elles », sans ne plus lui en donner. Elle était arrivée à accepter les autres « Elles » ; il ne pouvait plus lui reprocher sa jalousie, il lui reprochait son cynisme. Lui, qui avait tant aimé se repaître de son corps jusqu’à fourrer son nez, sa langue dans le moindre de ses replis, l’avait estompée, tel un tableau à la « Turner » par une nouvelle « Elle » à l’approche qui avait supplanté l’ancienne « Elle ». Encore une fois. Il aimait tant écrire et lire ; il vouait un culte à leurs échanges épistolaires « smstiques » en les conservant ; mémoire de leur amour aux teintes charmeuses et rageuses, de caresses, de pleurs et de peur ; la trace des propos « aigres laids » justifiaient ses « Elles », comme les siens blessants justifiés, eux aussi par son incroyable bêtise qu’il n’avait su déceler en elle. Elle ne sait que faire de la vie qui lui restait, elle n’était plus, elle. Ce n’était pas incongru ; il faisait beau, elle était légère et bientôt elle ne ferait plus que 21 grammes, le poids de son âme. Elle lui avait donné.


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Marcel Bascoulard à l’exposition des cahiers dessinés à la Halle SaintPierre : une découverte exceptionnelle ! Sylvain Josserand

Avec Marcel Bascoulard (1913-1978), je suis tranquille : il n’appartient à aucune école, à part celle des rues de Bourges où, habillé en femme avec de longs cheveux et une barbe mal rasée, pendant plus de quarante ans, il va dessiner ce qu’il voit. Il faut dire qu’il assiste au meurtre de son père par sa mère et que luimême sera assassiné par un clochard qui s’imagine qu’il est plus riche que lui. Il vit dans une masure sur un terrain vague et pousse inlassablement une sorte de bicyclette allongée sur laquelle il a installé son matériel. Alors qu’il n’a suivi aucune école d’arts, il dessine à la perfection la perspective de la cathédrale de Bourges, de jour comme de nuit, et à différentes distances, mais aussi celle des avenues et des ruelles, curieusement dépeuplées, de cette cité du centre de la France. Le souci du détail et l’extrême précision du geste, notamment dans la

figuration des jardins publics, des arbres, des friches industrielles et des anciennes usines font de lui un virtuose inégalé du dessin, de la plume et de la gouache. La ville de Bourges lui proposera de suivre des cours aux Beaux-Arts, mais il n’y restera pas, préférant certainement son atelier de plein air où il exerce son talent d’observateur et de dessinateur hors du commun. Marcel Bascoulard, tout comme Séraphine de Senlis, ancienne bergère, puis femme de ménage devenue artiste-peintre et qui a marqué de son pinceau l’histoire de l’art naïf, nous réconcilient avec l’Art, chahuté aujourd’hui par la spéculation, le mercantilisme et la vulgarité. La dernière exposition de Koons à Beaubourg, où l’on n’a pas hésité à installer un sex-shop (certes, interdit au moins de 18 ans) en plein milieu de la salle d’exposition en est une belle illustration. Aux antipodes de la transcendance et de la métaphysique de Bill Viola, grand maître de l’art contemporain qui cita William Blake lors de son exposition au Grand Palais, en 2014 : « Si les portes de la perception étaient ouvertes alors tout apparaîtrait à l’homme tel quel – infini. »

© roland lagoutte

J

e suis monsieur tout le monde et ma culture en matière d’arts plastiques se situe aux limites du presque rien. Lorsque que je crois connaître une époque, un style ou un courant, je suis déjà dépassé par un autre courant plus novateur ou plus créatif.

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Correspondances inedites trouvées en 2098, dans l’arrière-fonds d’une boutique anciennement librairie, rue de l’Ourcq, à Paris

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Jean-Luc Lavrille

Chère George Sand, Je me suis risqué à ces vers et vous les soumets tels quels (l’échange entre nous n’est il pas fondé sur la confiance ?) « pâmé devant un campement Rouen ou Calais des roulants des roulottes des voyageurs des nomades des mondes décalés troisième fois que j’en vois toujours un nouveau plaisir toujours admirable haine des bourgeois à la Prudhomme offensifs comme des lions voir la foule fait très mal voir la foule quelque chose comme du bâton de complexe de très profond se retrouve chez tous les gens d’ordre haine qu’ils portent aux minorités au bohémien au gitan au romano au romanichel aux roms au tzigane au manouche au gipsy au fils du vent au boumian au baraquin au bédouin aux inoffensifs aux moutons à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au pohète. de la peur dans cette haine elle m’exaspère désespère » « du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. » 

Votre Gustave

PS : je me risque également à m’autociter, vous renvoyant à cette phrase que, je crois, je vous ai dejà adressée dans une correspondance précédente). 10


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Lettre à M. Prudhomme Jean-Luc Lavrille

c’est pas sériel cette peur c’est ton désir ta sonde sérieuse ta feuille qui meurt de peur elle reste seule avec ta peur toi t’es pas son bourgeon son rejeton son pompier ta peur est sans vapeur et ça te fait peur tout te fait peur sans raison ta peur a peur d’elle même elle peur à ta place à sa place pour rien tu lui donnerais ta peur mais tu lui fait peur à ta peur tu lui rends la monnaie de sa pièce autre change que ce mauvais théâtre qui est monnaie courante M. Verlaine Paul 6 rue de la Harpe, Paris Ve

Didier Malherbe À mi-chemin de la mémoire et de l’oubli, Un souvenir latent guette une ressemblance, Un détail qui ressorte, une coïncidence, Un goût de madeleine, un frais parfum de fruit, Une couleur, un son, tel mot, tel pas de danse, Un songe s’attardant encore au saut du lit, Un désir prénatal plein de revenez-y Dont on ignore tout, si fort que l’on y pense. Pourquoi cet épisode à ce moment revient ? Un déclic, une image, un film : on se souvient. Sollicité, zoomé… Lumière ! Il va paraître Sur l’écran de Psyché, silhouette à l’horizon. C’est un jeu de miroirs, de caches, de fenêtres, D’échange entre présent et passé, de rebonds De rayons mémoriels, belle machinerie Du théâtre intérieur, coulisses de la vie. — Des souvenirs ? l’eau et les minéraux en ont…

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication et coordination du numéro : Armel Louis Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


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Miss Confiture

Maryz

ces fruits inintéressants, sinon pour moi. Pour ces moments longs de solitude, comme si je n’en avais pas d’autres. Après, je faisais de la gelée qui rapidement se mangeait. Aussi des glaces, de faux sorbets, faute d’appareil. Un mélange sucre, fruit, citron, que je brassais toutes les trente minutes. Je ­dégustais ce mélange, moitié glace, moitié gelée froide de fruits, seule. Qui s’y intéressait ? Trop acide ? La gelée, c’était facile. Je patientais, j’écumais, j’aimais cette chaleur, moi qui avais si froid, même en été. À la fin, une noix de beurre signait le moment de mettre en pot. Je faisais des séries de vingt à vint-cinq pots, lavés, ébouillantés, remplis, fermés et mis à l’envers aussitôt. J’ai essayé la paraffine, mais ils s’en plaignaient. À l’époque de Maman, c’était le nappage à l’eau de vie qui rassurait pour la conservation. Je détestait cette odeur. Les pots à l’envers, c’est bien. Cela durait deux jours. Bien sur, j’occupais tout l’évier avec mes pots. Je ­devais faire vite pour qu’ils soient rangés avant le repas. Plus tard, il y avait les prunes. Papa faisait de l’eau de vie de prune. Il allait chez le brûleur à l’automne. Les fruits étaient ­ ramassés. Souvent nous étions tous les deux, © roland lagoutte

L

es groseilles, c’est fastidieux. C’est du temps libre occupé dans le silence du jardin. Au fond du jardin, il y a le massif de groseiller, presque au centre de la ligne de séparation du champ des moutons marquée par trois rangées de barbelés. Là, c’est le calme. Il n’y a pourtant que cinquante mètres ou soixante-dix de la maison. C’est un peu en dessous, le terrain étant en pente, et les sons des cris, des c­olères, des appels semblent si loin assourdis. Longtemps, Maman ­ m’y a ­envoyée pour m’éloigner. Non pour me faire faire le travail qu’elle ne pouvait pas décemment demander à sa fille aînée, ni à l’un de ses fils, ah si, peut-être Guy. Oui, enfin, ceux dont elle ne pouvait pas supporter la silhouette, le souffle, le son d’un son propre, dans son œil, ses oreilles, ses sens. Elle m’y envoyait. Je détestais cela. Pour ne pas subir ce temps long de trois ou quatre heures de cueillette, j’ai donc pris l’habitude d’aimer ce que je n’aimais pas. J’essayais d’apprécier ce lieu où les odeurs nauséabondes des égouts proches me soulevaient le cœur. Mais il n’y avait pas d’autre solution. J’écoutais les oiseaux, je rencontrais les chats qui se doraient au soleil sur cette

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terre fraîche du fond du jardin. Tout était loin. La route en renfoncement semblait d’ailleurs. Les moutons proches faisaient des bruits, toujours les mêmes ou pas, qu’ils me ­semblaient bêtes ! Ou c’était moi, qui ne savait montrer une attitude d’opposition à cette obligation. Alors, j’appréciais, je me rassérénais. Je chantais, je rêvais, j’inventais des phrases qui rimaient. Parfois avec du sens, souvent pas. J’en souriais. Je prenais soin de cueillir chaque grappe sans feuille, sans poussière, sans bout gris de saleté. Quand il en tombait dans la bassine, je triais. Ne pas aimer, c’est une chose, mal faire en est une autre. Je me rappelle avoir commencé en détachant chaque grain de la grappe, mais tout devenait sale. Par dépit je me suis mise à détacher seulement les grappes. J’adorais les groseilles. Pourquoi d’ailleurs ? L’acide, personne n’aime. C’est peut-être pour cela. En outre, si je ne m’en occupais pas, personne ne s’en occupait. Trop fastidieux, trop long, trop ingrat. Pendant plus de deux décennies, je me suis évertuée à ramasser 12


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ou il était seul. On les entreposait dans de grands tonneaux. Mais il n’utilisait pas toutes les prunes. Alors c’était le rôle de la confiture. Longtemps, j’ai essayé d’améliorer cette confiture que je n’aimais pas du temps de Maman.Trop cuite, grossière, presque amère. Je séparais la pulpe des noyaux, je mettais de la cannelle ou du sucre de canne. Parfois, elle était blonde et bonne. Surtout avec quelques reinesclaudes. Cela durait deux jours. Le soir, j’alternais les prunes et le sucre dans un grand faitout que je laissais dans la salle à ­manger désaffectée, depuis mes 14 ans ou plutôt depuis l’AVC de maman. Cela semble un mirage. Elle restait la salle des cadeaux à Noël. Chacun avait sa pantoufle. Durant plusieurs années, j’y entreposais un cadeau, après la fois où elle trônait seule sur les tomettes du carrelage. Cela fait au moins vingt ans que je n’ai pas mangé de ces pots dorés. À l’automne, il y avait les coings. Ah, ces chers coings ! Quelle aventure ! Un ami, voisin de mes parents, avait un cognassier à plus de deux kilomètres. Il donnait, il donnait, il offrait ses fruits. Je me rappelle avoir été envahie de fruits. Mais j’étais organisée. D’abord, les couper en quatre après les avoir lavés. Guy, l’un des aînés, dans mon souvenir, m’aidait quand il était là. Je les laissais macérer dans de grands bacs en plastique blanc pendant une nuit et près d’un jour. Puis je préparais la gelée de coing avec de l’eau et du sucre. C’était des pots, des pots, trente, quarante. Avec la pulpe je faisais de la compote. Peu aimaient. Elle était donnée au poules. Quel gâchis. J’adorais la compote de coing. J’adorais

cela. J’étais la seule. C’était une aventure de trois ou quatre jours. J’étais toujours partante. Je m’abandonnais dans les confitures de fraises, de framboises, de figues, de tomates vertes ou de gelée de pommes ! Cela me faisait oublier ma condition d’idiote du village, au service, méprisée et ne pouvant dire. Sinon, pleurer, dans son coin ou craquant en fin de repas et partant en claquant la porte. Parfois revenant, parfois pas ; j’entendais alors mes frères et sœur faire la vaisselle. C’était exceptionnel quand j’étais là, mais au moins, ils ne la laissaient pas. Je revenais quand il y avait le calme. On ne me parlait pas pour autant. Parfois par chance, il y avait Hubert, l’ami de Pierre, le petit dernier. Ou des amis de ma sœur. Quand ni l’un, ni l’autre étaient dans la pièce, leurs amis me parlaient, me questionnaient, s’intéressaient à moi quoi ! Hubert, même, se permettait de me bousculer mentalement en me disant ne pas comprendre.Une fois que j’étais étudiante en dilettante et à l’utile chez mes parents le reste du temps, il m’a lancé : « Tu fais des études que diable ! Tu n’es pas obligée de rester là ! Trouve du travail, fais autre chose ! » Quand il est parti avec les Compagnons du Devoir, je l’ai envié. Longtemps, j’ai idéalisé cette organisation. Il s’est installé à Grenoble, s’est marié, a eu un enfant, a construit sa maison. Étranger désormais. Enfin, je ne l’ai jamais revu. Il avait été le seul quelques années plus tôt a avoir remarqué mon anorexie et à me dire « Tu déconnes ou quoi ! Tu ne connais pas les risques ! » J’avais 17 ans, il m’a réveillée.

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Encore là ! Odile Deltombe d’imaginer les lieux habités autrefois par une vieille petite femme entichée de littérature anglaise, et, à une époque plus lointaine, par un monsieur au port de chapeau élégant qui avait la passion de la pêche à la ligne. L’heure est aux décisions, distribution, évacuation. La belle-mère d’inciter fortement à prendre, « oui là du Napoléon », fauteuils immenses récemment tapissés en vert soyeux brodé de couronnes de laurier, aux bras raides s’achevant de boutons à décoration florale, ou encore « la console au marbre noir, la table ronde en acajou… ! Oui ce guéridon. Non pas ça, pas cette commode, elle est pour ton frère, il l’a toujours voulue ! Mais celle-ci, si celle-ci, en marqueterie. Allez, il y a trois commodes, une pour chaque fils, choisissez, mais celle-ci est pour ton frère, partagez-vous les deux autres ». Ils ont retenu, contenu, mais pas tout ; ils ont repoussé, remercié, mais pas assez. On le leur a reproché. La commode, dans un déménagement rondement mené, leur a échu.

I

l est là ce meuble en bois de placage marqueté et dessus en marbre veiné. Pas moyen de le virer. On ne se débarrasse pas facilement d’une belle-mère. Il aura eu sa place dans chaque pièce de l’appartement. Trois vastes tiroirs épousant le galbé de la façade. Des pieds décorés d’une sorte de feuille d’acanthe grimpante en bronze ciselé et doré. Une belle copie vingtième, un meuble de la maison familiale dans le Grand Est, à V.

© roland lagoutte

V. – et les voilà, tous les deux, jeunes parents, projetés, sans savoir qu’elle était en déménagement, dans la maison de l’aïeule. Pas le temps

Il a fallu lui trouver une place. Dans le séjour, « on est bien obligé ». Elle y côtoie donc d’abord des étagères en bois blanc démontables, un canapé en métal et tissu de gros coton, sorte de siège arrière de 2CV, quelques fauteuils en osier et une table moderne en verre. Elle est placée devant un large miroir ancien, au cadre de bois doré, reliquat des propriétaires de leur appartement. Ainsi sont évitées l’injure à la mémoire de l’aïeule et celle aux beaux-parents. Elle, la belle-fille, a du mal à composer avec cette intrusion imposée, 14

non pas qu’elle ne sache apprécier et les cadeaux et les souvenirs, mais ce faux choix, objet pour héritiers d’un autre âge, legs imposé qu’on vénère, là, planté au milieu de chez elle, de sa pièce de vie ! C’est une démangeaison quotidienne. Et l’amitié qu’elle n’entretient pas avec la marâtre n’adoucit pas ­l’irritation. Comment s’en défaire ? Chaque fois la retient le scrupule tout à fait inutile de respecter un bien qui ne lui appartient pas : c’est tout juste si le mari la voit, cette commode ; mais il y tient. Il s’est habitué, une commode comme une autre, pratique avec ses tiroirs profonds. L’extraire de la pièce principale devient un objectif. Elle prend un jour, la décision de la remiser dans le couloir, là, entre d’autres étagères, des échelles en pin pleines de livres, malle, jouets et autre table repliée. L’objet incongru dans sa fausse élégance va briller dans ce bric-à-brac. Sa façade ventrue et les poignées dorées accrochent désagréablement, on la pousse encore un peu face à une porte de chambre, pour aider à la fluidité du passage. S’ensuit une période supportable, elle respire mieux, et le beau-père devenu veuf évite de poser des questions. C’est au départ des enfants vers des contrées estudiantines que l’idée de la cacher un peu plus lui vient. Il y a longtemps qu’ils ont démonté le lit suspendu de la plus jeune, et l’heure est à la métamorphose d’une petite chambre en bureau. Profiter du recoin et l’y coincer, c’est le moment. Ainsi, le marbre rose supporte des piles de dossiers, les tiroirs renferment papiers d’état-


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Moustique mystique Armel Louis

On vieillit, les murs aussi. C’est l’heure de rénover ; il faut vider, trier, ranger, laisser place aux peintres et menuisiers. Cette fois plus question de la garder. Merci pour les services rendus et basta ! Mais voilà ! il y a tant de choses à mettre en sûreté, à l’abri des yeux et de la poussière pendant les travaux. Nouveau sursis pour la ventrue. Dans le séjour ? Pas question, elle n’y a plus droit de vie, même pour quelques semaines. La faire transiter dans leur chambre, alors ? Cent fois non ! Hélas, il ne reste pourtant plus que cette solution, ailleurs c’est encombré, saturé… Quoi ? S’inviter dans leur chambre ! Cette histoire d’un autre temps ! Ce concentré d’un autrefois péni­ble et destructeur ! L’intruse est honnie. Oh, elle, elle a bien pensé la poser sur le trottoir, le jour des encombrants ! Mais, un « beau meuble », le laisser s’abîmer par la pluie, sous la nuit, on ne peut pas… Payer pour qu’on vienne la chercher, téléphoner à un antiquaire, la donner… Enfin elle glisse un carton sous les pieds de la chose et la tire hors de l’intime, hors du passage repeint, hors des lieux de vie, elle la place dans l’entrée, près de la sortie. Face contre le mur. Comme les condamnées ! Une photo sur Internet et « le bon coin.com » fera le reste !

© roland lagoutte

civil, diplômes, relevés bancaires, objets précieux, ­enfin tout ce qu’il ne faut pas laisser traîner, sous clé, une vraie, toute de doré et fioritures, de serrure à l’ancienne. Dans son coin en retrait, la marqueterie de l’aïeule de sa belle-mère était devenu un bon réceptacle.

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ncore un. Encore un – à oublier au plus vite. Encore un qu’on oubliera opportunément. Moi-même je l’oublie, même moi je m’oublie – quand je l’oublie. Quand j’y pense, quand j’y repense, je feuillette mon bloc-notes où les pages défilent une à une de plus en plus rapidement, sans rien laisser apparaître que des carreaux vides et identiques. C’était donc ça ! Des feuilles vides d’un carnet vide ! Alors pourquoi retenir aujourd’hui cette page vide plutôt que cette autre qu’on arrachera ou qui défilera pareillement ? Oui, c’est du pareil au même, blanc feuillet et feuillet blanc, carreaux ou barreaux. Tout le monde oubliera ce jour comme on m’oubliera au plus vite. Je m’oublie sous moi, je pisse sur moi, je me compisse. Une page de plus, qu’est-ce que ça changera d’écrire dessus, une date ou rien. Oui, pourquoi écrirai-je sur cette feuille quelque chose, pas plus que je n’ai écrit sur la précédente ni la suivante ? Oui, oublions vite demain, ne le nommons pas, ne nous souvenons pas de demain déjà hier, ne le célébrons pas, aussi insignifiant qu’après-demain – ou demain dans un an. Oublions vite, aujourd’hui, celui qui fut moi – sans début ni fin. Un ­début faussement daté, une fin faussement inconnue. Encore un à oublier au plus vite, évidemment. Écrasons ce moustique chantant qui me pique. Encore un qu’on ne célébrera pas, ni pour sa naissance, ni pour son enterrement. Écrasé, oublié. Oubliez-le, oubliez-moi, oublie-moi. Évidemment, tu ne voudras pas. Un de plus ? Un ptit dernier avant de partir ? Un qu’on comptera pas dans le décompte final ? L’avant-dernier ? Le dernier ? Qu’on fêtera ? Qu’on fêtera pas ? Surtout pas ? Encore un ? Encore un an ! À oublier, évidemment, au plus vite. 15


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Les clins d’œil de verre

Jean-Louis Guitard

Il y a dans l’air des fibres de clins d’œil de verre en copeaux et de gouttes d’eau en chapeau précoce qui s’en vont à la noce de leur cousin. Il est très tôt, le matin. En Haute-Savoie des oursins jouent à saute-mouton avec les chiens des voisins. Le jeune marié arrive à bicyclette. Il est aux pieds du train pour recevoir ses invités. Le soleil brille déjà de toutes ses lunes. « … Bonjour !!!… » « … Bonjour !!!… » « … Bonjour !!!… » Tout le monde est heureux… et, ivre de bonheur, ivre de joie ménagère, chacun sort son revolver et tue celui ou celle d’en face qui passe de vie à trépas en souriant au destin. Le quai de gare est jonché de cadavres… ce qui navre un officier de marine qui passait par là… « … Moi qui n’ai jamais tué qui que ce soit !… se dit-il, le cœur lourd… Personne !… Malgré mon torpilleur, mes cuirassiers, mon sous-marin et mes voiliers à pédales !… Rien !… Pas un mort en quatre-vingt-sept ans de carrière !…

Quelle misère !… Et là, sur ce quai de gare, les cadavres se superposent sans que j’y sois pour quelque chose !… Je n’ose pas et je n’oserai jamais désormais me regarder dans une glace… J’ai raté ma vie…” Et il se suicide en absorbant un liquide plus ou moins frelaté. Ses enfants font la ronde. Sa femme prend un amant. Son armoire normande s’accouple avec un bahut breton. Le président de la République tire un feu d’artifice. Louis Seize se réveille en disant « … Je rêvais que j’avais la gorge en sang… » et descend au bistrot du coin boire un croissant et manger un café entre deux tranches de pain. Voyant ça les fibres de clins d’œil ressuscitent, l’eau se répand à nouveau dans son chapeau précoce, et chacun reprend le chemin de la noce. Le cousin fait des crèpes. La cousine ne fait rien. Un corbeau fait l’imbécile. Les oursins de Haute-Savoie jouent toujours à saute-mouton avec les chiens des voisins. Dieu se demande ce qu’il pourrait faire. Et tout le monde est content, ce qui n’est pas si mal mais ne veut rien dire… Ou pire… 16

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La Gazette de la Lucarne n° 78 - mai 2015  

La gazette de la librairie de la Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris

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