{' '} {' '}
Limited time offer
SAVE % on your upgrade.

Page 1

La gazette de la

lucarne

avril 2015 3 €

n  77 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

© eva fauconneau

boutiques ? Boutiques !


no 77

avril 2015

© eva fauconneau

« Où il n’y a pas d’église, je regarde les enseignes. Pour qui sait visiter une ville, les enseignes des boutiques ont un grand Victor Hugo sens. »

Boutiques et enseignes, mémoire d’un patrimoine Eva Fauconneau

Préface

C

Les photos qui illustrent cette gazette sont issues du livre Boutiques et Enseignes de la photographe Eva Fauconneau,

omme toutes les grandes villes, Paris est en perpétuel mouvement. Si les habitants se plaignent de voir les petits commerces disparaître au profit de chaînes de supermarchés, de fast food ou de grossistes du textile, il y a encore des endroits où brillent les lettres dorées d’une devanture ancienne au verre « églomisé » typique de la Belle Époque, où l’on remarque une façade en mosaïque ou en bois sculpté – certaines étant même classées aux monuments historiques. Parfois, la vocation du commerce a changé, ou la mode. Ainsi, dans les beaux quartiers, l’observateur attentif peut encore trouver un spécialiste de « talons Louis XV », un fournisseur de « tenues pour amazones » et « fantaisies pour dames » ou de « fleurs fines pour modes et piquets de corsages ».

Un autre genre de façades, moins valorisées peutêtre mais parfois amusantes, ce sont les « coups de cœur » découverts au fil des promenades : une rose fanée et une inscription à moitié effacée indiquant – ô surprise – une auto-école, le « bœuf du Cantal » arborant fièrement ses cornes (de cerf) ou la façade monumentale du magasin « Au Gagne Petit ».

Malheureusement, beaucoup de petis magasins ont dû céder la place à des constructions modernes, ­notamment dans les arrondissements extérieurs ; il n’en reste que les photos pour les conserver dans notre mémoire. Parfois, il ne s’est passé que quelques mois entre le moment où une photo a été prise et la disparition du magasin, voire du bâtiment. D’autres ont retrouvé leurs couleurs d’antan, comme le célèbre « Rocher de Cancale » ou l’enseigne de la « Bonne Source », ou bien ont fait peau neuve, comme le « Zèbre » de Belleville.

Tandis qu’autrefois, les photographes comme Eugène Atget, célèbre pour ses photos du « vieux Paris » et du « Paris pittoresque » devaient transporter un matériel lourd et volumineux, le promeneur d’aujourd’hui, équipé d’un appareil de poche, n’a qu’à ouvrir l’œil et va peut-être réveiller son esprit de collectionneur.

que l’auteure nous a pemis d’utiliser.

http://eva.fauconneau.free.fr 2

Les enseignes suspendues perpendiculaires à la voie sont relativement rares. Considérée comme encombrante et potentiellement dangereuse, toute « enseigne avancée sur la voirie » est interdite dès le xviie siècle, pendant que se développent les tableaux accrochés sur la ­façade, comme en témoigne la chocolaterie du « Nègre joyeux ». Les enseignes en fer forgé qu’on peut découvrir aujourd’hui sont donc probablement plus récentes.

Prises à Paris, entre 2000 et 2015, les photos dans ce livre – sans vouloir être une documentation exhaustive – constituent une promenade imaginaire dans les quartiers de Paris et dans l’Histoire.


no 77

avril 2015

SOMMAIRE Page 1 Photo, E. Fauconneau Page 2 Boutiques et enseignes, mémoire d’un patrimoine,

E. Fauconneau

Page 3 Un texte, M. Bérard Page 4 Nez au vent, S. Hérout Page 5 La Boutique Fantasque de Rossini, S. Desbois Page 6-7 Boutique, J.-L. Guitard Page 8 

La boutique, M. Cury

Page 9 

D  ans ma boutique, tique…, Fontaine de la Mare

Un texte, M. Bérard

Page 10

À  tonton !, F. Schmitt

Fin de partie au Salon du livre..., C. Merle

Page 11 Dimanche soir, M. Bérard Page 12 

Textes, M. Bérard

Dessins, B. Larbouillat

Page 13 

Tapis magique et cailloux sucrés, O. Deltombe

Page 14 

La boutique aux miracles, S. Mostrel

© eva fauconneau

Page 15

3

Chaland, M. Gatard

moi mis en boutique,

Page 16 Rose, M. Bérard

M. Gatard


no 77

avril 2015

Nez au vent

© eva fauconneau

Sylvie Hérout

D

u rose et du vert partout. Du rose et du vert surtout. Rose des façades, rose des lumières au soleil couchant, rose des roses échappées d’un balcon. Et beaucoup de vert aussi, celui des volets, celui des arbres. Beaucoup d’arbres et ça l’étonne. Elle ne les attendait pas. Pas là. Pas tant. Depuis hier, elle monte et descend des marches, franchit des ponts, encore et encore, des ponts jetés par-dessus des rues de pierre qui croisent des rues d’eau. Drôles de carrefours. Elle suit les rues qui s’offrent, droites et balisées, où déambule une foule chamarrée. Shorts et talons aiguilles, jeans et dos nus, casquettes, chapeaux et robes légères, qui vont par deux ou par troupes. Pas elle. Long serpent arlequin où il faut prendre rang, son pas dans le pas des autres qui marchent. Pas facile d’y flâner, pas facile de poser son regard ou de le balader quand on n’a devant soi que des dos et des crânes. Alors elle tourne la tête à droite, à gauche, comme à Roland-Garros, pour apercevoir les vitrines où s’exposent bijoux, chaussures et sacs, robes et masques, papiers imprimés et marbrés aux couleurs vives, verre filé, souvenirs, en attendant de voir surgir l’église, la place ou le musée

que les panneaux promettent. Tant à découvrir partout. Les boutiques, c’est trop tôt. Trop tôt pour entrer. Trop tôt pour acheter. Juste les yeux pour les apprivoiser. S’apprivoiser. Au début elle avançait, docile, au cœur de la foule compacte, à la fois bien obligée et rassurée d’être dans le flot. Mais à force elle s’en agace, oblique au hasard d’une rue de traverse – Calle dell’Aseo ­ indique le nom sur la plaque blanche à liseré noir peinte à l’angle d’une maison –, la quitte à son tour et découvre un lacis de rues étroites et désertes. Presque. Des rues où les chats vont à leurs affaires, où les femmes, silhouettes bruissantes, cabas au bras et enfants à la traîne, devisent, où les hommes cravatés, en costume, cartable à la main, allongent le pas. Deux mondes se côtoient et s’ignorent. L’un déambule, l’autre vit. Et elle, étrangère, se sent étrangement chez elle. Elle croise une rue-canal qui l’attire. Fondamenta della Misericordia, belle et quotidienne dans la l­umière du matin. Elle l’emprunte. Sur le quai une vieille à la démarche cahotante chemine au milieu des pigeons qui picorent dans son pas. Devant chaque porte des sacs plastiques ficelés, certains crevés d’où les ordures débordent. Derrière 4

elle, un bruit de moteur agressif, des odeurs nauséabondes. Sur le canal progresse, au rythme discontinu d’un camion-poubelles, un bateau-benne à ­ordures que des éboueurs-bateliers alimentent au fil de leurs allées et venues entre le pas des portes et le canal. Elle s’arrête un moment à les observer. À Paris, elle aurait tourné les talons et cessé un instant de respirer. Elle reprend sa marche au hasard, suit une rue puis une autre qui tourne et s’enfonce au cœur de la ville des vénitiens. Se perdre. S’y perdre. Inquiétude et excitation mêlées. Un bonheur qui se mérite, qu’elle mérite. Un bonheur neuf. Au début, plan à la main, elle a voulu marcher vers ce qu’on ne doit manquer sous aucun prétexte. Fouler la place Saint-Marc, bien sûr, et s’épater devant le palais des Doges, s’asseoir à une table au Florian, regarder sous le nez la Fenice, le pont du Rialto, celui des Soupirs. Se perdre dans les salles de l’Accademia. Et puis respirer Proust du côté du Danieli et l’air du large à la pointe de la Salute. Les églises et les places lui seraient données par surcroît. Mais elle a vite appris qu’à Venise tournicoter est le seul moyen d’aller d’un point à un autre. Tant pis si ce n’est pas celui visé. Tôt ou tard on se retrouve, il suffit de ne pas s’obstiner. Ici, le vrai repère c’est l’eau. L’eau qui quadrille, encadre, structure en somme, la ville autant que la vie. Mer et lagune autour qui la ceinturent, canaux au-­dedans qui l’ordonnent, et le Grand Canal bien sûr, artère et poumon, qui relie le dedans au dehors. L’eau aux couleurs changeantes, où tout passe et se passe. Et maintenant elle va, nez au vent, sans savoir.


no 77

La Boutique Fantasque de Rossini S D esbois

© bernard larbouillat

ylvia

à

petits pas je danse La Boutique Fantasque dans les rues de Paris. Je rentre dans une boutique, je me promène, je cherche, je réfléchis, j’achète et je vide mon porte-monnaie priée par une frénésie de dépenser. Collecte de cœurs en papier, en tissu, en laine, en soie. Chez Christine « Au Fils de Tine », il y a Hubert. C’est un chien bien membré et aimant. Nos yeux se sont croisés et nous sommes tombés en amour. Il me fait la fête ; lorsqu’il met ses pattes sur mes épaules, il est plus grand que moi et tellement heureux. Même des ­japonais l’ont pris en photo ! Dans le quartier les enfants le con­naissent et rentre dans la boutique pour lui faire un bisou. Ils n’ont pas peur,

Hubert est délicat, il est le gardien des lieux. Dans une librairie, rue de l’Ourcq, un chat y retrouve ses petits… Cabinet des curiosités, on s’y installe en tant qu’auteur, photographe, peintre, danseur, comédien et cætera… Le libraire à l’œil, il confie son espace, et c’est un délice de nantie de se trouver parmi les écritures, se nourrir des pensées, des ­philosophies… Pourquoi le livre à l’heure d’Internet ? Le livre me suit dans tous mes trajets, il est mon amant secret, il m’aide quand j’ai un doute. Pourquoi tu marches ­aujourd’hui  ? Parce-que je dois danser sur les trottoirs  ! Cheminer, rentrer dans les Boutiques Fantasques, me lier avec des êtres, m’hydrater de toutes les beautés et continuer ma route à petits pas… 5

avril 2015


no 77

avril 2015

Boutique

Jean-Louis Guitard

C’était une boutique de bas de soie et de sous-marins atomiques. Une boutique… Enfin… une boutique ancienne, à l’ancienne… tenue par une femme angélique de la trentaine originaire du bout du monde, aux yeux bleu pâle, au balancement doux et onctueux des hanches, aux poignets délicats et aux chevilles fines, à la poitrine ronde. Je m’en souviens. J’en rêvais… mais je n’avais pas de quoi m’offrir un sous-marin et aucune raison d’acheter des bas de soie. La boutique s’étiolait. Les peintures de la façade s’écaillaient. Elle nettoyait elle-même la vitrine, l’intérieur, et l’extérieur par tous les temps. Les bas de soie ne se vendaient plus, ou difficilement. Les sous-marins, eux, se vendaient, oui, mais le transport lui revenait tellement cher qu’elle couvrait à peine ses frais. C’était un quartier laissé pour compte. Pauvre. L’autre boutique de la rue, papier, crayons, journaux, avait fermé depuis longtemps… le propriétaire s’était suicidé, dépassé par les impôts et les invendus.

Il se trouva qu’un amiral de la marine anglaise, ou portugaise, en congé, passa par là et s’arrêta, intrigué par la devanture en lambeaux. Il poussa la porte. Elle fit cling ! en s’ouvrant. Il entra. La porte refit cling ! en se fermant. La femme dit bonjour. L’amiral dit bonjour aussi. Il était grand, brun, il avait les yeux noirs, son corps, la forme d’un entonnoir, et il était en uniforme. Il dit « Mon sous-marin a trois hélices… » Elle dit « Comme Cadet-Roussel. » Il dit « Cadet-Roussel n’était pas un sous-marin. » Elle dit « C’est vrai… Excusez-moi… Continuez… » Il dit « L’une des trois hélices s’est dévissée. » Elle dit « Et alors ?… » Il dit « Auriez-vous des vis et un tourne-vis ? » Elle dit « Oui…

6


no 77

Tout ce que vous désirez, je l’ai. » Il dit « Je vous aime. Je vous ai aimée dès que je suis entré dans votre boutique de soie et d’atomique. Venez, je vous emmène… La terre n’est pas plus pour vous que pour moi… Allez !… Il existe, au-delà de tout, au cœur de cinquante couleurs en arc-en-ciel, une région de boutiques éternelles d’éternel bonheur que seuls connaissent quelques amiraux de sous-marins qui fréquentent les anges… » Elle dit « Les anges ?… Uniquement les anges ?… Pas les démons  ?… Jamais les démons ? » Il dit « Les démons aussi… d’ailleurs ce sont souvent les mêmes… » Elle dit « Les mêmes ?… En êtes-vous certain ? » Il dit « Les mêmes !… Aux carrefours des cieux comme en haut du donjon d’où regarde sœur !… Les mêmes aux promeneurs des parcs, au feu de Jeanne d’Arc… aux corps des amoureux perdus dans leurs nuits blanches, dans l’œil de Maupassant qui hurle chez les fous, aux tueries sans raison, aux pleurs des quais de gares au froid qui envahit les membres des clochards,

et à l’éclat de rire aux étoiles du soir… les anges, les démons… les mêmes… ce sont souvent les mêmes… presque toujours les mêmes… » Elle dit « Depuis quelques instants, moi aussi je vous aime… Je suis à vous… » Il la prit par le bras et l’emmena. La porte fit cling ! quand ils l’ouvrirent et encore cling ! quand ils la refermèrent. En un instant l’enseigne s’effondra, la poussière envahit la vitrine, des gamins la brisèrent à coups de pierres, le trottoir fut jonché de bas de soie dépareillés, de morceaux de périscopes et de gouvernails en ferraille, ou en plastique. La clef resta dans la serrure de la boutique. L’amiral revissa son hélice, la femme épousseta l’amiral. Le sous-marin était aérien autant que maritime, ils s’envolèrent en direction des couleurs en arc-en-ciel peut-être éternel. Je ne sais rien d’autre. Je ne prédis pas l’avenir et je n’ai pas de nouvelles. Si vous croisez un ange ou un démon dans le cœur d’un loup en laisse, ou d’un vampire de passage, essayez d’obtenir leur adresse… J’aimerais leur écrire… 7

avril 2015


no 77

La boutique Maurice Cury

C’

© eva fauconneau

est une étrange boutique. On y vendait toutes sortes d’objets insolites dont je ne connaissais ni l’usage ni la signification. Je regardais dans la vitrine ces vases torsadés où aucune fleur ne pouvait entrer, ces assiettes à soupe percées en leur milieu, ces verres mous en terre glaise, ces lunettes aux verres remplacés par des plaques d’acier, cette chaise

Elle recelait un curieux bric-à-brac entassé dans un désordre indescriptible. Un vieux monsieur sortant du fond de son antre approcha. Il paraissait très âgé, le visage parcheminé, couleur d’ivoire ; petit et fragile, un souffle de vent l’aurait fait s’envoler. Il sourit en me voyant. « Quelle drôle d’idée vous avez eu d’entrer dans ma boutique. Il y a bien longtemps que plus personne n’en passe le seuil. » J’étais un peu surpris par cet accueil aimable mais n’incitant pas à l’emplette. Il continua sur le même ton. « J’espère que vous n’avez pas l’intention d’acheter quoi que ce soit dans mon capharnaüm. » J’étais de plus en plus étonné par ce curieux personnage. Il me scruta alors avec attention. Son regard était étonnamment vif et perçant malgré son grand âge. «  Je vous attendais », dit-il. J’étais de plus en plus déconcerté. Il me tendit un livre : « Cet ouvrage vous intéresse-­t-il ? » Je le feuilletai. Toutes les pages étaient blanches. C’était une mauvaise plaisanterie. Je le rendis au vendeur. « C’est votre destinée qui va peutêtre s’inscrire sur ces pages vierges », dit-il en reprenant le livre et le jetant parmi son foutoir. « Venez », dit-il, passons dans ma réserve. Il souleva le rideau et me fit signe de le suivre. Je fus éberlué en passant le seuil. Nous nous trouvions en pleine forêt. Lorsque je m’étais engagé dans cette petite rue de la ville, je ne pouvais supposer que la forêt fût aussi proche. « Écoutez, dit-il, le murmure du vent, le chant des oiseaux. Est-ce

au siège hérissé de tiges métalliques acérées, ces tirelires sans fente, ces chausse-pieds massifs en bronze qu’il serait difficile de seulement soulever, ces livres qui ne contenaient aucune page sous leur reliure, ces chaussures sans semelles ni talons, ces couteaux sans lame, ces statuettes d’anges sans tête aux ailes repliées, ces bustes de démons avec des têtes d’ange. Qui pouvait bien acheter ce genre de chose ? Intrigué, j’entrai dans la boutique.

8

avril 2015

que cela est à vendre ? Voulezvous l’acheter ? » Il me fixait de ses petits yeux gris. J’y vis une lueur inquiétante. Je ne savais quoi répondre. Je demeurais stupidement coi. Je perçus à ce moment le souffle du vent, le pépiement des oiseaux. C’est alors que passèrent à la queue leu leu les sept nains de Blanche Neige. Ils chantaient une chanson qui m’était inconnue. Le dernier de la file me fit un clin d’œil au passage. « Voulez-vous les acheter ? », me demanda le vieillard. Mais la petite troupe avait déjà disparu. Le bonhomme se mit à rire avec le bruit d’un sac de noix secouées, comme s’il venait de faire une bonne plaisanterie. « Faisons quelques pas », me ditil. Nous nous engageâmes dans le sous-bois. Nous vîmes passer une biche qui nous regarda sans frayeur avant de s’éloigner nonchalamment. Puis un oiseau au plumage coloré de jaune, d’orange, de vert et de rouge, à la longue queue bleue étincelante, se posa sur la main que le vieillard lui tendait. Il demeura un instant, tournant la tête dans tous les sens, puis s’envola. Au bout de quelques minutes, nous sortîmes de la forêt. J’en eus le souffle coupé. Nous étions au bord de la mer sur une vaste plage de sable blond, aussi loin que portait le regard. Pourtant la ville où j’étais en villégiature se situait bien loi de la mer… Je me retournai pour faire part de ma stupeur. Le vieillard avait disparu. Plus de forêt non plus, plus de boutique. Audelà de la plage, des landes à perte de vue… Où étais-je maintenant ? Comment retrouver mon chemin ? Comme je demeurais interdit, l’oiseau coloré revint tourner autour de moi. Puis il s’éloigna, se retournant sans cesse. J’eus l’impression qu’il voulait que je le suive. Allait-il m’indiquer le chemin du retour ou me perdre définitivement ?


no 77

Fontaine de la Mare Dans ma boutique tique tique Du bord de mer mer mer Y’avait des slips soutifs culottes Dans ma boutiffe tifs tifs Du bord de mer mer mer Y’avait merlans tondeuses morues Dans ch’magasin zin zin Du bord de mer mer mer Y’avait des gants chapeaux bibis Ché bien fini nini La belle époque les années folles Y’a plus de bains d’mer dans des roulottes Y’a’ plus de pin-up sur les galets Plus de boutique tique tique Du bord de mer mer mer Y’a un gourbi bibi Ché un artisse qui vient d’Paris !

Fontaine de la Mare, Gourbi de la mer, Le Tréport, 22 mars 2015 (marée du siècle !)

9

avril 2015


no 77

avril 2015

À tonton Fabienne Schmitt

© eva fauconneau

C’était la boutique à Tonton On y vendait plein de boutons De l’élastique et du coton Pour coudre robes et vestons

Fin de partie au Salon du livre... Note d’une stagiaire au stand Les Cahiers de Colette Catherine Merle Boutique ouverte de livres en fleur, Au printemps fleurissent les auteurs Sur les étals en formica On en prend un, on saute le pas ! Boutique ouverte dans un grand hall, Boutique plein d’livres, une course folle À la recherche d’un livre papier Le temps passe ! Faut se dépêcher ! Boutique ouverte à tous les cœurs Amusez-vous, les beaux lecteurs Qui aiment théâtre et poésie ! Venez nous voir, venez ici ! Boutique ouverte en intérieur Boutique de livres plein de bonheur On va, on vient et puis c’est l’heure. Le livre est seul, le livre pleure. 10

Dans la mercerie à Tonton Fallait fouiller dans les cartons Classés par taille de bouton Et par couleur pour trouver l’bon Quand j’étais môme on aimait bien Nous les gosses de Saint-Martin Taquiner le jeudi matin Tonton dans son p’tit magasin Il y avait aussi des chapeaux Des galures je dirais plutôt Avec des roses, des coquelicots Ou bien des plumes, très rigolos C’était la boutique à Tonton On y vendait plein de boutons Pour les culottes et les caleçons Les chemises, et les pantalons Les boutons c’est comme des bonbons Acidulés, orange, citron Que les fillettes et les garçons Suçaient à la récréation Elle est partie avec Tonton La petite boutique à boutons On a rasé sa vieille maison Pour un grand immeuble en béton Je ne sais pour quelle raison Mais j’ai gardé dans un carton Une vieille boîte à boutons Comme ceux que vendait Tonton Et quand je l’ouvre c’est mon enfance Que je recouds, mon insouciance Et Tonton dont je sens la présence Dans cette boîte au parfum rance…


avril 2015

© eva fauconneau

no 77

Bulletin d’abonnement à retourner à : Armel Louis (La Lucarne des Écrivains), 119, rue de l’Ourcq, 75019 Paris. Email : lalucarnedesecrivains@gmail.com Nom : ............................................................................................. Prénom : ...............................................................................................................

Adresse :.............................................................................................................................................................................................................................. Ville :............................................................................................................. Code postal : ........................................................................................ Tél. : ........................................................................ Courriel :..........................................................................................................................................

❑ Abonnement d’un an électronique (30 €)

❑ Abonnement d’un an version papier (39 €) Ci-joint un chèque de .......................................... libellé à l’ordre de La Lucarne des Écrivains. Fait à ..................................................................................... le ................................................................................. .

11

ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication et coordination du numéro : Armel Louis Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 77

Michel Bérard

Bernard Larbouillat

© eva fauconneau

12

avril 2015


no 77

Tapis magique et cailloux sucrés

© eva fauconneau

Odile Deltombe

U

ne boutique, des boutiques, des arrière-boutiques ? Elle pense surtout à cette boutique à façade bleue, celle de la rue de La Ferté, à Saint-Valéry, un petit port de plaisance dans l’estuaire de la Somme. Une épicerie qui faisait aussi crèmerie. Sa grand-mère l’y envoyait faire des courses avec son frère. On montait deux marches de pierre, on poussait la porte de bois derrière laquelle se trouvait un paillasson magique. Y poser le pied déclenchait une sonnerie qui faisait apparaître la maîtresse des lieux ; on déposait la liste d’achats, on donnait le nom de famille en guise de monnaie, et on repartait non sans déclencher plusieurs fois encore la sonnerie et aussi l’agacement de l’épicière. Plus loin, en face, à côté du magasin de journaux, le bazar débordait sur le trottoir. On oubliait sa façade d’un triste brun

devant ­ laquelle étaient exposés les bouées gonflables colorées, les filets pour pêcher la crevette grise, ceux pour attraper les papillons et autres insectes volants, les moulins aux couleurs vives qui faisaient rêver, qu’on n’achetait jamais, les pelles et les râteaux dont on avait fait provision, chacun avait la sienne, et toutes ces choses qui sont l’étendard des bords de plage. On y trouvait des maquettes à construire pour occuper les longs jours de vacances, des bateaux en bois à faire voguer sur les bâches d’eau quand la mer des grandes marées était avalée par l’horizon, des crayons de couleur pour les jours de pluie, des sardines pour la tente qu’on montait dans le jardin, ou encore les sachets de couleur pour les boulettes pas chères des marchandes en herbe sur les plages. Plus tard, c’est le fils du gérant qui fournirait 13

les pétards et l’on ferait les grands à la nuit tombée. Au bout de la rue, de part et d’autre, les boulangeries se faisaient concurrence ; on commandait le flan dominical dans l’une ; l’autre vendait des sachets de cailloux, miniatures sucrées des galets des grèves de la baie. C’était la seule rue commerçante de ce petit port dont la plage s’offrait à certaines heures, large banc de sable, à ceux qui empruntaient le bateau du passeur pour l’atteindre. Aujourd’hui, tout est coloré, neuf ou rénové, ça brille, c’est charmant et c’est envahi de touristes les week-ends de printemps ; ils achètent des mouettes en bois et des cartes postales carrées de façades rose framboise et vert pistache de boutiques à souvenirs.

avril 2015


no 77

La boutique aux miracles

14

Sarah Mostrel

fiction. Car qu’est-ce que l’avenir si ce n’est le passé en devenir, le présent amélioré, le rêve à réaliser ? Quel marché à disposition de l’homme pourrait le satisfaire à merveille si ce n’est tout ce dont il manque et qu’il envie, lui qui est si ignorant à comprendre que tout est en son pouvoir et en son avoir si seulement il plaçait son être avant ce dernier ?… Au rayon culture, philosophie, sciences et spiritualité se mêlent aux arts pour former l’entité suprême, gage du savoir indispensable à l’avancée universelle. Poésie et musique se mélangent au dessin tant attendu et de somptueuses gravures ornent des livres qui en deviennent illustres sinon illustrés… Des lignes transpercent les volumes qui s’affichent en trois dimensions, laissant apercevoir la profondeur de l’esprit, du trait et de l’écho issu d’une voix originelle et pleine. Plus ! En traversant l’espace, de sourds sons et d’abyssales tonalités viennent inonder la toile visitée des milliards de fois dans les grandes surfaces désormais ouvertes à tout venant. Car le public ne cesse d’affluer depuis qu’un peu de bon sens leur a été servi. Ce ne sont plus seulement des maux de consommation qui leur sont proposés, mais des invitations au voyage dont les goûteurs de bien-être ne se privent plus. Un programme qui ne tient pas sur une page ni sur un ticket de caisse, mais un aller vers un ailleurs meilleur, assurance comprise. Du coup, le rayon cumulus est de moins en moins fréquenté. Le discernement a gagné en proportion et ont été annihilés un grand nombre de malfrats. Une œuvre pour le bien commun et une priorité qui en a contaminé plus d’un : la boutique des horreurs a fait place à de vraies créations, à l’image de l’étalage initial. Depuis, on prône la vie coûte que coûte, et on privilégie l’élégance. Ô puissant pouvoir de voir, de contempler, d’apprécier, de durer ! Vive la boutique aux miracles ! © eva fauconneau

Q

uand je m’en vais faire mes emplettes dans le monde invisible, je parcours des vitrines inédites aux sens ailés et aux multiples dimensions, ce qui me permet d’accéder au plus ­ grand duty free jamais existé : un univers peuplé de biens de consommation non conformes, des geysers et des sources infinies de sagesse, des produits pour « s’enculturer » ; un rêve à portée de caddie et de porte-feuille… C’est ce que j’aime, m’entourer de ces couleurs qui jamais n’assouvissent ma curiosité sans ­ limites et au contraire, stimulent cette soif insatiable de connaissance. Les divers paysages que je rencontre n’en finissent pas de démanger mon désir de nouveaux horizons, de saveurs insolites, de senteurs improbables. J’atteins alors des plans non ­ explorés ni même imaginés et célèbre un monde beau, riche, offrant. À tire-d’aile, je sillonne les différents quartiers de cette contrée sans pareil. Au rayon soleil, des peuplades ont laissé leurs accessoires de vie, ustensiles bigarrés, armes anciennes, vêtements baroques et objets de vénération rituels qui me rassurent sur l’immensité de l’humain. Au rayon supérieur, un miroir de notre état le reflète avec fidélité et la plus fine intelligence, éclairant le moindre acte jusqu’à la moindre pensée avec magnanimité. Béatitude et joie que ce pan bienveillant ! À l’opposé, au rayon nuage, le côté sombre de l’histoire exhibe à qui mieux mieux couteaux, ­canifs, kalachnikovs et objets d’atrocités en tout genre qui rappellent la cruauté et la barbarie des hommes ayant choisi le mauvais côté, bien loin de la lumière éternelle. Quel gâchis et perte de temps chez ceux-ci qui déséquilibrent le monde ! Les songes ne sont pas oubliés dans ce musée exaltant. Animaux fabuleux et mythiques y côtoient ­robots, ovnis et drones extravagants qui régalent les amateurs d’« histoire ancienne » comme de science-­

avril 2015


no 77

Maryse Gatard

Chaland Lorsque le mouvement se montre l’au-delà de toute révolte reste aveugle pour toute une génération d’instants le Bon Marché attise les bégueules ! Lorsque le mouvement te montre l’émoi des oiseaux qui ne sont jamais seuls en un vol soudain et déjà si loin te révèle à moi, boutiquier, grainetiers éclaireurs !

© eva fauconneau

Lorsqu’au Printemps les portes s’ouvrent ton mouvement devient nuage qui beugle la Boutique se retourne, sans heurt ? Elle avale les biens, bel écueil ! Au Mall, le rush devient ton nom de la boutique ne reste guère que les chalands, mais de l’antan, on peut s’entendre il n’y est plus, à la boutique, je ne vais plus.

moi mis en boutique Je m’éloigne aussi loin de moi que de coutume Pourtant je cherche à trouver le chemin Du plus petit axiome de paix qui me nourrit et s’invite Lors des chaos comme au temps des délices Je cherche ainsi la boîte intérieure emplie de tous les trésors Aller la trouver à petits pas un peu plus loin Aller la chercher à quelques encoignures de différents desseins Je marche et je lève les yeux vers mon nouveau destin La quête intérieure est une paix de tes mains Tout reste étranger sinon l’essence Tes dissemblances, tes ressemblances Elles sont autant de poésies, de danses Je m’éloigne aussi loin de moi que de coutume Pour renaître après tant d’années sans lune Certes je ne sais plus si bien mener ma boutique Mais ce chemin, la douceur de l’instant me l’indique 15

avril 2015


© eva fauconneau

no 77

16

avril 2015

Profile for la Lucarne des Ecrivains

La Gazette de la Lucarne n° 77 - avril 2015  

La gazette de la librairie de la Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris

La Gazette de la Lucarne n° 77 - avril 2015  

La gazette de la librairie de la Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris

Advertisement