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La gazette de la

lucarne

mars 2015 3 €

n  76 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

r e n a i S S a n c e

Illustration de Véronique Durruty.


no 76

mars 2015

N’aie pas peur, nous sommes là, tu n’es pas seule ! S D ylvia

C

ette phrase a jailli dans ma tête comme une cascade. J’ai vécu une sorte de ­catharsis... J’ai perdu pied, j’étais dans un état second, je vivais une Renaissance ; mes sens étaient plus aiguisés, je renaissais comme un enfant, j’appréhendais le monde et ses mystères. Ma mémoire semblait s’être diluée dans un univers onirique, et c’était un effort inouï pour engrammer à nouveau des données.

esbois

Les ­circuits de mon cerveau se sont déconnectés pendant quelques secondes : coma émerveillé, physiquement très éprouvant. Ne plus pouvoir communiquer, les yeux ouverts, le temps s’était figé. Heureusement, l’espoir renaît toujours, nous sommes une centrale d’énergie… Renaître coûte que coûte tant que les membres répondent… de l’assemblée !

Véronique Durruty

«L Véronique Durruty est photographe, poète, dessinatrice et voyageuse. Ses derniers livres : Road book, Japan book et Women’s book (La ­Martinière). Ses œuvres parues dans cette gazette © Véronique Durruty

et celles de son site sont en vente au prix de 51 e l’estampe numérique sur papier fine art numérotée, et signée.

e ventre de ma mère a craché un noyau de jouissance, et j’ai jamais perdu le goût   de ça » C’est Jacques Higelin qui le crie. Moi, je n’aurais pas pu. J’ai du mal à concevoir que je suis née de la jouissance de ma mère, ou qu’elle eût pu jouir tout court. Enfin, je suis née et n’ai jamais perdu le goût de naître. Alors je renais, chaque matin de chaque voyage. Je n’apprends pas, ou si peu, cela me désespère parfois. Je voudrais, je crois progresser, mais non, je ne peux que faire l’éponge, être dans cet état de réceptivité totale, tous orifices écarquillés, les yeux, bien sûr, mais autant que les oreilles, le nez et la bouche pour goûter. Et le bout des doigts pour toucher, caresser. J’essaie de faire des images, de capturer une sensation (c’est dur de le dire avec des mots – après tout les nouveaux-nés ne savent pas parler, enfin pas de cette façon-là, et je suis née de ce dernier matin.) Alors je reçois. Tout le jour j’absorbe : la vibration d’un brin d’herbe sous le vent, la ligne d’un mur qui s’adoucit avec les ondes de chaleur, la partition abstraite que forment les cris de femmes qui s’apostrophent, le soleil en miniature d’une goutte d’eau, le goût musqué d’une peau brune aux accents violacés. J’absorbe tout le jour et le soir je me fonds dans Gaïa, la terre mère. Demain matin, je renaîtrai.

Les origi­naux papier sont vendus à partir de 72 e.

http://veronique-durruty.photoshelter.com/gallery/rebirth-renaissance/G0000P.viyA5kALs/1/1 2


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Rédemption

Hélène Tayon

mars 2015

SOMMAIRE Page 1 Illustration, V. Durruty Page 2 

N  ’aie pas peur, nous sommes là, tu n’es pas seule !,

S. Desbois

U  n texte, V. Durruty

Page 3 Rédemption, H. Tayon

© Véronique Durruty

Imaginons que des gens qui veulent croire au rebond de notre président mitonnent quelques bombinettes bien ciblées, sans faire de victimes, je le répète, mais avec un bon reportage au JT, ça pourrait marcher. Par exemple, à l’heure où il n’y a personne dedans, une belle explosion dans une des pagodes de Paris et le Grand Chef enfilerait une tunique de bonze pour venir constater les dégâts et compatir avec la communauté bouddhiste. 5 points dans les sondages. Par exemple, jets de peinture sur la façade de la fondation Vuitton, pétards dans sa merveilleuse voûte de verre et il arriverait sanglé dans un costard de la marque, d’une élégance inaccoutumée, pour prendre la défense des mécènes de l’art moderne et condamner les tagueurs imbéciles. 6 points. Par exemple, après dynamitage d’une usine à viande, un lâcher de porcelets dans la campagne bretonne et il débarquerait en bottes de péquenot et bonnet rouge pour assurer aux maîtres du jambon bio combien il les soutient. 8 points. Par exemple, grenades et fumigènes dans les vestiaires du PSG, ballons crevés, maillots lacérés, Rolex éclatées et il se pointerait à petites foulées, jogging et écharpe aux saintes couleurs et il dirait son indignation : les sponsors méritent le respect, on n’a pas le droit de cracher dans la soupe. 20 points. Il faut juste la tenue adéquate, une figure de circonstance et de belles images à la télé. Plus besoin de carnage. Une renaissance présidentielle, c’est simple finalement !

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epuis un certain temps, on se demandait si on avait bien voté. C’était pas la gloire pour celui qu’on avait élu, pas vraiment ! La confiance n’en finissait pas de dégringoler, non sans quelques bonnes raisons, honnêtement, et nous, de déçus on devenait furax. Et puis, et puis, il y a eu les attentats de janvier et vlan, remontée en flèche de la cote d’amour pour ceux qui nous gouvernent. Une résurrection ! À quel prix, c’est terrifiant... mais. Quand j’ai vu notre Président rendre hommage aux victimes du marché cacher, j’ai commencé à comprendre. Dans la grande salle de la synagogue, il avait soudain la carrure qu’on attendait. Peut-être que l’éclairage tremblant des grands candélabres y était pour quelque chose, surtout avec la kippa qui lui affinait le profil. En tout cas, il était à la hauteur de ces terribles instants. Je me suis dit : là, hélas, c’est ­l’horreur de la tragédie qui lui donne cette dignité nouvelle, mais il assure. Puis j’ai réfléchi. Si l’on veut que l’état de grâce ne retombe pas comme un soufflé raté, il y a des idées à exploiter. Sans morts, évidemment ! Allez, creusons-nous la tête !

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Page 4-5 « Renaissancia », E. Iride Page 6 Renaissance, J. Cauda Page 7 Pic et pic et colégram, S. Mostrel Page 8 

N  aissance ou re-naissance ?, C. Gilles

Naissance-Rêts, M. Gatard

Page 9 

C  omme une petite renaissance,

R  éveil, F. Schmitt

E.-P. Guillon Page 10 

R  enaît-Renaissance !, M. Gatard

N  é en moins, J. Grieu

Page 11 Une histoire, Annabelle Page 12-13 

r enaisance sans re majeur,

J.-L. Lavrille 

Instant, S. Hérout

Page 14 

R enaître au geste parfait, F. Momal

La couleur bistre, M.-V. Villacampa

Page 15 

Images de naissance, N. N. Rimlinger

Page 16 La dernière confidence de la Joconde,

B. Larbouillat


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« Renaissancia »

G

aïa se réveille pour la deuxième fois aujourd’hui, légèrement fatiguée. Ses yeux s’entrouvrirent apercevant, comme presque à chaque fois à son réveil, les rayons de lumière blanche et jaune se faufiler par les interstices des stores. « Il faut que je me lève », se dit-elle. Elle finit par se faire violence, s’extirpa de son lit à grand regret pour se diriger directement vers la fenêtre. D’un geste souple elle commanda l’ouverture d’un des quatre stores de sa chambre, libérant ainsi la lumière venant de l’extérieur. Son visage baigné par les rayons s’éclaira d’un plaisir immédiat. Elle se dit alors qu’elle avait de la chance de pouvoir profiter chaque jour de cette lumière douce et tiède, car son appartement est situé plein nord alors que ses collègues habitent dans l’autre aile du bâtiment orienté sud. Orientation ne leur permettant pas de bénéficier de ce simple plaisir. Elle garda les yeux fermés un moment pendant que son esprit partit vagabonder sur des plages chaudes où le temps n’a plus de prise. Elle aimerait tant être en vacances ! Mais la réalité lui rappela que les vacances ne sont pas pour maintenant. Dans deux jours, elle devra accueillir un groupe de cent vingt-six nouveaux arrivants au « programme spécifique ». Deux jours de travail préparatoire afin de s’assurer que tout soit bien en place pour leur arrivée. « Il faudra que je garde la forme », se dit-elle. En effet, Gaïa est spécialisée dans un programme particulier nommé « Renaissancia », un des plus compliqués à accompagner et à mettre en œuvre. Ce travail lui demande une grande concentration, du doigté psychologique, mais aussi une bonne dose d’énergie.

Les yeux maintenant posés sur l’horizon lointain, elle s’octroya un bref instant de contemplation et de plaisir avant de redémarrer sa journée. Depuis son arrivée au « Centre » il y huit ans, elle n’arrive toujours pas à être blasée de la beauté excentrique des paysages. Des montagnes colossales, inatteignables, comme elle n’en avait jamais vu auparavant, parfois brunes ou tantôt recouvertes d’un manteau de neige épais. Non loin, de vastes plaines fertiles encore vierges, des déserts de glace bordés de plages interminables. Le tout accompagné de forêts denses offrant des fruits aux saveurs nouvelles. De temps en temps, on pouvait entendre des cris d’animaux étranges, parfois effrayants. Accrochés dans le ciel, Doron et Yoma, apportent une douceur constante et colorent l’atmosphère d’un voile doré. 2386 se dit-elle, Talyssea dans la constellation du Cygne. Loin, très loin de ma terre natale... D’un pas décidé, Gaïa se retourna, alluma la station média et fila sous la douche. La musique envahissait maintenant tout son appartement… Une heure plus tard, elle était déjà affairée à son bureau, situé dans l’aile K non loin de ses quartiers. Elle passa en revue toutes les a­ctions qu’elle devait mener en amont de l’arrivée des participants au programme. Cette deuxième partie de journée fut donc consacrée à vérifier le matériel, les logiciels, les fichiers administratifs, concevoir les catalogues de profils… Mais c’était aussi un moment important pour elle, car elle devait se préparer psychologiquement à sa mission. Elle savait que les hommes et les femmes inscrits au programme étaient décidés 4

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Elisabeth Iride à y entrer de manière définitive. Malgré tout, rien n’était acquis. Le cœur de sa mission consistait à assurer qu’aucun des participants ne renonce. En effet, si certains d’entre eux décidaient d’abandonner à ce moment précis, le coût de retour sur Terre serait alors colossal, ce que le gouvernement en place souhaitait à tout prix éviter. Cependant, elle ne pouvait s’empêcher de revoir leur regard d’abord émerveillé à leur arrivée, puis peu à peu empli de froideur, de terreur, parfois même de désespoir. Ils connaissaient parfaitement le « programme » avant de s’inscrire et d’embarquer sur le vaisseau InterGalaxia III. Avant le départ, chaque participant a impérativement suivi un préprogramme de conditionnement psychologique afin d’assurer un maximum de réussite à la mission. Malgré cela, elle le savait bien, rien n’était simple… Plus ils approchaient du départ et plus la tension montait, car on était bien ici dans un programme de nonretour. Une fois que Gaïa aurait appuyé sur le bouton de commande de lancement de Renaissancia, plus rien n’arrêterait sa mise en œuvre. Et même si elle gardait le cap sur sa mission, elle ressentait au plus profond d’elle une réelle empathie pour ces êtres en quête d’un renouveau, d’une renaissance. Par sa voix douce et son attitude paisible, elle avait le don de les rassurer, de leur redonner l’espoir qu’ils étaient ­venus chercher. Renaissancia devenait pour eux leur Saint Graal, un nouveau départ dans la vie. Ils avaient décidé que leur existence actuelle sur la Terre n’était plus satisfaisante et souhaitaient s’en échapper. Recommencer… Certains avaient commis des crimes irréparables et au lieu d’aller en prison le restant de leur existence, ils avaient alors opté


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pour ce programme. À d’autres, cette quête du Saint Graal se traduisait par un mal-être émotionnel, un statu quo personnel que l’on résumerait en un profond rejet de leur vie qui les avait finalement menés à embarquer sur InterGalaxia III. Tout semblait si simple dans les brochures du gouvernement. « Un nouveau départ pour une vie meilleure ! » lisait-on sur les dépliants colorés à l’instar de ceux conçus pour des vacances de rêve. Recommencer… Oui, mais où ? Et comment ? Et ces questions ne demeurent pas des moindres. Durant la première étape du programme, Gaïa présente à chacun un catalogue de profils, des nouveaux rôles dans la société de Talyssea. Ils auront à choisir un personnage pour dessiner leur futur… Nouvel environnement de travail, nouveau contexte familial, cercle d’amis déjà établi… Tout était prévu. Cela avait cependant quelque chose de rassurant pour chacun d’entre eux. Pendant ces deux jours de préparation, Gaïa devait donc créer un choix de profils à chacun d’entre eux, à l’aide de données personnelles, mais aussi en tenant compte de leurs desiderata futurs. Gaïa, par expérience, savait que ce n’était pas l’étape la plus difficile de Renaissancia, car avant de redémarrer une nouvelle vie, il fallait effacer l’ancienne. Repartir à zéro. Remettre leur compteur à néant. Et c’était bien là le moment crucial, « le » moment de la décision finale, irréversible… Tous le savaient, mais bien souvent le déni prenait l’avantage, très vite ils ne pourront plus éviter l’évidence. À ce moment-là, les secondes seront suspendues à un fil invisible, plus rien ne rassurera. Gaïa prenait alors le temps de leur expliquer comment le programme central fonctionnait, qu’il n’y avait aucun risque une

fois à l’intérieur du sarcophage. Ici aussi, elle engageait des explications sur la fiabilité de la machine, sur sa constitution à base de terres rares. Elle cherchait avant tout à les apaiser. Mais, bien souvent, elle lisait leur détresse sur leur visage et au fond de leurs yeux. Tous devenaient conscients qu’une fois le programme réellement enclenché, ils perdront leurs souvenirs, leurs sensations passées, les visages de leurs proches disparaîtront à jamais, leurs joies comme leurs peines n’auront plus aucune consistance. Un néant terrifiant s’ouvrirait à eux. Un vide immense allait s’installer… Quelques-uns d’entre eux vivaient l’expérience comme une résolution, un chemin que de toute façon ils n’avaient pas l’intention de rebrousser. D’autres vivaient ce moment avec grande difficulté. Gaïa avait fait le choix de ne pas leur imposer plus de pression qu’ils n’en subissaient déjà. Sa méthode restait simple, elle les faisait parler des raisons pour lesquelles ils avaient choisi de faire ce long chemin, elle les aidait à se projeter dans les aspects positifs qu’induisait le programme. D’autre part, et même si cela était difficile à concevoir, leur état de conscience « s’effacerait », ils n’auront aucune réminiscence du fait d’avoir perdu leurs souvenirs. Cela paraissait bien sûr très abstrait au final, car pour l’instant leur conscience restait intacte, quoiqu’imprégnée d’une frayeur certaine. Gaïa continuait alors à leur expliquer qu’une fois le programme achevé, aucune peine psychologique liée à Renaissancia ne se présenterait. Leur nouveau départ était sur le point de prendre forme… Elle venait de se rendre compte que le temps s’était envolé très vite pendant qu’elle avait exécuté des tâches de préparation d’une manière systématique. Son esprit 5

vagabondait dans ses souvenirs. Elle venait de revivre les quelques dizaines de fois où elle avait accompagné ces individus dans leur recherche du renouveau. Elle s’affaira à son bureau en se donnant pour objectif de finir les catalogues d’ici deux bonnes heures. Ensuite, elle s’éclipserait, se détendrait dans une ambiance musicale et insouciante avec ses collègues. Le Millénaire, le meilleur club de la station, restait son lieu de prédilection où elle adorait se rendre de manière très régulière. Depuis huit années qu’elle demeurait ici, elle avait surtout du mal à gérer les journées de trente-deux heures qui obligeaient les habitants de Talyssea à faire deux nuits dans une journée. Ce nouveau rythme avait chamboulé son horloge biologique. Il devenait d’ailleurs difficile de parler de nuits au sens où elle les avait connues sur Terre, car à Talyssea celles-ci étaient plus courtes, jamais noires, mais surtout il fallait en gérer deux ! Les moments qu’elle s’octroyait au Millénaire constituaient donc pour elle un moyen de se détendre et d’évacuer la pression psychologique qu’elle vivait pendant le programme. « La journée est passée vite », se dit-elle, d’un ton assez satisfait. Dans quelques minutes, elle s’esquiverait de son espace de travail. Cette pensée même la revigora. Ses gestes devinrent plus rapides, et en un rien de temps, elle rangea son bureau. Pressée d’échapper à Renaissancia, elle enfila son blouson tout en se dirigeant d’un pas vif vers la porte qu’elle referma sur elle. Un large sourire se dessina sur son visage alors qu’elle s’éloignait en direction du Millénaire. Sa fine silhouette ne forma plus qu’un mirage au loin dans le couloir de l’aile K…

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Renaissance

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Jacques Cauda

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désossait des gigots ou ficelait des rôtis. Elle ne rendait alors la monnaie qu’en tremblant, intimidée par sa lourde présence. L’hiver qui suivit cet automne fut comme un printemps, les patrons tombèrent tous les deux malades, une mauvaise grippe qui les cloua près d’une semaine au lit. Dès le premier jour qu’elle passa toute seule avec lui dans la boutique, elle reconnut cette excitation légère et voluptueuse. Les quelques minutes qu’elle passait à leur chevet lui paraissaient des heures, qu’elle regrettait sitôt qu’elle redescendait l’escalier le rejoindre, lui, les jambes tremblantes. Jusqu’alors, ils n’avaient jamais échangé que des mots simples, du quotidien lourd, des sous-entendus. — Bonjour, mademoiselle, on aura la neige aujourd’hui. — Ah ? lui répondait-elle, c’est vrai, maman a eu mal à ses rhumatismes, hier soir. Une simplicité dont aucun ne s’était départi pendant cette épidémie de grippe. Tout juste s’il se permettait, comme une hardiesse, de demander chaque matin des nouvelles de ses patrons. N’osant pas lui-même monter « là-haut », disait-il, en montrant le plafond du pouce. — Bâââ ! Comment ferions-nous, s’exclamait-elle, si vous l’attrapiez comme ça, vous aussi ? C’était vrai, si vrai qu’il en hocha la tête qui devint aussi rouge que la côtelette qu’il était en train de découper, en osant cette fois appuyer ses yeux sur les siens, avec une telle force qu’il en sentit toute l’insolence violacer son visage. Au cœur de la nuit, il rêva de cette côtelette, qui se tenait entre eux comme la côte entre Adam et Ève ! Son Ève ! Au printemps suivant, il ouvrit son Ève aux premiers boutons. Primevères, narcisses… D’un seul coup de couteau porté de bas en haut. De la terre fleurie au soleil ! © jacques cauda

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l errait sans but, l’estomac vide. C’était l’été. L’air était tiède et touffu. Il marchait et marchait, au milieu de la chaussée, sous un ciel dont la luminosité le désespérait davantage. Oui, c’était l’été. Mais l’été des autres, ceux qui avaient la mine réjouie sur la simple visite d’une lumière dorée, tandis que les jours de pluie mettaient un voile épais sur leurs visages, alors que rien, pas même la pluie, ne pouvait plus assombrir le sien : il pleuvait même dans son sommeil ! Voulait-il mourir ? Effacer à jamais son visage devant la glace, chaque soir qu’il ôtait ses vieux souliers troués, sa chemise trempée par la sueur ou battue par la pluie et son pantalon usé posé au hasard du lit ? Sans doute. Si un matin, un de plus, un interminable matin, il n’avait aperçu à la devanture d’une boucherie, attaché au sommet de l’angle aigu formé par une ficelle suspendue à un clou, un petit écriteau avec ces quelques mots : « On cherche un apprenti boucher ». Il s’était tout de suite imaginé se balançant dans le vide comme l’écriteau, et cette image lui avait glacé le sang. Il avait même été tout prêt d’ôter sur l’instant ses lacets de souliers et son ceinturon et de les jeter à l’égout pour se débarrasser de ses mauvaises pensées… Machinalement penché vers la vitrine, surpris par son propre reflet auquel il ne prêtait plus aucune attention depuis des semaines, il passa sa main dans ses cheveux ; et il entra. Une jeune fille, assise derrière la caisse, lui adressa un sourire… La nuit, il rêvait maintenant du soleil. Une nuit, il fit un rêve curieux, il vit le soleil de ses propres mains débiter des steaks, pour les offrir à cette jeune fille (quel rêve idiot !), qu’il osait à peine regarder, le midi, quand il mangeait à la table des patrons. Elle, non plus, n’osait pas lever les yeux sur lui. Elle ne l’observait qu’à la dérobée, dans la journée quand elle remplaçait sa mère à la caisse et qu’il


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Pic et pic et colégram Sarah Mostrel

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omment réagir après un tel choc ? Comment recommencer ce qui n’est pas terminé ? Comment se dissocier de ce qui l’a construit, accompagné, oublier ce à quoi il croyait, ce à quoi il semblait prédestiné ? S’évader de la conscience, entamer un nouveau rêve, en était-il capable ? Le monde était devenu fou. Fini l’insurrection poétique, politique, idéologique ! Quel sens pouvaient bien garder ces mots en pique ? Pic et pic et colégram, bour et bour et ratatam et puis… Et puis, rien. Pas d’Am stram gram pour relever le discours, plus de contrepied à la pensée unique, plus de balance pour rétablir un juste ensemble pesant contre les préjugés, plus de magie pour sauver ce qui lui était le plus cher, tout fonctionnait à l’envers. Franck but une gorgée de son whisky préféré. Il y avait longtemps qu’il n’avait touché à une goutte d’alcool. Mais depuis le départ d’Hélène, enfuie avec un élève, ça l’avait repris. « Avec Maurice, le défi intellectuel est permanent, lui avait-elle assené avant de le quitter. Avec toi, j’ai l’impression qu’on s’est tout dit… » Hélène avait b­esoin de contradiction. Il le savait, et c’est justement ce qui les avait réunis au début de leur liaison. Les longs et interminables échanges avaient

abouti à une belle entente, les passions individuelles s’étaient ajoutées à des goûts communs développés par cette soif d’avancer ensemble et le duo fonctionnait à merveille. Jusqu’au jour où l’ennui avait, semble-t-il, pris chez Hélène le pas sur l’harmonie. Le bonheur forgé était curieusement aujourd’hui source de distance. Franck ne le comprenait pas. Ils avaient tant investi dans des aménagements de toute sorte, préservant leur progéniture, s’adaptant à leur rythme de vie intense marqué par les nombreux voyages imposés en leur qualité d’enseignants conférenciers. À leur retour, toujours, ils se retrouvaient avec joie, alimentant et pimentant le présent de leurs expériences aussi différentes qu’enrichissantes. Un respect mutuel, une confiance sans limite, une parfaite gestion parentale leur conférait grande considération. Ils faisaient l’admiration de tous, en particulier de Béatrice et Raoul, leurs meilleurs amis et voisins, qui les trouvaient épatants. Pour exemple, le couple de profs avait trois enfants miraculeusement autonomes alors que Béatrice, qui ne travaillait pas, avait peine avec ses deux filles dont les disputes avaient fortement affecté l’ambiance familiale. Raoul avait beau rappeler sa femme à l’ordre, lui proposer de 7

relâcher un peu le rythme infernal qui les envahissait et altérait jour après jour un peu plus leur relation, la ménagère trop préoccupée par une éducation qu’elle ne parvenait pas à maîtriser malgré sa présence attentionnée, ne voulait rien entendre. Nerveuse, elle se refusait désormais à son homme qui en devenait aigri et de plus en plus indifférent. À mesure que l’épouse dépassée par tout événement se rendait insupportable, l’époux lésé se détachait de ses responsabilités et Béatrice lui en voulait. Personne ne s’y retrouvait dans ce cercle vicieux, dans lequel leurs proches avaient été sollicités, mais se montraient totalement impuissants. Quelle ne fut donc pas la surprise de Raoul et de Béatrice quand ils apprirent que ceux qu’ils vénéraient pour leur amour sans faille s’étaient séparés ! Jamais ils ne se seraient doutés qu’Hélène, qui paraissait si amoureuse de son compagnon, ait pu filer sans états d’âme tandis que Franck lâchement délaissé s’enfonçait dans un gouffre sans fond ni rebond. On connaît mal nos proches finalement. Quand l’univers s’élargit pour certains, il se resserre pour d’autres ou reste immuable dans l’inadvertance. Une douleur de plus dans le grand malentendu. Illustration : Véronique Durruty


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Naissance ou re-naissance ? Christine Gilles

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Aube, moment sans début avec fin. L’aube s’attend ; on ne sait si elle viendra. La grâce du condamné à la nuit tombera-t-elle ? Un espoir, non une stupeur du rythme, un arrêt sur non-image. Des formes noires, mais peut-on dire noires ? Peut-on dire formes ? Un moment sans qualificatif. Fondu dans la nuit universelle, partage de l’effroi des premiers hommes avant la découverte du feu. Gestation prométhéenne. Quelque chose de menu et d’insistant surgit à l’est, derrière l’érable, mais qui a dit que c’était un érable ? Un pinceau pâle caresse de lourdes masses brunes tapies sous l’horizon. Un faisceau de fumée se met en concurrence avec des amas nuageux. Quelque chose va se passer, énorme, et le temps va lâcher ses chiens fous, les montres vont marquer l’heure, le cœur peut battre bruyamment, les rêves prendre consistance. Même stupeur dans l’écriture.

Illustrations des deux pages : Véronique Durruty

Ne plus savoir – à 20 heures, comme à l’aube – si l’on a su parler un jour puis tenter un son, un mot, ne pas prétendre à une phrase. Laisser le bruit s’emparer de vous. Regarder les plantes, leur chuchoter qu’on aimerait être ficus, faire surgir de petites feuilles enroulées ou jalouser l’azalée qui, sans réfléchir, déplie des marbrures roses… et se laisser prendre par le blanc du papier. 8

Naissance-Rêts Maryse Gatard Je suis né quelque part il y a si longtemps Quelque part ou nulle part quelle importance ! Sans voie sans visage et sans éclat de voix Je suis né au rivage d’une claire-voie La naissance est un mythe et un leurre à la fois On se croit si novice et si preux « Nous voilà ! » Tandis que cellules et matières nous broient Alors que nos sens se bloquent d’émois Je suis né il y a peu si peu encore Dans une idée un mythe un rêve de « hors » Un voyage intérieur comme le veut le sort ma naissance je la prouve sans être mort Naître est un forfait une cachette une vraie ! Comment ne pas savoir que naître est en fait Une fuite de l’avant et du bien-être Fuite oubliant ce qui nous guette !


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Réveil

Comme une petite

renaissance…

Fabienne Schmitt

Emmanuel P. Guillon

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et hiver avait été, pour toi, l’un des pires. La preuve : cette année tu n’avais pas vu exploser le printemps, comme tu le fais pourtant tous les ans, bouleversé à chaque fois par cette résurrection de la sève, des fleurs, des oiseaux, par cette vigueur d’exister. Tu habitais alors près du château, sur l’allée aux tilleuls. Ennuis sans fin d’un travail que tu n’avais nullement choisi, et surtout totalement excédé par ta nièce, avec son joli minois, qui ne faisait plus rien du tout à l’école, sinon agresser, au moindre prétexte, cama­rades et professeurs. Même tes chats, te semblait-il, avaient moins d’attention à son égard. Ton mal de dos était devenu ­intense, constant, particulièrement à un endroit précis, sur la droite, que tu ne pouvais voir. Des courbatures ? Une trop grande tension accumulée ? Un début de maladie ? Tu t’es décidé à aller consulter. Le nouveau docteur du quartier était une jeune femme à fines ­lunettes et à gros pull, avec un air de se moquer du monde. Pendant l’examen, tu ne sais pourquoi, tu en es arrivé à lui parler de ta nièce, ce qui n’était évidemment pas la raison de ta venue. Elle releva la tête et te dit malicieuse : donc vous en avez plein le dos de votre nièce. Et ça produit un bel abcès. Puis, soudain très sérieuse : c’est trop profond et à cet endroit…

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Il vaut mieux opérer, et sans ­attendre  ! Les formalités ne furent pas très rapides, malgré l’urgence proclamée par le docteur. Tu obtins enfin l’entrée en clinique pour les examens préliminaires, l’habituel rendez-vous avec l’anesthésiste. La clinique se dressait dans un parc ombragé, dans une avenue tranquille, au cœur de la ville, mais tu n’y prêtais pas une grande attention, anxieux que tu étais par l’incertitude de ce qui allait arriver. Bref, tu avais peur. Peur des suites possibles de l’opération. Peur, il faut l’avouer, d’y rester. Un mauvais pressentiment ? Alors que tu étais déjà sur la table d’opération, tu entendis l’assistant murmurer quelques explications au chirurgien. Et celui-ci de répondre : « J’entends, j’entends. » Et, alors que tu plongeais déjà dans l’inconscience, tu te dis : « Il aurait dû dire je vois plutôt que j’entends. »

L’horizon pourpre Les monts et la terre La mer posée dessus L’ordre du monde. Encore un jour qui passe… La lumière tombe doucement Dans les draps du crépuscule La lune est alanguie Dans les bras d’un beau songe. Tout se tait, mais le temps veille Et vient nous capturer. La nuit, comme un arrêt de vie, A stoppé les machines et les corps. Encore un jour qui passe… Il nous reste demain pour tout refaire Effacer hier, construire, et bâtir. Il faudra repartir, être prêt Pour le recommencement d’être. Encore un soir passé…

---------La première chose dont tu pris conscience fut un bruit qui se répétait. Tu tournas la tête et aperçus, là-haut, battant la vitre de la fenêtre, des fleurs de marronnier. Comme un sourire que la vie venait t’offrir. La joie te submergea lorsque tu te dis : « Je suis vivant ! » Comme une petite renaissance… 9

J’ai laissé faire, j’ai tout lâché, Prisonnière volontaire, J’ai livré mon esprit au sommeil Pour qu’un rêve le lave. Déjà l’aube s’agite et le jour s’impatiente Je ne sais quelle étoile m’a réparée… Étrange matin devant la mer immobile Je suis neuve, au lendemain qui chante.


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Né en moins Jacques Grieu Du berceau à la mort, la durée paraît courte. On cherche à l’allonger en zigzags sur la route. Si pour la mort, on a trouvé quelques remèdes, Pour dévier la naissance, on ne peut avoir d’aide. Ce n’est pas par hasard si Dieu pour notre sort, La naissance a placé pour tous avant la mort. Entre naissance et mort, il se passe cent choses, Qui nous font et défont ; dont nous créons les causes. Le grand Corneille a dit : pour « les âmes bien nées La valeur n’attend pas le nombre des années. » À notre douce époque, hautement démocrate, On peut se demander où va cette cantate !

Renaît renaissance ! Maryse Gatard Renaît Renaît Renaît soit à nouveau là devant moi Renaît Renaît Renaît Une injonction, un espoir, un émoi Quelle engeance dois-je accabler De mes soupirs mes hurlements Pour que ton aube ensoleillée Entre à nouveau par enchantement ?

Si le Cid était né en banlieue bien paumée, Peut-être aurait-il fait des trafics mal famés. La naissance n’est plus le guide majuscule, Qui ferait qu’on dépend de quelque particule. Le pauvre nouveau-né n’est plus prédestiné, Et ses chances à venir ne sont jamais mort-nées. Pourtant (et né en moins), on peut aussi entendre, Que sur les mots « bien nées » on pourrait se méprendre, Et qu’ici les blasons n’ont pas été lorgnés, Pas plus que les barons, les ducs ou les lignées. Pleurer sur nos naissances plutôt que sur nos morts ? On ne peut les choisir, quels que soient nos efforts. On cherche le bonheur comme aussi nos lunettes. Et trop tard sur le nez, on voit qu’il fait risette. Comme on a RE-naissance, on a aussi RE-mort : Aucun de ces RE-là ne RE-change nos sorts. Entre naissance et mort, c’est moi qui fais des choix ; Qui crie à la naissance en mourant sait pourquoi ! La surpopulation qui guette la planète, Devrait de nos naissances calmer la grande quête. Les progrès de la science en réglant les naissances, Ont été dévoyés en facteurs de croissance. Si la grande indigence expose à trop d’enfants, La suppression des pauvres est système évident !

Renaît Renaît Renaît Soit à l’image du Phénix Qui renaît de l’ivraie Sûr, je te couvrirai d’onyx !

La conscience de mort, l’Homme est seul à l’avoir, Mais sur chaque naissance, il n’a guère pouvoir. De la fatalité, gardons-nous d’avoir peur, Car la superstition, on sait, porte malheur. Mais s’il faut du doigté dans ce monde incertain, Le destin n’aime pas qu’on lui force la main…

L’hiver, l’été, mes sens vivants L’ombre du vent, Tout est ici. Les yeux sont secs, le temps Présent. Nul ne peut croire au revoici 10


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Une histoire

E

lle était en manque de son corps contre le sien, de sa voix, de son chuchotement à son oreille, de ses baisers, de sa main dans ses cheveux. Elle l’appelle. Clash. Il est en colère, il vocifère, la veille, il était tendre, il ne veut plus la voir ni même l’entendre. Crac. Pétrifiée – ses larmes ne coulent pas –, la terre s’est ouverte et l’avale sans la vomir. Chute. Silence, pas de pardon, pas d’excuses. Rien. Il la voulait juste pour ne plus en vouloir, elle lui avait donné accès à son plus intime, à son plus secret, à ses replis, à ses odeurs, à ses sucs. Il aimait se repaître d’elle, la regarder dans les yeux, dans son abandon… Il ne subsisterait plus rien de ce « eux » avorté, de ce « eux » pas né. L’espoir d’une réconciliation, d’un possible était mort, et avait laissé place à un cœur, un corps déserté, secs. Seul le silence était ­témoin de son amertume et de ce futur antérieur à qui elle tournait dorénavant le dos. Plus de mots pour dire ce qui n’avait existé et pour lequel elle était prête à tout lâcher. Il a fui pour se protéger. Il a fui pour la protéger. Elle aurait abandonné ses repères.

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Annabelle

Il a réalisé que ce qu’elle faisait n’était pas ce qu’elle voulait. Il ne l’aura jamais cru, ou au contraire, il avait compris que cette fois elle était prête à faire ce qu’il lui demandait de faire et qu’il ne voulait pas vraiment. Désespoir, colère. Peut-être, l’aurait-elle regretté. Au moins, elle n’aurait pas ce regret. Certainement. Sirène stridente qui lui déchire les tympans. Des visages qu’elle ne connaît pas la scrutent. Des mains gantées s’activent. Des tuyaux transparents laissent passer des solutions. Elle ne comprend rien. Elle ne s’affole pas. Elle veut bouger. Elle ne peut pas. Une femme lui dit : « Ouvrez les yeux  ! Serrez ma main, vous comprenez ce que je dis » « Merde », pour une fois qu’elle est exaucée ! Elle se demande si la vie après la mort existe, si elle va rencontrer des passeuses d’âmes… mais « Merde » encore une fois, il n’y a qu’elle pour dire stop ou encore. Elle se redresse, arrache la perfusion, son cœur bat de nouveau dans sa poitrine. Elle vit.

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Illustrations des deux pages : Véronique Durruty

ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication et coordination du numéro : Armel Louis Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


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renaisance sans re majeur Jean-Luc Lavrille où passe le texte ? grande jubilation à cette double frappe à effacer là

sa majesté majuscule qui

s’inscrit à chaque début sa mécanique informatisée répétpétpétition : en voilà une qui n’est pas neutre ça rappelle le temps, mais ce n’est pas le même : étonnement même

répété reste intact de fraîcheur

l’écriture le garde au frais bonheur de l’amour parce que ça ressasse répète une générale aventure des pensées inconscientes leur automatisme se jouent de moi, mais quand j’écris autre scène l’acteur est auteur libéré de cette chaîne : une renaissance a lieu, mais se répète-t-elle

elle aussi

? joie haute rive alliée du flux plus lointaine de la hune l’étoile les rayons photon libérés l’atome les yeux sans le vouloir ne peuvent voir 12

toujours

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Instant ni micro-ondes ni infrarouges

Sylvie Hérout

atroce noir mat quand notre nuit lumineuse

errance

cette merveille : l’horizon vert calé vertical sous lu magnétique automatique comme bombe sens à interpréter comme partition qui ouvre rage ciel d’orage vouloir révèle ce qui advient ce que

je

devient plurivers mis en langue vide

vibrato des accords des cordes

lierres pendulaires magicien produisant la lumière accélération énergie noire la lumière écrite donnant naissance à la matière MINUSCULE

P

etit matin d’été. Le soleil encore bas sculpte chaque objet, transfigure le spectacle de la vie ordinaire. Béni soit le consommateur pressé qui sitôt son café bu est parti vers son après. En libérant la première ligne des tables en terrasse du bistrot où je suis venue m’asseoir, il m’offre en direct la vision du port à son éveil, à moi qui m’attarde dans un passé indéfini. Calée sur ma chaise à cannelures, la chaleur du thé ronde au fond de l’estomac, le moelleux du croissant-beurre dans la bouche, le visage caressé par la brise de mer attiédie de soleil, je prends racine, si possible. Le chahut métallique des haubans couvre le clapotis de l’eau contre les coques. Des goélands s’élancent pour mieux planer. Ils jouent du vent, ils jouent du temps. Ils se croisent, appellent, s’éloignent. Ils m’ignorent et je le leur rends mal. Mon regard sans cesse les quitte et les reprend. Leur vol m’interroge. Libre, vraiment ? Comprendre leur secret, comprendre. Quitter le ciel… le quai s’anime un peu. Deux pêcheurs, quelques plaisanciers. Deux mondes parallèles un moment reliés par une même passion, sans compromission ; dès demain rendus à eux-mêmes, sans état d’âme ni question. Derrière moi le garçon s’affaire. Deux cafés, une addition… Le chiffon glisse, rend la table à sa brillance. Aux suivants ! L’odeur du café bataille avec celle du varech. Le miroir des tables me renvoie une fois encore le ciel et ses mouettes qui m’appellent. Fuir, partir à tire-d’aile de mouettes. Ne pas penser, ne plus ressentir. Juste sentir, la douceur de l’air, la tiédeur du soleil, l’odeur de l’océan. Entendre le cri des goélands par-­dessus le cliquetis des haubans. Goûter jusqu’à la ­satiété mon petit déjeuner sur le port du Palais, à Belle-Île-en-Mer, ce 31 août, à 8 heures, dans un présent sans lendemain. Et repartir. 13

Illustrations des deux pages : Véronique Durruty


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Renaître au geste parfait

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La couleur bistre Maïté Vienne-Villacampa

François Momal

A

© françois momal

dolescent je m’étais essayé au théâtre. Sur scène j’avais la bougeotte. Le metteur en scène, à juste titre, m’engueulait pour cette manie. Sur les planches, tout geste se doit d’avoir une signification. Il n’y a pas de place pour les ébauches de geste. Un geste se doit d’être plein, visible et signifiant pour le public. Il appelait ma bougeotte le bouger sans bouger.

Aujourd’hui, une main de bouddha trône sur une étagère chez moi. Sans être un spécialiste de la gestuelle bouddhique, je crois pouvoir dire que le geste est une Vitarka-Mudrã. Un geste simple, beau, précis, où l’extrémité du pouce touche l’extrémité de l’index. L’antithèse du bouger sans bouger. Beauté du geste signifiant. Renaître à l’instant, à la précision du geste, à l’élégance du geste, à l’économie du geste. Quand il m’arrive de ruminer dans mon appartement et de tourner tel un fauve en cage, je me dirige vers l’étagère et je contemple la main de Bouddha. Les deux doigts sont scellés pour l’éternité et jamais je ne me lasse de les contempler. Je renais au geste parfait. 14

D

evant la bibliothèque en chêne du couloir, assise sur le tapis de laine, je tiens sur mes genoux ouverts le plus volumineux des albums photos alignés sur l’étagère du bas. Entre les pages de carton lisse découpé, les photos se sont maintenues un demi-siècle dans leur encoche bordée d’un fin liseré doré. Pour certaines, leur teinte bistre est sur le point de disparaître. En ouvrant cette fois encore l’album, j’ai la sensation que ma respiration rejoint celle de ces fantômes de papier glacé en même temps que se répand autour de moi un nuage monochrome. Bistre moi-même parmi les bistres ! Chose oubliée moi aussi, fantôme parmi ces portraits d’hommes et de femmes, je me sens soudain des leurs. Soldats de la guerre de 1914, jeunes épouses corsetées, couples posant pour la photo de mariage, je suis AVEC. Entre ces pages, la guerre est une guerre silencieuse. Ces visages au sourire à peine esquissé sont de t­ otale absence et pourtant me regardent, droit dans les yeux, m’absorbent, me disent : J’ai vécu, j’ai aimé, je me suis battu, j’ai mis au monde des enfants qui ont eu des enfants, j’ai eu des maladies. Et puis la mort. Ce jeudi d’heures lentes, j’ouvre l’album en soulevant le fermoir argenté, puis le couvercle de la boîte à musique creusée dans l’épaisseur de la reliure où je prends la clé minuscule pour remonter le système. S’enchaînent les airs attendus, valse, berceuse, autre valse. À chaque passage de la languette sur le rouleau cylindrique, une note métallique sort de la boîte. Mais cette fois, la musique désuète se mêle à la brume bistre qui m’entoure et accompagne comme pour un film muet des images en fondu enchaîné. Les inconnus des photos changent soudain de visage et de corps. Je retrouve en eux les vivants que j’aime ou que je côtoie, je vois ma petite chienne Mila, ma poupée Jacqueline toute nue dans les bras du cousin Paul ! Ah ! Comme ils aiment la vie, ces vivants-là ! Oh oui ! Combien de fois alors à remonter la musique d’un tour de clé pour que plus rien ne se raidisse dans un jamais plus ! Combien de fois à se succéder, valse, berceuse, autre valse ? Et puis le ­silence. Soudain le cœur lourd. À peine entrevues, déjà reparties. Renaissances fugitives à peine plus réelles que la couleur bistre de jadis, sources improbables de mon existence. Trop de silence avant. Trop de silence après.


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mars 2015

Images de naissance

R

enaître ? Mais… c’est que je n’ai pas le souvenir d’être née. Ce fait de ma naissance, je ne peux que l’imaginer. Dans la mesure où, précisément, mon imagination est aussi délirante que souvent trompeuse, comment la peinture que je pourrais m’en faire serait-elle le reflet d’une quelconque réalité ? Les jeunes générations, à ce titre, sont différentes de nous puisque l’événement de leur naissance, souvent filmé, leur est visuellement connu. Et d’ailleurs, n’est-il pas évident que cet événement, ainsi enregistré, ait été attendu ? Car il fallut alors au moins songer au préparatif de la caméra, au chargement de la batterie, à l’achat d’une cassette vierge ou n’ayant pas trop servi… Personne ne m’a jamais montré de telles images ; mais il me semble qu’elles me feraient l’effet, à bien y regarder, de m’avaler moi-même un peu, si je me voyais surgir de ma mère. Si je me voyais sortir de ma mère, ne serais-je pas plutôt tentée de rembobiner le film, pour plutôt me regarder : entrer en ma mère ? Je crois que oui. Je crois que c’est même ce qui m’intéresserait le plus, de me voir glisser en arrière ; et de saisir cet instant incroyable, où je n’existais pas encore, ou pas du tout. Verrais-je alors une ­différence ? Car c’est cela, n’est-ce pas, qui nous émeut beaucoup, lorsque nous regardons des photographies anciennes, ou que nous feuilletons un ouvrage dont la parution remonte à bien avant notre

­ aissance. Cela, j’en suis n sûre nous traverse avec l’acidité d’un filet d’air frais : nous n’existions pas encore, et le monde s’était fait sans nous ! N’ayant donc même pas la connaissance d’un souvenir de ma naissance, ni une image, comment saurais-je vouloir renaître  ? Pour quoi faire, ou pour quoi défaire, ou refaire ? Quelle invraisemblable idée ! Quelle vanité surtout… C’est peut-être ici que se niche mon intrépide optimisme d’autruche de naissance. Car, enfin, si le monde que je vois par mes yeux existe autant que le monde d’antan, où je n’existais pas : quelle différence verrai-je, quand je n’y serai plus ? Quelle différence puis-je sentir maintenant ? Ce sentiment subtil d’exister, comme on n’existe pas, me garantit, quant à moi, une paix intime solide et douce. Je crois qu’il m’évite, en effet, toute une panoplie de préoccupations matérialistes qu’ont beaucoup de mes congénères qui se sont vus. Que dis-je ? Qui, à tout moment, peuvent – grâce à la main plus ou moins virtuose d’un parent ou d’un assistant – se voir naître… Alors là, oui, j’avoue éprouver une légère supériorité au regard de mes prochains, dont l’existence est a­ncrée, si je puis dire, sur une pellicule ; car eux, c’est certain, doivent s’en mordre les doigts d’exister, et par une preuve aussi tangible – quoique des films aient pu être échangés… 15

© Véronique Durruty

Nathalie-Noëlle Rimlinger

«  Bon  », me direz-vous, sarcastiques, je vous connais assez : « Ce n’est pas cela qui compte, de ne pas avoir existé avant ou après la vie : mais votre existence durant la vie ! », et je vous regarderai, hébétée plus qu’à l’ordinaire. La vie ? Et bien quoi, la vie ? Elle est ce qu’elle est, heureusement indépendante de nous… « Oui, mais non ! », insisteriez-vous, avec cette aisance qui me dérange beaucoup : « Regardez, il y a ce qui vous est arrivé, qui pourrait être différent, ou pas du tout, si vous aviez à renaître ! » Là, décidément, je serai loin de vous. Car en vérité, rien n’est spécialement arrivé par moi. Ce que j’ai fait, d’autres l’ont fait ou le feront ; et il en va de même pour ce que je n’ai pas fait. Tout ne se produit-il pas, un jour ou l’autre ; et ne recommence-t-il pas sur le visage absorbant de la vie ?


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La dernière confidence de la Joconde Recueillie avec recueillement par Bernard Larbouillat

A

u début des années 1960, en semaine, le Louvre est quasi désert. Dans la fastueuse salle des États où je m’expose, un jeune étudiant y vient souvent dessiner laborieusement quelques vierges florentines. Il ne m’a jamais esquissée. Pourtant, il reste parfois de longues minutes devant moi, seul, son carnet inutile à la main, sous le regard somnolent du gardien… Serait-il amoureux ? Aurait-il découvert d’autres secrets de mon charme et de ma notoriété un peu oubliée ? Tête-à-tête silencieux, mais loquaces. Soudain, je comprends sa surprise immobile : Léonard m’a faite pure et parfaite, refusant l’avachissement inévitable du modèle, affirmant surtout l’absolu du portrait. Même morte, démodée, je vis. Longtemps j’ai cru rester prisonnière de cette pâte craquelée, sur ce lit vertical d’une planche en peuplier, dans le sfumato montant d’un paysage décomposé, inhumée sous cette composition encadrée. Je vis ! Ainsi je peux m’échapper, fuir le cimetière somptueux du musée, oublier les cadavres exquis de la Renaissance, mes voisins. Je vis ! Entendons-nous bien, je suis une âme dans le monde que le dieu Vinci a créé. Anima sans l’animal humain. Que ne puis-je renaître !

© bernard larbouillat

Dès lors, mainte fois, je m’absente. Oui, le chef-d’œuvre perd son âme. Personne ou presque ne s’en aperçoit. Les vingt mille touristes quotidiens qui défilent à présent devant « moi », vaguement déçus d’entrevoir après l’attente cette petite bourgeoise d’un autre âge enfermée dans son bunker rectangulaire étroitement surveillé, poursuivent leur périple obligatoire, contents d’avoir approché ma dépouille dans une bousculade maîtrisée, où je ne suis qu’une star démaquillée qu’on a reconnue et dont on parlera. Mais lorsqu’un conservateur, un expert, un passionné, rôdent dans les parages, il me faut être totalement présente : l’anomalie serait vite découverte. Renaître ! Que peut faire un pur esprit sans corps ? Aussi ai-je cherché à résoudre le problème de ma substance : de l’hypokeimenon au Dasein, j’ai exploré le cogito (où je languis justement) et l’existence (qui précède hélas toujours l’essence), épuisé donc les philosophies, trop abstraites, les religions, bien obscures, et les sciences très claires. Avec un faux espoir : la génétique. En désespoir de cause, j’ai abordé la littérature, car, lorsqu’ils sortent de leur lucarne les écrivains peuvent nous révéler, nous reconstruire. Dans cette nouvelle exploration sélective (to be or not), en fait, j’eus peur du diable faustien mangeur d’âme, admirai quand même le féminisme libérateur et sartrien de Simone, mais dont le corps juste assoupi était déjà présent, constatai enfin l’impuissance de l’écriture en vue de mon incorporation. J’avais suivi Bouvard et Pécuchet, non par snobisme, mais comme eux, en pure perte. Renaître vraiment ! Vous qui vivez, jouissez, aimez, souffrez, avec vos organes, vos sens, vos sentiments et vos passions, vous qui profitez aussi du spectacle de ma beauté vivante, pensez à l’âme en peine de la pauvre Lisa. Si vous entendez parler d’un organisme vide, d’un individu inhabité, d’une personne en ­vacance, soyez gentil, dites-le-moi… il paraît que ça n’existe pas, qu’il reste toujours une étincelle d’humanité en tout homme, quelle que soit sa chute, mais on ne sait jamais. 16

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La Gazette de la Lucarne n° 76 - mars 2015  

La gazette de la librairie de la Lucarne des Écrivains, 115 rue de l'Ourcq, 75019 Paris

La Gazette de la Lucarne n° 76 - mars 2015  

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