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La gazette de la

lucarne

15 septembre 2014 2 €

n  73 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

Éditorial

Le temps était aux vagues Bruno Godard

T

rop souvent, la Méditerranée passe pour une belle endor­ mie aux clapotis l­égers sans marées ni mouvements d’humeur. L’horizon paraît alors un trait infini entre deux azurs clairs où scintillent une multitude d’éclats d’argent. Mais il est des jours où cette belle endormie se réveille et s’agite dès l’aube. Est-ce le vent marin, sucré et poisseux, qui l’irrite ? Ou sim­ plement ce ciel subitement bas et gris qui plaque sur la mer et le sable des ombres intruses ? C’était un de ces matins-là, pré­ cieux et inhabituels. Poussés par les entrées maritimes, de lourds nuages cotonneux filaient vers le nord et filtraient les rayons du soleil. La colline de Sète avait dis­ paru dans la brume tandis que l’on discernait encore la masse noire et avachie des Pyrénées. Nous étions allés tôt sur la plage, heureux comme des gamins, ­impatients de jouer au milieu de ces rouleaux qui se poussaient les uns les autres et grandissaient au fil des ­minutes. Sachant la mer d­ angereuse

jenny downing / cc

Souvenirs, souvenirs… Que de souvenirs et d’attachements multiples cette gazette est remplie ! Des souvenirs d’enfance à ceux de vacances. Et puis, il y a la mer qui, de ses vagues enveloppantes, de ses mouvements multiples, changeants, vient nous rappeler les gestes et l’inclination innée de nos chères mères. Que d’attachement aussi avec des cadenas qui donnent une illusion d’éternité tout en menaçant de tout faire s’écrouler. Du détachement aussi, avec un amour qui n’est plus, et détachement plus total encore avec une jeune fille au frais… Il y en a pour tous les goûts. Tout en caracolant parmi ce que l’âme humaine révêle de ses mouvances, un fait bien réel se profile parmi ces pages. Pas le souvenir de nos peurs d’enfance ni celui de notre imagination, vous verrez. Et cerise sur le gâteau, des fruits à fleur de peau, de toutes les sortes, rouges, roses, violets… savoureux à souhait !  Emmanuelle Sellal

en des journées comme celle-là, par son ressac qui happe les jambes des baigneurs et risque de les noyer, nous étions restés à proximité de la grève, de l’eau jusqu’à la ceinture. Les vagues naissaient à quelques mètres de nous en lentes ondula­ tions qui s’enflaient comme des poumons avant de claquer sur nos torses et nos visages éclaboussés d’écume et de sel. Je serrais ta main dans la mienne de peur que tu ne tombes. À chaque vague qui déferlait, tu vacillais un peu mais je t’agrippais solidement. Ton équilibre reposait sur la force de mon bras. Tu me faisais confiance. Tu riais comme un enfant et je riais aussi. Entre deux vagues, je voyais l’eau ruis­ seler lentement sur tes cheveux blancs, ton regard plissé et ta barbe ­clairsemée.


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Immersion Fabienne Schmitt

Tu tends vers moi tes bras d’écume Et viens glisser sur le bout de mes pieds Caresse de sable, chatouillis de coquillages… En inexorables allers-retours… Montée, descente… Montée… Descente… Lavant à la fois mon corps et mon âme, je m’invite en toi, Parfois comme un lac, parfois comme un volcan Tu combats le cours des vents. Éternelle conquérante, tu scintilles en perles fines Au moindre rai du soleil, Ma mer, une autre mère, liquide intemporel Refuge d’un autre monde, précipice de lames Et purificatrice, nul ne te possède ou t’attache. Tu coules sur le temps, et noies les audacieux. Je me laisse emporter en apesanteur, étendue sur toi, les yeux fixés vers le ciel. Je ne sens plus aucune chose terrestre hormis mon esprit qui flotte et se libère du poids de ses manques, Tout est immense et petit à la fois, et je me laisse flotter, mon dos contre ton flanc, dans l’absolu de l’écume, amarrée immobile, en délivrance, sans raison ni réflexion. J’ai un an, cent ans, mille ans… Je suis un grain du sable que tu transportes Tu m’as trouvée, je t’ai désirée… Tu m’acceptes et me berces, ma mer, mon autre mère et j’accompagne pour quelques unités de temps ton voyage éternel. Je ferme les yeux, comme en prière, ma respiration s’est presque arrêtée. Je ne suis plus qu’une pensée, une cellule, un enzyme, je ne sais plus très bien quoi… C’est alors qu’un planchiste passe tout près de moi et met fin à la magie… Je me redresse brusquement, comme groggy de cette rencontre avec l’infini, de ce partage offert comme un cadeau inespéré. Alors je regagne le rivage, dans un reste de transe, en titubant un peu… Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est…

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SOMMAIRE Soudain, je me souvins que ta main dans la mienne, il n’y avait pas si longtemps, c’était ma main dans la tienne. Au même endroit, par un temps de vagues comme celui-ci où nous jouions tous les deux dans cette Méditerranée houleuse et où, près de toi, j’aimais avoir peur. Les vagues se déchaînaient et tu me cramponnais ferme­ ment. Je riais et tu riais aussi. Je te faisais

confiance. Je sentais la pression rassurante de ta paume qui, à cet instant, était bien plus forte et plus vraie que tous les mots d’amour du monde. Puis, le soleil revenu, tandis que tu nageais dans la mer à nouveau étale, à genoux sur la plage, je soulevais à pleines mains ce sable de l’enfance qui me filait déjà entre les doigts.  B. Godard

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Édito d’E. Sellal

Le temps était aux vagues, B. Godard

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Immersion, F. Schmitt

Page 3 

Alphabet détérioré, H. Fréalle

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Alphabet détérioré Hubert Fréalle

Et, cachée dans le val, la légende…,

P. Merle

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Les soirées de la lucarne

Page 6-7 

Jeune-fille au frais, C. d’Orgeval P

 oème

Je n’entends plus que tu m’aimes Je n’entends plus que « Tu me hais ! » Je n’entends plus que tu te meus (mieux avec un autre un mieux) Je n’entends plus que ce qui est tu Je n’entends plus que « Qui es-tu ? » Je n’entends plus que la queue (de la fuite de la liaison panique) Je n’entends plus qu’Eux (les deux cons du cinq-à-sexe !) Je n’entends plus ton Q (sautillant dans les couloirs du Blue Motel) Je n’entends plus tonton tontaine Je n’ai temps que de pluie (rideau de cordes pour grise harmonie…) Je n’ai plus sang (tout est un peu plus blanc) Je n’ai plus Je ne nais (quel triste recul la vie sans ton Q !!) Jeûne du Je (suis bien dans les vrilles de la vigne de tes Ô !) Je n’ Jeux (de l’Amor aïe ouille aïe) Je (ce qu’il en reste du reste) J’ Git (ici l’homme qui bien fol la folle aima ah ! ah ! ah !)

à nez groin et yeux loup –

Festin, I. Buisson Page 8 D

  u pont

des Arts à ma « Rabanne »

aux cadenas,

P. Ganot

Page 9 

Une pièce attachée, Z. Zeraphim

C  onduire pieds nus pour être en communion avec la mécanique,

P. Desalmand Page 10 

Friture, J.-M. Renaud

P remière mention du domaine protégé,

P. Desalmand

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D  evoirs de vacances, H. Tayon

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un texte,

Annabelle


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Et, cachée dans le val,

la légende… Pierre Merle

«B

*« La Ronde du Loup », conte gévaudanais, 1921

ien sûr que j’en ai vu un, et un beau ! Et deux fois dans la même journée ! C’était il y a exactement un an, le 7 juillet 2013. » Grand écolo devant l’Éternel, infatigable et intarissable défenseur du loup auquel, du reste, il ressemble un peu, le patron de l’auberge d’Arquejols, le village où je déjeune en ce jour pluvieux de juillet, est formel : le loup en liberté est de retour et bien présent dans le sec­ teur, autrement dit dans la région Gévaudan – Velay. C’est une affaire entendue, depuis quelques années, des loups à l’état sauvage, on peut en rencontrer dans certains coins de France. Mais en Gévaudan (en gros : la Lozère), il faut bien avouer que ça vous prend tout de suite une autre allure, une autre résonance, une autre… gueule. Une gueule de légende. Je la connais bien, moi aussi, cette région. Mes grandsparents y vivaient et, tout gosse, déjà, j’y allais passer mes vacances dans la maison de famille. Alors, des ­légendes, des histoires d’animaux plus ou moins extra­ ordinaires, qu’elles prennent ou non leur source dans des faits divers réels, j’en ai entendu ! Sur les rapaces, les vipères, les loups et puis, cela va de soi, sur La Bête. Voilà deux cent quarante-sept ans que, au lieu dit la Sogne d’Auvers (Haute-Loire), un nommé Jean Chastel abattit d’une seule balle la fameuse Bête du Gévaudan qui, à partir de 1764, et trois années ­durant, avait semé la terreur de Langogne à Saugues, d’Esplantas à SaintChély, faisant quand même autour d’une centaine de victimes. Une seule bête, prétend la légende, et une seule balle pour tuer net, à l’aide d’une bonne vieille pé­ toire et à vingt mètres au moins, « un animal plus fort qu’un loup, plus gros qu’un veau, aux oreilles pointues, droites comme des cornes. » (témoignage d’époque) ! D’accord, la balle était, dit-on, en argent, métal pré­ cieux auquel on prêtait bien des vertus, et avait été, par surcroît de précaution, bénie par le curé du coin. Mais quand même, quel talent, ce Chastel ! Et quel tireur ! À bête de légende, tireur de légende, peut-être bien. La vérité, dans tout cela ? Les meurtres, certes. Quant au prédateur… Animal exotique échappé d’on ne sait où ? Hyène ? Croisement (réputé dangereux) entre un chien et une louve ? Autre variété de loup(s) venu(s) de l’est et habitué(s) à dévorer de la chair humaine après s’être repu des cadavres de la guerre de Sept ans ? Molosse 4

dressé à tuer par quelque seigneur sadique ? Loup garou ou même incarnation du diable ? Tout a été dit, tout y est passé, et toutes les hypothèses ont été avancées. Ce dont on est sûr, c’est que, balle en argent ou pas, l’animal dégommé par Chastel était une sorte de gros loup mâle à forte mâchoire et poil rougeâtre correspon­ dant à peu près, en plus, aux témoignages de ceux qui l’avaient aperçu. Mais était-ce pour autant le coupable ? Le seul coupable ?… En tout cas, aucune attaque mor­ telle du même genre contre l’homme ne fut signalée dans la région après le « carton » de Chastel. La Bête était morte, sa légende pouvait prendre son envol. Au cours du xixe siècle, l’extension de l’agriculture et les conséquences sur le gibier sauvage contraindront les loups « ordinaires » à lorgner de plus en plus le cheptel domestique. On leur livrera donc une guerre sans merci, n’hésitant pas à recourir à des stratégies d’empoisonnement. Il se dit en outre que, dans la région, le dernier loup qui eut à subir ce que j’appelle­ rai le « syndrome de Chastel » fut abattu au seuil des années 1920. On crut bien, alors, s’en être débarrassé. Saint-Haon, aux confins Haute-Loire – Lozère, juin 2007, un dimanche matin. Soudain, tout le village se ­retrouva en état d’alerte. Vers les 8 heures, plusieurs habitants venaient d’apercevoir, sur un escarpement rocheux, au bout du village, une étrange créature au pelage noir et aux yeux jaunes. On pensa d’abord à quelque mâtin matinal ou à un gros chien errant, sauf que l’animal ne ressemblait pas tout à fait à un chien. Et puis, il y avait ces yeux jaunes… Alors, on pencha plutôt pour l’option panthère noire échap­ pée de quelque cirque ambulant. Seulement voilà, aucun cirque ambulant n’était passé dans les parages. À toutes fins utiles, quelques-uns s’en allèrent décro­ cher le fusil de chasse. On appela les gendarmes, les pompiers, on organisa des battues. En vain. La bête (faut-il y mettre une majuscule ?) avait disparu. Oui, mais… Derrière une feuille, Le loup ouvre l’œil Et, caché dans le val, Il regarde le bal.*


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Soirées de la Lucarne

 Mardi 30 septembre à 19 h 30

Soirée poétique

Une soirée en poésie avec Muriel Stuckel pour ses recueils L’insoupçonnée ou presque (peintures de Laurent Reynès) et Eurydice désormais (peintures de Pierre-Marie Brisson), parus aux éditions Voix d’Encre, et présentée par Maram Al-Masri.

 Mercredi 17 septembre à partir de 18 h

 Samedi 1er octobre à partir de 18 h

Elle puise dans les sous-venirs de ses voyages avec les piliers de « sa tribu ». Sa peinture exploite les strates des partages intimes. Exposition du lundi 15 au samedi 27 septembre 2014, et en présence de l’artiste tous les samedis de 16 h à 19 h.

Des peintures de Sylvie Touzery. Exposition du lundi 29 septembre au samedi 11 octobre. Interventions le samedi 11 octobre de 16 h à 19 h

Vernissage de l’exposition de Geneviève Cuevas

 Jeudi 18 septembre à 19 h 30

Soirée poésie électrique Une soirée en compagnie de Jean-Luc Lavrille, David Christoffel, Denis Ferdinande, Alain Frontier, Pierre Drogi et Sylvia Mikaël : cinq poètes, une danseuse et les éditions de l’Atelier de l’Agneau.  Vendredi 19 septembre à 19 h 30

Soirée Littérature

Une soirée organisée avec les éditions Unicités, en compagnie d’Hubert Fréalle pour son recueil La Rosée et l’Échancrure et Mylène Vignon pour son roman L’ombre de Saint-Cado.

15 septembre 2014

Vernissage de l’expostion 3Latitude Ouest

 Vendredi 3 octobre à 19 h 30

Soirée George Sand romancière Une soirée en compagnie de Simone Balazard et Le Jardin d’essai, autour du livre collectif Lire George.  Samedi 4 octobre de 14 à 15 h, puis de 15 à 16 h

Lectures pour enfants

Les enfants, dès 4 ans, pourront écouter l’histoire de La Boîte, un livre écrit et illustré par Agata Frydrych. Participation : 5 e par enfant, donnant ainsi droit à l’achat d’un livre avec surprise pour 10 e au lieu de 15.  Samedi 4 octobre à 19 h 30

Soirée philosophique, les éditions Transignum

 Jeudi 25 septembre de 19 h 30 à 21 h 30

Une soirée organisée avec Davide Napoli, auteur de La Pensée plastémique, pour son nouvel essai Videsse, la vitesse du vide.

Les Ateliers Feng Shui d’Annabelle reprennent à La Lucarne des Écrivains. Découverte, ateliers thématiques et forma­ tions selon votre désir d’approfondir vos connaissances. Atelier Découverte du Feng Shui 2 heures : 20 e. Inscrivez-vous auprès d’Armel, tél. : 01 40 05 91 29.

 Jeudi 9 octobre à 19 h 30

Atelier Feng Shui

 Samedi 27 septembre à 19 h 30

Atelier Les mots en terre

Un atelier en deux temps sur le thème des émotions, animé par Nathalie-Noëlle Rimlinger. Deux heures. Coût : 20 e la séance. Matériel fourni, sauf bien entendu les textes. Réservations : N.-N. Rimlinger, 06 27 45 70 96 ou rimlinger.nathalie@orange.fr

Soirée art-thérapie

Une soirée avec Jean-Pierre Klein qui présentera le dernier numéro de sa revue Art et Thérapie sur le thème de la présence des mythes et son dernier livre Initiation à l’artthérapie : découvrez-vous artiste de votre vie (Marabout).  Vendredi 10 octobre à 19 h 30

Soirée romanesque

Avec Bruno Testa pour Les Bals (éd. Utopia) en présence d’autres romanciers.  Mercredi 15 octobre à 19 h 30

Soirée Jean Genet

Avec Brigitte Brami pour Miracle de Jean Genet paru aux éditions L’Harmattan, une exégèse d’un peu moins de 200 pages sur Jean Genet, à paraître fin septembre 2014. Plus de détails sur : http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51

Appel à textes Fête-moi rire ! Dans un monde morose, sérieux ou vaniteux, rien de plus rare que l’humour, le poétique ou le décalé.

Fête-moi rire, fête-vous rire… et fête rire les autres sous forme de textes (de 0 à 2 500 cygnes) ou bien d'illustrations (dessins, photos…) jusqu'au dimanche 5 octobre inclus. J’attends avec impatience vos textes à : lalucarnedesecrivains@gmail.com Armel Louis 5


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Jeune fille au frais

E

Karsten Seiferlin / cc

lle s’était sentie libre et une joie si intime et si forte. On joyeuse à l’instant-même où jouissait d’un corps chaud et souple elle avait pensé  : bien que mort, d’yeux e­ ncore dans MaintenantQueJeSuisMorte. Rien leurs orbites, qui voyaient encore ici ne justifiait cette pensée. Elle n’était et déjà ­ au-delà, on jouissait sans ni en phase terminale de maladie ni doute de talents inimaginables acci­dentée. C’était un matin comme qu’on ­aurait l’éternité pour décou­ les autres. Elle marchait rue de Rivoli, vrir. Le plus jouissif c’était la coupure du côté arcades pour aller prendre nette avec le passé. Finis les inhibi­ le 72, et cette pensée lui était tom­ tions, les comportements dictés par bée dessus. Alors que deux ­secondes les convenances, plus rien de social plus tôt, elle constatait : Je suis vi- ne vous freinerait, plus aucune stra­ vante, avec l’habituelle vague de dé­ tégie ne vous étranglerait. Vivante, goût dans la poitrine, elle en aurait elle avait été réservée, voire timorée, vomi. Un matin, quoi. Comme tout toujours à craindre les critiques, les autre matin, tout autre jour. Vivre gaffes. Là, sans transition, à une était en plomb. Vivre entraînait une femme qui la bousculait sans s’excu­ tonne de con­ ser, elle administra une gifle, partie traintes sans au­ sans qu’elle ne puisse la retenir. Et cun sens. Déjà : apparemment cette gifle était juste, lever son corps à car la femme la reçut sans un regard la verticale alors de haine, continuant son chemin qu’il ne tendait comme si de rien n’était. naturellement MaintenantQueJeSuisMorte, on me qu’à l’horizon­ respecte, se dit-elle. Cela augmenta tale, ensuite sa joie. S’exprimer haut et fort, être enchaîner jus­ écoutée, a­pprouvée, était ce qu’elle qu’au soir les avait souhaité toute sa vie. Elle se actes vides aux­ mit alors à distribuer des apprécia­ quels un vivant tions aux gens qu’elle croisait. debout ne peut Sourires, baisers, grimaces, langue échapper. Vivre tirée, injures, crachats. Elle ne se re­ lui donnait chaque jour un peu plus connaissait plus, mais ne se sentait envie de mourir. Mais elle était pas coupable, juste bien, une sorte jeune, ce n’était pas pour tout de de Salomon improvisé. Preuve en suite. Jusqu’à cette subite pensée : était que les gens ne se formalisaient MaintenantQueJeSuisMorte. Elle pas, acceptaient leurs peines. Elle ne l’avait pas repoussée, et brusque­ aperçut un homme venant à sa ren­ ment, la magie des mots avait opéré. contre. Elle l’aperçut de loin. À trente Comme ça, d’une seconde à l’autre, mètres, elle avait repéré sa silhouette le temps d’aligner ces quelques syl­ mise en valeur par un vêtement qui labes, elle s’était sentie comme lui moulait le torse. Il était bâti exemptée de l’interminable corvée comme un dieu. — Eh, mec, tu de vivre. Un total basculement, plus m’emmènes ? lui susurra-t-elle. En exaltant que l’extase, plus fracassant même temps, elle glissa une main que l’ecstasy. Sans changer d’appa­ sous l’étoffe souple de son teerence, on se faisait trépasser instan­ shirt, puis le bras, puis elle en en­ tanément, opération qui vous proje­ tier. Elle se retrouva entre le vête­ tait dans un jacuzzi de joie. C’était ment et la peau : sans aucune 6

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Colette d’Orgeval difficulté, la taille de son corps s’était adaptée. Le garçon avait continué à marcher sans protester. MaintenantQueJeSuisMorte, consta­ tait-elle avec ivresse, ce que je veux faire, je le fais. Elle pouvait passer ses bras autour du cou de l’homme de son choix, et bien accrochée, se lais­ ser porter. L’homme traversa au ­milieu des voitures et entra dans le jardin des Tuileries. De grandes tentes blanches destinées aux défilés de mode y étaient dressées. Il entra dans l’une d’entre elles et gagna des coulisses derrière une scène ancrée au milieu d’une mer de chaises. — Eh, Sven, par là ! cria une habil­ leuse. D’autres jeunes gens se pré­ paraient. On les maquillait, on les coiffait, on les papouillait. Elle passa de l’un à l’autre, effleurant de belles épaules et des nuques émouvantes. MaintenantQueJeSuisMorte, vous êtes à moi, mes chéris, clamait-elle à qui voulait l’entendre. Sa mort lui donnait envie de chanter, de sauter, de danser. Elle attrapa un pan de veste et se retrouva entraînée par un garçon sur la piste. La musique scandait ses pas. Elle avançait à sa suite par bonds élastiques, en poussant des hin hin sauvages, se trémoussant entre les modèles qui allaient et venaient. Nul n’avait l’air de se choquer de sa présence sur le podium. C’était cool, la mort. MaintenantQueJeSuisMorte, plus rien n’étonne personne, se dit-elle. Elle qui n’avait jamais été souple, elle faisait des roulés-­boulés, mar­ chait sur les mains. On la laissait faire. À la fin, elle s’était placée de­ vant le créateur et ses mannequins, elle avait salué. Le public leur avait fait un triomphe. C’est trop beau, se disait-elle, ­inquiète. Et si la vie revenait, MaintenantQueJeSuisMorte ? se répétait-elle pour faire barrière, comme on égrène des Notre Père.


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15 septembre 2014

Poème à nez groin et yeux loup – Festin Isabelle Buisson

Nos lèvres sont groseilles, framboises, myrtilles et cassis. Arracher la tête du serpent avec des dents. Dans mon cou, tu as croqué de vraies pêches de velours et des fausses en plastique. Dans la courbe de mon sein gauche se trouve une grappe de groseilles. Sous ma rate sont les figues d’Istanbul dont tu t’es délecté et repu. Des figues vermeilles, mûres, éclatantes, juteuses et excellentes. Mes côtes sont corsetées de boudoirs saupoudrés de sucre glace que tu as léchés. Tu as laissé échapper les nougats de mon sein droit… Tu as mangé tous les sarments chocolat orange confite de mon sexe. Aucun fruit n’était pourri. Tout était gourmet pour ta bouche gourmande. Succulent. Quant à la pomme de terre sur laquelle tu as joui, elle me laisse coite. Je ne te parlerai pas de ma tête, elle n’est pas à moi. Suite de la page 6.

Jamais plus elle ne lâcherait ces mots, ils lui faisaient cadeau de la meilleure des existences. — Allons, allons, réveillez-vous ! Quelqu’un lui tapotait les joues. — Elle reprend conscience, dit la voix. Ses yeux s’ouvrirent. Elle se vit allongée sur un banc du jardin des Tuileries. — Ne bougez pas, mademoiselle, le Samu arrive. Elle referma les yeux. Ah non, se dit-elle épouvantée, ça ne va pas recommencer  ! J’étais morte, je veux rester morte, il y avait une phrase, comment était-ce déjà ? Sa ­mémoire lui jouait un tour encore une fois, comme lorsqu’elle oubliait son code de carte bleue, ou celui de son immeuble à 3 heures du matin. — MaintenantQueJeSuisMorte ! C’était ça, elle en était sûre. Elle bondit du banc et se mit à courir pour échapper à ses sauveteurs. Dans le jardin, aucune tente n’était dressée. Dans les allées, il n’y avait que du vent et de la pluie. Mais la chose qui importait le plus dans l’immédiat était de garder la phrase,

de se la faire entrer dans le crâne. Elle courait en récitant. Dès qu’elle fut loin, elle sauta par-dessus la bor­ dure en grillage d’un e­ space planté de gazon et s’assit jambes croisées en tailleur sur l’herbe mouillée. — MaintenantQueJeSuisMorte, MaintenantQueJeSuisMorte… Elle récitait avec force et concentration. Je ne suis pas essouflée, je ne sens plus la pluie me couler sur le visage, constata-t-elle, le vent ne me décoiffe plus, je n’ai plus ni froid ni chaud, je n’ai plus ni faim ni soif. Le martè­ lement de la pluie avait redoublé de force sur les feuilles des marronniers. Elle rouvrit les yeux. Là-bas, près des grilles, les tentes blanches étaient revenues. Un rayon de soleil les illu­ minait. Comme tout est beau, se ditelle, MaintenantQue… Elle se leva. Je ne sens plus la terre sous mes pieds, s’étonna-t-elle. Après quelques enjam­bées, elle sentit qu’elle s’éle­ vait peu à peu malgré ses efforts pour rester au niveau du sol. Son corps était si léger qu’elle se trouva vite au-­dessus des arbres. — Cette 7

phrase est trop forte, elle m’est entrée dedans jusqu’aux os, se dit-elle, combien de temps va-t-il me falloir pour évacuer le surplus ? Elle flottait maintenant, dérivant sur Paris sans pouvoir contrôler sa direc­tion. Les pigeons qu’elle croisait ne lui accor­ daient pas la moindre attention. Elle essaya sans succès de s’agripper à la flèche du Grand Palais, voulut faire cap vers la tour Eiffel. Elle dérivait et Paris s’éloignait. — C’est vraiment idiot, ce n’étaient que des mots…, se plaignait-elle. Mais pour le dosage, elle reconnaissait qu’elle avait été légère, qu’elle avait abusé de la répé­ tition de la phrase, sans penser aux possibles effets secondaires. Et main­ tenant, serait-il possible de ­revenir en arrière sans revenir trop en arrière ? La vie, la mort, finalement c’est pa­ reil, se disait-elle en se laissant aspirer par un courant ascendant, on a tout de suite un tas de problèmes. — Décès ce matin à dix heures douze, annonça une voix près d’elle. Mettez la jeune fille au frais, le temps que la famille la réclame.


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15 septembre 2014

Du pont des Arts à ma « Rabanne » aux cadenas P G atrice

d’un autre. Ils rem­ ballent. L’emplacement n'est plus suffisamment rému­nérateur.

Patrice Ganot

À défaut d’un concert prolongé, j’assiste à une scène curieuse. Un homme progressant à quatre pattes examine un à un les cadenas du bas, l’air angoissé. Le temps de la courte audition, il parcourt deux à trois mètres au pied de la rambarde contre laquelle les musiciens se sont installés. Visiblement, il cherche l’inscription qui lui fera reconnaître LE cadenas aliénant. Les musiciens partis, il poursuit sa quête. Je finis par m’en aller également. Je ne saurai pas s’il L'a trouvé, et la longueur parcourue.

S

i par hasard, sur le pont des Arts, vous croisez plus de ­ cadenas que d’expres­ sions artistiques, prenez garde à ne pas suivre le curieux rituel. Les rambardes croulent sous leur poids. Et ce n’est plus le seul lieu ­d’accrochage. N’y aurait-il plus comme preuve d’amour que ces flèches étrange­ ment refondues, le bonheur à la clef ? Laquelle, d’avoir été jetée dans la Seine, en garantirait la pérennité.

* Vendeur de cade­ nas et serrurier, deux métiers d’ave­ nir. Pôle emploi les propose-t-il ?

Une déambulation d’après-midi me conduit sur le pont. Des artistes y tentent encore d’exister. Un contrebassiste et un saxo­ phoniste font entendre quelques notes de jazz. Je m’arrête en face d'eux. Le concert dure peu, à peine un morceau ; l’esquisse

Découvrant cette mode inva­ sive, je me demande ce qui se passe lorsque les couples, bien que signa­ taires de ce gage, se séparent. Il me semble, avec notre quadrupède (à un stade inconnu du Sphinx, heureusement pour Œdipe, et Sigmund), avoir assisté à l’une des scènes répondant à la question. 8

anot

Pour que la rupture soit consom­ mée, faut-il que les couples retrou­ vent leur cadenas et arrivent à l’ou­ vrir ? Comment, alors que la clef a été jetée ? Faire appel à une équipe de plongeurs ? Plus simple, sans doute, avoir recours à un serrurier*. Qu’arrive-t-il si un seul élément du couple entreprend la manœuvre ? Etc. Quelque Sétois répondrait sûre­ ment à tout cela qu’il est des jours où Cupidon s’en fout. En dernier ressort (!), cet habille­ ment du pont, plus qu’à Christo, me fait songer au projet qu’aurait pu réaliser Paco Rabanne, s’il ne s’était mis à prédire la fin du monde. Une robe de cadenas. Ainsi parée, la belle pour laquelle Brassens chantait « Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon, Prudence, prends garde à ton jupon  !  », n’aura plus à craindre aucune saute de vent soudaine.


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15 septembre 2014

Une pièce attachée

Zeglobo Zeraphim

P

c i t a t i o n

atrice Ganot m’a envoyé une pièce attachante dans laquelle il épingle, comme un papillon rare, un bon exemple de vaudou européen : s’attacher au pont des Arts, s’y verrouiller même, pour qu’à jamais la ché­ rie dont vous avez enlacé les initiales aux vôtres vous reste attachée. Cela m’a rappelé les piécettes que j’avais jetées à seize ans, dans la Fontana di Trevi, du bras droit en lui tournant le dos, dans l’espoir d’y revenir. Même si ­depuis, je n’y ai jamais remis les pieds. Je croyais, à tort, faire ainsi la fortune de quelques bambini du quartier des Trevi di Roma, les trois voies de Rome. Quatre ans plus tard, à mon retour d’Afrique, en ­entrant dans le port de Madère, j’ai vu des gamins portugais plonger, depuis des barques qui semblaient minuscules à côté de l’énorme bateau, pour attraper les piécettes que, du haut du pont, leur jetaient les passagers. Mais les enfants romains n’avaient pas cette chance de s’enrichir dans une eau moins profonde. Wikipedia dit que « La monnaie de cette fontaine est collectée par les autorités et envoyée à des œuvres de charité, qui se partagent… près de 2 000 euros par jour. Chaque matin, avant l’arrivée des touristes, la circulation de l'eau est coupée. La fontaine est net­ toyée à la brosse et les pièces sont rassemblées en un

long serpent, à l’aide de longues perches, et récoltées par aspira­ tion, sous la surveillance de la police. » Dix ans plus tard, je vivais en Haïti. Quand la mère de mon fils m’a dit, avec une sincé­ rité consternante, « je ne suis plus amoureuse de toi », Boss Normil, le jardinier, qui était aussi vaudouisant et boucher, m’a affirmé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Et pour que Bella me reste à jamais attachée, il m’a suggéré de mélanger dans un seau mon urine à de l’eau de Cologne Bien-Être et d’y jeter une aiguille par le chas de laquelle un fil rouge était attaché. Je l’ai fait. Mais si quarante ans plus tard Bella est toujours une de mes meilleures amies, j’ai l’ingratitude de croire que c’est dû à une autre forme de magie. Le verrou est souvent une composante des objets vaudous. Est-ce parce que la tyrannie des désirs nous maintient parfois verrouillés, menottés aux poignets et aux chevilles ? Imaginez la fortune du magicien qui inventerait une clé capable de décadenasser tous les verrous. Quel sentiment de liberté il pourrait rendre aux innombrables prisonniers ! Et quelle aubaine pour les quincaillers chez qui les verrouilleurs devraient se réapprovisionner !

« Conduire pieds nus pour être en communion avec la mécanique. » Attribué à Françoise Sagan

C

ette phrase qu’on lui prête fait partie de la légende de Françoise Sagan. Or, il s’agit de l’invention d’un journaliste. Sagan s’en explique ainsi dans Je ne renie rien, entretiens 1954-1992 (Stock, 2014, p. 161). « Ah ! l’homme qui a lancé cette phrase est passé aux aveux : c’est le journaliste Paul Giannoli. Il m’a dit : “C’est moi qui ai inventé cette phrase.” Je lui ai répondu :

Paul desalmand

“Bravo, des années d’immortalité pour cette trou­ vaille qui me poursuit !” En fait, comme tout le monde, en vacances, je conduisais pieds nus de la plage à la villa, pour ne pas avoir du sable entre les doigts de pied, enfin, dans les chaussures. Je n’ai jamais pensé faire corps avec quoi que ce soit, d’inanimé j’entends. »

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Ci-contre : l’un des objets vaudous de la collection Jacques Kerchache, exposé à la Fondation Cartier, du 5 avril au 25 septembre 2011.


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J

e n’ai jamais été un fin pêcheur, de ceux qui, capables de rester la journée entière assis devant leur canne à regarder le bouchon se dandiner, peuvent prédire que, selon la saison, la lune, l’heure même, ce sera tel poisson qu’ils captureront, qui décident de la mouche plutôt que du ver, experts en calibre de fil et en numéro d’hameçon. Non ! Mes prises ne furent jamais de celles dont on se vante dans les conversations. L’eau à mi-cuisse, les pieds ancrés dans le sable pour ne pas être entraîné par le courant, avec juste le scion d’une gaule à trois sous, j’emplissais ma musette d’ablettes, de gou­ jons et de vairons qui mordaient joyeusement à un vulgaire asticot. Et j’avais chaque fois peine à inter­ rompre cette pêche miraculeuse pour être de retour à temps. En pédalant éperdument, je savourais déjà les compliments connus d’avance qui accueilleraient le bienfaiteur grâce auquel l’ordinaire serait amélioré d’une friture de Loire. Un soir, j’arrivais vraiment tard, à la nuit tombée. On était inquiet.

Jean-Marie Renaud

jean-Marie renaud

Friture

15 septembre 2014

« C’est à cette heure-là qu’on rentre ? Lave-toi les mains et vite, on t’attend pour se mettre à table. Et si tu crois qu’on aura encore le temps et la patience de nettoyer tous ces petits poissons… Donne-les donc au chat, va ! »

Première mention du domaine protégé Paul Desalmand

D

ans l’édition, il existe le « domaine protégé » et le « domaine public ». Les textes entrent dans le domaine public, soixante-dix ans après la mort de l’auteur. Ce délai atteint, ces textes peuvent être reproduits sans demande d’autorisation et sans versement de droits. Il n’en est pas de même pour le domaine protégé. Tout à l’opposé, il faut demander une autorisation pour une reproduction même partielle et, le plus souvent, verser des « droits de reproduction ». Un système du même type existe pour les brevets.

« Si un cuisinier inventait de nouvelles et succulentes recettes, nul autre de ses confrères n’était autorisé à les mettre en pratique pendant une année, lui seul ayant le privilège de confectionner librement son plat : le but avoué de la chose était d’encourager les autres cuisiniers à se concurrencer dans la confection de mets toujours plus raffinés. »

La première mention d’un droit protégé figure dans une compilation intitulée Le Banquet des sages* due à Athénée de Naucratis qui a vécu entre le iie et le iiie siècle de notre ère. Parlant des habitants de Sybaris, d’où nous sont venus nos « sybarites », il évoque leurs raffinements et parle ainsi des cuisiniers :

* Athénée (de Naucratis), Deipnosophistes, titre traduit du grec de

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Le délai de protection était court, mais il semble bien que se trouve ici, pour la première fois, le souci de protéger les droits d’un créateur.

différentes manières : Le Banquet des sages, Le Banquet des hommes sages, Le Banquet des savants, Le Banquet des sophistes, Livre XII, chapitre XX. Une version numérisée de grande qualité sur : http://remacle.org/bloodwolf/erudits/athenee/index.htm.


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15 septembre 2014

Devoirs de vacances

Seth Anderson / cc

Hélène Tayon

A

u Vietnam, j’ai pris le train entre Hanoï et Hué (quinze heures). Compartiment quatre places, deux dames âgées, un jeune homme, tous les trois du pays, et moi. Ils sont tout sourire et dès le départ m’offrent des mangues, des œufs durs, un soda à goût de dentifrice. Moi j’aime les contacts, je suis bavarde, pas timide, je tente donc les trois mots de vietnamien que j’ai appris. Gros succès de rigolade, mes amis s’en étouffent, tellement ils me trouvent marrante. Puis la conversation repart entre eux à bride abattue. Frustrant. La nuit tombe. Je commence à fatiguer de ne pas pouvoir du tout communiquer. J’attaque en français : « J’ai sommeil. Bonne nuit ! », puis en anglais, en ita­ lien, en turc, oui, j’ai un don pour les langues, enfin certaines… Fiasco. Dès que j’ouvre la bouche, on se jette sur moi pour me gaver gentiment de biscuits et de mandarines. Il faut que je leur fasse comprendre que je n’ai plus faim, juste envie de me reposer avant l’arrivée à l’aube. Je m’étends donc sur ma couchette, me glisse sous le drap, ferme les yeux et fais semblant de dormir en ronflant à grandes rafales. Dodo, veux faire dodo, c’est clair, non ? Silence éberlué. Perplexité. Soudain, le jeune homme court dans le couloir et ­revient avec un bol de soupe, le « pheu » au ­vermicelle qu’on trouve aux distributeurs dans chaque wagon. Je remercie, j’avale, c’est délicieux et je m’endors ­repue,

ils peuvent continuer à papoter, toutes lumières allu­ mées. Mais je n’ai toujours pas compris comment cet aimable monsieur a bien pu interpréter mes ronfle­ ments de toupie… C’est l’Orient, direz-vous ! Question de codes, de gestuelle. Pas si sûr ! L’an dernier, au fond de la Bavière (Europe, pas loin) quand on m’a apporté une gamelle de chou mariné, comme je croyais avoir commandé une choucroute garnie, j’ai réclamé : « Saucisses ! Sausages ! » (Würst en allemand, je le sais depuis). Le serveur, sans doute exclusivement germanophone, reste impavide, ne cille pas, regarde les montagnes. Je dessine alors sur la nappe en papier une belle francfort à côté d’un petit goret mignon, veux de la cochonnaille, c’est clair, oui, j’ai un don pour les croquis. Cinq minutes après, le benêt (je ne suis pas Rembrandt mais tout de même) m’apporte une banane. J’adore voyager. Mais il faut que je travaille avant mes prochaines vacances. Peut-être reprendre des cours de théâtre, de mime, de dessin ? Potasser le langage des signes ?

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Emmanuelle Sellal Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


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15 septembre 2014

Annabelle

Arnaud Malon / cC

Q

uand j’étais petite, nous habitions un immeuble en pierre de taille sur la rue de Flandre. À l’époque, la rue était petite et bordée d’immeubles tous anciens et de quelques ­commerces. Je me rappelle plus particulièrement de la teinturerie jaune qui jouxtait notre immeuble, du glacier en face du métro avec son bar en formica rouge et ses coupes en inox, et du petit magasin La Parisienne où ma mère m’achetait de délicieuses mousses au chocolat dans des petits pots en aluminium, dont j’ai oublié la marque. Dans mon immeuble, la concierge distribuait le cour­ rier en le glissant sous chaque paillasson et cirait l’escalier, ça sentait bon. Nous habitions, avec mes parents et ma sœur, un petit deux-pièces avec une vraie cuisine, une salle de bains avec une baignoire sabot, pas une douche, des cheminées en marbre et de belles moulures aux plafonds. À l’époque, notre logement était considéré comme moderne, équipé de vrais sanitaires indépendants. Nous habitions sur cour. J’allais jouer avec le fils du concierge ; il y avait un escalier qui menait aux caves. Quelquefois, armés de courage, nous descendions jusqu’à l’entrée, mais la témérité nous manquait pour pousser l’expédition, car nos parents et nos voisins nous avaient dit que c’était dangereux. Il y avait de gros rats qui attaquaient les gens… Puis, il a fallu déménager, j’avais 5 ans, notre immeuble et d’autres devaient être détruits. Je n’ai plus jamais revu le fils du concierge. Le quartier se modernisait : les Orgues de Flandre, un énorme ensemble immobilier et un hypermarché Casino devaient les remplacer. Je me rappelle encore du jour de l’ouverture de ce magasin, un véritable événement, une fête, l’excita­ tion régnait dans le quartier, tout le monde se retrou­ vait pour faire la queue et le personnel distribuait des ­bonbons Kréma pour nous faire patienter. Aujourd’hui, tout cela semble désuet et pourtant, à l’époque, c’était une révolution pour le quartier et pour mes parents. Mon déménagement fut également ma révolution. Nous sommes donc passés d’un petit deux pièces au troisième étage à un quatre pièces au onzième étage. Dans notre maison accrochée aux nuages, comme

Nounours, nous sommes les premiers à y trouver ­refuge. Nous habitons dans cet immeuble vide, pas encore teminé… je peux faire du patin à roulettes et du vélo dans les couloirs immenses. Nous sommes les seuls à l’étage et la grande nouveauté : les ascen­ seurs ! Il y en a trois, un pair, un impair et un petit qui dessert l’immeuble jusqu’au septième, il ne fallait pas se tromper ! Un jour, je découvre qu’il y a une trappe dans l’as­ censeur. Au début, j’avais un peu la frousse de ce trou sombre, c’était un peu comme les monstres qui se cachent sous le lit puis, au fur et à mesure, je ­remarque qu’il ne s’y passe rien, alors je m’y cache… c’est très rigolo de surgir de la trappe et de faire peur aux gens se trouvant dans l’ascenseur. Puis un jour, je demande à ma mère à quoi elle sert et j’apprends que c’est pour descendre les cercueils, car l’ascenseur n’est pas assez long. — Ben pourquoi on les des­ cend pas debout ? je lui demande. Elle me répond : — Tu dis n’importe quoi ! Alors je n’insiste pas et je pense que les adultes se compliquent bien la vie pour rien. Les années passent et à chaque fois que je prends l’ascen­ seur, je regarde cette trappe, fermée à présent avec une serrure ; quand elle est ouverte, je sais, que quelqu’un de l’immeuble est mort. Alors, je me cale contre le mur, j’ai l’impression que si je me tenais au milieu de l’ascenseur, ça serait comme si je marchais sur l’âme du mort… En grandissant, j’oublie la magie de mon enfance qui transformait chaque instant en un événement ; j’oublie cette trappe quand je monte dans l’ascenseur pour rendre visite à mes parents. Jusqu’au jour où mon père l’utilisa. 12

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La Gazette de la Lucarne n° 73 - 15 septembre 2014  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris

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