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La gazette de la

15 juin 2014 2 €

lucarne

n  71 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

Le plus grand poète français du XIXe siècle s’appelait Isidore Ducasse, plus connu sous son nom de poète : Comte de Lautréamont. Il n’existait de ses œuvres qu’un exemplaire à la Bibliothèque nationale qu’André Breton alla recopier de sa main en 1918. Surprise : cette Gazette sans thème, 100 thèmes, s’est remplie toute seule de poèmes, sinon de poésie. La poésie est un droit inaliénable : celui de s’inventer des histoires à dormir debout, en invitant les autres à se perdre dans les méandres de ses propres (ou impropres) associations d’idées. Obéissons à cette injonction imparable de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous, non par un ». Que cette Gazette de juin 2014, faite par plusieurs et non par un, lui soit dédiée. Que chacun y retrouve ce qui lui plaira. Et qu’à la rencontre imaginée par Lautréamont d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection, vienne faire écho celle d’un reflet aperçu à travers les lattes d’un volet, d’une flânerie par la rue de la petite vitesse et d’un air d’opéra à faire tomber les lustres, avec, en codicille, un bien curieux éloge du sexe féminin.  Marc Albert-Levin

Pascal Varejka la Science populaire - mensuel n° 21 (USA) / cc

Éditorial

Deux éléphants sikhs à Paris ?

T

out a commencé par un mail reçu d’un ami : « Dans le XIe, là où Pasteur et Wagner partagent la même rue, il y a des éléphants bipèdes au deuxième étage ! » Deux photos attestaient, sur un balcon, la présence inattendue de deux pachydermes dressés sur leurs pattes arrière. Distrait, je n’ai pas réagi immédiatement à l’étrange association entre Pasteur et Wagner. Deux jours après, dans un éclair de lucidité, j’ai réalisé qu’il s’agissait de la rue du Pasteur-Wagner, où habite l’une de mes amies. « Un informateur me signale que dans TA rue, on peut voir deux éléphants dressés sur un balcon. Tu es au courant de ce phénomène ? » lui ai-je demandé. « C’est exact, ces éléphants végétaux se trouvent sur un balcon de MON immeuble, au 4e étage. Ça fait un bout de temps qu’ils sont là, je crois même qu’ils y ont été installés par de précédents voisins, aujourd’hui décédés dans des circonstances encore mal élucidées... », m’a-t-elle répondu. Deuxième ou quatrième étage,

ce n’est pas si important. Mais le plus beau est ce que m’a raconté l’amie qui vit là depuis trente ans. Les gens qui habitaient à cet étage étaient un peu bizarres. La quarantaine, vaguement allumés. Du genre à brûler des tonnes d’encens et à dormir sur une planche à clous. Un beau jour, on a appris qu’ils s’étaient convertis au sikhisme. Vous n’avez jamais rencontré de sikhs dans votre vie ? Moi non plus. Mais je sais que les hommes portent un turban parce qu’ils ne se coupent jamais les cheveux. Je me rappelle quand mon exépouse, alors prof débutante venue ­d’Italie a croisé un sikh dans une de ses classes au début des années 1990. Croyant à la laïcité et à l’uniformité de la société française, elle lui a demandé d’enlever

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Le « t’aime » de John : Black is beautiful John Gelder

T

out, sauf ce silence d’un monde mort. Mort de n’avoir pas à offrir un soupçon de la vie du « ça », de n’être rien, toi sans l’avec-ça qui focalise l’œil, vocalise la voix, nourrit la pensée. Aujourd’hui le divin soleil de la Louisiane calcine tout ; un bloc de granit empli de mort, de suffocation et de Blacks implorant. J’ai beau voir avec mes oreilles, écouter avec mes yeux, mais les uns et les autres, repaires de mon être charnel, morphiné par l’immobile, le statique, m’imposent – en ce premier voyage du début du siècle dernier – un décuple silence de repli sur soi, sans le ça de l’autre. Sans voix, sans couleur, ni blanc, ni noir, comment réengendrer ce genre nouveau, comment se déployer dans l’armée des anges créoles ? Tout sauf ce silence du monde mort. Eh toi, joli avorton – nu et black étendu en sueur sur mon lit, lieu fatidique de l’esclave engen­dreur qui n’entend que les sons de la fête populaire, carnavalesque et métropolitaine. Avec les chochottes du prince que tu as vues en pourpoint d’or et que tu n’imagines dansant la bourrée que pour inaugurer une partie de jambes en l’air. Bel esclave créole en prière coléreuse… Pas question d’entendre dans ce mugis­ sement gothique, l’orgue des archanges… En train de naître, si j’en juge par le corps fringant qui se convulse sur mon lit, s’inventant sa danse et son chant, au rythme Jitterburgué d’une marche à quatre temps et demi. I am a young papoo/but pretty and black/So its time to rag ! Rites populaires, bals du même nom naîtront sur mon lit, de ce

corps vocalisant et dansant sur les sons phénoménaux, vernaculaires et séculaires qui afflueront à La Nouvelle-Orléans, en ces années vingt du siècle dernier. Et naîtra le temps du rag, le ragtime, première symbiose du Black et du Blanc, pourvoyeuse de vie glamoureuse afro-­ américaine. On puise dans le tas : cornets, tubas, banjos, drums, pianos, marches, valses, l’opéra mais repris par les Afros, leur voix leur souffle, leur rythme surtout, et dans des Preservation Halls, se fabriquant leur public qui, comme eux, a la bougeotte. Mon Armstrong rit, ses dents blanches contrastent avec sa peau sombre, son organe est rauque, bizarre, comme le son qu’il tire de son cornet, vite abandonné pour une trompette. La Nouvelle-Orléans n’est plus française, elle bouge, gigote, filles et garçons d’esclaves se donnent en spectacle : on en redemande. Les bourgeois sensibles qui ont eu vent des premiers rags et des blues, qu’ont-ils à dire ? Qui c’est ce type qui boit notre whisky dans ta tasse à thé ? Old Man River, Louis avec sa drôle de voix qui chante son blues, j’ai un boulot au Preservation Hall, ma copine fait partie des chœurs à l’église, nous aimons le seigneur nu sur sa croix. Ces corps en ont subi des avanies. Black is so beautiful ! On les accepte sur la scène qu’ils inventent pour toi, l’autre, le ça – ancien négrophobe – qui cède, séduit par ces créoles, bien montés lui dit-on, ça doit être quelque-chose !… Le Mississipi, Chicago. New York, un demi siècle de scéno­ graphie inédite pour nous qui en avions besoin. La middle-class fatiguée 2

d’opérette, se laisse séduire, va à l’école du swing, Le mimétisme est réciproque : Fats Waller, Count Basie, Duke Ellington se mettent à la partition et à l’orches­tration. Les oreilles sourdes s’éveillent. Ravel, Gershwin, le jazz afro-américain passe de la culture à la civilisation. Surtout après la Seconde Guerre mondiale et les troupes adolescentes, qui, après les combats, ­aiment à flirter dans les boîtes de nuit au son des Hot Five ou Hot Seven, Basie, qui ont stupéfié des petits Blancs, dont je suis, aux côtés de Louis. Il m’a, en l’occurrence, coiffé au poteau, montrant comment on noie sa détermination nihiliste dans le blues. Puis, faisant cul sec, comment on écrit une partition d’heureux mélange, entre modélisation et pulsation, en route, pendant un demi-siècle, pour les réseaux de la mondiale scénographie, night and day, day and night drugs are all right the more if you’re gay

Pulsions problématiques et tabous, qu’on le veuille ou non, le corps multiple dépasse la somme de ses parties. As-tu pour cet événement sans nom Commis par de rares et fringantes figures Mesuré la voluptueuse richesse du son Que mon corps restauré te jette en pâture ?


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SOMMAIRE

Suite de la page 1.

Deux éléphants sikhs à Paris ? son turban. Je ne sais plus si c’est l’élève luimême, très tranquille au demeurant, ou un responsable du collège qui s’est chargé de lui expliquer qu’en fait, il valait mieux qu’il le garde. Imaginez ce qui pourrait se produire si un garçon ayant des cheveux de plus de deux mètres de long attrapait des poux (fréquents dans les écoles françaises)… Les étranges voisins n’en ont pas attrapé.

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Ils s’étaient convertis non seulement au sikhisme, mais à un ascétisme très rigoureux qui ne devait pas favoriser leur épanouissement. Un jour, en rentrant de Grèce, elle a appris qu’ils s’étaient suicidés. Elle ne peut pas affirmer que ce sont eux qui avaient installé les éléphants en fibres végétales sur le balcon. S’agit-il d’éléphants sikhs parisiens ?  P. Varejka

Édito de M. Albert-Levin

D  eux éléphants sikhs à Paris ?, P. Varejka

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le « t’aime » de John : Black is beautiful,

J. Gelder

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Écrits d’artiste, L.-C. Modave

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Écrits d’artiste Luna-Catherine Modave

A

près une formation en arts plastiques, en architecture et en urbanisme, Luna-Catherine Modave a voulu s’interroger sur ce qu’elle appelle « des espaces de vie, en Belgique, en France et en Amérique latine, sur les traces et les interactions qui créent l’énergie particulière des territoires, du plus intime au plus vaste. » Pour accompagner son exposition, du 14 avril au 3 mai, à La Lucarne des Écrivains, elle a écrit : « Il y a peu, j’ai pris un pinceau et de l’encre bleue pour redécouvrir le territoire de la feuille blanche. Ayant perdu l’habitude d’écrire à la plume, j’ai utilisé l’encre d’écolière avec laquelle j’ai appris à tracer les pleins et déliés de chaque lettre de l’alphabet, entre les trois lignes guides de mon premier cahier. Ainsi, l’encre de ma première plume va séjourner dans une librairie, ma librairie. Sans que je sois obligée de tracer d’autres lettres que M au bas de la feuille.

Apnée trangressive, B. Gasco

C  ent signes pour un « sans thème », P. Ganot

Un processus à trois temps

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La fabrication des encres exposées est un processus à trois temps. Le premier est la préparation longue et invisible de la feuille, une méditation dépourvue d’intention, un polissage du papier à la paraffine blanche, ton sur ton, invisible à l’œil, au relief seulement perceptible au toucher. Le polissage de chaque feuille est un voyage intérieur, unique. Vient ensuite le deuxième temps, celui de l’encrage en un seul trait, il résulte de la méditation qui précède. Si l’intention est absente, le résultat est limpide. Le dernier temps, inachevé, est celui du regard et de l’interprétation. Je le partage. Il ne m’appartient plus. Ces encres présentées à La Lucarne des Écrivains sont inspirées par les thèmes de l’unité et de la dualité, de l’énergie et du mouvement, et du féminin avec les grandes figures et les Pachamamas (Terre mère) peintes en Argentine. Créer, c’est accueillir l’imprévu et ce qui en advient. 3

Les soirées de la lucarne

Page 6-7 

Bernard Ascal, M. Albert-Levin

Poésie, J.-L. Lavrille

Page 8 

Chambre noire, F. Momal

Poésie, D. Malherbe

Page 9 

Lettricides, F. Schmitt

B  ande de ploucs, A. Joseph Calvayrac

Page 10 

Poésies, N. Gonzalès

R  ue de la Petite Vitesse, J. Marie

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L’exception confirme la règle, P. Le Divenah

Page 12 

Ah ! Mio cor !, B. Godard


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Humble approche d’un ami dévoué Bernard Gasco

E

n effet, c’est un ami dont la dévotion dans le partage impressionne par sa fidèle disponibilité… J’évoque et défends ici le sexe féminin qui a ses détrac­ teurs alors que ses avantages sont éminents. Qu’il s’agisse de la décoration du foyer, son ornement, la plupart des tâches domestiques ; qu’il s’agisse même du soutien de la pensée pendant son observation, l’excitation, la méditation ­devant son fonctionnement, sa représentation graphique, le jeté sur la toile, sa structure, le rendu de son foisonnement ou de sa pureté prévirginale comme chez Balthus, son rôle est premier. L’intérêt qu’il soulève depuis la nuit des temps toujours aussi grand alors que son concurrent proche de deux centimètres est aujourd’hui, si l’on peut dire, mis en avant… De plus, ses qualités de robustesse, de simplicité, une certaine rusticité non dénuée d’élégance, qui s’accommode de sophistications primaires ou fines, de mises en scène discrètes ou pompeuses, en font un article que le Chasseur français, voire Manufrance, n’auraient pas dédaigné pour leur catalogue. Comparable au couteau suisse en pérennité, comme au briquet Zippo ou à la Deux-chevaux Citroën, il a bercé l’enfance de nos grands-pères, pères et au-delà, enchanté la nôtre après eux. Depuis lors, nous l’avons suivi par tous les temps, débusqué à la ville comme à la campagne, appréhendé sans discriminations déplacées et il ­accompagne notre automne, comme il réchauffera notre hiver, celui qui finit toujours mal. Élastique, pliable, certes peu étanche, il supporte tous les climats, s’accommode des hydrométries, hygrométries, anticyclones ou dépressions les plus extrêmes, dès lors que lui est assurée une protection minimale, laquelle offre elle-même un grand intérêt pour les vrais connaisseurs de bouquet. Il s’ouvre en bandonéon étrange et coloré ou au contraire se dissimule en une sorte de moue indifférente, renflée, pincée ; seulement inquiet de sa propre personne, mais toujours appétant, merveilleux dessert de la gourmandise universelle, servi dans les « routiers » comme au Grand Véfour… Nous n’oublions pas nos jeux sur le banc de la communale, les floc… floc… floc… avec le doigt, les rires des copines. Comme elles étaient charmantes… 4

Nous en rêverons encore au Palais Royal, tête sous le Panama, appuyés sur la canne, pendant que la pigeonne retarde la fatale issue imposée par le pigeon et que la marchande de sucettes, de cocos Boer, se demande encore qui a bien pu emporter le petit canon en bronze qui tonnait midi le juste. Il faudrait certes le creuser bien davantage, mais nous ne voulons pas lasser… Dernier rappel quand même : il ne fond ni dans la bouche ni dans la main.

Patrice Ganot Cent signes pour un « sans thème »

MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM MMMMMMMMMM P.-S. : Celles et ceux qui trouveront que c’est le plus beau ou le plus intéressant de tous mes écrits ont gagné.


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Soirées de la Lucarne  Mardi 17 juin à 19 h 30

 Jeudi 26 juin à 19 h 30

Soirée « Aimer la vie pendant le deuil »

Comment guérir l’homme et la nature ?

Autour du premier livre de Brigitte Barbier Là où tu es je ne suis pas (L’harmattan). Présentation d’Anne Orsini en compagnie de l’auteur.

avec Nathalie Hilt qui présentera le livre Natura de Pierre Lassalle, qui dévoile des éléments pratiques permettant de sauver et de guérir la Terre (éditions Terre de Lumière).

 Jeudi 19 juin à 19 h 30

 Vendredi 27 juin à 19 h 30

Soirée Gazette de la Lucarne et lancement du livre Les écrivains par la Lucarne Vous avez été plus de cent à souscrire au premier livre que publie la librairie, un rassemblement de textes de quatre-vingts auteurs et quelques artistes. Ce sera l’occasion de se rencontrer ou de se retrouver autour du projet initial de La Lucarne des Écrivains : soutenir la création et l’édition indépendantes.  Vendredi 20 juin à 19 h 30

Atelier de sculpture Terre et voix Love à La Lucarne, organisé par Nathalie-Noëlle Rimlinger. Apportez des textes dont vous raffolez ou que vous aurez écrits sur le thème de : l’amour... Séance de lecture, puis modelage... On finira par un pot pour se remonter le moral ou fêter ça (prévoir un panier pour remporter votre sculpture). Participation 20 euros.  Mardi 24 juin à partir de 18 h

Soirée chanson française En présence de Marc Havet qui chantera... Marc Havet. Il est le fondateur animateur du cabaret Le Magique.  Samedi 28 juin de 14 h à 16 h

Atelier d’écriture « Sur l’art du bref » Animé par Sylvain Josserand, l’objectif de cet atelier est d’apprendre aux participants à produire des objets littéraires, sous la forme de courts textes : fragments, poésies, haïku, anamnèses, contes, nouvelles, récits, monologues, dialogues, S. Josserand est poète-écrivain, auteur de recueils de nouvelles et de haïkus. Il est aussi animateur d’ateliers d’écriture (formation Aleph-écritures).  Mercredi 2 juillet à partir de 18 h

Vernissage de l’exposition « À l’angle de ma vue » Des aquarelles et des photographies de Laura Lucchini. Présentation du recueil Sur les ailes du cosmos, un ensemble de poèmes de Claire Gouzy et des photos de Laura Lucchini. Exposition : pendant tout le mois de juillet.

Vernissage de l’exposition « L’Homme-temple » Guillaume Byl vient présenter ses peintures à La Lucarne des Écrivains. Passionné par l’homme, il a l’art du portrait, qu’il révèle par une palette inépuisable d’émotions et dont les expressions franches et sans détour interpellent le spectateur. d’émotions. Exposition du lundi 16 juin au samedi 29 juin 2014.

Plus de détails sur : http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51

Appel à textes Vous êtes canapé, sofa, banquette, divan ou Clic-clac. Objet de toutes vos haines, de tous vos délices, de souvenirs avouables ou non, le canapé ne peut pas vous laisser indifférent. D’autant que vous aller l’abandonner pendant l’été pour le transat ou la serviette de plage. Allezvous lui écrire ? Lui rappeler la première fois où…

Vos plumes légères évoqueront-elles un « duo sur canapé », un crime sur canapé, une sonate pour canapé et violoncelle ? J’attends avec impatience vos textes (2 500 signes maximum), avant le 5 juillet, à l’adresse suivante : josserands@yahoo.fr 5

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Bernard Ascal, peintre écrivain musicien chanteur Marc Albert-Levin

Ci-contre : Bernard Ascal, 70 – JUIN 71, Acryl sur toile, 89 x 146

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© Y van Bourhis - CG 77

B

ernard Ascal ne se contente pas d’être peintre, il est aussi poète et musicien. Et parce que des chanteurs professionnels lui avaient dit que ses poèmes étaient inchantables, il a décidé un jour de les chanter lui-même. Bien lui en a pris, parce qu’après avoir réussi à le faire, il a eu le courage et le talent de mettre en musique et de chanter un nombre considérable de très grands poètes. Non seulement François Villon et Rimbaud, mais aussi Senghor, Césaire, Damas, Depestre et d’autres auteurs du XXe siècle, aussi éloignés que possible de la chansonnette guimauve : Philippe Soupault, Michel Leiris, Raymond Queneau, Jean Arp, et récemment, Picasso. Dans le cadre d’une exposition de ses peintures, (inaugurée le 6 avril et visible jusqu’au 21 décembre 2014) au musée de la Seine-et-Marne, à Saint-Cyrsur-Morin, a été édité un CD de ses compositions, paroles et musiques, modestement intitulé Répétitions. « Y a-t-il une pensée sans la matière… une pensée hors de la chair ? » Ascal met cette question dans la bouche de la fille de salle d’un hôpital. Voici sa réponse : « c’est à ça qu’j’rêvasse en passant la serpillère. » Ou il chantonne sur un ton allègre : « Pas facile, pas facile d’s’infiltrer dans la réalité, pas facile pas facile d’s’insinuer dans une identité… » Ascal excelle à glisser dans des mélodies agréables et des rythmes entraînants, des paroles assez terrifiantes, comme « J’suis mort, ou juste au bord. » Pour moi, la plus belle de ses chansons est La doudou, la douleur : « Heureusement qu’la doudou, la doudou, la douleur / Pour peu qu’elle soit d’ailleurs/ qu’elle saigne dans un autre cœur / C’est indicible… » Après l’énoncé d’un jet de­v­ itriol, un vol, un viol dont très loin d’ici d’autres ont été victimes, « … un type saigné à blanc, un type mauvais pigment… », une brutale constatation revient en refrain : « J’ai

rien senti ! » Et cela se termine par cette pirouette : « Heureusement qu’la doudou, la doudou, la douleur, elle se mêle pas à mes bobos, mes bobos, mes bonheurs ! » J’ai également entre les mains un petit livre de 70 pages de poèmes de Bernard Ascal, intitulé Pas même le bruit initial et illustré de plusieurs peintures de lui. (éditions Gros Textes, publié par l’Association Rions de Soleil, et imprimé à Châteauroux-les-Alpes 05380). Sa peinture n’est pas facile, pas facile à définir. Ascal fait des associations de formes comme on fait des associations d’idées, l’une conduisant à l’autre. Il y a des entrelacs de tubulures qui se terminent par des mains ou des pieds, ou bien des abat-jours qui se terminent en pieds de nez. Tout baigne dans un climat de fête foraine, tout a un petit goût de bonbon acidulé. On y reconnaît des godasses, des anses de couvercles de soupières, des cors de chasse, des ballons, des bulles, des bulbes ou des ampoules électriques, des chevaux à bascule dont il ne reste plus que la bascule, un crabe qui cache ses pinces dans des gants de boxe, des ailes dont on ne sait pas très bien si ce sont des ailes de


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canard ou des ailes d’ange, des pistolets genre farces et attrapes qui, lorsqu’on appuie sur la gâchette, se changent en fleurs de papier crépon. Ses poèmes sont d’autant plus touchants que l’on y retrouve souvent cette préoccupation qui devient obsédante quand des êtres chers meurent autour de vous. Ce ne sont pas des poèmes tonitruants qui claironnent mais des poèmes drôles et vrais qui posent des questions. Par exemple : de la claustrophobie des pieds j’ai beaucoup souffert en les confinant dans diverses chaussures grolles, godillots, brodequins de tous acabits… souffrirai-je d’une claustrophobie du cercueil ? Ou encore : est-ce qu’en mourant, on tue celui que l’on fut ? est-ce qu’en vivant on tue celui que l’on ne saurait être ? Un autre de mes poème favoris, parce qu’il me rappelle Zelig, le héros d’un inoubliable film de Woody Allen, et en qui je me reconnais parfaitement, est : je suis toujours en sympathie et cela m’étonne encore avec celui que je rencontre… en contact avec un partisan des eaux troubles ma vase naturelle sourd de partout si je converse avec un con la connivence est instantanée mais si je converse avec un type intelligent, alors là, non je n’ai jamais constaté la moindre amélioration de mes propos… cependant, il me sera sympathique et je lui sourirai

En tout cas, moi aussi, je trouve Bernard Ascal extrêmement sympathique, et je lui suis reconnaissant de l’aide considérable qu’il fournit à ceux qui luttent contre cette vieille sournoise et neurasthénique, la tristesse. Pas facile de ne pas sourire en lisant ses poèmes, en regardant ses tableaux ou en écoutant ses chansons.

Jean-Luc Lavrille

sur la plaine glacée glissent les lourds corbeaux comme une partition de cris notes noires gelées dansant dans le miroir de l’oubli sombre épuisé par la chaleur le jour est jour encore dans la nuit il fait sur l’étang une clarté terne qui tremble figure de revenant et qui s’ennuie hiver pensée qui gèle au coin du feu au cœur des plumes sous l’édredon chaque nuit que c’est bon le rhume en poésie bavardage un temps festif intempestif arbres en déconfiture pommes mûres dégringolade nature Newton en automne quelle rigolade éden blète

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Chambre noire François Momal

C’

est un volet fait de lattes horizontales. Il est descendu et plonge la chambre dans une semi-obscurité. Nous sommes en plein après midi au cœur d’une grande ville et la chambre est une chambre à coucher d’un appartement ­situé au septième étage d’un immeuble des années cinquante. Les lattes du volet sont en bois et peintes en vert clair. Le volet n’est pas ­totalement descendu et laisse donc filtrer, par endroits, la lumière au travers des interstices. À l’extérieur, il fait chaud et des enfants jouent bruyamment dans la rue au pied de l’immeuble. Un bureau, une armoire et un lit meublent simplement la pièce. Les murs sont nus et jaunes. Un jeune homme, allongé sur le lit, regarde une grande tache de lumière qui vient se former sur le mur opposé à la fenêtre. Cette tache blanche tremble et en l’examinant plus attentivement on peut distinguer comme des tourbillons et des ombres en son sein. Un rai de lumière traverse la pièce et des particules de poussière dansent dans le rai. Un autre immeuble moderne fait face à l’immeuble de l’autre côté de la rue. À chaque étage il y a des petits balcons où parfois une silhouette s’active. Le lit est à gauche en entrant. Il est en bois. Le jeune homme est immobile mais ne dort pas. Il scrute l’image qui occupe presque toute la surface du mur opposé à la fenêtre. Petit à petit, il accom­mode ses yeux à l’image qui tremble. Il distingue des ombres sur l’image mais des ombres régulières oscillant sur elles-mêmes. L’image est du type statique tremblotant. Les motifs sombres de l’image sont des motifs réguliers horizontaux ou verticaux. Il n’y a pas de motif en diagonale. Néanmoins, après avoir scruté attentivement l’image formée sur le mur au pied de son lit, le jeune homme croit pouvoir distinguer, par moments, un motif non régulier et se mouvant au sein de l’image. Un motif dynamique qui ressemblerait à un organisme tremblotant vu au travers d’un microscope. Mais ces intermèdes dynamiques sont rares. Le seul mouvement régulier est celui de toute l’image qui vibre sur elle-même tel un mirage au loin 8

sur une chaussée. Mains derrière la nuque, pieds croisés, le jeune homme ne se lasse pas d’observer cette image qui l’intrigue. Oui, l’image vibre tel un mirage sous la chaleur. La chambre est relativement fraîche. La chaleur ne peut être qu’externe et seule la chaleur et le soleil font ainsi danser les choses. Soudain, le jeune homme comprend. L’image sur le mur du fond de sa chambre est l’image inversée de la façade en vis-à-vis, de l’autre côté de la rue. Sa chambre a joué le rôle de chambre noire et un interstice entre deux lattes du volet celui du diaphragme de l’appareil photographique. Oui, l’image de la façade de l’immeuble en face est venue se former sur le mur du fond comme sur une pellicule. Et les motifs non réguliers de l’image sont peut-être les silhouettes qui parfois s’activent sur les balcons en face. Le Réel extérieur s’est invité sur le mur du fond.

Le serpent à sonnets Didier Malherbe Je suis un sonnettiste, un serpent à sonnets. Je me régalerais de quelques sansonnets… L’autre jour, dans la rue, une auto klaxonnait. Tout en conduisant je chantais et façonnais Un très romantique sonnet. J’en frissonnais D’un étrange bonheur qui me désarçonnait. Alors de ce chauffeur qui me reklaxonnait Un doigt vissa une tempe, qui grisonnait. Avec l’accent marseillais, ou carcassonnais Il criait que j’étais complètement sonné. Un poème peut vous faire déraisonner. Dans ma tête les belles rimes résonnaient Et en sens interdit ma voiture zonait : Il ne faut pas conduire en chantant des sonnets.


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Lettricides Fabienne Schmitt Si les corbeilles à papier Pouvaient tout nous raconter Tous ces morceaux de vélin Feuillets gais ou de chagrin Qu’on a pu leur envoyer… Elles ont été les postières De nos joies, de nos misères De ces lettres parfumées De ces billets déchirés Que sur elles on a jetés. Seuls témoins de tous ces mots Mots d’amour ou mots de maux Car ce sont bien nos souffrances Nos délires et nos errances Que nous leur avons confiées Elles seules ont vu nos colères Nos nuits blanches et nos galères.

Bande de ploucs Alain Joseph Calvayrac La machine vous regarde et se fout de votre gueule la machine rit et le corps dépérit se flétrit même pas contrit pratiquement fini rabougri déjà évanoui À quoi bon le carboniser ? Il faut le laisser à nos amis les fourmis afin qu’elles explorent nos galeries et nous fassent des chatouillis des gratouillis des farfouillis des papouillis papouillis chatouillis Quand ça picote, c’est que ça guérit disait ma maman chérie et elle avait toujours raison ma maman chérie qui disait aussi je sais ce que je sais et vous bande de ploucs que savez-vous de moi que savez-vous, de moi ?

Tant de boulettes de vies Qui tombaient sur le tapis Et qu’elles ont recueillies. Elles ont appris nos secrets Ceux qu’on n’avouera jamais

Ces attaques à mots armés Qui torturaient nos papiers

Tous ces mots que l’on pleurait Nos corbeilles en débordaient

Et les ont tant fait pleurer.

Jamais ne seront postées… Nous en écrirons encore Au crépuscule ou à l’aurore

Elles nous ont su épuisés Qui sait si elles en souffraient… Purifiés, exorcisés

À l’ami à l’ennemi Sous la lampe ou la bougie

Elles nous ont vu raturer Et parfois même brûler

Un jour je te l’écrirai Que c’était toi que j’aimais…

Car ces lettres achevées L’enveloppe cachetée 9

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15 juin 2014

Rue de la Petite Vitesse Jean Marie Ceux qui courent contre la montre Ceux qui conduisent sec Ceux qui vont plus vite que les violons et doublent Paganini furioso, staccato Ceux qui poussent la porte sans dire bonjour pour demander Untel Ceux qui sont speedés, ceux qui les speedent Ceux qui mettent le feu au lac, Je les invite à lever le pied et à s’arrêter, le temps de souffler, rue de la Petite Vitesse. On vous y joue la Plus Que Lente Les chiens ont le temps de pisser aux jantes Les gendarmes couchés se redressent pour soulager leur dos et organisent des courses de lenteur, les gagnants seront les derniers arrivés. Les calendes grecques, bienveillants monstres antiques, happent toute urgence qui passe à leur portée et remettent à demain tout ce qui pourrait se faire aujourd’hui.

Nicolas Gonzalès hier soir au fond de l’étang et cette lune à moitié folle coiffée d’une bouée végétation aucune rien ne me souille le sang le temps remue sa valise armée d’aiguilles et me fixe derrière le cadran le ciel grésille à la surface avant d’éclater le sommeil boit enfin la tasse et sans sourciller monte dans sa chambre un voleur de sable détrousse l’œil d’un client il se voile dans l’aube et fuit l’est sans bruit

la nuit rôde à cheval sur un dôme traînant sa lune par le col le vent défrise une robe et s’immole contre le mur pas de fil de secours ni la clef du labyrinthe le temps sonne les grilles et presse la joue d’une éponge le ciel décoche une goutte puis une autre empennée une sale blessure à la ronde le jour se relève et signe la trêve d’une tâche d’or

Poésies tirées de Voleur de sable, Nicolas Gonzalès, coéditions Décharge et gros textes, coll. Polder.

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no 71

15 juin 2014

L’exception confirme la règle Patrick Le Divenah

M

onsieur Créon travaillait dans une entreprise de fabrication de crayons et de crayonsmines de toutes sortes : en bois, en plastique, en métal... Il en assurait la comptabilité et tirait, pour ses chiffres, de grandes colonnes, toujours avec le même crayon et la même règle. Ce travail ne l’absorbait pas outre mesure. Il lui laissait quelques libertés au fil des heures passées à son bureau, dont la fenêtre donnait sur la cour de l’immeuble abritant son entreprise, au rez-de-chaussée. En face, au fond, des toilettes avaient été aménagées par l’entreprise voisine qui, elle aussi, donnait sur la cour. Elle fabriquait des règles, de toutes sortes : en bois, en plastique, en métal... Une jeune femme en assurait la comptabilité. Lorsqu’elle se rendait aux toilettes dans la cour, elle tirait la chasse d’eau avec une invariable ­régularité. Monsieur Créon l’observait, cette ­régularité, depuis la fenêtre de son bureau. Toutes les cent vingt minutes, lorsque la jeune femme traversait précipitamment la cour et ouvrait la porte des toilettes, il chronométrait en s’aidant de son imagination : fermer la porte, tirer le verrou, soulever le couvercle, remonter la jupe et baisser la culotte puis s’asseoir : six secondes. Pipi : dix secondes. Essuyage, rhabillage, chasse d’eau : six secondes. Elle se passe les mains à l’eau, les essuie, rectifie sa coiffure devant la glace : neuf secondes. Ouverture du verrou : une seconde. À la trente-troisième seconde la porte s’ouvrait. Monsieur Créon était un bon comptable. La régularité de la jeune femme faisait son admiration en même temps qu’il admirait sa propre capacité à apprécier cette régularité, à la seconde près. Toutefois, l’impossibilité de vérifier le détail du décompte le chagrinait. Il aurait voulu savoir si son imagination

concordait très exactement avec le déroulement des faits. Ce qu’il lui était bien sûr impossible de vérifier, sauf à installer subrepticement une caméra dans le lieu en question, idée qui, lorsqu’elle effleurait son esprit, le mettait dans un tel état d’effroi et d’excitation mêlés qu’elle perturbait totalement ses capacités de travail et l’empêchait de tirer ses traits bien droits. Au moins, pendant une trentaine de secondes. Pour chasser ces tentations perverses, il se plaisait à imaginer des championnats du monde dans lesquels il faudrait battre le record d’écoulement urinaire. Mais comment mettre les candidates à égalité de chances en fonction de la capacité de chacune des vessies ? En fait, les conditions d’une telle compétition ne se différenciaient guère des autres épreuves sportives où chaque concurrent possédait ses qualités propres. C’est dans l’inégalité des capa­ cités physiques que résidait le véritable intérêt des épreuves : si tous les athlètes avaient bénéficié des mêmes aptitudes, il n’y aurait plus eu de réelle compétition. Certes. Résigné, monsieur Créon se contentait de chronométrer la jeune comptable au rythme immuable, depuis son entrée en piste jusqu’à sa sortie, durant un peu plus de trois semaines. Vers la fin de la quatrième semaine, durant trois ou quatre jours, le temps était largement dépassé : quarante-six secondes. C’était l’exception. Celle qui confirmait la règle. Et Monsieur Créon se remettait au travail, satisfait de tout savoir sur sa collègue et voisine. Ou presque tout.

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Marc Albert-Levin Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 71

Ah ! Mio cor !

Bruno Godard

Ah ! Mio cor !… Ah ! Mio cor !… Insistante, la mélodie se répandait, note après note, soupir après soupir, en un souffle mesuré et douloureux qui enveloppait le silence jusqu’au cœur des velours et des tentures damassées. Toujours porté par le frôlement des cordes et des crins d’archets, ce pleur léger et continu, presque murmuré et pourtant acéré s’élevait solitaire jusqu’au faîte de la grande salle. Je m’attendais à ce qu’une autre magie fît que le lourd lustre de cristal se brisât.

C

e soir de décembre 2007, comme tous les soirs, les ors, les marbres et la pierre ­d’Euville, éclairés par les spots et les néons des rues, imposaient à la nuit parisienne la noble stature baroque du palais Garnier. À l’intérieur, le grand lustre de cristal, éteint depuis de longues minutes déjà, avait jeté dans l’obscurité orchestre, baignoires, loges et stalles, tandis que les silhouettes naïves et enchevêtrées du plafond avaient cessé de danser pour observer en silence Alcina l’enchanteresse, déchirée entre ses pouvoirs magiques et ses amours. Elle transformait impunément les hommes en ruisseaux, arbres, animaux sauvages et rochers jusqu’au jour où elle tomba amoureuse. Là, commencèrent ses souffrances. C’est vers la fin du second acte que la plainte lente et désespérée d’Alcina s’échappa de la scène et de ses décors. Venu du tréfonds de la souffrance humaine, ce gémissement ondoyant et limpide envahit soudain tout l’espace de l’Opéra Garnier. Ah ! Mio cor !… Ah ! Mio cor !… Pénétrante et fragile, la voix d’Alcina montait en arabesque. Le mouvement délicat et saccadé des violons semblait l’aider dans son ascension. Par miracle, toux et raclements de gorge s’étaient tus. Aucun chuchotement n’osait troubler ce lamento fascinant. Le moindre mouvement de siège eût été incongru. Les centaines d’haleines suspendues dans l’ombre se faisaient aussi discrètes que possible.

Ah ! Mio cor !… Ah ! Mio cor !… Les larmes qui glissèrent sur ma joue à cet instant n’étaient ni de tristesse ni de joie. Elles appartenaient à l’émotion pure, bien au-delà du jugement et du sentiment, à mille lieues de l’appréciation consciente. Une blessure délicieuse insinuée par le tranchant d’un diamant. Une petite mort par laquelle pendant quelques secondes plus rien n’existe. Un fugace oubli de soi et du monde que seule la voix humaine, portée à cette intensité, peut générer. Certains mélomanes avertis soutiendront que cette aria d’Alcina n’est pas le plus bel air d’opéra. Peutêtre. Quelques critiques hardis et catégoriques ont depuis affirmé qu’il existait de plus belles voix que celle de ce soir-là, que les coloratures laissaient à désirer et que les fureurs d’Alcina manquaient de force. Qu’importe. Ce moment d’émotion fut le mien, éphémère, éternel. Une quintessence absolue du beau, entre vivre et mourir, vite consumée. « Rien n’est précaire comme vivre Rien comme être n’est passager C’est un peu fondre pour le givre Et pour le vent être léger. »

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15 juin 2014

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LA Gazette de la Lucarne n° 71 - 15 juin 2014  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris

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