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La gazette de la

15 juin 2014 2 €

lucarne

n  70 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

LE SPORT Les deux sports les plus populaires en France, en nombre de licenciés, sont le football et l’exercice souverain de la parole critique. JeanClaude Killy le confirme en ces termes : « Notre pays est incom­ parable, mais il n’est pas toujours facile d’être français. Le Français est, naturellement, un donneur de leçons. Il sait. Dans cette posture, il est quasiment unique au monde. » Guy de Maupassant, dans Fort comme la mort, avait déjà identifié cette gymnastique de la langue légèrement acerbe : « ils étaient exercés à ce sport de la causerie française fine, banale, aimablement malveillante (…) qui donne une réputation parti­culière et très enviée à ceux dont la langue s’est assouplie à ce bavardage médisant. » Alors, en bons Français, peut-on conseiller à nos coéquipiers tricolores d’être tout simplement un peu plus sport ? L’esprit du fair-play est plus efficace qu’un long discours et peut viser aussi juste qu’une simple expression amicale, comme celle utilisée si souvent par Gatsby, dans le roman Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald : « Old sport » – dont la meilleure des traductions en a été aussi la première : « Vieux frère ». Jean-Baptiste Féline

Le boxeur des ombres Bruno Testa

T

out petit, je boxais mes peurs de mes poings ­rageurs, quand la ­lumière s’éteignait. Je me battais contre les ombres qui menaçaient de m’ensevelir, m’enlevaient ma mère dans le noir. Plus tard, je boxais avec mon père. C’était notre terrain de jeu, de connivence. Dans la cour de l’école, on jouait aussi à la boxe, parfois pour rire, parfois pour de vrai. À l’adolescence, je boxais mon image dans la glace. Je combattais mes boutons d’acné, mes rougeurs, inventant des uppercuts vengeurs face à un visage qui se dérobait. Je poursuivis durant des ­a nnées mon reflet jusque devant le ­miroir des toilettes des boîtes de nuit, vengeant par une garde souveraine mes échecs auprès des filles. Je tombai amoureux, la boxe s’éloigna. Je la retrouvai avec l’aîné de mes enfants quand

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Éditorial

revinrent instinctivement les gestes que j’avais eus autrefois avec mon père. J’étais cette fois dans l’autre camp et m’amusais des coups désordonnés de mon fils tout à sa fureur de me toucher tandis que j’esquivais. Nous assurions ainsi la continuité des hommes, des querelles jouées, assumées, querelles feintes qui rapprochent. La quarantaine venue, je boxais moins, ou de manière imaginaire quand quelqu’un m’énervait, au travail, en voiture, qu’il me fallait régler ces contrariétés dans ma tête. Une boxe dépressive pleine de fantômes qui ravageaient parfois mon cerveau amer.


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Josiane Gelot

Oh ! Le corps Plié sous le joug du braquet. Oh ! Le corps Talonné de foulée en foulée.

patrick le Divenah

Haut ! La barre Ho ! Le corps Grand geste d’oiseau, c’est beau ! Oh ! Le corps Direct droite gauche – cogné sonné Oh ! Dans les cordes Oh ! Les cris Oh ! Le corps k.O.



Redresseurs de corps Redresseurs de torts : Au fond La forme fait loi.

Michel Bérard 2


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SOMMAIRE

Suite de la page 1.

Le boxeur des ombres C’est encore cette boxe abstraite que je répétais, l’âge aidant, contre la douleur du corps, les maladies, la mort des proches, comme si j’avais pu, d’un geste, repousser les années, la fatalité. Et maintenant que je suis au bout de la ligne droite, il m’arrive encore de lancer mon poing. Je sais que c’est ainsi, je boxerai jusqu’à mon dernier souffle. Oh, un ­petit geste,

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un tout petit geste furtif sur mon lit de mort, que mon entourage prendra pour de la peur, ou de l’impuissance, que l’on prendra pour un regret peut-être, une incompréhension, que l’on prendra pour tout ce qu’il ne sera pas et non pas pour ce qu’il sera : un dernier geste de vie. 

B. Testa

Édito de J.-B. Féline

Le boxeur des ombres, B. Testa

Page 2 Poésies de M. Bérard et J. Gelot Page 3 Match nul, S. Mostrel

Match nul

C

ela fait trente ans qu’il cavale. Il a tout essayé. Il a exercé plusieurs métiers, se dépêchant pour sa carrière. Il a chevauché son cheval blanc dans l’espoir d’attirer de belles princesses dormantes. Il a voyagé par monts et par vaux, à la recherche de spiritualités enveloppantes, planantes, éclairantes. Il s’est attelé à éviter et contourner tout ce qui pouvait entraver sa course folle, multipliant les tirs au but – sans pour autant toujours marquer, écopant parfois de fautes, de suspension, de penalties, de pénalités en tout genre... Obstacles qui, à son grand dam, l’ont mis en retard, mais dont il a finalement réussi à franchir les haies, persévérant. C’était un champion né. Entraîné dès le plus jeune âge à obtempérer, conquérir, anticiper. Il n’y a qu’une fois où il s’est arrêté, lorsque le cœur de sa mère a cessé de battre. Essoufflé, il a alors perçu un voile sur la trajectoire. La vie n’était donc pas linéaire… Se ressaisir. Réalimenter le souffle, recadrer l’errance, redéfinir la cible. Quelle était-elle d’ailleurs ? Jouer le jeu des échecs en essayant de ne pas s’en sortir mat, renforcer les défenses, vaincre le signe indien, propulser le cuir dans les filets ? Ou esquiver... Oui, il fallait ­rejeter

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Sarah Mostrel

Apnée trangressive, F. Momal Page 5

la disgrâce, écarter le malheur, fuir les médisances, se faufiler à travers la fatalité opaque pour ne pas être intoxiqué. Mais comment ? Pour qui se prenait-il finalement ? Il n’était pas différent des autres, condamnés à la souffrance, à la suffisance, à retomber sur terre, à en baver... Lui qui toute son existence avait cherché à se réaliser fut soudain ­désarmé. Plus de starting-blocks pour repartir, impossible de reprendre la balle au bond. Il aurait voulu à cet instant lancer le poids de son monde hors de lui, ­alléger ses épaules, qui commençaient par ailleurs à rétrécir... Plus de stature pour porter le fardeau accumulé, plus de ressources pour gouverner les choses, plus personne pour accompagner son destin. L’athlète de haut niveau sombra dans le caniveau. À marée haute, sans horizon, submergé par la tempête, forcé de naviguer en solitaire… Non, ce ne pouvait être qu’une mauvaise passe ! Il devait remonter au filet de l’azur, brandir le fleuret et le sabre, effacer les embruns et se tourner vers les étoiles, élaborer un plan d’attaque. Renverser la situation, ne pas mourir avant l’assaut final. « Rompez vagues », disait Paul Valéry. Émerger, ­refaire surface. « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! » 3

Les soirées de la lucarne

Poésie, M. Bérard

Page 6-7 Où tu aimes, entre terre et mer…, D. Gill, Page 8-9 Contre Giraudoux, M. Caillat Page 10 

Je hais le sport, M. Albert-Levin

Le delta c’est presque la mer, M. Bérard

Page 11 Les supporters, S. Josserand Page 12 Les mains pour le dire, S. Hérout


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Apnée

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François Momal

transgressive

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paul kline / cC

I

nspiration, expiration, inspiration, expiration… lentes et complètes. Tête à ras de l’eau et regard fixé vers l’extrémité opposée du bassin, je déroule le compte à rebours. Top ­départ, je fais le plein d’air, le vide dans ma tête et je m’immerge. Première partie du bassin. Faible profondeur. Gestes lents et pleins. Conserver l’air le plus longtemps possible. Repère bienveillant de la ligne de fond qu’il me suffit de suivre. Soudaine rupture de pente en milieu de bassin. Ventre à terre, je bascule vers les profondeurs. Conserver l’air et ces gestes lents. Perdre du temps pour finalement en gagner. Céder à la ­panique ou précipiter les mouvements serait ­fatal. Fixer la jointure des carreaux de céramique et faire confiance à la puissance de ses membres. Ne pas risquer un regard vers le haut, vers les nageurs qui sagement font leurs longueurs du ­samedi. L’adepte de la psychologie des profondeurs que je suis, sait que l’essentiel est au fond. Au jeu du portrait chinois, je me définis volontiers comme un sous-marin. C’est une posture que j’affectionne parmi mes semblables. Pour traverser les tempêtes, souvent j’ai fermé les écoutilles et fait immersion. Les rais de lumière en provenance de la grande baie vitrée qui court sur toute la longueur du bassin pénètrent l’eau et viennent l’ensemencer de milliards de photons. L’eau scintille de mille petites étoiles blanches. L’eau et la lumière copulent sans retenue. Les éléments sont à la fête. Ma visibilité est totale. Tout n’est que lenteur et silence. Messieurs les emmerdements, restez à la surface. Il me reste une dizaine de mètres à parcourir, et là, j’expulse mon air résiduel. Mes jugulaires externes sont en limite de rupture. Il me faut bien reconnaître une précipitation finale des mouvements. Bingo ! Par acquis de conscience je touche le mur vertical et me propulse vers la surface tel un damné. Tout à l’heure, avant de sauter dans le bain, il m’a semblé apercevoir un panneau interdisant l­ ’apnée. Le plaisir transgressif n’en fut que meilleur.


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Soirées de la Lucarne  Mercredi 16 avril de 14 à 16 h

Atelier d’écriture « À la manière de… » Un atelier animé par Sylvianne Saugues, qui vient éclairer et mettre en jeu certains aspects de l’écriture d’un auteur particulier. Des consignes simples, mais précises permettront de donner libre cours à un imaginaire de la surprise et du rebondissement, et de placer la fantaisie au cœur du travail d’écriture. Prochaine date : 21 mai. Inscription auprès d’Armel au : 01 40 05 91 29  Jeudi 17 avril à partir de 19 h

Soirée Gazette « La littérature est-elle un sport ? » On retrouvera à cette soirée ceux qui ont contribué à la rédaction ou à l’existence de ce mensuel, qui atteint le mythique numéro de… 69 ! Avec des lectures de différents auteurs. Lancement de la souscription du livre Les Écrivains par la lucarne : tome 1 des rééditions des textes des 23 premiers numéros sous forme d’un gros volume, où l’on redécouvrira la diversité de plume de 80 auteurs qui y ont contribué, avec une nouvelle présentation.  Samedi 19 avril 2014 de 18 h à 21 h

Vernissage de l’exposition Modave

Vernissage de l’exposition des encres de Luna Modave. Des encres inspirées par les thèmes de l’unité et de la dualité, de la trame, du féminin avec la danse et les Pachamamas (TerreMère) peintes en Argentine. Exposition du 14 avril au 3 mai 2014.  Samedi 19 avril 2014 de 14 h à 16 h

Atelier « D’écritures en écritures ! » Un moment chaleureux, pour trouver ou retrouver le plaisir d’écrire, mettre en forme ses souvenirs, faire confiance à son imagination. Prochaine date : 3 mai. Inscription auprès d’Armel au : 01 40 05 91 29.  Jeudi 24 avril à 19 h 30

Soirée « Les sacrifiés »

présentera également son livre 14-18 Les Sacrifiés : massacrés par l’armée française (Le Temps des Cerises). Les Sacrifiés : un livre écrit à partir de témoignages et de documents historiques raconte ce que fut le massacre de centaines de soldats, « fusillés pour l’exemple » par l’armée française au cours de la Première guerre mondiale.  Samedi 26 avril 2014 de 14 à 16 h

Atelier d’écriture « Et si les canapés savaient parler ? » Le premier atelier d’écriture sera conduit et animé samedi 26 avril, dans le cadre des ateliers réguliers, ouverts à tous, par Sylvain Josserand, animateur et auteur, en collaboration avec Loredana Acquaviva, comédienne et réalisatrice. Organisateur : Daniel Pearson – tél. 07 87 16 05 73 Email : dlawson22@yahoo.com  Mardi 29 avril à 19 h 30

Soirée littéraire avec les éditions Lanskine Soirée organisée en compagnie de Paul de Brancion pour Qui s’oppose à l’Angkar est un cadavre, Brigitte Gyr pour Incertitude de la note juste et Sophie Roch-Veiras pour 1, 2, 3 Soleil, avec des lectures des auteurs et un échange avec l’éditeur. Plus de détails sur : http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris Tél. : 01 40 05 91 51

fin d’après-midi d’été les pins harrassés sur la terre sèche à perdre de vue le grand coureur noir amples enjambées d’un corps comme un fil la tête insaisissable par dessus les effluves de poussières mortes survole le territoire halluciné d’une lumière implacable .

Une soirée organisée à travers l’œuvre de Henri Barbusse (1873-1935), auteur de Clarté, Le Feu (prix Goncourt 1916) et Paroles d’un combattant (Delga éd.), préfacé par Paul Markidès, qui

villa Doria Pamphili Rome . Michel Bérard

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Où tu aimes, entre terre et mer…

L’

aube était encore blanche et Marie courait déjà depuis près d’une heure lorsqu’elle aperçut le phare du Herpin. La mer était calme. Au loin dans la baie, entre le ciel et la mer, l’ombre du mont Saint-Michel se détachait à peine… Elle allait d’une foulée alerte et jeta un regard distrait sur le sémaphore de la pointe du Grouin. Tout en relançant son allure, elle prit en direction de l’ouest, le chemin côtier qui la mènerait jusqu’au hameau de la Guimaurais. Là, elle regagnerait Cancale par la route de la côte. Ce parcours, elle en connaissait chaque détails depuis le jour où adolescente elle chaussa ses premières chaussures de course à pied et se mit résolument dans le sillage de son père. La lumière du jour se faisait peu à peu plus chaude. Par-dessus les ajoncs, elle apercevait au loin la chapelle du ­verger. Sur sa gauche, là où le sentier s’élargissait, elle prit le chemin de sable entre la plage et l’étang. L’allure était plus difficile. Dès qu’elle eut rejoint le chemin côtier de l’autre côté de la plage, elle s’arrêta quelques instants. Un soleil bas lui faisait face. Le jour s’était levé, elle était heureuse, la journée serait chaude. Sans même prendre le temps d’un dernier regard, elle quitta l’anse du verger, laissant derrière elle la chapelle, où, souvent, elle aimait à se recueillir, silencieuse, seule entre toutes les offrandes qui, au fil du temps, avaient pris place sur ces grands murs blancs, et les mots simples

des mères et des veuves des campagnes ­ environnantes  : à mon mari regretté pour l’éternité, à nos enfants… Elle pensait à tous ces hommes qui, au péril de leur vie, partaient sur des mers lointaines, froides et inhospitalières, traquer sur de frêles embarcations la morue sur les bancs de Terre Neuve. Beaucoup n’en étaient jamais revenus. Quelles familles ne comptaient pas un disparu dans ces campagnes d’alentour ? Bien peu. Chaque fois, la même émotion l’envahissait, et chaque fois, les mêmes images se bousculaient dans sa tête. Elle revoyait le père Auguste, la Marie-Jeanne sur le pas de sa porte, conter ces histoires d’un autre temps, du temps où l’odeur des morues et de la mort imprégnait chaque lieu-dit, chaque hameau, chaque maison à des lieus d’alentour… Marie avait le souffle court, la remontée sur le haut de la crête était difficile. Ces quelques instants de repos lui avaient coupé les jambes. Peu à peu elle ­retrouvait un rythme plus facile. Il est vrai qu’elle était sur l’une des rares parties plates du sentier, aussi laissait-elle de nouveau vagabonder ses pensées. Soudain, au détour d’une courbe marquée, elle vit, comme surgissant de l’eau, l’îlot du Guesclin. Marie esquissa un léger sourire, devant elle l’îlot du Guesclin et sa grande bâtisse entourée d’une haute enceinte faites de moellons sombres, une roche brunâtre que la mer découvrait au gré des marées. Elle en avait fait le tour tant de fois qu’elle 6

en connaissait chaque faille et chaque trou d’eau. Que n’avait-elle pas imaginé lorsqu’elle était enfant  ! Des histoires de princesses rete­ nues derrière ces murs attendant le prince charmant. Elle en souriait souvent. Il viendrait par la mer et l’emmènerait sur une terre de rêves, au loin, bien audelà des îles Chausey. Mon Dieu, se dit-elle en contemplant cette bâtisse pour le moins austère, que l’enfance est belle quand elle est faite de rêves, d’insouciance et d’amour ! Ces longues séances de course lui faisaient le plus grand bien… Entraîne-toi là où tu aimes ne cessait de lui rabâcher son père, un ancien marathonien qui avait, dans le passé, gagné quelques courses régionales. Si elle n’avait pas toujours prêté une oreille attentive à ses conseils, là, elle l’avait écouté, elle aimait ces longues randonnées le long de la mer. Elles lui permettaient d’acquérir l’endurance nécessaire à la pratique des courses sur de longues distances. Elle commençait à se faire un nom


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mathieu carron

Daniel Gill

dans ce milieu dont elle aimait la ­simplicité et ­l’engagement. Elle aimait ces longs efforts, ­solitaire, seule avec elle-même, au milieu de ses souvenirs et des incertitudes de la vie. Tiens, la petite fenêtre tout en haut de la maison est ouverte, se dit-elle en regardant l’îlot. Elle l’était rarement, les propriétaires ne venaient pas souvent. Son regard s’y arrêta quelques ins­ tants, elle était certaine qu’en prêtant l’oreille, elle entendrait dans le vent le piano de Léo et une voix qui lui dirait : « Je suis le fantôme de Jersey, celui qui vient les jours de frime te lancer la brume en baiser... » La longue plage était déserte, aucun son ne troublait le silence de l’instant, même le vent d’ouest restait silencieux, comme si soudainement la mémoire de la mer s’en était allée. Marie mit peu de temps pour ­rejoindre la Rose des Vents, cette imposante demeure ­posée sur de longues dunes plantées d’oyats. Il y a en ces lieux tant de souvenirs qu’il y flotte encore toutes les essences qui font de la vie qu’elle vaut d’être vécue. Roz-Ven

n’avait-t-elle pas été le théâtre du Blé en herbe ? Son cœur cognait si fort qu’elle entendait raisonner dans sa tête le bruit sourd de chaque battement. Était-ce l’effort ou l’émotion que suscitait toujours en elle les amours de Phil et de Madame Dalleray ? Assurément, ces lieux avaient été les témoins à jamais silencieux de tant de liaisons infidèles ou d’amours contraires qu’il y régnait encore aujourd’hui, comme un vent de liberté. Elle sentait un léger souffle venu du large l’envelopper et lui caresser les joues. Marie ne pouvait empêcher son regard de se perdre entre le sable et la mer, là où finit la terre et où commence l’infini, entre deux espérances pensaitelle en regardant le flux et le reflux d’une mer jamais étale. Tandis qu’elle parcourait les quelques mètres qui la séparait de la petite plage de la Touesse, Marie aperçut de l’autre côté, venant de la pointe des Petitsnez, une femme qui marchait au bord de l’eau. Étrangement, cette femme était nue. Les rayons du soleil commençaient à peine à éclairer d’une lumière douce les hauts murs de Roz-Ven. Elle grimaçait sous l’effort et les premières sensations de fatigue. Chaque fois, ce passage dans le sable lui était pénible, mais elle était trop entêtée et fière pour s’arrêter et soulager la douleur qui lui tétanisait le haut des cuisses. Il lui fallait rejoindre l’escalier de bois qui lui permettrait de retrouver le sentier. Accroche-toi petite Marie se disait-elle comme le lui 7

criait déjà son père lorsqu’elle le suivait et qu’elle peinait, oubliant jusqu’à la m ­ agie et l’érotisme de ces lieux. Il y a bien longtemps, la duchesse de Morny et Colette y avaient connu diverses fortunes, des hivers venteux, humides et interminables, mais aussi la douceur des longues soirées d’été… lorsque l’air est doux et que les corps exultent. Elle songeait à ce qu’avaient bien pu être ces moments d ­ ’intimité. Elle se demandait ce qu’elle ferait si elle se retrouvait en pareil circonstance dans un décor d’une telle beauté. Ce matin, tout incitait au rêve, la couleur de la mer, les vagues qui se brisaient sur Les Tintiaux, ces hauts-fonds granitiques dressés à marée basse au milieu des flots, comme si Dieu avait voulu protéger toutes les âmes de ces terres enchanteresses, des étrangers venus du nord. Marie avait décidé d’y faire une courte halte, quand soudain, son attention fût attirée au bas de la falaise par un attroupement, une agitation inhabituelle. Plus bas, sur les rochers, gisait un corps, celui d’un homme dont elle ne distinguait pas les traits. Elle se rapprocha, les visages étaient graves. Elle ne comprenait pas les mots que le vent portait dans le silence des premières heures du jour, mais les regards des hommes ne laissaient guère de place aux doutes, l’homme était mort. Elle s’avançait doucement, hésitante, comme si quelque chose lui commandait de ne pas aller plus avant. Devant elle, à quelques pas, un homme sans vie, Ernest Lechennec, président des marathoniens de la baie, son père.

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Contre Giraudoux

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Michel Caillat

En 1928, sous le titre Le Sport, Jean Giraudoux publie un recueil de notes et de maximes qui commence par ces mots : « Le sport est le seul moyen de conserver dans l’homme les qualités de l’homme primitif (…). Il se pourra, grâce à lui, qu’il n’y ait aucune trace des méfaits de la civilisation ». En exergue de son ouvrage, il écrit : « Les ennemis du sport sont terribles : ils nous obligent à parler du sport. » Les amis du sport sont plus terribles encore : ils m’obligent à penser le sport et à répondre en quelques aphorismes aux idées fixes et partisanes d’un écrivain qui décline de manière obsessionnelle les prétendues vertus sportives.1 La cruauté du vrai « Le mot sport séduit mais rencontre rarement la pensée. » « L’esprit sportif est une vue de l’esprit. » « Le mot sport est un mot clair, si clair qu’il rend la pensée obscure. L’éclaircir c’est d’abord veiller à le définir. » « Si marcher ou courir c’est faire du sport, il y a plus de six milliards de sportifs sur la planète ! » « Le sport c’est l’antijeu. » « Plus les sportifs deviennent des surhommes, plus ils deviennent inhumains. » « Une société qui propose à la jeunesse la compétition sportive comme principale morale de vie est une société malade. » « En 1925, Pierre de Coubertin disait : “Foire ou temple, les sportifs devront choisir.” Ils ont choisi. » « La vraie violence du sport est de savoir qui est le meilleur. » « La compétition sportive est pire que la guerre : c’est une guerre sans fin. » « Georges Orwell voyait juste : “Le vrai sport n’a rien à voir avec le fair-play. C’est plein de haine, de jalousie, de vantardise, de non-respect des règles et d’un plaisir sadique à regarder la violence. En d’autres mots, c’est la guerre sans les coups de feu.” On est loin de l’ode à la paix chantée par Giraudoux. » « Le dépassement de soi et des autres peut-il être donné comme modèle de vie ? » « Dépasser ses limites c’est toujours dépasser les limites. » « Le champion joue avec la mort pour battre des records qui le feront devenir immortel. » « Du sensationnel, du fabuleux, de l’émotionnel, bref du sport avant toute chose : quoi de plus idéologique ! » 8


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Les chiens de garde

« L’idéologie sportive est une idéologie d’ambiance ; elle nous imprègne et s’impose sans imposer. » « Un homme grand est « doué » pour le basket tant qu’on ne descend pas le panier. » « Il est toujours angoissant de voir une supériorité physique donner droit à des privilèges. » « Le sport peut se lover à l’aise dans les plis de la dictature. » « Le sport engendre le progrès des records, pas le progrès moral. » « Quand on lui demande d’aller à Berlin en 1936, le sportif ne paraît pas faire de mal puisqu’il ne fait rien. » « Au seul mot de sport, on a appris à se mettre au garde-à-vous. » « L’art est une arme contre l’assoupissement des consciences ; le sport est la mobilisation politique des inconsciences. » « Si tous les pouvoirs aiment les grandes fêtes sportives, c’est qu’ils ont bien compris qu’avoir la mainmise sur le plaisir des gens revient aussi à avoir la mainmise sur les gens. » « Qu’on ne s’y trompe pas : le sport n’exalte pas la compétition entre égaux mais entre égos. » « La plus grande défaite des femmes c’est de croire qu’elles ont gagné le droit de faire du sport. » « Le sport est ce que l’on donne aux handicapés faute de pouvoir leur offrir une place dans la s­ ociété. » « Comme le poète, le sportif crée un monde fictif. Mais lui croit vivre dedans. » «  Le sport c’est l’écrasement de l’individu. » Georges Perec le démontre ­magistralement dans W ou le Souvenir d’enfance.

1. La lecture du livre Le Sport (éditions Grasset, réédition 1977) permet évidemment de mieux comprendre ce texte Contre Giraudoux. Chaque maxime appelle un long développement. Pour en savoir plus s’adresser à : lecacs@live.fr

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Je hais le sport

J’

ai toujours haïs, je hais et je haïrai toujours le sport, cette façon ignoble d’encenser le plus grand, le plus rapide, le plus fort, et qui, presque inévitablement, conduit à ridiculiser le plus petit, le plus lent, le plus faible. Surfer au creux des vagues, sauter du haut d’un pont au bout d’un élastique, flotter mollement dans les airs au bout d’un parachute dans l’espoir de tutoyer les nuages… ou encore, vouloir planter son drapeau au sommet de la plus haute des montagnes, passe encore. C’est une aventure personnelle, une façon gracieuse de faire un pied de nez aux règles inexorables du quotidien. Mais se mettre à douze ou quinze pour frapper du pied ou plaquer un ballon rond ou ovale, poursuivre une balle innocente, inerte, incapable de rendre les coups qu’elle reçoit, sous les hurlements d’une foule déchaînée… aux habitants d’autres planètes, cela pourrait paraître pire que dérisoire, d’une inanité totale. Si encore le sport mettait fin aux guerres, s’il était enfin la seule forme d’agressivité socialement ­admise, on pourrait le recommander aux grincheux, aux revanchards, aux assoiffés de gloire et aux atrabilaires comme un exutoire parfait pour leurs pulsions guerrières. Mais c’est tout le contraire. Il permet aux dictateurs d’expulser des

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Marc Albert-Levin familles entières pour construire des stades, avant de venir parader sur les gradins ; de couvrir de forces de police des villes entières, sous prétexte de protéger les athlètes ou les foules que des terroristes pourraient prendre pour cible. Sans parler des « supporters » prêts à piétiner ou bastonner les partisans de l’équipe adverse. À vrai dire, je n’aime le sport qu’en peinture, quand il est peint par Nicolas de Staël ou par ce grand ami que fut pour moi le peintre grécoaméricain Omiros. En 2004, il avait édité un livre tout entier de reproductions de ses œuvres sur le thème du sport. Dans ma préface, j’avais écrit que sa peinture était un sport parce qu’elle exigeait ténacité, endurance, constant entraînement et le désir de toujours dépasser ses limites physiques et mentales. Je rêve du jour où les rubriques Sport des journaux, effroyable gaspillage de papier à mes yeux, seront remplacées par des pages consacrées au tango, au tricot ou aux beaux-arts. Et où les commentaires haletants sur les matchs à la radio ou à la télévision seront remplacés par des chansons vraiment agréables à entendre, comme les poèmes de Picasso mis en musique par Bernard Ascal, par exemple.


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J

e pose les bras sur le ­tapus­crit de mon ami Albert. Je pose ma tête dessus, le front sur l’avant-bras et la joue inclinée sur le texte. Je suis épuisé. Un petit somme et je me remets au boulot. L’échéance du dépôt de son manuscrit destiné à un concours littéraire, organisé par la presse sportive, est proche. Un café et ça repart ! Ça fait une semaine que je parcours en p ­ etites foulées son texte dans tous les sens. J’adopte l’endurance alternée du stylo. Je m’essouffle, je m’époumone, je me tétanise. Je corrige, ­ j’annote, je rédige, tel un marathonien de la relecture ou un biath­ lète de l’orthographe et de la typographie. Je ne comprends pas grand-chose à son histoire de journaliste écossais qui se rend à Paris pour assister à un match de rugby. Il se perd dans les couloirs du tube, il prend le Ferry à Brighton accompagné de toute une armée d’excités peintur­lurés, avinés ou dégoulinants de bière, rotant, pétant et vociférant à l’unisson, drapés dans le drapeau de leur mère patrie. La scène du train entre Boulogne et Paris est truculente. Je me souviens d’avoir croisé John Smith en me rendant au wagon-restaurant. À cette époque, on était servi à table dans les trains. Il portait le kilt au tartan de son clan. Le sporran, accroché à la

Sylvain Josserand ceinture sur le devant, était fait de fourrure avec une bordure de cuir et de métal. Tout le monde se retournait sur son passage tant ses jambes étaient velues. De longues chaussettes de laine grège, terminées par un pompon rouge, couvraient ses jambes jusqu’aux genoux. Ses cheveux et sa moustache celte d’un roux enflammé faisaient songer au pirate Barbarossa. De grande taille et de forte corpulence, il était tiré dans les couloirs par un caniche blanc tyrannique et affublé de nœuds-nœuds assortis au béret de son maître. Dans le soufflet de passage entre deux wagons, son kilt se souleva offrant à une vieille lady le spectacle affligeant de son anatomie. La douairière fit un malaise. On dût stopper le train pour diligenter les secours. Puis ce fut l’émeute. Les supporters de l’équipe d’Écosse invectivèrent les employés de la SNCF, car le train n’arriverait jamais à temps à la gare du Nord pour leur permettre d’assister au match. lamélée - sylvain josserand

Les supporters

15 avril 2014

Au premier essai marqué par l’équipe de France, au parc des Princes, signalé par la radio, la mêlée sur le ballast était si confuse entre les Écossais et les agents ferroviaires qu’on dût faire intervenir la police pour séparer les belligérants. Police qui s’empressa de botter en touche…

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Jean-Baptiste Féline Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 69

15 avril 2014

Les mains pour le dire

tibbygirl / cC

Sylvie Hérout

L

es miroirs démultiplient la lumière de la salle de danse. Une porte s’ouvre et libère, menue, voûtée, une très vieille dame vêtue de noir, même le châle à franges, même les bas opaques dans les souliers à large talon. Elle s’appuie sur le bras d’une autre un peu moins vieille. Ses jambes arquées la soutiennent mal malgré la canne qui agrippe le plancher. Les rares cheveux sont serrés en chignon. Parvenue à son fauteuil elle s’y laisse tomber. L’autre retourne vers l’ombre. Elle, elle redresse le dos. Le silence se fait. L’une derrière l’autre nous trottinons jusqu’à elle, faisons la révérence. Tout à l’heure, quand nous lui dirons au revoir de même façon, elle caressera la joue de l’une, en encouragera une autre. Parfois elle pointera un index déformé vers une troisième en guise de réprimande. Elle a 88 ans, elle est russe et nous enseigne la danse. Nous l’appelons Princesse. Princesse désigne celle qui aura le privilège de tenir la barre au premier rang et de montrer aux autres les pas qu’elle mime avec ses vieilles mains ridées. Elles montrent tout ses mains, l’ouverture des pieds, la hauteur où lever la jambe, comment la tendre ou la plier, l’inclinaison du buste, le port de la tête, la cambrure des reins, la position des doigts, l’ondulation des bras, l’étirement de tout l’être pour tendre vers l’image de Princesse dansant sur la scène de l’opéra de Moscou, image que l’on devine derrière ses yeux à demi fermés pendant qu’elle roule des rrrran et des tarrratam et des ti-ti-pam-pam sur les mouvements de ses mains mues par une musique intérieure. Oui, elles montrent tout ses mains, comment tourner la tête dans une pirouette, comment étirer une arabesque ou tenir une attitude, comment battre les pieds dans les entrechats ou les

changements de pieds, comment forcer l’écart, le pied dans la main, comment descendre une diagonale, comment marcher, tourner, sauter. Elles marquent les pliés et les jetés, les pas de bourrée et les sauts de chat, les piqués et les déboulés, les tours et les battements, les sissonnes, les adages. Et si l’on travaille dur, bientôt les fouettés. Les fouettés, la récompense suprême, l’honneur des élèves comme celui du professeur. C’est le sceau de la maison parce que ce fut autrefois le triomphe de Princesse, première danseuse à enchaîner sur scène trente-deux fouettés. C’est ce qu’elle nous dit un jour ; un de ces jours où, au hasard de son humeur, au gré de sa mémoire, elle nous livre des bribes de sa splendeur d’antan, un de ces jours où la lumière de son regard traverse l’écran des paupières affaissées. Les photos sépia, cassées aux angles, affichées au fond de la salle en attestent. Du moins si l’on en croit la légende calligraphiée, car rien dans la sylphide aux grands yeux sombres encadrés par deux bandeaux de cheveux noirs qu’exposent les photos ne permet de reconnaître la vieille dame au fauteuil. Après la révérence, après la désignation de la première du rang, après la danse des mains, la canne pointe la pianiste à indéfrisable soudée à son piano et libère les notes. Le cours de danse a commencé. 12

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La Gazette de la Lucarne n° 69 - 15 avril 2014  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris

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