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La gazette de la

lucarne

15 mars 2013 2 €

n  57 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

Chers amis de la Lucarne, Si la célébrité peut arriver (La descente de l’Olympe, p. 12), elle est loin d’être un rêve partagée par tous. La plupart d’entre nous espèrent plutôt une certaine reconnaissance de leurs actes et de leur être. Cette forme pourtant réduite de la gloire est déjà un accomplissement, à l’image de ce lecteur qui permet une survivance de l’œuvre écrite et de son auteur (Rallonge, p. 1). Mais ne nous y trompons pas : tous succombent et meurent, parfois dans des conditions étonnantes eu égard à leur renommée (Le crépuscule des vieux, p. 1011), et nos propres vies, en attendant la sortie des artistes, sont remplies d’humbles joies et de malheurs discrets (p. 4 à p. 8). Lumière fugace, gloire du matin (Matinale, p. 9) : profitons ensemble de ces rares moments de bonheur tranquille et, sans se soucier du lendemain, aimons tout : la gloire, les déboires, les amis, les étrangers et le soir.  Jean-Baptiste Féline P. S. : Pour aider La gazette de la lucarne à rester dans la gloire, parlez-en autour de vous, offrez des numéros, sollicitez des abonnements et continuez à nous envoyer vos écrits ! Merci. Nouveau site ! Voir ci-dessus.

Rallonge Paul Desalmand Eduardo Filipe a.k.a. Sama

Éditorial

s e r i o b é d t e e r i Glo

C

hacun, au moment où il écrit, pense à un lecteur, même quand il s’en défend. Le mien trouve mon ­ livre plusieurs dizaines d’années après ma mort, dans un grenier, plutôt en province, ou chez un bouquiniste, ou dans le salon d’un ami, de toute ­ manière, par hasard. Il a ouvert le livre comme ça, plus ou moins par désœuvrement, et, brusquement, l’électricité passe. Il reçoit une petite secousse et accroche, trente secondes, dix minutes, plus, cela n’a pas d’importance, il accroche. Pendant un temps, je revis. Il a perçu un être de chair même si celui-ci n’a plus de peau sur les os, avec sa sensibilité, son intellect, son esprit, appelez ça comme vous voudrez. Je dis « il », mais il peut s’agir d’une femme, je l’imagine plutôt jeune, mais il peut être vieux. Le détail ne compte pas. L’essentiel tient dans cette résurrection où, tandis que je suis déjà en train de me dissoudre dans le grand tout, quelqu’un me prolonge. Cette idée d’une survie, un peu à l’image du feu que l’on

entretenait et que l’on se transmettait autrefois, n’est pas spécialement originale, je ­l’accorde, mais qu’importe, elle est vraie. Le rêve d’une gloire, si minime soit-elle, remplace la vertu consolante des religions qui i­nventaient de belles fables pour faire admettre aux hommes l’insupportable, l’idée que, de tout ce qu’ils ont vécu, espéré, construit, il ne restera rien. Cette foi dans un sursis qui peut se prolonger longtemps, même quand il s’agit d’une gloriole réduite à quelques-uns, est un ersatz de ces métaphysiques rassurantes, un succédané du paradis. Toi, belle jeune fille qui, attirée par mon titre, après m’avoir extirpé du fouillis d’un brocanteur, me feuillettes, mes vieux os, du fond de leur tombeau, te saluent.


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« Enfin Malherbe vint »

N

otre Malherbe à nous n’a sans doute pas sa statue sur une des façades du musée du Louvre, mais je le trouve infiniment plus ­intéressant que l’obsédé du classicisme et de la ­pureté de la langue française. De Didier, j’aimerais dire qu’il est un maître du ba-roque (‘n’roll). Je le connais bien pour avoir arpenté en sa compagnie, dans un passé lointain, les trottoirs du boulevard Saint-Germain avec le peintre et sculpteur Kim Hamisky et le poète Olivier Larronde (1927-1965), du temps où nous hantions ensemble les bars parisiens. Comme Mike Zwerin (1930-2010 – autre biculturel notoire, tromboniste qui fut aussi longtemps critique dans le Herald Tribune et l’auteur de plusieurs excellents livres sur le jazz), Didier Malherbe ne se contente pas d’être un musicien multi-instrumentiste. Il est aussi poète. Est-parce qu’il est un amoureux des sons (des sons nets ?) qu’il écrit exclusivement sous la forme de sonnets – quatorze vers, deux quatrains et deux tercets rimant dans un ordre variable, en octosyllabes (8 pieds), décasyllabes (dix) ou alexandrins (12) ? En tout cas, il présentait, ce soir-là, à La Lucarne des Écrivains, un recueil de 164 sonnets, intitulé L’Anche des métamorphoses. Le secret de la métamorphose des anches ? Didier le révèle dans deux sonnets. L’un qui rappelle qu’un seul h suffit pour donner à l’anche la courbe d’une hanche féminine. Et l’autre que la transformation d’un cheu en jeu suffit pour que l’anche, n. f., devienne un ange, n. m. 2

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Par Marc Albert-Levin

Vous ne savez pas ce que sont les anches (liaison permise) ? Ce sont ces lamelles de roseau, de métal ou de matière plastique, que le souffle du musicien, une fois bien humectées de salive, fait vibrer dans une multitude d’instruments à vent. Elles sont utilisées par les saxophonistes, clari­ nettistes et joueurs de bassons, et même par les joueurs de binious et de cornemuse. Mais elles font vibrer aussi d’autres instruments moins connus, comme le doudouk. C’est un instrument arménien très ancien, à double anche, comme le hautbois. Didier Malherbe l’a si bien apprivoisé qu’il peut interpréter au doudouk le plaintif Round about Midnight de Thelonious Monk ! Faisant suivre ses improvisations sur divers instruments à anche de la récitation de poèmes qu’il connaît souvent par cœur, Didier a ainsi alterné musique des sons et musique des sonnets. Il s’est même livré, pour finir, à des improvisations lettristes qui ont tellement ravi Zéglobo Zéraphim, également présent ce soir-là, qu’il a immédiatement décrété Malherbe poète jajaïste. Dare-dare, il a déclamé : « Pas de doute, Didier (hexasyllabe) / T’es le dieu du duduk (hexasyllabe) / duduki, doudoug ou dadouk (octosyllabe) / ou du nom que l’on désire lui donner (décasyllabe) ! » Il aurait fallu dans les lieux une bonne anche (ou un bon ange) pour lui rappeler qu’en poésie, comme en musique, tout est affaire de mesure.


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Scénariste recherche A M auteurs de romans acceptant d’être trahis… lain

oreau

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SOMMAIRE page 1

Édito, J.-B. Féline. et Rallonge, P. Desalmand. ●

page 2

« Enfin Malherbe vint » M. Albert-Levin. ●

frédéric Bisson / Flickr

est un roman, que dire des existences d’hommes ou de femmes auxquels des érudits ont cru devoir consacrer leur savoir et leur temps ? Une biographie consciencieuse contient la matière de mille romans sans auteurs. Mise au service de la fiction, une existence tyrannique, héroïque, ­laborieuse ou exemplaire permet tous les détournements, toutes les interprétations, toutes les f­acéties contre quoi le romancier vivant, plus tard sa veuve ou ses ayants droits, s’élèveraient avec force. Aux glorieux défunts on peut prêter des pensées jamais effleurées, des actions jamais envisagées, des propos jamais ­ ­tenus. C’est ainsi qu’il m’est arrivé (1), sans qu’il s’en offusque, de prêter au maréchal de Biron (1570) une phrase puisée dans les Mémoires de guerre du général De Gaulle, de porter au crédit d’un baron de la même époque une formule de Michelet et même un aphorisme de Queneau. Plus récemment, j’ai fait sortir Voltaire (2) d’une impasse dialectique par un trait emprunté à Sartre.

L

e scénariste chargé d’adapter un roman est un pauvre bougre qui n’a pour ainsi dire jamais le loisir de lui être fidèle. Conséquences : il s’expose à la douloureuse incompréhension de son auteur – tempérée toutefois par le chèque accompagnant la cession de ses droits – à la vindicte de lecteurs déroutés, et à une critique légitimement fondée à évoquer un détournement d’œuvre, ne serait-ce que pour prouver qu’elle l’a lue. Pourtant, l’infidélité que constitue toute adaptation témoigne de la sincérité du scénariste. Mais à l’irréductibilité que constitue toute adaptation d’un roman, il n’existe d’alternative que si le romancier scénarise, et le scénariste romance. Faute que cela soit, il faut s’accommoder. Une des voies de l’accommodement est l’emprunt à l’Histoire, et plus précisément aux biographies de personnages disparus depuis longtemps, et de préférence demeurés sans descendance ; le corpus biographique historique recèle un champ romanesque ouvert à l’infini aux imaginaires du scénariste ; dit plus crûment, il s’offre au pillage. Qu’on songe que si pour tout un chacun la vie

Le confesserais-je  ? Ces impostures donnent du crédit à mes écritures. Et ce ne sont là que les exemples les plus avouables. On me rétorquera que mon ­répertoire est limité à l’Histoire. Certes. C’est pourquoi je lance l’annonce s­uivante : Scénariste recherche auteurs de romans acceptant d’être trahis… avec respect.

page 3

Scénariste recherche auteurs de romans acceptant d’être trahis… A. Moreau. ●

page 4

Clé en mains, S. Hérout. ●

page 5

La cravate, J.-B. Féline. ●

page 6

Leçon de dés/agrégation, P. Le Divenah. ●

page 7

Les soirées de La Lucarne. ●

page 8

Leçon de dés/agrégation, (suite). ●

page 9

Matinale, J.-M. Renaud. et Boire et déboires, A. Louis. ●

page 10-11

Le crépuscule des vieux, M. Albert-Levin. ●

page 12

(1) Saint Germain ou la négociation.

La descente de l’Olympe,

(2) Voltaire et l’affaire Calas.

V. Cormier.

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Clé

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Sylvie Hérout

en mains

O

n a vingt ans, en poche un permis rose et neuf du matin. Le monde nous appartient. On a su obtenir à force de patience et de cajoleries le droit d’emprunter la voiture paternelle. On marche à pas légers. On affiche négligemment la clé aux deux chevrons à son auriculaire. On guette, discret, l’admiration des passants. Mais non, ils se pressent, ignorants les pauvres qui ne savent pas à qui ils ont affaire. Puis on s’installe en locataire heureux. Bien calé sur le coussin on prend son temps. On ajuste le siège : trop près ; non, trop loin. Là, c’est bien. On mime tour à tour l’accélération, le frein, le débrayage. A-t-on ses aises ? Caresser le volant au cuir granuleux, régler le rétroviseur au millimètre près, placer son dos, ajuster sa ceinture ; vérifier le point mort, introduire la clé, tirer sur le starter… Le compte à rebours du départ d’une fusée ce n’est rien à côté. On se dit prêt, mais on tarde à partir. Il ne faut rien brusquer. Goûter chaque geste, chaque instant, faire durer le plaisir ;

retarder le moment où l’aiguille de la peur chatouille la poitrine. Ma foi, on est reconnu apte par les autorités. Le papier en atteste. Que demander de plus ? On le regarde, furtif, une fois encore. On n’a plus désormais qu’à tourner la clé. Mais quoi ? La voiture ne répond pas  ! Pourquoi  ? La poitrine s’affole. Si l’on ne partait pas, si la voiture refusait le voyage… Cela ne se peut pas. Aurait-on négligé quelque action essentielle ? On rassemble ses souvenirs, repassant les leçons. On refait en pensée chaque geste. On clignote, on essaye à nouveau et, miracle ! On démarre, dans un vague hoquet. Quel est cet imbécile qui force le passage et oblige à caler. Un recalé raté, c’est sûr. Honteux, humilié, on se raidit, se ressaisit et hoquette à nouveau. On repart, cette fois pour ne plus s’arrêter. Passé les premiers instants l’inquiétude s’estompe. Le moteur tourne rond, la voiture tient sa place et l’on tient son rôle à merveille. On aimerait se regarder du trottoir pour juger de l’effet. Rouler, freiner, tourner, accélérer… Il suffit de vouloir 4

pour que tout soit possible. L’on s’essaye même à tenir le ­volant d’une seule main, d’un air ­dégagé. La main à l’intérieur, le coude négligent, abandonné sur la portière… Qui pourrait nous croire encore un peu néophyte ? Jusqu’à ce que, devant nous, une voiture lambine réclame qu’on la double. Nouveau pincement au ventre. Les bras agrippent le volant plus fort qu’il n’est utile. Le pied s’arc-boute sur l’accélérateur, quand même sur le quivive, prêt à ­décoller pour changer de pédale, s’il s’emballe. On se lance, on s’élance, les yeux écarquillés pour ne pas céder à l’envie de les fermer… Ça y est ! On a doublé. On prend de la vitesse. La voiture ronronne, elle aussi. On croirait conduire depuis toujours. Cet engin si docile nous emmène où l’on veut, peut-être au bout du monde si c’est notre désir. Parfois l’on se demande qui des deux emmène l’autre. On sourit en pensant à la peur du début. On est libre, on est grand. Le monde nous appartient. On a vingt ans. En poche un permis rose et neuf du matin.


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La cravate

C’

Jean-Baptiste Féline

était une belle cravate verte. Un vert sombre, chic, pas le vert vif d’une ­publicité pour la Saint-Patrick. Je venais d’avoir vingt-cinq ans et allais commencer un nouveau travail. En fait, il s’agissait de mon premier véritable travail, c’est-à-dire rémunéré, après de nombreux stages à peine indemnisés. Ma fiancée m’avait offert cette cravate avec un goût certain et un sens pratique : je n’avais qu’une cravate, à l’effigie des Aristochats. J’aime bien Disney, mais porter une cravate avec des énormes chats qui jouent de la trompette et du piano dessus… Il faut être très jeune pour en avoir envie, ou il faut avoir vingt ans de boîte ou être associé pour se le permettre. Et c’est pour cela que l’on n’en voit jamais. Ma cravate était parfaite : élégante, sobre, avec de très fins losanges d’un vert plus clair qui en égayaient légèrement le tissu… Associée à mon costume simple mais neuf, j’étais prêt à satisfaire aux exigences de mon premier jour de service. Celui-ci arriva plus vite que prévu. J’étais nerveux, en ce grand jour, mais l’accueil me mit vite à l’aise : mon chef m’entraînait, avec bonhommie, dans les différents départements de la société pour les présentations. Les gens étaient souriants et sympathiques. Ma cravate me donnait une assurance superbe, et je prenais soin de ne pas la tacher à chaque café qu’on ne manquait pas de me proposer. N’osant pas les refuser, j’en bus beaucoup, et je fus particulièrement excité le soir venu, quand je fêtai avec des amis ce premier jour de ma vie d’employé. Je choisis un cocktail et le savourai, mais pas longtemps. Une cerise plantée bêtement sur le bord du verre conique était tombée et avait, dans sa chute, magnifiquement roulé sur la cravate que je n’avais pas su quitter. Curieusement, la tache était très localisée, mais cette circonscription heureuse du dégât ne pouvait pas empêcher le recours au teinturier. Premier travail, premier costume, première cravate… première visite chez le teinturier. Je découvris le « nettoyage à sec ». J’étais fasciné. Comment peut-on laver quelque chose sans le mouiller ? Nettoyage à sec… Je voyais là une solution miracle : ma cravate serait nettoyée sans même être mouillée. Je la laissai, plein de confiance, et la récupérai une semaine plus tard,

dans un plastique. Dès la sortie de la boutique, à la lumière du jour, la tache accrocha mon regard. Elle s’était estompée en une sorte d’auréole, mais elle était toujours là. Je retournai donc chez le ­ teinturier et obtint de lui qu’il la nettoyât de nouveau. Au début, il n’était pas d’accord, disant qu’une tache peut ne pas partir complètement. Mais j’insistai, estimant que le professionnalisme d’un teinturier et le « nettoyage à sec » promettaient davantage que ce que je savais pouvoir faire avec un simple filet d’eau et du savon de Marseille. Il prit la cravate en boudant étrangement, et me la rendit la semaine suivante, sans frais supplémentaire. La cravate avait perdu sa tache, c’est vrai. Je ne peux pas lui reprocher le contraire. Mais elle avait perdu beaucoup d’autres choses : sa ­tenue, sa teinte, son étoffe… Le teinturier avait décousu l’envers de la cravate pour l’ouvrir comme un poisson et la nettoyer à fond. Il m’avait rendu une cravate évidée, rincée, recousue. Comme un animal empaillé, elle n’avait plus qu’un sombre éclat, un vague reflet dû à une friction forcenée. Sa lumière fausse, morte, trahissait un épuisement total. Ma cravate n’était plus mettable. Ma fiancée, pour des raisons tout à fait étrangères à la tache faite sur ma cravate, m’a quitté à peu près à ce moment-là. Je suis resté longtemps attaché aux nombreux présents qu’elle m’avait offerts avec l’attention d’une jeune fille aspirant à la vie conjugale. Mais cette cravate, tuée en quelque sorte au pressing au lieu d’y être nettoyée, symbolisa cette rupture d’alors. Je la donnai à une œuvre de charité, dans un geste de charité pour moi-même : j’écartai de ma vue cette cravate vaporeuse, portée un jour de gloire et réduite à la fonction embarrassante de souvenir inutile d’un amour dénoué. Les mois suivants, je continuais à aller travailler, sans cravate jusqu’à la prime de fin d’année. 5

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Leçon de

dés/agrégation Patrick Le Divenah

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patrick le divenah

L

a leçon de l’oral du concours d’agrégation de Lettres modernes se déroulait devant un jury de triplés. Assis devant ma table, à un mètre de celle où m’examinaient, côte à côte, les trois têtes de mon Cerbère, par une chaleur particulièrement écrasante pour cette fin de juin, je me rendis vite compte que la partie capitale que j’allais devoir affronter ne se jouait pas au-dessus des épaules. Face à moi, bien droite entre ses deux collègues masculins légèrement amollis, la jurée m’offrait ses jambes nues grandes ouvertes. À 90 degrés, minimum. Je regrettais de ne pas être protégé par des lunettes de soleil, mais elles n’auraient certainement pas produit bon effet sur le jury qui, en outre, se serait interrogé sur leur utilité au sein d’une pièce fermée. Certes cette attitude désinvolte pouvait me laisser augurer une ouverture d’esprit fort encourageante pour cette traversée du Styx littéraire et me rendre moins effrayant le monstre canin ­auquel j’étais livré en pâture. Mais je n’arrivais pas à savoir si oui ou non le tiers féminin du Cerbère était conscient de l’horizon qu’il offrait généreusement à mon regard. Soit cette femme ne s’en rendait pas compte, oubliant sans doute que la table n’était qu’un simple mobilier scolaire et non un bureau fermé ; et dans ce cas, il ne fallait surtout pas qu’elle perçoive l’égarement de mes pupilles, dont elle aurait sans doute pris ombrage et ma note aurait vacillé : de variable, où elle me semblait en équilibre, elle aurait penché vers humide, sans grande chance de remonter jusqu’à beau fixe. Et pour peu qu’elle s’en soit ensuite ouverte à ses deux collègues, ceux-ci auraient masculinement réagi en se vengeant bassement, sur ma note, de n’avoir pu bénéficier de mon privilège. Soit elle en était parfaitement consciente et alors la question était loin d’être résolue. Quelle pouvait être la motivation d’une telle attitude, de cette invite qui me paraissait sans lendemain ? J’imaginais mal, en effet, qu’à l’issue de

la séance ma juge me donne son numéro de téléphone, histoire de m’informer plus rapidement du résultat. Mais alors, quel autre mobile ? Je ne pouvais imaginer que la chaleur, certes exceptionnelle, incommode à tel point cette femme qu’elle ne puisse parvenir à maintenir ses cuisses dans un angle décent. Alors ? Une simple perversion, tournant ici à la perversité ? Un exhibitionnisme profitant de la belle occasion et des circonstances exceptionnelles qui, malgré tout, ne présentaient guère de risques, de ces petits risques qui contribuent à la stimulation de la jouissance ? Je n’osais supposer un caractère ­assez pervers pour tester la capacité de ses cuisses à troubler un jeune candidat. Une examinatrice de l’Éducation nationale, si laïque soit-elle, était-elle capable d’y mettre tant d’ardeur qu’elle ne se contentait pas d’une esquisse de perspective, mais pouvait pousser le vice jusqu’à rendre ­accessible à mon regard le fin fond de son horizon intime ? J’aurais aimé pouvoir percer aussi le fond de ses intentions. Et si ces dernières étaient réellement perverses, peut-être bénéficierais-je malgré tout d’une indulgence dans la notation, qui compenserait l’épreuve qu’elle me faisait subir, me payant de quelques points supplémentaires le plaisir qu’elle s’était offert gratuitement. Mais ne me sentiraisje pas prostitué ? Suite page 8.


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Soirées de la Lucarne 

Samedi 16 mars de 14 h à 16 h

Mercredi 27 mars à 19 h 30

Atelier d’écritures, d’écritures en écritures !

Rouge Papille… gourmandise et mots !

Tous les 15 jours… les samedis de 14 h à 16 h, venez participer à l’atelier d’criture de Jean Lou Guérin, à la Lucarne des Écrivains. Un moment chaleureux, pour trouver ou retrouver le plaisir d’écrire, mettre en forme ses souvenirs, faire confiance à son imagination. Inscrivez-vous directement auprès d’Armel Tél. : 01 40 05 91 29 ou 01 40 05 91 51

En présence de « Rouge Papille », avec ses chocolats à lire et à croquer et du poète nantais Bernard Bretonnière. Présentation de la nouvelle collection et lecture de poèmes publiés dans ses boites gourmandes, sur le thème du rire et sur le thème de l’enfance (partenariat Printemps des poètes 2012). Intervention d’André Schetritt (Rouge Papille) sur Pablo Neruda, dans le cadre du thème 2013 du Printemps des poètes : les voix du poème. Rouge Papille a créé, en 2009, un concept associant le plaisir gourmand du chocolat au plaisir gourmand des mots. Attaché à la poésie, à la langue française et à la richesse de son vocabulaire, Rouge Papille vous invite à s’en amuser et à jouer avec les mots.

Mercredi 20 mars à 19 h 30

Soirée littéraire « L’amour me hante ! » Une lecture croisée avec Marie de Quatrebarbes et Stéphane Korvin autour de leurs livres respectifs Les pères fouettards me hantent toujours et Percolamour. Des amours qui circulent, insufflent la phrase, se transforment en personnages de la langue. Percolation, sujets hantés : « Je pourrais être ta feuille ». Ils se parlent, s’invitent à la table de l’autre. Ici, l’« intonation tient lieu de retrouvailles ». Où se sont-ils déjà vus ? « Je nous disparais : sans rien dire de toi. » Un terrain de jeux : deux premiers textes, une rencontre. Les auteurs nous racontent quelque chose de la langue en mouvement, de ses échappées. Les registres se croisent, s’interpellent. Une phrase commence ici qui se poursuit ailleurs, créant à mesure un entour, qui est le cœur du poème : « Deux espaces pour exister ». 

Jeudi 21 mars à 19 h 30

Lecture-spectacle Printemps des Poètes – Les voix du poème En présence de David Rougerie qui présentera des lectures d’œuvres de Léo Ferré, Pablo Neruda et de lui-même. Il adressera « un clin d’œil, de voix et de langue à Pablo Neruda (pour les 40 ans de sa disparition) et à Léo Ferré (20 ans de sa mort) ». Son dernier livre : Une jolie fleur dans un vase de leurres ou Maëllou, bébé chou dans ce monde flou. Les grands thèmes que l’on retrouve dans chacun de ses livres : le voyage, l’ardeur, les femmes, la solitude, aller vers l’autre et faire ensemble, l’esprit contestataire, la prise de parole, l’espoir… Courageuse aussi, son écriture, quand il dit « Je » pour faire parler ses personnages les moins sympathiques… L’humanité n’en ressort que davantage.

Jeudi 28 mars à 19 h 30

Soirée La Nouvelle-Calédonie Avec Marinette Delanné pour La Nouvelle-Calédonie, un bagne oublié, éd. de l’Amandier. « Je suis allée en Nouvelle-Calédonie dans le but de photographier les restes du bagne, d’en faire une sorte d’état des lieux. Car il me semblait que ce bagne était mal connu des Français. En effet, pas d’Arthur Londres ou de Papillon pour dénoncer le bagne calédonien. À la fermeture de ce bagne, la moitié de la population blanche du pays était d’origine bagnarde et portait le sceau de la Honte. Les Calédoniens ont souhaité oublier l’infamie qui avait frappé leurs ancêtres. Les Français, de leur côté, ont souhaité oublier qu’ils avaient envoyé les Communards au bagne.» 

Samedi 30 mars de 14 h à 16 h

Atelier d’écritures : d’écritures en écritures ! Tous les 15 jours… les samedis de 14 h à 16 h, venez participer à l’atelier d’criture de Jean Lou Guérin, à la Lucarne des Écrivains. Inscrivez-vous directement auprès d’Armel Tél. : 01 40 05 91 29 ou 01 40 05 91 51 

Samedi 6 avril à 19 h 30

Soirée Poésie espagnole Présentation du recueil Le bestiaire de Livermoore, du poète Rafael Pérez Estrada (1934-2000) par son traducteur Ramon Romero Naval, en présence de l’éditeur Alain Gorius.

Plus de détails sur : http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51. 7


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Suite de la page 6.

Leçon de dés/agrégation Il restait une dernière hypothèse, plus glorifiante. Celle d’une examinatrice qui incluait dans le jugement qu’elle portait sur les candidats (et aussi les candidates ?) non seulement ses capacités à maîtriser l’explication du texte, mais celles dont ils faisaient preuve dans la maîtrise du sexe. Sachant que le futur agrégé aurait devant lui, par la suite, des lycéens et des lycéennes et connaissant la rouerie que mettent certaines élèves à jeter le trouble dans le regard et la conscience de leur professeur, elle voulait s’assurer que le candidat était capable de surmonter la tentation, de maîtriser sa libido et de se concentrer uniquement sur la beauté du texte qu’il devait faire découvrir à sa classe. Je faillis bégayer un lapsus lorsqu’il me fallut prononcer « explication de texte », car mon esprit ­ venait d’entrevoir, dans un indescriptible mélange d’horreur et de jouissance, une éventualité qui m’était épargnée, la seule qui eût été pire encore et certainement sans rémission : pas de culotte du tout. Perverse peut-être, mais pas jusqu’à l’apodysophilie. Je l’échappais belle malgré tout. Quoi qu’il en soit, il n’y avait pas à balancer, comme le disait Pascal dont j’expliquais précisément l’argument du pari (certes un pari d’une autre sorte mais, sur le moment, le pari que j’avais à faire mettait mon avenir en jeu aussi gravement que celui du philosophe). D’un côté, j’avais en ce moment une occasion de me rincer l’œil comme jamais je ne l’avais encore eue, ni sans doute ne l’aurais plus jamais. De l’autre, était en jeu mon

Philippe Collomb

Des aphorismes extraits de Items, Philippe Collomb, éditions Unicité, 46, avenue JeanJaurès, 93770 Rosny-sous-Bois, 2011.

Si vous ne voulez pas ennuyer la femme dont vous êtes amoureux, évitez d’aborder les sujets qui vous intéressent vraiment.

Certains ont si peu de personnalité qu’ils cultivent un vice pour se donner un genre. 8

avenir, la réussite de ce concours, si difficile que je savais déjà ne pas avoir le courage d’en affronter une nouvelle fois l’épreuve. La balance ne pouvait plus hésiter. Car, en gardant mon regard planté dans le sien, j’affirmais à cette femme ma liberté de refuser son piège, de résister à l’épreuve peu académique à laquelle elle me soumettait, d’en ignorer ostensiblement l’évidence, au risque, si ses intentions n’étaient pas louables, de m’attirer des foudres engendrées par un sentiment de défaite et la frustration d’une jouissance espérée. Cela frôlait l’héroïsme. Je menai mon explication dans un tel état physique et mental qu’à la fin je me sentis complètement désagrégé. Les questions qui me furent ­posées ensuite se révélèrent plus ardues de la part des deux examinateurs, elles furent bien plus bienveillantes de la part de leur collègue féminine. On me remercia finalement d’un ton neutre. Je titubais presque en me levant et renversai ma chaise. Il me fallut une volonté de fer pour ne pas, en la ramassant, jeter un dernier coup d’œil à la situation. Un ­regard d’adieu. En reprenant mes esprits, une fois sorti de l’enceinte infernale, je me sentis quelque peu glorieux, fier d’avoir vaincu Belzébuth. Le résultat, même, m’importait peu, moins en tout cas que de m’être prouvé ce dont j’étais capable. N’était-ce pas là, la véritable épreuve ? Je fus reçus de justesse. Et, selon moi, de justice. 

P. Le Divenah

Le fait de ne pas se mettre en colère est souvent plus une marque de mépris qu’une preuve de sagesse. Quiconque n’est pas trop débilité par sa maladie finit par s’en accommoder comme d’une vieille compagne dont on connaît par cœur toutes les aigreurs. On n’est jamais certain de ne pas avoir mérité sa malchance.


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ean-Marie

Renaud

C

e matin le thé est bon. La radio vaporise un Vivaldi légèrement acide en accord avec le Earl Grey. Le fleuve a refoulé ses brouillards nocturnes, sauf une grosse bouffée qui masque opportunément la vilaine grue plantée hier dans le paysage. En émerge un élégant esquif très british mené par un rameur aux gestes d’automate. De ses avirons, il creuse dans l’eau de petites blessures symétriques sitôt refermées. J’étais allé tôt me soulager. La matière fut abondante et louable. Cela dégage aussi l’esprit et vous aide à partir du bon pied. La somme de ces petits bonheurs réunis en a­ ccord parfait, créent une discrète euphorie qui m’enveloppe soudain. Je ne bouge plus, respire à peine pour retarder l’éclatement de cette bulle fragile. Il faudra pourtant bien entamer la journée. Les affaires courantes seront vite expédiées. Plus ardues, je saurai tout de même les mener à bien. Celles qui se présentent malaisées, rétives, seront résolument remises au lendemain. Je me tourne alors vers quelque bricolage d’aucune urgence mais dont la vertu est d’anesthésier la mauvaise conscience. J’en garde plusieurs en réserve. Je peux même ne rien faire ou pas grand’chose :

Boire et déboires

me tourner les pouces, peigner ma girafe, guetter le passage de la ­comète, bayer aux corneilles. Pourquoi ne pas ressusciter la magie de l’aurore en rassemblant comme pour une recette, les mêmes ingrédients ? Je reprends une tasse de thé, passe un C.D. de Vivaldi et du balcon guette les canoës. Mais la sauce ne prend plus : le thé est devenu âcre. Les ritournelles de Vivaldi trop semblables, me lassent. Arrosée de lumière par un soleil déjà haut, la grue se pavane au point fort de l’image. Le fleuve est envahi d’écoliers venus s’entraîner. En formation dense comme un troupeau de moutons, ils le massacrent joyeusement à grands coups de rames. Le moniteur sur son boudin à moteur, nautique chien de berger, les rassemblent en aboyant dans un porte-voix. Comme un accès de mauvaise fièvre, le sens du devoir m’envahit irrésistiblement : j’irai bosser.

Armel Louis

À vous qui ne m’avez pas vu vos vouvoiements valent des meurtres à vous qui ne m’avez pas bu vos ivresses restent des flirts à vous qui ne m’avez pas cru vos exaspérations me heurtent à moi que vous avez perclus vos caresses fanent vos fleurs à moi que vous avez reclus vos louvoiements font mes douleurs à moi que vous avez déchu vos foudroiements sont mes doux leurres à nous qui n’avons rien vécu ma servitude est crève-cœur à nous qui n’avons rien connu votre fierté rude est vainqueur à nous qui nous sommes déçus nos solitudes restent malheur 9

emmanuelle Sellal

MatinaleJ

15 mars 2013


no 57

Le crépuscule des vieux

15 mars 2013

Marc Albert-Levin

Michel Ragon est l’auteur d’un livre qu’il voulait appeler, au risque d’indigner les wagnériens, Le Crépuscule des vieux. Son éditeur a préféré l’intituler : Ils se croyaient illustres et immortels (Albin Michel, 2011). Il y relate le véritable désastre que fut la fin de vie de personnages ayant pourtant connu les plus hauts sommets de la gloire. C’est un ensemble disparate seulement réuni par ce point commun que leur a découvert Michel Ragon : l’amertume de leurs derniers instants. Qui sont-ils ?

 Pierre Kropotkine (18421921). Né prince russe et, par choix, devenu anarchiste. Il fut incarcéré assez longtemps en France pour pouvoir écrire sur les prisons françaises.

  René Descartes (15961650). Philosophe dont le nom donna naissance à l’adjectif « cartésien ». Il incarne une qualité hautement reven­diquée par « l’esprit français ». Il mourut, de froid, en Suède, appelé par Christine, couronnée reine à dix-huit ans et qui à vingt ans, lui demandait par lettres la définition de l’amour.   Alphonse de Lamartine (1790-1669). De lui, chacun connait au moins le vers « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé », mais on ignore parfois le rôle essentiel qu’il joua dans la révolution de 1848.  Alexandre Dumas (1802-1870). Certains de ses personnages, (Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo), sont plus célèbres dans le reste du monde que leur auteur lui-même. Ils mériteraient d’avoir leur tombeau au Panthéon. Rien dans sa vie pleine de panache, ne permettait d’imaginer une fin aussi sinistre.  Gustave Courbet (1819-1877). Chef de file du réalisme en peinture, qui remplit à lui seul une des plus belles salles du Musée d’Orsay. Il subit pour finir les dettes et la prison.   Georges Clémenceau (1841-1929). Homme d’État baptisé « Père de la victoire », en 1917. Mais il échoue à la présidence de la République en 1920 et vit les neuf dernières années de sa vie dans l’obscurité. 10

 Knut Hamsun (1859-1952). Écrivain Norvégien, il reçut le prix Nobel de littérature en 1920. L’un des tous premiers à utiliser la technique du monologue i­ ntérieur dans laquelle s’illustrèrent, entre autres, Franz Kafka, James Joyce et Henri Miller.  Le Corbusier (1887-1965). L’un des pères fondateurs de l’architecture moderne. Il construisit à Marseille une « cité radieuse » souvent critiquée. Elle voulait pourtant comprendre tout ce qui est nécessaire à la vie collective.  Ezra Pound, (1885-1972). Grand écrivain et poète américain. Il devint, dès 1924, un ardent propagandiste de Mussolini. Il fut emprisonné pendant treize ans par ses compatriotes, dans un hôpital psychiatrique, et revint passer à Venise les dix dernières années de sa vie, sans plus écrire un seul mot.  Françoise Sagan (1935-2004). Elle fut d’emblée célèbre par son premier roman Bonjour Tristesse. Mais ni l’alcool ni la drogue ne lui permirent jamais de dire une fois pour toutes adieu à la tristesse.


no 57

M A L  : Je ne connaissais pas non plus Knut Hamsun. M R  : Hamsun a offert à Goebbels la médaille de son prix Nobel. J’ai vu sur lui un film de la télévision norvégienne montrant sa rencontre avec Hitler.

Parce que je connais Michel Ragon depuis de nombreuses années, j’ai eu l’audace de lui téléphoner pour lui poser quelques questions. Marc Albert-Levin : De tous ces personnages, quel est celui qui t’a le plus impres­ sionné ? Michel Ragon : Alexandre Dumas, devenu impotent et n’ayant d’autre refuge que la maison de son fils. M A L  : Tu relates la noyade de Le Corbusier dont le corps fut retrouvé en mer. Accident ou suicide ? M R  : C’est impossible à déterminer. Je le connaissais bien. J’allais souvent le voir. Il en avait assez de tout. M A L  : Dans cette étrange galerie de portraits, tu nous fais découvrir des personnages parfois moins connus. Pour Kropotkine, j’ai lu ce que tu écrivais sur lui dans ton Dictionnaire de l’Anarchie (Albin Michel 2008). Il a eu pour grand ami, Élysée Reclus, n’est-ce pas ? M R  : Oui. Et rentré en Russie, il a connu Lénine et le considérait comme un fou dangereux. M A L  : Lénine le considérait comme un fou dangereux ? M R  : Non, c’est l’inverse. C’est Kropotkine qui avait cette opinion de Lénine.

15 mars 2013

M A L  : Comment expli­ ques-­ t u de tels désastres ? Chez Dumas, la maladie ? Chez Sagan la gloire trop tôt acquise ? Chez Lamartine, l’échec politique devant Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III ? Chez Courbet, la pauvreté ? M R  : Lamartine, qui aurait pu être président de la République, finit ridiculisé par Baudelaire et Flaubert. Quant à Courbet, il est perdu par son orgueil. Il se vante d’avoir détruit tout seul la ­colonne Vendôme et de pouvoir la faire restaurer à ses frais ! M A L  : Chez Hamsun et Pound, c’est l’erreur politique. La même que celle de Céline, en fait, même si ce dernier, en comparaison, s’en est plutôt bien sorti ! Tu cites la phrase prononcée par le général De Gaulle à propos du maréchal Pétain : « La vieillesse est un naufrage. » À ton avis, quelle est la cause du naufrage ? M R  : C’est la mer. Lorsqu’on fait naufrage, c’est toujours à cause de la mer.

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Jean-Baptiste Féline. Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 57

La descente de

l’Olympe

Ken Colwell / Flickr

Valentine Cormier

«D

e toute façon, qu’est-ce-que cela change ? »

C’était la dernière phrase qu’il avait prononcée. Il ne dirait plus rien désormais et je devrai me contenter de cette conclusion sibylline. J’avais pourtant largement de quoi faire un papier après son monologue d’une heure, entrecoupé d’une toux âpre, consécutive à de multiples volutes de cigarettes blondes. Mais je n’étais pas satisfait pour autant, il avait oublié de me dire l’essentiel : c’est-à-dire quand avait commencé pour lui le début de la fin. Son enfance surprotégée passée dans une ville résidentielle de la banlieue Ouest ne l’avait guère préparé à affronter l’adversité, il estimait avoir eu beaucoup de chance en comparaison avec ses potes des rares cités avoisinantes. Il préférait ­cependant leur compagnie et les avait vite rejoints sur le terrain de la petite délinquance et du système D. L’inspiration, il l’avait puisée dans leur fréquentation et il ne s’en était d’ailleurs ­jamais caché. Le succès était venu très vite et c’est au même rythme qu’il s’était accoutumé aux éloges de la presse et à la cohorte des fans qui suivait ses concerts. Tout était naturel en somme, les mots qu’il utilisait dans ses chansons étaient ceux des gens qui n’ont pas grand-chose à dire, sinon crier leur révolte. Il avait compris avant tout le monde qu’il marchait sur une mine d’or avec ce langage sommaire et illustratif dont les gens bien éduqués ne possèdent pas les codes.

Les critiques et le grand public réalisaient enfin qu’il y avait une vie après le périphérique, une vie faite de bric et de broc, de paroles dénuées de sens et d’activités stériles, même pas une contreculture, mais une entité hybride composée d’exotisme de pacotille et de péchés pas toujours v­ éniels. On l’avait parfois taxé de démagogie et reproché ses rimes faciles mais il s’en fichait comme d’une guigne. Sans s’en rendre compte, il s’était installé dans une bulle d’où ses amis d’autrefois étaient exclus. Il leur avait volé leurs mots pour faire de l’argent, comment aurait-il pu justifier son comportement ? Tant qu’il recueillerait l’approbation des foules, il ne changerait rien. Aujourd’hui, plus personne ne le connaissait. Quand on interrogeait les passants dans la rue, dans le cadre d’un énième micro-trottoir, quelques-uns se souvenaient vaguement de son nom et de ses premiers tubes, mais ils pensaient qu’il avait définitivement quitté la scène alors qu’en réalité, c’était l’inverse. Son visage était devenu hâve ; lui qui avait ­enchaîné les cures de sommeil et les cures de désintoxication sans résultat visible. Il en voulait à la terre entière : pourquoi le public était-il si versatile ? Pourquoi son étoile avait-elle cessé de briller ? « Après tout, qu’est-ce-que cela change ? » avaitil répété... 12

15 mars 2013

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La Gazette de la Lucarne n°57 - 15 mars 2013  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris

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