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La gazette de la

15 juin 2013 2 €

lucarne

n  60 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

V ari a t i o n s Éditorial Dans la langue française, le « tu » et le « vous » se font mutuellement de l’ombre et se regardent en chiens de faïence sans jamais se rencontrer : une bizarrerie de plus, me direz-vous, mais tellement précieuse dans les relations interpersonnelles ! N’est-il pas en effet délicieux de tutoyer tout à coup quelqu’un que les hasards de la vie ont mis sur votre chemin et que vous vous appliquiez jusqu’alors à vouvoyer, histoire de lui montrer que vous n’étiez pas encore entré(e) dans son intimité ? N’est-il pas confortable de vouvoyer des ados qui sont aussi vos élèves, pour bien leur signifier que vous ne les prenez pas pour des gamins mais aussi qu’il est hors de question de faire copaincopain avec eux ? Mais, quand la distance n’existe plus, je retiendrai la jolie formule de Luciana Donatella : « Je te dis tu, tu me dis vous, qu’importe au fond, l’essentiel passe entre nous et dans ce langage-là, tu et vous se confondent pour devenir tout simplement nous. » J’oserai pour clore le sujet, un conseil de lecture sous la forme d’un merveilleux petit livre de Raymond Jean intitulé Tutoiements, Seuil 2000. Caroline Rimet

et v ou s t u en

Je vous vois Hélène Tayon

M

es parents sont de petits bourgeois plu­ tôt gauche intello mais la sœur de Papa s’est entichée d’un aristo fin de race, un peu alcolo, qu’elle a épousé. Ils ont une fille qui vient de rentrer des States, plaquant une brillante carrière d’avocate d’affaires pour se consacrer à la reproduction des moutons noirs de Jersey sur les terres de leur château à moitié délabré, en Lozère. Tante Minette et Tonton Louis s’y sont installés avec fifille, la très opulente Laurine, et le trio n’arrête pas d’aider les brebis à agneler, aidé par Marcel, un grand berger velu qu’on dit être accro aux appas de la cousine Laurine, porteuse de boléros décolletés-serrés. On rentre d’une semaine là-bas, du matin au soir dans les bergeries bouseuses du domaine, c’est la saison des naissances. Hier, en fin d’après-midi, un agneau, juste sorti du ventre de sa mère, n’arrête pas de c­ ouiner. Tante Minette, un peu ­dépassée

par les aléas de la vie ovine, appelle sa fille d’une voix flûtée : « Chér ie, venez vite, il faudrait que vous coupiez le cordon de cette petite femelle, elle est empêtrée dedans. » La mère et la fille se vouvoient, on sait que c’est une tradition dans la famille de Tonton Louis... Laurine, les mains dans un placenta, crie sans se retourner : «  Maman, vous faites chier, c’est pas possible d’être aussi manche ! Vous seriez assez con pour laisser crever une bête ! Bon dieu, faut vous sortir la tête du cul, merde ! Marcel, apporte la Bétadine et frotte la bestiole, elle a froid ! » Le berger se précipite, mais, parce qu’il zyeute les seins de ma cousine, prêts à jaillir du caraco, il percute Tonton Louis, planté souriant

Suite page 5.


La chronique de Bruno Testa

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15 juin 2013

De l’urine dans les cacahouètes

pasadena / creative commons

bruno Testa

J’

ai longtemps cru à l’innocence des cacahouètes que les patrons de bar ­obligeamment offrent avec l’apéritif au comptoir. Jusqu’au jour où l’on m’a doctement expliqué que les cacahouètes des comptoirs contenaient de l’urine. Non pas du fait d’une perversion propre aux bistrotiers, mais simplement parce que les clients qui pissent abondamment après avoir bu oublient de se laver les mains et viennent se resservir dans l’assiette commune. Selon les études scientifiques qui divergent (dix verges, c’est le cas de le dire), on trouverait de quatorze à cent urines différentes dans une coupelle de cacahouètes. Une fois l’information digérée, je me suis demandé si j’allais continuer à manger des cacahouètes dans les bars. On a beau ne pas être particulièrement ­ craintif,

de là à consommer, sciemment qui plus est, l’urine de ses congénères, cela fait débat. Ou alors porte un nom. Ne voulant pas prendre de décision à la légère, j’ai décidé de ne rien décider. D’agir au coup par coup. Ainsi lorsque je suis l’un des premiers clients, que le patron me sert des cacahouètes fraîchement (apparemment) sorties du sac, je fais taire ma méfiance et picore comme si de rien n’était. En revanche, s’il m’arrive de rejoindre des amis alors que l’apéro est déjà largement entamé, j’hésite sachant que lesdits amis ont très bien pu aller aux toilettes et ne pas se laver les mains (je pense surtout aux garçons, encore qu’exclure les filles a priori me semble abusif). Bien sûr, je pourrais leur poser crûment la question. Mais la bonne h ­ umeur ambiante résisterait-elle à mon 2

esprit inquisiteur ? Le plus souvent, le premier verre avalé, ma résistance tombe. Après tout, l’amitié, c’est savoir passer ­au-dessus de ces contingences. Et si les amis de mes amis sont mes amis, il n’y a pas de raison pour que l’urine de mes amis ne soit pas un peu mon urine. Reste le cas où l’on boit en compagnie de gens que l’on ne connaît pas. Alors ? Plutôt que de m’isoler dans ma crainte ou ma rancœur, j’ai décidé d’accepter la fatalité. Il ne sera pas dit que la fraternité ne soit qu’un mot creux apposé sur le fronton des mairies. Par ces temps d’individualisme forcené où l’hostie de l’idéal est depuis longtemps périmée, l’urine dans les cacahouètes est peutêtre tout ce qui nous reste pour communier dans notre commune humanité.


Le poème du mois

Temps d’antan

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SOMMAIRE

Jacques Grieu

Page 1

Notre France en déclin est devenue frileuse ; Les vents lui sont trop froids, ses humeurs sont pluvieuses. Son commerce s’enrhume et tous ses chômeurs toussent. Des nuages inquiétants s’accumulent en douce… Mon grand-père, pourtant, s’accommodait du ciel En dopant son moral de dictons essentiels. Jamais au dépourvu on ne pouvait le prendre, Des pires intempéries, il savait se défendre :

Édito, de C. Rimet

Je vous vois, d’H. Tayon

Page 2 De l’urine dans les cacahouètes, de B. Testa Page 3 Temps d’antan, de J. Grieu Page 4 Appelez-moi Charles !

Les hivers les plus froids sont ceux qui prennent aux Rois. C’est à la Sainte Croix qu’on cueillera les noix, Mais dès la saint Gaston qu’on verra les bourgeons ! Ceux de mars te diront si les fruits seront ronds. Déluge à saint Christophe amène catastrophe, Canicule en octobre émeut le philosophe… Mieux vaut chien enragé que soleil en janvier, Attends la fin juillet pour ton blé au grenier. Si à la sainte Reine, on peut semer les graines, À la sainte Justine on voit les fleurs certaines. C’est à la saint Henri qu’on plante le céleri, Il ne poussera pas si c’est à la saint Guy. Aucun vent des Rameaux ne change de sitôt. Si avril fait des fleurs, mai ne sera pas beau. Et si la pluie de juin vient ruiner les moulins, Même à la saint Gatien, le temps ne vaudra rien. Celui qui pêche en juin aura maigre fretin, Car à saint Valentin tous les vents sont marins… Quand, à la saint Quentin, la chaleur voit sa fin, Les mouches auront la leur sitôt la saint Crespin. La pluie de la saint Jean est de l’eau pour longtemps… Gris à la saint Tanguy : mauvais temps pour tout l’an ! Si le vent de Toussaint est terreur du marin, La pluie de saint Aubin rend plus chers tous les vins.

de V. Thérame Page 5 Je vous vois (suite) Page 6 

Vous Tu Elles de S. Mostrel

Vois-tu ce que je veux dire ? de J.-B. Féline

Page 7 Les soirées de La Lucarne Page 8 De vous à moi, tout sera tu… à jamais de M. Annabelle Page 9 Histoire de tutu, de J. Égym Page 10 Variation en tu et vous majeurs, de P. Le Divenah Page 11

Ainsi allait le temps aux époques d’antan. La France était prospère et aimait bien ses temps. De la dette le poids ne glaçait pas ses veines Les rudes canicules, elle sentait à peine. La banquise était stable et le carbone absent. Du sombre effet de serre on n’était pas conscients… Qu’importe quels outils feront changer ces vents : Oui, un choc il nous faut. Pour un nouveau printemps.

Chère Madame, de A. Condominas Page 12 Laisse-moi vous le dire : tu peux me tutoyer si vous voulez ! de M. Albert-Levin 3


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LE VOUZATOÂ hubert Fréalle

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Toutatoi pour couler lourd l’encre hors-sol Si vouzamoi pour semer silhouettant l’entre-nous Chocasoi pour faire croquer les pétales au bol Si chosavous sur les papilles d’un petit jour baby doll Adoravou dans les draps-parfum enroulés à ton cou Comme rock n’rôles dansons toi moi-z-et vous Moralité 1 Le vouzatoâ est un ballet de masque-fée Frais des joues facile de mobilité Moralité 2 La conclusion je vous la laisse à toi Et/ou je te l’offre à vous

Appelez-moi Charles !

T

* Auster : gare d’Austerlitz

utoiement, vouvoiement ? Tutoiement de facilité, sans amitié, ni estime, exemple, chez l’enfant : — Touche pas ma poupée ! — T ’es méchante ! T’es moche ! D’abord, ta poupée elle est vilaine ! — D’abord, ton père, il a pas d’auto ! Plus grand : — Refile-moi des clopes ! T’as pas un… — Si tu me lâches pas, je te crève ! Dans les métiers physiquement pénibles où l’on ne s’embarrasse pas de littérature, exemple, à l’hôpital, on ne se connaît pas, on : — T ’es la garde de nuit ? Bon, ici, le cahier de soins, là, les médicaments, placard du fond, le linge ! J’espère qu’ils te feront pas trop suer ! T’as du café à l’office ! Bon ! Dans le taxi, tu arrives, c’est le premier jour : — Tu passes au bureau, tu prends ta bagnole, lavage, essence et pas d’accrochage, ou tu ­ perds ta prime ! En plein boulevard, le chauffeur ne connaît pas l’autre, il abaisse sa vitre et lui crie : — Rapplique à Auster !* Y a foule ! Passons au vouvoiement absurde, au pensionnat, conseil aux élèves : —  Vous devez vouvoyer vos compagnes  ! Imaginez que plus tard vous croisiez dans la rue une ancienne de votre classe, qu’elle soit 4

Victoria Thérame

devenue une femme de mauvaise vie, votre mari sera choqué de vous entendre la tutoyer ! Personne évidemment, ne suivrait ces conseils ! Chez les aristocrates coincés et les faux aristocrates mimétiques : — Maman, puis-je vous demander de me passer le sel ? — Vous êtes trop jeune pour décider seul d’avoir un supplément de sel, Childeric-Adolphe ! Mais j’ai connu un couple à la parfaite entente, qui dura toute la vie, et qui se vouvoyait pour garder une distance, un mystère, et préserver ­l’érotisme  ! Pour finir, je veux dire que le tutoiement n’implique pas forcément, l’amitié, la gentillesse, la fraternité… Exemple, le mac : — Salope ! Tu aboules le fric ou je t’explose la tête ! Et le vouvoiement pas forcément la froideur, la distance, les simagrées : — Oh ! Bérénice, vous voilà ravissante, parée de vos plus beaux atours ! On peut vouvoyer par admiration, considération, désir, pour mettre l’autre sur un piédestal et lui signifier qu’il inspire de l’estime et dégage du charme ! Pour mon compte, je m’en fous, je m’en tape, peu m’en chaut, appelez-moi comme vous voulez, en ce domaine, je prends la couleur locale !


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Suite de la page 1.

Je vous vois sur le passage, qui choit dans la paille. Ma tante se jette sur lui : « Louisou, tu ne t’es pas fait mal ? » Elle en est toujours folle et le tutoie sans chichis en dépit des coutumes ancestrales de cette vieille lignée. Quand on couche ensemble, c’est le comble du r­idicule de se vouvoyer, ne cesset‑elle de répéter. Apparemment sa belle-famille a digéré la chose et nous, on s’en fout. Le soir, la petite agnelle, bichonnée par le cher Marcel, tétant sa mère avec appétit, se portait à merveille. Les autres nouveau-nés aussi. Et on s’est tous retrouvés dans le grand salon du vieux manoir. Très vieux et très humide. Tonton Louis a ouvert une bouteille, puis deux, puis d’autres. Rien de tel pour se réchauffer. Et fêter les succès de son éleveuse de fille. Laquelle n’a pas tardé à susurrer à son berger : « Dis donc, bien bossé, Marcel ! Je sens plus mes abattis. Dodo, maintenant ! Tu viens ? Bonne nuit, les petits ! » Et ils ont filé. Tonton Louis descendait verre sur verre, l’air béat et ma tata éclusait aussi, le couvant d’un œil amoureux. Nous, un peu fatigués par tant de joies, on n’a pas trop tardé à prendre le chemin de notre chambre, la verte, premier étage à

droite, un peu moisie malgré les courants d’air. Le picrate, moyen mais abondant, nous a illico fait sombrer dans des rêves colorés. C’est vers minuit que j’ai eu envie de faire pipi et que je me suis aventurée vers les toilettes, d’époque, au bout d’un couloir ténébreux. Un cri. Je m’arrête. Je tâte le mur, une porte fermée. Un autre cri. Qui est en danger ? Quel drame est en train de se jouer ? Encore un cri, rageur, presque douloureux. Je frappe ? Si je ­ passe mon chemin, c’est non assistance à personne en danger. Je saisis le loquet. « Loulou, Louison, Louisou, auriez-vous trop bu ? D’habitude ça vous excite, que je vous donne du « vous », ça vous met vite la trique, hein ? Vous adorez ! Là, je vous trouve bien tranquille ! Voulez-vous un coup de main ? Ou de langue ? On va aviser. Attention, j’allume, je vous vois. Mais... monsieur le baron, ne dites pas que vous n’êtes pas en forme ! C’était pour me taquiner, hein ? Je vous préviens, Louis, il va falloir me sauter, et sans attendre, mon cochon ! » roucoule la voix de ma tante.  H. Tayon helene.tayon.over-blog.com

Appel à textes Le thème de la gazette estivale sera : La valise  C’est bientôt les vacances, alors avant de vous plonger dans l’océan, les doigts de pieds en éventail, d’aller vous oxygéner à la montagne ou tout bonnement de rester dans votre home sweet home, profitant du calme et de la tranquillité laissé par vos voisins enfin (ou pas) partis... Laissez votre imaginaire se glisser jusqu’à la mine de votre crayon ! Cette valise peut contenir des affaires mais aussi votre émotionnel, vos rêves, un trésor enfoui, un secret de famille, une bombe ou tout simplement un tube de lait solaire, quelques magazines, un roman, un album photo, des bijoux... Parce que l’écriture est un voyage, emmenez-moi dans votre valise ! Textes à m’envoyer, avant le 1er juillet 2013, à : lalucarnedesecrivains@gmail.com Annabelle



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Vous Tu Elles

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Sarah Mostrel

Vous et tu Une belle balade Pour toi et vous Pour elles… Faut-il vous dire, monsieur, ce qui traverse mon cœur ? Fait-il vous déclamer vers et prose envoûtante, comme il en est d’usage, d’une femme à son amant ? Faut-il décrire l’absence, les mensonges, les faux airs, jouer le jeu du manque, les paroles fuyantes ? Faut-il vous confier mon amour empressé ? Il vous flatterait sûrement, vous qui êtes si concentré sur votre image, de savoir que sujet, vous êtes, de toute cette attention… Je vous sais friand de ces relations qui vous permettent d’exister… Vous qui errez dans la ville comme moi je tangue dans mes rêves, êtes-vous un homme sensible, me demandai-je ? Je pourrais alors vous écrire le feu et les promesses, enrober de tendresse la moindre de mes instances, vous servir ma romance, me fondre dans le tourment, imaginer

les lieux et les emplois du temps que vous occupez, d’un rendez-vous à l’autre… Je pourrai… incarner votre Jiminy Cricket, prendre la place du sage, vous mener au ciel, vous faire grimper les marches de la conscience (bien plus précieuses que celles de la connaissance, le savezvous ?) Qu’il est bon d’élargir les champs du cœur, rejoindre les instincts vitaux, essentiels, retrouver l’origine de toute chose, célébrer la vie, en somme, dans le présent qu’elle offre. Faut-il, plaît-il ? Ou faut-il aujourd’hui te dire en face ce qui me prend, homme futile et égoïste ! Tu vis et as oublié le Sens. Tu marches sans connaître l’essence. Tu avances dans un fracas brisant les silences primordiaux. Tu as omis de tendre la main. Tu te veux séducteur, irrésistible, humain, quand ta face est voilée, tu as renoncé depuis longtemps à la grâce, à l’élégance, à la vie. Tu as oublié que ton physique extérieur, certes avantageux, n’est qu’un vêtement, ton corps, un outil, ton âme, où es ton âme ? Tu n’entends plus rien, tu ne peux que rêver… d’universel…

Vois-tu ce que je veux dire ? Jean-Baptiste Féline

Q

u’est-ce qui sépare le tutoiement du vouvoiement ? La distance, précisément. Ce qu’exprime joliment Colette, dans Claudine en ménage (1902) : « La seule caresse que je n’aie ­jamais su accorder à mon mari, c’est le tutoiement. » Marcel Pagnol a également parlé de ce phénomène de distanciation induite par le vouvoiement : La citation suivante lui est attribuée : « Vieillir, c’est quand on dit “tu” à tout le monde et que tout le monde vous dit “vous”. » Ici, le vouvoiement, marque de respect dû à l’âge, devient coup de massue. Il est vrai qu’il est toujours ­désagréable de subir un coup de vieux, et ce problème commence jeune… Pensons à ces jeunes femmes qui, habituées à entendre « mademoiselle », ­subissent leur premier « madame ». Dans le cas des personnes très âgées, outre le poids du passé, on peut s’amuser à penser que le vouvoiement ­spontané ­t iendrait à la réticence de tutoyer 6

un être qui lui-même tutoie la mort : cela nous rapprocherait trop, sans doute, de celle qu’il nous plaît de tenir à distance. Mais rien n’est simple, car, jeune ou vieux, il peut être inapproprié, voire vexant, pour un homme du Sud, par exemple, de recevoir un vouvoiement là où le locuteur voulait s’adresser avec déférence. La pratique du tutoiement fait partie des subtilités culturelles, comme en témoigne Raymond Castans, dans Marcel Pagnol m’a raconté (1975). Il évoque cette « familiarité de surface » qui est « la mode au théâtre et l’habitude à Marseille ». Marcel Pagnol, dramaturge né à Aubagne, ne pouvait qu’avoir « le tutoiement rapide, le prénom immédiat ». Surtout, Marcel Pagnol tutoyait son lecteur, grâce à ses œuvres directes et touchantes. Et c’est bien là, finalement, le cœur de la mission littéraire : établir des liens écrits, où l’auteur parvient à tutoyer le lecteur, par talent et fraternité.


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Soirées de la Lucarne  Samedi 15 juin 2013 à partir de 18 h

Soirée « Gazeta Paryska »

Présentation de Gazeta Paryska, une revue culturelle et bilingue franco-polonaise, éditée par l’association Kulturalna Europa. À 18 h : Vernissage de l’exposition des peintures de Paulina Olejarnik et Waldemar Szauer. À 19 h : À la rencontre de la poétesse Miroslawa Niewinska, dont Justine Wolski, comédienne, nous lira quelques poèmes. À 19 h 30 : Sylvia Filus, jeune compositeur de talent et présidente de l’Association présentera son dernier disque.  Mercredi 19 juin 2013 à 19 h 30

Troisième conférence sur la Nouvelle-Calédonie

Le Bagne et Les Kanaks, par Marinette Delanné, pour son album Nouvelle-Calédonie : le bagne oublié, (éd. de l’Amandier) « Je suis allée en Nouvelle-Calédonie dans le but de photographier les restes d’un bagne, presque totalement inconnu en France. Puis pour faire connaître l’horreur de cet épouvantable châtiment, j’ai entrepris de raconter. D’abord ce qu’était la vie au bagne calédonien. Ensuite le sort des Communards déportés. Enfin la terrible histoire de la colonisation pénale, dont les Kanaks ont été les premières victimes. En essayant de montrer l’impact du bagne sur la vie des Kanaks, et cela jusqu’à nos jours. »

 Jeudi 27 juin 2013 à 19 h 30

Soirée poésie philosophique

Avec les éditions Al Manar autour d’Eugénie Paultre et ses deux livres L’État actuel des choses et Hiver, en présence de l’éditeur Alain Gorius. À propos d’Hiver : ce livre se veut une sorte de manuel suivant la trame des pensées, leur naturel et nécessaire développement quand s’impose la question simple et pressante : que devient la vie, aujourd’hui ? Que devient la vie alors qu’elle semble se manifester, plus durement, par vagues de réalités invraisemblables où se montre son mystère et où se creuse son retrait ?  Vendredi 28 juin 2013 à 19 h 30

Soirée littérature

Présentation de deux recueils de nouvelles suivie d’un débat. Sens dessus dessous de Jean-François Blavin (L’harmattan, coll. Accent tonique, 2013,) et Courts métrages, de Sylvain Josserand (L’harmattan, coll. Écritures, 2012). Courts métrages : des nouvelles réalistes et plutôt sombres, écrits par fragments discontinus, à la manière de séquences de rêve ou de courts métrages et aussi, des textes plutôt optimistes et poétiques, écrits sous une forme narrative classique… Sens dessus dessous : l’auteur scrute d’une nouvelle à l’autre ses contemporains au travail ou dans d’autres circonstances sans s’interdire des incursions dans le registre du fantastique.  Mercredi 3 juillet 2013 à 19 h 30

 Jeudi 20 juin 2013 à 19 h 30

Vernissage de l’exposition de Journaux de voyage

Soirée « Scandale et littérature » En présence de Régine Desforges pour Les Filles du cahier volé, paru en mai 2013. Présentation des photos, réalisées par Leonardo Marcos, qui illustrent son livre. « Elles ont seize ans. Régine est rousse, pulpeuse et très belle. Manon est blonde et androgyne. Une liaison amoureuse se noue entre les deux. Un garçon jaloux vole le journal intime de Régine et le fait circuler parmi ses camarades. Le scandale éclate. Leonardo Marcos fait parler les deux femmes de cette blessure non cicatrisée et restitue par ses photographies l’atmosphère tendre et voluptueuse qui fut méchamment salie. »  Samedi 22 juin 2013 à 19 h 30

Soirée littérature

avec les éditions La Délirante, en présence de Koumiko Muraoka, pour Arithmétique horaire et l’éditeur Fouad El-Etr, pour Haïkaï de Chine.

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d’Uta Heinecke http://www.utaheinecke.at/

Exposition du lundi 1er juillet au samedi 21 juillet, de 10 h 30 à 19 h, sauf le dimanche. Le lundi de 14 h à 19 h.  Vendredi 5 juillet 2013 à 19 h 30

Soirée poésie féminine Renée Vivien (1877-1909) Avec Marc Bonvalot, éditeur du Papillon de l’âme, œuvres intimes inédites de Renée Vivien. À 16 ans, elle écrit son journal intime et ses premières poésies lors d’une correspondance avec Amédée Moullé qui lui fait découvrir son goût de la littérature. Plus tard, elle deviendra la poétesse des amours saphiques avec Natalie Clifford Barney.

Plus de détails sur : http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51 7


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15 juin 2013

De vous à moi, tout sera tu… à jamais

patrick le divenah

Martine Annabelle

M

ords-moi, caressezmoi, emmenez-moi au bout de vos fantasmes, j’ai envie de vous suivre dans ces contrées inconnues, jusqu’alors. Vous êtes une promesse de plaisirs dès que vous m’effleurez de votre bouche et de vos doigts experts. Vous m’enivrez de tant de voluptés. Je me cambre je m’offre à vous. Je me donne à vous dans cette torpeur, je ne sais pas si je dors ou si je rêve éveillée. Tu prends ton temps. Enfin je t’ai en moi, j’aimerais que jamais tu ne ressortes, je te tire par les cheveux, pour que tu viennes me couvrir et me remplir. Ma peau est parcourue de frissons, vous me contrôlez. Pour qui te prends-tu ? Vous m’appelez princesse, je me sens misérable. Tumulte des sensations, ballotée entre les affres du désir

et les interdits. Vous le savez et en jouez. Vous aimez posséder, vous aimez aimer. Tu veux que je me sente vivante, Vous me regardez, vous jouez avec moi, je ne vous connais pas, si peu et pourtant tu es si proche. Vos baisers m’enivrent, tu me manges, je vous goûte. Vous me faites peur, je sombre, je me rattrape. Je m’éloigne, vous me rattrapez. Ton souffle dans mon cou, je ne suis à personne, vous me voulez, vous me possédez le croyez vous. Une vague soudaine me submerge, plaisir inattendu interdit. Me rejoindrezvous ? Vous chuchotez des mos tendres à mon oreille, on dirait un gazouillis. Je me retrouve à présent dans une forêt, il fait froid, je suis nue, le brouillard m’entoure ; un loup vient vérifier si je suis morte, en me reniflant et en me donnant des 8

coups de patte et de museau. De plus en plus fort. Si bien que je finis par entrouvrir les yeux, je suis dans ma chambre, la réalité de mon quotidien me revient, cinglant. Il est 7 h je me lève me dirige vers la cuisine préparer le café. La maison est silencieuse et plongée dans la pénombre, seul le grincement du parquet à chacun de mes pas m’accompagne. Je prends une aspirine effervescente, elle se dissout autant que moi, les larmes coulent sans bruit. Je vous aimais tant, je ne pouvais vous le dire et maintenant tu es mort, il y a un jour, un mois, un an, je ne sais plus. Le temps n’existe plus et je ne pourrais plus te parler, si ce n’est qu’en parlant à moi-même. Rien ne sert de vous parler, tout est mort tout sera tu à jamais.


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15 juin 2013

Histoire de tutu

chris hays / creative commons

Jules Égym

Les protagonistes : - Tu, jeune chinois de 25 ans, non dénué de charme, étudiant en français, originaire de Tuenmun, à Hong Kong. - Yvonne, 49 ans, ancienne danseuse de ballet, originaire de Tulle. Lieu : Paris, devant la vitrine d’une boutique Repetto.

E

n extase devant le même tutu, leurs ­regards se croisèrent furtivement, le temps pour Tu de constater que Yvonne, même si elle n’était plus toute jeune, avait une jolie silhouette, de longues jambes supportant un corps gracile, et un visage qui, s’il ne ressemblait plus à celui de la publicité Lolita Lampchika, n’accusait pas trop le poids des ans. Il se décida à engager la conversation en pointant son index sur le merveilleux tutu en tulle de soie.

— Ce tutu est voué à une danseuse étoile de grande renommée ! — Pourquoi dites-vous ça ? Je suis une ancienne petite danseuse de balai à l’opéra de Tulle, et je me serai bien vu porter ce tutu. J’ai même envisagé un instant de l’essayer, voyez-vous... — Vous devriez, chère madame, il vous irait à ravir ! — Vous me tentez ! — Moi, c’est Tu, et vous ? — Yvonne, pour vous servir. — Vous vous sentiriez rajeunir en tutu ? — Mais oui, cher Tu, je l’avoue. Yvonne se décida soudain, et voulut pénétrer dans la boutique.

En vain, à 12 h 45, les affables vendeuses se restauraient – chichement, d’ailleurs le tutu taille XL reste à inventer –, obligeant les ballerines de passage à se balader jusqu’à 14 heures. Mais notre Tu avait de la ressource. — À défaut d’opéra, que diriez-vous d’un apéro ? Yvonne se défendit mollement, le tutu objet de ses rêves s’effaçait rapidement de son esprit, remplacé par un simple Tu. Nul ne sait si Yvonne essaya finalement le tutu, mais ce soir là, son simple chemisier ne représenta pas un obstacle majeur pour les doigts mal assurés de Tu. Ils dansèrent moult entrechats un bonne partie de la nuit, et s’ils ne conçurent point de petits rats, le minou de Yvonne fut quand même de la partie. Comme quoi, si le tutu ne mène pas à tout, il mène à Tu, et un Tu vaut mieux que deux tu l’auras.

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Variation en tu et vous majeurs

Patrick le divenah

Patrick Le Divenah

Bonjour, vous ! Salut, tu ! Je vous vois : tu la vouvoies, elle te tutoie. Mais elle me voit et louvoie. Vous ne vous vouvoyez pas quand vous vous voyez. Sans toi, nous sommes à tu et à toi. Es-tu têtu ! Êtes-vous têtvous ! Tu te prends au je, tu l’avoues ! Je serais vous, je me serais tu. Je vois que vous vous vouvoyez mais je l’ai tu, voyons ! Si tu la vouvoies c’est que le vous t’émeut, si je te tutoie c’est que le tu me meut. Je sais que sous la voussure son tuteur voûté la voussoie, ça va de soi. Mais en tutu dans la tuture il la tutoie, ça c’est sûr. Oui, mais avoue que son père te la voue. Et si je te tue, il me désavoue. Je suis abattu, déjà. 10


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15 juin 2013

Chère Madame, Angélique Condominas

C

e que je sais du monde s’arrêtera si bientôt qu’il faudrait nous incliner, madame, devant nos finitudes, pour ne pas périr revêches et glaciales devant l’automne de nos défauts. Chère Madame, Que vous est-il arrivé pour que vous perdissiez à ce point l’angle aigu, celui des petites fenêtres ? Que pensez-vous du regard, chère madame ?

Oui, c’est bien aussi, écrit dans cet ordre. Chère Madame, Tes affronts me font fête, et vous en rougiriez si trouviez dans prochaine le regard aux mains pâles, les phalanges de biches, les ongles de velours, et la douce certitude de quelque miroir têtu où vous refléter. Mais indifférence courroucée. Et votre offense m’oblige.

Vous seriez joliette en tenue d’escampette. À nos deux nudités, il y aurait si ténu…

Je partirai, soyez-en sûre, vos dents de lait en collier à mon cou et vos regards dans mon ventre d’envies. Je partirai sur des lyres reconquérir Ulysse, bravant Mistral, Tramontane et terminus en gare de Sète. Je partirai de vos machines.

Je penserais valeur, vous panseriez mes plaies. Vous seriez à mes soins, et moi de reproches.

Je partirai de vos fenêtres. Et alors vous vous souviendrez que vous me caressiez du clou

Ô, madame, si justice des hommes, laissez-moi être pomme. Croquons-nous, vouleztu, croquons-nous dans les yeux.

de vos claviers sans même me toucher à travers toile. Et ma peau te manquera, madame, ma peau te manquera comme soie d’exil enviée, approchée du reproche et perdue de vue dans la perspective idéale. Que penses-tu du regard, chère Madame ? Je ne sais de la langue que ce que l’école m’a donné. Et si je prenais la vôtre, m’en feriezvous l’offrande aux maîtrises des grands rôles ? Oh mais je vous juste des doigts sur paupières mi-closes. Dessiner n’est pas jouer. Ma langue n’est pas morte, madame, mes lapsus m’ho­ norent et vos intransigeances ont le goût du couteau. Que pensez-vous du regard, Madame ?

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Caroline Rimet Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 60

david Shankbone / Wikimedia commons

Laisse-moi vous le dire : tu peux me tutoyer si vous voulez ! Marc-Albert Levin

M

elvin van Peebles était au Festival de Cannes [en 2000], avec un film intitulé Le Conte du ventre plein. Je suis tombé sur son image par hasard, en pleine nuit, en zappant, dans « Des mots de minuit », une émission dans laquelle sa franchise et son « franchais » faisaient merveille. Le présentateur, après avoir indiqué que Melvin était né en 1932, a évoqué ses mille professions : chanteur, conducteur de tram, collaborateur à la revue Hara-Kiri… Et il lui a demandé : « Je vois que vous vous dites aussi astronome ? Que voulez-vous dire par là ? » Melvin lui a expliqué que dans l’armée, il avait été copilote, et que lorsque les systèmes électriques étaient en panne, ce qui était souvent le cas, il avait orienté l’équipage d’après les étoiles. Vous pouvez imaginer la stupéfaction de son inter­v iewer quand Melvin lui a dit : « Tu peux me tutoyer… » Cet intello bien pensant, au demeurant charmant, a répondu : « D’accord, puisque vous insistez. » Il a enchaîné en disant : « Vous êtes sur cette crête où tes personnages sont à la fois de purs salauds ou des gens tout à fait normaux. » Melvin a eu cette réponse magnifique : « Mes histoires, you know, c’est un peu comme les tests de Rorschach. » Et il a ajouté dans son français unique : « Il y a tant de mal dans le plus bon de nous et tant de bon dans le plus mal de nous ! C’est tout bonnement la vie !... Je prends l’avion pour aller à New York comme je prends le RER pour aller à Joinville… Mais pour moi, quand on comprend la langue, les gens sont tout à fait pareils. »

Le présentateur lui a dit encore : « Vous avez aussi adapté La Reine des pommes de Chester Himes, un pote à toi… » Melvin a alors raconté comment, après un rendez-vous pris par téléphone, Chester avait été surpris de découvrir que Melvin, lui aussi, était noir. Après s’être copieusement emmêlé les crayons en concoctant un hardi mélange de tu et de vous, le présentateur des « Mots de minuit » a mentionné que Melvin van Peebles avait aussi écrit Bold Money, «… un best seller pour permettre aux Noirs de gagner beaucoup d’argent. » Melvin l’a gentiment corrigé en disant : « Pas seulement aux Noirs. » Interrogé sur la différence entre les États-Unis et la France, Melvin a dit ce qu’il avait beaucoup apprécié chez les producteurs français de son film : « Ils m’ont laissé libre de prendre toutes les décisions. » À propos de la DV (Digital vidéo) il a précisé : « Il y a les deux bouts du bâton, tu sais. » Je suppose qu’il voulait dire : il y a deux facettes à cette pièce, un revers à cette médaille, du pour et du contre… Mais pour conclure, il a ajouté : « Je suis un fan du DVD parce que c’est un procédé qui permet de faire un film sans dépenser trop d’argent. » La dernière fois que j’ai vu Melvin van Peebles, il y a un peu moins d’un an, il habitait dans une de ces rues qui montent du boulevard Rochechouart vers la Butte Montmartre. Laisse-moi vous le dire : c’est un New-Yorkais parisien comme je les aime bien !

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15 juin 2013

Melvin Van Peebles, 2008.

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La Gazette de la Lucarne n° 60 - 15 juin 2013  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris

La Gazette de la Lucarne n° 60 - 15 juin 2013  

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