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La gazette de la

lucarne

15 juillet 2013 2 €

n  61 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lalucarnedesecrivains.wordpress.com

Chaque année c’est pareil… l’angoisse monte autant que la température sur le thermomètre (ça dépend de là où on se trouve !) L’été arrivé et c’est l’heure de faire sa valise… la galère… Je ne sais pas si pour vous c’est pareil, mais c’est toujours très compliqué. En général, je fais une liste de ce que je dois apporter, histoire d’être un peu organisée, et, je me retrouve la veille du départ suppliant la bonne fée de m’aider, car j’aimerais bien aller me coucher, il est plus de minuit, je suis transpirante et ma valise ne ferme pas. Je me lève dans quatre heures… Angoisse, vais pas me réveiller, je vais rater mon train, j’ai mal au dos, la valise est trop lourde et je me dis « J’en ai trop pris, mais que retirer ? » Je me relève, vérifie la trousse de secours, de toilettes… les cadenas. Ça y est la valise est bouclée, et moi en nage… Zut, ils sont où les billets ? Bon, plus sérieusement… la valise, thème de la gazette estivale, vous aura bien inspirés et chacun a mis sa sensibilité, ce qui nous vaut des textes très différents qui reflètent la richesse qu’il y a en tout un chacun. J’espère que nous aurons l’occasion de tous nous rencontrer en chair et en os quand nous aurons posé nos valises début septembre. Annabelle

Agnès Féline

Heureux qui, comme un pauvre, a fait un beau voyage

H

eureux qui, comme un pauvre, n’a pas de valise… Nos valises, ­ vides d’Essentiel, sont bien lour­ des à trimbaler… Je te d ­ éteste, paquet-boulet qui me freine dans mes élans et me prive de la vraie Liberté... Celle de marcher tou­ jours vers l’avant, avec mon kit de « survie pour le bonheur » au fond d’un petit sac à dos : une bougie pour la flamme, la cha­ leur et la lumière, un carnet et un crayon pour attraper, fugaces, des émotions, des parfums de fleurs et des mots doux, un appa­ reil photo pour surprendre des sourires et immortaliser des ­regards, un livre pour rêver et rejoindre l’Autre. Je t’aime, légè­ reté de la vie. Pardon de t’alourdir bien souvent. Je te chéris, divine nature. Pardon d’être si peu en communion avec toi. Je vous

Simon Bonaventure / creative commons

Éditorial

r­ echerche, visages amis. Pardon de ne pas toujours vous recon­ naître. La vie passe si vite. Nous sommes venus sans valises sur cette terre, et nous repartirons de même. Nous sommes venus nus, et nous repartirons guère plus vêtus. Nous sommes ­venus pauvres et j’espère repartir riche. Riche d’amour, de joie, d’échanges, de rencontres, de rires. Et tout ça ne s’enferme pas dans un bagage. Tout ça se sème sur la voie publique, se transmet dans une main serrée, se glisse dans un baiser donné, se pose sur une joue tendue, se donne dans une larme séchée. Il faut parfois du courage pour avancer sur nos chemins de vies avec la confiance pour unique bagage. Mais c’est, sans doute, la seule voie pour apprivoiser la terre et entrevoir le ciel.


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15 juillet 2013

Le mot-valise

Marc Albert-Levin

J’

Larry Fink

ai d’abord cru qu’un mot-valise, c’était par exemple, marabout, bout de ficelle, selle de cheval, Valde-Marne. Mais je me trompais.

Castalia Foundation, Milbrook, New York, 1967.

Brigitte, ancien professeur de français en Nouvelle-Calédonie, m’a appris le 2 juillet 2013, que cela s’appelle un dorica castra deux mots latins voulant dire « camp dorien », pris comme exemple de deux termes dont l’un finit par une syllabe répétée au début du deuxième. Un mot-valise, ce n’est pas cela. C’est un mot hybride forgé en agglutinant deux termes fon­ cièrement différents. Comme par exemple une valbalise, une valise qui vous servirait de ­ balise, un objet aussi difficile à définir en franglais qu’en frenglish. J’ai toujours aimé les motsvalises, ou les phrases à tiroirs d’où jaillissent parfois, comme les diablotins d’une boîte à res­ sorts, des idées inattendues. Je voudrais vous parler aujour­ d’hui d’une valise bien concrète que ma sœur aînée Danielle, qui n’est plus de ce monde, (on pourrait dire qu’elle s’est fait la malle) m’avait ­offerte au début des ­années 1960, à mon retour de Côte d’Ivoire. C’est une ­valise en vraie peau de crocodile.

Est-ce parce que personne n’a jamais vu pleurer de crocodile qu’on appelle les fausses larmes « des larmes de crocodile » ? En tout cas, le cuir de cette valise, par je ne sais quel mystère de la maroquinerie, n’est pas vert sombre comme les écailles d’un crocodile vivant dans les étangs de Floride, mais d’un beau brun rouge soutenu. Combien de crocodiles a-t-il fallu tuer pour faire ma valise ? Fait étonnant, cette valise, quoique parfaitement rectan­ gulaire, n’a pour fermoir que deux bouts de fil de fer recour­ bés. Quoi qu’il en soit, c’est en elle qu’ont dormi les photos de Larry Fink, ramenées d’un deuxième voyage à New York en 1967. Faire l’inventaire de ce que cette valise recèle encore, cinquante ans après qu’elle m’ait été offerte, est une tâche qui pourrait prendre plu­ sieurs années. Heureusement à l’heure où je vous écris, je ne l’ai pas sous les yeux, je ne risque donc pas de me perdre dans les méandres des trop nombreux souvenirs qu’elle recèle. Par exemple, une photo du poète américain Allen Ginsberg (19261997) en compagnie de Timothy Leary (1920-1996), par un a­ rtiste de grand talent du nom de Larry Fink. Timothy Leary était un psychologue enseignant à Harvard, renvoyé pour avoir prê­ ché à ses élèves l’usage du LSD. Il comparait cette expérience à ce qu’il avait lu dans Le Livre des Morts tibétain. Larry avait photographié Allen and Tim, ­devant des projections d’images psychédéliques à l’East Village ­ Theater, dans le Lower East 2

Side à New York où j’habitais à l’époque. À la sortie du théâtre, des militants anti-drogue nous avaient distribué des petits tracts d’un guru ­indien appelé Meher Baba, disant qu’il ne fal­ lait pas confondre l’extase chimi­ quement induite avec celle que pouvait procurer la méditation. Toujours grâce au hasard qui n’existe pas, il y a seulement quelques mois, j’ai rencontré l’auteur des images projetées devant lesquelles avait été photographiés Allen et Tim, deux grandes vedettes de la contre-culture américaine de l’époque. Il s’appelle Steve Ashton, et je l’ai retrouvé au cinéma des Cinéastes, près de la place Clichy, dans un festival de films sur l’écologie. J’en ai profité pour rouvrir la valise en crocodile et re-photographier ces anciennes images que je lui ai envoyées par e-mail. Il m’a ­appris qu’il avait vécu un certain temps à la Castalia Foundation, à Milbrook, Upstate New York. C’était une maison dont la f­açade était curieu­ sement peinte d’une tête à laquelle je trouvais des airs de clown. Et j’y avais fait, par une nuit agitée de 1967, une visite difficile à oublier. C’est à la Castalia Foundation que Timothy Leary avait fondé sa L.S.D. League for Spiritual Discovery (Ligue pour la Découverte Spirituelle). Avant même que le LSD, substance hallucinogène et psychotrope dérivée de l’ergot de seigle ne devienne en 1966, une drogue illégale, Leary avait forgé le slo­ gan Tune in, Turn on and Drop out (que l’on pourrait librement


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15 juillet 2013

SOMMAIRE Page 1 

Édito d’Annabelle

Texte, A. Féline

Page 2-3 

Le mot valise, M. Albert-Levin

Poèsie, C. Christel

Page 4-5 

La Valise, I. Macor-Filarska

Elody, E. Oberlé

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traduire par : « Branche-toi sur l’intérieur, Défonce-toi et Laisse tomber le reste »). Ce mot d’ordre, ou plutôt cette incitation au désordre, exerça ­ sur toute une génération une influence jugée très néfaste ­ par ceux qui ­voulaient e­ nvoyer les jeunes gens faire la guerre au Vietnam. Mais ceci est une autre histoire.  M. Albert-Levin

Appel à textes « On ne meurt d’amour qu’au cinéma » (Jacques Demy). Au cinéma, seulement ? Si ce thème vous inspire, envoyez votre texte à Armel Louis, à l’adresse : lalucarnedesecrivains@gmail.com

avant le 5 septembre, pour une parution dans La gazette de la lucarne du 15 septembre 2013. Bon été ! Armel Louis

Larry Fink

Allen Ginsberg et Timothy Leary,1967

La valise de Rimbaud, B. Testa

Ce que sera ma vie, Annabelle

Page 7

Camille Christel

La valise derrière le comptoir,

Une valise, un endroit si petit où nos décisions s’entassent pliées soigneusement ou jetées pêle-mêle violemment selon nos humeurs et nos ambitions. Une valise porteuse de nos interrogations où patientent et s’impatientent nos espoirs vers un avenir noir, ou de merveilleuses tentations. Une valise pour accompagner nos envies, vêtir de mille attraits notre destin, ou le déguiser de nos mains. Une valise serrée contre notre chair pour se protéger de la fraîcheur ou garder de nos passions la chaleur.

B. Gasco

Page 8 mon été en osier,

F. Schmitt

Page 9 Surnaturel émotionnel  éternel universel,

S. Mostrel

Page 10 Poésie,  L. Dugas-Fermon Page 11 Mais de quelle valise parle-t-on ?

C. Klein

Page 12 Quelque part, ailleurs…, F. Momal

Une valise renfermant nos sentiments, nos moments de vie, étonnant ! une fin ou un commencement ! 3

Page 8, 9 Des sacs, des sacs…, M. Bérard


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15 juillet 2013

Dans ma valise Isabelle Macor-Filarska

M

a valise sera légère et je te le dis tout net, toi, je ne t’emporterai pas. Tu es bien trop lourd. Et toi non plus, trop lourd aussi. Non, je n’emporterai pas non plus de livres, trop lourds également, j’emporterai une pensée, essentielle à mon âge, la pensée du carpe diem. J’emporterai le sourire de la gitane au coin de la rue, celle à qui je rends visite chaque jour pour faire un brin de causette, celle qui me salue comme sa bonne copine et elle l’est devenue. Elle est venue de loin, elle ne possède rien mais elle a un sourire pour ceux qui fraternisent, qui voient bien qu’elle existe et qu’elle en a le droit. J’emporterai Le fou de Leila, Majnûn Leïla, et je me chanterai ces vers : Ce n’est pas pour son enveloppe extérieure que je l’aime Elle est comme la coupe que je tiens dans laquelle je bois le vin Je suis amoureux du vin de la coupe à laquelle je m’abreuve Or toi, tu ne vois que la coupe et oublies de goûter le vin…

h.koppdelaney / creative commons

Je rêverai dans le désert, dans les bois, la nature, près des rivières, au bord des mers. Sans fardeau d’aucune sorte. Le chant et la flûte seuls accompagneront mon voyage, ils seront ma seule ivresse, ivresse d’infini, ivresse d’éter­ nité. Grâce et dénue­ ment. Dépouillement, vivre léger, c’est si facile. C’est délicieux. On a besoin de si peu… d’attention à l’espace, à la terre que j’éprouve sous mes pieds, au ciel qui est partout, aux

é­léments simples, l’eau, le feu, l’air. La valise peut être l­égère, tout est donné en chemin : le vin, le pain, le sel. Les fruits, tu les cueilleras aux arbres, le vin, tu le boiras à la coupe que te ten­ dra l’étranger et tu le dégusteras sans te laisser aveugler par la coupe. Les étoiles guideront tes pas et t’offriront le plus beau des spectacles dans les nuits silencieuses, faisant pleuvoir la lumière du ciel. Ne prendre dans la valise que ce que l’on peut partager, dépenser. Ainsi le chant du poète, et la flûte, le ruissellement de lumière auquel on s’abreuve dans l’épaisseur obscure des vies communes. Dans ma valise, il y aura le vent qui me soufflera une chanson d’amour, et cela suf­ fira. Quand j’ouvrirai la valise à l’escale, le vent s’échappera et répandra son chant sur toutes choses. Alors nous serons comblés des dons de la vie. Ma valise sera de plus en plus légère à mesure que j’avancerai. Plus elle sera légère et plus je serai riche de joie et d’amour. Pour les dis­ perser au vent. Ce que j’aurai dans ma valise est le bien le plus précieux, un rien qui est tout. Des paysages intérieurs, des rémi­ niscences d’instants, de vies vécus ou pres­ sentis, des souvenirs qui ne pèsent pas. Et des rêves. Des rêves d’ailleurs, mais ailleurs c’est maintenant, tan­ dis que je marche avec une valise vraie ou imaginaire. J’emporte donc avec moi un tableau rêvé où le poète en son jar­ din dort sous un arbre opulent, un arbre de vie aux hautes frondai­ sons, dans une lumière jaune d’or ou jaune soufre très douce ­t raversée ­d’oiseaux de toutes les couleurs.

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Elody Elodie Oberlé

Et celui-là seul est grand qui transforme la voix du vent en un chant rendu plus doux par son propre amour. Emplissons la coupe l’un de l’autre, sans boire à la même coupe. Car le chêne et le cyprès ne croissent pas dans l’ombre l’un de l’autre. L’amour ne possède ni ne veut être possédé. L’amour suffit à l’amour. L’amour... comme gerbes de blé, il t’emporte. Te bat afin de te mettre à nu. Te broie jusqu’à la blancheur. Te pétrit jusqu’à ce que tu sois souple. Puis te livre au feu, afin que tu deviennes pain, merveille du festin. Tu connaîtras alors tous les secrets de ton cœur et tu vivras au cœur de la vie, dans la joie et l’amour, t’étant dépouillé de tes bagages, de tes entraves. Et je ferai de même. J’ôterai tout ce qui m’alour­ dit : pensées nocives, personnes importunes, désirs inutiles. C’est pourquoi j’ai entrepris le voyage. Avec dans ma valise, pour tout bagage, ce qui ne pèse rien et qui est tout. À la fin du chemin, lasse et heureuse du voyage, j’entends ce vers qui m’enchante : N’être plus qu’un ruisseau coulant qui chante sa mélodie la nuit. Ce que j’emporte dans ma valise, je vous le donne à l’arrivée ou au départ.

patrick le divenah

À ses côtés les êtres se réjouissent dans une innocence toute fictive qu’il nous plaît d’appeler innocence ou joie d’être. Qu’emporterai-je encore ? Eh bien, voyons, la chanson de Khalil Gibran que j’aime tant et que tu me chantais autrefois de ta voix rauque dans une langue rugueuse et mélodieuse, d’une sensualité que n’ont pas les langues trop bien élevées, dont la mienne, cette chanson dont quelques phrases berceront la suite de mon voyage :

L

ourde, elle roule ; ouf ! D’un noir imposant, se donnant des airs importants, elle vous menace de disparaître si vous n’êtes pas collée à tout son être… Gardienne du nécessaire, elle devient maison de votre corps et surtout de votre âme quand sur la terre vous n’avez pas encore trouvé votre toit… Alors elle profite de la situation pour faire le tour du monde. Quel bonheur de sentir décoller l’avion !… Repos bien mérité pour ses roulettes qui s’évertuent à ne pas supporter plus de 30 kg. Quelle injustice ce régime stricte ! Pour quelques heures dans le ciel, se contenter d’avaler l’essentiel… La gourmandise étant interdite, les souvenirs se contenteront d’être photo­ graphiques. Tous ces voyages, toutes ces ren­ contres… Riche de découvertes et de liens hu­ mains, elle se jure de garder la ligne aussi longtemps que lui sera refusée la première classe. Et elle s’en fiche car à 100 % elle dévore la vie… nullement pressée de retrouver Paris ! 5


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La valise de Rimbaud

15 juillet 2013

Bruno Testa

Remi Wafflart

S’

il y a un « voyageur sans bagage » dans la littérature, c’est bien Rimbaud. Très tôt il annonce la couleur dans « Ma Bohême » : le paletot sera idéal, les poches crevées, la culotte trouée. Car il faut des trous pour laisser ren­ trer le monde en soi : ne serait-ce que pour contempler la Grande-Ourse, entendre les étoiles, sentir les gouttes de rosée sur son front. Plus tard, le régime se fait plus ascétique encore. Plus de tartines de beurre, plus de jambon tiède, plus de chope de bière mousseuse comme au temps du Cabaret Vert. Rimbaud erre les der­ nières années de sa vie dans les déserts. Habillé comme les indigènes, d’une frugalité rare, se fon­ dant dans le paysage. Si bien que de Rimbaud, l’homme, il ne reste presque rien aujourd’hui. Le musée Rimbaud de Charleville en sait quelque chose qui possède

très peu d’objets de l’enfant du pays. On trouve le madras porté à son ­retour d’Afrique, des cartes géographiques, des petits flacons pour les parfums. On trouve les cou­ verts utilisés en Afrique, encore qu’on imagine volontiers Rimbaud manger avec ses mains. Une montre, encore que Rimbaud, comme les vieux routiers du désert, devait se repérer au soleil. Et puis, de même que d’un papillon il reste parfois le cocon du temps où il était encore chenille, du « voyageur sans bagage » il reste une… valise.

Ce que sera ma vie

Q

u’emporterait-il s’il devait partir ? Son bagage estil léger, ou au contraire lourd du vide de son cœur, conséquence de son sentiment d’abandon ? Son bagage est rempli de ­regrets mais a-t-il des remords d’avoir laissé filer sa belle qui s’est fait la malle en ayant ramassé ses cliques et ses claques ; il se retrouve ballot. Il en a des tics et des tocs. Il l’a laissé filer, étoile qu’elle était ­ illuminant ses nuits. Des claques, il aurait dû s’en mettre, mais à ne pas dormir et à la pleurer, il a des valises sous les yeux.

Il ferait bien de faire son sac lui aussi, d’aller se changer les idées avant de devenir trop ronchon. Baluchon rempli du barda qu’il a sous sa casquette, il rouspète. Il devrait les poser ses valises, prendre le train de la vie, ainsi plus diploma­ tique serait sa valise. Ou alors prendre l’avion avec juste une valise cabine, pas de problème d’enregistrement. Si cette his­ toire s’était passée il y a vingt ans, il aurait pris la route et peut-être qu’il aurait rencon­ tré la camionnette de la valise RTL ! Jackpot, du fric à gogo à placer dans une petite mallette 6

Annabelle et aller danser dans les guin­ guettes avec des minettes. Oui, que prendre ou ne pas prendre dans cette valise pour enfin sentir son cœur battre et l’air enfin remplir ses pou­ mons ? Vivre, respirer, sans rien ­attendre, juste vivre ce qui doit être vécu. Quand on n’attend rien, on ne peut qu’être agréable­ ment surpris. Alors il pense avec cette valise  : «  Je visualise ce que sera ma vie, je verbalise, je voca­ lise, je spiritualise, je spatialise, je théâtralise, je scandalise... et avec les vacances qui approchent, je tropicalise. » C’est décidé, cette année je partirai léger !


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15 juillet 2013

La valise derrière le comptoir

C’

était pendant l’Occupation à Paris… « Patron, est-ce que vous pouvez me garder cette valise jusqu’à demain matin ? »… Le type avait pris un petit rouge à ­ trente centimes, il en laissait la moitié, même pas de pourboire puisque c’était le patron qui le ser­ vait. Personne ne le connaissait, il ne ressemblait à rien de particulier, ni représentant, trop pauvre, ni ouvrier, un chapeau pas de casquette, ni employé, un grand pardessus qui donnait chaud. Il traînait une valise marron avec des étiquettes presqu’effa­ cées, en allemand, ou en polonais, quelque chose d’approchant. Il avait l’air pas tranquille. Barbe dure, grand nez, chemise boutonnée sans cravate, un cache-col tricoté. Du violet, celui qui indispose. D’habitude, le patron renvoyait ce genre de pro­ blème vers « la Direction », c’est-à-dire la ­patronne, mais elle était allée payer la rue d’Uzès et le voilà seul devant la sinistre gueule du quidam, sa pauvre supplication… « Mettez-là ici, dans le comptoir… » Lâcheté de timide, compassion du fond des âges, respect humain, des trucs idiots… Le comptoir, ce lieu sacré où les clients ne p ­ énètrent jamais, sous aucun prétexte sauf qu’alors c’est la tournée géné­ rale. Il s’était comme enfui, le gros Bébert qui tra­ vaillait à « La Fraisette » avait dit : « Ma parole, il a les bourres aux fesses ! » Nous regardions cette valise avec Moumoune, le chat et Fly, notre chienne spécialisée dans l’extermination des rongeurs. Moumoune n’était là que par solidarité depuis qu’il avait entendu la patronne engueuler le patron quand elle était arri­ vée. Fly humait la chose brune, dressée sur ses pattes jusqu’à la poignée enficelée. Elle ne voulait plus quitter tant d’odeurs et de parfums, tant de secrets, de dangers, peut-être. Comment son propriétaire a-t-il traversé Paris avec pareil engin, est-il descendu de sa sou­ pente, fait tous les bistrots de la rue où il a été jeté ? Et les contrôles, et les regards, et les salo­ pards ? Demain matin, c’est loin, demain matin…

Si on la regardait un peu mieux cette valise. Le plus inquiétant, son énormité, son âge aussi, d’avant guerre mais laquelle, sa bedonnance et cette grosse ficelle jusqu’à la poignée… Si on la humait, sauf que personne ne se dévoue, notre ratier l’a fait pour nous. Si on la bougeait, si on la mettait dehors, carrément. Pas facile de dormir avec ça et pourtant il va bien falloir aller se coucher. Un type de la « Défense passive » tape au carreau, on éteint, la lampe électrique fait apparaître, ­lumière rasante, de curieuses déforma­ tions… Un bras ? Une cuisse ? Un crâne ? T’es sûr que rien ne suinte ? Pas une tâche ? Demain, peutêtre une flaque… Et si c’est un reste de Boche ? Je n’ai pas pu dormir. L’histoire de la flaque, je suis redescendu avec la lampe, le chien ronflait, rien, aucune trace. La valise était toujours là et me regardait, elle se sentait enfin bien, tranquille, enfin chez elle… Elle avait trouvé son coin. Je suis remonté, j’avais école. L’inconnu à la valise est venu la chercher très tôt, mon père lui a offert un « mélé-cass » avec son café, du rhum et du cassis… Mes parents étaient contents. Le type, il l’a traînée jusqu’à la Libération sa ­valise ? Et son pardessus ? Et son cache-col ? Il a quitté la France par l’Espagne ou Petiot ? Il a vu les Américains à Paris ? Il a eu du chewing-gum ? Des bas de soie ? Et les bals, les filles dans la nuit d’été… Un été, un vrai, cette chose nouvelle, depuis le temps ! Ce temps des hommes encore plus pourris que d’habitude. 7

h.koppdelaney / creative commons

Bernard Gasco


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15 juillet 2013

L’été en osier

Tambako the Jaguar r / creative commons

Fabienne Schmitt

J’avais préparé ma valise Pour un voyage sur tes pas Loin de la foule et des rues grises Tu sais, avec le cœur qui bat

Le gâteau de tante Amélie Qu’elle avait cuisiné la veille Tu sais, celui avec des fruits Décoré avec des groseilles

J’avais refermé les volets Et les portes à double tour Sur les temps lourds, sur les jours laids Comme si je partais pour toujours

Puis je suis partie à la gare La terre aurait bien pu trembler J’avais si peu d’être en retard Que je me serais envolée

C’était une petite valise En osier car c’était l’été Un matin de douceur exquise Aux premières heures de la journée

Il n’y avait plus aucune âme Ni aucun être sur la terre Seuls mes pas sur le macadam Et la douceur de juin dans l’air

Dedans j’y avais mis un livre La nappe blanche et du vin fin Mon bonheur et ma joie de vivre Du jambon cru et du bon pain

Nous avons déjeuné sur l’herbe Tu sais, aux pieds du vieux moulin Et là j’ai perdu tout mon verbe Lorsque tu as frôlé ma main Que la torpeur est délicieuse La peur, la joie, tout à la fois Quand les jeunesses amoureuses Vont vivre leurs premiers émois Les cheveux blonds, les blés dorés Et les étreintes maladroites Restent rangées dans mon grenier Sur l’étagère du fond, à droite Et là, posée sur le bahut Tu sais, la petite valise Tes lettres tant lues et relues Qui ce soir encore me grisent Je suis prête, si tu veux repartir Demain le mois de juin revient Ah…Tu ne vas pas revenir ? C’est vrai qu’il fait frais ce matin…

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Surnaturel

émotionnel

éternel

weisserstier / creative commons

universel Sarah Mostrel

D

ans ma valise, il y a un jardin, ça vous paraît bizarre ? Mais non, ainsi ce fut à l’origine. Avant la tristesse, les douleurs, les incompréhensions. Avant la souffrance, les karmas et les fatalités. Avant l’inconscience, les meurtres, les guerres, les agressions, les viols, les abus, les catastrophes. L’herbe poussait dans l’espace et les fleurs, germes de vie courante, prospéraient tout par­ tout. On jouissait des plaisirs terrestres comme spirituels, c’était, oui, un paradis. Adam et Ève avançaient à deux, partageaient un regard, une complicité, assemblaient leurs solitudes. Ce n’est pas pour rien qu’ils étaient homme et femme. Dans la lucidité de l’absolu, ils accédaient aux différents mondes, aux multiples dimensions, au repos du 7e jour. Et personne ne naissait avec la tristesse, dans la lourde tâche de réparer le fond de l’être – responsable dans une vie antérieure, comment savoir ? Dans ma valise, il y a la terre, mais aussi le ciel. Pour l’hédoniste ou le déconnecté du réel, selon la loi, quelque morale ou par ascétisme – ban­ nissant désir, manque, besoin – la lumière a des brillances d’éternel. C’est pour ça que j’ai pris une malle transparente, on y voit les pousses accéder au firmament, l’épanouissement des roses, l’har­ monie. On y ressent des sensations intimes, la route des délices. La félicité doit être heureuse ! Le soleil brille dans mon Éden, c’est la douceur qui illumine, la joie et la caresse, l’espoir et l’envie. Ferveur des hommes et des femmes en soif de beauté, des êtres vifs… et vivants. Désir des monts et des merveilles, pétillement de l’existence, moult et unique source de bonheur.

Sans jaillissement, le monde serait vide, non ensemencé, sans descendance. Pourtant, ils sont tous là, s’agitant à tours de bras. Eux, ce pourrait être moi, lui, l’étranger, nous, vous, la multiplicité. Tous ceux qui se ressemblent et ne s’assemblent pas… Nous « est »… Nous, « ensemble », sont dans l’assertion désormais, ne comblant plus le vide. Extensible, mon bagage est peuplé de sourires et de lune, de soleils et d’ascensions, de décou­ vertes, de nouvelles cultures, de magie, de rimes et de rosée. À l’intérieur, le plus beau bijou, des rêves anciens, du silence plein de paroles, des lettres qui dansent et s’entre­mêlent à l’infini. Un merveilleux voyage…

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15 juillet 2013


15 juillet 2013

Laurence Dugas-Fermon

no 61

Laurence Dugas-Fermon Un à un, j’accroche les petits morceaux de vie que je couds ensemble, comme un immense patchwork fait d’une multitude d’événements que je mets dans ma valise. Je n’en peux plus d’attendre. J’ai vingt ans, j’ai trente ans, cinquante ans, quatre-vingt-dix ans. Dans une maison de retraite, je suis assise face à la fenêtre, dehors, un cèdre du Liban. J’ai cent ans. J’ai mille ans. La vie est passée si rapidement. Ma couverture faite de petits morceaux de tissus assemblés me chauffe les jambes. Quand mes enfants viendront-ils me voir ? J’ai cinq mille ans. J’ai rassemblé tant de souvenirs, tant d’images. Je n’ai pas d’âge. J’observe silencieusement le cèdre du Liban, le vent joue dans ses branches. Il est colossal, majestueux. Depuis combien de temps est-il là ? Les gens changent autour de moi. Certains disparaissent. D’autres naissent. Les paysages se transforment aussi. J’ai trois mille ans. Je me souviens de tout. J’ai attendu tellement, tellement longtemps, j’ai espéré tant et tant. Je me souviens de tout, et pourtant, à cet instant, face à la fenêtre, je viens de naître, je n’ai plus d’âge, je suis là, derrière mes yeux, vierge, je goûte le paysage, je sens le vent, je regarde le présent. C’est l’attente qui réduit l’espace illimité. Derrière mes yeux, je suis ici et maintenant. Derrière mes yeux, j’ai quelques secondes, j’ai l’éternité. Derrière mes yeux, mon corps est juste un véhicule. Posée, sur ce fauteuil, dans une maison de retraite, avec ma couverture brodée d’histoires, ma valise pleine de souvenirs, j’ai l’infini de temps… Je suis ici et maintenant. Je n’existe plus. Je suis le cèdre du Liban, je suis le vent, je suis celle qui a vu, celle qui a vécu. Je suis l’éternité. J’ai mille ans, j’ai deux ans, j’ai dix-sept ans. Je suis vivante, pour un instant. Infiniment. Pour l’éternité. Je suis vivante et j’aime, j’aime, immensément… 10


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15 juillet 2013

Mais de quelle valise parle-t-on ? Colette Klein

Je viens de comprendre à quel point je suis ici étrangère en ce monde, parce que le mot ­valise ne suscite pas en moi l’image de cette boîte ­désormais à roulettes dans laquelle on déménage sa garderobe – les femmes surtout ! – pour le cas où il ferait froid, où il ferait beau, où il pleuvrait, pour le cas où l’on pourrait se baigner et bla et bla, bla-bla. Ne pas oublier les crèmes ­solaires, les crèmes à bronzer, les calmantes, le gel douche et tout le petit linge, les robes de nuit en dentelles et en satin, pour émoustiller les partenaires de rencontre. On ne sait jamais… Ne pas oublier les livres, c’est primordial. Il suffit d’aller à La Lucarne des Écrivains pour faire le plein. Des œuvres qui tuent l’ennui, qui cultivent, qui aident au sommeil… des traités qui permettent de se préparer à la révolution qui ne manquera pas de se produire à la rentrée, vu l’état dans lequel le monde patauge, c’est certain, ça va exploser… Il faut s’y préparer !

Et me voila dépitée, parce que le mot valise ne m’évoque rien de tout cela. Il m’évoque la guerre. Enfant, je me demandais ce que c’était un por­ teur de valise, ce qu’il avait de particulier. Et bien après, je me suis arrêtée éberluée devant la gare Saint-Lazare – non, je n’y étais pas venue avec l’autobus S et je ne vous raconterai pas l’his­ toire de cet homme au chapeau et de ce bouton. Éberluée, oui, effrayée par cet entassement de valises imaginé par Arman. Des valises com­ munes, comme celles en carton bouilli, grises ou brunes, qu’on voit dans les films, au bras de ceux qui montent dans les autobus – ce n’est pas non plus le S qui les emmenaient du Marais vers le Vel d’Hiv. Ces valises que l’on retrouvera plus tard, dans les camps, également entas­ sées, pêle-mêle, comme les corps emmêlés de ceux qui les avaient tenues à bout de bras…

Nick Harris1 / creative commons

L’

invitation d’Annabelle, une invitation au voyage ? Je viens de comprendre enfin pourquoi je pars toujours à regret, quelques jours, pas plus ! Pourquoi je suis toujours pressée de rentrer. Alors que j’aime les trains, passionnément.

Mais je ne veux pas vous ­gâcher ce temps de vacance. D’ailleurs, moi-même je pré­ pare ma valise, je me fais la malle ! Heureuse déjà à l’idée de vous retrouver en septembre, sans autres bagages que le goût des mots et celui de l’amitié.

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Annabelle Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 61

Quelque part, ailleurs…

J

e viens de débarquer à Houston, TX, lorsque, sou­ dain, j’aperçois dans le hall de l’aérogare mon premier Stetson fièrement porté par ce Texan. ParisHouston direct. Ce matin même je quittais la « Vieille Europe » pour être confronté dès ma sortie de l’avion à ce couvre-chef, symbole s’il en est du Nouveau Monde. Don’t mess with Texas m’enjoint en grosses lettres un panneau publicitaire, ce que je traduis par « Ne venez pas foutre la m… au Texas. » Deuxième couche de fierté décomplexée brut de fonderie. Je n’ai aucunement l’intention de participer à l’inflation de l’entropie texane : j’y viens pour travailler. De Houston à Austin, ma destina­ tion finale, il me faut prendre un vol intérieur. Houston-Austin : un saut de puce, un hop. C’est Bob qui m’attend à l’aéroport national d’Austin. Dans son dernier email, Bob m’a confirmé qu’une suite avait été réservée pour moi au Hawthorn Suite au sud de la ville. Bob est là pour me faciliter la décom­ pression entre Paris, vieille capi­ tale d’un vieux pays de la « Vieille Europe » et Austin, capitale admi­ nistrative située en plein centre du Texas, lui-même faisant partie des états américains du fuseau horaire Central Time. Je suis au centre du Nouveau Monde. Le choc du réel est brutal. Merci Bob d’être là. Le Texas est à l’intersection mou­ vante et instable de deux zones climatiques : la chaleur humide du Golfe du Mexique et les grands froids qui, venant du Nord cana­ dien, dévalent les plaines centrales. Ici, la température peut chuter

15 juillet 2013

François Momal

ou s’élever brusquement de vingt ­degrés au sein de la même journée selon l’issue du combat ­titanesque que se livrent au-dessus du Texas les masses d’air chaud et d’air froid. Aujourd’hui c’est un air chaud dense qui m’accueille.

de ma carte bleue. J’ai la suite 23 au rez-de-jardin. Bob m’aide à porter la grosse malle métallique ache­ tée il y a peu, à Paris. Avant de me quitter, Bob m’indique comment me rendre demain à mon lieu de travail.

Bob m’indique le comptoir d’un loueur de voitures où une jeune employée souriante s’enquiert de mon état de santé  : «  Hello Sir, how are you today ? » Merci, je vais bien aujourd’hui, juste un peu ­décontenancé par ce brusque chan­ gement de référentiel. Ce ­ matin, Aude me conduisait à Roissy au volant de notre voiture manuelle cinq vitesses et ce soir je vais rou­ ler dans une grosse automatique à Austin, TX Central Time. Excusez du peu. Bob m’invite à suivre sa voi­ ture jusqu’au Hawthorn Suite. C’est plein sud par rapport à l’aéroport national. Il suffit de prendre l’Interstate 35, I35 sur les cartes routières. Une Interstate c’est une autoroute qui, comme son nom l’indique, relie plusieurs états. Voilà, je suis dans une grosse automatique et je roule plein sud derrière la voiture de Bob sur la I35. Et là, brusquement, je suis un gamin ivre et heureux. Je ne suis plus à Paris, mais à Austin, TX sur cette autoroute Central Time. Seul dans cette voiture de location je savoure l’instant. Je goûte ce que voyager peut encore vouloir dire. Je viens de traverser un océan et je roule sur un nouveau continent. Et je crie « Austin, TX man ! » Je m’apos­ trophe, je me prends à témoin seul au volant de cette automatique : « Austin, TX man ! » Bientôt Bob quitte la I35 pour se garer presque aussitôt devant le Hawthorn Suite. Le check in est rapide : seule compte l’empreinte

Je dispose mes petites affaires là où il faut dans mon nouveau studio. J’ai besoin de ce petit rituel qui me donne l’illusion d’ordonner locale­ ment (très localement) le chaos. Je viens de traverser un océan, mais ma brosse à dents est disposée à sa juste place au-dessus du lavabo dans la salle de bains. Localement, mon petit rituel fait baisser l’entropie. Je sors pour faire quelques pas et très vite je me retrouve au bord de la piscine du Hawthorn Suite. Des spots muraux éclairent par en des­ sous une eau verte. Des ­vapeurs chaudes et fortement chlorées s’élèvent dans la nuit texane. Je suis au bord d’une piscine d’un motel lui-même situé le long d’une auto­ route sur laquelle roulent encore des camions à cette heure tardive. Des petits yeux m’observent du bord opposé de la piscine : toute une famille de ratons laveurs. Des raccoons. Au cœur d’un ­immense continent je contemple la nuit texane au travers de vapeurs vertes et chlorées. Je goûte ce nouvel écoulement d’un temps continental qui n’a rien à voir avec l’écoulement du temps parisien que j’ai laissé derrière moi. C’est un temps lent et plat qui fait que toutes les nuits chaudes se ressemblent. C’est un temps omnidirectionnel qui s’étale dans toutes les directions comme la voute céleste au-dessus de moi.

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Austin, TX Central Time. Quelque part, ailleurs…

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La Gazette de la Lucarne n° 61 - 15 juillet 2013  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris

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