{' '} {' '}
Limited time offer
SAVE % on your upgrade.

Page 1

La gazette de la

lucarne

15 février 2013 2 €

n  56 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lucarnedesecrivains.free.fr

Pourquoi le thème « L’homme et l’animal » ? Parce que j’avais déjà dans mes tiroirs (électroniques) trois bons textes, et que trois bons textes pour un numéro, ce n’est déjà pas si mal. L’activité de celui qui coordonne un numéro s’apparente à celle d’un éditeur puisqu’il s’agit de dire oui ou non devant un texte avec le risque, en cas de refus, de susciter des mécontents, voire de se faire des ennemis. Par crainte de me tromper, j’ai pris avis auprès d’Emmanuelle, notre maquettiste en chef, à propos d’un texte qui ne me paraissait « pas convaincant ». Je lui demandais si elle partageait mon avis sur le texte et, par ailleurs, si ma réponse n’était pas un peu trop abrupte. J’aime assez sa réponse : « Salut, effectivement, le texte est ennuyeux. La réponse est un peu raide, mais il est toujours difficile de trouver les mots justes qui permettent à quelqu’un de le faire progresser, sans le blesser. Quoi qu’il en soit, un auteur quel qu’il soit se sentira toujours blessé par une réponse négative… » Il est bien difficile d’éviter toute fâcherie, mais l’important est que le numéro soit de bonne tenue et je crois qu’il l’est. Il a même un peu dépassé mes espoirs.  Paul Desalmand

La parole

du rhinocéros

Hermann Schlegel / Wikimedia commons

Éditorial

al L'homme et l'anim

Ana Minski

L’

estomac s’agite depuis un petit moment et sa faim commence à irradier tout le corps. Il n’est plus temps de la paresse et de la ­rêverie. Bien que nostalgique de la photosynthèse, l’animal doit broyer une partie de l’extérieur. Les narines guettent l’odeur douceâtre qui plaît à la bouche et d’un pas lent et silencieux, il se rend jusqu’au lieu de l’apaisement. Il entend les termites s’agiter dans leurs galeries, les vers manger la terre, les bousiers les excréments. Il perçoit fugitivement l’odeur d’un cadavre que des vautours nettoient. Leurs ailes résonnent en froissements froids et leurs coups de becs rythment le crépuscule. Bientôt, l’odeur sucrée l’emporte sur tout le reste. Il s’arrête, lève la tête, tend la bouche, et d’un mouvement des mâchoires engloutit des rameaux d’acacias. Les bruits de sa mastication et de sa déglutition résonnent dans son corps, le goût du suc se répand et réchauffe son être. Le parfum chaud des herbes hautes et

le bruissement du vent n’existent plus quand le rhinocéros se sustente. Mais depuis plusieurs jours, une odeur désagréable l’empêche de savourer l’odeur des feuilles et des branches, de profiter pleinement du suc salvateur. Lui si discret, si timide, si solitaire n’aime pas sentir cette présence insistante. Il aimerait identifier l’animal qui l’observe mais sa faible vue ne lui permet pas de le voir. C’est un animal, c’est certain, puisqu’il sent la merde et l’urine, que ses lentes digestions et la circulation de ses liquides vrombissent à ses oreilles. Mais l’odeur sousjacente et le chant de ses déplacements lui sont inconnus. Il aimerait être seul à nouveau et errer en fantôme dans la ­savane. Il voudrait profiter de ses bains de boue et du bien-être que les

Suite page 2.


no 56

Suite de la page 1.

La parole du rhinocéros oiseaux lui apportent quand ils strient sa peau de coups de bec. Parfois l’envie de charger la bête s’empare de lui, mais elle a l’air si petite et si fragile et aucune animosité n’émane d’elle. L’autre, c’est un petit d’homme qui s’enfuit dès qu’il le peut pour contempler la mystérieuse créature qui a élu domicile non loin du village. Il se cache derrière les arbustes se croyant invisible, espérant secrètement que l’animal sentira sa présence et l’invitera près de lui. L’enfant s’invente de nombreuses histoires dans lesquelles le rhinocéros est son compagnon de route. Il s’imagine entrant au village sur son dos, fier d’avoir un ami si imposant et si doux. Il rêve souvent que son nez se transforme en corne et qu’à coups de corne lui et l’animal fantastique se saluent, heureux de leur intimité. L’animal homme est obsédé par l’animal à corne. Mais un après-midi l’enfant ne le vit pas. Il chercha longtemps, avançant au milieu des arbustes et des herbes hautes. L’autre n’était plus là. De retour au village, il apprit que des chasseurs ­ blancs l’avaient emmené. Un bienfaiteur voulait protéger le dernier mâle de cette espèce et n’avait trouvé d’autres moyens que de le faire capturer pour le conduire dans son zoo privé. Les odeurs et les sons ne sont plus les mêmes. Tout est inconnu, violent et pervers. D’abord enfermé dans une cage, il a grogné, reniflé, ­ chargé. Mais rien, rien ne bougeait. Des odeurs agressives l’assaillaient. Il lui semblait être transpercé par une lance dont le froid glacial se distillait pour paralyser ses membres. Son corps souffrait de ne pouvoir renifler, entendre, sentir le crépuscule de la savane jusqu’au moment où, malgré sa résistance, le sommeil s’empara de lui. Depuis des heures, des créatures laides et puantes le tiennent enchaîné dans un habit de fer. Devant lui, une femelle est contenue dans un même carcan, elle renifle et grogne. C’est la première fois qu’il en sent une, et tous deux sentent leur rage et leur peur mutuelle. Soudain, quelque chose de mou et de froid se glisse sous son ventre et enlace son sexe. Des va-et-vient désagréables, des va-et-vient impatients, brutaux, méprisants... jusqu’à l’éjaculation. Son sperme dégouline dans un bocal froid que la chose molle récupère pour 2

15 février 2013

l’enfoncer dans le sexe de la femelle. L’odeur de la douleur sue de tous les pores, des narines, de la bouche ouverte, des yeux clos de la femelle et elle le pénètre par tous les pores, les narines, la bouche, les yeux, les os. Que sont ces créatures qui ont pris possession de leurs corps et de leurs vies ? Elles ont la même odeur que celle qui l’observait quand il était encore libre. Il aurait dû se méfier davantage et la charger ou fuir. Son impassibilité lui aura coûté cher. Le carcan s’ouvre. Une seule voie lui est possible, celle conduisant vers la cage. Il se sent faible malgré l’apparente force de son corps, il se sent faible et dévasté. Il n’a pas le courage de charger, il sait que le combat est perdu d’avance. Mais comment est-ce possible ? Comment des créatures si faibles ont-elles pu avoir raison de lui ? Elles ont quelque chose que lui n’a pas, mais quoi ? Le goût de la possession et du contrôle ? Il sent une cascade de souvenirs se déverser dans son être, il sent une nuée de regrets envahir ses organes et éclater en gerbes de souffrance. Il ne se déplacera plus dans les herbes hautes et n’entendra plus le son des vautours nettoyant un cadavre. La mélodie est devenue bruit assourdissant. Les hideuses créatures chargent la cage sur une de leur machine qui roule. À quelques centimètres de ses yeux, un mur sur lequel un troupeau de rhinocéros est représenté. Qui sont-ils ces congénères poilus ? Pourquoi semblent-ils ainsi voler au-dessus d’un désert ? Et sous la représentation, une de ces créatures, plus petite et plus vive, le ­regarde et il entend : « C’est le même animal que les hommes préhistoriques ont peint ? Il a connu les hommes préhistoriques ? » Et une silhouette plus grande portant des gants de caoutchouc « Non, pas lui, mais ses ancêtres. » Des mouvements étranges l’éloignent du petit et de sa mère. Le petit s’élance derrière lui. La lumière fuse et l’extérieur, là où mugit le vent, est tout blanc. Le petit garçon se baisse pour récupérer un objet sur le sol qu’il secoue de droite à gauche en courant derrière le camion. Mais la mauvaise vue du rhinocéros ne lui permet pas de voir le petit bonhomme de neige qui le salue en souriant. Il ne peut que sentir et entendre la joie de l’enfant qui court dans la neige, qui court derrière la bête à corne. Mais cette joie-là n’est pas contagieuse et tout ce blanc l’aveugle. A. Minski


no 56

SOMMAIRE

Hommage

Claude Duneton

anne de rancourt

à

Anne-lan

L

e jeudi 24 janvier 2013, le Foyer culturel de Meyssac proposait une soirée­ -hommage consacrée à Claude Duneton, né à Lagleygeolle, en 1935 et décédé en mars 2012. C’est ­devant une salle comble que la conférence d’Anne-Marie Prévôt, docteur ès Lettres, s’appuyant sur la lecture de ses textes, a fait la démonstration du talent exceptionnel de cet écrivain hors du commun, à la fois ­romancier, historien du langage, linguiste et comédien. Elle a su par l’analyse très fine et extrêmement documentée de ses nombreux ouvrages et par des extraits choisis de certains textes, donner envie au public de lire ou relire l’œuvre d’un écrivain dont la disparition a été saluée par toute la presse nationale comme la perte d’un « Monument », une allusion à son roman et à une image j­ustifiée. Ce brillant exposé était entrecoupé de pauses poétiques et musicales ; textes et chansons de Claude Duneton et Gaston Couté, interprétées avec émotion par la chanteuse Miko Berger qui l’a côtoyé pendant cinquante ans. Elle a parlé du côté humain et chaleureux de cet ami qui, au travers de son regard si bleu, attentif et bienveillant rendait chacun unique et précieux. Chantal Sobieniak, qui a collaboré aux recherches historiques pour le

15 février 2013

livre Le Monument a ensuite évoqué cette œuvre magistrale sur les soldats de Lagleygeolle tombés pendant la Première Guerre mondiale. Sa description du travail ordonné, pointu, méticuleux, perfectionniste de Claude Duneton, a permis aux auditeurs de mieux comprendre l’élaboration d’un ouvrage historique tel que celui-là et sa difficulté. Enfin, Anne-Lan, artiste peintre, a ­raconté la gestation de La Dame de l’Argonaute, dernier roman-biographie important de l’écrivain. Sorti en 2009, aux éditions Denoël, cet ouvrage a demandé, lui aussi, un énorme travail de documentation. Claude Duneton avait été fasciné par le destin de Jeanne Villepreux-Power, naturaliste oubliée du xixe siècle, d’origine modeste, sortie comme lui d’un village corrézien pour « monter » à Paris et y trouver ouverture sur un nouveau monde et reconnaissance de ses pairs. Le double écho d’une conférence profonde, cultivée, chaleureuse et de l’éclairage plus intime des amies qui ont travaillé avec lui, a permis au public de rester un grand moment pour bavarder après cet hommage : Claude Duneton est pour longtemps dans le cœur de tous.

Appel à textes Le numéro de mars, coordonné par Jean-Baptiste Féline, aura pour thème : « Gloire et déboires ». Envoyez vos textes à : jbfeline2000@yahoo.fr Dernier délai : 5 mars 2013.  Jean-Baptiste Féline

3

page 1 Édito, P. Desalmand. et La parole du rhinocéros, A. Minski. page 2 La parole du rhinocéros (suite), page 3 Hommage à Claude Duneton, Anne-Lan. page 4 La vache ! M. Houellebecq. et Poésie de J. Gelot. page 5 Chien de guerre, H. Tayon. page 6 Chien de guerre (suite), et Le cheval affalé, J.-M. Renaud. page 7 Les soirées de La Lucarne. page 8 Le poulpe a neuf cerveaux, A. Louis. et Six à table, P. Desalmand. page 9 Le festin de Jaunette, Renaud. et Loutre de mer, P. Le Divenah. page 10 Cookie et moi, C. Rimet. page 11 Cher Paul, G. Bogey. page 12 Victime collatérale, C. Neykov. page 13 Stupide contre Rommel, John Fante. page 14 Stupide contre Rommel (suite), page 15 Le pécari, P. Bouret. et Asinus asinum fricat, M. Albert-Levin. page 16 Le veau sur la route, P. de Jaeghere. ●


no 56

15 février 2013

La vache ! Michel Houellebecq

Extrait de Extension du domaine de la lutte, Michel Houellebecq, éditions Maurice Nadeau, 1994, J'ai Lu, 1997, p. 9-10.

échappent au fils de l’homme. Ses mouvements se font plus ­rapides, plus nerveux, parfois elle trottine. Il n’est jusqu’à son mufle, lequel semblait pourtant dans sa régularité luisante, conçu pour refléter la permanence absolue d’une sagesse minérale, qui ne se contracte et se torde sous l’effet douloureux d’un désir assurément puissant. La clef de l’énigme est fort simple, et la voici : ce que désire la vache bretonne (manifestant ainsi, il faut lui rendre justice sur ce point, le seul désir de sa vie), c’est, comme le disent les éleveurs dans leur parler cynique, « se faire remplir ». Aussi la remplissent-ils, plus ou moins directement ; la seringue de l’insémination artificielle peut en effet, quoique au prix de certaines complications émotionnelles, remplacer pour cet office le pénis du taureau. Dans les deux cas la vache se calme et revient à son état originel de méditation attentive, à ceci près que quelques mois plus tard elle donnera naissance à un ravissant petit veau. Ce qui est, soit dit en passant, tout bénéfice pour l’éleveur. Francesco Londonio / wikimedia commons

C

onsidérons en premier lieu la vache bretonne : tout au long de l’année, elle ne songe qu’à brouter, son mufle luisant s’abaisse et se relève avec une régularité impressionnante, et nul frémissement d’angoisse ne vient troubler le regard p ­ athétique de ses yeux brun clair. Tout cela semble de fort bon aloi, tout semble même indiquer une profonde unité existentielle, une identité à plus d’un titre enviable entre son être-au-monde et son être-en-soi. Hélas, en l’occurrence, le philosophe se trouve pris en défaut et ses conclusions, quoique fondées sur une intuition juste et profonde, se verront frappées d’invalidité s’il n’a auparavant pris la précaution de se documenter auprès du naturaliste. En effet, double est la n ­ ature de la vache bretonne. À certaines périodes de l’année (précisément spécifiées par l’inexorable fonctionnement de la programmation génétique), une étonnante révolution se produit dans son être. Ses meuglements s’accentuent, se prolongent, leur texture harmonique elle-même se modifie jusqu’à rappeler parfois de manière stupéfiante certaines plaintes qui

Josiane Gelot

Des textes ont dû être refusés parce que trop longs pour pouvoir être pris dans la Gazette. On pourra les lire sur le site de La Lucarne des Écrivains : • L’animal qui est en moi, de Sarah Mostrel. • Une analyse de Le Chat de Schrödinger, de Philippe Forest, par Paul Desalmand. • Rencontre, par Fabienne Schmitt. • Extrait de Paul et le Chat, d’Anne Calife.

4

Je voudrais être chien d’aveugle harnaché savoir enfin où je vais régler mes petits pas sur ceux de l’aveuglé aller droit au but être sans nom : chien. Bien dressé lavé de toute ma race rien renifler – pas s’écarter juste l’air d’un chien


no 56

15 février 2013

Chien de guerre

Q

uand on est arrivés en Turquie, mon mari à l’Université et moi au lycée français d’Ankara, on a tout de suite remarqué au bord des routes les chiens gardiens de moutons, énormes (les mâles atteignant 70 kilos), robe sable, queue enroulée sur le dos, masque noir, œil d’or maquillé de khôl, splendides et terrifiants. Renseignements pris, la race est une des plus anciennes du monde. Alexandre Le Grand en avait une troupe dans ses armées, c’étaient ses chiens de guerre, dressés à attaquer et égorger. On nous a expliqué qu’aujourd’hui, ce sont de r­ emarquables tueurs de loups, précieux pour les bergers. D’ailleurs on leur coupe les oreilles, pour éviter qu’elles soient arrachées, on protège leur gorge par un collier de fer à pointes, et leur éducation vise à les rendre féroces : le chiot sitôt sevré est placé au fond d’un puits sec et son maître lui jette sa viande d’en haut tout en lui parlant. L’animal ne connaît donc du monde que cette voix qui, on peut dire, le nourrit et à qui, seule, il obéira à sa sortie du trou. Ce matin-là, on était partis à trois voitures, des copains turcs, anglais, allemands, avec un casse-croûte somptueux, chacun ayant préparé pour un régiment, honneur oblige, c’est comme ça un pique-nique international... Le coin choisi était « le kilomètre 100 », un petit plateau entouré de monts enneigés sur la route d’Istanbul. On venait d’installer par terre la nappe à carreaux et de

s­ ortir le camembert de France, le pain d’épices bavarois, la dinde froide britannique et les brochettes d’agneau (mon boucher est le meilleur, disait Kémal) quand un bruit de sonnailles a fait tourner les têtes : un troupeau de brebis avançait sous le ciel bleu foncé. J’ai commencé à trancher un précieux saucisson de Lyon envoyé par Maman et mon amie Fatma s’est mise à sa sauce au yaourt. Les autres, assez loin, s’affairaient dans les coffres de voitures. C’est alors que je l’ai vu. Sans faire aucun bruit, un chien, le plus gros chien du monde, courait vers nous. J’ai pris le bras de Fatma, elle a suivi mon regard, s’est figée. Le molosse se hâtait lentement, si je peux dire, l’air sûr de son fait, droit sur nous, muettes de terreur, soudées au sol. Il n’était plus qu’à une quinzaine de mètres et je distinguais les muscles puissants, le poil dressé, la gueule sanguine. Il galopait avec un balancement de tout le corps, une force sereine, terrible. Incapable de bouger, je broyais le poignet de Fatma, mon coeur battait, mes oreilles brûlantes sonnaient. Les autres avaient enfin vu puisqu’un petit malin a crié : « N’ayez pas peur ! Ne bougez pas ! » Du coin de l’œil, j’ai fait l’inventaire de ce qu’on pouvait lancer au monstre, toutes les bonnes choses de France et d’ailleurs, et d’abord mon saucisson chéri, 5

DR

Hélène Tayon

allez, hop, à sacrifier, le temps qu’on puisse courir aux voitures. Il avait ralenti et marchait droit sur nous maintenant. Je voyais avec une étrange acuité la toison beige un peu laineuse, les quatre gants clairs des pattes, le mufle noir sur les crocs blancs comme de l’ail pelé. Il dégageait une énergie incroyable, le poitrail large et profond, les jarrets ­solides. Et ces longs yeux orange, sauvages, impérieux ! On n’avait aucune chance  ! Fatma a gémi : « Mon Dieu ! » et je me suis rendue compte que je tremblais. Puis tout est allé très vite. Sa queue est retombée, il a basculé sur le flanc, battant l’air des quatre fers et se tortillant comme un chiot. Fatma et moi étions toujours prêtes à mourir, pétrifiées. Il a poussé une sorte de jappement tendre, tournant la tête vers nous. Le fauve de cauchemar, le démon sorti de l’enfer faisait sa soumission et quêtait les caresses ! Courageusement, le reste de la troupe est alors venu voir et même toucher le phénomène qui s’est révélé câlin, adorable. Le berger enfin arrivé a expliqué que ce n’était pas une méchante bête, il l’avait juste entraîné contre les loups, personne ne risquait rien, mais

Berger d’Anatolie ou kangal, l’un des chiens les plus puissants de la Terre.


no 56

15 février 2013

Suite de la page 5.

Chien de guerre il avait eu peur que nous ayons peur. Quelle idée ! On a partagé le pique-nique avec eux, le maître et le chien, et les moutons broutaient autour de nous. Le berger a dit en riant qu’il l’avait élevé comme son ­enfant, dans sa cabane, pas dans un puits, il lui parlait pendant

les nuits glacées d’Anatolie, ça lui tenait rudement compagnie. Et puis il lui devait la vie. Un soir un voleur de moutons s’apprêtait à l’assommer avec une pierre quand le chien a bondi. L’agresseur est mort en une minute, la gorge ouverte. « Faut pas qu’on me touche, c’est tout.

Le cheval affalé

H. Tayon

Jean-Marie Renaud

E

F. Joseph Cardini / wikimedia commons

Pour la scène évoquée, extraite d’une lettre, Jean-Marie Renaud a eu un illustre prédécesseur, mais il s’en est mieux tiré. Le 3 janvier 1889, à Turin, Nietzsche voit un cocher frapper un cheval avec une grande violence. Il serre l’encolure du cheval dans ses bras, éclate en sanglots et perd la raison. Il mourra, sans l’avoir retrouvée, en 1900.

6

C’est comme une personne, ça défend ce que ça aime. S’il crève avant moi, je pleurerai plus que pour mon père. » Quand le berger a pris congé, on l’a salué sans lui toucher même la main.

n sirotant son Ricard, mon voisin évoquait les vitriers, les rémouleurs, les bus à plate-forme avec une nostalgie excessive, affectant de mal admettre pourquoi tout cela avait disparu. J’ai bien un peu plaidé pour l’évolution inévitable et le progrès mais sans insister. Il a évoqué aussi les livraisons de marchandises sur les gros chars t­irés par des chevaux de trait, notamment des tonneaux de vin. Du balcon, je les voyais moi-même passer devant mon immeuble du 80, boulevard Barbès. Les chevaux parfois ­dérapaient sur la chaussée en pente, poussés par la lourde charge. Ils parvenaient à reprendre équilibre parce que le charretier savait utiliser le frein. Un jour, pourtant, en hiver, j’ai vu le cheval s’affaler irrémédiablement sur les pavés en bois, gelés de surcroît. Et le charretier hurlant, s’est mis à frapper brutalement, à coups redoublés la bête qui, les yeux exorbités, tentait en vain de se relever, bloquée dans les brancards. La suite, je l’ai oubliée, sans doute n’y ai-je pas assisté. Elle était souvent tragique. Mais j’ai encore cette scène très précisément en mémoire et encore aujourd’hui, je voue une haine énorme et éternelle, même si je ne le suis pas moi-même, à ce sale type. Je n’ai aucune affinité pour les chevaux, ceux qu’on monte, ceux qui courent. Mais les chevaux de trait servaient encore dans mon enfance nivernaise. J’étais respectueux de leur force, de leur patience, de leur obéissance. Chez mon grand-père on attelait la j’ment. Très tôt, j’ai appris à le faire ; peutêtre le saurais-je encore. Je ne pouvais concevoir qu’on brutalise de tels serviteurs. Voilà, c’était un petit bavardage. À bientôt.


no 56

15 février 2013

Soirées de la Lucarne 

Vendredi 22 février à 19 h 30

Soirée Théâtre - La Douleur Spectacle interprété par la Compagnie Paroles traversières qui sera suivi d’un débat. 

Samedi 23 février à 19 h 30

Soirée slam

Présentation par l’éditeur d’Universlam, Sébastien Bollinger. En présence d’Orcy, UO, Camille Case, Michel Dréano. Les quatre poètes réciteront des textes issus de leurs recueils respectifs. Les livres sont en vente et les auteurs se feront un plaisir de vous les dédicacer. http://www.universlam-editions.com/ 

Mardi 26 février de 19 h 30

Soirée Sarah Mostrel

Présentation de Révolte d’une femme libre (l’échappée belle édition, coll. Pioche). Un enchevêtrement d’existences, toutes animées d’une soif, soif de bonheurs, de joies… Un panorama de la société d’aujourd’hui, des histoires de femmes, des affaires d’hommes, qui s’expriment avec le cœur ou à travers les silences... http://www.lechappeebelleedition.com 

Ces poèmes ont été postés sur un blog au jour le jour, parfois dès le matin, d’autres fois le soir, peu avant minuit (http://1poemeparjour.canalblog.com). Et en présence de Suzanne Mériaux, pour Et l’homme apparut (2007) et Dans la chair du monde (2012), parus à L’Harmattan. Deux ouvrages qui couvrent, de manière poétique, deux temps d’une histoire de l’homme. On voit d’abord l’homme sortir de la création de l’univers, développer sa conscience et son imaginaire, s’ouvrir à la beauté du monde. Puis l’homme, cosmique, découvre l’autre, son proche, et derrière l’autre « le tiers », c’est-à-dire l’humanité entière, la chair du monde.

Mercredi 27 février à 19 h 30

Soirée en poésie

Soirée Jean Anouilh

Avec Anca Visdei pour Jean Anouilh, une biographie (éd. de Fallois, 2012) « Je n’ai pas de biographie et j’en suis bien content. », écrivait Jean Anouilh. Voilà enfin un manque réparé d’une manière magistrale autour de l’auteur d’Antigone, mais aussi du Voyageur sans bagage, de L’Alouette, de Pauvre Bitos ou le dîner de têtes ou encore de Becket. 

Offrir un poème, c’est offrir sa vie. Voilà l’esprit dans lequel s’inscrit ce Poéphéméride, un jour un poème (L’Harmattan, 2012), de Claire Tardieu. C’est le fruit d’un défi, lancé le 1er janvier 2011, qui consistait à écrire, pendant un an, un poème par jour. En présence de l’auteur.

Vendredi 1er mars à 19 h 30

Samedi 2 mars à 19 h 30

Soirée Musique et poésie Avec Didier Malherbe, saxophoniste, co-fondateur du groupe Gong et du Hadouk trio. Il rend un hommage vibrant à l’anche de ses instruments, en récitant des sonnets extraits de son livre : L’Anche des Métamorphoses (éd. Buissonnières).

Plus de détails sur : http://lucarnedesecrivains.free.fr La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51.

Attention, animaux méchants ! Le titre de Patricia Highsmith annonce la couleur : Le Rat de Venise et autres histoires de criminalité animale à l’intention des amis des bêtes. La série des treize nouvelles qui constituent le recueil, excepté la dernière, confirme le titre. On y voit, d’un texte à l’autre, un rat tuer un bébé, une éléphante

et un ­ chameau se venger de leur maître, un cochon truffier faire de même et se goinfrer de truffes. Toujours dans le genre sanguinolent, une jument, un chien, un singe, un chat, des hamsters, un furet. L’affaire tourne chaque fois au tragique, sauf pour la treizième nouvelle dont la narrateur est un 7

c­ ancrelat. Il est vrai qu’il aurait été difficile d’en faire un criminel. Ce cafard trouve son bonheur paisiblement. Se glissant dans la valise d’un voyageur mécontent du service, il quitte l’hôtel miteux où il était cantonné pour une résidence beaucoup plus chic.

Patricia Highsmith, Le Rat de Venise et autres histoires de criminalité animale à l’intention des amis des bêtes, Calmann-Lévy, 1977.


no 56

Le poulpe a neuf cerveaux

15 février 2013

Armel Louis

Il paraît que le poulpe a neuf cerveaux bien pleins quand il bat pas sa coulpe il n’en fait presque rien

Il sort de son rocher avec son cerveau Cinq tellement il s’fait chier comme un ornithorynque

Le matin sous la douche il allume un cerveau il fait la fine mouche et chante comme un veau

Son Sixième cerveau éclaire sa cervelle Il pense de nouveau à s’trouver un’ nouvelle

Le Second cerveau sert à presser ses oranges à vider ses viscères et nager comme un ange

Son cerveau Sept lui dit qu’une pulpeuse pieuvre sera son paradis deviendra son chef-d’oeuvre

Son cerveau en Troisième lui ouvre la radio où l’on aboie je t’aime car le monde est idiot

Le cerveau Huit dit vite tu seras un surhomme La pieuvre prend la fuite casse son aquarium

Le poulpe n’a personne avec qui croûter l’crabe son cerveau Quatre sonne qu’il est seul à sa table

Le poulpe bat sa coulpe mais c’est déjà trop tard Le cerveau Neuf du poulpe crève comme un têtard Moralité : N’ayez pas neuf cerveaux Un seul c’est déjà trop

Six à table

Paul Desalmand

Nous étions six autour d’une table, trois couples, six dont les âges se situaient entre soixantedix et quatre-vingts ans. Chacun avec son lot de tracas physiques dont nous essayions de ne pas trop parler. Brusquement m’est venue à l’esprit cette question : dans quel ordre allions nous mourir ? Une question de vieux, que l’on imagine mal posée dans

un groupe d’adolescents ou parmi des personnes en pleine force de l’âge. Contrairement à une idée reçue, on ne meurt pas seul. Il y a ceux qui restent. Avec l’âge, la perspective de la mort devient plus concrète et l’on se met à penser à ceux qui nous survivront, ceux que notre mort laissera ­indifférents, ceux qu’elle ­réjouira à divers degrés 8

et – il y en a toujours quelquesuns même pour les pires ­canailles – ceux à qui elle causera une peine plus ou moins forte et plus ou moins durable. Peu de rapports avec le thème imposé, je vous l’avoue, sinon, du moins à ce que l’on peut supposer, que les animaux ne se posent pas de questions de ce genre.


no 56

15 février 2013

Le Festin de Jaunette Renaud

L

e Louis eut longtemps deux chiennes, renouvelées à l’identique dès qu’elles crevaient de vieillesse. Pour la chasse, les Diane, cockers approximatifs et, par ailleurs, les Jaunette parce que toujours jaunes, bâtardes dressées à mener les vaches. Quand l’âge et les rhumatismes lui interdirent la chasse, il laissa le fusil au râtelier et supprima les Diane. Il conserva une Jaunette, non plus pour rassembler le bétail, mais pour lui tenir compagnie. Son épouse et la plupart de ses proches l’avaient précédé au cimetière. Il ne lui restait qu’une sœur en même situation dans un village voisin. Ils ne se voyaient jamais. Seul, désœuvré dans sa petite ferme ralentie, il attendait son tour. Assis au coin de la cheminée froide, la chienne couchée à ses pieds, le vieux suçote un fourneau de pipe équeuté qui remplace mal sa bonne bouffarde égarée depuis belle lurette. Il émet un gargouillis qui va s’amplifiant jusqu’à l’apparition d’un filet de salive. Il prend alors le moignon en main, le secoue du geste des trompettistes de jazz en fin de solo. C’est un signal : les mouches s’immobilisent au plafond, ­l’horloge

s­ uspend son mouvement et la chienne alertée prend l’arrêt. Le Louis se racle vigoureusement la gorge, catapulte en altitude un magistral crachat. À son apogée, la f­usante mucosité s’illumine au travers d’un rai de lumière issu de la porte entrebâillée. Un ordre claque : « Jaunette, ­attrape ! » La chienne bondit, happe au vol le glaviot, gobe en regagnant sa place. Le bout de pipe retrouve son logement entre deux chicots. L’horloge a ­repris son battement irrégulier de vieux cœur fatigué. On entend les mouches voler. Le calme est revenu. Jusqu’au prochain lancement. À l’évocation de ce numéro de dressage, sa sœur secoue doucement la tête et dit simplement : « Mon frère le Louis n’a jamais été bien propre ! »

Patrick Le Divenah

je voudrais être une loutre de mer pour avoir 170 000 poils au cm² je crois que ça me suffirait moi qui suis imberbe je rêve je rêve d’être une loutre de mer avec 170 000 poils au cm² je bénéficierais en outre d’une couche d’air sous mes poils ce dont je ne bénéficie pas actuellement les muscles sphincter de mes oreilles et de mes narines me permettraient de plonger sans que l’eau pénètre grâce à leur fermeture automatique alors que les muscles sphincter que je possède actuellement n’ont qu’un usage assez restreint j’aurais des poumons plus larges en proportion j’aurais un meilleur taux d’hémoglobine et je ferais la planche toute la journée aux îles Kouriles ou Aléoutiennes mais surtout j’aurais des poils des poils des poils des poils jusqu’à 170 000 au cm² 9

Georg Wilhelm Steller / wikimedia commons

Loutre de mer


no 56

15 février 2013

arnaud boudou / creatives comons

peut ramener n’importe qui à la maison… Et puis, après le bac, des études qui m’ont amenée à vivre dans une chambre de dix mètres carrés, en cité universitaire, m’ont définitivement privée du plaisir de « chatounner » (on dit bien « pouponner » !)

Cookie et moi Caroline Rimet

J

e ne sais pas quand ça a commencé exactement, mais il faut remonter à ma petite ­enfance pour découvrir l’origine de ma passion pour les chats. Mon père détestait les animaux qui le lui rendaient bien en général. Alors que j’avais dix-huit mois et qu’on m’avait laissée gambader dans la cour de l’ancien presbytère qui était devenu la demeure de mes grands-parents, un chien avait eu l’idée saugrenue de me mordiller la cuisse : mon père, fou de rage, avait voulu l’abattre sur-le-champ. Cette anecdote dont je ne me souviens évidemment pas a fait le tour de la famille qui ne s’est pas gênée pour me la raconter une bonne centaine de fois.

Céline et les animaux Cliquer sur  « Céline et les animaux  » : quatre bons articles de Pierre Lalane sur Céline et son chat Bébert, son perroquet Toto, le cheval, etc.

Quelques années plus tard, nous habitions un ­petit village du Puy-de-Dôme et une voisine en mal d’enfant avait promis à mon frère et à moi de nous r­éserver un chaton de la portée qui devait naître le mois suivant. Nous étions enchantés et nous nous disputâmes un certain temps pour le choix du prénom, pardon : du nom ! Mais cette euphorie fut de courte durée, car mon père, ayant appris la nouvelle, s’opposa farouchement à l’arrivée de l’animal dans le foyer familial. Je crois que ce fût le premier grand chagrin d’amour de ma jeune vie et cette cruelle déception me hante encore. Lycéenne, je me suis passionnée pour les « écrivains à chat », ce qui m’a incitée à lire toute l’œuvre de Colette bien que celle-ci ne fasse guère mention du félin dans la plupart de ses ouvrages. Je me disais qu’à ma majorité, j’adopterais un chat et pourquoi pas plusieurs, rien que pour ennuyer mon père ; mais rien de tel ne s’est produit. Ce n’est pas parce que l’on a dix-huit ans que l’on 10

Mais comme on en revient toujours à ses premières amours, j’ai annoncé à mon mari, bien des années après, que je me verrais bien avec un chat dans les bras plutôt qu’avec un bébé. Sa réaction fut brève et épidermique : « Non, c’est hors de question, il va faire pipi partout et je serai obligé de m’en occuper quand tu partiras en voyage ! » J’ai eu beau rétorquer qu’un chat, ça s’éduque et que c’est très indépendant (nul besoin de le sortir tous les jours), il n’a rien voulu entendre. Cette nouvelle déconvenue ne m’a pas réconciliée avec la figure paternelle et m’a fait réaliser, qu’autour de moi, je ne connaissais aucun homme amoureux des chats (sauf Frédéric Vitoux). Je me suis alors demandée si j’avais bien fait de me marier puisqu’il fallait clairement que je choisisse entre un conjoint et un chat. « Ce que femme veut, Dieu le veut. » Ce dicton stupide et misogyne a fini par trouver enfin un sens à mes yeux et c’est en femme libérée que j’ai décidé de passer outre l’interdiction conjugale. J’AURAI CE CHAT, JE L’AURAI… J’ai attendu patiemment que le salon international du chat ouvre ses portes et je m’y suis précipitée ; je m’en suis donnée à cœur joie entre les Maine Coon, les Bébé British, les Chartreux et les Abyssins. J’ai tout regardé, demandé moult détails aux éleveurs, j’ai pris dans mes bras des dizaines de matous pour n’en retenir qu’un : une adorable boule de poils caramel et blanc que j’ai aussitôt appelée « Cookie ». Je n’ai même pas regardé le prix, car quand on aime… Je suis sortie furtivement du bâtiment comme une voleuse avec son butin, la tête me tournait comme si j’avais perdu 10.000 euros au Casino. Arrivée à la maison, j’ai soigneusement caché le chaton dans un coin du débarras et ni vu ni connu pendant quelque temps. Une nuit cependant, un miaulement terrifiant nous a réveillés et mon mari s’est levé d’une traite et a descendu l’escalier en vitesse pour être sûr qu’il ne rêvait pas. Quelques minutes se sont écoulées et puis il est remonté avec Cookie dans les bras. — Regarde ce que j’ai trouvé en bas, un chat perdu, tu ne trouves pas qu’il est très mignon ? Toi qui en voulais un, tu vas être contente…


no 56

Cher Paul,

Georges Bogey

anecdote

volatile, la ­ colombe blanche, symbolisait la paix entre tous les vivants. On l’a compris, il est préférable de naître cheval que ­cochon et mieux vaut paraître en cygne qui se pavane sur le lac t urquoise qu’en oie ­ qui se dandine dans la vase des rives. On dit que certains humains rêvent d’un monde moral où pour survivre, on ne serait pas contraint de se dévorer les uns les autres, un monde où l’on transformerait les abattoirs en maisons de la poésie sur le fronton desquelles le mot fraternité serait gravé. Utopie ? C’est à voir… Mais je bavarde, je bavarde… Merci donc de me dire si l’on doit choisir la conjonction et ou bien les verbes être ou haïr. De ce choix dépend une histoire de deux mille cygnes et surtout… l’avenir de l’humanisme. Bien à toi. us national library of medecine

A

u moment de rédiger ce texte avec deux mille cygnes comme tu me l’as proposé, j’ai un doute. Le thème est-il l’homme et l’animal, l’homme est l’animal, ou encore l’homme hait l’animal ? S’agit-il de la confrontation ancestrale Homme/Animal ? Doit-on parler de l’animalité de l’Homme ? Est-il question de la viscérale détestation de l’Homme pour tout ce qui n’est pas lui ? En fonction de ta réponse, une armada de cygnes d’une blancheur iridescente se déploiera devant un public émerveillé sur le joli lac d’Annecy promu pour l’occa­ sion, lac des cygnes ou bien nous parlerons de la bestialité de l’Homme et peut être de boucherie charcuterie. Cela dit, j’ai un peu réfléchi à la question. Une chose est ­frappante : la loi des Hommes

15 février 2013

ne prévoit pas la liberté et l’égalité pour les animaux. Malgré la ressemblance entre les cygnes et les oies, on fait du cygne un poème et de l’oie du foie gras. Il y a aussi une énorme différence de traitement entre les chevaux et les cochons. L’homme respecte le cheval et le choie parce qu’il a besoin de lui pour gagner le prix de l’arc de triomphe et il massacre le cochon parce qu’il adore la cochonnaille, les saucisses et le boudin. Enfant, j’ai vu courir un poulet décapité, le cou sanguinolent, entre les jambes de paysans rieurs pour lesquels, un autre

En fin de vie, Stendhal, consul à Civita-Vecchia, petit port proche de Rome, m ­ alade et se trouvant bien seul, écrit dans une lettre envoyée le 19 juin 1841 à son cousin Romain Colomb : « J’ai deux chiens que j’aime t­endrement ;

l’un noir, épagneul anglais, beau, mais triste, mélancolique ; l’autre, Lupetto, café au lait, gai, vif, le jeune Bourguignon, en un mot ; j’étais triste de n’avoir rien à aimer. »

Bulletin d’abonnement à retourner à : Jean-Baptiste Féline : (La Lucarne des Écrivains), 27 rue des Bluets, 75011 Paris. jbfeline2000@yahoo.fr (pour toute question relative aux abonnements). Nom : ............................................................................................. Prénom : ...............................................................................................................

Adresse :.............................................................................................................................................................................................................................. Ville :............................................................................................................. Code postal : ........................................................................................ Tél. : ........................................................................ Courriel :..........................................................................................................................................

❑ Je m’abonne pour un an à La Gazette de la Lucarne, soit 30 €. ❑ Abonnement papier ❑ Abonnement Internet ❑ Abonnement papier + Internet Ci-joint un chèque de .......................................... libellé à l’ordre de La Lucarne des Écrivains.

11

ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Paul Desalmand. Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


no 56

Victime collatérale Catherine Neykov

E

lle aimait les chats.

On me faisait l’appeler « Marraine » et j’entendais « ma reine », celle qui règne sur moi. Longtemps, je ne l’ai considérée que comme une ombre à mon tableau. Une vilaine fée sur mon berceau. Une mauvaise étoile dans ma galaxie. Et puis un jour, je me suis rappelée qu’elle aimait le bleu. Juliette. Depuis, je m’intéresse à son histoire, à elle. Je piste son image à travers les albums de famille. La progression de la maladie sur son visage qui se relâche, devient inexpressif, angoissé, douloureux, violent. Puis ­absent. C’est la jeune femme de gauche sur la photo, celle qui tient un chat dans les bras.

c i tat i o n S

Ces instantanés d’amateur mesurent huit centimètres. Cadrages approximatifs, ­réglages défectueux. Je les passe au scanner avec un sentiment de transgression. Soudain, agrandis à la taille de l’écran, se révèlent des détails qu’aucun œil humain n’a revu depuis plus de soixante ans : les boutons des cor-

15 février 2013

sages, les plis des jupes, les nattes impeccables serrées haut sur la tête. Juliette sourit comme la Joconde : de la bouche seulement, les yeux noyés d’ombre restent sérieux. Au dos du carton : « Montpellier 1940, Juliette et la Pompadour, Jeannine et Trugludu. » De Trugludu, on ne distingue qu’une masse floue qui tire sur la laisse, pressé sans doute de partir en promenade avec sa jolie maîtresse : ma mère. Le cliché, indistinct, noir sur noir, de l’animal dans sa niche, mâchouillant un bâton, ne nous le fait guère voir davantage. Faut-il avoir aimé ce chien pour en avoir gardé des photos de si mauvaise qualité ! Trugludu, «  moitié briard, moitié chien de chasse », doit avoir là deux ou trois ans. On le devine vigoureux, enthousiaste, insouciant. ­ Joueur. Affectueux. Trugludu qui n’a plus que quelques semaines à vivre. Bientôt, à cause des restrictions alimentaires, mon grand-père va l’abattre d’une balle de fusil de chasse. Grand-père despote qui a interdit le mariage de sa fille Juliette avec l’homme qu’elle aimait. Depuis, elle s’avance lentement vers la folie. Il mourra d’un cancer de la gorge en 1948. « Il n’avait jamais fumé une cigarette. » Les remords l’auraient-ils étouffé ? Romain Gary appelait ses chiens et ses chats « nos frères humains ». De nos jours, les vétérinaires qui ont pratiqué « l’euthanasie » adressent au propriétaire de l’animal une lettre de condoléances, accompagnée d’une touffe de poils, en souvenir. Autres temps, autres mœurs.

« De même, il semble que l’âme ébranlée et émue se perde en soi-même, si on ne lui donne prise ; il faut toujours lui fournir d’objet où elle s’abute et agisse. Plutarque dit, à propos de ceux qui s’affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse qui est en nous, à faute de prise légitime, plutôt que de demeurer en vain, s’en forge ainsi une fausse et frivole. » Montaigne, Essais, I, 4 « Quand je me joue à ma chatte, qui sait, si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle ? » Montaigne, Essais, II, 12 12


no 56

Stupide contre Rommel

John Fante

Le texte qui suit est extrait de Mon chien stupide de John Fante. Le narrateur de ce roman est un écrivain ayant dépassé la cinquantaine, marié, avec des enfants. Il trouve un jour au fond du jardin un gros chien, très poilu, qui a une particularité : il lui arrive souvent de bander et de chercher à s’exercer sur ceux qui l’entourent. Ce chien s’avère tellement encombrant que le narrateur promet à sa femme de s’en débarrasser. Pour ce faire, il décide de l’emmener à la plage en espérant qu’il s’égarera. Il est accompagné de son fils Jamie. Sur le chemin, ils sont l’objet de concerts d’aboiements et, à l’entrée de la plage, il y a Rommel.

A

u-delà de Bigelow, une dernière épreuve nous attendait avant d’atteindre la barrière métallique, qui donnait sur la plage – un ­ennemi sauvage trop formidable, à peine pensable. Pourtant nous savions qu’il nous attendait juste après le virage. Il s’appelait Rommel ; son propriétaire, Kunz, était un cadre supérieur des cerveaux de la Rand à Santa Monica. Rommel. Importation directe de Berlin, monarque en titre de l’empire canin de Point Dume. Ce berger allemand noir et argent habitait la dernière maison de la rue et s’était arrogé la fonction de garde-barrière entre le quartier et la plage. Un chien terrible, un Gauleiter doté d’un instinct peu commun pour repérer les ­inconnus et les vagabonds (mais qui remuait la queue à la vue d’un uniforme), beau comme Gary Grant et féroce comme Joe Louis, le roi inflexible des chiens, mais selon moi inférieur à Rocco, mon bull-terrier, abattu par la balle d’un assassin un an avant l’arrivée de Rommel. Alors que nous approchions du cul-de-sac, Rommel s’est présenté, le système d’alarme de ses sujets l’ayant averti de l’intrusion d’un homme ou d’un animal dans Cliffside Road.

Aussitôt mon cœur s’est ­emballé, et j’ai compris que cet affrontement était ma seule raison d’amener Stupide à la plage. J’ai regardé Jamie. Son visage était congestionné, ses yeux scintillaient. Le seul de nous trois qui n’était pas conscient de la menace imminente était Stupide. Apparemment, son odorat était aussi médiocre que sa vue, car il plastronnait sans voir Rommel, sa grande langue battant ses babines, un sourire béat sur son visage d’ours. Rommel avançait d’un pas furtif et menaçant, la queue tendue à l’horizontale, le poil légèrement hérissé. Brusquement, il a lâché un grognement terrifiant qui a mis fin aux jappements et autres aboiements le long de la rue. Le roi avait parlé, un ­ silence ­ a ngoissé régnait. Stupide a dressé les oreilles quand ses yeux ont découvert Rommel à trente mètres devant lui. Il a bondi en avant pour nous faire lâcher son collier, et nous l’avons retenu quelques secondes avant de le libérer. Il ne s’est pas ­accroupi comme son rival teuton. Non, il a marché vers la bataille la tête haute, le panache de sa queue fournie oscillant comme un drapeau au-dessus de son arrière-train. 13

J’ai eu l’impression d’assister à un duel dans l’Ouest sauvage. Jamie léchait ses lèvres. Mon cœur battait la chamade. Nous nous sommes arrêtés pour r­ egarder. Rommel a frappé le premier, enfonçant profondément ses ­ crocs dans la fourrure de la gorge de Stupide. Autant mordre un matelas. Stupide s’est libéré, dressé sur ses pattes arrière, tel un ours, utilisant ses pattes avant pour tenir le Teuton à distance. Rommel aussi s’est dressé sur ses pattes arrière ; gueule contre gueule, ils ont ­essayé de se mordre. Mon Rocco, spécialiste des batailles de rue, les aurait étripés tous les deux s’ils avaient e­mployé cette tactique contre lui. Mais Rommel était un adepte du combat sur deux pattes, dans le strict respect des règles, pas de coups bas, pas de morsures au bas-ventre, la gorge comme seule et unique cible autorisée. Il a frappé plusieurs fois, mais sans pouvoir s’accrocher. À ma grande surprise, Stupide ne mordait pas. Il grondait, ses ­ mâchoires claquaient, il ­r ugissait pour égaler les rugissements de Rommel, mais de toute évidence, il vouait seulement se battre, ne pas tuer. Il était de la même taille que Rommel, mais son poitrail était

15 février 2013


no 56

Extrait de Mon Chien Stupide, John Fante, Christian Bourgois, 1987 ; 10/18, 2002. Une bonne lecture d’un extrait de Mon Chien Stupide, dans le podcast de l’émission La Grande Librairie du 20/12/2012.

plus puissant et ses pattes frappaient comme des massues. Après une douzaine de charges, le match nul semblait inévitable, et il eut une pause momentanée dont les chiens ont profité pour se jauger. L’alerte Rommel était immobile comme une statue tandis que Stupide s’approchait de lui et commençait à décrire des cercles autour du berger allemand. Rommel observait cette manœuvre d’un air soupçonneux, les oreilles dressées. Selon toutes les règles du combat de chiens classique, on ­aurait dû s’en tenir à un match nul, les deux animaux regagnant leurs pénates respectifs avec leur honneur intact. Mais pas Stupide. Vers la fin du deuxième cercle, il a soudain levé ses pattes vers le dos de Rommel. Touché ! C’était un coup fantastique, sans précédent, osé, humiliant et si peu orthodoxe que Rommel s’est figé sur place, incrédule. On eût dit que Stupide préférait batifoler plutôt que lutter ; ça a jeté Rommel, ce noble chien qui croyait au fair-play dans une confusion terrible. Alors Stupide a révélé son but incroyable : il a dégainé son glaive orange en bondissant sur le dos de Rommel ; tel un ours, il a ­immobilisé Rommel de ses quatre pattes puissantes, puis entrepris de mettre son glaive au chaud. Quelle finesse ! Quelle astuce ! J’étais enchanté. Dieu, quel chien ! Grondant de dégoût, Rommel se débattait pour échapper à cet assaut obscène, son cou se tordait pour atteindre la gorge de Stupide, son arrière-train se plaquait au sol pour échapper aux coups de glaive. Il savait maintenant que son adversaire était un monstre pervers à l’esprit dépravé et il se tordait en tous sens avec l’énergie du

désespoir. Enfin libre, il s’est éloigné furtivement, la queue basse pour protéger ses parties. Stupide gambadait autour de lui pendant que Rommel battait en retraite vers la pelouse où il s’est couché en montrant les crocs. Il y avait de l’écœurement et du dégoût dans le gémissement qui est monté de sa gorge : il ne voulait plus entendre parler de cet adversaire révoltant, trop répugnant pour qu’on l’attaque. Il était battu, écrasé, il avait jeté l’éponge. — Bon Dieu ! j’ai fait en m’agenouillant pour serrer le cou de Stupide dans mes bras. Oh, Jamie  ! Tu as vu notre Stupide ! Jamie a saisi son collier. — Éloignons-le avant que ça recommence. — Ça ne recommencera jamais. Rommel est fini, ratiboisé. Regarde-le ! Rommel remontait l’allée de Kunz vers le garage, la queue entre les jambes. — Partons, a dit Jamie. — On le garde. — Impossible. Tu as promis à maman. — C’est mon chien, ma maison, ma décision. — Mais il n’est pas à toi. — Il le sera. — C’est une source d’ennuis. Il est cinglé. — C’est un grand lutteur. Il gagne sans donner le moindre coup à son adversaire. — C’est pas un lutteur, Papa. C’est un violeur. — On le garde. — Dis-moi pourquoi ? — Je ne suis pas obligé de tout te dire… Nous sommes remontés sur nos pas. Stupide entre nous, sous un feu roulant d’aboiements. Je savais pourquoi je voulais ce chien. C’était clair 14

15 février 2013

comme de l’eau de roche, mais je ne pouvais le dire à Jamie. Ça m’aurait gêné. En revanche, je pouvais me l’avouer franchement. J’étais las de la défaite et de l’échec. Je désirais la victoire. Mais j’avais cinquantecinq ans et il n’y avait pas de victoire en vue, pas même de bataille. Car mes ennemis ne s’intéressaient plus au combat. Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus, la Maserati que je n’avais jamais eue, les femmes qui ­ me faisaient envie, Danièle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. Stupide incarnait le triomphe sur d’anciens fabricants de pantalons qui avaient mis en pièce mes scénarios jusqu’au jour où le sang avait coulé. Il incarnait mon rêve d’une progéniture d’esprits subtils dans des universités célèbres, d’érudits doués pour apprécier toutes les joies de l’existence. Comme mon bienaimé Rocco, il apaiserait la douleur, panserait les blessures de mes journées interminables, de mon enfance pauvre, de ma jeunesse désespérée, de mon avenir compromis. Il était un chien, pas un homme, un simple animal qui, en temps voulu deviendrait mon ami, ­emplirait mon esprit de fierté, de drôlerie et d’absurdités. Il était plus proche de Dieu que je ne le serais jamais, il ne savait ni lire ni écrire, et cela aussi était une bonne chose. C’était un misfit et j’étais un misfit. J’allais me battre et perdre ; lui se battrait et gagnerait. Les grands danois hautains, les bergers allemands arrogants, il leur flanquerait une bonne dérouillée, il en profiterait même pour les baiser, et moi je prendrais mon pied.


no 56

Le pécari

Patrice Bouret

Asinus

«  Avec un gorgeon de b ­eaujolpif, ça serait parfait  », ­ insista Marcel, l’éternel bouteen-train. Avec ça, je me sens renaître ! » Dans le silence éloquent qui accompagnait les mastications de chacun, on entendit Grégoire qui, timidement, réclamait encore des explications. «  T’inquiète, on te trouve un rendez-vous avec le plus c­ élèbre des naturalistes, euh, ou biologistes, enfin bref, je sais plus, et s’il te demande des honoraires, on te les remboursera avec la peinture pour le cochon rose, transformé en pécari, quoi ! » Les citadins ont perdu le contact avec la nature et avec les animaux, s’est dit notre brave Grégoire, mais il n’osa rien dire, de peur de se faire charrier encore une fois. Bon, enfin, cette discussion sur les animaux, bizarre, quand même, mais quoi, y a pas de malaise sous le mélèze ! Frank E. Beddard / wikimedia commons

Q

uand nous nous sommes installés pour le pique-nique au pied d’un immense mélèze, on a bien rigolé. Le Touche-à-tout de Marcel prétendait que les fourmis, ces horri­ bles insectes, allaient nous ronger tous nos sandwichs, il le savait, vu le rapport qu’il avait lu la veille dans la revue Nature, et même ces animaux-là, enfin disait-il, sont tellement voraces qu’ils vous ­ dévoreraient un pécari en moins de deux. « Un quoi ? », demanda Grégoire, assis de travers, ayant déjà la hantise que les fourmis agressent son postérieur. Notre grand lecteur o ­mniscient lui expliqua que c’était un cochon, mais qu’on n’en trouve pas dans notre belle campagne française. Il ajouta qu’il suffisait d’attraper un cochon rose, un de ceux qu’on connaît bien, et ensuite on lui collerait une étiquette « ­ pécari  » sur son dos pour tromper le charcutier. Et tout

le monde de s’esclaffer parce que, quand même, le gros bonhomme rubicond, notre cher charcutier, n’est peut-être pas très futé, mais pas au point de se laisser berner par une étiquette. « Alors il faut le peindre en noir, comme les petits cochons que j’ai vu à Tahiti. — Attendez ! Je ne comprends plus rien, dit encore ce pauvre Grégoire  : un pécari, c’est vraiment un cochon noir qui vit à Tahiti ? » Alors la discussion se perdit dans des directions multiples et différentes, dans des rires bruyants qui rendraient tout compte rendu impossible. Enfin, on attaqua quand même les sandwichs, sûrement au jambon, de la cochonnaille, quoi.

Marc Albert-Levin

asinum fricat

Notre président étant hors délais pour quelques recensions envisagées, m’envoie ce message :

O

uf  ! Je n’ai pas trouvé une minute. Seulement le temps d’écrire, grâce à la Comtesse de Ségur, un petit texte intitulé Mes mentors, non seulement hors délais, mais totalement hors sujet ! Il commence par : Mon premier mentor fut la Comtesse de Ségur (1799-1874), née à SaintPétersbourg, comme mon grand père, et qui mourut à Paris, comme mon père. J’ai aimé Mémoires d’un âne, l’un des tous premiers livres que j’ai lus, à l’âge de cinq ans. J’ai pensé : « Si un âne peut écrire aussi bien, pourquoi pas moi ? » 15

15 février 2013


no 56

Le veau sur la route

Ce soir-là, on avait, comme on dit en Provence, « éclairé » le feu… Il projetait des ombres tremblantes sur les dalles de pierre, le balancier de la pendule a­ llait et venait dans un tic-tac obsédant. L’atmosphère était aux frissons… Car nos trois invités  : Chantal, Marie-Fé et Reinhardt, évoquaient les peurs, les fantômes, les extra­terrestres, les entités incertaines et autres spectres, que chacun garde délicieusement comme un trésor. Tout à coup… le temps s’arrête, Les évocations d ­eviennent réalité ! ON COGNE À LA PORTE… ??? Esprit frappeur, revenant, vampire… J’ouvre prudemment. Dans l’encadrement… Une apparition : une dame blonde venue de la nuit, apparaît, et avec un fort ­accent suisse déclare : — Vous avez un feau sur la route ! — Mais comment ? Un veau ? Nous n’avons ni veau, ni vache, ni cochon, ni couvée. — Fite, fous afez un feau sur la route ! Muni d’une lampe de poche, j’accompagne la dame. Une grosse voiture noire, tous feux allumés ronronne sur le bascôté… Et… là, quelques mètres plus bas, sous la clarté lunaire, tout blanc, un veau nouveau-né, encore humide  ! Descendu sans doute des prairies en pentes e­ ntourant la maison.

Paul De Jaeghere

Sur fond de montagnes, toutes les vaches en un concert lugubre, mugissent lamen­t ablement. Tout le monde descend sur la route, Reinhardt a mis la cape d’Odile, ce qui lui donne l’air d’un magicien de la nuit. Marie-Fé s’inquiète : — Odile, imposelui les mains avec moi, ça l’empêchera de trembler… Vite ! Une couverture, une bouillotte ! Par une étrange coïncidence les gendarmes sont de passage. Inquisiteurs, ils interrogent : — Mais, qu’est-ce qui se passe ici ? — Il y a un veau sur la route ! La réponse les rend encore plus soupçonneux et intrigués, montrant la bouillotte. — Et ça ? — C’est pour le veau bien sûr ! Et ajoute Marie-Fé ­ sévère : reculez votre voiture, vous lui faites peur avec votre gyrophare ! Devant cette situation inouïe, une bacchanale sous la lune, avec offrande du veau blanc, les gen­ darmes, qui comprennent enfin que la s­ ituation dépasse leur compétence, déstabilisés, r­ epartent. Et voilà que la maison prend l’allure d’une salle d’urgences… Pendant que les unes gardent le veau, d’autres cherchent fébrilement le numéro de téléphone de l’éleveur qui ne veut pas venir, car il fête son anniversaire avec des amis ! Nous exagérons un peu la situation 16

en évoquant une improbable voiture qui ferait sur la route du hachis de veau… Il accepte enfin ! Le veau sacré du Ventoux, sous sa couverture, avec sa bouillotte, est

Paul de jaeghere

E

n automne le jour tombe à cinq heures, et quand la brume cerne la maison, on se croit au milieu de la nuit.

15 février 2013

veillé par ses deux vestales, bercé par les plaintes désespérées du troupeau. L’éleveur arrive enfin ! Et après avoir remonté difficilement le veau dans la montagne, près de sa mère apaisée, il explique à la satisfaction des dames présentes : ce n’est qu’un mâle… ça ne vaut rien… ! Il se fait tard, nos invités rassurés sur l’avenir du veau repartent et dans un dernier adieu à cette soirée mémorable, dans un claquement de portières de voitures, une exclamation fuse : —  NOUS CONNAISSIONS LE BŒUF SUR LE TOIT, IL Y A MAINTENANT LE « VEAU SUR LA ROUTE » !

Profile for la Lucarne des Ecrivains

La Gazette de la Lucarne n° 56 - 15 février 2013  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris.

La Gazette de la Lucarne n° 56 - 15 février 2013  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris.

Advertisement