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La gazette de la

lucarne

15 décembre 2013 2 €

n  65 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lucarnedesecrivains.free.fr


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Qui est Jean Demélier ?

Ci-contre : Jean Demélier

Vous lirez, tout au long de cette gazette (en caractères italiques), des aphorismes de Jean Demélier.

J

ean Demélier ? Un drôle de bonhomme, grand, septantenaire, droit comme un i, un rien Tour de Pise, mince comme un clou, sec comme un sarment de vigne, à la courbure du nez impériale, au cheveux gris et châtain cendré rejetés en a­ rrière, aux yeux toujours plissés sur des songes et des réflexions. Habillé lâche – il est si maigre ! –, ­coloré, naturellement élégant, toujours chapeauté, il arpente chaque matin les arron­ dissements de l’est de Paris – à la recherche de quoi, de qui ? – Il se renferme l’après-midi ; il se calfeutre le soir et la nuit où il ne sort plus qu’à grand peine de sa remarquable tanière du xviiie  arron­dissement. Comme un ­bernard‑l’ermite au fond de sa c­oquille, on craint qu’il ne s’enferme et ne laisse plus l’air et l’eau, le soleil, tous les gens, lui chatouiller les pieds, ensuite qu’il s’aigrisse inexorablement comme un cornichon, cette fois, marinant depuis trop longtemps dans le vinaigre. Il le dit lui-même : « Je ne suis que sensibilité » et, autant, il est gourmet de bonne musique, autant il ne supporte pas – mais pas du tout ! – le bruit des villes. On dit même qu’invité d’une maisonnée en province, il n’a pas plus supporté le chant du coq aux aurores. Il fait de l’hyperacousie. On l’espèrerait bien là où il est, mais non : il y a toujours trop de bruit et d’agitation. Dans quel bout du monde aurait-il la paix ? On n’ose pas répondre. Quand Jean Demélier vous parle, il réfléchit en même temps qu’il parle et il a une endurance ­remarquable à ce jeu-là, si bien que l’auditeur doit être en bonne forme pour pouvoir le suivre sans décrocher. Il m’est arrivé de sortir un peu groggy 2

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René Haddad

de ces échanges qui n’en étaient pas toujours. Il a sa parole comme il a sa prose dont elle est certainement la fille, extrêmement riche, précise, ­ jamais assise, prenant sans se perdre tous les chemins qui s’ouvrent à elle. Cependant – peut-être l’âge ? L’accumulation des déboires et des mauvais coups ? Cette solitude dans laquelle il vit  ? Cette non­ reconnaissance ? –, j’ai parfois l’impression que sa parole en vient à tourner en rond sur des déceptions, des constats misérables, des rancœurs et des dénigrements. Mais, cette prose qui ne respecte rien d’établi sauf la langue française, prompte à donner corps par le dialogue indirect à tous les personnages qui passent à sa portée, cette prose avec autant de bras qu’une déesse indienne, c’est par elle que Demélier est un grand parmi les écrivains. Aussi, de n’importe lequel de ses livres, il suffirait de prendre quelques pages. En les considérant longuement, on serait près de son génie p ­ articulier et de l’énigme qu’elle cherche à révéler. C’est une idée qui me plaît bien, parce que tout en ne faisant presque rien, je ressens l’urgence de se dépêcher et parce que je suis devenu adepte du moindre effort. J’ai commencé à me plonger dans ses œuvres début 2013 : Claude Brabant organisait une ­ expo de dessins, peintures et collages de Jean Demélier. À la clôture, elle avait prévu une lecture de ses textes à laquelle je prêtais ma voix. Je choisis des nouvelles du recueil Gens de la rue (1971). Certaines furent d’abord publiées dans


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Jai… l’impression… d’être… vivant…

Les Cahiers du Chemin, dirigés, comme la collection de Gallimard de même nom, par Georges Lambrichs, avant qu’il ne décide de l’éditer en intégralité. C’est Samuel Beckett, qui fut le soutien, le mentor, le Maître de Demélier et le proche toute sa vie, qui le mit en contact avec Lambrichs et en fit un auteur Gallimard. Pour ceux – et ils sont nombreux ! – pour lesquels le nom de Jean Demélier ne dit absolument plus rien, Gens de la rue est une porte d’entrée à son œuvre excellente. Pas une de ces courtes nouvelles qui ne soit une peinture réjouissante, exacte et concise de figures et de situations, avec ici un a priori salutaire de ne pas trop en dire pour que l’imaginaire du lecteur comble de lui-même les non-dits. C’est croqué admirablement ! Je retins aussi un texte des Nouvelles Lettres de mon Moulin (1982), « Mon poisson Marc Aurèle », une de ses lettres à un ami non identifié par laquelle, à partir du sort de son poisson rouge, vie et mort, il parle de sa vie en Avignon, de nos vies, de la prison d’être... beau texte qui se prêtait à être servi en extrait plus que les autres lettres. Il le dit lui-même : « Il ne faudrait jamais habiter ». Jean Demélier est né à Poitiers en 1940, pour qui ne le sait pas. Il y vécut jusqu’à ce que des études à l’école normale le requièrent à Angoulême. Nul auteur peut-être n’a autant écrit sur et autour de sa ville : au bas mot deux mille pages ! Et les Poitevins n’ont pas cessé d’en prendre, par l’écrit ou à l’oral, plein les gencives. Mais c’est comme qui à travers un microcosme s’adresse au monde entier. Mais c’est comme un prophète qui vilipende les habitants de la cité pour leurs vices et leur petitesse. Passion et détestation de sa ville, Poitiers. Je ne comprends pas qu’un écrivain de cette trempe ne soit pas ­accueilli dans sa ville, tous frais payés, dans un hôtel particulier pendant sa vie, dans un mausolée à sa mort. Donc, après avoir migré à Paris, dans le Marais, rue de Sévigné, je crois, où il ne dut pas se plaire beaucoup, il s’embarqua sur un coup de tête pour la Provence et, vers 1980, s’installa en Avignon.

Il pensait s’y plaire. Que nenni ! Et c’est ce que raconte à cet ami, ces Nouvelles Lettres de mon Moulin : de la difficulté d’être ici et ailleurs, de supporter toutes ces ­ incarnations d’humains, avec pour cet homme la difficulté supplémentaire qu’il abhorre le bruit et l’agitation. Il était servi en Avignon, dans la vieille ville ! Si l’on ajoute que depuis des années, il niche dans un beau et grand lieu réservé pour les artistes à Paris, mais dans un quartier, pour le moins, animé, et qu’il n’en peut bientôt plus d’y être, on ne peut que répéter avec lui : « Il ne faudrait jamais, habiter ». Pour cette lecture publique, je devais aussi présenter quelques-uns de ses aphorismes. Je vous en donne trois, comme cela, comme gourmandises :

L’intelligence se faisant de plus en plus artificielle, la bêtise se fait naturelle de plus en plus. Vous serez de plus en plus vieux sans même avoir eu le temps de vous en rendre compte, car vous allez trop vite. Puisqu’il n’y a pas de solution, où est le problème ? Depuis des années, Jean Demélier ne crée plus que des aphorismes. Il en aurait des milliers dans ses tiroirs. Moi, je ne suis pas un fan de ces formes ultra-courtes. Je ne désespère pas de le devenir. Et puis, Jean Demélier, pour moi, c’est sa prose, cette matière abondante, excessive, à la facture rigoureuse, à la pulsation vitale, à la force d’évocation incomparable, mais aussi cette lave en laquelle elle peut à tout moment se transsubstantier et qui risque de nous submerger et de nous indifférencier. Euh... Bon ! Qu’il me soit permis de faire le fat, celui qui a tout compris alors que, non, je n’aurai compris, 3

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décidément, rien à tout et tout à rien : au juste, il y aurait Demélier et sa Prose, machine ­infiniment élaborée et infernale aussi. Il l’a conduite avec maestria dans Gens de la rue (1971) et dans le presque censuré Rêve de Job (1971), avec un souffle dionysiaque des cimes – Qu’est-ce que c’est que ça ? –, symbiose idéale entre l’Homme et sa Machine langagière, dans l’énorme et ­excellent Sourire de Jonas (1975, mon préféré). Et après La Constellation des Chiens (1976) dont je ne peux rien dire à part la beauté du titre parce que je ne l’ai pas eu en mains, la machine s’est emballée, n’a plus répondu à son maître, s’est libérée de son joug, dans le très long et insupportablement réflexif et verbeux Miroir de Janus (1977). « Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer des mots », avait écrit le peu aimé de moi, Emil M. Cioran. Ce livre l’illustre bien. Puis, le Conducteur, après des suées d’angoisse – je romance –, a pu récupérer les rênes et les manettes pour ses derniers livres dans la grande édition, Le Jugement de Poitiers (Ramsay 1978), Les Nouvelles lettres de mon Moulin (Gallimard 1982), Le Métro du bout du monde (L’Instant romanesque, Balland, 1984)... Certes son œuvre littéraire ne s’arrête pas là. J’ai compté dix-sept livres d’art et dessins de 1974 à 1999, six pièces radiophoniques diffusées je ne sais à quelles dates sur France Culture, quatre essais en 1997 et 1998 et puis ce malheureux Les Abdéritains (L’Harmattan, 2000), un livre de Wieland, adapté en français moderne par Jean Demélier, à partir de la traduction d’Antoine Gilbert Griffet de Labaume (1802). Introuvable malgré deux ans de travail de sa part, nous dit-il, pour que cet éditeur... Il ne décolère pas après lui. Mais bon. Si Jean Demélier, depuis des années, ne fait plus que des aphorismes, c’est peut-être qu’il ressent d’être allé au bout de quelque chose, au fin bout des mots et de la phrase et qu’il ne lui reste plus rien à faire que les formes les plus courtes ou alors qu’il ne se sent plus la force de retenir cette hydre

qui a bien failli l’emporter. Entre nous, je crains que la prochaine fois que je le verrai, il puisse me dire : « Mais où donc, en vérité, avez-vous péché cela ? » et : « Vous avez une jolie voix mais qu’estce que vous pouvez énoncer comme conneries ! » D’énigme, il y en a une autre, et là, ma sagacité ne m’apporte pas de solution, à peine quelques pistes : comment se fait-il qu’un écrivain de cette qualité connaisse depuis si longtemps ce que l’on nomme joliment, une traversée du désert ? En mai 2013, j’ai fait encore une lecture de textes de Jean Demélier. Où donc ? Mais à La Lucarne des écrivains ! Je redoutais que l’auteur, présent, ne se taise mais il répondit avec amabilité aux questions d’Armel Louis. Après avoir beaucoup tergiversé, j’avais résolu de ne choisir que des textes à fort potentiel sensuel, charnel, sexuel. Je dus retenir un ou plusieurs textes de Gens de la rue, certainement « Le peintre et son modèle », « Au lit » ou « Une rencontre », je retins un texte ­réjouissant et scandaleux que nous nommâmes « La leçon de mathématiques entre un père et son grand fils » du Rêve de Job (ce livre comporte beaucoup d’autres scènes fleuries et évita la censure de peu), un des cinquante-cinq chapitres du Sourire de Jonas, « Le Jardin des plantes », où nous assistons à une scène merveilleusement ­hédoniste entre Chérubin et Nhiburec, son alter ego et anagramme, qui, faute de trouver Jonas, font l’amour toute la nuit à corps que veux-tu. C’est dire – et cela risquait de ne pas être perçu malgré tout ce que j’ai pu en dire – que Jean Demélier, à l’instar des écrivains de la Renaissance, n’a pas froid au verbe, il appelle un chat un chat et un trou du cul, un trou du cul. Ce n’est nullement un styliste éthéré, à mille lieux des choses de la vie. Non, le sexe est plus présent que n’importe où ailleurs, et la divine envie de l’autre. Et comme, il a toujours été passionné par le thème de l’Ange et que l’Ange se personnifie en tout jeune homme, nous pouvons peut-être approcher une des raisons de l’ostracisme dont il souffre.  R. Haddad

La seule question à poser à une femme, c’est : où se trouve-t-elle ? 4

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Dire… Écrire… Jean Demélier

Dans la mesure où ce qui est récent serait déjà vieux, tout ce qui est moderne serait déjà ancien. Etc.

P

asser de l’oral à l’écrit, passer de l’écrit à l’oral… Ce sont là de vieilles questions, de vieux problèmes et cependant le temps (la vie) passe, et il ne tient guère compte de l’espace lui même (ni d’elle, la vie). Théâtre ?... Tout et rien, tant que ça dure, dans un espace clos. Où se mettre, pour bien jouir de l’ensemble ? Dans le trou du souffleur ? Il n’y en a même plus, depuis des lustres ! Toutefois, làdessus, quelques nuances. La nuance, c’est tout ce qu’il nous reste à bien peaufiner. Qu’est ce qu’une nuance ? Comment la définir ? Tenez, s’il est vrai qu’une pièce radiophonique ne prend corps que parce qu’elle est dite par des acteurs – le plus souvent de renom – devant un microphone, ensuite qu’elle est montée après avoir été soigneusement enregistrée par des preneurs de son spécialisés, et qu’après quoi elle est programmée, ­annoncée et enfin radio-diffusée, une fois, parfois plusieurs, que penser – si on se sent encore en mesure de… penser – des innombrables ornis (ORNI : Objet Radiophonique Non Identifié) dont il y a plein et de plus en plus partout sur les… ondes ? Chères ondes, ondes ­bien-aimées !… Faut qu’ça cause, faut qu’ça coule ; la r­ adio, elle a une trouille bleue du silence, dit-on, même au sein de ses sacro-saints studios. Moi, j’aime le silence, les mots, la musique et la radiophonie, oui. Dans l’une de mes pièces, la troisième ou la quatrième, je ne sais plus, elle s’appelle Narcisse (France-Culture), j’ai battu le record national de ­durée d’un silence ra-dio-phoni-que, dans une pièce du même genre. Voyezvous, ce silence, il a fallu l’en-re-gis-trer, eh oui, et on l’a fait avec soin. Mon ami, l’immense

acteur Alain Cuny, avait accepté que sa propre voix, unique, terrible et magnifique, soit déformée – dans le suraigu ou l’archi-grave – par amitié pour moi. Il s’agissait, tout simplement, de transposer dans le monde de l’oreille, l’éternel (?) mythe de Narcisse, dévolu le plus souvent à celui des yeux. On l’a fait. La pièce a été ré-a-li-sée, elle est passée plusieurs fois sur nos chères ondes. De nos jours, on recherche le silence, les ricochets, les tourbillons, les effets, les effets en euxmêmes ! Pourquoi faire simple quand on peut faire com­ pliqué, hein ?… Bref, une pièce est faite pour être dite, et jouée, après avoir été écrite. Sans trace de texte, rien, rien du tout. Ricanez, rigolouillez, improvisationnez à perte de vue et d’ouïe, soyez content de vous, il n’en restera rien ! Que voulez-vous, plus on joue bien, plus on se montre s­ érieux. Notre époque est frivole, bêtasse et vaniteuse. Elle crève sous ses quantités de quantités d’images – sonores ou visuelles – et il en restera bien peu, pour l’avenir, dans l’avenir. Il ne reste que des restes. Ce sont les meilleurs d’entres eux qui demeurent. Après tout, au début – il n’y en a, d’ailleurs, jamais eu un seul qui soit digne de… foi –, il y avait – il y a – une espèce de reste, un vague dépôt, une empreinte – plus anonyme, qu’identifiable. Pas grand-chose, à vrai dire. C’est de cette espèce d’événement, sans âge et sans lieu dont j’essaie de rendre compte dans mon œuvre. Mais cette dernière est à peine commencée et de plus, je n’ai rien compris. Et vous ?…

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La terre engloutit toujours les ennemis qui se la disputaient. 8


Un jour, un jour peut-être, qui se souviendra… de… l’homme ? 9


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Écrire ?... Dessiner ?… Dessiner ?… Dessiner ?… Un entretien imaginaire de Jean Demélier avec Demélier Jean.

Jean Demélier

A

h, que voilà une belle question, de belles questions, mes chers croque-mitaines !... Écrire ?... Dessiner ?… Et, alors ?... Souviens-toi de ton premier souvenir… d’école. Ce devait être en 1943, peut-être en 1945 – seraitil encore temps de vérifier des choses pareilles ?... Bref, un petit garçon – moi – était assis, parmi d’autres petits garçons du même âge – deux par table –, dans une salle de classe de l’école de la Torchaise – c’était là son nom ; elle n’existe plus, je crois –, juste à la banlieue sud-ouest de la belle et péteuse ville de Poitiers, sa ville natale. Un certain jour, notre maîtresse à tous, une dame charmante, une institutrice-née (elle se nommait Mme Debennet – nous sommes restés amis jusqu’à ce que j’aie atteint l’âge de dix-sept ans et j’étais parmi les invités au mariage de sa fille, charmante, elle-même, etc., etc. – s’était mise en tête de nous apprendre les lettres, comment les dessiner, les comprendre, se les fourrer dans le crâne, et ainsi de suite. J’en étais là, comme les autres enfants, à écouter, à regarder, à reproduire du bout de mon crayon à papier, sur mon cahier d’écolier, les lettres qui apparaissaient, dessinées à la craie sur le grand tableau noir par notre chère et bien-aimée maîtresse – à un détail près. C’est de ce détail dont je me souviens le plus, et que je vais essayer de reconstituer, en ce qui concerne l’enseignement, et les rapports que je n’ai cessé d’entretenir avec lui par la suite, et sous des formes fort variées. J’observais, du coin de l’œil, mon œil de gamin, que bien souvent Mme Debennet venait jusqu’à moi, avec douceur, pour retenir ma petite main – elle était beaucoup moins empressée envers les autres écoliers –, car voilà ce que faisait ma minuscule main, à l’époque – et qu’est-ce donc qui a ou aurait changé depuis ? Elle ne se contentait point de reproduire à la lettre, les lettres qui se succédaient et se succédaient encore : elle en 10

dépassait les contours, les ornait, passait à autre chose, dans la banlieue de la feuille, le blanc ­désert de la page. J’étais affectueusement grondé et, bien sûr, je ­reprenais mes divagations graphiques dès que mon institutrice chérie avait le dos tourné… Ces misérables choses se sont passées il y a bien plus de soixante ans, mais toutefois, je me demande de temps en temps si ce n’était pas hier, avant-hier peut-être… Et, depuis ? Écrire, dessiner : mêmes luttes, mêmes amours ! Il s’agit, voyez-vous de MA vie, incapable que je suis de faire autre chose que d’écrire et de dessiner, mais jamais les deux à la fois, ni en même temps, quand même ! Sinon, quels métiers pourrais-je donc, disons, exercer ? Laveur de vitres ? Balayeur agrégé ? Bof, les places sont prises et on fait ce qu’on peut, dans SA vie, et de SA vie, ni plus ni moins. Il s’agit pour tous de la même chose, et chaque être essaie d’en rendre compte du mieux qu’il peut, jamais assez bien, à mon avis ; j’en suis toujours là et dans la permanence de l’infini, dont j’ai à ma mesure, le goût et – je n’hésite pas à l’inscrire ici – la sensibilité partagée, et partant, partageable, que ce soit par un mendiant plein d’avenir ou par un banquier sur le retour… Même chose, même monde… Pourquoi même le MÊME n’en finit-il pas de faire l’unanimité partout ? Pourquoi faire grand quand on peut faire petit ? À y regarder de près, il n’y a rien d’aussi petit qu’on le dit. Et si on regardait enfin de près, de très près, de tout près ?... Dans l’en-deçà, de l’en-deçà, l’audelà de l’au-delà danse et tremble en lui-même et de lui-même. Ouvrons mieux, et sans sourciller trop, les yeux ! La vie est devant ! En avant ! Donc acte ? Voire ! Donc en avant, en avant ! Mais modestement et méticuleusement mieux qu’avant !


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Entretien exclusif de Jean Demélier

avec le rédacteur en chef du quotidien La Sous-France, M. Julien XXL-Q Jean Demélier

Jean Demélier : Bonjour, cher et distingué journaliste ; asseyez-vous. Julien XXL-Q : Je suis déjà assis. J.D. : Très bien. Tenez-vous en là aussi longtemps que vous le pourrez. Je vais répondre à toutes vos questions, quelles qu’elles soient. Sachez que, politiquement parlant, je me suis toujours situé à la gauche de la gauche de la gauche de la gauche. Mais ce n’est pas tout. J.XXL-Q : Je le comprends très bien. J.D. : Et simultanément, à la droite de la droite de la droite de la droite. J.XXL-Q : Parfait, disons-le. J.D. : Mais ce n’est pas tout, du tout. Car, simultanément aussi, je me situe depuis des lustres au centre du centre du centre. J.XXL-Q : Ne serait-ce pas plus que parfait ? J.D. : Point du tout ! Car simultanément encore, je me situe à la périphérie de la périphérie de la périphérie de la périphérie ! J.XXL-Q : Tant de simultanéismes !... J.D. : N’est-ce pas ? Vous savez bien où nous en sommes : 3D, 4D, bientôt 8888D… M’en voulezvous de vous parler franchement ? J.XXL-Q : Bof, moi…

J.D. : C’est tout à fait ce que j’en pense, en pèse et en considère. Alors, quelle question noble souhaiterez-vous noblement me poser, maintenant ? J.XXL-Q : Mais… n’aviez-vous pas dit tout à l’heure… ? J.D. : Il y a longtemps, mon garçon que le temps n’existe plus ; seul les imbéciles s’y raccrochent, de peur de tomber. C’est l’éternité qui s’approche : elle est sur le point de naître. Ce sont seulement les êtres doués d’une oreille supérieure qui le sentent. Il s’agit de la Troisième oreille ; on a beaucoup trop parlé du Troisième œil, dans ce pays où l’on parle tellement, au point de ne même pas faire attention à ce qu’on dit, ni davantage à ce qu’on entend. J.XXL-Q : Mais… où se situe-t-elle ? J.D. : Derrière ta langue, sous ta langue, pauvre petit corniaud ! Maintenant, retourne chez ton père ; ta maman t’attend déjà. Bonne soirée ! L’entretien est clos. Merci de m’avoir montré de face tes fesses ; je n’en attendais pas tant… Adieu, au moins ! (Exit XXL-Q, les joues en feu. Jean Demélier reste.) Etc. ?...

Veuillez tenir compte du fait, s’il vous plaît, que vous vous adressez à un homme qui ne sait rien. Quelle est votre question ? Ne pas poser de questions, ne répondre à aucune ; Sagesse ? 13


Drôle de dessinateur

D

rôle de dessinateur que ce Jean Demélier… On pourrait croire que ces petits dessins sont de simples croquis de gens rencontrés dans la rue. Passants, enfants jouant et courant, femmes assises ou faisant leur marché, hommes lisant sur un banc, de face, de profil, de dos, seuls ou ensemble. Mais si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que ces gens n’ont pas de visage, qu’il est impossible de savoir s’ils sont jeunes ou vieux, petits ou grands, maigres ou gros. Est-ce un chapeau qu’ils ont sur 14

Claude Brabant

la tête ou est-ce une chevelure ou un gros nez qui dépasse ? Ils n’ont ni mains ni pieds et parfois trop de jambes. Il n’y a pas non plus de décor, pas de rues, pas d’arbres, pas de maisons, aucun environnement qui permettrait de les situer. C’est comme si le dessinateur cherchait à égarer notre œil plutôt qu’à lui fournir des repères. C’est exprès que le trait est discontinu et informel. Ces dessins sont elliptiques, ils existent par ce qui est caché. Ce sont des dessins retournés sur eux-mêmes où le manque apparaît aussi présent que le plein.


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Bibliographie Romans  Le Rêve de Job, Gallimard, 1971  Gens de la rue, Gallimard, 1971  Le Sourire de Jonas, Gallimard, 1975  La Constellation des Chiens, Gallimard, 1976  Le Miroir de Janus, Gallimard, 1977  Le Jugement de Poitiers, Ramsay, 1978  Les Nouvelles lettres de mon Moulin, Gallimard, 1982  Le Métro du bout du monde, Balland, 1984

Livres d’art et de dessins  Sketchbook, Oasis books, Londres, 1974  Dénature, Sérigraphies René Vidal, 1974  L’Astronome biologique, Sérigraphies de Daniel Mohen, 1975   Chair muette, Lithographies de Daniel Mohen, 1980  Croquis, Jacques Bremond, Villeneuve-lès-Avignon, 1980  Nutation, Sérigraphies de Robert Einbeck, 1980  Le Tourneur de têtes, Poitiers, 1981   Dernière fenêtre, Sculpture de Michel Gérard, 1982  Première éclaboussure, Sculpture de Michel Gérard, 1982   La Naissance de l’Ange, Lithographies d’Abraham Hadad, 1985  Toupie de chair, dessins d’Alexandre Bonnier, 1985  Solution de continuité, Gravures de Jan Arons, Amsterdam, 1988  Il neige dans ma nuit, Galerie édition Diane Manière, 1988  Passage d’Amour, Lithographies de Jacqueline Blewanus, 1989  Fleuve, Lithographies de Daniel Mohen, 1990  Betalpha, Illustrations de Jack Vanarsky, 1990  Livre Leur, Jacqueline Blewanus, 1996  Chose, Jacqueline Blewanus, 1999   Agape, Poèmes et illustrations de Jean Demélier et Louise Girardin, 2001

Pièces radiophoniques (France Culture)  Écho  Pulsion  Hemomixia  Narcisse  Autoportrait dans une oreille  Toilette  Ainsi vous voulez écouter une pièce radiophonique ?

Essais (édition René Baudouin Mona Lisait)  Brefs prolégomènes à un système politique prochain, 1997  Théâtre : Sur la Plage (Avignon), 1997  L’Ange et Moi, 1998  Le Nouveau Code Noir, 1998

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La Gazette de la Lucarne n° 65 - décembre 2013  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris

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