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La gazette de la

15 janvier 2013 2 €

lucarne

n  55 o

La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris – tél. : 01 40 05 91 29 – http://lucarnedesecrivains.free.fr

ir h a r t s n a s e ir Tradu Chers lecteurs, Le texte de Sylvie Hérout traduit sa découverte du désert tunisien, loin des turbulences du monde urbain. Celui de Joëlle Thiénard, traduit la sagesse qui consiste, au cœur de ces turbulences, à lever les yeux au ciel. Sylvie ServanSchreiber traduit avec humour sa rencontre vécue avec un traducteur totalement traître. Les impressions chinoises de Caroline Rimet traduisent sans la trahir sa joie d’être de retour en France. Le bonjour d’Alfred, reçu de Pologne par Chantal Sobieniak, traduit les balbutiements d’une nouvelle forme d’écriture automatique. Une histoire d’eau, rimée par Jacques Grieu, fait curieusement écho à un poème inédit d’Ara Shishmanian, traduit du roumain. Les poèmes de Frank Reichert et de Bruno Godard, sur des tons différents, traduisent sans les trahir les pensées qui leur passent par la tête. Pour ma part, jouant au jeu de la vérité, je livre les confessions d’un traducteur professionnel. Enfin, en ce début d’année, les pensées de Sarah Mostrel traduisent une assez générale perplexité. Que le 13 de 2013 nous porte bonheur à tous, à la Gazette ainsi qu’à toute la planète ! Marc Albert-Levin

La fin d’un monde ? Sarah Mostrel

F

idèle… Fidèle au texte écrit d’avance, à l’odeur ressentie, au parfum diffus laissé par la femme au petit matin. Fidèle à la forme, celle du corps majestueux de l’amante encore endormie. Fidèle à cette voix qui a crié pendant l’amour « pour toujours, à jamais ! », illusion de lumière et de beauté. Fidèle au désespoir, au non conforme, à l’issue mortelle qu’elle lui prépare. Pourtant, même la mort ne peut apaiser sa douleur. Car la mort ne serait que trahison, renoncement, outre le fait qu’elle ne garantit pas le paradis… Au contraire, ne serait-elle pas qu’un autre tremblement, celui d’être de nouveau, sans être forcément un nouvel être ? Non, sa disparition en aucun cas n’éluderait son problème, car ne sera-t-il pas jugé jusqu’à son dernier souffle… et au-delà ? Traduire son état d’âme en cette nouvelle ère ? La douleur le ronge en dedans. Son incompréhension du monde, dont il ne

sait dessiner la moindre ­esquisse, est constante. Il se ­débat dans un jeu imparti dont les règles ne sont pas siennes. Il ne sait qu’une chose : il ne peut rien laisser paraître. Traduire son émotion serait trahir sa confiance en la vie. Dans cette ambivalence, entre l’illusion qu’il tente de maintenir intacte et la réalité qui l’accable, il choisit de devenir autre, transparent, imperceptible, presque jovial. L’amour ? Il n’en avait qu’une idée furtive, jusqu’à ce que l’histoire se répète, sans qu’il n’en perçoive l’anomalie. Échouée la tentative de transformation, des pensées qu’il croyait évincées mais qu’on lui rejette à la figure comme un malotru. Meurtri par les certitudes (et les incertitudes), emprisonné dans un secret aux multiples facettes qui, toutes, convergent

patrick le divenah

Éditorial

Suite page 4.


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La méthode de l’égalité

15 janvier 2013

Marie-Claire Calmus

Jacques Rancière est philosophe, et professeur de philosophie. Dans son tout premier ouvrage, La leçon d’Althusser, il critiquait la démarche de son ancien professeur à l’École normale de la rue d’Ulm. Il a publié depuis de nombreux ouvrages dont un livre d’entretiens portant un titre en forme de pied de nez : Et tant pis pour les gens fatigués. Marie-Claire Calmus sera présente avec lui à La Lucarne des Écrivains le jeudi 7 février, à 19 h 30, sur le thème : « Penser et pratiquer la politique autrement ».

La Méthode de l’égalité, Jacques Ranciere, Bayard 2012, 331 pages.

Jacques Rancière : « Je ne crois pas à la vertu du dialogue sous la forme : “voila un penseur, un autre penseur, ils vont discuter entre eux et çà va produire quelque chose”. Mon idée est que ce sont toujours les œuvres qui dialoguent et non pas les gens. Par conséquent, la réponse à ce qu’un autre a à vous dire, vous la faites sous la forme de l’écrit. […] Le dialogue est quelque chose qui arrive avec du temps, du décalage… et puis il y a ce cas… Quelque chose a été dit auquel on n’a pas répondu et auquel il faut répondre. » À chacune des questions, Jacques Rancière répond avec la même détermination, celle de dynamiter le consensus. Les mots et les concepts qu’on lui propose sont analysés impitoyablement et repensés. […] C’est là l’axe central de sa démarche : pratiquer, à l’encontre de toute forme de consensus, politique comme intellectuel, le salubre exercice du dissensus. « Je n’ai pas de raisons de parler en termes de facultés, j’ai des raisons de parler en termes de découpage du perceptible, du pensable, et des régimes de concordance et de non-concordance entre ce qui est perceptible pour des gens situés là ou là, et aussi de la façon dont leurs propres discours ou leurs propres manifestations sont

visibles ou invisibles, sont de la parole ou du bruit ». Ces adjectifs récurrents : visi­ ble, perceptible, sensible (« le partage du sensible » étant pour Jacques Rancière l’effet de toute révolution si courte soit-elle) dessinent un champ de réflexion très concret, celui du possible, où la rhétorique, les illusions sont détruits au nom d’un réalisme… indissociable de l’utopie, mais une utopie qui ne serait pas de l’ordre de l’imagination. Ce possible n’est pas le contraire de « réel », mais celui de « néce­ ssaire ». Il est la brèche dans le prévu et le prévisible, où s’engouffre la subversion, et où les sans voix et les « sans-parts » accèdent à ce à quoi ils n’avaient jusqu’ici nul droit : « Possible, tel que je l’emploie, ne s’oppose pas à réel… quand je parle de possibles, ce sont toujours des possibles qui ont été effectués, qui ont été actualisés, et la question est au fond le statut de cette actualité. En ce sens “possible” s’oppose à “nécessaire”. Mais tous deux sont des modalités du réel, des manières de le conceptualiser. Le nécessaire est le réel qui ne pourrait pas ne pas être. “Possible” est… ce qui maintient ouvert l’espace d’un autre type de connexions que celles du “nécessaire”… » Mai 1968 reste la grande référence de cet avènement du possible : « Si l’on pense à ce 2

qui s’est passé en 1968, on voit que la politique nous montre des moments où tout l’ordre du visible, du dicible, du pensable se trouve bouleversé. » […] Les moments politiques peuvent être brefs, mais ­intenses et plus lourds de changements que de longues p ­ériodes, la distinction temporelle entre art et politique devant être révisée ­ selon le philosophe ; l’art, contrairement aux idées reçues, ayant plus à voir avec le temps long que la politique. Les œuvres majeures de Jacques Rancière comme La Nuit des Prolétaires composent le fond de ces interventions, sans que jamais la référence, pas plus que la réflexion ellemême, en ces 300 pages, donne l’impression d’une redite, tant les voies, sous des éclairages différents, se croisent et se ­recroisent sans se superposer. Il définit en ces termes cette flânerie laborieuse qu’est la recherche pour le penseur  : « Cela suppose un processus solitaire où l’on se donne son temps à soi-même, et où l’on soit tout à fait indépendant d’effets produits ou d’effets à produire. C’est donc d’une certaine façon une démarche d’amateur qui s’adresse aussi à des amateurs, par exemple, à des lecteurs de livres plutôt qu’à des étudiants engagés dans ce qu’on appelle une formation. »


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Le goût du sable en mars 2011 Sylvie Hérout

15 janvier 2013

SOMMAIRE page 1

Édito, M. Albert-Levin. et

sylvie hérout

La fin d’un monde ?

I

l nous aura fallu cinq jours pour atteindre le désert. Cinq jours pour sillonner une Tunisie encore chaude de sa révolution neuve, encore vide de touristes apeurés, encore étourdie de ce qui l’attend… Cinq jours pour atteindre Sabria, village-oasis aux marches du désert. Et puis le choc, pourtant prévenu, de la plongée dans la culture nomade. Ça commence le premier soir avec le couscous sous la tente bédouine de la famille Essaoud. Serrés autour du feu sous la lumière des étoiles, frissonnants sous le vent qui se lève mais vite réchauffés par le sourire bienveillant de la famille qui s’affaire à la préparation du repas, nous nous sentons des princes. Une simplicité d’accueil qui donne le ton et que ne démentiront pas les jours suivants de marche dans le désert, sous la conduite de Habib, tout intériorité et sensibilité, et de Mohamed, tout sourire et légèreté. Des jours à marcher, nos pas dans le pas imperturbable des dromadaires, à travers le sable et les dunes, les plantes et les arbustes, sous le vent, le soleil ou la pluie… Bonheur du bivouac à chaque fois sur un nouveau lieu de vie provisoire. Bonheur du pain cuit dans le sable, sous les braises du bois ramassé tout exprès  ; des tomates, piments,

oignons finement mêlés aux olives et au thon ; des couscous ou des pâtes aux légumes… Bonheur d’écouter nos chameliers conter la vie ancestrale des nomades en frottant la vaisselle dans le sable avant de la rincer à l’eau claire. Surprise de découvrir un désert vivant, mouvant, vibrant, avec ses plantes et ses animaux de toutes sortes, et ses hommes de rencontre dans ce monde minéral empreint de passé. Autant de signes pour nos guides qui savent dans chaque trace trouver des repères, de sorte qu’ils slaloment entre dunes et buissons avec une sûreté jamais en ­défaut, et nous d ­ ésignent tout ce que nos yeux ne savent pas voir : un silex taillé, les pas d’un loup ou le cheminement d’un scarabée… Et nous, derrière eux, juste attentifs à ne pas nous laisser trop distancer le temps d’une photo. Les bruits du monde, parfois, nous ­a rrivent. La terre tremble au Japon, les hommes se battent en Libye… nous compatissons mais nous sentons hors d’atteinte, si loin de tout. Il faudra bien cinq jours pour remonter vers Tunis. Cinq jours pour reprendre peu à peu pied dans le monde d’avant. Transitions nécessaires. Je croyais le désert monotone, silencieux et… désert ; j’imaginais du sable et rien que du sable, des dunes et rien que des dunes. J’y ai trouvé la vie ; une vie dont le centre est la vie. Mieux qu’un voyage, une expérience dont je sors… autre.

S. Mostrel. page 2

La méthode de l’égalité, M.-C. Calmus. page 3

Le goût du sable en mars 2011, S. Hérout. page 4

Sans paroles, B. Godard. et Choses vues, F. Reichert. ●

page 5

Les turbulences d’un(e) homme (femme) moderne, J. Thiénard. ●

page 6

Chinoiserie, C. Rimet. ●

page 7

Les soirées de La Lucarne. ●

page 8

Sur les eaux, A. A. Shishmanian. ●

page 9

La confession d’un professionnel, M. Albert-Levin. ●

page 10

Le bonjour d’Alfred, C. Sobienak. ●

Appel à textes

Le numéro de février coordonné par Paul Desalmand sera centré sur le thème « L’homme et l’animal ». Envoi de vos productions à pablodesal@orange.fr. Dernier délai : 4 février 2013.  Paul Desalmand

page 11

Histoires d'eau, J. Grieu. page 12

Le traducteur-traître, S. Servan-Schreiber.

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Une nouvelle de Bruno Godard, Un goût d’éternité est déjà parue dans La Gazette de La Lucarne n° 43. Il est médecin de profession. Frank Reichert se définit luimême comme un « réfractaire ». Sous divers pseudonymes, il a été l’auteur d’une bonne quinzaine de romans érotico-policiers en français. Il est co-auteur de bandes dessinées avec Golo, et traducteur d’innombrables polars américains.

15 janvier 2013

Sans paroles

Choses vues

Bruno Godard

Frank Reichert

Tu n’étais pas bien grande Tu n’étais pas bien forte Et tes yeux en amandes Brûlaient comme une eau-forte

Une araignée bovine et montée sur échasses Trônant au beau milieu de son garde-manger, Une chatte en chaleur, trois caporaux en chasse, Deux lombrics amoureux dansant collé-serré, Un pardon de fourmis se rendant au charbon, Un scarabée placide renversé sur le dos, Deux verres moutarde encore embués de bourbon, Une nappe à loilpé, une fille à carreaux, Un ver luisant brûlant comme un diamant dans l’herbe, Le bout brillant d’un joint à demi consumé, L’éclair nacré d’un con dans son écrin imberbe Et sur écran géant un acte consommé, Quelques couverts épars et deux assiettes sales, Une troisième au ciel clignant d’un œil coquin, Un joli nez fripon dans un visage ovale, Un litre de rouquin, vide, ainsi qu’un bouquin Ouvert lui aussi et couché à plat ventre De Xavier Forneret, un curieux couvre-chef, Un tee-shirt blasonné d’une tronche d’avant-centre, Un manche de gigot, les deux manches gigot D’une robe tombée pas bien loin des reliefs, Un 501 vintage et un vieux Perfecto. Manquent les escarpins et la paire de Santiags, La bouzille d’un voyou de retour du goulag, Pour un fameux cumul de clichés éculés, Un inventaire à la vert pré.

Combien de fois me suis-je Enflammé, les paupières Reflétant mon vertige Au feu de tes yeux verts Tu refusais les mots Traîtres et menteurs Éteignoirs infernaux Des flammes de nos cœurs Tu voulais éviter La fadeur d’une phrase D’un regard opiacé Qui fait que tout s’embrase Puis se consume enfin En sourire sans fin

Suite de la page 1.

La fin d’un monde ? vers une impasse, il est dans un désordre instable qui le déséquilibre et l’érode de ­l’intérieur. Une vérité lui a été dite. Est-ce une ­vérité, comment le savoir ? Comment « assimiler » la violence des mots qu’elle a prononcés ? La condamnation n’accepte nul recours. Que faire alors ? Traduire son sentiment d’injustice ? Crier au monde qu’il n’est conscient de rien ? Traduire le vide qui l’étreint, le trop plein qui l’étouffe ? Mais qui l’entendra ? A-t-il un jour prétendu être ? 4

Déchu, il embraye en automatique sur un mode de survie… temporaire. S’arrêter serait tragique. Il avance donc avec la meurtrissure, oublie que tout n’est que comédie jouée sur une scène dont il n’est qu’un piètre figurant, seule alternative pour ne pas trahir… sa propre incapacité. Continuer coûte que coûte, pour ne pas chuter, pour survivre un peu. S. Mostrel


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Les turbulences d’un(e) homme J T (femme) moderne C’ oëlle

est après avoir appuyé sur moult boutons pour joindre mon correspondant que j’ai enfin pu avoir un interlocuteur et que la conversation à peine engagée s’est terminée par le bip bip bien connu d’une communication coupée. Pour canaliser mon énergie, il me suffisait de courir vers des bâtiments administratifs dans l’espoir de pouvoir régler un problème qui perdurait depuis bon nombre de mois. Me voilà donc dans le métro, à changer de ligne après bien des errances dans les couloirs qui n’en finissaient pas, escaliers qui montent et qui descendent avec la foule à mes côtés, pour trouver la bonne adresse et enfin arriver haletante, mais heureuse devant la porte vitrée, avec mes papiers bien en règle, du moins le croyais-je. Stupéfaction : je m’aperçois que les bureaux sont en réfection, pour cause de travaux, prière de s’adresser à un autre centre dont les coordonnées sont griffonnées au stylo sur un vague papier. Évidemment j’ai oublié le mien, j’adopte donc un procédé mnémotechnique pour me souvenir de la rue indiquée, et refile dans le métro, même couloirs, mêmes escaliers. Je prends la chose du bon côté et je retourne chez moi pour voir le plan où se situe la bonne adresse. Une chance, ce n’est pas loin. Je vais pouvoir y aller à pied. J’attrape à nouveau mon dossier, et me voilà repartie. Juste quelques rues d’erreurs, une ou deux personnes qui n’ont jamais ­entendu parler de cette adresse et enfin, enfin, un magasin fermé, soit,

mais qui m’accueille quand même et me renseigne précisément sur le lieu où je dois tourner pour ne plus me tromper… Je file à nouveau et miracle, me voilà devant le bon bâtiment, le bon bureau, avec le bon ticket, à attendre juste quelques minutes pour que mon numéro résonne à l’écran où sont rivés tous les yeux, comme si nous guettions le retour d’une bouteille à la mer. Je me lève d’un bond dès que j’aperçois les petits chiffres clignoter en vert fluo. La chance m’a tourné le dos, je dois me diriger vers le visage que j’avais r­epéré en espérant ne pas tomber dessus. Je me répète qu’elle n’est peut-être pas si mauvaise que ça, mais dès que je cahote dans mes explications, elle me saute dessus, je ne suis toujours pas à la bonne adresse, « non madame, ce n’est pas ici, il faut (encore) aller ailleurs… » Retour à la case départ. Depuis six mois que cela dure, au fond, je ne suis plus à un jour près, et l’espoir aidant, je finis par quitter les lieux. Alors je m’invente des courses à faire, voir le prix d’un écran plat, les séances de cinéma à l’affiche au cas où j’aurais envie d’y retourner le soir. Les rues s’enchaînent, la foule me croise et m’accompagne, bousculades et centaines de visages inconnus, pressés, hommes ou femmes, ensemble ou séparés, je ne détaille pas les vêtements. Je remarque juste que l’exposition sur Dali se termine au mois de mars, cela m’arrange, j’aurai le temps de la visiter. Et soudain je constate qu’il est 15 h 20. 5

hiénard

Je passe en revue tout ce que j’ai fait depuis le matin. En fait, je me rends bien compte que je cherche à remplir au plus vite et au mieux cette journée fatidique : c’est l’anniversaire de la naissance de mon père. Une fois avoir compris cette évidence, j’essaye d’être plus zen, et je reprends ma marche. C’est alors que je lève les yeux et que je découvre, au-dessus des rues étriquées et bondées, juste audessus des immeubles serrées et gris : Le ciel. Au trépignement se substitue le calme des épaisseurs légères et transparentes, du bleu au gris, lentes surfaces évanescentes qui se déplient lentement en changeant de couleurs, imperceptiblement, inexorablement, comme un rappel de notre condition humaine si ­petite, si humble, devant lui si magiquement présent, si lumineux. Je suis restée un moment à me laisser pénétrer par ces couleurs et ces mouvements lents, rien que pour en ressentir la paix et la transparence et je suis repartie le cœur plus léger. Je me suis souvenue d’une inscription sur un mur « regarde le ciel » et la phrase prenait toute sa force. La force du ciel je l’avais aussi et d’autres dans les jambes qui se sont remises tout naturellement en marche. La journée n’était pas finie, mais j’ai obliqué vers des contrées plus vertes de Paris, les bords de seine, et un jardin, de quoi reprendre mon souffle. Je me suis même assise sur un banc pour commencer ces pages, ce que j’aurais sans doute fait si je n’avais pas oublié mon stylo...

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15 janvier 2013

Chinoiserie Caroline Rimet

Ernie Reyes / flickr

Je respire un bon coup et j’ai soudain une illumination :

«

D

is Tatie, c’est com­ment la Chine  ?  » me ­demande ma nièce préférée quelques jours après mon ­retour de l’empire du milieu. Encore pas tout à fait remise du décalage horaire et n’ayant pas vraiment eu le temps d’analyser mes sensations, je me lance dans un discours résolument pédagogique en me disant que cela peut toujours lui servir. — Et bien tu vois, c’est un gigantesque pays qui compte plus d’un milliard d’habitants et qui a rattrapé son retard sur le plan économique en quelques décennies. C’est une drôle de situation, car ils sont très libres pour faire des affaires mais ils sont dirigés par un gouvernement pas démocratique du tout qui les empêche notamment d’avoir plus d’un enfant par couple. Je dirais que c’est un modèle d’État policier. L’adolescente m’interrompt en faisant la moue.

—  Oui mais, qu’est-ce qu’on ressent quand on est là-bas ? — Qu’est-ce qu’on ressent ? Je ne sais pas, on a l’impression qu’il y a du monde partout et que l’on est très surveillé, surtout à Pékin, autour de la place Tian an men, où il y a des caméras sur chaque lampadaire. — Pour quoi faire des ­caméras ? C’est comme à Carrefour, pour empêcher les gens de ­piquer des trucs ? — Mais non, c’est pour éviter que des personnes mal intentionnées défient le régime commu­niste. — Décidément Tatie, je ne comprends rien à ce que tu me dis ! Je croyais que ça n’existait plus le communisme. Je voudrais seulement savoir ce que tu as ressenti là-bas… 6

— Alors tu vois, quand tu sors de l’aéroport tu ne sais pas si c’est le brouillard ou la pollution mais tout est gris  : le ciel, les routes, les buildings. Avant d’arriver à l’hôtel, tu fais des kilomètres d’autoroute en commençant par la douzième ceinture, rien à voir avec ce que tu connais du périphérique parisien. Et puis, quand tu pénètres dans le hall de l’hôtel, ton odorat est sollicité par une odeur sucrée, presque écœurante qui ne te lâche plus. Il paraît que c’est du jasmin, mais c’est une fragrance qui ne ressemble pas du tout à celle que tu trouves dans certaines eaux de toilette françaises... Ma nièce s’est calmée et me fixe désormais avec attention. — Et puis, quand tu dînes, les convives prennent place autour d’une table ronde surmontée d’un immense plateau tournant. Les serveurs apportent tous les plats à la fois, on fait tourner le plateau et chacun se sert comme il peut. On ne sait pas vraiment ce que l’on mange, les aliments sont coupés en petits morceaux et parfois on tombe sur de la viande, parfois sur du poisson. Les légumes ne ressemblent pas à ceux que l’on mange en France et, quand on croit manger du brocoli, il n’a pas du tout le même goût qu’un vrai  ! En plus, les Chinois ne connaissent pas les desserts, ils se contentent d’apporter une drôle d’orange coupée en autant de parts qu’il y a de dîneurs. — Pas de dessert ? — Non, ni gâteau, ni tarte, ni glace, ni île flottante, ni même une simple salade de fruits… L’adolescente prend un air étonné et ravi — Oui, je comprends ce que c’est la Chine maintenant, mais tu ne m’as pas expliqué pourquoi les Chinois sourient tout le temps s’ils sont si ­malheureux…


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Soirées de la Lucarne 

Vendredi 18 janvier à 19 h 30

Soirée Gazette

Marc Albert et Michel Bérard présenteront. les numéros 54 et 55 de La Gazette de La Lucarne. Lectures des textes publiés. Un moment de convivialité à partager autour d’un buffet où chacun aura apporté sa spécialité culinaire ou sa boisson favorite ! 

Samedi 19 janvier de 14 h à 16 h

D’écriture en écriture

Atelier d’écriture. Tous les 15 jours… les Samedis de 14 h à 16 h, venez participer à l’atelier d’écriture de Jean Lou Guérin. 

Samedi 19 janvier à 19 h 30

Vous m’en direz des nouvelles ! Soirée autour de trois écrivains. Marcos Malavia pour son recueil L’épidémie de roses ; Claude SaintFort pour Les aventures de l’Amiral et autres contes fantastiques ; Maryse Vannier pour Un jour, je partirai. 

Mercredi 23 janvier à 19 h 30

Soirée littéraire « Rêver avec Virgile » Avec les éditions La Différence, en présence de l’auteur Claude Michel Cluny, poète (prix Guillaume Apollinaire pour Asymétries, Grand Prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre poétique), romancier et essayiste, historien, critique. Il dirige actuellement la collection « Orphée » à La Différence. 

Jeudi 24 janvier à 19 h 30

Vernissage de l’exposition Néphréances Peintures d’Ana Minski. Exposition du lundi 21 janvier au samedi 2 février 2013.

Vendredi 25 janvier à 19 h 30

Soirée L’Europe et la crise mondiale Processus européen et confrontation mondiale. Les éditions Science marxiste présenteront les trois livres de Guido La Barbera sur L’Europe : L’Europe et la guerre (2003) ; L’Europe et l’État (2008) ; L’Europe, l’Asie et la crise (2009).

15 janvier 2013

Samedi 26 janvier à 19 h 30

Soirée Poètes sans papiers Tripadour, née au printemps 2012, est une maison d’édition généraliste qui cherche à refléter son temps à sa manière, elle est à la quête de voix nouvelles dans une période mouvementée où il y a tant de questions à se poser et tant choses à dire et à partager. Lectures en présence des poètes Nathalie Picard (Les chemins de transhumance) et Juliette Tourret (Cœur Sauvage), Reza Hiwa (Rêve et Châtiment). 

Samedi 2 février à 19 h 30

Rencontres littéraires Autour de la revue Diérèse, créée il y a quinze ans par Daniel Martinez, qui publie des textes inédits d’auteurs du monde entier. Elle propose aussi des textes de réflexion autour de livres et de films. Lectures de textes et de poèmes. 

Mercredi 6 février à 19 h 30

À travers l’Asie du Sud-Est et de l’Inde, au prisme de l’expérience de deux enseignants et d’une diplomate Présentation de trois auteurs : Claude DelachetGuillon et Emmanuel Guillon pour Lettres et récits de Birmanie et du Vietnam (Persée) ; Cristina FunesNoppen pour Des hommes, des femmes et des bêtes : tranches de vie d’une diplomate atypique (Persée). 

Jeudi 7 février à 19 h 30

Penser et pratiquer la polique autrement Au travers de La méthode de l’égalité de Jacques Rancière, professeur émérite au département de Philosophie de l’université de Paris VIII. Débat en présence de l’auteur et de Marie-Claire Calmus. 

Vendredi 8 février à 18 h à 21 h

Soirée Les Rêves d’Ève sous la Fôret ombragée Vernissage de l’exposition de collages de Révenscène. La soirée sera ouverte sur des lectures par la rêveuse Ève et une « mise en bouche » par l’oreille et l’œil de Louise Frédérique. Révenscène réalise des collages au moyen de photos personnelles, de papier journal, de peinture, de découpages dessinés, pour illustrer ses cauchemars. Exposition du lundi 4 février au samedi 16 février. 

Samedi 16 février à 19 h 30

Soirée Récital magique Auteur, compositeur, interprète singulière, Myriam Bassalah présentera les chansons de son deuxième album Asta La Victoria Siempre et les chansons de son premier album, La main de Myriam.

Plus de détails sur : http://lucarnedesecrivains.free.fr La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 Paris - Tél. : 01 40 05 91 51. 7


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15 janvier 2013

Sur les eaux Ara Alexandre Shishmanian

Toutes les choses pendent aux larmes, même le mal silencieux de l’arme. Parfois, tu te noies dans tes pleurs, comme si tu suffoquais dans un labyrinthe. Tu plonges avec tout ton être jusqu’au cou, ensuite, dans une autre profondeur, aveugle indéfinie et féroce. L’obscurité pénètre à travers les murs comme une moisissure de haine opaque telle un cri des regards. Transpercés par l’obscurité, mes yeux hurlent comme deux bouches sauvages. J’ouvre la bouche, non pas pour crier, mais pour libérer ma vue malade. Toutes les choses s’inversent en ce monde, toutes les choses sont des inversions. Jésus a marché sur les eaux, moi je marche sur l’inversion et la haine sur la dictature et le totalitarisme. Partout, j’ai senti, sous la plante de mes pieds nus, la liberté strangulée dans toutes les créatures. Les créatures inversées sont les créatures dont la liberté a été asphyxiée par la haine, à savoir la dictature. Elles restent la dictature au cou, telle une corde, même lorsque, asphyxié lui-même, le dictateur est mort. Je portais la corde au cou – il y a longtemps, longtemps, quand personne s’était noyé dans jamais.

Les vipères de l’herbe pénétraient à l’intérieur de mes jambes comme à travers des tuyaux. Je m’inversais jusqu’aux genoux, je m’inversais jusqu’au sexe, je m’arrachais, je continuais à marcher, laissant comme une trace sombre derrière moi mon sang violent et libre. À côté de moi se traînaient, sur leurs chenilles argentées, les escargots, sages comme des larmes. Je les écrasais sans aucune pitié. Je me hissais sur cette férocité impitoyable. Je me hissais sur la hargne et les larmes pour sortir de la bourbe infâme de l’inversion, de cette boue étrangère d’où, au lieu de plantes, poussaient des mains, les mains de tous les in-versés, de tous les in-sensés. Quand je me sentais sombrer, les mains du désespoir enfoncées dans mes cheveux broussailleux me tiraient hors du sommeil, hors de la dépression tragique et léthargique, jusqu’à ce que je retrouve mes pieds et puisse marcher de nouveau sur la dictature comme Jésus sur la mer de Tibériade. Les mains d’en bas me tiraient en bas, les mains d’en haut me tiraient en haut, tandis que j’avançais comme je pouvais entre elles.

Extrait d’un volume de poésie en cours de préparation. Traduit du roumain par Dana Shishmanian. Ara Alexandre Shismanian, historien des religions, est également l’auteur de 12 volumes de poésie parus en Roumanie, depuis 1997.

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La confession d’un professionnel Marc Albert-Levin

A

yant vécu pendant des années de la traduction, que pourrais-je en dire ? Que passé le temps d’adaptation à un style particulier, vers le premier tiers d’un ouvrage de 250 pages, le livre s’écrit sous vos doigts comme si vous en étiez vous-même l’auteur ? Que le plaisir, mais le risque aussi, est de se changer en un acteur qui se prend pour son personnage ? Un traducteur « sérieux » est censé lire le texte qu’il doit traduire en entier avant d’entamer la traduction. C’est ce que, haïssant le sérieux, je me suis toujours bien gardé de faire, afin de ne pas émousser le plaisir de la découverte. Pire, quand j’ai trouvé des textes trop longs et ennuyeux, pour créer une sorte de suspense, je me suis parfois amusé à les traduire à rebours, paragraphe par paragraphe, en commençant par la fin. Être payé pour faire quelque chose ne garantit pas forcément que vous sachiez le faire. J’ai également gagné ma vie comme cuisinier. Un de mes patrons à New York, après m’avoir salarié pendant plusieurs mois dans ce rôle, un jour où j’avais laissé brûler des haricots, m’a dit : « Parfois, je me demande,

si tu sais vraiment cuisiner… » Comme correcteur de presse, j’ai vite obtenu la réputation d’être le plus mauvais de la place de Paris. Aux Nouvelles littéraires, on m’a un jour reproché d’avoir laissé Auschwitz écrit de trois façons différentes dans le même texte. J’ai répondu que pour moi, il ne pouvait rien y avoir de correct dans ce mot et je n’ai pas été renvoyé. J’ai peur, si je vous livre mes recettes pour la traduction, que vous vous demandiez si par hasard je n’aurais pas inventé ou trahi tout ce que j’ai traduit de l’anglais en français. Cela représente une bonne quarantaine d’ouvrages quand même. Ces traductions m’ont parfois permis d’être présent au Salon du Livre, Porte de Versailles, sous quatre noms d’auteurs différents – un Japonais, Daisaku Ikeda ; une Anglaise, Celia Rees ; un Indien, Satyajit Ray ; une Canadienne, Barbara Hodgson. Un homme de ­ sagesse m’a dit aussi un jour que la plus grande qualité d’un traducteur, c’était d’être invisible. Vrai ! Invisible, mais pas peu fier d’être si largement publié. J’ai appris aussi que la règle N°1 consiste à traduire ce qu’un 9

éditeur vous paye pour traduire. Même si c’est peu payé, cela vous rapportera plus qu’un manuscrit original de votre cru, pauvre auteur de chefsd’œuvre inconnus. Traduire des ouvrages que vous aimez vousmême frise le rêve impossible. Je me souviens avoir proposé à Joëlle Losfeld, dans les années 1990, de traduire un livre de James Baldwin déjà traduit et publié depuis des années ! Il y a deux ans, (elle avait alors dix ans) ma fille Solange, me voyant toujours me battre avec de volumineux dictionnaires, m’a dit : « Tu n’as pas besoin de ça, papa, tu n’as qu’à cliquer sur google traduction ! » Oui, le net offre maintenant des corrections et des traductions automatiques. Mais les traducteurs en chair et en os demeurent absolument nécessaires. Dans ces pages mêmes, Le bonjour d’Alfred en apporte la preuve. Barbara Hodgson, qui vit à Vancouver et écrit en anglais, des romans qu’elle illustre et met en page elle-même, m’a fait un compliment qui m’a ravi en ­lisant ma traduction de son livre La Sensualiste : « C’est comme faire le même rêve dans un autre lit ! »

15 janvier 2013


no 55

15 janvier 2013

Le bonjour d’Alfred Chantal Sobieniak

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ous n’avons jamais rencontré notre lointain cousin Alfred qui vit en Pologne, pays d’origine de notre famille paternelle. C’est lui qui nous a retrouvés, il y a quelques années, par la grâce d’Internet. Fils unique peu pourvu en parenté, il était très heureux de cette découverte inespérée. Dans sa quête généalogique mondiale, il nous a également reliés à une prolifique branche américaine. Malheureusement Alfred ne

parle que le polonais, langue depuis longtemps oubliée par sa nouvelle parentèle, ce qu’il déplore presqu’autant que notre métissage franco-ukrainien (mais il y a pire : aux États-Unis un Sobieniak a épousé une Italienne !). Au début, on faisait traduire ses messages mais il y en avait trop. On ne pouvait décemment solliciter davantage notre traducteur bénévole, surtout vu l’intérêt de certains envois... On a essayé l’anglais, l’allemand, l’espagnol (!), en vain... jusqu’au jour où Alfred a dégoté – toujours sur Internet – un logiciel de traduction simultanée en anglais, français et russe. Depuis ce jour béni, il inonde la France et l’Amérique de messages et de photographies. Le plus souvent celles-ci le représentent devant un monument local : « Je confrontant Santa Barbara l’église », ou bien sa femme devant 10

une table copieusement garnie : « Épouse moi avec jour de la naissance festivité ». On se comprend. Alfred nous informe régulièrement – photographies toujours jointes – des enterrements de vagues cousins, des chutes de neige précoces, des travaux dans sa rue... Il aime la plaisanterie et nous envoie des blagues absolument incompréhensibles que l’on identifie comme telles par leur constante conclusion : « Cha, cha, cha... », probablement « Ha, ha, ha ! » en polonais. À l’occasion, Alfred se lance dans de longues lettres non dépourvues d’une certaine poésie, ainsi, en réponse à notre envoi de photographies d’un mariage familial : « Je fais remerciements cordialement te les photos arrière beau avec le mariage. Hautbois ils sont jeunes et beaux. Il sont souriant et heureux, et il amuse ce me beaucoup. Je me ris, que les membres de la ­famille sont dans la France heureux. Vous semblez tout bellement. L’homme Sobieniakowie ont les poires polonais. Ce les Polonais vrais nés dans la France, avec l’accessoire de la naissance ukrainien. Les Polonais et les Ukrainiens sont la même chose. Je vois, que l’accueil nuptial était à la tente. On n’accommode pas à la Pologne des noces déjà aux tentes, seulement aux restaurants. Et ce pour cette raison, que maintenant ils sont souvent l’abatage et avec la tente il n’a pas où fuguer – cha cha cha ! Le nuage foncée s’est apparu lors de de la noce de Leszka Sobieniaka avec Staszowa subitement et la pluie terrible a flaqué. Chaque fuguait, où seulement qui pouvait. Le lot à la maison de la mademoiselle jeune, la monnaie aux voitures. Après le franchissement du orage tout était répandu et rond l’eau et... Il était déjà après la noce. Cha cha cha ! Vous aviez de la chance avec le temps. Je Vous tout salue cordialement, je souhaite de la santé tout membres de la famille, et époux neufs de beaucoup de chance à l’existence et les âges longs du ménage heureux. Alfred de la Pologne »


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Histoires d’eau

15 janvier 2013

Jacques Grieu

Eau d’ici ? Eau de là ? Ou celle de là-bas ? Eau courante ou eau plate, il y aurait débat. Si c’est de l’eau dormante, attention ! Eau qui dort… Eau-forte ou de Javel ? Il faut goûter d’abord.

emmanuelle Sellal

Châteaux d’eau en Espagne ? Des coups d’épée dans l’eau ? Prenons garde aux experts qui emmènent en bateau : L’eau n’est pas toujours fraîche en chaque puits de science, Et des économistes on sait l’outrecuidance.

Mac Mahon l’avait dit, l’eau c’est pour nous l’espoir. Adieu le cher pétrole, il n’est plus notre or noir ! En cent langues traduit, cela reste évident, Que la guerre de l’eau au bout du nez nous pend.

On sera bec dans l’eau si la nouvelle est fausse, Donnant l’eau au moulin de celui qui se gausse. Eau de vie sème mort : paradoxe faussé, Car de l’eau dans son vin, il faut savoir verser. Quand trop d’eau dans le gaz, tout risque d’exploser, Mais tirer chasse d’eau ne chasse le danger ! Qui veut sécher plus vite enlève l’eau du bain Négligeant la voie d’eau qui effraie le marin.

L’eau sera, me dit-on, de demain le pétrole. On a l’eau à la bouche avec un tel pactole ! Mais il faudra du temps pour l’oubli du mazout : Quand l’eau creuse le roc, c’est toujours goutte à goutte.

Noyade en verre d’eau n’est pas pour l’alcoolique, L’eau s’apprend par la soif, mais c’est une autre éthique… Car si c’est bien le vin qui nous rend l’eau potable, Celui qui tombe à l’eau la trouve détestable.

Nos fleuves seront donc tout bordés de derricks ? Forera-t-on partout nos nappes phréatiques ? Cette révolution serait à l’eau de rose ; C’est clair comme eau de roche et la chose s’arrose !

Chacun dirige l’eau vers son propre moulin Mais le chat échaudé, l’eau froide tâte en vain. Comme poisson dans l’eau, je suis donc plein d’espoir, Mais me dis que l’eau trouble est un mauvais miroir…

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ISSN 2101-5201 La Gazette de La Lucarne mensuel de La Lucarne des Écrivains Rédaction et administration : 115 rue de L’Ourcq, 75019 Paris lalucarnedesecrivains@gmail.com Directeur de la publication : Armel Louis Coordination du numéro : Marc Albert-Levin. Maquettiste : Emmanuelle Sellal.


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Le traducteur-traître Sylvie Servan-Schreiber

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u temps béni où les ordinateurs n’existaient pas, il y a trente ans de cela, j’avais monté une petite société pour aider les entreprises françaises à se positionner sur le marché chinois… en chinois. Matériellement, il fallait, à l’époque, s’en remettre à la photocomposition ou à la calligraphie pour les titres, ainsi qu’à une machine à écrire chinoise gigantesque, armée d’une pince qui venait chercher sur un plateau le caractère souhaité, – à l’envers bien sûr – ce qui exigeait une certaine dextérité ! Le texte – le plus souvent un catalogue, un panneau d’exposition, une brochure ou un commentaire de film – devait d’abord être traduit, puis la traduction vérifiée. Si nous disposions d’un lot impressionnant de dictionnaires techniques, une relecture vigilante s’imposait, car un traducteur chinois aurait perdu la face en admettant ne pas avoir compris une expression. En la matière, Monsieur Yuan était roi. Un traducteur de Chine populaire s’était vite révélé indispensable – le reste de l’équipe avait travaillé à Hong Kong ou Taiwan – et celui-là, qui sortait des éditions en langues étrangères de Pékin, semblait la ­recrue idéale. Il était arrivé de Chine avec sa femme et son fils de 7 ans tout droit au bureau. Un logement avait été trouvé, payé d’avance et meublé, le petit avait été inscrit à l’école, les armoires avaient été remplies de vêtements, les placards de vaisselle et la chambre du gamin de jouets. Bref, nous

avions accueilli la famille Yuan à bras ouverts. Monsieur Yuan a bientôt révélé ses talents : le plus ­ extraordinaire était qu’il tournait les pages en dormant. Il faisait la sieste tous les jours : assis à sa table de travail, un texte à traduire devant lui, il tournait avec régularité les pages d’un gros dictionnaire, les yeux fermés et en ronflant légèrement. Très fort ! Ses collègues s’en amusaient sans surtout le déranger. Plus périlleux, quand il ignorait le sens d’un terme, il se fiait à son instinct… le vérificateur du texte chinois, forcément très attentif, recueillait ses perles, non sans frémir. Ainsi, un paragraphe qui commençait spirituellement dans le texte originel français par « Blague à part », était devenu en chinois « on n’est pas à Prague », ville qui se prononce en chinois boula-gue, certes ! Mais le contexte n’était vraiment pas tchèque… Les trouvailles du genre s’accumulaient, l’équipe réparait les bévues sans insister. Peu communicatif, le représentant de la Chine populaire ne s’était pas intégré au groupe. Patience, disais-je ! Il va bien finir par se détendre et s’adapter… Je ne croyais pas si bien dire. Rapidement, Monsieur Yuan commença à s’absenter souvent. Sa femme prévenait : il avait la grippe, mal au ventre, un contrôle de papiers à la préfecture, la visite de son oncle du Sichuan… Par un mauvais concours de circonstances, qui me rendait indulgente envers ses absences, les commandes diminuaient ; cette année-là très peu d’expositions françaises 12

étaient programmées en Chine, les relations bilatérales étaient en berne, mais on attendait des délégations et le Centre français du Commerce extérieur avait lancé un appel d’offres pour la réalisation d’un gros catalogue, c’était juste une mauvaise passe et nous nous serrions les coudes. Enfin, presque tous ! Le travail manquait, Monsieur Yuan en faisait autant, et personne n’y voyait malice. Un beau jour, la responsable de la publication du catalogue m’a convoquée et mis sous le nez une copie de l’appel d’offres remplie par Monsieur Yuan à des tarifs bien plus avantageux que les miens… en me demandant si c’était bien un de mes salariés et comment il avait pu se procurer le dossier ? Révélation ! Ce cher Monsieur Yuan fouillait dans le classeur des commandes, quand j’étais à l’extérieur, photocopiait ce qui l’intéressait puis sa femme démarchait sans vergogne le client éventuel, à des conditions alléchantes. Si la réponse était positive, Monsieur Yuan restait chez lui à travailler, c’était simple ! Je l’ai licencié, non sans avoir entendu qu’en démocratie, on faisait ce qu’on voulait, les noms des clients étaient dans l’annuaire ! Le traducteur-traître existe, je l’ai rencontré…

15 janvier 2013

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La Gazette de la Lucarne n° 55 - 15 janvier 2013  

La gazette de la librairie La Lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, 75019 PAris

La Gazette de la Lucarne n° 55 - 15 janvier 2013  

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