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Brûleuses, Carnet tangerois Texte I Marine Vassort Dessins & photographies  I Sophia Burns © Editions La Lieuse, 2011 I http://la-lieuse.org


© Editions La Lieuse, 2011 I http://la-lieuse.org Ce travail a reçu le soutien de la DRAC Paca et de l’Acsé dans le cadre du programme Identités, Parcours, Mémoire 2007. Maquette conçue et réalisée par Luc Vassort.


Brûleuses, Carnet tangerois Texte I Marine Vassort Dessins & photographies  I Sophia Burns


A

ux êtres vus, croisés, sur les terrasses, dans les rues et marchés de Tanger ; aux sourires des filles en devenir ; aux femmes buisson ; à celles qui ne cessent de rêver et inventent des traversées ; à ce qui relie frontières et rives ; à la joie créative que ce projet nous a fait vivre.


Avant Je me suis prise en photo avant de partir. Il n’y avait que des contours, plus de figure repérable. Je n’étais plus incarnée. J’avais des pieds, un corps mais plus de face. Je suis devenue un fantôme avant de partir, une essence qui peut se brinquebaler. Les jours précédents, ils avaient découvert que des trous noirs appelés quasars mangeaient les étoiles, les absorbaient. Ailleurs, ils expliquaient que tout était puissance, que le cosmos même n’y réchappait. Je n’avais plus de traits. Le voyage m’est revenu intact, celui que j’allais faire, celui qui allait me changer. Mon visage s’est égaré avant de me rendre à Tanger. Certains me conseillaient de me protéger. J’ai pris un bonnet pour recouvrir mes pensées. Je voulais ouvrir des cases, des regards, avoir peur aussi. Je l’avais ma peur toujours transformée. Je désirais me perdre dans une façon inadéquate aux discours et aux conseils, cela venait peut-être du fait que j’étais devenue une absence, les autres passaient en mots. Je ne prends pas de photos, souvent on n’y repère que des visages, et après l’instantané plaisir, il s’agit de négocier avec la nostalgie, ornement du passé, ou avec l’ennui qui pompe certaines heures. « Nostangie », je l’ai lu quelque part pendant que j’y étais. Si je pense aux trous noirs qui nous font changer de dimension, peut-être un nuage a ouvert sa paume qui est comme le cœur, peut-être que là siège mon visage, soit. Avant de partir, je ne sais qui me représente. Les trous noirs sont des forces rassurantes. Dans les galaxies, ils constituent des peuples aveugles et lucides. Je suis partie pour écrire sur les Brûleuses, celles qui franchissent, celles qui sont invisibles. Elles sont des paraboles. Seuls les jeunes hommes et les garçons brûlent. Les hommes sans adjectif achètent un contrat de travail, un mariage, un passeur. Les filles ont d’autres frontières, intimes, cerclées, d’autres passages. Je vais écrire sur les voix de Tanger au-delà de la face perdue.

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Entre Arrivée le premier jour d’un mois, discussion dans le petit avion de Casablanca à Tanger avec un Italien qui y a travaillé six ans dans une entreprise de pièces détachées. C’est mon voisin. Je comprendrai après ce que voisin transporte. Chez moi, j’ai des voisins, enfin des individus qui habitent en dessous, au-dessus, mais je ne sais qui ils sont, ce qu’ils sentent, comment ils rient car ils rient chez eux, entre eux dans une sorte de rond que l’on nomme cellule, que l’on appelle famille, limites privées qui s’étendent sans se mouiller. Tanger industrieuse. Il me parle de la promenade de mer qu’ils ont aménagée. Le jeune roi a fait venir quelqu’un de Marrakech, un embélisseur. Il me conseille le Miami, restaurant de poissons le long de la nouvelle baie nettoyée de ses détritus laissés par les gens, par la mer, sans distinction les gens des mers. (Je n’irai pas à Miami). Il me demande mon âge, est étonné quand je lui donne, me demande mon métier, est étonné quand je le prononce. Ce que j’ai à faire… Un livre, amasser de la matière pour un livre sur les jeunes filles, les filles, les fillettes et adolescentes, celles qui veulent partir, celles qui s’échappent en tête, celles qui échouent ou traversent en voyage domiciliaire et se retrouvent souvent dans un semblable enfermement, dans un ensemble, celles dont je ne suis pas si éloignée. « Petite souris » a de grands yeux noirs, elle s’est arrêtée de grandir. Derrière la porte, elle me regarde, me touche et rit  : « tout le monde est fou ici  ». « Petite souris » a 12 ans, elle en fait 8. Elle se poste en ligne d’horizon. L’homme de l’avion emploie le mot « charge », un livre « chargé » qui dérive de l’italien pour dire un livre qui vient du terrain, une sorte d’enquête. Je ne trouve pas l’équivalent. Non, c’est une aventure libre, au jour le jour, un carnet pour noter ce qui est vu, entendu, pour croquer et trouver des traits. Oui, le thème est la féminité et la brûlure des frontières, d’un détroit qui est une vue, des représentations de soi, de son corps, de ses espoirs, des bouillonnements intrinsèques,

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de ces nords dans le sud. Me revient cette pensée discutée : qu’est ce qu’une société qui cache ses femmes, ne leur accorde pas les mêmes droits ? La question est transparente. Sa femme à lui, même s’il ne porte pas d’alliance, même si elle n’est pas là, sa femme a travaillé dans la Médina avec les sœurs Teresa, la mère de Calcutta. Mince m’y voilà, ça recommence, une enquête, un livre « charge » qui doit venir des réalités, enfin s’en imprégner. Oui mais moi tout est dans ma tête et dans l’irréel, le songe des ruelles. Donc, sa femme était dans une association qui accueille les filles-mères marocaines, et, et… D’ailleurs, lui aussi a eu une bonne qui était fille-mère, ce n’est pas le dernier. Souvent, en général, elles ont été violées puis répudiées. Souvent généralement, il s’agit de familles rurales, oui cette nouvelle ruralité, étrangers de l’intérieur, qui s’accroche aux pourtours des grandes villes poussée au départ par la sécheresse. Souvent, en guise, elles dorment dans la cuisine. Da, nessuno, presto, ce n’est pas là-dessus que je souhaite travailler, je veux laisser faire mais il faut toujours se présenter socialement, expliquer le but. Si, capisce, c’est de l’air qui est nécessaire au lieu de sourire et de l’écouter. Non le petit avion ne bouge pas, si, les filles-mères… Mais les filles tout court ? Cet Italien se prénomme Tizanius, Tirani, un prénom qui ne me revient pas et qui sonne le mythe. Elle est exactement là l’affaire, ne pas se laisser empéguer par le mythe qui déjà dans les airs se présente, tourne et résonne, vous retient comme la ceinture de sécurité avec laquelle j’ai toujours eu des problèmes vu son épaisseur blagueuse. Tirésias, c’est çà ! Si je tombe, je tombe. Pourquoi prendrai-je le mythe au sérieux  ? Tanger au sérieux  ? Parce qu’écrire est sérieux. No, é una passegiata, un paseo. Tant y sont venus des scrittore du là-bas à l’ici-là, à la petite Tanger, la Tangeritta, celle de vestiges et des histoires, celle qui n’existe pas, celle des mœurs désapparentes, celle qu’on kife. La petite héroïne. Je suis dans les airs, j’ai le droit de résister, personne ne m’en voudra. Le mythe c’est du miel, on y goûte, on s’y baigne, on s’y régale si à égal on est aveugle. Je voudrais Tanger en périphéries du mythe éculé. Je voudrais

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Tanger aujourd’hui briques rouges sur briques rouges. L’Italien me parle de la prostitution. Dans toutes les boîtes, ce sont des travailleuses ces filles dont les Allemands raffolent. Ses techniciens ne cessaient de revenir dans cette ville pour cela. Nous y sommes, les filles sont des prostituées, elles partent de l’intérieur ou en ailleurs par ce biais-là, c’est une évidence, la féminité et la migration non choisie mais exploitée. Non, La, pour moi, c’est une aventure libre, cueillir au jour le jour ce qu’elles en disent, ce qu’elles taisent, ce que j’aperçois. Non, le raccourci je ne veux l’emprunter ; si je le fais, je n’ai nul besoin de descendre du petit avion, de mettre le nez en dehors de l’aéroport, je peux rester à discuter de ce que les étrangers imaginent et font circuler sur les filles de Tanger. Si j’avais dit «  femme  », je devrais dire « femme », « fille » c’est encore « fille de joie ». Les enfants-garçons-rieurs. Choyés. Le mot vient-il de choix ? Il continue. Un soir, ils vont tous dans une boîte, soirée de remerciements d’affaires. Bien. La fille connaissait les gars de l’entreprise, elle les avait tous vu passer et s’émerveiller, c’est une preuve ça  ! Je tiens une preuve  ! Des filles de Tanger et des petites bonnes. Nous arrivons à l’unique, celle qui contient les autres et connaît tous les hommes parce qu’elle aussi est en affaires. Sous ses voiles, elle est quasiment méchante, elle ne lâche pas. Aïcha… Nous descendons. Il dit qu’il ne reste que jusqu’à mardi, autrement, différemment, plus longtemps, il aurait aimé m’accompagner, me guider. Il regrette Tanger, maintenant il travaille à Tunis et ce n’est pas… Même s’il a un appartement sur la mer, ce n’est pas Tanger. A Tunis pas de mendicité mais des embouteillages ! Me dit : « vous allez peut-être y rester… » J’atterris. L’angoisse des départs doublée de celle des retours.

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Maintenant J’ypercute. « Tous les artistes cherchent l’inexistant et l’architecte cherche une maison dont le toit s’est effondré. Le marchand d’eau cherche une cruche vide et le menuisier une maison sans porte. Puisque ton seul espoir réside dans l’inexistant et que l’inexistant est dans ta nature, pourquoi sans cesse le craindre ? ». (Contes Soufis, Le Menesvi, Djalal Al-Din Rumi). Tanger des nostalgies, Tanger la perdue des trafics, Tanger prise en nouveaux riches, pas de vestiges, ils investissent, Tanger en confection, en exonération, ville que même les Tangérois ne comprennent, vaste chantier qui oblitère les visions, Tanger échanges avant la quémande, beauté absolue du site, béton qui prolifère, Tanger tenue par ceux qui planifient le cours du temps, Tanger boiteuse des paresses, Tanger cage en volatiles, Tanger inexprimés respects, sourires des anciens talus, Tanger nette humide, avancée sombre et sérénité. Volée. D’ici s’entend un monde qui dans ses ruelles, portes, barreaux, antennes mijote de l’espoir. Ce sont des monticules jaunes, rouges, bruns. Ce sont des marchés. En immobilité ce sont des bruits loin. Contre l’oreille, près de la pensée, ce sont des mondes. Il faut préciser. Du port aux rues, des verticales ; des kleenex trottoir aux bassines et bidons, ce sont des échelles ; des portes aux discussions, des miniatures en juxtaposition. Rien ne se précise. Des vestiges aux flottaisons, des plantations aquatiques, l’eau inverse sa direction. Je brouille. L’impression. Vibrations qui de pallier en pallier s’étalent pour faire surfaces. L’inexistant, c’est presque l’invisible ? Pas tout à fait. Le Charfi est dehors, à l’intérieur des maisons la même version glace les ossements qui maintiennent en bonne marche. Je ne peux troquer mon ossature, je demande donc à Fullah, Barbie enfoulardée, de m’indiquer ce qu’il va se passer.

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Attendre que les Brûleuses se montrent. Une femme sourit dans sa lucarne, c’est l’exacte voisine de la fenêtre du bas. Choisir une parabole pour patienter, laquelle ? Avant de brûler, elles sont des essoreuses, des nettoyeuses, leurs sourires prennent le temps. Elles sont dans l’inexistant. Elles se réalisent en lavandières et étendeuses. Elles sont avant le voyage en des planchés aérés. Une accrocheuse de 14 ans exécute, culottes, chemises, pantalons, ses gestes sont rapides, le linge passe, hop, pince, pince, tic, deux pinces pour chaque pièce. Elle prévient contre l’envolée et dresse un carré autour d’elle, s’y enferme, cellule ouverte où elle disparaît. Elle regarde les hommes en bas. Petit fichu, nœud de nuque. Recommence les gestes, hop, pince, levée bassine. Elles sont autrement. Non pas des brûleuses mais des muettes en terrasse, des femmes, des filles, des fillettes en surface dans une pleine forêt parabolique. Les Brûleuses se cachent dans un champ de paraboles métallisées, ce champ reflète : Des antennes qui captent l’univers sur les toits terrasse en foutoir. Des frontières mentales et des projections d’ailleurs en continu. Une femme imaginée qui crame son temps, non pas en fumant, en risquant, en buvant, en fléchissant le destin mais en lavant constamment. Ses mains sont fripées d’eau, son corps est courbé et l’humidité fait craquer ses os. Une enfant démarrant un feu de détritus au milieu d’un terrain vague à côté d’un théâtre abandonné, théâtre qui n’a d’existence que photographique. Une petite fille filmée, cachant son visage timide dans des bouquets de menthe, décrivant le paradis où siège un immense fruit à la saveur empoisonnée. Une occidentale, de préférence blonde, qui éteint sa flamme dans une quête d’exotisme introuvable, perçoit le folklore et se trimballe de croisière en randonnée. Une personne de l’entre-deux qui place une allumette rêvée entre Tanger et l’autre rive et l’allume par les deux bouts. Un visage qui par sa perte signe la multitude et l’évaporation des isthmes. Voici les jours à rebrousser, à soufflet.

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Jeudi En bas de la maison, des enfants, des garçons dehors avec leurs cris qui tardent le soir jusque dans la nuit. Il y a une heure mangée au là-bas. Carnaval, tambourins et tranches de ferraille. Rires. Puis cris et coups d’adultes, je crois. J’écoute dans la maison à grilles. Silences qui ne durent. Premières vues, premières frappes, images et sons, les enfants-garçons et l’évaporation du sentiment de solitude. En arrivant avant la ville sur la route de l’aéroport des enfants marchent à travers des monticules de terre. J’ai oublié que les terrains vagues existaient. Je sens l’autre ville, celle qui n’est pas comptée, la Tanger en remplacement, la Tanger des extensions. Dans mon occident, j’ai scindé la ville et la campagne. Coups secs sur un enfant. Les bruits montent, ce sont des courants bruts. Ils seront la ligne, le puits, le ainsi fait. Je cherche à distinguer ce qui est joie, ce qui caresse et adoucit. Dans mon occident, la rue doit être alignée, doit pouvoir se calmer selon les heures personnelles. Les expressions gueulées provoquent des inquiétudes. Dans mon occident, la promiscuité des sons est valeur de pauvreté, elle agite la peur contre la proprette sûreté. Une voix de femme coule d’une fenêtre, la première voix… Je ne peux ouvrir la grille qui donne sur la terrasse, un verrou est stoppé dans une embouchure bétonnée, je dormirai sans horizon. Miaulements de chat, d’oiseau cassé qui se répète Le carnaval se réduit à deux et capture toujours les terrasses Puis abasourdit, un silence essaie de s’imposer Le chat-son fait sa place Le mouette-va reprend Bruits d’eau Il y a une fontaine quelque part Oui, juste en dessous, enfin un point d’eau Voix d’enfants du jour des morts Le soir en des talus de terre, ils vont Un temps liquide remplit un seau Des capsules courent et se dansent

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L’oiseau-cassé se répète, il devient serial, abstrait Sorte de sifflet strident, non pas une ritournelle, non pas un gazouillement Le cri oiseau-gosse s’imprime en petite tête, il dit : « viens viens viens viens viensviensviensviensviensviensviensviensviensviensviensviensviens… ». Course appuyée sur le pavé Bidons qui clament Sourde musique au loin Les enfants-garçons chantent, tapent, sifflent, jurent, s’interpellent, ne se couchent pas, disent bonjour à chaque croisement, reniflent, crachent, font des trous, émiettent les trottoirs Les enfants-garçons-rires Une part du cosmos est ici-là Je ne sais pourquoi, l’on me dira à cause du détroit, de sa géographie convoitée, oui mais… Je suis derrière les grilles, je vois en strie, devine les vies, ne peux sortir, vais m’acharner à ouvrir. Je dois écrire sur les Brûleuses qui sont invisibles, je ne peux écrire que des mots. Cela ne suffira pas… Il faudra revenir en images. S’y laisser.

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Vendredi Terrasse Jour beau Aperçue d’un Comarit Cargo Nuage Gazout Gasoil Scie Perceuse Alarme Une série de coqs Allons voir ce qui se réserve Allons voir ailleurs Une chèvre, un balai, des sols qui émettent les cieux Elles partent. Elles arrivent. À Midi, le carnaval des gamins en vingt reprend, tambours et cartons se tendent autour de la fontaine. Les appels en trois échos s’y nouent Ils tapent, ils chantent, ils sont en l’eau Rien n’inquiète la lumière ni le vent Un essaim d’oiseaux forme des figures Des corps de fumée En flèches vers le port Des traits, des lettres Une huile serpentée Des essences en migration L’œil les perd, il vertige, s’amarre au carnet Ils avancent vers le détroit Ils avancent et chutent Ils tracent un bateau au front des immeubles Sont des bombes L’œil ne les retient plus Petit marteau Un homme dort sur un sol Un aboiement. Une carriole

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Vendredi venu du bateau Puis Première Parabole Seconde Parabole La troisième sans nom rouillée Engel Digi Parabole six

Comanav Abasat EchoStar la quatre la cinq la Teca

Elles crament le paysage Autour de soi des soupières en multiplication, des immeubles de l’expansion qui se mirent dans une baie huile.

Plus de sable La Plus de fond La Couvre les gris Le détroit entre dans les peaux La ville s’inverse dans l’eau.

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Samedi Elle est restée dehors à attendre les vents Elle est restée fille au regard des gens La ville, cette ville, la T n’est pas Elle bruite en coups secs Marteau, pince, charrette Elle a du nord Portes de l’étroit Et se pare d’antennes comme des micros par milliers qui répercutent les voix en échelles vives Ce ne sont pas des mats Ce sont des tiges captant des shows zappés M, Mon Occidation T la vieille T joyeuse d’enfants T la douce T d’abord prison T l’infime réconciliation Tanger paraboles Qui me parlera De sa façon espagnole, de ses gens habillés de crème, de beige, de marron ? T l’ici-là M du là-bas Le mur est un autre monde Ville en ville Aperçues du détroit de nuit, de petites lueurs et autres pensées qui se démêlent dans des bleus non répertoriés. Elle dit que sa figure a changé, qu’elle est en quelque sorte dehors, qu’elle

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ne se reconnaît pas. Il y a des étranges intransmissibles. La transparence n’est-ce pas l’invisible ? J’écoute Les fenêtres doublées de lignes de fer barrent la vue Deux prières s’élèvent de même que les nuées Elles montent haut, traquent le cœur, elles impulsent et superposent des mémoires Voix - Vent Vent - Roulement Roule - Prière - Battement Bleu alterne rouge dans blanc Draps des verticales tentent l’envol Turquoise se dissout en nacre Et blême fond acier Jours en soufflet Toujours des voix de rue Toujours des percées Tentative de tour, se repérer La perte devient impossible Marcher en direction supposée comme si je savais où je me rends Un demandeur me presse à l’approche d’une porte, le garçon croit qu’il peut m’emmener, se vendre en visite engagée, recevoir ce qu’il faut donner Le sourire affirme un « non », deux autres s’accolent Je peux être méchante, je suis femme Je lève mes lunettes et prononce « respect » Il est calme le matin, je ne veux rien J’ai égaré ma figure, ce qui se voit est M l’occidation.

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Dimanche Je vais dans le monde Et l’enfance surgit Je vais dans le monde Et trimballe le mien À quoi sert de bouger En agitant les perspectives Et le rire remplit Non pas l’estomac mais les limites de tête Là en pointes, le rire encore Ici est un théâtre Là ça pleure, ça sourit, ça frappe Les femmes entendent et se penchent Elles n’ont pas le vertige, elles se taisent Elles tendent, retendent, détendent Mes parois s’ouvrent. T détruit la solitude Tout le réseau éclate C’est un vieux sentiment Que M l’occident emboîte en chaque Il s’inscrit comme un jus de peine Ni dans le silence, ni dans le bruit Mais pousse en segmentation des anatomies Croît dans le renferme paroles. Que dit l’autre côté ? Que dit la vulgaire frontière ? Le délimite moi, le délimite peuple ? Que dit l’Europe dans ses falaises ? Que dit-elle dans ses dégoulinures de crainte ?

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Lundi Longtemps Tanger fut le refuge de populations en tout genre, les communautés coexistaient dos-à-dos, les indigènes restaient au service de chacune. Après l’interzone, la ville rétrocédée a vu sa richesse repartir et a accueilli l’exode rural accompagné du trafic de drogues venu du Rif. Tanger était délaissée par l’ancien roi qui ne l’aimait pas. La pauvre et sale Tanger, pas assez d’hôtels pour loger les touristes, pas assez de touristes pour les rats. Mais toujours d’anciennes communautés qui n’ont jamais décollées, attachées aux mœurs. Quelques industries se sont installées, une population ouvrière est apparue, balbutiante, des femmes ouvrières dans la confection, le tri de crevettes, l’élaboration fromagère. Des filles aussi telle Dounia, salaire : 800 dirhams par mois. Ses doigts sont agiles et rapides, ils conviennent au prêt-à-porter femmes et fillettes, à la confection de peignoirs, aux chemises et chemisiers pour dames, à l’International Clothing Manufacture, aux pantalons jupes et sousvêtements. À Triumph, Zara, Lee, Jordache, Burberry’s, Diesel, Liberto et Carrefour. Ici, Chevignon et Pierre Cardin font de la sous-traitance. Bouygues et Nissan s’installent, profitent des mains qui œuvrent. Un augure, de grands groupes ont des unités, déjà des firmes se sont imposées. Les Européens s’habillent, les Européens rachètent, les habitants sont relogés en périphéries. Et les étrangers au capital gueulent fort si les ouvriers montent des terrasses voisines plus hautes que les leurs. Ces privilégiés en vue installent de chics grilles alambiquées pour que ceux d’ici ne pénètrent pas chez «  eux  ». Si par malchance un individu accédait, ils ont pensé aux coffres-forts derrière les penderies. Un architecte français de réputation se fait construire une piscine dans sa demeure à étages après avoir découvert des soubassements inexploités. Il y rajoute un hammam anthracite et pose de vieilles portes rapatriées de la ville royale. On s’y perd, c’est trop grand. Mais Tanger ne se presse pas, les vis-à-vis la façonnent. Ceux des nouveaux entrepreneurs qui grâce à la chaux pigmentée venue de Marrakech habillent et rénovent, ils ont les doubles des clés des nouveaux occupants vacanciers. Ceux d’intellectuels vigilants qui œuvrent pour l’enfance et la sauvegarde de la vieille Tanger, sa biodiversité. Chacun a un frère artiste qui ne peint pas la transformation mais fige l’avant, l’avant travaux, avant qu’elle ne disparaisse.

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Ceux des migrants de l’intérieur, souci majeur, parfois d’Afrique, qui arrivent dans la ville bateau, ce verrou de la Méditerranée. L’émancipation tangéroise… Aïcha, salaire, non renseigné, en apprentissage. Une jeune fille en paseo porte un pantalon blanc sans culotte. Une femme arrivée s’arrête et la prévient du danger. Seules les femmes arrivées savent parler avec le danger. Les jeunes filles errent, sans images d’elles-mêmes dit-on. Le regard des hommes, celui de la tribu les confectionne : trop, juste, assez. Elles sont en manque et rêvent d’individualisme, d’une identité isolée aux contours affirmés. Le moyen c’est l’argent, ça tout le monde le sait, partir pour sortir de son assignation, la part économique qui sert à l’émancipation. Partir avec un retour programmé car il ne s’agit pas de fuir, mais de réussir, d’affirmer sa trajectoire en vivant là-bas, d’amasser pour flamboyer un jour. En vie-à-vie, chacun est lié. Celui qui donne la pièce, celui qui la reçoit, celui qui se demande derrière son sourire ce qu’étrangère fait là. Les voix sont sur la terrasse de l’étanchéité, elles sont dans la bibliothèque chétive des apprenties à détourner du destin de féminité, à la sortie des mosquées, à l’intérieur des forêts où jamais on ne se rend non accompagnée, au café des colons où il n’y a plus de colons mais de vieux raconteurs de la ville gavée d’espions, saturée de récits. Derrière le mythe se lisent des colères. Ce jour à brûler…

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Mardi Le coup tangérois rien que pour soi Vers 23 heures, un nuage se pointe dans le ciel sans lune Dans ce nuage, une lueur se déplace sans franchir Je crois à un feu d’artifice, à une engeance manipulatrice Je pense que c’est le coup d’un drôle de gosse qui détient un projecteur et s’amuse à égayer l’antre des nuages sans dépasser leurs desseins De nuit, je vois un nuage joufflu Dans ce nuage, une puissance intrigante J’ai atterri pour un nuage Certains viennent d’Espagne D’autres remontent du désert L’on prévoit que la sécheresse emplira la terre.

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mercredi Toits de tôles que calent des pierres Desquels dépasse l’épouvante d’un palmier-poulpe Paraboles soupières dirigées vers les cieux Desquelles proviennent les mondes adjoints Rêve d’armure contre l’Afrique Duquel surgit la douceur Deux enfants enjambent les terrasses Et circulent sans être retenus Font le grand écart entre les fissures Ce ne sont pas des silhouettes Ils ont parié qu’ils iraient chez le voisin quoi que soit sa figure Quoi que soit la loi qui lui sert de blindage Quoi que soit la défaite Les enfants-garçons-rieurs-causeurs-ni peur.

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jeudi De l’autre côté, ils les appellent les épaules mouillées ou peut-être les bras, je ne sais pas. Los moros. Qu’écrire sur une ville que beaucoup disent sans intérêt sinon le cimetière des animaux voulu par un Anglais dans un virage ? Faut-il regarder ses intérieurs, ses côtes, son détroit, n’est-ce pas le détroit qui a fait la ville ? Ce qui la fait, ce sont ses extérieurs non comptés, démontés avant d’être construits. Cette grande gentillesse Et le monde circule Certains restent bloqués aux terrasses des cafés D’autres aux terrasses des maisons Une petite fille est assise devant une porte, chaque jour la même petite fille, la même porte De quel côté, ça brûle le plus ? Il faudrait tendre une allumette et à égale distance y mettre le feu. Tanger à partir d’où le cut-up résonne Coupe Oui mais Tanger et ses envergures, ses hallucinations périphériques ? Ses stations essence signant l’autre ville  ? Ses accumulations de briques illégales, interrompues ? Le mythe est touristique. Je maudis, je jure, je me suis placée dans un manège, une galerie humide. Personne n’a écrit sur là. Elle était petite alors la ville et Monsieur l’Irlandais retravailla « Pas ». Faut-il mentir pour écrire ? Allume tes lumières, ville, il est l’heure étroite, tu deviens blanche, te confonds en barreaux. Peux-tu adoucir la peur, la fatigue, les deux attributs de l’autre côté. Je suis occidée. Peux-tu me choyer fille que je n’ai plus à m’éloigner de ce qui en moi s’agite. Je ne connais que les chèvres en champ et en mont, non celles des trottoirs, non celles des cimetières. Peux-tu me dire, ville, pourquoi ici les animaux ne sont pas attachés, pourquoi sont-ils prêts à nager ? À quoi est tenu ton peuple cerné par les prières ? Ville, fille, tes lumières ? Tu les as oubliées. Il faut rentrer, se tenir en dedans, éplucher, faire bouillir, rincer les appâts de liberté, les mettre de côté pour les réutiliser. Ce sont des abats, si tu les jettes quelqu’un les revendra en individualités vite fait. Tu le sais, tes rondeurs paysages, ils les détruisent déjà, se renifle le paradis brutalisé.

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vendredi J’entends une vapeur Un souffle passe sur le frétillement Les terrasses sont plus pleines encore de vêtements Dès le matin des femmes en hauteur étendent, tendent, retendent Les linges sont des acteurs vivants. Le long du détroit, une fillette me fait « non » de la tête alors que je m’embouche. Je comprends «  pas par-là  », pas là l’ici-bas, je stoppe. Coupe. J’entends sa langue : « pas par-là ». Où je veux aller, elle le sait puisque dans cette direction les étrangers se dirigent vers un café, oui effectivement tout le monde conseille de s’y asseoir, c’est la chose à voir, une attraction. Un garçon la rejoint, ils discutent, font des gestes avec leurs bras, leurs veines: droite, gauche, là droite, pas par-là, là-bas. Ruisselle eau précieuse dans ruelle, eau nécessaire qui toujours surgit dehors. Je viens d’un là-bas peureux de ses sources, ne peux voir qu’en diaporama, ne suis pas assez haute pour toucher le caoutchouc géant, pour serrer l’hibiscus, ne peut aimer le bougainvillier qu’en le regardant. Ils prévoient mondialement la disparition des abeilles qui écologiquement entraîne celle des fleurs. Deux chèvres sont sur une pente avant la mer. J’aperçois un cimetière et ses petites tombes blanches si simples. De loin, c’est un bosquet de pierres. Je m’arrête aux grilles. Dans le jardin sec, un homme surveille ses chèvres. Il en défie une noire et marron, lui fait baisser la tête saisissant ses cornes, il se bat, ils jouent ensemble. De grands eucalyptus règnent, sous eux rien ne peut vivre. Seuls deux cafés où trois hommes attendent le soir et ce lendemain qui vient en soufflet. Vers 16 heures, au clair, la ville se remplit de poussière, un film sable passe devant l’œil. Les enfants sont dehors Les enfants-garçons-rieurs des dehors sans peur.

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Madame, Madame, Madame, Ola Kasbah, give me money, Madame, Ola Kasbah musée, give me money. Le môme agite ses poings et tire sa langue. Madame, Dame, give me passeport, tout ce que tu veux j’ai. Oui, mais je ne veux rien, je suis égarée. Des Européens rachètent Les enfants ont appris qu’ils passent par-là, ils se font guide Trois garçons munis de tambours rouge et blanc Leur regard atteint Les voix remontent, entrent en corps, chassent l’intervalle Le sable s’éteint à 17 heures. Les pentes qui mènent au détroit sont pleines de déchets ayant disloqué leur origine, des gravats Un homme y jette son vieux ciment, de travers, un peu gêné de faire ce que tout le monde fait Des femmes y déversent les ordures ménagères Tous y balancent un sachet, une cannette, un enrobé fabriqué T transformée T brutale De grandes portes protègent de la rue, de ceux qui y passent leur vie De la ferraille s’amoncelle en des coins Des enfants la trimballent, la récupèrent pour la transmuter Des cercles et des robinets se dressent sur une place, celle qui était la plus belle, qui recevait antan fleurs et arbres, en l’avant dominant T en approche, imprononçable, à cause de la fable Des éclats de vie brute, des vues souterraines qui convoquent les étages intérieurs, les strates tremblent, on trouvaille. Rue Jnane El Kaptane, El Captan, El Kaptan Impossible transcription Bouffée d’enfants Ils gardent l’entrée de la Médina, la débouchée dans la Kasbah, guets-acrocheurs. Cette ville regorge d’enfants comme si le détroit les engendrait indéfiniment, les laissant vivre sur ses pentes Ils y font du bruit avec des bâtons, contre les portes des maisons, munis de pierres et de bouchons.

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La petite fille dit « non  » de sa tête, ce n’est pas le bon chemin, «  non  » ce n’est pas par-là ce là-bas. Quelque chose détourne et déplace. La petite dit : « J’aime la rue défoncée, les bordées de plastique, cette vue immensément ouverte. Je suis en la rue où toi tu passes, toi qui n’a plus de face, inspires et crache ». La rue, mon occidée. L’homme du café Dalia traverse. Il est kifé tôt.

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samedi J’observe un trou où s’engouffre un tuyau bleu. Cinq filles sont là, une à lunettes, une à couettes, chemises blanches et plissage pour la scolarité. « Ici, les enfants sont méchants  » prononce Saïd en riant. Il est en survêtement et vient de reboucher le cratère devant la maison avant que les mômes n’en fassent une tranchée, qu’ils démantibulent l’entrée des Français. Driss précise que les enfants font tout le temps de la musique, qu’ils s’entraînent pour les mariages  : Gwana en Bretagne, en Pologne, folklore à l’entrée, henné radical. Musique andalouse. Sur la terrasse du café Dalia, une tige de plante est accrochée au grillage, elle est sans racine. Les verres de thé côtoient les yeux injectés. « Tout ce que vous voulez, j’ai », « Besoin de quelque chose, j’ai », «  N’oubliez pas, j’ai », « Revenez, j’ai ». Abdelsamad parle d’une nouvelle drogue. Tanger prise d’héroïne, de cocaïne, d’un savant mélange des deux ? 50 dirhams la dose, ça tue un peuple n’est-ce pas  ? Du crack, une pasta crystal, une sous-dose, la yaa baa. Le peuple est déjà mort, recrache-t-il. Pipes de kif, Abdelsamad s’inquiète parce qu’il n’a pas plu depuis juillet, la terre en souffre, les paysans se déplacent vers les villes, les prix montent, de même qu’au Sénégal, qu’en Mauritanie. Les Marocains manifestent contre la cherté, certains se font arrêter. Que reste-t-il des terres ? En allant vers les forêts du cap, ils construisent villas et palais, ils vendent les parcelles, les mangent aux habitants. Tanger est investie. Abdelsamad est né dans la Médina, il a toujours vécu près de la porte de la Kasbah, est allé un peu à l’école française quand la ville était internationale. Après, ça n’a pas duré… Mais toujours pauvre tu pouvais aller chez le voisin et manger, il, elle te donnait… ça n’a pas duré. Des émeutes, des contestations partout dans le monde, alors nous  ! Abdelsamad explique qu’en ce qui concerne la Nana, il faut détacher la feuille du milieu car ce sont là que logent les insectes, puis rajouter Chiba. Il y a de mauvaise et de bonne Chiba. Ainsi, il faut choisir celle avec les racines, sinon… Tombée de Mauritaniens dans la mer, arrêt d’Africains aux Canaries. Cinq filles passent en chantant. Ici les enfants sont poètes répète Driss. Musique et danse, c’est tout ce qu’on leur apprend. Le jeune kifé écoute et rappelle quelques mots de français oubliés par le vieux.

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« Tout ce que tu veux, j’ai ». Les garçons sont autour de la fontaine car les femmes y viennent. Sur les terrasses, elles sont chez elles, mais les fontaines, tu verras c’est toujours ainsi, l’eau et les femmes, le centre des vies, un chouia de larmes pas plus, je vous en conjure. Elles lavent, les hommes regardent peut-être leurs croupes, leurs chevilles. Driss raconte les bruits de la rue en non-stop de production sonore, il ne peut dormir sans eux. Si le calme se fait, il angoisse alors il allume la télé, ça lui fait des voix. L’unique occidation. Il aime bien les livres aussi, parfois il en prend, pas tous les jours mais dose à dose. Le livre perfuse la vie de Driss. Abdelsamad ne parle plus. Il distingue les langues. Nous sommes au nord. Que la paix soit sur toi, que la paix se retourne maintenant, qu’elle t’envahisse  ! À terme, si ce mot signifie un échéancier, des troubles climatiques grandissants, sans coupure entre pauvres et riches, entre croyants et incroyants, entre femmes et hommes, entre rois et tordus, entre reconnaissance et argent, des troubles sans discussion avec les éléments qui nous font, cette bizarre égalité meurtrière sans comparaison d’éducation, de don, de compte bancaire, sans ennemi sinon… Nous M l’occidation.

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dimanche Tanger crie, bouscule et bruite Deux citernes vertes occupent un toit, elles servent de réservoirs, tiennent debout, ne sont pas percées Tanger tousse d’enfants rieurs Les adultes sont marchands Des pères bercent les petits sur les balançoires Deux gamins tirent une poussette récupérée à l’allure de déambulateur La, Aie Aie, ils passent le coin Chacun s’avance vers les mers Je suis visitée de moucherons. Quand partiront-ils ? Tanger aux splendeurs rouillées Ville qu’attaches-tu à tes rejets ? Fille à qui parles-tu si simplement ? Que font les containers, les hélices de béton sur la marge avant l’océan  ? Le pouvoir implante une autoroute ? 18 heures, coups de marteau, le dimanche se remplit Il est gavé des autres jours, il est repu bonheur Des nuages filent Quelqu’un siffle Les nuages sont moins lourds qu’ailleurs En direction ils s’amenuisent, perdent leurs muscles jusqu’à se séparer en volutes singulières, puis en rien Une capsule de soda saute, se mue en sauterelle, en myriade articulée À sa suite, une horde de nains bruiteurs.

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lundi Les nuages forment de petites tribus inégales D’un gros un, ils font plusieurs et se meurent Une fumée portuaire les transperce Ils résistent, s’accouplent, sont en transformation Un fennec devient dragon Et ligne Enfin tache Plus que point Le rescapé se regonfle S’allonge Se segmente S’évanouit Au même temps du ciel Reforme S’étire Cheval Grande bouche en avant Nez d’attaque L’arrière se rompt En molécules, ils s’effacent avant d’atteindre les pauvres En trois D’où vient l’initiale Cette préhistoire D’autres en surmont Tentent l’accostage Et s’émiettent au contact des Dar Sous les gens sont les enfants, ils vivent en portes.

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mardi Il faut que le regard s’affûte Que contact se fasse Le soleil sans vent endort Écrire sur l’autour, le calme Attendons les pelures Attendons le raconte Un pain rond en remontant, la jeune fille dit « bon appétit ! ». Entrée du marché, un paquet de haricots écossés, des côtes de cardes coupées, quelques oignons prune. Des poissons sont à terre. Le carré est rempli de marchands pêcheurs. Un espadon à taille de monstre attend au sol une réincarnation. Les minuscules crevettes se dépiautent à grande vitesse. La mendiante rose de la Liberté tient son enfant enrobé, une pièce jetée, pas un centime de place sur la plage de Robinson l’été. Dans le ventre couvert, trottoir des fritures, une douce quémandeuse subsaharienne porte son bébé à perte de bras. « Bonjour, pardon, bonjour, attention, attention ». En lisière du théâtre oublié, un feu de vagues est allumé. Une cour d’école, des robes noires à bretelles ânonnent une leçon, les jambes s’ennuient sous les tables, trépignent. Des oiseaux, des marteaux, des bruits d’eau, des embouchures, des citernes bleues, des bidons jaunes aux pieds des linges suspendus. Trois femmes, trois âges, entre elles sans masculin. Sur une terrasse aux contenants verts, les femmes montent par une échelle, sortent des objets de sous un foutoir de bâches en plastique. Elles choisissent une table en fer rouillé. La fille plus bas est pieds nus, elle attrape la table sur l’échelle, la rapatrie. C’est un lutteur. La mère observe l’intérieur d’un bidon, deux tuyaux bleus en sortent et serpentent pour rejoindre l’en dessous. La mère en tire un, le place dans le second bidon vert. C’est un circuit d’eau. Elle patiente sous la parabole, mains sur grandes hanches, dos en confort avant la reprise. Main niveau regard vers l’est Attente de l’eau Trois femmes La mère rebouche les citernes, l’eau est enfin là, elle remonte

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La mère nettoie le plan, se baisse, ramasse avec ses doigts, débarrasse ce qui accroche, poussière à terre, sursis de mitons La mère reprend la direction de l’échelle Le chez-soi l’engloutit.

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mercredi Une brume sableuse sent le fioul, envahit le nez, prend les tempes Devant le détroit des enfants jouent avec des capsules D’autres lancent des cailloux dans une poubelle Il n’y a pas de billes Un gosse essaie de détacher un grand bout de tôle, un autre en traîne plusieurs le long des parois Les dormeurs sont allongés dans les parcs Un oiseau se pose sur une antenne, il attend un quelconque éblouissement, une connexion Smooth Operator Mama Blues Donna Summer à fond Plus loin Gérard Lenorman est encore vivant Par temps clair, on aperçoit les côtes espagnoles Je vois des nuages qui toujours sont des terres Quelques enfants rentrent de l’école et frappent aux portes Par temps clair Des transporteurs naviguent Est-ce que les brûleuses reviennent s’échouer sur les pentes aux manteaux de déchets ? Deux coqs picorent les moindres. L’un dit  : «  Dans un conte soufi, le coq représente le désir et l’idole de la chair. Il est enivré d’un vin empoisonné ». En inversant ses lettres, coq inversé, qoc toujours.

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jeudi Le coq est fou, il passe entre les jambes Deux femmes sont assises à la place des hommes du soir, les hommes sont au tour des enfants Le coq est fou, il défie les carrioles L’enfant est fier Le coq, dédaigneux Ils voient des mers L’âme du coq est dans la fontaine Elle joue de jour comme de nuit en concurrence des prières Le coq se moque des cargos, il ne veut pas embarquer même légalement Ici le coq est roi (Radio classica, Radio nationale de Espana) De l’écume blanche occupe le détroit Sur elle, un Comarit en transit Sur elle, des épouses de tissus, d’étendoirs décolorés par Omo et Super Tide Femmes des terrasses lessivent encore Les animaux dorment à l’ombre de parapluies électriques Femmes des terrasses se plient et rangent Femmes se penchent, attrapent des récupérations vivant sur les toits, des ronds de bois, des tuyauteries Femmes des hauteurs dédiées au stockage Femmes rangent et nettoient L’enfant s’assoit, regarde, s’étire Femme en terrasse étend jutes, torchons, toiles et touailles Le fils strié disparaît sous un large ventre orange Femmes des terrasses accrochent au vent vêtements Une tortue est sur un toit Avant de tomber que donner ? Si elles tombent, je brûle.

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vendredi Rue des tripes et des panses Mesure urbaine dissoute dans les poules, aigrettes très tôt Tanger l’héroïne Donner l’aumône aux Africaines Arriver jusqu’aux visages Les vieux serpents et la petite herbe coupée serrée fumée Les enfants poètes n’ont pas de dettes Une sandale isolée attend sur un toit plat Tempête nuageuse dans les iris Ceux qui travaillent ne peuvent dormir Ceux qui dorment rient aux passages féminins Ils pouffent au détroit qui se laisse admirer Ils se confondent dans la fumée Le circuit qu’elle emprunte dans leur corps trace des amplitudes Du Très Haut au Bas Paumé Bassines cerclées de pelotes plastiques en plumes retenues Non pas des Brûleuses, des voyantes en esplanades Voici les derviches hurleurs Un gueuleur prend la rue, il hip, harangue et jette sa colère Un autre entre dans la mer et lance sa prière Aux grandes bouches répond le chien jaune de la plus haute planche et silence se fait Paysage en foutoir, calme des arrières fonds Foule dense du soir Ce qui vient n’est pas ce qui devait s’écrire Aucune lune découverte Là-bas accueil tu rendras Bienvenue Plafond croisé de bois L’ennui entre à la même date dans le grand hôtel Des figures se traînent : garçons en bouffon, castillan de noir, clients en prétention

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Tanger la nueva est une autre ville Tanger la vieja leurre Elle tangue Tanger presque grise Qu’est-ce qui peut pousser à partir, la condition dis-je Tanger langue Toucher des villes en plusieurs zones Tanger source Qu’est-ce qui peut pousser ? Tanger goutte Joyeuse et chronique Les frontières intérieures moisissent.

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samedi À la porte la Brûleuse est absente Des enseignes sont peintes À quai les camions attendent Que l’apparence se taise Afin de voir autre chose que ces deux touristes gras qui pissent contre un bâtiment désaffecté, cul de dos Leurs femmes patientent Autour du port, un mendiant plus qu’une dent sourit à la vue des ordures en flux qu’on dégage des talus cachés Tanger se nettoie Un pied-bot oscille, il a ses pieds en équerre mais trouve l’équilibre Un autre est garni d’une montgolfière de chair Il est venu le troisième temps de la prière, cartons en rue J’achète une figure, ne suis pas certaine que Tanger me la concède Des yeux de tigre sont dans les vitrines Ils injectent Mes pieds sont à peu près devant J’oublierai de façon certaine ce que je devais chercher La T M e brûleuse La tangente Émeut La face perdue de l’occidée Une femme numérotée s’assoit.

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dimanche La femme numérotée veut s’installer avec d’autres femmes, des Européennes. Elle scrute la bonne place. Elle est en croisière : Marseille-Barcelone-TangerGibraltar-Gênes-Marseille. Le déroulé. Elle a mal au dos. Le reste du groupe accosté est dans la Médina. Ils piétinent et achètent. Numéro 4 ferme sa veste pour cacher son décolleté. Elle possède une poitrine opulente, cela lui a joué des tours au Caire par exemple, une autre croisière avec sa sœur qui adore acheter, piétiner. Elle a mal aux pieds. C’est de famille, les seins, ses cousines, sa mère, mais ses filles n’ont rien. Numéro 4 s’est faite blonde, décoloré compote. En Egypte, les enfants c’est tellement qu’elle a claqué 200 euros en cochonneries, confiseries, truqueries puisqu’il faut les aimer les enfants, pas seulement les nôtres, les leurs, les tous, il faut les aimer n’importe où. Numéro 4 souhaite prendre place en attendant le groupe qui s’acharne dans les échoppes. Cet après-midi, ils reproduiront cet acharnement festif à Gibraltar. Il faut tout ramener, vous comprenez, c’est ce qui fait preuve qu’on y est allé. Au Caire, ça lui a joué des tours cette féminité parce que les hommes sont prêts à toucher. Quelle est la mesure  ? Comment se comporter  ? Les autres sont dans la Médina jusqu’à 12h30, numéro 4 a quand même le droit de s’asseoir au café, a quand même le droit de regarder sans acheter. Les récents immeubles de la baie rénovée répondent à son ennui. Eux aussi sont fatigués avant d’avoir commencé, le vent pousse du sable en rideau sur leurs façades. Numéro 4 n’est pas une ingénue, elle ne s’est pas mariée mais son beau-fils est Algérien, un idéal de gendre qui fait dans l’affiche publicitaire, qui range, nettoie, cuisine tout comme un idéal. Lui-même a trois fils, il leur a donné des prénoms français. Numéro 4 avait un peu peur pour l’intégration, c’est vrai, une légère crainte vite dissipée  : Valentin, Guillaume et… Elle a oublié. Numéro 4 dort en croisière, ça lui fait mal à la colonne vertébrée, elle est quasi épuisée. Son groupe adore acheter du cuir comme du papier, du faux argent qui fait façon sans qu’on ait besoin de l’astiquer, des babioles, des bijoux, des sacoches. Elle attend qu’ils reviennent vers le beach-club pour traverser. C’est pas mal Tanger, ça vaut le coup, mais Gibraltar, c’est comment Gibraltar ? Numéros 21 et 24 ne répondent pas. Ils déambulent collés serrés suivis de près par de jeunes vendeurs de chameaux miniatures et de Fatmas porte-clés.

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Le couple porte des chapeaux rouges Carrion Tétouan, les mêmes que le personnage fin qui trône sur le paquet de café. Il est noir, porte une jupe, sorte de pagne pourpre tirant sur le rosé. Une de ses mains est posée sur sa hanche droite. L’autre maintient en équilibre une tasse blanche avec sa soucoupe. Elles sont disproportionnées au regard du corps de ce personnage, peut-être homme, peut-être femme, peut-être esclave. Sur son énorme tête ovale se situe un chapeau rouge. Le paquet est or : 250 grammes Moka Carrion Tétouan. En introduction, numéros 21 et 24 ont acheté une représentation.

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lundi Tanger brumeuse Le ciel se voile La pluie ne vient Depuis le matin quelques lumières sont allumées Signant que ce jour est à moitié jour. Rue d’Amérique. Dans une salle, deux petits Delacroix puis un dessin de femmes barbaresques. Une de dos, l’autre de face avec un sein découvert, elle porte un léger foulard sur sa chevelure. Elles sont en campagne en une échelle irréelle. J’imagine que celle de dos a aussi un sein découvert, elle regarde l’horizon et non les visiteurs. Sur plusieurs tableaux, les femmes ont le visage libre en Barbarie. Delacroix peint les femmes juives de Tanger en tenue de fête dehors. Dans un jardin, un jasmin monte. Il est heureux le planqué. Dans un jardin, un figuier sort du mur, sa branche grise ne contient qu’une feuille. Dans un jardin, un grand arbre multiplie ses racines. Il ne cesse de renaître en départs. Autour de lui, les gens s’arrêtent, s’assoient, discutent. Une jeune fille, jupe et foulard blancs, porte des bottes noires très pointues, elle marche en aiguilles. La chaussure imprime l’origine ? Sur la place, un mendiant avance à terre. Sorte de reptile chaotique, il traduit une autre dimension, ni debout, ni couché, ni rompu, ni quémandant, juste se déplaçant à mesure de caïman. Une djellaba lui donne quelques dirhams. Les taxis turquoise font la ronde. Le grand Socco est un vivarium. La place est en chair abrupte. Les tissus se parlent, chiffons des vivants, branches d’oripeaux et forêt d’antennes télévisuelles. Une ligne traverse le ciel et touche une mosquée andalouse, les haut-parleurs déraillent, les appels se lancent et forment un triangle. Un oiseau se pose sur une perche et tente l’amour avec un autre piaf. Suite à la répudiation, il se trouve isolé sur son capteur mondial. Ses pattes font courant. Alors revient cette saisie naïve : trois poussins jaunes dessinés sur un mur. Des hommes attendent devant leur boutique Des hommes cousent et matelassent, fabriquent

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Fierté des passages, dans la vitrine d’un herboriste siège un billet de banque argentin, un autre polonais L’ambulant accorde sa litanie de galettes Dans son cœur, la vieille regarde se faufiler la foule Le soleil se prend pour lune et quelque chose advient du détroit L’ancienne semble se parer contre la nouvelle et l’émergente ne se raconte pas au centre Des bienvenus, bonjours et salutations sifflés Des enfants glissent sur des morceaux de plastique, se tapent le cul, remontent et recommencent la rigole indéfiniment La pluie s’annonce. Non. La. Les nuages se précipitent. Non. La La saison appelle un immense gris. Non. La La météo nuance les temps en : Peu nuageux Passagèrement nuageux Nuageux Nuages bas Nuages élevés Nuages faiblement instables Averses Averses orageuses Averses intermittentes Pluvieux Pluie faible Orage Ondées Gelée Grêle Neige Averses de neige Brouillard Brume Venteux Vent de sable Un seul qualificatif pour le soleil : ensoleillé Et pour la lune : non annoncé.

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J’ai vu la lune vers 16 heures en place du soleil, elle prononçait un temps agenouillé, le peuple répondait en riant.

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mardi Il s’est mis à pleuvoir sans arrêt. Les maisons coulent, infiltrent, poussent de petites moisissures noires qui sous le doigt font cendre. Des invertébrés apparaissent sous le plâtre. J’ai rencontré une salamandre boursouflée, trop pâteuse pour être vraie. Dans la nuit, j’ai entendu le vent au-dessus de mon corps, il frappait et mon corps résonnait. Au matin, la pluie se continuait. Le petit arbre de quand j’ouvre la porte n’avait pas bougé, même pas verdi. Je ne comprends pas pourquoi il ne veut pas se rafraîchir. Est-ce sa nature ? Il faut qu’il m’explique parce qu’il est à côté de moi, derrière une porte certes mais je ne la verrouille pas, de toute façon l’air entre en filets. A quoi bon si l’arbre ne veut répondre, il se fait passer pour presque mort, il n’aura jamais de fleurs même après ses feuilles, son pot fait peine. Je ne sais pas ce qu’il fait dans l’escalier, il refuse de s’alimenter, il refuse de participer à la joie nationale des jours de pluie. Il ne comprend pas qu’on va le recaler dans une quelconque parcelle, un bled en pleine terre sèche, peut-être même désertique, qu’il n’aura plus sa vue sur le port, son horizon de mer, sa place de premier, d’héritier. Une semaine de pluie et lui toujours intact. Il fait le coup du décharné pour se faire débarquer ailleurs. J’en suis sûre. Mais ailleurs, il n’aura pas de racines. Il devrait en discuter avec Chiba, l’absinthe, qui elle même sur les trottoirs garde ses racines. C’est pour cela qu’elle est appréciée et ne chiffonne pas ses origines. Elle se recouvre de poils soyeux, sa tige est cannelée. Elle est hermaphrodite et se reproduit par éclats de vieux pieds. Il pleut depuis que ça dure.

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mercredi À la radio ce matin 12 Tunisiens allants vers l’Italie 75 Subsahariens vers le Maroc Villas de rêve à acquérir dans la perle du nord proposées par Palmeraie Fondation 52 Algériens sur les côtes 82 Mauritaniens en direction des Canaries Plongeon dans les ruelles humides Peuple s’anime Les femmes regardent les autres femmes Ce jour est celui des échanges La langue est en rire Les robes sont sur les pantalons Être étranger, c’est se faire remarquer ? Escarpins noirs sur rambarde bleue Le fer est jade Un mouchoir triste passe des paumes aux cils Une jeune fille regarde la mer, une autre le mur En dessous d’elles, trois thés Les branches restent au fond, collées après avoir été ébouillantées Les voix forment des amas indolents, une chanson, une prière jetée, des accords En longue Les mains se creusent pour le mélange Un garçon porte la France en son dos La jeune fille se lève, se rassoit Les hommes changent d’arbuste Feuilles sèches dans rides Renversement sur le papier Plumeaux verts, fourrure au col Tête se baisse, dans l’œil traverse un cargo Les sonorités se frottent, délimitent des corps plusieurs À chaque terrasse son échelle verbale La fille achète des graines qu’elle mâchonne

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Jambe levée, talon posé, elle se balance Ne vient rien qui ne pourrait arriver Le cheval jaune gagne tandis que le rouge se met en recul Ses doigts ramènent les cheveux dans leur gaine Un garçon porte le numéro 7 en son dos Ses doigts sur la nuque fixent le voile Les figures débarquent tandis que je brûle : Le derviche prieur jette ses versets à la rencontre des deux mers Le hurleur de rue déballe sa colère Les rieurs sont des enfants Les enfants sont des joueurs de tambours Les parleurs font vibrer leurs moteurs Les marmonneurs sont des vieux allant L’herboriste embrasse leurs mains Les fumeurs de kif squattent les chaises et les coins Les chanteurs sont des enfants Le vendeur de pipas, le tisseur d’osier, regardent Une belle en caftan noir aux broderies rouges L’épicier a tout Les vendeurs de poulets sur des crochets Les vieilles tapis d’herbes au sol Ambulantes que les camions chassent Le donneur d’œufs en toute taille Le lanceur de mots à toute heure Celui qui remplace la sucrerie à peine abîmée pour un parfait Celui des noix, des dattes et des pruneaux Le colporteur de thé qui ne vient jamais Le vendeur de mouchoirs, de papier, l’enfant Le pantalon bouffant, drôle de groom des entre soi Celui qui ne boit pas mais sait Le pas clair du jardin des tombes Les enfants de musc Le calculateur de Rhassoul Celui dont les saucisses bœuf sont la réclame du jour Le dormeur à même les légumes Le fourreur des matelas debout L’assis en tabouret à cheval de rue

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Les enfants sont des frontières Les serveurs en gilet, l’éclopé du port, le gosse de la ruine La forteresse saute Les flambeurs du vague Le siffleur incessant La mendiante œil ouvert Le gardien des berlines Le collecteur de peilles Le remplisseur de bouteilles Le ramasseur de siphons L’engendreur de garçons Le ruminant des traversées Et les Brûleuses dansent : La femme avec un foulard noué sur le crâne La femme avec un foulard coloré retenu par un second en dessous La femme avec un foulard non coloré La femme réalisée avec un foulard blanc La femme avec un foulard planté d’accroches La femme sans foulard La femme avec un voile noir cachant la bouche, en continuité de l’habit, juste gris, les yeux La femme avec un piercing au menton, au nez, on ne sait La femme avec un foulard noué en corsaire La femme avec capuche Pas de femme La femme avec foulard où mèches dépassent Est-ce que le corps fait partie des cheveux ? La femme avec chapeau La femme décolorée tirant sur la paille La femme chauve qu’on ne voit La femme en haillons qui déambule dans la terre La terre promise à la sécheresse Ce qu’ils prévoient en Méditerranée et en toute ville de mer s’écrit dans l’alphabet dont je sais user :

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Tremblement des terres Vagues immenses libres Petits corps humains revenus aux poissons, appâts Non maîtrise des surpopulations Villes d’océan sépulcres Ils ont découvert des trous noirs gobant les étoiles Nedjma.

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jeudi Dans une mythologie, le Maroc est décrit comme un Eden. Héraclès y dérobe des pommes d’or. À présent, sur une pancarte s’accumulent : Or, Argent, Cuivre, Fer, Etain, Plomb, Mercure, Cacao, Dattes, Tabac, Vin, Garum, Sel, Salaison, Pêche, Blé, Huile, Beurre, Pommes de terre, Café, Epices, Encens, Alum, Bijouterie, Choral, Pourpre, Peaux, Cuir, Laine, Toiles, Lin, Draps, Chanvre, Papyrus, Bois, Ambre, Animaux sauvages, Eléphants, Chevaux, Habits, Soies, Véhicules, Outillages, Electroménager, Sidérurgie, Matériel électrique, Energie, Machinerie, Pétrole, Chimie, Parfums, Esclaves… Derrière l’esclave, j’aperçois une stèle funéraire, sépulture collective. Je parcours à l’envers. Trois portes pour la ville islamique : Bab Albahr, Bab Sebta, Bab Fass. Sur la stèle est un visage comme un masque, pas de face, la bouche est légèrement ouverte dans un soupir, les yeux sont à peine éclos en un départ. Derrière la stèle, une statuette en terre cuite, nécropole Sidi Ammar. Derrière la tombe, l’inhumation d’un enfant dans une amphore, nécropole de Cotta, époque romaine. Après l’amphore, le sarcophage de plomb d’un enfant, nécropole de Marshan. Quitté le sarcophage, un astrolabe planisphérique, puis une anse de chaudron en forme de mains. Après l’anse, l’amulette du Dieu Bes en forme de tête de bélier ivoire. Sous les amulettes, des pendeloques à boisseau puniques. Et les Alfiteres, ces avaleurs d’épingles ! Puis une statuette féminine. Elle est blanche avec un grand nez et deux bras repliés sur ses seins emmitouflés. Enfin, l’idole en terre cuite. L’idole est une parabole, elle ressemble à un bouton de porte, elle est toute petite, évasée en sa tête. Elle ressemble à un pétale dur, à un pédoncule. Le monde des tombes, ce monde d’enfants Percuteurs Bifaces Nucleus Microlithes Éclats Près du four à pains, trois mômes juchés sur des sacs de plâtre démontent un compteur électrique et s’en régalent. Ils jettent des pierres en l’air afin qu’elles retombent sur les passants. Je zigzague. Les caillasses sont des

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articulations. Des prières s’allongent et deviennent des chants. Je marche, des gamins sifflent. Je marche, ils interpellent. Je dis : «  Je ne suis pas un chien ». Que dois-je écrire ? Je marche. Un gamin de plus belle jusqu’à ma disparition lance : « Animal » « Chien » « Animal » « Le chien ». Castagnettes de langue. Je suis domestiquée. Un jeune homme fait bouger une loupe ronde pour que la lumière atteigne mes yeux. Le reflet me traque. Traversée L’oiseau-cassé répète « viens, viens, viens » C’est un sommet Je le palpe, je lui fais confiance, il ne durera pas La transparence est-ce une transition ?

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vendredi Un café turc. Abdoul met de la musique. De la petite terrasse se distinguent les grands immeubles de la plage sous une brume chaude. En avenir, ils se battront pour la vue. Aux plus riches accords, déjà. Abdoul trafique sa télécommande. Il raconte dans un anglais rond ceux et celles qui sont passés par The best café of Médina, the café Baba. Encore le passé de Tanger et ses figures : reine de Suède, consuls, représentants onusiens et stars. Abdoul a des photos à l’appui. Sur l’une d’elles, il est debout en Europe, veste rouge et nœud papillon. Smile Darling ! Les tables bistrot sont gravées d’initiales, de phrases. Sur l’une d’elles est écrit : « Tant que je brûle en chacun ». Et je glisse dans un filet d’eau, crois un instant éviter la chute, pouvoir me rattraper mais l’heure existe. Des femmes s’approchent, l’une me tend un mouchoir, elles semblent désolées. Un homme gonflé ricane. Avant de tomber, j’ai jeté un regard sur l’ancienne maison, la maison aux grilles et aux visages olive. La maison des coqs. Les hommes touchent les épaules, l’épicier, le veilleur. Los Moros, nos épaules dorées, croyez-vous ? La nouvelle maison est une grande salle de bain froide, elle vient de finir ses travaux, son sol est habité d’un carrelage noir et blanc en échiquier. Une petite lucarne en face sur le mur innervé. Le soir, elle est bombée de morceaux de mousse placés en quinconce. Je vois la croupe et le dos courbé d’une femme qui lave, parfois juste son bras qui ramène les deux volets de bois. Il n’y a pas de vitres. Un tuyau rouge part de la rue et rencontre le toit. Que devais-je écrire ? Les intimes brûlures ? Je reprends un son, des figures.

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samedi Chez Mounir le grand causeur, moitié agent moitié artiste, nous discutons des femmes et des hommes, des mondes reliés. Maria la Barcelonaise explique qu’elle se remarie le 23 à 9h15, trop tôt. C’est un recommence puisqu’il s’agit de son ex-mari avec qui elle a deux garçons. Il ne sert à rien de changer. Ce mari arrive demain alors elle ne bouge plus. Maria a l’esprit troué, elle oublie les noms et les choses à faire, ce qu’il y a à mettre dans les maisons aménagées en lits séparés : des cintres, un fait-tout, un tire-bouchon, un plat fou. Le grand causeur acquiesce. Le lien, c’est pour les enfants presque rois. Il faut maintenir la cellule à cause des souvenirs qui continuent l’attache. Et la marée ? On ne sait exactement quand les souvenirs aménagent l’histoire, ce qui est certain c’est qu’ils trament la confiance. Pourquoi chercher ailleurs ce qui sera de même ? Se représenteront des soucis en copie, de similaires collisions. Aujourd’hui chacun travaille de son côté, la femme rentre chez elle, l’homme chez lui, tous deux avec leurs pensées, deux zones atmosphériques qui se rencontrent chaque soir et éclairs souvent il y a. Chacun reproche à l’autre. Elle dit : « tu vois mon collègue me sourit lui tous les jours et m’offre des fleurs ». Il dit : « Il est heureux ce pays où les collègues offrent des fleurs ». Arafat dans son coin de jeune assistant, teneur de portes, tente une échappée. Lui a divorcé, il a changé de femme, en a trouvé une nouvelle qu’il va bientôt fiancer. L’ancienne était «  une méchante femme  ». Le grand causeur répète le constat : « Les femmes… ». Mustapha ouvre de grands yeux, il voudrait bien savoir ce qui se dit des femmes. Nous sommes si petits au regard du cosmos, des brindilles, rien n’est fait pour se plaindre quand on sait les mondes reliés. Les amours nouées, les compagnonnages charnels demeurent à l’intérieur, on ne s’étale pas sur les difficultés, ça se passe ainsi partout dans le monde. Oui mais certains, pense Maria, entre imaginaire et réalité se perdent, ils s’engouffrent eux-mêmes. Une voix tombe d’entre les terrasses. Maria sait que sa vie ne se refait pas, qu’elle se continue. Les fenêtres sont étroites ajourées de fer, tous connaissent ce qu’elles cachent. Qui veut partir ? Qu’ai-je à écrire ?

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Les graines internes, les atomes telles des étoiles noires M la consommation Nos vies en consommés brûlants Casablancais, non Rabat, teux, teuses, non Marakesh, hi, non Mais Tangérois, peuple de rois !

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Dimanche Hôtel Continental, une autre époque délabrée en mince épopée, quatre personnes en tout occidental, une tranche d’espadon grillée, des frites baignées, une bouteille d‘eau. On voit le port et ses navires, un ocre affiné, l’autre tel un fer à repasser. Des guêpes, une énorme mouche sur la bouteille. Des guêpes sur les gâteaux mauves. Un instant. Une fille portant du linge sort pieds nus. Un instant. Deux adolescentes dans une fontaine, l’une nettoie des bidons violets, l’autre lessive et frotte le sale de la semaine. Toute cette semaine. À l’entrée d’un terrain vague, qui fait office de parking, une troupe de garçons jouent sur des tambours installés dans une remorque de triporteur. Top-Moto Sur les images du boulevard, des enfants accompagnés d’Harry Potter sont apprêtés de dorures, de stuc et de stock pour l’avenir. Un blond est entouré des Teletubbies. Les icônes sont détournées, le nom de la ville décale sa splendeur. Il est 24 heures, la rue se nettoie encore de ce que demain reste à refaire, de ce que demain est étrange. Tempête et boniment Avec grâce les pauvres huttes se cabossent Un aboiement Et découvre misère induite Tanger paresse d’hommes Appui terrestre sur un toit T L’occidation.

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lundi Le gardien du détroit ne repartira pas, il a vécu à Montparnasse, il travaillait alors. Hep Hep. Le gardien retient, il est revenu à cause de sa mère laissée, a maintenant femme et enfants, sans argent, ne veut pas repartir, veut y aller tout de suite. Il engage son circuit de l’école coranique à la mosquée, de la fontaine au four commun, il ressasse les éléments. Hep Hep. Il mélange le kif pour le célèbre habitant de la maison en face de la prison. Le pollen est ce qui tombe du kif, le kif vient de l’herbe, l’herbe voyageuse est la Spoutnik 007, le top, le Rif. Hep, il désigne la boîte aux serpents, les charmantes illusions, il décrit le décolleté des terres. Porte de la répudiation, il se couche sur la pierre des torturés. Il ne lâche pas. Hep Hep. Il doit acheter de l’huile, de la farine, un demi-mouton. Ce n’est pas assez, il attend l’argent pour l’huile, la farine, le demi-mouton. Que ça claque, que ça vienne ! Sa maison s’habille de framboise écrasée. Il cherche à gagner. Le prénom de l’homme qu’il attrape signifie verset. Hep. Il plante ses paroles dans une culture de subsistance. Il est démantibulé, les parois de son nez sont perforées, ses cartilages attaqués. Il n’a jamais assez de pièces pour les apothicaires. Il serre une tour de sel en sa main, c’est en quelque sorte son destin. Hep Hep Fouad veut partir, pas seulement pour des raisons économiques mais pour agrandir, apprendre et revenir. Hep. Fouad vit avec ses parents, ses frères sont partout sauf ici. Il se lancerait bien dans l’élevage, le bovin laitier, une perspective d’amélioration en mode extensif. Le problème est de régler cette immigration de l’intérieur, les gens ne peuvent plus se loger. Fouad ne veut pas que la ville dépasse ses limites, le terme développement est-il le bon ? Hep Ramiz le prudent conduit. Il cherche à repartir. Il est diplômé en informatique, maintenance, cracking, boostage, programme. Il a travaillé plusieurs années en Arabie Saoudite dans les relations publiques. Cela filtre dans sa tête. Il a construit sa maison avec l’aide de Dieu heureusement. Ramiz parle seul, il conduit seul. Il connecte, le moyen est d’acheter un mariage : 5000 euros. Le prudent navigue. Les femmes, après tout une suffit sinon il faut les contenter toutes. Ramiz n’a jamais assez de pièces pour agrandir ses vues. Alors,

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il conte et fait tourner le moteur. Hep. Le cimetière des animaux est laissé aux herbes folles, il est entouré d’une vase vert opaque. Certains le considèrent comme un patrimoine insoupçonné. La plus grande tombe est celle d’un chien italien, non, anglais. Un caillou saute dans la vase du paradis canin. Ça fait splook ! Ça infiltre dans sa tête. Ramiz accélère. Palais du roi, quartier Montagne, Grande Montagne, palais de princes, d’émirs koweïtiens, palais d’été, ils sont à la limite de l’hypertension. Ramiz prétend que ces grandes têtes ont choisi Tanger dans l’éventualité d’une révolution en Afrique. Ils pourront alors traverser en vingt minutes munis de leurs offshore privés, direct Europe. Ils traverseront et laisseront le peuple s’entretuer. Hep. Le prudent contourne. Ses peurs dessinent les côtes espagnoles, la pointe du Portugal, le cap Spartel, ce fameux chapeau de l’Afrique. Les familles pique-niquent dans les forêts d’eucalyptus. En guinguette, elles se régalent des fèves broyées. En toute liberté, ça se sépare dans sa tête, ça se raconte pour échapper, tu fais ce que tu veux, tout ce que tu veux si tu ne gênes personne, que tu n’agresses personne, c’est une histoire de respect et de sécurité. Ramiz désigne les différents postes de police jalonnant la virée et magnifie cette nouvelle sûreté installée, proche des gens, qui fait rupture avec l’ancien pouvoir. Le précédent ministre de l’intérieur, qui vient de casser sa pipe, était un dictateur. Il n’aimait pas Tanger et décourageait les investisseurs pour par la suite les rabattre sur la ville natale. Il prétendait que Tanger était mafieuse et droguée et faisait partir une main-d’œuvre marocaine choisie vers l’Italie. Mais à présent, Tanger s’ouvre à l’investissement avec exonération. Ses côtes se beurrent généreusement de complexes touristiques, de demeures à l’allure fastueuse imitation pagode, elles se coiffent de béton armé. Hep. Zones dans la ville, agglomérés inachevés, rénovations incontrôlées, rachats, expropriations, bidonvilles résorbés, palais qui privatisent les forêts, les autorités annoncent 800 000 habitants mais les périphéries en compte un million, alors grosso modo deux millions de tanger-rois, ça ira ? Oui, le prudent, on s’en va. Hep !

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mardi Je suis dedans. Le salon Churchill et ses fauteuils rouge et bleu. Vraiment, il s’est posé là ? Enfin partout, si on cherche bien, dans toutes grandes villes, le grand monde est venu même par inadvertance ou handicap technique. Pourquoi entretenir cette ville sous couverture ? Front de mer, une baie aménagée Miami 555 Gamins en recoin Marché des pauvres Gosses à la colle, une troupe fait sas avant l’escalier où tout se passe. Je ne veux pas écrire sur… Un bar, une Française montée sur bottes, raccommodée au botox tourne autour de la piscine. N’est-ce pas une preuve de la mondialisation  ? Je m’énerve avec Tanger et ses images décomposées. Hôtels vides, vies pleines, cafi nouveaux faubourgs. Safi Un castillan fume en panoramique. Il est vêtu de noir, costume intégral et chaînons en or. Il tient son téléphone devant ses yeux pour photographier. Il n’entend pas les faiblesses retenues et se détourne des déchaussés. Il guette une présence féminine. Dans l’hôtel il y a  : des sièges inoccupés, quelques olives vertes, des barmans surannés, des carrés de beurre, un patio, des sous-verre ciselés. Moitié de temps passe. L’ennui est humide. Il appuie sur la fonction photographique. Clic Je suis photographiée.

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mercredi Le ciel pénètre les yeux, la tête Excroissance de la terre Les jours de pluie laissent les murs imprégnés Des auréoles, des fissures, de jeunes plaques de boue qui ne veulent durcir Et tous se réjouissent pour les cultures Et chacun se plaint de l’humidité laissée en soi Je regarde des plafonds où grimpe le végétal Une bande d’enfants suit Ils entament un jeu de piste pour voir si j’habite quelque part, si mes traits ne sont pas empruntés Un vieil homme claudique, il entre par une porte bleue pour s’agenouiller Des bobines de fils sont rangées, des piles, des boîtes marbrées, du multi­ colore draguant le dattier. La fille du quartier de l’arbre isolé mange en pas-de-porte une assiette de graines. Elle a une face de musaraigne. Elle tape sa cage thoracique, elle souffre d’au milieu de sa respiration, ça coince à cet endroit. Les pluies sont entrées dans les poumons. Elle avance d’une façon désorientée. Elle traîne, on dirait. Les cartons de prière ressemblent à des serpillières Place du vendeur sourd, un gros garçon shoote dans un ballon à moitié gonflé, un autre le bouscule Ils s’attrapent Personne ne tombe Une vibration, un ponçage, des encadrements Il n’y a que le regard pour joindre les mots. Une femme avec ses enfants vend trois théières en plastique transparent sur le trottoir. Une mercière tire son rideau. Sourate des femmes IV 11-12. Le monde au fond du verre, le monde qui rit et moi dedans. On continue, on se tait, on fait « Petite tête  ». On continue, on fait «  Petite tête  ». Petite souris dit « bonjour ». Elle porte un manteau gris trop grand, ses mains sont noyées, elle a un fichu noir et de drôles d’yeux, elle articule «  Hamane  ».

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Des garçons la hèlent, elle pose son doigt sur sa tempe et tournique. Je lui demande où elle va, elle ouvre sa main, deux dirhams respirent. Devant l’échoppe, elle négocie une barre chocolatée enrobée. Petite souris est jolie, elle me regarde et rit. Porte du détroit, deux filles pointent leur index dans le vide rempli d’espoir et interrogent leur mère sur les terres de l’autre côté. Il y a un silence. Une vieille est assise seule. Un homme fume entre ses sacs. Il y a deux silences. Une princesse marche en djellaba moulante et fleurie à manches chauve-souris. Elle a caché sa capuche dans sa nuque. Ses accompagnatrices précipitent leurs mains dans son cou, elles en ressortent le bout de tissu à vue d’hommes. Dans le rêve de Petite souris, le détroit absorbe la ville sans distinction entre ciel et terre, le dessin ressemble à l’idole pédoncule. Tarifa s’allume.

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jeudi Les enfants ont écrit sur le mur de la maison 1 + 2 = 3, un 4 est barré. 1 2 3 4 … Des boîtes à chiens font un mur, des éponges métalliques flirtent à côté de l’ail, des barrettes à cheveux viennent de Chine, des étoiles, des cœurs de strass, des barbies effigies, des sous-pulls en tergal, moules à cake, découpeur de peau, pyjama, veste de cuir, kiri, lentilles vertes, tripes de poulet dans un seau tiré, sabot à clous, grattoir, cul de bouteilles accueillant plantes, bananier, bruyère, coriandre et gattilier, brisures et feuilles ; enfant au chapeau en lycra, aux éclats, grand-père et bébé dans les bras, longs navets rouges, pistaches, une molaire est dessinée sur la devanture d’un coiffeur, formica adossé, tee-shirts déballés, ballerines à pois, le foulard tel un bâillon, un sommier avance tenu par un crâne. L’homme est un doryphore. Trois spidermans rouges sont suspendus à un corps. Les hibiscus sont des géants. Dans les cafés, les buveurs de thé ont dirigé leur chaise vers la rue, ils regardent passer. Spectacle. Femmes. Une vieille est assise sur une boîte de conserve, un carton découpé lui sert de coussin. Elle se lève, ramasse son fauteuil et gravit la côte, son corps est à angle droit. Femmes buissons du Rif. Baluchons bleus sur les dos, pain rassis sur une bâche. Une sirène. Un garçon conduit un vélo ambulance au bruit immense. Lala arbuste, amas de branches qui avance. Targa, femme en chiffon déambulant mille fois. L’errante. Benvenido, un garçon est assis sur la pierre, café Sole & Mar, les foins sont des champignons. L’enfant venu des chiens désire un stylo, un cahier, des lunettes. Montagne aride. Femmes de ronce. Un homme dort sur une borne, mou et ronfleur. Les enfants sont des varaps, ils se lancent sur le mur à tour de rôle et jamais ne se cognent. Un petit arbre est harnaché de fer et de plastique noué. Mendiante tête en bas. Échafaudage de fortune. Une main ouvre le volet, les cordes frémissent, une fente de ciment tachetée. Elle a un foulard vert, elle a une chemise à losanges, elle se courbe, ses bras travaillent vite. Elle tourne la tête, referme l’ouverture. Son dos, aplat dans le blanc, large arrondi dans le creux de l’eau, yeux furtifs, la jalousie du voyage, le temps n’a plus de langue, il s’effectue, un cri se hisse le long des cordes et rencontre l’oreille. Elle frotte, comme hier, elle brosse, de nuit, la source remonte. Le sentiment de solitude se dissout, non enfin, c’est comme s’il se remplissait de joie, il a la même enveloppe mais à l’intérieur

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plus de mots, à l’intérieur une douceur, une oxydation qui remplit d’un précieux modeste. Il faudrait qu’indéfiniment se gardent les simples débrouilles des terres à terres, les baisers joints. Sans plus de grimaces, ni de mauvais ton. Là où avant se dressait un mirador, se voient des inclinaisons jonchées de gravats surplombant la mer et une route en construction. Sur une pente, un garçon frappe le sol d’un bout de tuyau jaune, il se baisse, regarde un laissé, il tape presque guerrier. Des femmes lavent bouilloires, cocottes, plats. Un cri. Un homme porte de l’eau, de dos sa main gauche capture l’air. Il danse et avance. Trois bouteilles de gaz claironnent. La quatrième a fini de brûler.

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pleine lune Khadija dit « bonsoir » Je danse en tête La T Résolution Je danse seule Qui offrira le bonheur cherche-perdre Petite immensité dans les faires-attention de la fille indéfiniment comme si d’esprit elle n’avait Qui devinera la facilité seule La prévoyance La saoulerie incontrôlée Et l’adversaire insoupçonné C’est un féminin contre qui T e é eux hé ! J’ai trouvé les Brûleuses comme dansent en tête Re - l’occidée T femme T petits gestes de femmes Les trouvailles TM Ma traversée Cela pourrait s’arrêter là Si mon visage revenait La moindre transformation à quêter Cette coquine chance inespérée.

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Sur la route Manzana à Dmiq Container, grues, ciment Sur les routes, les femmes buisson marchent Après le cap, des résidences attendent la saison du remplissage Cubes dans sphères Monsieur Psaume est dans son lit Autour du verre, le sucre est coloré Les abeilles viennent s’y noyer Barques de sécheresse Un homme porte sur sa colonne vertébrale une pile de briques Une petite court, elle demande six dirhams, elle a six bleus comptés du front aux joues Deux lits et juste une place Un néon jaune au-dessus de la porte Un portemanteau en fer sur le bois Ce miroir Deux couvertures, une rouge et une rouge, elles tiennent debout Mélange d’humidité et de sable Une grande allée Le vent soulève la terre Dans un western sans femme De nuit 18 pêcheurs remontent les filets Les enfants ont des bottes Les pères hurlent et tirent D’autres s’ennuient contre le billard Un néon Snack clignote dans une cheminée Il est presque un feu Un néon Glace surplombe le frigo Les vitres se sont enfuies Dans le lit, le vent attise la tête Des bourrasques, rien ne se dit Sifflement Un panneau s’ébroue Le camion traverse l’oued Les Brûleuses rêvent.

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Suite Je suis rentrée. Mon visage s’est replacé, s’offrant à ceux d’ici. J’allume une allumette, elle se consume. Je ne cherche pas de ressemblance, je reprends l’air, vais renfiler l’individualisme, discuter longtemps avec lui, vais le traquer, l’épuiser pour qu’il abandonne sa course folle, son croquis. Je cherche trottoir, je cherche vision, cette dimension des plusieurs. Le sentiment de solitude se repointe, les sourires sont absents. Je n’aperçois pas Tanger. Devant la mer, je me concentre et finis par l’imaginer. Je demande à l’allumette de s’achever au milieu de la Méditerranée. Ma figure est transformée, elle semble vivre entre un moment avant qu’elle ne reprenne le long manteau, qu’elle reconnaisse la terre “promise” d’où je récapitule dés-occidée. Au retour les Brûleuses se mettent à parler, tendent et retendent les discours argentés. J’écoute une voix enregistrée : « Je veux quitter parce qu’en Europe existe l’individualité ». Traduction. Je réponds : « Oui mais l’individualité, c’est un peu la solitude ». J’écoute une voix enregistrée : « J’ai 16 ans. Mes frères sont des pêcheurs. Nous venons d’une presqu’île byzantine où l’eau est dangereuse ». J’écoute : « Je suis d’un lieu entre deux courants, d’un tombeau phénicien où se rencontrent les amants. Là, l’homme a le droit d’épouser plusieurs femmes. Je veux être l’unique. Si je vais en Europe, pas de mariage ». « Quand tu es mariée, tu restes à la maison, seulement ». « Les filles ne peuvent pas dire toutes les choses ».

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« Si je veux prendre une décision, je suis interdite par la famille et la société ». « Il suffit de l’acte de mariage, après tu fais comme tu veux… Tu es plus libre mariée ». « L’amour est une douce chose ». «  L’amour est l’enfer de la vie. Il est parti en Espagne et m’a oublié. Je ne peux expliquer mon sentiment ». Comment partir ? « Gagner de l’argent pour préparer les papiers et partir légal. Pour ce rêve, je dois avoir deux travails et réunir les dirhams. Je veux acheter une voiture et une maison, mais pas de mariage… ». « J’ai une personne de ma famille à l’étranger qui garantie ma venue à 18 ans. Je vais migrer, je vivrai en solitude de la maison au travail, du travail à la maison pour aider les parents ». Pour les garçons, est-ce plus facile de partir ? «  Si le garçon est riche, il a la capacité d’acheter un contrat de travail làbas…  ». « Le garçon n’est pas une fille. J’ai beaucoup d’amis qui sont partis : Nacer, Malik, Faher, Idir, Rami, Moukhtar, Osmane, Saji, Jafar cachés dans les remorques ». « L’immigration est plus difficile pour les filles parce qu’elles ne peuvent pas passer de nuit au port et trouver des camions pour monter ». « Je cherche un mari marocain qui partirait en Espagne ». «  Ma sœur est allée en Espagne à 14 ans et s’est mariée… ». « La liberté a des frontières ». «  J’en connais une qui est partie à 12 ans, une autre à 17 ans, illégal…

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Elles ont accompagné leur famille au port, avec la chance, elles se sont faufilées parmi les voyageurs. J’ai perdu le contact avec la première. L’autre m’attend là-bas… ». Comment les jeunes filles vivent en Europe ? « Le paradis. Elles ont des libertés. Pour être bien dans sa vie, il faut partir. Ici, je travaille, je ne gagne pas ».   « Si j’ai la possibilité d’améliorer ma vie, je n’ai pas besoin d’aller à l’étranger ». « Chacun a quelqu’un qui est parti pour revenir. Je pars, je reviens, je reste. C’est ça le monde ». « J’imagine que la vie en Europe est plus facile ». « Oui, en Grande Bretagne parce qu’elle est riche ». « Oui, en Espagne parce qu’elle est proche ». « Juste à Ceuta, à l’embouchure du détroit ». J’écoute : «  J’ai 15 ans, je me lève à 4 heures chaque matin et vais au centre industriel pour ramener l’argent. Je suis ouvrière dans une usine de confection 8 heures par jour. Je vais quitter pour vivre en solitude ». J’écoute une voix enregistrée : « Ce un en moi ». « Cette multitude de soleils infinis ».

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Table des illustrations Oeuvres sur papier : p. 1

Tanger, aquarelle sur papier 30x30cm, collection particulière.

p. 4-5 Journal, 10 novembre 2007 à Tanger, 30x40cm, collection particulière. p. 21

Journal, 6 novembre 2007, 30x40cm, collection particulière.

p. 22

Journal, 7 novembre 2007, 30x40cm, collection particulière.

p. 31

Journal, 6eme jour dimanche, 30x40cm, collection particulière.

p. 35

Les grilles, aquarelle sur papier 30x30cm, collection particulière.

p. 54

Journal, 4eme jour, 30x40cm, collection particulière.

p. 70 Les toits de Tanger - aquarelle sur papier 30x30cm, collection particulière. p. 74-75 Une terrasse à Tanger - aquarelle sur papier 30x30cm, collection particulière.


Marine Vassort écrit de la poésie, du

Sophia Lindsay Burns vit et travaille

théâtre, des récits. Elle participe à des lectures publiques et à des mises en scène. Elle anime des ateliers d’écriture et collabore avec différents artistes.

entre Octon, village du sud de la france et Edinburgh en Ecosse. Après des études à l’Ecole d’Art d’Aix-en-Provence (1990-1995) et une recherche doctorale à l’Université du Québec (1999-2004), elle participe à des expositions personnelles et collectives en France et au Royaume-Uni, ainsi qu’à des foires d’art contemporain à Paris (MAC Paris) et à Londres. Parallèlement à   son travail de peintre, elle réalise des carnets de voyage et organise des cours et stages autour de la création. Elle a collaboré à deux ouvrages sur la question pédagogique en création publiés aux Presses de l’Université du Québec (puq). Le travail de Sophia Lindsay Burns est visible chez DOUN à Rognes dans les Bouches-du-Rhône (13) et sur son site web http://www.sophia-burns.com

Publications : « Eveil » in Petite anthologie poétique au cœur de l’hérault, 2011 ; Entre 2 chaises, ed Passage & Co, 2010 ; « Bleu aveugle » in Chroniques errantes, ed l’Atelier de l’agneau, 2010  ; «  Livre calme » in anthologie Les petits toits du monde, ed Gros Textes, 2010  ; Paroles d’errance, ed P’tits Papiers, 2006… Site web : http://www.la-lieuse.org

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Brûleuses, carnet tangérois  

Carnet de voyage poétique sur tanger et la migration féminine. Texte de Marine Vassort. Dessins & photographies de Sophia Burns.

Brûleuses, carnet tangérois  

Carnet de voyage poétique sur tanger et la migration féminine. Texte de Marine Vassort. Dessins & photographies de Sophia Burns.

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