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Une bibliothèque, c'est le lieu intime de la maison, beaucoup plus que le les toilettes ou que la cave à vin. La bibliothèque révèle toutes vos passions, vos curiosités, parfois même les voyages que vous avez faits, les peintres que vous aimez, les premiers poèmes que vous avez lus. C'est aussi la pièce qui fait directement écho à un bâtiment public qui a une fonction en tous points semblables : la plongée dans des livres. A une époque pas si lointaine, les bains publics jouaient le rôle que la salle de bain jour aujourd'hui, mais les deux lieux ne sont pas simultanés dans l'Histoire des Hommes. Seul le restaurant fait écho, de façon assez directe, à notre salle à manger. La bibliothèque est donc à la fois une pièce de la maison qui cède aux caprices de son propriétaire et un espace public qui doit convenir aux exigences du plus grand nombre. C'est dans cette double acception de l'espace bibliothèque que nous choisirions ici pour des pauses en charentaises auprès du foyer ou des balades en ville, toujours avec un seul mot d'ordre : toucher des livres, humer des livres, les partager, les échanger, en parler… Le soleil se couche, nous sommes rompus par le fracas des problèmes quotidiens et le vacarme des boulevards, libérons-nous des habits du travail pour passer une nuit au milieu des livres. Ce sera une nuit de fête, de surprises, de moments mystérieux et vagabonds. Ce sera peut-être une nuit d'extase. Au petit matin, en tout cas, quelque chose aura changé.

20 heures. L'heure du fauteuil. L'important, c'est de bien choisir

sa position. Il faut caler les coussins, préparer déjà quelques livres prêts à être ouverts et dévorés, choisir la lumière appropriée. C'est le moment gourmand où l'on se dit que la nuit est à soi, c'est le moment goguenard où l'on sait que le commun des mortels regarde des divertissements à la télévision. Le moment où arrive, après l'agitation fauve de la journée et les odeurs fétides de la promiscuité avec autrui, le calme du chez-moi, la douce musique de son voyage intérieur.

Un changement de place anodin ? A part les étagères de la bibliothèque chez soi et les rayons de la bibliothèque municipale, la librairie est l'autre lieu où l'on aime se retrouver au milieu des livres, avec l'air confortable de celui qui trouve facilement son chemin ou avec la démarche souple et faussement détachée de celui qui flâne et furète la bonne occasion ou la nouveauté.


Une mésaventure, à la fois amusante et émoustillante, m'est arrivée un jour dans un de ces lieux. Je me dirigeais d'un air déterminé vers un rayon souvent un peu délaissé, par très fourni en somme, dans les librairies généralistes, le rayon de théâtre, où l'on ne retrouve d'ailleurs souvent que les auteurs les plus connus, Molière, Shakespeare et Tchékhov tout au plus. Mais bon, mieux vaut un petit rayon que pas de rayon du tout. Je me dirigeais donc d'un pas vif vers le rayon que je cherchais, qui se trouvait dans un petit recoin, après la grande table des nouveautés, à droite de l'entrée. Au premier regard, je ne trouvais pas le Koltès que je cherchais. Pas de Shakespeare non plus d'ailleurs, ni de Kleist ou de Marivaux. Quelques jambes nues semblaient dépasser des couvertures, et des corps entrelacés formaient comme des danses avec le titre ou le nom de l'auteur. Disons-le toute de go : la littérature érotique avait remplacé sans prévenir mon précieux rayon théâtre ! J'ai d'abord été pris de la gêne bien naturelle de celui qui fréquente un lieu interdit, ce qui était un comble vu le guet-apens qu'on m'avait tendu. Mais bon, d'un naturel curieux et ouvert aux hasards de la vie, je me suis plongé avec joie dans les ouvrages qui, si j'ose dire, me tendaient les bras. Egocentrique pourtant, j'ai longtemps pensé que quelque Cécile ou quelque Virginie, connaissant mon penchant pour le théâtre et m'ayant tout naturellement repéré parmi les clients du lieu, avait profité d'une réunion logistique interne pour défendre auprès de ses collègues la nécessité et la justesse de ce déménagement de rayon et ainsi, d'une façon à la fois tout à fait explicite et néanmoins extrêmement raffinée, joueuse, et à ce point discrète que j'aurais pu ne jamais m'en rendre compte, m'exprimer tout son désir brûlant et le caractère impérieux de son amour. Je dois malheureusement avouer qu'avec l'âge, j'ai appris à me départir de ce genre d'illusions au profit d'une vision plus analytique et sans doute plus fade du monde. Depuis, j'ai appris à ne plus adresser des œillades d'une affectueuse complicité aux caissières de supermarché chaque fois que le kilo de sucre a changé de place. Mais, si par malheur cette pensée fugace de ma part était réelle, que cette libraire sache, si elle tombe sur ce petit livre (ou si elle en achète quelques dizaines à la lecture de mon nom sur la couverture), que je reste éternellement ému de savoir qu'elle a pu mettre toute sa librairie sens-dessus-dessous pour un amour resté secret et inaccompli.

Assurbanipal, l'inventeur des bibliothèques ?


Si l'Histoire a retenu Alexandrie comme ville de la première grande bibliothèque de l'Antiquité, c'est Assurbanipal, un roi assyrien du VIIe s AC, qui fait date le premier en rassemblant dan son palais des copies de textes scientifiques, philosophiques et magiques de Sumer et de l'Akkadé. C'est la première véritable expression du besoin d'asseoir une autorité locale par le savoir et la mémoire. Sur les rives du Tigre et de l'Euphrate, plusieurs peuples se disputent le pouvoir en Mésopotamie : Assyriens, Akkadiens, Babyloniens, Sumériens se succèdent ou se côtoient sur un territoire d'une amplitude d'à peine un millier de kilomètres. Le nouvel Empire babylonien, celui de Nabuchodonosor, celui des Jardins de Babylone, a sonné le glas de la domination assyrienne sur la région. C'était pourtant Assurbanipal, le Sardanapale des Grecs, qui devait rétablir la vigueur de l'Empire et qui reçut la confiance de son père Assarhaddon. Mais s'il cède à l'Empire néo-babylonien, Assurbanipal, qui régna de 668 à 627, restera célèbre pour sa bibliothèque constituée de plus de 20.000 tablettes cunéiformes. Toutes ces tablettes étaient probablement accumulées sur des étagères ou placées dans des paniers de roseau. Surtout, Assurbanipal eut l'idée de rassembler de multiples textes dont certains étaient des traductions du sumérien, du babylonien. On peut être certain que beaucoup de ces textes avaient été recopiés dans d'autres bibliothèques de la région. La bibliothèque d'Assurbanipal répond à une vraie volonté universaliste : la valeur du document dépend du contexte socio-économique et culturel dans lequel il voit le jour, et pas seulement – pas du tout – de sa valeur littéraire ou esthétique. On y retrouve donc des œuvres poétiques, des textes divinatoires, mais aussi des recueils lexicographiques qui enrichirent la connaissance des langues dans le bassin de l'Asie Mineure, des chants religieux, des textes magiques ou divinatoires, des traités de mathématique ou d'astronomie. En 1845, sir Austen Henry Layard entreprend une première série de fouilles à Ninive, avec le financement de l'ambassadeur anglais de Constantinople. C'est lors de son deuxième voyage, en 1848 qu'il met au jour la bibliothèque, au sein de laquelle trône un de ces textes les plus célèbres, "L'épopée de Gilgamesh". Toute la collection repose aujourd'hui au British Museum. Quel type de lecteur êtes-vous ?


1. Votre enfant passe une matinée à la piscine où vous l'avez conduit en compagnie de quelques petits camarades. Vous l'attendrez dans la cafeteria avec une bonne lecture. Que choisissez-vous ? A. Le Traité du désespoir, de Kierkegaard B. le dernier Goncourt C. Un ouvrage de Philippe Delerm D. Cosmopolitan 2. Vous partez en vacances. Quel type d'ouvrages emmenez-vous ? A. Puisque vous aurez du temps à consacrer à la lecture, plusieurs livres traitant du même sujet, ou bien quelques romans d'un même auteur et sa biographie, ou plusieurs essais difficiles qui attendaient un moment propice. B. Les livres qu'on vous a offerts, quelques mois plus tôt pour votre anniversaire. C. Ce roman policier qui se passe justement dans le lieu de villégiature où vous allez. D. Un titre acheté à l'aéroport ou à la gare. 3. Vous avez décidé ce soir de lire dans votre canapé. A. Vous préparez religieusement le livre que vous avez choisir, en hésitant longuement avec cet autre dont vous avez envie également. Vous vous servez une bière ou un petit verre de cognac, vous lancez de CG de Dizzy Gillespie. Ce sera une soirée de luxe, de bonheur absolu. B. Vous voyez votre collègue lundi matin à une réunion importante. C'est lui qui vous avait parlé de ce livre. Ce sera l'occasion de lui en toucher un mot. C. Vous passez d'un livre à l'autre, au gré de vos envies, terminerez un chapitre, lirez la couverture de ce livre acheté récemment, feuilletterez les pages de ce livre de voyages. D. Peut importe le livre. Ce qui compte, c'est le canapé, le plaid, un pyjama chaud. Le demi-sommeil vous gagnera bientôt. 4. C'est une journée en ensoleillée au parc. Le soleil tape dur, vous êtes couché sur l'herbe. A. Quelque chose vous tracasse. A force de lire, le coude posé au sol vous fait mal. Ce livre est trop lourd et rend votre lecture difficile. En plus, avec ce soleil, vous avez du mal à vous concentrer. Vous quitterez rapidement le parc pour une fraîche terrasse. B. Vous avez emmené ce livre dont on a parlé samedi à la télévision dans cette émission tardive. La jeune écrivaine vous a paru passionnante, animée de mobiles intérieurs et d’un enthousiasme communicatif. Vous êtes allé acheter le livre ce matin, et vous le dévorez avec jubilation.


C. Pour les journées de soleil dur, vous aimez Daudet, Pagnol, des écritures qui sentent le soleil. Ces vacances, vous ne voulez les gâcher pour rien au monde. D. Pas de livre sous le soleil, un magazine peut-être…

Plus de A Pour vous, la lecture est une part majeure de votre vie. Le choix des livres, la connaissance des auteurs, la quête de bons conseils, les visites régulières dans les librairies et les bibliothèques vous occupent autant que votre travail ou que les tâches logistiques du quotidien. Votre entourage vous trouve parfois un peu intransigeant, agaçant, pense que vous pourriez parfois vous détendre un peu avec des lectures plus faciles. D’ailleurs, neuf fois sur dix, on ne comprend rien à ce que vous lisez, et donc on ne partage que difficilement vos envolées et vos émotions. On vous dit rêveur, parfois ténébreux. Il a passé la journée dans ses livres, disait votre grand-père. Plus de B Pour vous, le livre est une façon de rester en contact avec la réalité du monde, de savoir ce qui se passe autour de vous, de connaître l’ébullition du monde et les découvertes de vos proches. Vous pensez parfois qu’on apprend plus de la vie dans les livres qui la racontent, mais vous avez besoin aussi de vous confronter au tumulte du quotidien, à son effervescence. Votre plaisir de lecteur n’en est que décuplé, quand vous retrouvez la paix du silence. Si vous cochez une citation dans un livre, votre plus grand plaisir sera de la partager au petit-déjeuner avec vos proches, au bureau avec les plus proches de vos collègues. On dit parfois que vous parlez comme un livre, mais il est vrai que vous parlez beaucoup… Plus de C Pour vous, la vie offre tant de plaisirs à croquer avidement, le cinéma, les amis, les bonnes bouffes. Vous êtes féru de football, de bon cinéma, vous aimez ces nouveaux bars à vin en ville où on peut déguster des appellations inconnues. Vous êtes un curieux, un gourmand, un hédoniste. Ce qui vous tracasse avec le livre, c’est de devoir s’y consacrer un temps certain avant de pouvoir vraiment en profiter. C’est pour cette raison que vous aimez les livres courts, ceux qui vous offrent un moment de plaisir, ou alors ces auteurs qui écrivent avec fluidité, avec charme, et qui parlent de nous. Quatre stations de métro, et un chapitre est déjà lu. Un livre, ça ne doit pas être de la prise de tête. Plus de D


Le dernier livre que vous avez lu date de l’école secondaire. Un mec qui tue un Arabe sur une plage. Un truc bizarre. Le prof voulait introduire une séquence sur le racisme, mais bon ce livre, vous n’avez pas accroché, en plus on n’aurait même pas dit un roman, c’était écrit bêtement au passé composé et on comprenait tout. Sauf pourquoi le type a tué l’Arabe. Non, les bouquins, ce n’est pas pour vous. D’ailleurs, vous le voyez bien, votre voisin d’en face a toujours un livre en main et il ne sourit jamais. Pourquoi vous lisez, alors, si ça ne vous amuse même pas. Ah, L’Etranger c’était, le roman. Mais bon, ça allait, ce n’était pas trop long.

Les langues des livres Lorsque vous ouvrez un livre, vous imaginez secrètement refermer le monde qui poursuit sa course autour de vous. Or, la première chose qui saisit le lecteur dans un lieu public qu'il voudrait transformer en bibliothèque est précisément le flux continu des activités des uns et des autres, le tumulte de la vie, le bruit des conversations. Dans un salon de thé, dans le terminal d'un aéroport, sur le banc d'un jardin public, tous lieux magnifiquement appropriés à la lecture, il faudrait être fou pour rêver un silence total. Néanmoins, pour accompagner ou au contraire détruire votre lecture, toutes les langues ne se valent pas. Il faudra choisir avec prudence votre voisin, tout en espérant qu'un autre ne déboule pas avec un idiome fâcheux. Les langues incompréhensibles sont de loin les plus adéquates pour cheminer dans un livre. Autour de vous, on peut bien s'engueuler en suédois, raconter des anecdotes en hongrois, se déclarer sa flamme en lituanien, quel que soit le vocabulaire choisi, le ton ordurier de la conversation, rien ne pourra vous détourner de la phrase mélodique de Duras ou du tempo de Dashiell Hammett. Au contraire, ces prosodies vous accompagneront rapidement à la manière d'un quatuor à cordes. Méfiezvous toutefois d'une trop grande curiosité qui vous pousserait systématiquement à interrompre votre lecture pour demander aux voisins (mais admettons qu'il s'agisse de voisines) quelle langue ils utilisent. Pour une raison curieuse, dans le cas où vous avez un livre en main, votre interlocuteur ne manquera pas de vous demander : "Vous connaissez un peu les auteurs estoniens ?" (question anodine, n'est-ce pas, qui ne connaît pas la littérature estonienne ?). Pour de meilleurs résultats, toujours disposer d'une liste des grands auteurs de chaque pays collée dans le quatrième de couverture. Dans mon pays, la Belgique, le néerlandais est une langue problématique pour une bonne lecture. En effet, la probabilité de disposer de voisins néerlandophones dans un bistrot est assez haute. D'autre part, les


lointains souvenirs scolaires vont vous rendre une partie de la conversation perceptible, suffisamment en tout cas pour vous en donner une idée du thème et attiser votre curiosité, puis l'agacer par votre incapacité à bien comprendre. Dans les cas graves, refermez votre livre, levez-vous et allez chercher un journal en néerlandais. Dans ma ville qui devient de plus en plus cosmopolite, il n'est pas rare de rencontrer des voisins japonais. Le japonais est une langue étrange, sa mélopée ne devrait pas rendre la lecture impossible mais les longs brames d'étonnement qui accompagnent la conversation vous glacent les sangs et vous détournent de votre sujet. Lors d'un été que j'ai consacré aux auteurs japonais, j'ai parfois craint le regard désapprobateur d'un voisin japonais alors que je dégustais les Belles endormies de Kawabata, ou un roman de Mishima ou de Yoko Ogawa, tous auteurs extrêmement sulfureux. Mais je me suis rappelé très vite que la différence d'alphabet me protégeait des feux de l'enfer. Seul un roman d'Amélie Nothomb, avec son visage en grand sur la couverture, aurait pu me valoir quelques soucis. L'espagnol et l'italien sont totalement rédhibitoires, vociférés à telle intensité qu'il vous est impossible de faire autre chose que de refermer le livre pour siroter mollement votre thé vert. La seule consolation consiste à rejoindre rapidement la conversation à laquelle vous serez immanquablement convié. Le français est plus délicat, à supposer qu'il s'agisse de la langue de votre ouvrage, et tout dépend du débit, du volume, et même du sujet de la conversation entreprise. Il peut cependant vous valoir quelques assimilations joyeuses au détour des conversations de vos voisins, par exemple entre la description de Padoue par Proust et la recette de la quiche aux brocolis, ou entre une scène érotique d'Apollinaire et l'extraction des amygdales de l'ex-mari.

Umberto Eco "Une étudiante de licence vient me dire : "Je n'ai pas pu trouver les Recherches Logiques de Husserl, elles ne sont pas à la bibliothèque". "Quelle bibliothèque ?". "Ici à Bologne et même dans ma ville, j'ai regardé, le livre n'y est pas". "Ça me semble étrange qu'il n'y ait pas les traductions italiennes de Husserl à la bibliothèque". "Elles y sont peut-être mais elles ont toutes été empruntées". Soudain tout le monde se met à lire Husserl. Il faudra aviser. Il faudra peut-être prévoir au moins trois exemplaires de Husserl. Il doit y avoir quelque chose de pourri au royaume de Danemark si cette étudiante ne trouve pas Husserl et si personne ne lui a jamais expliqué qu'elle peut peut-être s'adresser à


quelqu'un de la bibliothèque pour lui demander raison de ce manque. Il y a là un décalage, un manque de lien entre le citoyen et la bibliothèque. " De Bibliotheca, conférence prononcée à Milan en 1981

22 heures. L'heure du whisky. Il est temps de se dégourdir les

jambes. On s'ébroue un peu, on fait rouler les épaules, et on se dit que la lecture est parfois une véritable épreuve physique. Là, vous vous dirigez avec un sourire entendu vers la petite armoire des alcools, et vous vous choisissez un whisky. Le petit verre devant vous, ses quelques gouttes d'eau qui troublent l'ambre de la liqueur, c'est le choix délibéré de la tempérance, de la petite gorgée, et du luxe accompli.

Prêter un livre Une bibliothèque publique a pour vocation de prêter les livres, à l'exception des ouvrages précieux ou anciens, des archives de presse ou des catalogues bibliographiques. C'est sa raison d'être, presque sa définition. Mais on sent bien que prêter de livre de sa propre bibliothèque ne présente pas la même facilité. Pour ma part, je recours parfois à mille subterfuges pour ne pas m'y résoudre. Tantôt je prétexte qu'il s'agit d'un exemplaire de famille, tantôt je m'arrange pour laisser traîner un signet à l'intérieur de l'ouvrage pour faire croire que ma propre lecture n'est pas terminée. Dans le cas de romans policiers, je vais jusqu'à raconter brutalement le dénouement. Quand je suis dans les cordes, j'avoue que le livre m'a lui-même été prêté et que je dois bientôt le restituer. Mais comme mes amis voient bien que l'ouvrage se trouve parfaitement rangé dans ma bibliothèque, à sa juste place dans un ordre alphabétique implacable, je passe moi-même pour un fieffé voleur et ils prennent ce petit air amer de celui qui est entraîné malgré lui dans la complicité d'un vol par la nécessité d'en garder le silence. Convoitez mes livres, et je serai prêt à passer sous vos yeux pour un voleur, ou un hypocrite, ou un Harpagon. Il s'est pourtant passé une période où deux de mes livres étaient en circulation, auprès de deux amies chères, amoureuses du livre comme moi. Un matin, par une étrange grâce, les deux ouvrages me sont revenus dans la boite aux lettres, emballés chacun dans un papier protecteur, et dans un état plus neuf que celui où je les avais prêtés. Ces livres ont été pour moi le signe que mes amies partageaient l'attention que je portais à


la pérennité de l'objet, à la précaution maladive de ne pas défier le temps en précipitant la décrépitude de ce qui nous entoure, à la marque de tendresse qu'on adresse à l'ami en traitant ce qu'il vous prête comme ce qui vous est le plus cher. Si on se souvient parfois du jour où on vous offre un livre, moi je me souviens du jour où on me les rend, depuis que j'ai eu cette preuve, simultanée et incontestable, de la sollicitude de mes deux amis. La bibliothèque d'Alexandrie C'est une boîte en granit, d'aspect rêche et brut. Pendant des dizaines années, ce bloc percé a fait rêver les archéologues. On tenait, croyait-on, un des meubles qui contenaient les rouleaux de la célèbre mais énigmatique bibliothèque d'Alexandrie. Nous sommes sous Ptolémée, à Alexandrie, aux alentours de 295 AC. La mort d'Alexandre avait plongé l'Empire dans de vives tensions. Le prestige intellectuel était alors une des armes pour prendre le dessus et exprimer sa suprématie sur les autres anciens généraux de l'Empereur Alexandre. Les Ptolémée construisirent et firent grandir cette bibliothèque, au point d'en faire passer le nombre de rouleaux à sans doute 500.000, un chiffre prodigieux pour l'époque. Pas de salles de salles de lecture ni de réserve précieuse, pas de système d'emprunt, mais une quantité colossale de rayonnages en accès directs pour tous les savants du royaume. La bibliothèque n'est qu'une parie d'un espace beaucoup plus grand voué entièrement à la réflexion intellectuelle, le Mousaion. Un incendie a plus tard définitivement fait disparaître la Bibliothèque d'Alexandrie de la carte, dès le Ier siècle au passage de César, au Ive siècle ou encore au VIIe siècle. Les avis divergent et les documents se contredisent, renforçant la légende d'un bâtiment mythique, jouxtant le Phare, dans une des cités les plus abouties mais aussi les plus méconnues du Monde antique. Ces dernières années, une nouvelle bibliothèque est sortie de terre. Son ventre se glisse vers la mer et offre ses reflets au soleil, tandis que son mur courbe reprend autant d'alphabets qui écrivent l'histoire de nos civilisations. De cette façon, Alexandrie retisse le lien avec son passé et veut réinventer la place central du monde méditerranéen dans l'expansion, la conservation et l'amour du savoir humain.

Bouvard et Pécuchet


"Ils lurent d'abord Walter Scott. Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau. Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets, gardeschasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement composés, entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu des genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y passa. Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux deux bouts de la cheminée ; -- et en face l'un de l'autre, avec un livre à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait, ils allaient se promener sur la grande route, dînaient en hâte, et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet portait la visière de sa casquette inclinée sur le front. Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses matérielles. Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d'une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements -- et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la réflexion. L'amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire. Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni d'Arlincourt. La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacob leur parut insuffisante -- et M. Villemain les scandalisa en montrant page 85 de son Lascaris, un Espagnol qui fume une pipe "une longue pipe arabe" au milieu du XVe siècle." Extrait de "Bouvard et Pécuchet", de Gustave Flaubert


Faut-il ranger ses livres ? Imaginerait-on une bibliothèque publique où les livres ne seraient rangés d'aucune façon particulière ? Chacun aurait en tête l'allure générale du livre qu'il cherche, la couleur de sa couverture, son format approximatif, l'un ou l'autre détail reconnaissable pour pouvoir le repérer, après de longues heures de recherches, parmi l'alignement des ouvrages. De toute évidence, une forme de rangement, arbitraire ou logique, est nécessaire pour garantir un usage collectif du lieu. Mais pourquoi reproduire dans un espace privé, chez soi, dans sa propre bibliothèque, un rangement maniaque, un ordonnancement de magasin. Pourquoi ne pas céder au plaisir de l'aléatoire ? Faulkner se trouverait à côté de Nicolas Bouvier, le dictionnaire étymologique en trois volumes avec les recueils de poésie espagnole. Chaque balade dans la bibliothèque serait un voyage mystérieux au coeur d'associations hasardeuses. Et pourtant, chacun le sent bien, l'ordre dans sa bibliothèque s'impose pour au moins une raison majeure : celui qui garde un livre 25 ans a sans doute l'obscure volonté de le retrouver quand il le recherche, et non pas devoir en chercher la trace pendant 25 autres années. Dans son ouvrage Penser/Classer, Georges Pérec énumère plusieurs manières de ranger sa bibliothèque. Chacune présente des avantages mais aucune n'approche, même de loin, un semblant de perfection. alphabétique L'ordre alphabétique, écrasant, implacable, présente l'avantage formidable de l'absolu mathématique : un ordre est un ordre, un livre bien rangé est un livre bien rangé. Les A sont du côté de la fenêtre, les Z du côté de la porte d'entrée. Notons d'emblée qu'un ami taquin risque de vous demander s'il ne serait pas plus logique de placer les A à l'entrée. Si par malheur vous lui donnez raison, le réagencement de la bibliothèque vous prendra des semaines. Si vous vous accrochez à votre logique, plusieurs mètres sépareront éternellement Kobo Abe de Stefan Zweig, alors que, sans raison littéraire, Hugo et Huguenin resteront voisins dans votre armoire, comme ils le sont dans des milliers de bibliothèques publiques. Mais cette façon de procéder apparemment indiscutable présente d'autres désavantages sournois : où placer Jean de La Fontaine ? A D, à L, à F ? Et faut-il éloigner Emile Ajar de Romain Gary ? Boris Vian de Vernon O'Sullivan ? L'ordre alphabétique, dans sa rigueur et sa froideur, déplaira aux plus maniaques, car il les privera de ce grain de liberté qu'ils fuient plus que tout mais qui pourtant leur est vital. La bibliothèque n'aime pas la facilité, ni l'évidence. Par continents ou pays


Avec un classement pareil, on est toujours sûr de son petit effet. Qu'un ami cherche Simenon en prenant l'apéritif dans votre bibliothèque… Tiens, aucun Maigret ? Ah mais si, il est là-bas. Avec les Belges ! Votre ami se dirigera d'un air de gourmandise encanaillée vers une étagère où il trouvera Dominique Rolin, Jean-Philippe Toussaint, Henri Bauchau… Tiens, et Vancovlerte ? Tu n'as rien de Vancovlerte ? Van Cauwelaert est Français, il a toujours été Français, vous rétorquerez, et vous lui resservirez un doigt de porto, à votre ami, en lui précisant à tout hasard : "c'est un apéritif portugais". Le classement par espace géographique est la négation totale de l'universalité de la littérature, mais vous trouverez des familiarités étranges entre les écrivains japonais, des citations réciproques et qu'on sent respectueuses et amusées entre Glissant, Chamoiseau et Raphaël Confiant. Vous ferez des voyages formidables en Autriche, en Irlande, en Argentine. Mais si vous rangez Jean-Jacques Rousseau dans la littérature suisse, faites un nœud à votre mouchoir pour vous en souvenir… Par couleurs Si la nature m'avait offert une mémoire visuelle au lieu de cette maudite mémoire des chiffres, la plus glorieusement inutile qui soit, vu que je retiens des dizaines de numéros de téléphone dont je ne me souviens plus du propriétaire, j'aurais volontiers rangé ma bibliothèque par couleur de couverture, comme le fait Perec avec les grands Jules Vernes à reliure rouge. Comment ne pas rêver devant des murs entiers de beaux cuirs bruns ? Généralement, la couleur s'harmonise avec les collections. Parfois même, les couleurs viennent rythmer les différents siècles d'une même collection, comme les célèbres Pléiade (mais tapisser la chambre d'un mur de Pléiade XVIIIe, et réserver les Balzac et les Flaubert pour le salonfumoir relève sans doute d'un luxe un peu tapageur, et qui plus est résolument ruineux). Ranger ses livres par couleur vous plonge dans un univers d'harmonie, de dégradés et de camaïeux, de vagues de bleu et de multiples nuances de gris. Espérer retrouver un bouquin y est totalement illusoire, mais là n'est plus le propos. Par date d'acquisition Acheter un livre, pour celui qui aime ça, est un acte sacré, un désir longtemps contenu enfin réalisé, l'espoir d'une rencontre inoubliable, la promesse de moments délicieux, d'associations et de vagabondages, de méditations et de digressions mentales. Parfois, l'acte d'achat lui-même est sacralisé, par la qualité de l'emballage, la beauté du lieu. Je ne vais jamais à Paris sans passer par L'écume des pages, au pied de l'église de Saint-Germain des Prés. La librairie est ouverte jusque minuit et les livres, comme dans toute la France et par un acte de scandaleuse provocation, y sont tous 10% moins chers que dans mon propre pays. On imagine alors chez soi une étagère "Paris 97", une autre "Lille Furet (vendeuse sublime)". La maison entière serait un chemin autobiographique de tous les voyages, qui suivrait celui de vos découvertes en littérature. Temps,


lieux et livres livreraient une magnifique danse de la mémoire, que viendraient couronner tous les livres offerts et parfois signés, à l'occasion d'un anniversaire ou d'une fête, par des amis "que j'avais de si près tenus et tant aimés, et que le vent nous a ôtés". Par date de parution Ce système de classement a un défaut majeur : il sépare le lecteur du livre, donnant la première place au moment où libraire, auteur et éditeur scellent le pacte de la mise en rayon. Un livre sans lecteur, ça n'existe pas. Or, dans tous les livres figure, si pas la date de publication, tout au moins celle du dépôt légal, la plus parfaitement inutile qui soit, voire totalement trompeuse pour ce qui concerne les rééditions et les manuscrits longtemps gardés dans un tiroir. Ou encore…. Par formats Par genres Par grandes périodes littéraires Par langue Par priorités de lecture Par reliures Par séries Par… Par… Par… Par…

Un alphabet pense-bête pour réussir sa bibliothèque A comme Amour. Des Livres. Infiniment. B comme Borges. Son esprit est une bibliothèque remplie de mondes inconnus, pétrie de kabbale et de Swedenborg, des sons rocailleux de la langue espagnole. C comme Curiosité. Et pourtant Dieu sait si des livres restent parfois des semaines, des mois sur vos étagères, à peine dignes d'un regard, avant de vous enchanter des jours durant et de rester dans votre mémoire des années entières. D comme Divertissement. La lecture n'est jamais un divertissement, ni une distraction, encore moins un passe-temps ou un hobby. C'est un plaisir. Un mot qui n'a pas de synonyme.


E comme Editeur. Dont le plus fameux d'entre eux, Auguste PouletMalassis, qui a eu le courage de publier "Les Fleurs du Mal" de Baudelaire. F comme Foire. Un étrange moment de la vie du livre. Entre hystérie commerciale, migraines et lassitude, mais aussi balades dans des univers inconnus et retrouvailles de hasard. G comme Génies. Et il y en a quelques-uns dans la littérature mondiale. On dira aussi Grâce, Générosité, Goût. H comme Hampate Ba. L'homme qui a dit : "En Afrique, un homme qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle." I comme Imaginaire. Un texte joue un étrange aller-retour entre la réalité et l'imaginaire, et vous ballote dans un entre-deux bizarre dont on ne revient jamais indemne. J comme Jeu. Tout ce qui vous amène près d'une bibliothèque, le savoir, la plaisir, la curiosité, ne peut être pensé en dehors du jeu. K comme Kerouac. Puisque la lecture n'est jamais loin du chemin, de la route, du vagabondage et de l'errance. Tous sublimés par l'idée de la beauté. L comme Lumière. Lire dans le noir est une sombre impossibilité. Sauf avec une lampe de mineur sur la tête. Sauf avec des yeux nyctalopes. Sauf avec un ordinateur portable lui-même lumineux (mais fait-il encore noir dans ce cas ?). Sauf si, les yeux fermés, vous recevez le cadeau d'une lecture à haute voix au creux de l'oreille, où le susurrement se fait soupir, où chaque mot qui se glisse en vous prend la chaleur d'une caresse. M comme Musique. Arrivez-vous à lire en musique ? Et quelle musique ? Du jazz, du classique, du hip-hop ? N comme Noctambule. Lire la nuit, mais en plus en marchant, et sans s'en souvenir le lendemain matin. Avec un étrange sentiment de quelque chose de changé, un coussin froissé sur le canapé, un verre bu à demi, un signet avancé de quelques pages. O comme Oubli. Tant d'auteurs tombés dans l'oubli. Tant de livres qui font le festin des souris dans un coin de bibliothèque. P comme Poussière. Vous souvenez-vous du temps où on dorait les tranches de lire pour les protéger de la poussière ? La poussière est la grande ennemie des bibliothèques. Mais pas autant que les femmes de ménage.


Q comme Queneau. Poète, romancier, encyclopédiste, pataphysicien. Queneau tenait religieusement le registre de sa bibliothèque personnelle. 9926 lectures de 1917 à 1976. R comme Rêverie. Souvent vous prendrez des heures à tourner la page. Il vous prendra l'envie de regoûter un vin, de revoir un ami, de retrouver un autre livre et ainsi de suite, de vous rappeler le couplet d'une chanson, de citer quelques vers d'un poème, de prendre en main un album de vacances. Au bout de deux heures, vous aurez lu deux lignes. Mais si tel était votre plaisir… S comme Signet. Je garde toujours celui qui m'accompagne depuis les années 80, et sur lequel est dessiné un Ex libris que je n'utilise jamais dans mes livres. Ce signet est écorné, jaunâtre et il pue. Tous les six mois, j'en efface les traces noires avec une gomme dure qui en racle petit à petit l'épaisseur. Généralement, quand je deviens fou d'avoir perdu un livre, ce n'est pas à cause du livre, mais à cause de mon précieux signet. Si vous m'aidez à remettre la main sur le livre que j'ai égaré (rarement plus de 15 minutes), je vous offrirai le plus beau des sourires. Je suis un obsessionnel. T comme Tarabiscoté. Certains livres, y compris de mes auteurs préférés, me sont restés éternellement impénétrables. Et en particulier "Si par une nuit d'hiver un voyageur" d'Italo Calvino. Mais je promets ici solennellement d'encore essayer, tant j'aime Italo Cavino. U comme ? Je m'étonne qu'après tant d'années, par un curieux mystère, je n'aie aucun auteur commençant par U dans ma bibliothèque. Tous les grands génies littéraires commençant par U sont invités à contacter mon éditeur. V comme Version. J'ai toujours eu beaucoup de plaisir aux fausses citations, aux confusions, aux pataquès littéraires (d'accord, par pur plaisir, il y en a un ou deux cachés dans ce livre), aux multiples versions d'une citation ou d'une paternité. Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur ou bercent mon cœur ? Seule la monotonie de la langueur fait l'unanimité. A contrario, l'exactitude de certaines citations dans la bouche de tout un chacun est remarquable. Comme le "Longtemps je me suis couché de bonne heure", la première phrase de la Recherche, ce chef-d'œuvre de Balzac. W comme Walt Whitman. Pour tous ceux que le "Captain, my Captain" du Cercle des Poètes disparus a éveillés au partage du plaisir, de la poésie et de l'émotion.


X comme Romans du même nom. Indissociables, bien sûr, d'une bonne bibliothèque. Y comme Yourcenar. La bibliothèque d'Hadrien est une des plus belles qui soient. Z comme Zazie. Une bonne bibliothèque est aussi un bistrot rempli de bonnes copines, d'amis précieux, d'enfants espiègles, de buveurs philosophes. Zazie n'est pas la dernière à tenir le crachoir au grand estaminet des souvenirs.

Minuit. L'heure du silence. Pour une raison étrange, minuit est l'heure du sommeil pour toute une série de gens. Evidemment, c'est le travail du lendemain qui nous appelle, mais c'est le caractère exact de l'heure qui étonne. A minuit, soyez-y attentifs, une part de la vie s'arrête, les derniers combattants quittent le champ de bataille, c'est le vrai début de la nuit.

En vous, vous ressentez ce petit supplément de solitude. Il a le goût du plaisir et le souffle de la mémoire. Il vous fait retrouver vos pairs du passé et votre âme d'enfant, celle qui, au creux de la nuit, réinventait mille châteaux imaginaires, des croisières magiques et des explorations de lieux inconnus.

Lettre écrite par un usager furieux. "Ah, Loti ! La joie de se plonger dans un grand auteur, le plaisir de retrouver cette chère bibliothèque qu'on connaît maintenant depuis plus de quinze ans ! Pourtant, à l'entrée, une petite formalité surgit : il faut se réinscrire ! Ca, c'est le grand dada de ma bibliothèque ces dernières années : chaque fois qu'on pointe le nez, il faut se réinscrire. On a fini par en sourire. Je présente mon ancienne carte mais non : il faut la carte d'identité (à dire sur le ton primesautier de la fonctionnaire qui vous la joue : c'est idiot mais c'est comme ça). Rien - je vous répète : rien ne justifie ce petit caprice du lundi 22 au soir. Ni la coutume : jamais ici il n'a fallu présenter sa carte d'identité pour rentrer. Du reste, dans toutes les bibliothèques du monde, la carte de lecteur a toujours suffi - c'est tellement évident qu'on sourit en le lisant.


Ni le bon sens : il faut réinscrire ce type, on reprend les infos de son ancienne carte ou on les actualise, on fera la photocopie de sa carte d'identité quand il ramène les bouquins. Ni le règlement. Je répète : NI LE REGLEMENT. Il est écrit noir sur blanc dans votre propre règlement que l'inscription se fera sur base de la carte d'identité ...ou de tout autre document prouvant l'identité du détenteur. En réalité, seule une chose, inacceptable, a provoqué cet incident : ce vieux réflexe détestable qui a poussé votre employée à créer un problème de toutes pièces pour s'arroger un petit pouvoir absurde, pour délimiter un pré carré où laisser ruminer ses propres frustrations. En traversant la ville quatre à quatre pour aller chercher le document d'identité, je me suis demandé ce qui avait poussé cette bibliothécaire jeune, diplômée après des études respectables et ô combien exigeantes, à devenir ce qu'elle est aujourd'hui. A-t-elle oublié que sa mission est digne et appréciée? Votre collaboratrice a de toute évidence préféré choisir la voie d'un autoritarisme imbécile et malfaisant. C'est regrettable." Réécrivez ce texte sur un ton calme et aimable. ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… ………………………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………………………

Faire le ménage Au cours d'un certaine période de ma vie, une jeune personne est venue épousseter mes étagères, cirer mes sols et lustrer mes verres à vin. Cette arrivée dans ma vie avait fait l'objet, par mon entourage, d'un conditionnement mental et d'une préparation psychologique de plusieurs mois, suivis d'une âpre négociation sur les lieux accessibles et les moments appropriés. La dernière étape a alors consisté en une


acceptation politique d'un comportement qui dépasse mon entendement : les domestiques appartiennent au passé, chacun doit être capable de consacrer un peu d'huile de coude à la propreté domestique. La bonne stratégie de négociation a imposé à mes proches de ne pas trop insister sur la fait que je ne répondais pas moi-même exactement au dernier critère, et je le reconnaissais sans doute inconsciemment moi-même, puisque j'ai fini par accepter de guerre lasse ce ménage à trois entre Adonis, Zeus (c'est de moi qu'il s'agit) et Ajax, ce roi rempli de vaillance et lourd de menaces. Au début bien sûr, nous nous reniflions comme deux fauves, marquant nos territoires. Mais, les semaines passant, le sourire d'Adonis et sa joie de revenir dans une maison qui embaumait le muguet artificiel avait fini par détendre l'atmosphère. J'avais moi-même arrêté les anxiolytiques les veilles de tornade. Comme dit Victor Hugo, le logis était propre, paisible, honnête… Un dimanche matin, nous devisions et refaisions le monde avec un capuccino et un croissant frais. Au détour d'une pensée, je me suis levé vers la grande bibliothèque pour prendre en main ce livre que nous évoquions. Avec surprise, je me suis retrouvé avec un autre livre dans les bras. Pire, sur la même étagère se mêlaient des recueils de poésie, des romans de toutes sortes, des guides de voyage. Sur chaque étagère de ma bibliothèque se rencontraient ainsi des livres qui ne s'étaient jamais vus, des titres qui n'avaient rien à voir. Jamais autant que ce jour-là je n'ai ressenti le sens du mot entropie : ce n'étaient pas deux rayons qui s'étaient intervertis, c'était comme si chaque livre individuellement avait rompu les rangs pour partir à la rencontre d'un autre titre qui lui plaisait. C'était comme si je n'avais mis les pieds dans cette bibliothèque, et de toute façon y retrouver un livre y était désormais impossible. Je dois avouer qu'à ce moment – mais on me pardonnera – s'est élevé dans tout mon appartement un hurlement déchirant, accompagné de champs sémantiques qu'il ne conviendrait pas de reproduire ici. Notre jeune collaboratrice avait bien volontiers accepté de nettoyer les étagères de la pièce, elle avait donc très logiquement enlevé les livres, et les avait remis "en place", cette expression prenant à ses yeux le seul sens de "sur les étagères". Que ces livres puissent répondre à un ordre secret ne l'avait pas traversée. Je dois avouer que je ne le lui avais pas dit. Comme toutes les personnes qui se mettent en colère pour de bonnes raisons, elles finissent par se sentir seules coupables. Quand la jeune personne est revenue, je l'ai accueillie avec le sourire en lui expliquant qu'elle ne toucherait plus à ma bibliothèque. Elle s'est peut-être doutée de quelque chose, car tous les livres qu'elle avait replacés dans les meubles étaient à ce moment en piles sur le sol, prêts à retrouver la place que je prétendais leur attribuer. J'ai bien vu dans son sourire qu'elle me pardonnait d'avoir ainsi dérangé son bel ordonnancement aléatoire.


Pour une bibliothèque idéale Parmi les livres les plus injustement introuvables, selon l'expression consacrée, "dans toutes les bonnes librairies", figure la formidable enquête qu'a menée en 1950 Raymond Queneau auprès de 250 écrivains portant sur la bibliothèque idéale, celle, dit la 4 e de couverture "qu'on aimerait trouver sur une île déserte". Le choix par Queneau du terme "trouver" plutôt par exemple qu'"emporter" m'a toujours amusé, puisqu'elle présuppose que l'auteur, une fois échoué sur l'île, se met prioritairement à la recherche d'une bibliothèque. La parution du texte date de 1956 et reprend les soixante réponses d'écrivains que Queneau a finalement pu collecter. On y trouve celles de Georges Simenon, de Jean Rostand, d'Henry Miller ou de Paul Eluard. Tout un panorama da la littérature en France à l'époque (Henry Miller, proche de Cendrars y est déjà célèbre). A la fin de l'ouvrage, Queneau réalise un petit travail statistique, d'où ressortent Shakespeare, la Bible, Proust, Montaigne et Rabelais. Baudelaire est à la 7e place, Molière est 9e. Parmi la littérature non francophone, outre Shakespeare, on trouve – dans les 25 premiers – les Dialogues de Platon, Guerre et Paix de Tolstoï, Don Quichotte de Cervantès, Eschyle, Les Frères Karamazov de Dostoïevski et le Faust de Goethe. Par mi les curiosités, on trouve, à la 44e place, l'Ethique de Spinoza, dont je voudrais savoir combien des 60 auteurs cités l'ont lu de bout en bout (alors que Queneau lui-même a mis d'avril à décembre 1932 pour le digérer). A la 73e place, le Dictionnaire de la Langue française de Littré. Imaginer qu'on ait besoin d'un dictionnaire sur une idée déserte est une lourde erreur, quand on sait que mon propre Littré n'est pas capable de me préciser si le pamplemousse est un fruit comestible ou non. Plus loin, "Lord Jim" de Joseph Conrad ou "Les amours jaunes" de Tristan Corbière, des titres un peu tombés dans l'oubli que je vous invite – que je nous invite – à redécouvrir. Quand nous aurons fini L'Ethique de Spinoza. Dressez à présent votre liste de cent titres à emmener sur une île déserte: 1. 2. 3. 4. 5. 6.


7. 8. 9. 10. 11. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. 21. 22. 23. 24. 25. 26. 27. 28. 29. 30. 31. 32. 33. 34. 35. 36. 37. 38. 39. 40. 41. 42. 43. 44. 45. 46. 47. 48. 49. 50. 51. 52. 53


54. 55. 56. 57. 58. 59. 60. 61. 62. 63. 64. 65. 66. 67. 68. 69. 70. 71. 72. 73. 74. 75. 76. 77. 78. 79. 80. 81. 82. 83. 84. 85. 86. 87. 88. 89. 90. 91. 92. 93. 94. 95. 96. 97. 98. 99. 100.


Les boissons à choisir en fonction du livre que vous lisez Le café. Le café est la boisson excitante par excellente, chantée par Honoré de Balzac dans le "Traité des excitants modernes". C'est une liqueur robuste et revigorante qui accompagnera votre effort et votre travail. On le privilégiera donc pour les textes difficiles, athlétiques. L'Iliade et l'Odyssée, les Faulkner, les Joyce. Pour tout le réalisme magique sudaméricain, on pourra choisir le maté, si on aime ça. Le thé. Il est assez facile d'assimiler le thé à Marcel Proust. C'est oublier un peu vite que la Recherche du temps perdu est truffée d'évocations de boissons : les vins, les orangeades ou la fraisette… Le thé conviendra à toutes sortes de littératures, celles qui évoquent les maisons chaudes et reposantes, les soirées au coin du feu, les styles cossus, une certaine forme de littérature française et bourgeoise. Ou alors, nous choisirons l'exotisme du lointain Empire britannique, les contrées d'Inde, et en particulier "La mousson", de Louis Bromfield. Enfin, à ne pas manquer bien sûr : "Le maître de thé", du Japonais Yasushi Inoué. Le whisky. Changement de décor ! Et place aux coulées âpres d'un whisky au fond d'une gorge asséchée, caressée parfois d'évocations de vanille, de cacao, de vieilles barriques fumées. Le whisky conviendra à la rencontre de soimême au creux d'un fauteuil club, au son de pages sans fioriture, sans élégance de grand-mère. Si l'on veut bien demander à la délicate Edith Wharton de sortir un moment, tous les trésors de la littérature américaine se déclineront au feu du whisky, Faulkner, Steinbeck, Kerouac, jusqu'à Paul Auster. L'eau. Dans sa fraîcheur de cristal, les mille nuances de sa transparence glacée, l'eau et sa franchise apaisante conviendront aux paroles acérées de la poésie, à la scansion tranchée d'une épopée ou aux gouttelettes mélodiques de l'ode et du sonnet. Seule l'eau vous garde en éveil à chaque nuance de timbre et de rythme. La poésie, comme l'eau, est du petit matin. Le lait. La dernière fois que j'ai accompagné un livre d'un grand verre de lait remonte à ma petite enfance, à l'époque des petits livres des bibliothèques rose et verte dont l'évocation ne vous dirait rien. Réservez


toutefois cette boisson aux écrivains susceptibles de vous donner des ulcères (A. G. tout particulièrement, mais aussi E.-E. S et M. B.) La bière. La trappiste belge a en elle le boire et le manger, on doit y consacrer toute la mâche et toute l'alarme des papilles pour en recueillir les nuancées épicées et l'amertume tempérée, avant que le ventre enfin se concentre à recueillir tout son poids et son ardeur de moisson. La bière appelle une littérature qui a vécu, riche d'alcôves et de sous-pentes, faite de bras musclés, de guet-apens, de pénombre. La bière a besoin d'une littérature de château, d'espaces venteux. "Le Nom de la Rose" d'Umberto Eco s'impose. Le fait qu'on y boive si peu de bière est d'ailleurs une curiosité, peut-être imposée par la bibliothèque du lieu, où boire est probablement (et injustement) proscrit. Le porto. Réservez le porto pour les livres d'un accès intime et agréable, au phrasé coulant. Le porto doit cacher son âpreté pour rouler jusqu'à votre gorge. Tel sera le livre, amical, presque trop affectueux, qui ne révèlera ses trésors qu'un peu plus tard. Il n'était pas si mal, au fond, cet apéritif. Beaucoup de livres se parcourent en devisant, un sourire aux lèvres, sur une terrasse d'automne alors qu'un poulet aux olives termine sa cuisson dans le four, avant d'éclater au fond de la nuit par l'évidence de ses images discrètes mais lourdes d'une évidence lacérante (le livre, pas le poulet). Le champagne Imaginons un livre, une bouteille de champagne, peut-être quelques amis et une lecture à voix haute. Une date, importante ou non. Un moment inoubliable dans le cérémonial du plaisir. Laissons à chacun le soin de choisir le livre de ce moment. Comment vieillir un livre en quelques trucs (à la façon des magazines de décoration) Quelques trucs simples vous permettront de rendre un livre vieux. Il y a en effet toujours plus de prestige à se balader en rue avec un livre vieux semblant sorti des collections d'un ancien professeur ou d'un tiré des étagères d'un vieux bahut breton. Assis dans votre bibliothèque, vous en tirerez un plaisir de vieil homme heureux se remémorant le temps des premières lectures, à la rencontre d'objets et de paysages du passé, une sorte de nostalgie imaginaire qui vous donnera bien des satisfactions. Le caractère ancien de la couverture est un critère déterminant, mais éminemment délicat à traiter. Les couvertures cartonnées et peu épaisses acceptent mal le processus de vieillissement, elles se déchireront en rendant le livre abîmé mais comme neuf. Privilégiez résolument le papier


de couverture. Essayer de mettre la main sur de ces papiers vinyle des années 70, fait de motifs géométriques aux couleurs criardes vertes et oranges qui donneront immédiatement l'impression que votre livre vous a été offert par un enfant d'une école de Dresde ou d'Iena. De nos jours, la RDA est super tendance et donnera à votre bibliothèque un cachet résolument nostalgique. Pour donner à vos livres un cachet particulier, un jaunissement prématuré sera du meilleur effet. Pour ce faire, utilisez un sachet de thé usager que vous tamponnerez sur chacune des pages. Le caractère fastidieux de l'opération sera rapidement récompensé par une véritable métamorphose de votre ouvrage. Veillez toutefois à éponger régulièrement les pages, sous peine de transformer l'ensemble de votre volume en une bouillie dont il ne restera que la couverture (et le papier vinyle). Les anciens livres avaient la particularité de devoir parfois être découpés par l'acquéreur, faute d'avoir été massicotés, à savoir rognés à la machine, par l'imprimeur. Il fallait alors précieusement manier le coupepapier. Au début de ma carrière, j'ai ainsi dû de toute urgence découper des dizaines de livres chez un éditeur qui avait imprudemment composé sa liste d'invités pour un dîner mondain. Cette manipulation donnait à la tranche de vos livres un effet cotonneux né de l'accumulation des petites rognures. On peut avantageusement reproduire ce côté très chic en passant la tranche de vos livres avec la lame d'un cutter ou un épluchelégumes de type économe. Malgré tous vos efforts, le livre le plus travaillé n'aura jamais de réel effet vieilli sans cette odeur caractéristique. Saluons d'ailleurs au passage l'idée épatante de la société "Cafescribe" qui accompagne la vente de ses ebooks d'un autocollant à l'odeur de vieux livre que vous pourrez coller sur votre ordinateur. Pour un livre papier, on privilégiera un spray à toute autre méthode (fumée, séjour en cave ou dans un bac à légumes).

2 heures. L'heure de la méditation. Le monde s'est définitivement tu autour de vous. On dirait que chaque murmure de la ville vous parvient, un fêtard éméché, une voiture toussotante, quelque chien mélancolique. Calez-vous dans le siège, respirez profondément, vous vous offrez un luxe que vous ne pourrez pas vous octroyer chaque jour. Les jours suivants, la vie aura besoin de vous, et le travail, et le frigo, et les dossiers. Mais cette nuit, votre esprit divague, se balade, divague, s'évade par des chemins improbables. C'est l'heure où le livre se fait prétexte, décor, bâton de pèlerin.


Identifiez les premières phrases de roman et associez-le au titre correspondant. A. "Lorsque j'avais six ans j'ai vu, une fois, une magnifique image, dans un livre sur la Forêt Vierge qui s'appelait "Histoires Vécues". B. "La schizophrénie n'est qu'un état d'esprit." C. "Le 13 août 1960, une partie de la population parisienne se portait aux nombreuses gares du chemin de fer métropolitain, et se dirigeait par les embranchements vers l'ancien emplacement du Champ de Mars." D. "Pas un couteau de cuisine, évidemment, ni un couteau de voyou à cran d'arrêt." E. "La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second." F. "Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189…" G. "Enfin, me voilà rentré après ces deux semaines d'absence." H. "Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-deMontereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai SaintBernard." I. "J'ai connu Dean peu de temps après qu'on ait rompu ma femme et moi." J. "Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d'être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation." 1. La première gorgée de bière, Philippe Delerm 2. L'idiot, Fedor Dostoïevski 3. Paradis Blues, John Saul 4. La Princesse de Clèves, Madame de la Fayette 5. Sur la route, Jack Kerouac 6. Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier 7. Paris au XXe siècle, Jules Verne 8. Le Désert des Tartares, Dino Buzzati 9. Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry 10. L'éducation sentimentale, Gustave Flaubert Réponses :


A9, B3, C7, D1, E4, F6, G2, H10, I5, J8

La route de Padoue Il y a parfois dans la vie d'un lecteur quelques hasards étranges, quelques rencontres imprévisibles, des associations merveilleuses qui font entrer le réel dans l'imaginaire et vice versa. Ces moments sont mémorables, on peut croire tout à coup que le livre vous adresse un clin d'œil. Je me dirigeais vers l'Italie sur la banquette arrière de la voiture familiale. Comme à chaque période de vacances, des livres m'accompagnaient. Cette année-là, toute la Recherche du temps perdu de Marcel Proust avait pris place sur le siège voisin. C'est pendant une de ces journées qu'est apparue, d'évocation en évocation, la Chapelle des Scrovegni de Giotto, à Padoue, sous la forme de plusieurs plaisanteries du voisin Swann. "La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée par Françoise de les « plumer », les avait près d’elle dans une corbeille, son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre; et les légères couronnes d’azur qui ceignaient les asperges audessus de leurs tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par étoile, comme le sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans la corbeille de la Vertu de Padoue." (Du côté de chez Swann) De chapitre en chapitre, ces fresques de Giotto allaient prendre de plus en plus d'importance, en même temps que je me rapprochais moi-même de la ville, sans savoir encore que le Narrateur lui-même allait s'y rendre. Ce n'est qu'un peu plus tard, quand je serais déjà revenu de vacances, que Proust lui-même, à l'occasion d'un voyage à Venise, fit un petit détour jusque Padoue pour découvrir les Giotto. "La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m’avait donné les reproductions; après avoir traversé en plein soleil le jardin de l’Arena, j’entrai dans la chapelle des Giotto, où la voûte entière et le fond des fresques sont si bleus qu’il semble que la radieuse journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue un instant mettre à l’ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu plus foncé d’être débarrassé des dorures de la lumière, comme en ces courts répits dont s’interrompent les plus beaux jours quand, sans qu’on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs pour un moment, l’azur, plus doux encore, s’assombrit." (Albertine disparue)


Ce détour par Padoue dans "Albertine disparue", je l'avais fait moi-même au moment où je devais en être à "Du Coté de Guermantes". Curieusement, ce n'était pas une découverte que je faisais, mais d'étranges retrouvailles avec ces fresques pourtant jamais vues encore, et qui jouaient un dialogue amusé avec les phrases qui me revenaient dans la tête, avec Charles Swann qui m'aurait donné ces chromos, avec le Narrateur dont j'aurais partagé l'émotion picturale et la même familiarité de cœur avec un lieu inconnu.

Avis pour dresser une bibliothèque Au siècle du Cardinal de Richelieu et de l'Académie française, un homme fait entrer en France une discipline toute neuve qui ne porte pas encore ce nom : la bibliothécomanie. "Car, pour ne point nous éloigner de la nature de cette entreprise, le sens commun nous dicte que c'est une chose tout à fait louable, généreuse, et digne d'un courage qui ne respire que l'immortalité, de tirer de l'oubli, conserver et redresser comme un autre Pompée, toutes ces images, non des corps, mais des esprits, de tant de galants hommes qui n'ont épargné ni leur temps ni leurs veilles pour nous laisser les plus vifs traits de ce qui était le plus excellent en eux." (Adb, Klincksieck, pp. 32-33) Gabriel Naudé n'a que 27 ans quand il publie son "Avis pour dresser une bibliothèque". Médecin de formation, il prend en charge la gestion de quelques-unes des plus belles bibliothèques privées d'Europe, celle du Président du Parlement de Paris, Henri de Mesme, tout d'abord, puis des Cardinaux Bagny er Barberini à Rome, avant d'être appelé par le Cardinal Mazarin, auprès de qui il va constituer au fil de neuf années une collection considérable. Naudé parcourt l'Europe, achète avec science et réunit à l'Hôtel Tubeuf plus de trente-cinq mille volumes. Pourtant, en 1651, le Parlement de Paris prend la décision de démanteler la bibliothèque de Mazarin. Mazarin tente de racheter lui-même les ouvrages et adresse au Parlement une prière restée sans lendemain : "Pouvez-vous endurer que cette belle fleur, qui répand déjà son odeur par tout le monde, se flétrisse entre vos mains ?" (ibid., préface) Evidemment, c'est évidemment, Mazarin qu'on vise, qu'on disqualifie. C'est la Fronde. Le pouvoir de Mazarin, ses origines italiennes, son immense fortune ont fait trop de jaloux, il devient celui qu'on appelle le "Voleur de Sicile". Que peu Naudé face à ces imbroglios de pouvoir, sinon attendre des temps meilleurs et trouver refuge au service de Christine de Suède ? Au retour en grâce de Mazarin, Naudé revient pourtant au pays. Ironie de l'Histoire, il meurt en chemin en juillet 1853, dix-huit mois à peine après la dispersion de sa bibliothèque tant chérie. Une bibliothèque qui bien sûr répondait aux conseils qu'il donnait déjà dans son ouvrage de 1827, dont celui, un peu finaud, de la nécessité de disposer d'un bon bibliothécaire. Une bibliothèque dont le propriétaire tirera "des louanges non pareilles, des remerciements infinis, des avantages non communs, et


bref, un contentement indicible" (ibid. p.337). Et on ajoutera une postérité, puisque les belles bibliothèques et les filles de Président portent aujourd'hui le nom de Mazarine, tandis que Naudé, bibliothécaire des Puissants, a rejoint humblement les poussières de l'Histoire.

Borges "L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. À droite et à gauche du couloir, il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. À proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s'abîme et s'élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences." Extrait de "La Bibliothèque de Babel", de Jorge Luis Borges

Liste des bonnes raisons pour ne pas avoir lu un livre : les stratégies à adopter Parce que je le réserve pour une occasion particulière, comme une bonne bouteille de vin : attitude d'homme qui apprécie les choses à leur juste valeur – return positif Parce que je ne l'ai pas encore trouvé dans l'édition que je cherchais : attitude supérieure, mais risquée – return positif, sauf si vous tombez sur le vrai connaisseur qui vous expliquera qu'une seule édition existe Parce que j'ai lu tel titre du même auteur, et que je préfère lire d'autres écrivains : attitude d'homme avide et curieux – return positif Parce que l'auteur de ce livre est surfait : attitude qui vous fait passer pour un homme intelligent auprès des imbéciles, et qui sème le doute chez les hommes intelligents – return positif


Parce que je l'ai parcouru un jour en librairie, et qu'il ne m'a pas tenté : attitude de celui qui assume ses goûts – return positif Parce que je suis sûr que le suivant sera encore meilleur : attitude de l'homme patient, connaisseur et gourmet, qui sait attendre la saison des fraises pour en manger – return positif. Précaution : être sur de son coup. A éviter avec Emily Brontë ou Jean-Jacques Rousseau Parce que la plupart des gens qui en parlent ne l'on pas lu non plus : attitude de l'homme à qui on ne la fait pas – return négatif. Les gens détestent entendre la vérité. Parce que vous n'aimez pas la scène de viol de la page 73 : attitude de l'homme qui a ses principes, mais aussi ses contradictions. On ne manquera pas de vous demander comment vous connaissez cet épisode, et vous n'en sortirez pas. Vous passerez pour un hypocrite, surtout si le livre est un peu sulfureux – return négatif Parce qu'à l'école, votre prof ne vous a pas demandé de le lire : attitude du gars qui a arrêté de lire le jour où il a reçu son bac – return négatif, surtout auprès de ceux qui sont dans la même situation. Les gens détestent se retrouver dans le miroir d'autrui. Parce qu'un ami vous l'a déconseillé : attitude du type qui croit aveuglément ses amis, sans personnalité, sans curiosité – return négatif Parce que vous avez follement adoré le livre précédent du même auteur et que vous voulez rester sur une bonne impression : attitude de l'homme torturé, qui a peur de tout, du plaisir comme de la déception – return négatif Pour celles qui ceux qui désirent se perfectionner dans cette technique, je conseille absolument "Comment parler des livres que l'on n'a pas lus", de Pierre Bayard, aux Editions de Minuit. Ils y apprendront comment se tirer avantageusement de toutes les situations, sans jamais devoir avouer qu'ils n'ont pas lu les livres évoqués dans une conversation.

4 heures. L'heure des froissements. Au cœur de la nuit, votre corps

commence à réagir différemment, les muscles produisent comme des sons étranges au moindre mouvement, le cerveau s'embrume et les mots se mélangent dans une ronde poétique et sonore. La nuit prend des formes étranges de demi-sommeil.


Chaque son prend une résonance nouvelle, des crissements inconnus de peaux et d'étoffe, le canapé se tord parfois, les livres eux-mêmes ont des cris déchirants. Tous vos sens sont à l'écoute alors que votre esprit semble s'échapper de vous. Les livres reviennent vous chercher, vous êtes leur prisonnier. Ils vous font subir de délicieux supplices de phrases infinies et de consonances jubilatoires.

Sur cette page, dessinez votre bibliothèque publique idéale. Réfléchissez à la disposition des pièces, au volume de chacun des espaces, à la circulation du public. Voici une liste non exhaustive des lieux à pourvoir : - un bureau de prêt - un guichet de retour des livres - une salle des fiches, des ordinateurs, des répertoires bibliographiques - une salle de livres en consultation libre - une salle prévue pour les livres pour enfants - une réserve précieuse - une salle de lecture - une salle de détente (fauteuils…) - une cafeteria ….

Le Mundaneum S'il y a bien une histoire émouvante, rocambolesque, héroïque, tellement symbolique de l'explosion exponentielle du savoir et de la ferveur des hommes à vouloir le classer, l'organiser, le dominer, c'est celle des Belges Paul Otlet et Henri Lafontaine, et de leur rêve fou : le Mundaneum. Tout commence avec une passion : la bibliographie, avec, en 1895, la création de l'Office international de bibliographie. Et par une intuition : la fiche ! "Le principe de la fiche nous enchantait ! Facilité de commencer le travail par où il était le plus facile, extension indéfinie de la collaboration, corrections, additions, remaniements toujours possibles" (cité par Levie F., L'homme qui voulait classer le monde, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2008, p. 62). En 1897, le fier ordonnancement du monde d'Otlet et Lafontaine compte déjà 1.500.000 fiches ! En 1900, deux millions de fiches, mais aussi 2000 tiroirs et 28 meubles ! C'est que le savoir du monde, même comprimé, prend de la place… et coûte de l'argent. Chaque fiche possède un code bien précis inspiré du système de classification décimale universelle inspiré de l'Américain Dewey. En 1910,


ce sont bel et bien dix millions de fiches qui remplissent les armoires du Mundaneum, et 2000 nouvelles fiches qui sont réalisées chaque jour par une équipe de secrétaires, dans une course effrénée qu'on devine déjà sans fin et sans repos. Le rêve su savoir universel se confond avec les idéaux universalistes et pacifistes qui traversent l'Europe, de Romain Rolland à Stefan Zweig, en passant par le Danois Andersen ou l'Américain Henry James, et, en 1913, Henri Lafontaine est couronné du Prix Nobel de la Paix. Pourtant, en 1924, c'est un constat d'échec pour le Palais Mondial, sorte d'exposition universelle faite de fiches et de panneaux illustrés : jamais Otlet ne pourra bénéficier du soutien de la Société des Nations qui couronnerait son œuvre avec un lieu fixe, une source de financement, un espoir de pérennité. Dans les années 30, c'est l'architecte Le Corbusier qui se joint au projet pour produire les plans d'un Cité mondiale, et la valse de l'espoir reprend de plus belle. Après la mort d'Otlet, en 1944, l'immense masse documentaire errera comme une Arche perdue dans une Bruxelles soumise aux spéculateurs et aux démolisseurs. Et de décennie en décennie, les Amis du Palais mondial voient lentement se dégrader et s'effilocher cet étrange patrimoine. On ne peut s'empêcher d'imaginer le visage de MM. Otlet et Lafontaine devant une technologie comme internet, leur enthousiasme devant les possibilités infinies de cet outil qui connecte – c'est bien le mot -, qui met en lien des parcelles de savoir éparpillées à travers le temps et l'espace. En ayant l'intuition géniale de la fiche cartonnée de 12,5 sur 7,5 cm, ils ne pouvaient pas encore imaginer comment le savoir informatique allaient rendre possible la transversalité de toutes ces informations, la première étape de la grande bibliothèque virtuelle savant : l'hypertextualité. Diktat "Il devenait chaque jour plus difficile de trouver du bois, et nous n'avions plus de meubles à brûler. Aussi nous sommes-nous résignés un matin de janvier à sacrifier les livres. Comme elle ne se résolvait pas à opérer son choix parmi ceux-ci, elle décida que nous les brûlerions à mesure, sans distinction de genre. La bibliothèque étant soigneusement rangée par ordre alphabétique d'auteurs, le premier livre que nous sacrifiâmes fut "Le monde d'hier" de Stefan Zweig, bientôt suivi des dix-sept volumes des œuvres complètes de Zola, de "La jeunesse retrouvée" de Zochtchenko et de "Hauteurs béantes" de Zinoviev. De même brûlèrent "La conception du monde" de Ziegler, "La maison de l'étoile qui plonge" de Zeyer, "Cendres" de Zeromski, les "Fragments de Zénon, "Exegi Monumentum" de Zelk, et "L'homme parfait" de Zawieyski. Il était quatorze heures lorsqu'acheva de se consumer "Le signe de la puissance" de Zahradnicek, qui concluait la série des Z, après "Le festin de pierre, ou Tout terme arrive et toute dette doit être payée" de Zamora, et "Nous autres" de Zamiatine. Nous brûlions de la sorte une moyenne de huit livres par heure. Maman calcula qu'à ce rythme la bibliothèque nous fournirait trente jours de combustible. Après


quoi… Deux heures plus tard, il ne restait rein des Y : Yourcenar, Yom Sang-Sop et Yeats n'étaient plus que des cendres. Nous dinâmes en regardant danser les flammes des "Mémorables" de Xénophon. "Un enfant du pays" de Richard Wright, "Une chambre à soi" de Virginia Woolf et "Tu ne peux plus retourner à la maison" de Thomas Wolfe brûlèrent dans la nuit, et, lorsque je me réveillai, ma mère était en train de jeter au feu "Notre ville" de Wilder. Plus de la moitié des W avait disparu dans la nuit, et midi sonna tandis que s'embrasait le deuxième tome des "Origines de la pensée de l'enfant" de Henri Wallon. Nous nous chauffâmes aux V durant un jour et une nuit? Puis les U disparurent en deux petites heures, malgré la lente combustion des "Chroniques d'une maison délabrée" de Haruo Umezaki, que mon père avait lui-même relié en cuir. Tristan Tzara, Mark Twain, Tsetaieva, Trostky, Elsa Triolet, Trakl, Toynbee, Tourguenev, Tolstoï, Ernst Toller, Tocqueville, Tite-Live, Thomas d'Aquin, Teilhard de Chardin, Tchekhov, Tardieu, Tanizaki, Rabindranath Tagore et Tacite disparurent en vingt-quatre heures. Son moral baissa d'un cran lorsque nous eûmes jeté au poêle le dernier des cinq cent dix S, au terme de deux jours et demi durant lesquels partirent en fumée le théâtre de Synge, Suderman,, Strindberg, Sophocle, Shaw, Schnitzler, Schiller, la poésie de Swinburne, Supervielle, Spenser, Soupault, Shelly, Senghor, Saint-JohnPerse, l'œuvre complète de Swift, Shakespeare, Sartre, Stendhal, et du marquis de Sade, les romans d'Italo Svevo, Stevenson, Gertrude Stein, Soljenitsyne, , Upton Sinclair, George Sand, Simenon, Anna Seghers, Walter Scott, Sroyan, Marcel Schwob et Sacher-Masoch, tout Segalen, les essais de Suarès, la philosophie de Stirner, Spinoza, Sénèque, Schelling, Shopenhauer, les mémoires de Saint-Simon, les deux livres de Bruno Schulz, les discours de Saint-Just, et jusqu'aux lettres de madame de Sévigné. Unique consolation : Staline et la comtesse de Ségur n'en réchappèrent pas. Un jour et demi plus tard, nous brûlions le dernier tome des œuvres de Rabelais. les vingt-sept Q, parmi lesquels Raymond Queneau, partirent en à peine plus de trois heures. Suivirent Proust, Poe, Platon, Pirandello, Péguy, Pasternak, Pascal et Pagnol, qui nous chauffèrent deux jours durant. Le dixième jour, nous brûlâmes les O et les N. le treizième, Karl Marx. Le seizième Joyce. Le vingtième jour se consumèrent les F, parmi lesquels Freud, Fourier, Flaubert et William Faulkner. Quatre mille volumes avaient déjà été détruits et les étagères qui couvraient la quasi-totalité des murs de l'appartement étaient aux deux tiers. Dix jours passèrent encore au cours desquels disparurent Eschyle, Einstein, Durkheim, Dumas père et fils, Dostoïevski, Dos Passos, Döblin, Diderot, Dickens, Descartes, Darwin, Dante, Cicéron, Chandler, Chamisso, Céline, Cervantès, Casanova, Lewis Carroll, Canetti, Camus, Calderon, Borges, Bataille, Byron, Breton, Buffon, Brecht, Blanchot, Bergson, Gottfried Benn, Samuel Beckett, Simone de Beauvoir, Beaumarchais, Baudelaire, Balzac, Bakounine… Après quoi, la crémation d'Artaud, d'Aristote, d'Aristophane, d'Aragon, d'Apollinaire, d'Anouilh et d'Adorno acheva de vider les rayonnages… Trente jours après qu'eut débuté cet autodafé, il était près de vingt heures, ma mère s'apprêtait à


sacrifier le dernier livre ("Logement hivernal" du Japonais Tomoji Abe), lorsqu'une alerte nous précipita dans la cave." Diktat, Enzo Cormann Comment lire un livre Au moment précis où, dans une bibliothèque, se construit ce rapport un peu sauvage de séduction entre le livre et moi, fait d'œillades furtives, répétées, inquiètes, presque agressives parfois, de reniflements d'odeurs, de crispations de mains qui voudraient déjà palper, triturer, écarter, dévoiler (notons au passage que tous ces mouvements ne viennent que de moi, le livre, pour sa part, reste d'une parfaite et faussement paisible indifférence. L'amour de la littérature – disons-le à ceux à qui cette évidence aurait pu échapper - est une forme de masochisme et d'esclavage), à ce moment précis donc s'ébauche déjà dans l'imaginaire du lecteur la position du rapport intime qui se prépare. Car chacun a ses goûts, ses inclinations, ses petites gâteries et ses interdits. Je connais des amis qui n'achèteraient jamais un livre cartonné trop gros, de peur d'en faire céder le dos au milieu de leur lecture. D'autres qui, lisant dans leur bain, veilleront à disposer d'un papier qui ne gondolera pas sous la vapeur d'eau (les Pléiades sont redoutables : non seulement les pages gondolent, mais elles se conglomèrent en paquets entiers. Autant les plastifier une par une et aller sous la douche). En commun Une des lectures les plus courantes trouve place dans le métro ou dans l'autobus. C'est une lecture athlétique, qui demande la souplesse d'un gymnaste et la concentration d'un tireur à l'arc. Au milieu du chaos, il faut extirper le livre, l'ouvrir en y maintenant son pouce tout en étant cramponné à son sac de courses. J'ai toujours été impressionné par l'agilité des lecteurs dans le tram. Certains sont à peine entrés que le livre est déjà ouvert, d'autres, encore plus impressionnants, poursuivent assis leur lecture de marcheur, comme si le livre était accroché à leur front. D'autres encore ouvrent leur livre avec mille précautions et se plongent en moins d'une seconde dans un univers où ils seraient seuls au monde. J'ai longtemps pratiqué cette lecture de bibliothèque improvisée, partageant avec tant d'autres ce moment de luxe inouï. Mais l'amélioration des transports en commun dans ma ville a beaucoup nui à ce plaisir. Avant, le tram me menait d'un quartier à l'autre, par de multiples détours et à un train de sénateur. Rentrer à la maison me prenait la demi-journée. Aujourd'hui, un métro me mène droit au but. Je ne lis plus que du Camus pour être sûr de pouvoir terminer une phrase. Dans un parc


Il faut étudier le terrain. L'endroit ou s'asseoir est primordial. Il faut maîtriser la course du soleil. Surtout ne pas s'obliger à se lever toutes les cinq minutes. Choisir la pente idéale. Une légère inclinaison du sol rendra l'assise plus confortable. Alors, se déposer sur un coude sera une merveille, se coucher sur le dos un plaisir. Veiller toutefois à ne pas avoir juste derrière soi une racine ou pire, un excrément de chien. Assis, on déposera tranquillement le livre dans le creux des jambes, et la lecture coulera tout au long de l'après-midi. Sur la plage Tiens, nous voilà dans un chapitre de "La première gorgée de bière" de Philippe Delerm. Il n'a jamais essayé la mer du Nord, celui-là. Essayez un peu. Vous transformerez votre livre en char à voile. Vous vous musclerez les épaules en tentant de maintenir ouvert le plus mince des ouvrages, dont les coins battront en un frtch-frtch-frtch agaçant (je le sais, j'ai testé pour vous). Vous ne serez calmé que le livre fermé, mais vous ne lirez plus. A la mer du Nord, il y a du vent. Rabattez-vous sur les e-book de Philippe Delerm. Dans une bibliothèque d'université Ce qui me plaît, c'est d'y avoir sa place, comme dans un club. Souvent, on vient vous y apporter l'ouvrage commandé. C'est une lecture d'initié, de privilégié, une lecture sacrée et silencieuse. Le livre sera déposé, ouvert, devant soi, sans demander aucun effort des mains. On dépose les coudes sur la tablette, on rentre un peu la tête dans les épaules, on vient se lover dans le halo de la petite lumière verte qui vous est réservée. Chaque froissement de page est déjà un sacrilège, chaque soupir un interdit. La lecture y devient vite méditation, on y met la précision du puisatier et le savoir-faire du chercheur d'or. Il faut laisser peser toute sa concentration en un point de son esprit, qui moud le texte, percole une période de l'histoire. Le lecteur sort de son corps, il oublie la pesanteur de ses jambes, et son âme entre en communion avec le passé. Pour un roquet frénétique, espèce à laquelle j'appartiens, c'est une lecture de supplicié. Dans son fauteuil. C'est une lecture de cérémonie intime. Entouré de quelques objets de culte, comme le bout de crayon, le signet, le verre de whisky, je prends le livre en main comme on enlace un ami. Le silence prend des airs de fête. A quelques moments rares, presque machinalement, je referme le livre et le dépose sur ma cuisse, je grignote un peu le crayon, je fais danser le petit verre dans ma main, mes yeux vont d'un meuble à un point dans le ciel, je ne lis plus, je parle au bonheur. Liste des objets à toujours avoir avec votre livre


Un signet, voire même plusieurs signets pour repérer des pages importantes, à condition bien sûr de vous souvenir à peu près de l'endroit où vous en êtes Vos lunettes Un petit crayon. Pour ma part, un petit crayon sert à marquer d'un trait le passage remarquable, ainsi qu'à noter le numéro de page tout devant sur la page vierge qui suit la couverture. Un marqueur fluorescent. Un petit carnet d'autocollants détachables. Une poche, un sac, un compartiment de votre sac à dos. L'idée que votre livre puisse se balader à l'air libre me donne des frissons. Le livre suivant dans le cas où vous termineriez ce livre-ci. Une tasse de café bien chaud. Un fauteuil confortable. Une lumière indirecte. J'ai disposé un temps une petite lampe qu'on pouvait fixer à la couverture du livre. Elle a cassé à la première occasion. On ne peut pas se fier à la matière plastique. Une liseuse, donc. Pour les cas d'urgence, une bougie et un moyen de l'allumer.

6 heures. L'heure des oiseaux. Chaque nuit que vous passez ainsi à

traverser l'obscurité de votre joie de lire, vous pensez ne pas y arriver, vous vous imaginez tomber dans un sommeil enfin réparateur. Pourtant, à la dernière gorgée, au commencement de ce dernier chapitre, le vague d'une lumière est venu vous surprendre, comme si tout doucement le noir rendait l'âme. Et ça s'est précisé, presque brutalement, presque en un souffle. Sur les cinq heures, ce sont les oiseaux qui vous l'ont confirmé. L'aube approche, grandit, vos muscles dansent dans leurs gaines, vous sentez comme des envies de promenade, comme si le sommeil avait entièrement disparu. Encore quelques pages, et, vous le sentez bien, il faudra sortir, respirer le première minute de clarté, brasser une dernière fois la farandole des pages qui vous a accompagné pendant cette nuit de voyage. Le Monopoly des livres Vous jouez un quatre. Rue Mouffetard. Bel appartement. Méfiez-vous de la sorcière. Douze. Perspective Nevski. Biély en pleine conversation avec Pouchkine, vous passez un tout.


Deux fois trois. Rue des Boutiques obscures. Rejouez, mais ne vous perdez pas en chemin. Cinq et un. Rue Morgue. Pour éviter un des deux assassinats, donnez cent francs à la banque. Dix. Rue de la sardine. Petit immeuble entre une épicerie et une maison de passe. Peu de possibilités de location. Un et cinq. Boulevard périphérique. Si vous croisez Antigone, Œdipe ou Diotime, prenez le temps de vous arrêter. Baker Street. 221 B. Allez directement au bureau de Sherlock Holmes sans vous arrêter par la case prison. Double six. Chemin du Lac, 39. Remettez un manuscrit. Place de l'Etoile. Arrêtez-vous chez Raphaël Schlemilovitch. Rue de la Soie. Rejoignez directement le 101, avenue Henri-Martin. Trois et Quatre. 120, rue de la Gare. Vous êtes adapté en bande dessinée. Passez un tour pour prendre le temps d'admirer les dessins

Le planisphère des auteurs Sur cette carte du monde, notez dans région du monde le nom de vos auteurs préférés. Y a-t-il des régions "oubliées" ? Quels seraient les auteurs qui vous permettraient de compléter votre atlas de la littérature ?

Montesquieu "Voici, me dit-il, les grammairiens, les glossateurs, et les commentateurs. Mon père, lui dis-je, tous ces gens-là ne peuvent-ils pas se dispenser d'avoir du bon sens? Oui, dit-il, ils le peuvent; et même il n'y paraît pas, leurs ouvrages n'en sont pas plus mauvais; ce qui est très commode pour eux. Cela est vrai, lui dis-je; et je connais bien des philosophes qui feraient bien de s'appliquer à ces sortes de sciences-là. Voilà, poursuivit-il, les orateurs, qui ont le talent de persuader indépendamment des raisons; et les géomètres, qui obligent un homme malgré lui d'être persuadé, et le convainquent avec tyrannie. Voici les livres de métaphysique, qui traitent de si grands intérêts, et


dans lesquels l'infini se rencontre partout: les livres de physique, qui ne trouvent pas plus de merveilleux dans l'économie du vaste univers que dans la machine la plus simple de nos artisans; les livres de médecine, ces monuments de la fragilité de la nature et de la puissance de l'art; qui font trembler quand ils traitent des maladies même les plus légères, tant ils nous rendent la mort présente; mais qui nous mettent dans une sécurité entière quand ils parlent de la vertu des remèdes, comme si nous étions devenus immortels. Tout près de là sont les livres d'anatomie, qui contiennent bien moins la description des parties du corps humain que les noms barbares qu'on leur a donnés: chose qui ne guérit ni le malade de son mal, ni le médecin de son ignorance Voici la chimie, qui habite tantôt l'hôpital et tantôt les petites maisons, comme des demeures qui lui sont également propres. Voici les livres de science, ou plutôt d'ignorance occulte: tels sont ceux qui contiennent quelque espèce de diablerie; exécrables selon la plupart des gens; pitoyables selon moi. Tels sont encore les livres d'astrologie judiciaire. Que dites-vous, mon père? Les livres d'astrologie judiciaire, repartis-je avec feu! Et ce sont ceux dont nous faisons plus de cas en Perse: ils règlent toutes les actions de notre vie, et nous déterminent dans toutes nos entreprises; les astrologues sont proprement nos directeurs; ils font plus, ils entrent dans le gouvernement de l'Etat. Si cela est, me dit-il, vous vivez sous un joug bien plus dur que celui de la raison: voilà ce qui s'appelle le plus étrange de tous les empires; je plains bien une famille, et encore plus une nation, qui se laisse si fort dominer par les planètes. Nous nous servons, lui repartis-je, de l'astrologie, comme vous vous servez de l'algèbre. Chaque nation a sa science, selon laquelle elle règle sa politique: tous les astrologues ensemble n'ont jamais fait tant de sottises en notre Perse qu'un seul de vos algébristes en a fait ici. Croyez-vous que le concours fortuit des astres ne soit pas une règle aussi sûre que les beaux raisonnements de votre faiseur de système? Si l'on comptait les voix là-dessus en France et en Perse, ce serait un beau sujet de triomphe pour l'astrologie; vous verriez les mathématiciens bien humiliés: quel accablant corollaire en pourrait-on tirer contre eux! Notre dispute fut interrompue, et il fallut nous quitter. De Paris, le 6 de la lune de Rhamazan, 1719." Extrait des Lettres Persanes, Montesquieu

Listes des bonnes raisons de lire un livre Parce que le titre vous plaît Parce que l'auteur, sur la photo de 4e de couverture, a l'air attirant, sympathique ou intelligent Parce que le livre vous tient bien dans la main


Parce que vous avez déjà lu tous les autres titres de la collection Parce que l'auteur, vu à la télévision, vous a passionné Parce que l'auteur est aussi le nègre de votre homme politique préféré Parce que l'auteur, du moins jusqu'à la lecture de ce livre, est un ami intime Parce que c'est un cadeau de votre belle-mère qui a coup sûr vous demandera ce que vous en avez pensé Parce que votre libraire préférée a déployé toute sa force de conviction pour vous tenter Parce qu'il y a interro Parce qu'il y a interro et que vous n'avez pas trouvé le "Profil d'une œuvre" correspondant (je dis correspondant car j'ai vu personnellement des élèves utiliser le "Profil d'une œuvre" d'un autre titre en se disant que ça passerait quand même) Parce que vous pourrez briller en société Parce que vous avez l'impression d'être le dernier à ne pas avoir lu ce livre Parce que vous aurez un sujet de conversation avec votre psy Parce que lire c'est bien Parce que lire c'est subversif Parce que ce livre, ça fait deux ans qu'on vous l'a prêté, et que le prêteur commence à s'énerver Parce que ce livre, emprunté à la bibliothèque, vous a déjà coûté depuis la date d'emprunt dix fois le prix qu'il vous aurait coûté en librairie Parce que ce livre, acheté sur les quais de la Seine, vous rappelle une précieuse histoire d'amour et que vous le gardiez pour le temps où cet amour ne serait plus Parce que ce livre, que vous avez déjà lu, vous ne l'avez pas compris Parce que ce livre, que vous avez déjà lu, a changé votre vie Parce que vous risquez de mourir demain. L'hypertexte En des temps immémoriaux, mon ordinateur présentait une jolie petite pomme colorée sous l'écran et un étrange petit programme titillait mon attention : l'HyperCard. Ce programme, créé par Bill Atkinson pour Apple en 1987, se présentait comme des ensembles de fiche appelées "piles" qui avaient pour fonction d'interagir les unes avec les autres. Il est en réalité le premier à populariser dans le grand public l'idée même de la transversalité de l'information, celle qui aurait pu apaiser les cauchemars d'Otlet et Lafontaine une cinquantaine d'années plus tôt : les fiches n'étaient plus soumises par leur existence physique à un certain ordre qui organisait l'information de façon inéluctable, mais répondaient enfin à une réorganisation toujours repensée en fonction des besoins du moment, et surtout portaient en elles leur augmentation vertigineuse. Chaque utilisateur se frayait un chemin dans l'information, tissait les liens dont il avait besoin. Chaque nouvelle information "empilée" trouvait petit à petit


sa place dans un réseau de plus en plus nourri. L'Histoire était en marche. Quelques années plus tard, le 13 mars 1989 très exactement, un chercheur du CERN, Tim Berners-Lee, relie cette idée de toile, le "web", à la technologie de l'internet, vaste mise en réseau des usagers de l'informatique : la bibliothèque mondiale est née. Aujourd'hui, à l'occasion d'une recherche, un utilisateur moyen de la toile, pas ingénieur pour un sou, est capable de faire danser devant lui des textes, des images, des documents audio-visuels, des références documentaires dont la "connexion" existe à un moment précis par le seul besoin de son information. Cette bibliothèque virtuelle et vertigineuse a l'allure d'une révolution qui surgit dans nos vie à la vitesse de la lumière : si l'on prend la page comme unité de mesure, comme "fiche cartonnée 12,5 / 7,5", le web est passé de 26 sites en 1992 à 36 millions en 2002 et 216 millions en 2009. Et chacun de nous vit aujourd'hui au cœur d'une "informathèque", dont le livre papier est un jalon. Bien avant les technologies qui pourront demain modifier matériellement le livre au gré de mille nouveautés, comme le papier électronique ou la réalité augmentée, notre propre cerveau a déjà pris les devants et accepte la translucidité de la page noircie, sa capacité à se muer en atlas, en dictionnaire, en chaîne haute-fidélité, en salon où l'on cause. Autant que par le passé, le livre contient un univers précieux, mystérieux et exigeant, mais notre esprit, nourri d'une réactivité nouvelle, a des outils plus merveilleux que jamais pour en percer plus profondément les secrets. Les mémoires d'Hadrien "Fonder des bibliothèques, c'était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l'esprit qu'à certains signes, malgré moi, je vois venir. (…) Leur maison était située à quelques pas de la nouvelle bibliothèque dont je venais de doter Athènes, et où rien ne manquait de ce qui peut seconder la méditation ou le repos qui précède celle-ci, des sièges commodes, un chauffage adéquat pendant les hivers souvent aigres, des escaliers faciles pour accéder aux galeries où l'on garde les livres, l'albâtre et l'or d'un lux amorti et calme. Une attention particulière avait été donnée au choix et à l'emplacement des lampes. Je sentais de plus en plus le besoin de rassembler et de conserver les volumes anciens, de charger des scribes consciencieux d'en tirer des copies nouvelles. Cette belle tâche ne me semblait pas moins urgente que l'aide aux vétérans ou les subsides aux familles prolifiques et pauvres; je me disais qu'il suffirait de quelques guerres, de la misère qui suit celles-ci, d'une période de grossièreté ou de sauvagerie sous quelques mauvais princes, pour que périssent à jamais les pensées venues jusqu'à nous à l'aide de ces frêles objets de fibres et


d'encre. Chaque homme assez fortuné pour bénéficier plus ou moins de ce legs de culture me paraissait chargé d'un fidéicommis à l'égard du genre humain." Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar


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