Page 1

Vincent ESNAULT

Maux d’amour & coups de folie Éditions AZIMUTS


Copyright  Éditions Azimuts a.s.b.l., 2007 Illustration de la couverture :  Vladislav Miransky. Droits de traduction, de reproduction ou d'adaptation réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est interdite. Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit, photographie, scanner, microfilm, bande magnétique, disque ou autre, constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 sur la protection des droits d'auteur. Adresse de contact : editionsazimuts@hotmail.com

Dépôt légal : D/2007/9858/6 ISBN : 978-2-87471-009-4


Maux d’amour et Coups de folie

Vincent Esnault

Éditions AZIMUTS Cité Nicolas Deprez, 61 B – 4040 – HERSTAL http://azimuts.kazeo.com


Du même Auteur, aux Éd. Azimuts : Vous m’en direz des nouvelles (2006)


Merci à Vladislav Miransky, à Viviane Esnault à Béatrice Jamin et Laurence Laurenge ainsi qu'à Mathieu Oger.


Première partie

Maux d’amour


Fais tes valises

— Chérie, fais tes valises ! — Qu’est-ce qui se passe ? Tu es devenu fou ? — Non, j’en ai marre. Je veux qu’on parte. — Pourquoi ? Tu ne te plais pas ici ? — Si, mais j’ai envie de voyager. — D’accord, je te suivrai. — Alors, où veux-tu aller ? — Je ne sais pas. — Mais si ! Tu sais forcement où tu aimerais aller ! — Il faudrait que tu m’emmènes à Auchan, j’ai des courses à faire. — J’aurais préféré un site remarquable plutôt qu’un centre commercial. — Ah ! bon ? — Oui, pense aux vacances, à ce que tu voudrais voir. — Alors, je veux aller à Paris. — C’est bien ça, Paris, c’est joli. — Oui, on pourra rester chez ma mère. — Ta mère ? — Elle sera contente de nous voir ! Je suis sûre que ça lui fera plaisir. — Et si on partait plutôt à l’étranger ? — Pourquoi ? Tu ne veux pas voir ma mère ? 9


Fais tes valises

— Si, mais je préfère l’étranger. C’est une question d’exotisme. — D’exotisme ? Je ne vois pas le rapport… — Réfléchis ! Un lieu inconnu, que nous pourrions découvrir et qui nous étonnerait. — Ah ! oui, exotique. Tiens, qu’est-ce que tu dirais d’Amsterdam ? — Amsterdam ? Pour voir des putes et des drogués dans toutes les vitrines, non merci ! — Il y a aussi des marins ! — Mais non, ça c’est dans la chanson, tu confonds. Et puis, je n’aime pas les marins. — Pourquoi tu ne les aimes pas ? — Parce qu’ils sont tous alcooliques et qu’ils puent le poisson. — Oui… Tu as raison. Et en Corse ? — Ce sont les mêmes marins à Amsterdam ou en Corse ! — Oui, mais là, on pourrait visiter l’île. — À ce qu’on dit, depuis qu’ils ont construit le tunnel, ce n’est plus une île. — Un tunnel ? Zut alors ! — Il faudrait trouver un endroit qui semble éloigné mais qui soit tout près. Chaud, mais pas trop. Calme et accueillant. Typique mais pas traditionnel. Enfin, tu vois ce que je veux dire ? — Ma collègue Martine revient du Sénégal. C’est sûrement vachement beau, là-bas !

10


Fais tes valises

— Oui, mais c’est plein de noirs ! Toi qui as peur pour tes bijoux chaque fois que tu en croises un dans le quartier… ! — C’est pas pareil, là-bas, ils sont chez eux. — Justement, c’est encore pire ! Je parie qu’on te piquera ton porte-monnaie. — Oui, sûrement. Mais quelle langue ils parlent, à ton avis ? Le sénégalais ? — Mais non, en Afrique, ils parlent arabe ! — Ah ! Dans ce cas, je préfère aller où l’on parle français. — Moi aussi, c’est mieux pour comprendre les panneaux. — Et les Suisses ? Ils parlent quoi, eux ? — C’est compliqué. Ceux qui habitent près de la frontière française, parlent français. Ceux près de l’Allemagne, parlent allemand. Et ceux qui sont à côté de l’Italie, parlent l’italien. — Et ceux qui sont au centre ? — Eux, ils ont l’habitude de ne pas parler. — Ah ! bon ? C’est triste, ça. — Alors, tu veux visiter la Suisse ? — Non, j’ai peur de m’ennuyer. — Décide-toi, à la fin ! C’est pourtant simple ce que je demande ! — Tu n’as qu’à me dire où tu voudrais aller, toi. — Évidemment… dès qu’il s’agit de prendre une décision, tu fuis ! — Je ne fuis pas mais je n’arrive pas à trouver. — Tu n’as donc aucune imagination ? 11


Fais tes valises

— Mais si ! Laisse-moi réfléchir. Les grottes de Lascaux, le Mont-Saint-Michel, Euro-Disney ? — Tu vas me faire regretter de t’avoir laissé choisir. — Attend, euh… Les cigognes en Alsace, les flamands roses à Sète… — Et les autruches à Guéméné ! — Tu préfères les autruches ? — Mais non, c’est toi l’autruche ! — Ou un zoo, j’aime bien les autruches, moi aussi. — Ça ne m’étonne pas ! — Ou alors un cirque, c’est pas mal non plus. Qu’est-ce que tu en dis ? — Je ne crois pas que… — Ou plutôt, un tour en montgolfière ! — Tu délires ? Où veux-tu que je trouve une montgolfière ? — Tu pourrais en construire une. — On n’a déjà ni la place ni l’argent pour une voiture, alors pour ça ! — Je ne partirai nulle part si on n’y va pas en ballon ! — Très bien ! De toute façon je n’ai plus envie de partir ! — Tant mieux, parce que la machine à laver est en train de tourner et le linge n’aurait pas été sec à temps. — Tu trouves toujours une raison pour m’énerver ! — Tu es vexé ? — Non ! — Tu es sûr ? — Oui ! — Tu m’aimes ? 12


Fais tes valises

— Oui ! — Alors prouve-le-moi. — Comment ? — Je ne sais pas, étonne-moi. — Eh ! bien… Ce soir, je t’emmène à Flunch ! T’es contente ? — Oh ! oui. Mais, j’ai déjà fait cuire le repas pour ce soir. — Alors tant pis. On ira une autre fois. — D’accord, comme tu veux. — Oh, et puis non ! Je n’ai pas faim. Ce soir, je sors. Je vais voir Richard et les copains au café. Ne m’attend pas cette nuit. — Alors je défais ma valise ?

13


14


Je t’aime, moi non plus

— Bonjour chéri, tu as passé une bonne journée ? — Épouvantable ! — Hein ? — Bonjour mon amour, je te disais, épouvantable. — Pourquoi tu dis ça ? — Gilbert est mort ce matin, écrasé par sa propre voiture, c’était horrible. — Ah ! oui, et tu as pensé au pain ? — Il a oublié de serrer le frein à main et il n’a pas vu la voiture qui l’a plaqué contre le mur, c’était d’une violence…! — Oui, je comprends, et le pain ? — Quoi le pain ? — Non ! Dis-moi que ce n’est pas vrai ! Tu plaisantes, hein, c’est ça ? Allez… — Non, non, pauvre Gilbert quand même. C’est sa femme qui est la plus à plaindre. — Tu as oublié le pain ! C’est inouï ça ! Tu n’as qu’une chose à penser dans ta journée, et tu oses rentrer du bureau sans le pain. — Mais, Gilbert est… — Oh ! ça ne m’étonne pas, ça ! De toutes façons, dès que tu passes deux minutes avec Gilbert, tu ne penses plus à rien ! — Mais il est mort… 15


Je t'aime, moi non plus

— Oh ! ça va, arrête de parler de lui, je sens que ça va m’énerver ! Oublier le pain ! C’est tout de même fabuleux, ça ! On se demande à quoi tu penses durant ta journée ! — J’ai encore autre chose à te dire mais j’ai peur que tu le prennes mal. — Je ne vois pas ce qui pourrait arriver de pire ! Oublier de ramener du pain ! Je n’arrive toujours pas à réaliser. C’est incroyable, quand même ! — Tu veux que je te le dise ou pas ? — Me dire quoi ? Que tu rentres du boulot les mains vides quand ta femme te demande de lui apporter quelque chose ? Merci, tu viens de le faire ! — Justement, ça concerne le boulot. — Ah ! bon, dommage que tu ne sois pas boulanger. — Je n’en ai plus… — De pain ? Moi non plus. — Non, arrête avec ce pain, je te dis que j’ai perdu mon emploi. Je me suis fais virer, si tu préfères. — Je préférerais que tu prêtes plus d’attention à ce que dit ta femme. Je vais être obligée d’aller en chercher, maintenant ! T’es content ? — En fait, ça a commencé juste après l’accident de Gilbert, je suis allé au bureau malgré tout, et là, j’ai fait la bourde… — Arrête avec ton Gilbert si tu ne veux pas dormir sur le canapé ! — J’ai mis un zéro en trop sur le chèque des chantiers du Bijonds. Je viens de payer trois cent mille euros au lieu de trente mille. Et ils ne veulent pas rendre l’argent. — Je prends ta voiture, donne-moi tes clés. 16


Je t'aime, moi non plus

— J’ai été licencié pour faute grave. Pas d’indemnité. Rien, plus rien ! — Tes clés, je te dis. Passe-les-moi ! — Pour quoi faire ? — À ton avis ? Pour aller prendre le pain. — Il n’y a plus d’essence dans le réservoir. Et puis je n’ai pas oublié le pain, je l’ai posé dans la cuisine. — Attends, c’est une blague ? Alors là, je ne réponds plus de rien ! — Oui, j’ai ramené le pain… Ça ne te fait pas plaisir ? — Il n’y a plus d’essence dans la voiture ? Tu as décidé de m’emmerder jusqu’au bout, aujourd’hui. Eh ! bien bravo ! Tu y es arrivé ! — Mais puisqu’il y a du pain, tu n’as plus besoin d’aller en chercher. — Tu t’achètes une voiture, tu t’en sers tout le temps et quand j’en ai besoin, évidemment, il n’y a plus d’essence. Tu me prends vraiment pour ton chien ! C’est facile pour toi, tu as ton boulot, tu as tes amis et Gilbert, mais moi je n’ai rien ! C’est pour ça que tu cherches tout le temps à me faire souffrir ! Hein ? Avoue, j’ai tout compris. — Chérie, je viens de te dire que Gilbert est mort et que je me suis fais virer. Et puis, tu n’as pas rien, tu as les enfants. — Ah oui ! Au fait, ta fille a fait ses premiers pas hier. C’était beau, si tu avais vu ça ! Elle est partie du divan pour me rejoindre. Au moins trois mètres, c’était merveilleux ! — C’est quoi ça, sur la table ? 17


Je t'aime, moi non plus

— Un paquet de cigarettes. Elle a remarché un peu aujourd’hui mais elle est tombée aussitôt, alors j’ai préféré attendre demain avant de la faire recommencer. — Pourquoi y a-t-il un paquet de Marlboro dans mon salon ? Personne ne fume ! — Je l’ai trouvé sur la route, je l’ai ramassé, je me suis dit que tu n’aurais qu’à le donner à Gilbert. — Tu me dis que tu l’as trouvé ! C’est formidable, ça ! Trouver un paquet dans la rue, en marchant. Imagine le nombre de personnes qui sont passées avant toi sans même les voir. Ah ! Ah ! les cons ! Alors là, chérie, tu m’épates ! Trouver des cigarettes...! — Si tu veux, on essaiera de la faire marcher ce soir, pour que tu la voies. — Excuse-moi, tu disais ? Enfin, je reste quand même impressionné, alors que tu ne fumes pas ! Ça me semble insensé ! C’est merveilleux, chérie, tu es merveilleuse. Ah ! ce que je peux t’aimer ! Si tu savais ! — Moi aussi, je t’aime. Si on allait faire un autre bébé… ?

18


Fais tes valises !

— Chérie, fais tes valises ! — Quoi, encore ? — Oui encore ! J’en ai marre. — Tu veux encore partir en voyage ? — Non ! Cette fois, je te quitte ! Ou plutôt, tu me quittes. — Mais je ne veux pas te quitter, moi ! — Je sais, mais je préfère ne pas m’engager. — C’est ridicule, dans quoi tu ne t’engagerais pas ? — Dans notre relation. Je ne veux pas aller trop vite. — Mais enfin, on est mariés depuis quinze ans. Tu délires ! — Quinze ans, tu ne penses pas que ça suffit pour engager une relation stable, toi ? — On se connaît depuis vingt ans, on a eu trois enfants ensemble, je crois qu’on est prêts, ou alors ça ne devrait plus tarder… Si ça se trouve, c’est déjà trop tard. — Ah ! Tu vois ! Toi aussi tu doutes ! On n’est peut-être tout simplement pas faits l’un pour l’autre. On est en train de gâcher nos vies. — Tu crois ? Mais pourtant, on s’entend bien, on s’amuse de temps en temps, on s’aime quoi. Nos enfants heureux et déjà si grands… — Justement ! — Quoi, justement ? 19


Fais tes valises !

— Justement, c’est pas normal ! Un couple classique finit toujours par divorcer. Alors, pourquoi pas nous ? Il ne nous manque que ça, et puis ça nous renforcerait. Et comme ça, les enfants, se sentiront comme tout le monde. — Si je résume, tu ne veux plus me voir parce qu’il n’y a aucune raison pour ça ? — Hein ? — J’ai compris, c’est à cause d’une femme ! Il y en a une autre ? Dis-le-moi ! — J’aimerais bien, mais non. Il n’y a que toi, rien que toi. — Alors, c’est parce que tu as eu des problèmes au bureau, chéri ? — Ne m’appelle plus chéri ! Non, je n’ai pas eu de problème au travail, je n’ai plus de travail. J’ai démissionné tout à l’heure. — Mais enfin, tu es malade, comment on va faire ? — M’en fous. — Quoi ? — Je me suis dit que tu pouvais travailler, toi. Chacun son tour. Moi, ça fait vingt-cinq ans que je fais le même boulot pendant que tu glandes à élever les mômes. Alors, maintenant qu’ils sont grands, à toi de ramener l’argent ! — Tu ne veux plus divorcer, alors ? — Ben, non. Si tu travailles, alors non, je ne veux plus divorcer. — Mais c’est du chantage ! En plus, je ne sais rien faire, je me suis toujours occupée de la maison... 20


Fais tes valises !

— Tu apprendras comme tout le monde… ou alors, tu t’occuperas des maisons des autres. — Salut m’man, ‘alu ‘pa ! — Chérie, va dans ta chambre. Ton père est devenu fou, laisse-nous. — Oh ! ben non, au contraire, je veux voir ça ! — Ben oui, quoi… c’est de son âge. — Mais elle n’a que dix ans ! — Hoff… — Elle est trop jeune ! — Tu as raison, on devrait attendre un an ou deux. — Alors, tu ne divorces plus, c’est sûr ? — Oui, et en fait, je n’ai pas encore écrit ma lettre de démission, je pourrais remettre ça à plus tard… — Quoi ? Vous voulez divorcer et papa a démissionné ? — Mais non, chérie, je m’ennuyais tout à l’heure, je voulais juste m’amuser un peu avec ta mère. — Oh ! je t’aime, chéri… — Je sais, je sais.

21


22


L’artiste !

— Dis, Christine, qu’est-ce qu’il a ton mari ? — Qui ? Cet ivrogne ? Il a bu, tiens, comme chaque soir ! — Oh ! mon Dieu, c’est horrible ! Regarde-le, il ne tient plus debout, le pauvre. — Le pauvre, le pauvre… On voit que tu ne le supportes pas tous les jours. S’il y a quelqu’un à plaindre, c’est bien moi ! — Quand même, il n’a pas l’air au mieux de sa forme ! Il faudrait aller l’aider, non ? — Ah ! Certainement pas, il se démerde ! — Christine, c’est ton mari, fais quelque chose ! Il se ridiculise devant ta maison. — Ne t’inquiète pas pour les voisins, ils ont l’habitude. — Il rentre dans cet état tous les jours ? — Oui. Enfin non, sauf quand il pleut. Quand il pleut, c’est pire, en général, il ne rentre que le lendemain. — C’est terrible… Mais ça ne le gêne pas pour aller travailler après ? — Lui, travailler ? Ah ! elle est bien bonne, celle-là ! — Il est au chômage ? — Pire que ça ! — Pire que le chômage, je ne vois pas. — Il écrit ! — Il écrit ? 23


L'artiste

— Eh ! oui, monsieur se prend pour un artiste. Il se dispense de toute activité pour se consacrer à son art… — Eh ! bien c’est une bonne chose, l’écriture. Il doit s’épanouir, comme ça. — Oui, bien sûr. Il s’épanouit dans la bière l’après-midi, dans le vin le soir et dans la vodka ou le whisky la nuit ! — Ah ! Quand même… — Ouais… — Mais c’est bien ce qu’il fait ? Enfin, je veux dire, il a une bonne plume ? — Une horreur ! Je ne sais pas s’il est juste minable ou si c’est l’alcool qui aide, mais c’est de la merde ! Une daube monumentale. Je ne comprends rien, l’histoire est glauque, au moins quinze morts par paragraphe. Et encore, pas de la petite mort ! C’est une véritable torture à chaque ligne ! Je préférerais être l'un de ses personnages, il passe plus de temps avec eux qu’avec moi ! — Ma pauvre chérie… Tu veux dire qu’à part boire et écrire, il ne fait rien d’autre ? — Rien ! Il ne fout rien de ses journées. Entre deux verres il barbouille trois phrases sur ma nouvelle nappe, et si j’ai le malheur de lui parler plus de trois minutes, je retrouve mot pour mot ma conversation dans son bouquin. C’en est devenu pathétique ! — Ah ! il écrit un roman ? — Roman, pièce de théâtre, recueil… Tout ! Enfin, il commence tout mais ça s’arrête là. Et le pire, c’est que je me farcis tout à lire : ses moitiés de romans, ses quarts de pièces de théâtre et son dixième de tentative d’autobiographie. Une catastrophe ! — Et ça parle de quoi, en général ? — La dernière merde que je me suis coltinée à lire, c’est un morceau de pièce. Une comédie, normalement. Ben, j’aime mieux 24


L'artiste

te dire que la meilleure comédie de l’histoire, c’est lui ! Il m’en a fait un baratin de ce texte, il voulait le mettre en scène, le jouer, le faire tourner et tout et tout… — Et alors ? — Aucune originalité, zéro pour le fond, et la forme, oh ! la forme, une horreur ! Fautes de temps, fautes d’orthographe, fautes de goût, à croire que c’est lui l’erreur ! — Mais enfin, si ce n’est pas indiscret, comment fait-il pour gagner sa vie ? — Pour gagner sa vie, c’est facile ! Il vient me voir quand il a besoin d’argent. Chérie, j’ai besoin de trois cents euros pour la parution de ça, j’ai besoin de cinquante euros pour aller boire un coup avec mon éventuel futur agent… — Il se fait éditer quand même ? C’est déjà bien, et s’il a besoin d’un agent, c’est que ça ne marche pas si mal pour lui… — Oh ! Tu veux rire ! Son roman s’est vendu à trente exemplaires ! Le problème, c’est qu’il a avancé l’argent pour trois mille bouquins ! Il m’en reste deux mille neuf cent soixante-dix dans des cartons au garage. D’ailleurs, je te déconseille fortement d’en prendre un, c’est sûrement l’un des pires livres que j’ai lus. — Malgré tout, moi ça me fait rêver. — Hein ? Quoi ? — La vie que tu mènes, tu ne dois jamais t’ennuyer avec un artiste à la maison. — C’est lui qui se prend pour un artiste, sinon c’est qu’un gros poivrot égoïste et perturbé ! — Comment ça, perturbé ? — Je ne t’ai pas dit ? Il a aménagé son bureau dans la chambre d’enfant. 25


L'artiste

— Ah ! bon, tu as des enfants ? — Non, justement, il a trouvé une bonne excuse pour ne plus en faire, vu qu’il n’y a plus de chambre… — C’est sûr… — Donc, dans son nouvel atelier, il a commencé par tout repeindre en noir, du sol au plafond. Tout est d’un noir… C’est terrifiant ! Je n’y mets plus les pieds. D’ailleurs, je n’ai pas le droit d’entrer, même quand il n’y est pas. — Mais s’il en a besoin… — Bon ça, passe encore, mais il fait pire ! L’autre jour, on avait rendez-vous dans un café, parce que pour avoir une petite chance d’entrer en communication avec lui, ça ne peut se faire que dans un café, et encore, pas n’importe lequel, il a ses heures… — Oh… — On devait se rejoindre vers onze heures, donc à cette heure-ci, il boit sa première bière dans le PMU du quartier. Je m’y rends, tu avoueras que déjà, je suis patiente et compréhensive ! — Oui… — Et ben, il est arrivé trois-quarts d’heure en retard. — Non… — Attends, c’est pas le pire. Au loin, j’ai aperçu un indien. — Hein ? — Oui, il y avait un indien sur le trottoir… Mais attention, le vrai indien avec les plumes sur la tête, les fringues en peaux de bêtes, pieds nus, le calumet dans la bouche et une hache de guerre à la ceinture. J’espérais qu’il n’y ait aucun rapport entre l’indien et mon mari, je le voyais déjà m’annoncer qu’il avait fait venir un chef de tribu pour écrire sa biographie, voire pire… — Et alors ? — Ben l’indien, tu veux savoir qui c’était ? 26


L'artiste

— Non, tu ne vas pas me dire que… — Si, il s’était déguisé en indien ! — Ah ! oui, quand même… Comment tu as réagi ? — Au début assez bien, malgré les rires et les regards, on s’en sortait plutôt bien vu sa dégaine… Mais quand il s’est assis par terre et a exigé qu’on lui serve sa bière dans une corne de buffle, là, j’ai eu du mal… — Ben oui, je comprends… — Depuis, j’ai réussi à lui faire enlever son costume, mais il tient à garder sa coiffe guerrière… — Ah ! mais oui, j’en ai entendu parler ! On le prenait pour un attardé au bureau, si j’avais su que c’était ton mari, tu penses bien que… — Bof, il y en a eu d’autres depuis… Tiens, depuis la semaine dernière, il ne mange que du riz ! — Oh ! ça passe encore, ça. — Oui, ça passerait s’il le mangeait à table, son riz. Mais il exige que je lui serve sur la moquette du salon. Je l’éparpille bien partout et il passe la soirée à picorer pendant que je regarde la télé. — En même temps, c’est rigolo… — Ah ! ça, je ne sais pas. C’est un peu amusant le premier jour, mais quand tu vois l’état de ma moquette aujourd’hui… Et encore, la moquette je m’en tape, mais l’état de mon mari me préoccupe quand même pas mal ! — Mais c’est un artiste, faut pas chercher à le comprendre, il faut juste l’accepter. — Artiste ! Artiste ! Comme si ça l’excusait ! Moi aussi j’en suis une, je ne rate jamais une crêpe, je suis la reine de la flambée ! C’est pas pour ça que je me trimballe en bigoudène dans les rues du quartier. 27


L'artiste

— S’il le fait, c’est qu’il en a besoin, non ? — Ah ! oui, il en a besoin. Autant que moi, j’ai besoin d’un homme normal, classique, la tête sur les épaules et les pieds au sol ! Rien de plus et surtout rien de moins ! — Eh ! ben moi, c’est le contraire ! — Comment ça ? — Mon mari se lève tous les jours à sept heures. Café, douche et en route pour le boulot. Il est comptable, alors tu vois bien… — Non, je ne vois pas… — Ben, il est comme qui dirait… un peu austère… Enfin, il passe la journée, enfermé entre quatre murs jusqu’à la débauche à dix-huit heures. Quand il arrive, il dîne, il regarde la télé et il va se coucher. — L’homme idéal ! — Le samedi, il s’enferme dans le garage pour bricoler et le dimanche, il le passe chez ses parents ! L’angoisse, quoi ! — Le rêve ! — Un rêve trop vécu, un cauchemar ! — Mieux vaut ça qu’un homme perdu dans son monde et qui te perd à coups de folie ! — Moi j’aimerais ça ! — Une folie au prix du bourbon et du malt ! — Oh ! je ne crache pas sur un verre non plus ! — Eh ! bien, moi, je ne dirais rien à un homme qui aurait une vie rangée et droite ! — Ah ! Je t’envie d’avoir un mari comme ça ! — Ah ! ce que je ne donnerais pas pour avoir une vie comme la tienne ! 28


Jungle urbaine

Shlomo : Tu es juif ? Eric : Non ! Momo : Tu es musulman ? Eric : Non plus. Joseph : Ah, je m’en doutais, tu es chrétien ! Eric : Non. Shlomo, Momo, Joseph : Oh !!! Shlomo : Pourquoi n’es-tu pas juif ? Momo : Tu n’es pas bouddhiste ou une connerie dans le genre ? Joseph : Témoin de Jéhovah ? Pire ? Eric : Non. Shlomo, Momo, Joseph : Ah… Shlomo : C’est l’hébreu qui te fait peur ? Momo : La circoncision ! C’est à cause de ça, hein ? Joseph : Tu n’es ni orthodoxe, ni catholique, ni protestant ? Eric : Non, rien de tout ça. Shlomo : Mais alors, quel est ton dieu ? Joseph : Tu en as un, quand même ? Momo : Ou alors, tu en as plusieurs ? Eric : Pas vraiment… Shlomo : Pas vraiment ? Momo : Dans ce cas, tu es modéré ? 29


Jungle urbaine

Joseph : J’espère que tu n’es pas extrémiste ! Eric : Non, non. Joseph : Mais alors, qui pries-tu ? Momo : Où vas-tu pour prier ? Shlomo : Tu pries bien un dieu ? Eric : Je ne vais nulle part, en tout cas. Shlomo, Momo, Joseph : Oh !!! Momo : Mais ce n’est pas croyable ! Joseph : C’est insensé ! Shlomo : Tu as bien la foi ? Eric : Je ne sais pas. Je ne crois pas. Shlomo : Ah !!! Je le savais, c’est une âme perdue ! Momo : Mais tu pries malgré ton désœuvrement ? Joseph : C’est pas normal ! Pas de foi ? Tu es sûr ? Shlomo : C’est à cause de tes parents ? C’est pour affoler ta mère ? Momo : C’est à cause des conneries du Vatican ? Joseph : C’est plutôt la faute de tous ces kamikazes ! Eric : Non, rien de tout ça. Shlomo : Mais si, bien sûr, c’est une réaction pas tout à fait normale mais courante ! Tu fais ce que ta mère te supplie de ne pas faire. Eric : Non, je suis adulte, presque vieux et ma mère ne me supplie de rien. Momo : Mais on le sait tous, les catholiques se sentent les rois, ils se croient supérieur aux autres, ils font la guerre en massacrant les peuples, ça date depuis la nuit des temps !

30


Jungle urbaine

Joseph : C’est plutôt la faute des barbus et des voilées. Quand on voit comment on respecte les peuples dans vos républiques islamistes. Shlomo : C’est peut-être aussi par crainte d’être torturé, comme toujours le peuple juif l’a été. D’ailleurs, par qui, on se le demande… Eric : Je crois juste que… Joseph : Les chrétiens se croient tout permis ? Ils ont massacré les juifs ? De telles affirmations méritent qu’on y réfléchisse ! Ce n’est certainement pas un hasard… Eric : Ce que je voulais dire, c’est que… Shlomo : La Shoah n’est pas une invention ! Qu’est-ce qu’un peuple peut faire pour mériter un génocide ? Momo : Les juifs ! Toujours en train de se plaindre ! Ça me fait rire, bientôt ce seront eux les victimes ! Il ne faut pas exagérer. Joseph : Les victimes ne sont pas toujours celles qu’on croit. Eric : Justement, je disais… Joseph : Regarde, quand un con d’islamiste se fait exploser dans un bus, ce sont des chrétiens qui meurent ! Et chez lui, il devient une star, un martyre ! Si ce n’est pas ridicule tout ça ! Shlomo : Ah ? Parce que des attentats, il n’y en a qu’à Londres, New York ou Madrid, peut-être ? Viens faire un tour en Israël, tu verras qui meurt le plus. Momo : Ceux qui meurent, ce sont ceux qui balancent des bombes sur les villages saints. Si tu touches à notre dieu, tu t’en prends à plus fort que toi ! Les Américains 31


Jungle urbaine

bombardent l’Afghanistan, pourquoi ne perdraient-ils pas leurs tours jumelles à la con ? Joseph : Et en quoi ça a arrangé les choses, de tuer tous ces innocents ? Shlomo : Peut-être que ça sert à faire comprendre que le bourreau n’échappe pas à la peine de mort… Eric : Écoutez, je sens que ça dérape, alors… Joseph : Des bourreaux ? Nous ? On apporte la paix et la démocratie et on nous traite comme des bourreaux… ! Momo : La paix et la démocratie ! Ah ! À quel prix ? Joseph : Il n’y a pas de prix pour ça ! Shlomo : Seulement le prix du pétrole et de la puissance ! Momo : Et c’est un juif qui parle de prix ! Ils oublient vite, tant qu’ils ont des bijoux plein les doigts… Eric : Attendez, ce n’est… Shlomo : Si les musulmans étaient mieux gouvernés, ils ne manqueraient peut-être pas d’autant de choses. Joseph : C’est bien vrai ça, il n’y a qu’à regarder les palais de vos dirigeants. Ils sont splendides et luxueux mais entourés de bidonvilles où les enfants meurent de faim ! Momo : Vous oubliez d’où vient l’Homme ! Il est apparu en Afrique. Le berceau de l’humanité est dans un pays musulman, que ça vous plaise ou non. Joseph : Eh ! bien, si l’Homme a migré, c’est pour une bonne raison. Dieu a guidé son peuple vers le bonheur et la liberté. Momo : Mais Allah est miséricordieux ! Joseph : Jésus est notre sauveur ! 32


Jungle urbaine

Shlomo : Mais Jésus était juif ! Eric : Justement, tout ça… Joseph : Oui, aussi juif que ses assassins ! Eric : Taisez-vous ! Voilà un groupe ! Shlomo : Remue la queue, Momo, tu vas nous faire remarquer ! Joseph : Ta banane, Éric ! Mange-la avec la peau, on va avoir des problèmes ! Momo : J’espère qu’ils ne vont pas nous balancer des cacahuètes, cette fois, je n’en peux plus des cacahuètes ! Une petite fille : Oh ! regarde maman, des singes ! Comme ils sont mignons ceux là, ils ressemblent à des Hommes !

33


34


Coup de foudre entre amis

— Et celle-là, comment tu la trouves ? — Moche. — Arrête, elle est trop bonne ! — Hein ? Ça veut dire quoi, qu’elle est trop bonne ? Elle a de jolies fesses et de gros seins, c’est ça que ça veut dire ? — Ben oui. Elle est bien foutue, c’est de la vraie meuf, quoi ! — T’es grave, tu sais ça ? Je me casse. — Attends, qu’est-ce qui te prend ? — Je pars, je sature là. — Oh ! Regarde celle-là, ma parole, c’est la femme parfaite. Pas trop grande, sacré beau derrière, des nibards d’enfer, belle tête. Imagine ça dans ton pieu ! Franchement, regarde-moi cette fille dans sa mini jupe. Oulala… — De quoi tu parles, t’es bête ou tu le fais exprès ? — Arrête de dire que je suis bête, j’y peux rien si elle est gaulée comme une déesse ! — Il y a une heure que je suis là et depuis, tu ne m’as pas adressé la parole. Je ne vois pas l’intérêt de prendre un café ensemble. Continue à baver sur les filles qui passent, moi, je me tire. — Mais je te parle ! Qu’est-ce que je fais, là ? Je ne te parle pas, peut-être ? — C’est vrai, pour la première fois, tu penses à autre chose qu’à ce que tu as dans ton caleçon. C’est bien, continue. 35


Coup de foudre entre amis

— Mais je suis un mec ! Quand je vois quelque chose qui en vaut la peine, je le dis, c’est tout. C’est ma faute s’il n’y a que des meufs canon dans ton quartier ? — C’est ce que je dis, tu as un sexe à la place du cerveau. Moi aussi, je suis un mec mais j’arrive à ne pas reluquer les filles en permanence. Tu devrais essayer, tu vas voir, il y a plein d’autres choses autour. — C’est bon, arrête ton cinéma. Je ne sais pas ce qui t’arrive aujourd’hui, mais je te trouve bizarre. Qu’est-ce qui te prend, t’as pas eu le temps de te caresser ce matin ? — Pauvre con ! — Branleur ! — Allez, je me casse. Fais gaffe, tu baves dans ta bière, là. — Ne fais pas l’idiot, tu ne vas pas partir comme ça ! Reste et parle-moi un peu, tu n’as pas l’air en forme. Dis-moi ce qui se passe. — Ok, mais ne fais pas semblant de m’écouter. Si je reste, c’est moi que tu regardes. — Promis ! — Sûr ? — J’ai dit promis, je suis ton ami ou pas ? — Oui, évidemment. — Alors vas-y, raconte ce qui ne va pas. — Je suis amoureux. — Ahaha ! tu m’as fait peur ! Et c’est tout ? Tu es amoureux, alors je n’ai plus le droit de mater ? — J’aurais dû m’en douter. — Je plaisante ! Alors, raconte, c’est qui ? Je la connais ? 36


Coup de foudre entre amis

— Oui, mais je n’ai pas envie de te dire qui c’est. — Ok, alors tu l’as rentré où ? — Non, mais je n’ai pas envie de parler de ça ! — Bon, alors de quoi tu veux parler ? — Je n’en sais rien, je suis largué, là. — Déjà ? — Hein ? — T’inquiète, je plaisante. — Ouais ! En tout cas, je ne comprends plus, je ne vois pas pourquoi je suis autant attiré, on se voit depuis un mois et c’est de pire en pire. — Pourquoi de pire en pire ? — Au début, c’était magique, je me suis dit que ça n’allait pas durer. Mais si, je suis de plus en plus accro ! — Et au lit, ça va ? — On ne couche pas ensemble, on ne s’est même pas embrassés, je ne lui ai encore rien dit. — Non ? T’es bête, tu devrais foncer au lieu d’attendre. — Je ne peux pas. — Pourquoi ? — Parce que ce n’est pas possible. — Maintenant, c’est moi qui suis largué ! — Tu connais Roméo et Juliette ? Là, c’est la même histoire mais en encore plus compliqué. — Ah oui ? Je suis sûr que tu dramatises ! — Non, je te jure qu’il n’y a pas d’espoir. Pourtant, je l’aime ! — Allez, raconte. 37


Coup de foudre entre amis

— D’accord, on s’est rencontrés dans un bar, dès que je l’ai vue, j’ai cru la reconnaître. J’étais avec des amis. Quand ils me parlaient, je n’entendais rien, j’étais fixé sur elle. — Ah ! Bravo, quand moi je regarde les meufs je suis un con mais quand c’est toi, c’est de l’amour. — Mais non, tu ne comprends rien. Je ne regarde jamais les filles alors que là, je ne pouvais pas détourner le regard. Ça ne m’a jamais fait ça auparavant. C’était plus fort que moi. — Et tu es allé la voir ? — Oui, on a parlé pendant cinq minutes, je devais être rouge écarlate, je ne rougis jamais en général. Ensuite je lui ai proposé de me rejoindre avec mes potes, elle est venue. Je n’ai rien calculé de la soirée, rien d’autre qu’elle. Elle m’a touché, elle m’a ému, je n’y comprends rien. Je la trouvais aussi belle que ses paroles. — Tu regardes trop la télé, mon grand. Tu as tellement vu de scènes de coup de foudre que tu en as provoqué un ! — Je ne regarde jamais la télé ! Et de toutes façons, un coup de foudre ne se provoque pas ! — Excuse-moi, continue… — Après, le bar a fermé, je devais ramener mes potes chez eux mais je ne pouvais plus me séparer d’elle, même pas cinq minutes. Alors j’ai invité tout le monde chez moi, elle aussi. — C’est bien ça, bien joué ! — Ouais, enfin… Donc, on est arrivé chez moi et j’ai continué à lui parler. Pendant des heures, petit à petit, mes potes rentraient ou allaient se coucher. Mais moi je ne pouvais pas m’arrêter de la regarder, de la questionner, de boire chacune de ses paroles, c’était si beau. — Vous parliez de quoi ? 38


Coup de foudre entre amis

— Je n’en sais rien. D’elle, de moi, de rien… — Ah ! d’accord, et après ? — Après, il était sept heures du matin et elle embauchait à huit heures. Alors, je l’ai ramenée chez elle pour qu’elle se prépare. J’ai pris son numéro de téléphone et je lui ai donné rendezvous le lendemain. — Elle voulait bien ? — Oui, je te dis, c’était magique. Sur la route du retour, je me sentais si heureux, si bien, je la voyais près de moi. Après, je me suis couché, je n’ai pas pu dormir avant des heures. Je rêvais d’elle, même sans dormir. — Si c’est pas mignon tout ça ! Et le lendemain ? — Le lendemain, elle paraissait dans le même état que moi, autant ravie de sa soirée qu’exténuée… Je sentais qu’on devenait de plus en plus proches, j’avais l’impression de la connaître depuis si longtemps, mais surtout, je ne voulais plus jamais être éloigné d’elle. — Et alors, tu as tenté ta chance, tu l'as embrassée au moins ? — Non, ni l’un ni l’autre, je te l’ai déjà dit. Je n’ai rien fait pour ne rien gâcher de ce beau, de ce si beau moment. — T’es trop bête ! — Ouais, peut-être bien…Enfin, ça s’est passé il y a un mois et depuis, on se voit régulièrement, on passe des soirées ensemble, que tous les deux. Mais jamais il ne se passe quoi que se soit. On est juste amis… — C’est con ça, tu n’aurais pas dû attendre. Maintenant, ça va être plus chaud. — Je te l’ai dit, de toute manière ce n’est pas possible entre nous. 39


Coup de foudre entre amis

— Je ne vois toujours pas pourquoi. Tu sembles l’aimer, donc tout est encore jouable. — Bien sûr que je l’aime. Dès le premier regard, je l’ai aimée et depuis, je l’aime un peu plus chaque soir. — Alors, fonce ! — Je ne peux pas. Déjà parce que je suis avec quelqu’un et en plus… — Quoi ? Tu sors avec une meuf et tu ne m’as rien dit ? — Si je n’ai rien dit avant, c’est parce que je ne suis pas amoureux de l’autre, je ne sais même pas ce qu’on fait ensemble. — Il va falloir que tu me la présentes, j’aimerais bien la connaître. — Là aussi, il va y avoir un problème… — Quoi ? Encore ! Lequel, cette fois ? — Tu ne peux pas comprendre. — Putain, arrête avec tes mystères et dis-moi tout, maintenant ! — Sûr ? — Allez ! — Ok, alors voilà, je ne sors pas vraiment avec une fille… — Oh ! là, je n’y suis plus du tout, tu viens de me dire que… — C’est pas une fille ! — Hein ? — C’est pas une fille, c’est un mec ! — Ah… — Ouais. — Mais c’est pas grave ça, je suis juste étonné, c’est tout. En fait, tu es… 40


Coup de foudre entre amis

— Gay, oui. — C’est cool que tu m’en parles, tu aurais dû le faire plus tôt. Moi, ça ne me dérange pas, du moment que ça ne me concerne pas. — Oui, justement… — Quoi ? — Tu te rappelles quand je te parlais de Roméo et Juliette ? — Ouais… — En fait, c’était Roméo et Roméo. — Ouais… Et ? — Le deuxième Roméo, c’est toi ! Ne te vexe pas mais depuis tout à l’heure, quand je dis elle, c’est à toi que je pense. Il fallait que je te le dise, ça fait un mois qu’on s’est retrouvés et je ne pense plus qu’à toi. Mon coup de foudre, c’est avec toi que je l’ai eu. Désolé de te le dire, mais c’est toi que j’aime comme je n’ai jamais aimé personne… Tu m’en veux ? — Oh ! regarde… T’as vu la meuf, là-bas ? Matemoi ça, c’est vraiment une bombe !

41


42


Le beau et la bête

— Oh ! oui. Comment vous dire ? C’était comme dans un conte de fées. D’ailleurs, je l’attendais depuis toujours. Je savais bien que mon prince me cherchait et je crois qu’il m’a trouvée ! Vraiment, s’il y a plusieurs degrés dans l’amour, j’en suis au plus haut niveau. C’est l’amour… Rien de plus que l’amour… — Hein ? Simone ? Bah ! c’était il y a un bon bout de temps. J’avais les hormones qui me titillaient et j’étais puceau. Alors, quand j’ai vu bobonne arriver – bobonne, c’était son surnom et ça lui allait bien, si vous voyez ce que je veux dire ! – enfin quand elle est arrivée avec sa gueule enfarinée et ses hanches de bœuf, je me suis dit, celle-là, si t’arrives pas à la foutre dans ton pieu, tu resteras vierge toute la vie ! Alors, je me la suis tapée. Faut dire pour ma défense que je n’avais rien d’autre à me foutre sous la dent ! Et puis, elle avait beau être laide, un trou, c’est un trou. Il fallait juste fermer les yeux. — Oui, le coup de foudre ! Exactement, il m’a vue, je le regardais, il a souri, je lui ai répondu… J’ai tout de suite su à qui j’avais à faire. Vraiment, il avait l’air charmant, attentionné. On voyait qu’il cherchait à me plaire. Il flirtait avec moi. Il était maladroit au début, puis il est devenu sûr de lui d’un coup et on a conclu très vite. Il 43


Le beau et la bête

faut se rendre à l’évidence, quand l’amour envahit deux êtres, rien ne sert de lutter… — Ah oui, au début ça a été laborieux ! D’habitude, je parle pas aux grosses, alors, évidemment ça m’a fait bizarre la première fois. Et puis, dès que j’ai senti que c’était une chaudasse, je suis rentré dans le tas direct ! Avec ce genre de gonzesse, faut pas hésiter, faut foncer. Alors je lui ai sorti deux ou trois conneries romantiques. Elle, elle a marché et l’affaire était dans le sac. Enfin, le tas de graisse était dans les draps… Ben oui, il n’y avait pas de sentiment, mais fallait bien que je m’exerce. — C’est vrai qu’en y repensant, je ne pense pas que je serais sortie avec le premier venu. Non, j’attendais de trouver celui qui me respecterait, qui me ferait rêver, qui m’emmènerait au bout du monde… J’ai eu beaucoup de chance de tomber sur lui. Quand je vois des copines qui se sont tapées tous les beaux mecs de la terre, quelle perte de temps ! Moi, j’ai trouvé le plus beau, le plus drôle, le plus romantique… — La plus chiante, la plus têtue, la plus laide, la plus conne ! Tout, elle avait tout pour déplaire. Je me suis fait chambrer par les copains pendant des mois ! Et puis, ils se sont habitués. Bon, ils continuent toujours à se foutre de sa gueule mais ça, c’est normal. Quand on la voit, sa gueule, soit on se marre, soit on vomit. Autant se marrer…. La pauvre, quand même ! — En plus de la confiance, c’était la complicité qui nous rapprochait au fil du temps. Je me souviens qu’un jour, je lui ai demandé s’il me trompait. Il a commencé à rire et à rire, je me suis sentie bête, je voyais bien que ma 44


Le beau et la bête

question était idiote et que jamais il ne pourrait faire une chose pareille ! — Un de mes meilleurs souvenirs avec elle, c’est quand je me suis tapé la petite caissière d’en face et qu’en rentrant à la maison, bobonne vient vers moi avec son tablier de cuisine affreux, et là, une poêle dans la main et ma bière dans l’autre, elle me demande si je ne la fais pas cocue ! Ah ! la crise de rire ! Mais c’était nerveux, attention… Non, jamais je ne lui aurais fait du mal, enfin, pas devant elle. Qu’on se foute de sa gueule avec les copains, ça, c’est une chose mais la faire souffrir, à quoi bon ? Elle souffre assez toute seule. Ce qui lui donne le plus le cafard c’est quand elle me demande comment je la trouve… Ça arrive toutes les semaines et je cherche toute la semaine ce qui la vexera le plus. Je dois dire que maintenant, en trois mots, je la rends de mauvaise humeur pendant le reste de la semaine. Moi, ça me fout la paix comme ça. — Je ne sais pas pourquoi mais des fois, bien que je sente qu’il ne veut pas me faire de mal, et même s’il me prend avec des pincettes, je me mets quand même en colère. Je ne lui parle plus pendant plusieurs jours. Alors lui, le pauvre, il ne sait plus quoi faire évidemment… Il se tait et il attend. Il est vraiment de bonne composition... Ce qui me fait peut-être le plus plaisir, c’est qu’il s’entend aussi bien avec ma famille ! Et c’est réciproque, d’ailleurs… Ah ! la famille… — Ah ! Sa famille ! Là, vraiment, on touche le fond. Si on se demande d’où vient la connerie de la fille, on comprend très vite que c’est congénital ! Et pareil pour 45


Le beau et la bête

son physique, elle n’a rien à envier aux autres membres du troupeau. Le plus insupportable, c’est qu’on doive se les farcir tous les dimanches, c’est la tradition ! C’est la merde, plutôt ! Je passe en général mes samedis avec la petite caissière pendant que bobonne fait le ménage et les courses ; le lendemain, je me farcis beau-papa et son harem. — Que dire de plus ? Je crois que l’amour, on le sent. Je le porte en moi, toute cette énergie que mon mari m’apporte, sa chaleur, sa tendresse, son affection, enfin toutes ces choses-là, je les porte en moi. Je sais que c’est l’homme de ma vie et que nous finirons nos jours ensemble. Le plus beau, c’est que je sais qu’il pense la même chose, même si on n’en a jamais parlé… — Bien sûr que je vais la larguer, qu’est-ce que tu crois ? Mais d’abord, je vais chercher à me lever une petite meuf, genre fille à papa. Je lui promettrai plein de trucs, je la ferai rêver, elles aiment ça les meufs ! Et puis, quand j’en aurai assez de me taper les minettes du quartier, j’en trouverai une un peu conne, pas trop belle, qui aura beaucoup d’argent. Il faut aussi qu’elle ne parle pas trop, j’en ai marre des gonzesses qui jacassent toute la journée. Enfin, dès que j’aurai fini de m’amuser avec les petites poupées, je prendrai une nouvelle bobonne, un peu plus fraîche quand même, et puis celle-là j’essayerai de l’aimer plus et d’y être plus fidèle aussi, encore un truc de nanas, ça aussi… Ce qui est sûr, c’est qu’avec bobonne, c’est pas près de finir. Pas à cause de l’amour, non, mais c’est que j’habite chez elle. Alors, pour l’instant, je suis obligé de rester. Surtout que je travaille 46


Le beau et la bête

pour elle aussi… Alors, ça va continuer encore un peu, avant que ça change, un jour. Dès que possible… — En tout cas, ce que je sais, c’est qu’il est trop attaché à moi pour, ne serait-ce, imaginer vivre autre chose avec quelqu’un. J’en suis sûre : lui et moi, c’est pour la vie. — Elle et moi ? Toute la vie ? Plutôt mourir ! — Lui et moi ? Jusqu’à la mort ! Quelle vie…

47


48


Deuxième partie

Coups de folie…

49


50


Un accroc épouvantable …

Un accroc épouvantable a fait irruption dans ma vie ! Il y a peu de temps, en effet, un incident sans nulle équivalence, a bouleversé mon existence. À la retraite depuis déjà plus d’un an, je parvenais tout juste à rééquilibrer mon quotidien en conséquence. Comme la vie me paraissait simple auparavant, je n’avais nul besoin de m’attarder en introspection durant mes moments de solitude. Mes journées se résumaient le plus simplement. D’abord, un réveil matinal, bien avant celui du soleil, me tirait difficilement d’un sommeil lourd. En l’espace de quelques minutes je m’affairais dans la salle de bain et sortais quelques habits froissés de la commode. Ceux-ci à peine enfilés, je me retrouvais dans la cuisine, devant un bol posé sur la table depuis la veille, n’attendant plus qu’on le remplisse. Puis, j’engouffrais à pleine bouche un morceau de pain beurré, j’ingurgitais mon thé encore brûlant, et déjà, il était temps de partir. Ma politique visait l’efficacité dans la rapidité, contrairement à celle des autobus qui, en plus de leur lenteur, ne fonctionnaient que lorsque bon leur semblait. Parfois, je m’essoufflais en vain en essayant d’en attraper un, alors que la fois suivante, je devais m’armer de patience face à la route déserte. Alors, je restais coi en fixant désespérément le chemin par où devait surgir le bus. 51


Un accroc épouvantable

Lorsque – par chance – tout fonctionnait, il m’emmenait, après un changement à mi-parcours, à un quart d’heure de marche de mon lieu de travail. Je profitais de ce petit moment rafraîchissant qui finissait de me tirer de mon sommeil, pour sortir de la poche de mon veston une cigarette, roulée discrètement dans le fond du bus. Je fouillais au plus profond de mon pantalon à la recherche du briquet, que jadis j’avais subtilisé à mon père. Par ce fait, chaque matin, je me remémorais la scène magistrale que mon père nous avait offerte, à ma mère et à moi, quand il avait découvert la perte de son briquet fétiche. Convaincu qu’il s’agissait d’un vol mais ignorant qui en était l’auteur, il vociféra qu’il étriperait le coupable. Pris de panique, je ne trouvai d’autre solution, du haut de mes dix ans, que de cacher à tout jamais l’objet du délit. Je vécus ainsi ma première grande frayeur, je ne sortis d’ailleurs jamais ce briquet avant le décès de son véritable propriétaire. Un héritage précoce, mais qui me permit cependant d’honorer la mémoire de cet homme tous les jours, ou presque. Une fois la cigarette entièrement consumée, j’extirpais de ma toux la fumée acre et encore chaude accumulée dans mes poumons. Puis, je passais ma journée, enfermé dans ce grand ensemble de tôles ondulées, de poutres métalliques et de vitres teintées, à trier péniblement le courrier que ces messieurs envoyaient à l’étranger. Le midi, on nous accordait une pause, il fallait courir si l’on voulait avoir le temps de se rendre aux toilettes avant d’aller ingurgiter la nourriture nauséabonde 52


Un accroc épouvantable

qu’offrait la cantine. Puis le travail reprenait pour cinq nouvelles heures. Mais une fois le labeur accompli, se posait le même problème de transport qu’à l’aller. Avec de la chance, en une heure, je me retrouvais dans mes pénates. Par contre, en jouant de malchance, il arrivait que je retrouve mon chez-moi après neuf heures du soir. Là, j'absorbais ma soupe tiède aussi rapidement que mon thé matinal, et je me hâtais d’aller m’installer confortablement dans mon fauteuil. Assis face à la télévision, je concédais de temps à autre une caresse au chien, lequel marquait son approbation par un bref hochement de queue. Mais mon attention déclinait bien vite et, lorsque je m’en sentais la force, vers dix heures, je filais m’étendre à demi nu sur le lit. Mes yeux se posaient brièvement sur le portrait de ma femme avant de se clore. Je laissais à mon cerveau le temps de récupérer de sa journée. Je travaillais tous les jours sauf le dimanche. Ce jour-là, je ne me levais qu’à neuf heures. Je prenais le temps de déjeuner avant de promener le chien. Parfois, je recevais la visite de mes enfants. Ma vie était donc d’une parfaite banalité, presque trop simple. Mais un jour vint où l’on me certifia que je n’étais plus en âge de travailler. On me remercia pour mes services, on organisa une fête en l’honneur de mon départ, puis on m’oublia. Je n’avais rien demandé et, d’ailleurs, personne ne se préoccupa de ce à quoi j’aspirais. Pourtant, le fait est que je n’ai pas protesté en quittant le monde actif pour pénétrer dans celui de la solitude. 53


Un accroc épouvantable

Le premier mois se passa parfaitement. Je l’appréhendais comme une période de vacances et tentai d’en profiter au mieux. Je passais plus de temps à m’occuper de moi, de la maison et de mes proches. Le deuxième mois fut beaucoup plus rude. En effet, je ne trouvai plus d’autre occupation que de regarder la télévision. Tout comme une drogue, je ne pus bientôt plus m’en passer. Elle fonctionnait du matin jusqu’au soir, parfois dans le vide. Pendant les pannes d’antenne, il m’arrivait même de ne pas oser changer de chaîne, de peur de rater un passage de mon feuilleton. Et cela dura. Tout devint alors comme si je n’existais plus qu’à travers les rôles des acteurs américains. Ma vie n’avait plus de sens, mais les liens que j’entretenais avec les personnages télévisés me donnaient entière satisfaction. Je troquai donc une existence banale contre une autre, complètement imaginaire. Cependant, n’ayant jamais réfléchi auparavant à la vie que je désirais vraiment mener, je me contentais de ce que je possédais dans le présent. Tout fonctionnait à mon goût depuis ce momentlà…. Jusqu’au jour où l’accroc épouvantable surgit ! Alors qu’elle représentait tout à mes yeux : ma femme, mon amante, mes enfants, mes amis, mes collègues et même mon ennemi ; alors qu’elle m’apportait, au quotidien, ma dose d’amour, d’émotion forte, de tristesse, de joie ou de colère ; alors qu’elle me faisait voyager, danser, rencontrer les plus belles âmes en me sortant tous les soirs dans les lieux les plus insolites… À mon plus grand désespoir, ma télé, comme moi, prit sa 54


Un accroc épouvantable

retraite ! Oui, d’un seul coup, elle refusa de se rallumer, me laissant dans une confusion des plus totales. La scène se passant le samedi soir, je réalisai de suite que je louperais le divertissement familial proposé par la première chaîne. Cette déception admise, je décidai d’occuper mon temps autrement, au moins jusqu’à l’arrivée d’une télévision neuve. Pourtant, je passai la soirée ainsi que la journée du dimanche avachi sur le fauteuil, le regard vide. Outre le fait que je n’arrivais pas à me trouver une autre activité, je m’aperçus que ne savais plus penser ! Je flottais dans un néant cérébral, à peine distrait par une sonnerie de téléphone ou une sirène de pompier. Je ne me sentais même plus capable de réfléchir au triste sort qui m’était infligé. Je subis cet état semiléthargique un long temps, j’en j’oubliai même que j’aurais pu remplacer à tout moment l’objet responsable de ce désarroi. Puis, la faim me tiraillant l’estomac, je recommençai machinalement à me remettre en mouvement. Je m’aperçus d’abord que le chien n’encombrait plus mes pas comme il le faisait d’habitude. La porte donnant sur le jardin était entrouverte. Je me dis qu’il se promenait un peu plus loin. En fait, il ne revint pas, il avait sûrement emménagé chez un voisin plus consciencieux. Après m’être allégrement rassasié, j’entrepris de m’allonger et d’essayer de récupérer d’une fin de semaine particulièrement déconcertante. Je ne retrouvai mes esprits que le lendemain. Comprenant alors l’emprise qu’exerçait sur moi la télévision, j’entrepris de rechercher ce qui pourrait m’épargner 55


Un accroc épouvantable

cet abrutissement. Je me rendis compte à ce moment que je n’avais, depuis l’école, ouvert aucun autre livre que des manuels ou des recueils de recettes. J’en fus d’abord étonné puis, très vite, cette idée m’agaça. Néanmoins, j’avais d’ores et déjà opté pour une occupation. Je courus au grenier. Je savais qu’un carton y était rempli d’ouvrages. Je le trouvai sans peine, l’ouvris à toute hâte et en sortis un premier volume. Voltaire… J’hésitai et décidai de poursuivre ma recherche afin de dénicher celui que je convoiterais le plus. Après plusieurs trouvailles infructueuses, je me sentis attiré par un autre livre. D’un souffle, j’en éliminai la poussière, pour mieux en lire le titre. « La métamorphose », cela convenait parfaitement à ce que j’aspirais sur le moment. Pour le lire, me revint cette vieille habitude de m’asseoir sur mon fauteuil. Mais je décidai finalement de m’installer dans le jardin et d’y respirer l’air pur. À peine avais-je passé le seuil de la porte que je ressentis une forme de soulagement libérateur. Cela faisait si longtemps que je n’avais pas pris le temps de regarder le ciel, que je me retrouvai fort étonné face à sa profondeur. Le grand chêne entouré d’une pelouse d’un vert éclatant se parait de feuilles nouvelles. Je m’assis à même le sol comme pour mieux profiter de cet instant de liberté, puis j’entrouvris le livre. Ma première surprise fut de constater à quel point chaque phrase me passionnait. Je trouvai rapidement une vitesse de lecture confortable et je me plongeai littéralement dans le récit. Je n’imaginais pas communier à ce point avec l’auteur. Il me sembla à un moment que ce texte avait 56


Un accroc épouvantable

été rédigé à mon intention. Après avoir réalisé que je savais toujours parfaitement lire, je découvris l’immense capacité de mon imagination. C’était comme dans un rêve… À mesure que l’histoire progressait, se dessinaient en moi tous les décors, jusqu’au moindre petit détail. Au fil des descriptions, les personnages à leur tour apparaissaient, se mettaient en mouvement et vivaient. Il me fallut à peine deux heures pour achever l’ouvrage. Mais ces deux heures furent déterminantes. Je compris, en effet, qu’au moment où j’avais pu me libérer des contraintes et des obligations professionnelles, au lieu d’utiliser ces nouvelles libertés à bon escient, je m’étais laissé soudoyer par l’emprise d’émissions scabreuses, d’images détournées de leur sens d’origine et de techniques commerciales qui abolissent à feu doux la culture. Je me rendis compte que l’un des principaux messagers d’information en tout genre, était en train de dépérir au profit d’une sorte d’orgie médiatique visant uniquement l’appât du gain. Alors, la télé, je ne la remplaçai pas. De sorte que mon esprit, redevenu libre de penser, se libéra des chaînes qui étriquaient mon imagination, et des chaînes qui m’imposaient une vision déjà toute faite de l’actualité ou de notion plus abstraites, comme le bonheur ou la beauté. Le temps gâché par cette activité infructueuse, je l’utilisai alors pour en exercer d’autres, plus ludiques et enrichissantes. Et enfin, je pus forger moi-même mes propres jugements de valeur, mes propres opinions et, par-dessus tout, mon propre bonheur ! 57


58


Première dernière fois

Voilà, il fallait que ça arrive. Ce matin, en me rasant, j’ai vu cette chose affreuse qui dépassait de moi. On aurait dit qu’il me narguait : au milieu de mes cheveux d’un brun intense, se détachait un cheveu blanc ! C’est fait, j’ai des cheveux blancs. Bien sûr, ça parait assez ridicule de se prendre la tête pour un seul cheveu, mais je le prends comme le marquage d’une étape. J’ai atteint l’âge de connaître ce genre de souci. Je ne me suis jamais préparé à ce type d’événement, je n’aurais pas songé un instant que cela puisse m’arriver, pour moi, je reste le même qu’à mes vingt ans. Et ce n’est pas ce misérable cheveu qui me fera vieillir ! D’ailleurs, je ne l’ai plus, je l’ai ôté de mon crâne avec violence. Pour la première fois, je me suis arraché un cheveu blanc. La première fois, la toute première fois. Je me souviens de mes autres « premières fois », elles étaient tout autres. Par exemple, il y a un mois, pour la première fois, j’ai mangé du homard. Eh ! oui, à quarante ans, je ne connaissais toujours pas le goût du homard. Maintenant, oui, je regrette juste de ne pas avoir découvert ce subtil parfum plus tôt. Je comprends mieux que, si tout le monde en fait un plat, de ce crustacé, c’est parce qu’il en vaut la peine. Bien que je ne puisse m’en offrir régulièrement, je vais m’accorder ce petit plaisir de temps à au59


Première dernière fois

tre, quitte à n’ingurgiter que des pommes de terre le restant du mois. Je me souviens aussi de mon premier accident de voiture, l’année dernière. Je ne sais pas pourquoi je repense à cela. Sûrement parce que j’ai ressenti une intense frayeur qui me glace encore le sang rien qu’à l’évoquer. En fait, il n’y eut que de la tôle froissée, j’en suis sorti indemne, mis à part un léger traumatisme des vertèbres qui m’a valu un mois de minerve. Mais cet incident m’a permis de trouver en moi un certain espoir en la vie. Vu la violence du choc lorsque j’ai percuté de plein fouet ce camion, j’ai de suite compris que j’allais y rester. Alors qu’en fait, je n’ai même pas eu une égratignure, même si la minerve était insupportable par moment. Je me languissais de marcher, voir et vivre comme avant. J’en suis ressorti grandi, je crois. Ça me rappelle ma première voiture. Une vieille deux chevaux qui appartenait à mes parents. Je venais de fêter mes dix-huit ans et ma réussite au permis de conduire. Mes amis m’entouraient, j’étais le roi du monde. Jusqu’au moment où la porte du garage s’est ouverte et que mes parents ont sorti cette sublime voiture. Je n’ai pas mis plus d’une seconde pour comprendre… L’énorme nœud rose en taffetas posé sur le capot faisait de moi l’heureux propriétaire de cette merveilleuse voiture ! Je peux encore ressentir la joie qui me parcourut à ce moment. D’en parler, je suis encore maintenant traversé par des frissons. Les frissons, le grand frisson ! Quel plus beau souvenir que celui de la première fois. La première fois 60


Première dernière fois

dans les bras d’une femme. Quel bonheur, cet instant magique où tout semble étrange et insensé alors qu’on avait l’impression de tout connaître et de tout maîtriser ! Je n’oublierai jamais la beauté de cette femme qui s’est enfuie avec ma virginité. Elle possédait une grâce à vous couper le souffle. Ce soir là, je pensais avoir devant moi l’élue de ma vie. Même si notre relation n’a duré que peu de temps, Corinne aura toujours une grande place dans mon cœur qui bat encore un peu pour elle. J’avais dix-sept ans et des rêves grands comme ça. Et ma première fête… Oh ! oui je m’en souviens parfaitement. C’était chez François, ses parents voyageaient en Asie et il était seul maître de la demeure parentale. On avait à peine quinze ans, mais déjà plein de bêtises en tête. On avait acheté des litres de bière et aussi de la vodka. Tout le quartier s’était donné rendezvous chez François. Il y avait même des grands… enfin des étudiants. Pour nous, c’était la gloire. Pourtant, la soirée ne ressemblait pas trop à ce que j’avais imaginé. Je pensais boire, danser, chanter et rigoler toute la nuit mais en réalité, j’ai bu, été malade, vomi et je suis allé me coucher avant tous les autres. J’en garde un super souvenir malgré tout, la première gorgée de bière, les premiers interdits, les premières fois sans les parents. Ah ! C’était le bon temps. Même si je me suis fait sermonner des heures durant par mes parents furieux. Ça me fait penser à ma première gifle. Quel étrange souvenir... Je me rappelle pourtant que ma famille était contre tout châtiment corporel. Je n’avais donc jamais reçu la moindre claque de ma vie. Et, aussi 61


Première dernière fois

étrange que cela puisse paraître, je tenais à me faire frapper par mon père. J’avais donc décidé, du haut de mes six ans, de tout oser pour me faire taper. J’ai concrétisé toutes les bêtises possibles pour un petit garçon, mais rien n’y faisait, je recevais des punitions à outrance mais jamais de main dans la figure. Alors, j’ai décidé de dépasser les bornes et de l’insulter. Ne comprenant pas ma réaction, mon père a éclaté de rire. Mais j’ai trouvé la faille, il était follement amoureux de ma mère, alors j’ai insulté ma mère devant ses yeux. Elle a éclaté en sanglot, comme moi quelques instants plus tard, quand ma joue rougie m’a fait atrocement souffrir. J’étais si content d’avoir obtenu ce que je voulais, mais à la fois si étonné que mon père m’ait fait aussi mal. Je pleurais de joie comme de douleur. Et mon premier jour à l’école, quel souvenir ! Je n’avais pourtant que trois ans, mais je m’en souviens bien. J’étais si excité et si anxieux à la fois ! Tout s’est formidablement bien passé ce jour-là et je me rappelle qu’en allant me chercher, ma mère m’a demandé si ça n’avait pas été trop dur. Je lui ai répondu : « De quoi tu parles ? », preuve qu’aucun souci ne m’avait atteint. J’avais l’impression d’être un grand, déjà j’étais heureux. Je ne sais pas pourquoi on ne garde aucun souvenir de ses tout premiers instants. J’aimerais tellement me remémorer mon premier souffle, par exemple. Ma toute première bouffée d’oxygène, celle qui déchire les poumons pour apporter la vie. Mais heureusement pour moi, j’ai pu voir comment ça se passe à la naissance, et même si ma première respiration m’échappe, je garderai 62


Première dernière fois

gravé à tout jamais, la première inspiration de mon fils. C’était si beau. Maintenant, j’ai quarante ans et mes souvenirs me paraissent vieux. Tout cela à cause d’un cheveu blanc ! Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de « premières fois » qui m’attendent encore. Je devrai plutôt penser aux « dernières fois ». Oh ! non ! C’est horrible. Ça commencera par la dernière fois que j’irai travailler, avant la retraite. Bien que mon emploi ne soit pas des plus passionnants, je suis content de me lever tous les matins pour faire quelque chose de constructif. Bien sûr, je ne suis qu’un simple commercial mais j’aime améliorer mes scores dans l’entreprise, j’adore qu’on me félicite pour mon travail. J’aime le milieu professionnel. Je ne veux pas m’entendre dire que je suis trop âgé pour venir au boulot. Et puis, il y aura la dernière fois que je verrai mes parents, ils commencent à prendre de l’âge et je ne me sens pas du tout prêt à me séparer d’eux. Ce moment arrivera certainement, et dans pas si longtemps que cela, mais je ne pourrai jamais admettre qu’ils soient loin de moi. Je ne supporterai pas d’être impuissant face à eux et de les voir s’éteindre. On n’est jamais prêt pour cela et je me dis que ce sera la pire épreuve de ma vie. Ensuite, je deviendrai vieux et grabataire. Je ne pourrai plus me déplacer à ma guise. Je ne me baladerai plus dans les rues de Nantes à la recherche d’un détail qui m’aurait échappé. Je ne pourrai plus courir et sentir le vent ébouriffer mes cheveux. Je ne me sentirai plus 63


Première dernière fois

jeune et je devrai m’y habituer. Ça doit être une très dure étape mais je ne serai pas le premier à la vivre. Un jour, les médecins rendront leur verdict et me diront de ne plus jamais boire une goutte d’alcool, ça sera mon dernier verre. Alors qu’à cet instant, mon seul plaisir serait précisément ce petit verre de rouge. Un à un, on m’ôtera tous ces petits plaisirs qui me rappellent que j’existe. Ça sera un avant-goût de la fin. Alors, il ne me restera plus que mes souvenirs pour me tenir compagnie. Comme je serai triste ! Mais il y aura pire que tout cela. Viendra le moment où, à l’aube de mon dernier jour, mon fils viendra poser un baiser sur mon front en guise d’adieu. Je lui sourirai pour qu’il garde un souvenir positif de moi. Il me verra pour la dernière fois, il ne s’en remettra pas, je le connais, il est si fragile. Mais je ne pourrai pas être éternellement à ses côtés, alors il volera par lui-même comme il sait déjà si bien le faire. Et puis, il y aura la fin. Le dernier instant avant le grand saut. Le dernier grand combat, celui que l’on ne gagne jamais, le duel contre la mort. Le moment où rien ne sert de lutter, où il faut juste accepter. Je ferai semblant de croire encore à mes rêves, je me dirai que tout est encore possible. Mais viendra l’instant de ma dernière bouffée d’air. Et puis le départ ! Moi, Marc, quarante ans, divorcé, un enfant, commercial, je viens d’avoir mon premier cheveu blanc. Avec lui s’envole tout l’espoir du jeune homme. Mes souvenirs se voilent et l’avenir me fait peur. J’ai trop peur. Je ne veux pas vieillir !!! 64


Moi plus qu’eux

Voilà quinze ans que je suis assis à la même place, dans ce même endroit. J’ai vu défiler tout et n’importe quoi. En quinze ans, on ne s’imagine pas le nombre d’aventures que connaît un quartier. Cela va du mari cocu qui s’emballe en criant bien haut sa fierté d’homme trompé, jusqu’à la querelle puérile de trois adolescentes espérant chacune un signe du même garçon. Ah ! oui, j’en ai vu ici ! Du drame à la comédie en passant par le mélodrame et le burlesque. Rien ne m’a échappé. J’ai suivi des discutions avec enthousiasme, puis j'ai désespéré d’en entendre d’autres. Je me souviens d’un polonais arrivé en claquant la porte. Il avait l’air déjà bien atteint en entrant, il portait un haut chapeau rayé de blanc et de rouge. Il arriva en hurlant, je ne comprenais rien à ses vociférations mais il semblait remonté et déçu à la fois. Quelques minutes passèrent et il brayait toujours. Après, je compris : son équipe venait de perdre un match de foot de la coupe du monde et il pestait contre ces Italiens qui avaient fait son malheur. Si je me souviens de lui, c’est qu’avant ça, je n’avais jamais vu quelqu’un boire autant. Il enfilait verre sur verre, de vodka, évidemment. Pendant des heures, l’alcool coula à flot, comme ses paroles que personnes n’entendait à part lui. Et puis, au beau milieu de 65


Moi plus qu'eux

la nuit, il s’est levé, a renfilé son chapeau et est partit. Je ne l’ai jamais revu. Je me souviens aussi d’un couple qui n’en formait pas un avant que tous deux passent une soirée juste en face de moi. Je me rappelle très bien cette fille, que je trouvais affreusement laide. Son visage, surmonté de bosses rougeâtres et de crevasses monstrueuses dues à une acné sévère, en aurait fait fuir plus d’un. Mais le jeune garçon qui l’accompagnait ne semblait pas perturbé par cette disgrâce. Lui, d’une beauté rare, paraissait sensible aux charmes internes de cette fille au gros cœur. Quelques semaines durant, en été, je les vis chaque soir. Et puis, un jour, ils sont partis. Ce n’est que l’été suivant que je les revis. Cette fois, ils étaient mariés et ressemblaient plus à un véritable couple qu’à une amourette d’adolescents. Chaque été, je les aperçus de nouveau. La fille devenait une dame et l’homme restait toujours identique. Il y a quelques années, ils vinrent à trois, l’homme, la femme et leur bébé. J’étais content pour eux et fier d’avoir suivi leur relation. Depuis quelque temps, ils ne viennent plus, j’imagine qu’ils commencent à vieillir et que leur enfant est déjà grand. J’ai vu des couples se former et se déformer. Je revois encore un couple d’homosexuels qui venait chaque vendredi soir. Ils arrivaient main dans la main, s’asseyaient tranquillement, l’œil coquin et taquin. Ils se regardaient amoureusement pendant des heures sans rien dire, parfois. Ils passaient leur soirée comme ça jusqu’à ce que l’un d’eux se rebiffe et, pour je ne sais quelle raison, les gémissements et les plaintes commençaient à 66


Moi plus qu'eux

fuser. S’ensuivaient des menaces, des insultes, des crises d’hystéries et chacun repartait souvent seul, aussi enragé qu’en larmes. Le vendredi suivant, ils revenaient la main dans la main et tout recommençait. C’était drôle sur le moment, mais pathétique avec le temps. Bien sûr, il y a les habitués, comme moi, mais d’un autre genre, ceux qui parlent et parlent sans cesse, même s’il n’y a rien à dire. Ils discutent de la pluie et du beau temps, au début, puis ils dérivent. Ils passent la majorité de leur temps à controverser sur les femmes. « Tu la trouves tirable, celle-là ? », « Elle a un gros cul mais je la baiserais bien », ils reprennent une gorgée et puis : « Oh ! Regarde la belle salope qui vient de rentrer », « Putain, celle-là, je la verrais bien entre mes cuisses. » Suivent des éclats de rire qu’à part eux, personne ne peut suivre. Ils me dégoûtent mais je suis bien obligé de leur serrer la main. Au moins parce que moi, j’ai un minimum de savoir-vivre. Je me rappelle ce petit garçon… Il devait avoir six ou sept ans. Son but était de fumer une cigarette « comme papa ». Dès que les parents relâchaient leur attention plus de trois secondes, le petit partait à la recherche d’une cigarette, il allait de table en table dans l’espoir de trouver une dupe. Le petit rusait en disant que son père n’osait pas réclamer une clope mais qu’il avait besoin de fumer. Il est venu plusieurs fois m’en demander une, je n’ai jamais accepté. Sauf la dernière fois. Je lui ai refilé une cigarette, celle qu’il désirait tant, j’ai ajouté qu’il ferait mieux de la fumer dans les toilettes et de bien se laver les mains pour ne pas que ses parents 67


Moi plus qu'eux

s’en aperçoivent. Ses yeux s’écarquillèrent quand je lui tendis la sèche. Il est parti la fumer comme je lui avais dit, dans les toilettes. Il revint trois minutes après, en suffoquant. Les jours d’après, il ne réclama plus rien à personne, mais il m’adressait de temps à autre de petits clins d’œil. J’aimais ça. Le dimanche après-midi, je voyais débarquer la pire des espèces humaines. Celle que je ne supporte pas. Les grands-mères abandonnées de tous. Celles qui, sans scrupules et sans remords, abordent tous les sujets qui fâchent, enfin qui fâchent les autres ! Leurs discussions favorites portaient sur un jeune maghrébin. Sans histoire et très poli, ce jeune homme réussissait dans tout, les affaires, les relations et la famille. Rien ne pouvait lui être reproché. Mais, selon ces vieilles dames, il était de « la pire espèce ». Dans leurs bouches, il devenait un vaurien. Après une bonne demi-heure de tergiversations, elles en venaient aux potins. Évidemment, pas une seule de leurs révélations n’était fondée mais elles y croyaient dur comme fer. Leurs phrases commençaient chaque fois de la même manière : « Vous ne savez pas ce qu’on m’a dit ? » En remettant les choses à leur place, on obtenait : « J’ai écouté une conversation chez le coiffeur, je ne comprenais qu’un mot sur deux mais j’ai pu reconstituer l’histoire. » Moi, je les appelle les vieilles peaux, mais quand je leur dis, elles prônent haut et fort le respect d’autrui. Ah ! elles me font rire. Je n’en dirai pas plus, pourtant, il y en aurait encore à raconter. Les vacanciers qui ne craignent pas le ridicule : sandales, chaussettes, chemise hawaïenne, 68


Moi plus qu'eux

short, lunettes noires, casquette blanche posée à l’envers… Les jeunes dans le coup : pantalon taille basse et nombril à l’air, même pour les hommes… Le printemps et ses montées d’hormones, qui transforme le pire des introvertis en un mâle en chaleur incapable de réfréner sa libido une seconde de plus… Les mythomanes qui, un soir vous racontent leur tour du monde et, le lendemain, disent qu’ils étaient ministre… Et tout un tas d’autres personnes éclatantes de sincérité autant que de simplicité. Moi, je suis resté le même depuis quinze ans. Toujours assis à la même place. Toujours dans ce même endroit. Toujours placé entre le comptoir en forme de bateau et la large baie vitrée, j’observe tous ceux qui passent, tous ceux qui entrent et tous ceux qui discutent. Comme moi, ils se posent à une table, comme moi, ils commandent un verre, comme moi, ils regardent et observent. Ils ont l’air heureux dans ce bar...

69


70


Mal de chance

Heureusement pour Hervé, il faisait plus de quarante degrés ce jour-là. Son dernier pull, il l’avait vendu la veille. Tout comme son dernier manteau et sa dernière guenille. Il ne lui restait qu’un vieux jean à moitié déchiqueté par le temps, et une chemise éventrée. Le soleil grillait son crâne dégarni. Sa casquette ne lui appartenait plus non plus, troquée à un badaud contre une bouchée de pain sec. Seize heures, et il n’avait toujours rien mangé. Le jambon beurre est devenu hors de prix pour les crève-la-faim. Il rêvait, assis sur un banc public, de pouvoir rentrer chez lui, de s’asseoir sur un sofa moelleux et de déboucher une bouteille de Bourgueil. Mais son chez-lui tenait plus à une prison à ciel ouvert qu’à une demeure, ne serait-ce que modeste. Il vivait dans la rue au gré des rencontres et des possibilités. Évidemment il n’avait plus à se soucier du prix de son loyer. Son loyer… Voilà bien un mot qui le faisait rire. Depuis trois ans, il errait dans les avenues d’Agde. Quelle belle cité ! s’écriaient les vacanciers en short et tongs, mais leurs beaux sourires se transformaient en grimaces lorsque la déplaisante vision du SDF, d’un coup, les ramenait à la réalité. Justement, à cause des nombreuses plaintes de ces vacanciers confus et gênés 71


Mal de chance

par la misère de ceux qu’ils oublient vite fait en quittant leurs boulevards pollués de la capitale, la petite ville balnéaire se précipita à avorter un arrêté interdisant aux sans abris d’encombrer les trottoirs. Un encombrant ! Hervé était d’abord passé de clochard à SDF, et voilà qu’on le réduisait à l’état d’encombrant. Comme un vieux fauteuil trop usé ou un frigo démodé, il se retrouva face au regard des gens, comme une ordure trop imposante pour la jeter à la poubelle. Il devait donc quitter son banc public, trouver une autre ville, un autre abri pour la nuit, une autre vie. Mais c’est qu’il avait déjà changé de vie ! Avant d’être un SDF, il était quelqu’un, lui : il travaillait dans une usine. Même sans être comblé professionnellement, il trouvait au moins de quoi manger et surtout, il pouvait mettre un toit au-dessus de son lit. Mais l’usine déclara faillite et, sans prévenir, se délocalisa et s’installa en Roumanie. On lui avait donné le choix entre se retrouver au chômage ou rejoindre l’usine en Roumanie contre un salaire divisé par trois. Il en avait parlé à sa femme et à Marc, son aîné. Tous deux avaient fondu en larmes. Il décida de chercher un nouveau travail. La semaine qui suivit, il ne trouva rien, si ce n’est une lettre de sa femme lui annonçant qu’elle s’installait chez un autre homme. Trois mois après, ne pouvant plus payer son loyer, il quitta son appartement et se rendit sur un banc public, dans le jardin en face de chez lui, pour y passer la nuit. Bien sûr, pour lui, c’était du provisoire, même si ce provisoire dure à présent depuis trois ans. 72


Mal de chance

Quelque temps après, il apprit qu’il n’aurait plus le droit de voir ses enfants tant qu’il n’aurait pas de quoi les nourrir et les loger. Le même jour, il comprit qu’il ne trouverait plus de travail tant qu’il ne disposerait pas d’une adresse postale. Tout était clair, sa vie était brisée et rien ne changerait tant que personne ne l’aiderait. Or, cela, personne ne semblait le vouloir. Il survécut en se contentant du minimum. La manche lui rapportait assez pour manger un sandwich, il n’en demandait pas plus. Mais pour dormir, il devait se cacher. Il lui fallait des cartons ou un banc, c’était déjà plus compliqué. Il se faisait souvent réveiller par la police ou par des jeunes moqueurs. Il arrivait à surmonter tous ses tracas en vivant au jour le jour, en songeant que le lendemain serait une autre épreuve à passer. Mais un jour, alors qu’en pleine après-midi il n’avait toujours rien mangé, il comprit que sa vie serait encore plus compliquée. S’il tendait la main dans l’espoir qu’une âme charitable lui laisse de quoi se nourrir, il se mettrait en infraction et risquerait de finir sa journée au poste. S’il restait sans manger, il ne pourrait plus tenir debout les jours suivant, il serait alors conduit à l’hôpital où il devrait payer des soins, ce qu’il ne pouvait évidemment se permettre. Il ne lui était pas permis non plus de dormir dans la rue. Ce jour-là ressemblait à un nouveau bouleversement, comme celui vécu le jour de son licenciement. Alors, il jeta son sac sur son dos et compta sur ses dernières forces pour marcher vers une ville qui sau73


Mal de chance

rait l’accueillir. Il traversa des rues et des boulevards. Les vacanciers le dévisageaient en se disant qu’ils n’avaient pas parcouru la moitié de la France pour voir la même misère qu’à Paris. Mais il continua, insensible à ces regards inquisiteurs. L’habitude... Perdu sur son chemin autant que dans sa tête, il songeait à la paix, pas celle dont le monde rêve, mais à sa propre paix, celle qui le libèrerait de sa vie. Il espérait que la quiétude du sapin enterré saurait le réconforter. Il imaginait comment mettre fin à une vie, et pire encore, comment achever sa propre vie. Il songeait à ces choses douloureuses que tout le monde, ou presque, fuit en frissonnant. Mais lui, ne se sentait pas ému devant cette vision. Il ne voyait là qu’une simple libération. Il s’apercevait que, même pour cela, il fallait de l’argent. Un revolver, des médicaments, ne serait-ce qu’une corde ou une lame de rasoir ! Il n’avait pas les moyens de se payer son suicide. Malgré tout, il reprenait espoir, se disant que cet acte était réservé aux riches, ou en tous cas, qu’il n’était pas accessible aux pauvres. Il continuait sa route, songeant qu’il y aurait inéluctablement une solution. Ses parents lui répétaient qu’il n’y avait pas de problèmes, juste des solutions. Il attendait la solution. Il arriva devant un grand parking après plus d’une heure de marche. Les voitures garées étaient presque toutes noires. On aurait dit des voitures de PDG. Des grosses cylindrées : Mercedes, BMW, Porches… et même une Ferrari. Une fois de plus, il se surprit à rire d’autant d’argent dépensé dans d’aussi futiles accessoires. GPS, 74


Mal de chance

lecteur DVD, et tout un tas d’autres ustensiles en trois lettres qui servent plus à dire : « je les ai » qu’autre chose. Malgré son dégoût, il s’approcha d’une voiture aux vitres teintées. Une Lamborghini dernier cri. Même si les voitures ne représentaient pas un plaisir pour lui, ce modèle l’attirait particulièrement. Il ne savait pourquoi, mais une force étrange le poussait vers cette voiture tape-à-l’œil. Il retrouva toute la candeur des jeunes gamins en s’approchant des vitres teintées. Il s’y colla complètement et essaya de scruter l’intérieur de cette voiture de riche. Bien sûr, il ne vit rien d’autre que son propre reflet. L’air triste, il baissa les yeux et regarda ses pieds… À cet instant, il se dit que le destin avait frappé à sa porte ! Ce n’était pas un hasard si cette voiture l’avait attiré plus qu’une autre : sous sa chaussure gauche dépassait un billet de cent euros. CENT euros ! Il répéta sans relâche ces deux mots. Cent euros. L’équivalent pour certains d’un dîner au restaurant, pour d’autres, d’une nuit à l’hôtel, pour lui, un mois de son existence. D’un coup, en économisant sur ce simple billet, il pouvait passer un mois sans se préoccuper du lendemain. Cette fois, le rire qui le traversa n’était ni ironique, ni sarcastique, ni le reflet de son désespoir mais bien un rire de bonheur. En une fraction de seconde, ses problèmes disparaissaient. Bien sûr, il ne savait toujours pas où dormir, mais il pouvait au moins songer à se nourrir. Rassuré, son regard parcourut les alentours. Le parking où il se trouvait était celui d’un casino. Les lettres gigantesques, dessinées en néons, clignotaient au75


Mal de chance

dessus de lui. Alors, une idée le traversa, l’idée que cent euros ne lui suffiraient que pour vivre un mois et qu’après, ses problèmes seraient toujours là. Tandis qu’avec cette mise de départ, il pourrait gagner au jeu et amasser de quoi vivre un deuxième mois, peut-être même six ! Le sang lui montait à la tête et semblait bouillir en lui. En trois secondes, par caprice ou par folie, il n’hésita plus. Il devait le faire tout de suite ou il serait trop tard. Il se sentait ragaillardi ; il redevenait celui qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Et, la tête haute, il gravit les trois marches qui le séparaient de son bonheur imminent, celles des tables de jeux, celles du casino. Lorsqu’il pénétra dans cet univers enivrant, il perdit contact avec la réalité. Il n’était plus Hervé, il devenait un joueur, une personne qu’on respecte tant qu’elle a de l’argent en poche. Il passa devant deux grands molosses que leurs costumes et leur cravate ne rendaient guère moins effrayants. Tous deux le toisaient comme pour lui faire comprendre qu’ici, on n’acceptait pas n’importe qui. Alors, Hervé sortit son billet et demanda où se trouvait le change. L’un des videurs retrouva un semblant de sourire derrière son air crispé, et lui indiqua très poliment la direction à prendre. Hervé traversa une grande allée bordée de machines à sous, celles qu’on n’appelle guère par hasard les bandits manchots. Tout en parcourant le grand tapis rouge flanqué d’une moquette sombre, il aperçut les joueurs solitaires. Les yeux ronds et fixes, tendus à l’extrême, ils étaient prêts à tout pour que leur gobelet à jetons ne fi76


Mal de chance

nisse pas comme leurs poches : vides ! Ceux-là étaient certainement les pires, prêts à jouer peu pour gagner gros, même s’ils repartaient toujours perdant, méritant ainsi leur surnom de pigeons. Hervé découvrit enfin la salle des grands jeux, celle qu’il visait. Il se dirigea comme un possédé vers la caisse où il échangea son billet contre cinquante jetons. Deux euros par rondelle de plastique. Deux euros minimum par jeux. Tant pis, le jeu en valait la chandelle. Il entra dans la « grande salle » où étaient disposées cinq tables à jouer. Poker, black-jack, roulette et d’autres encore. Autour d’une de ces tables régnait une agitation particulière, comme si toute l’attention du casino se focalisait sur elle. Hervé s’en approcha. Effectivement, une partie de roulette enflammait l’assemblée, ménagères comme endimanchés. Des plus jeunes aux plus vieux, tous paraissaient déboussolés par les annonces du croupier : « Faites vos jeux. Les jeux sont faits. Rien ne va plus... » S’ensuivaient des rires, des cris, des sursauts, parfois même des insultes. Personne ne restait insensible au déplacement de la bille sur la piste entourant les précieuses cases numérotées. Hervé voulait tenter sa chance comme tout le monde. Bien qu’il ne se fonde habituellement pas dans la masse, ce soir là, il devenait quelqu’un d’ordinaire, un anonyme pris d’un élan fou pour un jeu qui ne l’était pas moins. Cinquante jetons en poche… Il en oublia la valeur d’un seul de ces bouts de plastique. Ses yeux parcoururent les alentours. Une grosse dame bien vêtue posa dix jetons de dix euros sur le 77


Mal de chance

rouge. Un autre homme, mince, en costume cravate misa cinq euros sur le zéro. D’autres jetèrent l’argent un peu n’importe où, le passe ou le manque, le rouge ou le noir, le pair ou l’impair, d’autres encore sur un seul des trente-sept numéros. Hervé observa encore un tour. Le croupier s’écria : « Sept, noir, impair et manque. » La grosse dame vit ses cent euros ramassés par le balai du croupier. Il lui en restait cent fois plus et son visage boursouflé resta de marbre. Le garçon distribua aux gagnants quelques jetons, beaucoup moins cependant que ce que la banque venait d'encaisser. Chacun empocha son gain, puis le croupier annonça une nouvelle partie. Cette fois, Hervé ne passa plus son tour. Comme il hésitait à jouer un numéro ou une couleur, il opta finalement pour le rouge. Il ne savait combien miser, un, trois, dix jetons ? Il en posa dix, sans vraiment réaliser combien il jouait. Le croupier lança la bille, puis la roue. La bille rebondit à plusieurs reprises, roula pendant des secondes interminables, parcourut une distance effarante qui donna le vertige à Hervé, puis ralentit peu à peu. Elle s’arrêta sur le six puis, comme poussée par une volonté palpable, elle traversa l’espace qui la séparait du quatorze. Le croupier annonça : « Quatorze, rouge, pair et manque. » Il ramassa tous les jetons, puis en glissa une partie devant notre homme. Sa mise avait déjà grimpé mais ce n’était évidemment qu’un début à ses yeux. Hervé continua à jouer, mais cette fois sur le seize. Il avait eu comme une vision, un pressentiment. Une voix en lui martelait sans cesse : « Le seize, le 78


Mal de chance

seize ! » Il posa donc cinq jetons sur le seize. La bille bondit, tourna pendant de longues secondes, passa une première fois devant le seize mais fit encore un tour, puis elle ralentit, s’arrêta un instant sur le trente-quatre avant de se fixer pour de bon sur le seize. Trente-cinq fois la mise ! En posant cinq jetons, soit dix euros, sur le seize, Hervé remportait trois cent cinquante euros. Il avait débuté avec cent euros et, en deux coups, il en comptait déjà quatre cent soixante-dix. Bien sûr, il pouvait s’arrêter là, mais il venait de commencer et ne comptait pas en finir aussi tôt. Il lui semblait que le rouge ou le zéro allait sortir au prochain tour. Il décida de poser dix jetons sur le rouge et dix sur le zéro. Mais cette fois, c’est le quatre noir qui sortit. Il continua malgré tout, misa, joua, et la chance lui sourit car, au terme de dix coups, il avait amassé plus de mille euros. Hélas ! il arrive toujours un moment où la chance tourne le dos à ceux qui la perovoquent. Pendant vingt coups au moins, il n’empocha plus rien. Inlassablement, le râteau du croupier lui raflait ses mises. Il retomba à cinquante jetons, sa mise de départ. Mais, étant donné que cet argent était un don du ciel, il se dit qu’il ne pouvait repartir sans avoir joué le tout pour le tout. Il prit donc la décision de tout miser en un seul jeu. Mais avec un minimum de risque... Une chance sur deux. Le noir ou le rouge… ? Il hésita un moment. Le noir lui rappelait ses années d’infortunes passées dans la rue, il opta donc pour le rouge. Alors, il érigea une grande pile avec tous ses jetons et les rassembla sur le rouge, symbole de l’espoir et de la vie. Il retint son souf79


Mal de chance

fle et le croupier lança la bille. À cet instant, il se dit qu’il s’arrêterait si jamais le rouge sortait. Il s’aperçut également que tout le monde le regardait et il réalisa d’un seul coup qu’il commettait une grave erreur, qu’il avait trop besoin de cet argent pour le laisser filer comme ça. Mais au moment où il tenta de le récupérer, le croupier annonça : « Rien ne va plus ». Trop tard ! Il ferma les yeux et attendit. Il ne se souvint ni du chiffre ni du reste, seulement du mot « rouge » prononcé par le croupier, qu’il aurait bien embrassé pour le remercier. Le croupier lui glissa donc un jeton de cent euros, le même disque en plastique, mais entouré d’un liseré d’or. Hervé n’en revenait pas, il tripatouillait sans relâche cet argent dans ses mains encore tremblantes et moites. L’esprit du joueur l’avait comme abandonné. Puis, sans vraiment savoir pourquoi, au lieu de quitter la table, il reposa machinalement son jeton sur la table de jeu, à nouveau sur le rouge. « Si je gagne, je m’arrête, si je gagne, je m’arrête », ces mots le harcelaient sans cesse. Il avait conscience de commettre une bêtise en provoquant à nouveau le hasard, mais ce sentiment était bien dérisoire par rapport à l’ivresse du jeu. Une fois de plus, il joua le tout pour le tout. Encore une fois, il passa par tous les états qui terrorisent autant qu’ils excitent. Mais cette fois, il ne quitta pas des yeux la fameuse bille. À ce moment précis, il n’éprouvait aucun remord à jouer l’équivalent de plusieurs semaines de nourriture. Il accompagnait la bille du regard, espérant, implorant et même priant, lui qui avait tant craché sur l’idée même qu’un Dieu puisse 80


Mal de chance

exister. Cette fois, il pria le Dieu du jeu, le Dieu de la chance. Mais la bille se figea sur le zéro. « Zéro ! » lança froidement le croupier, blasé de voir défiler l’argent. D’un seul coup, Hervé perdait tout. Le râteau emporta tout l’argent posé sur la case rouge qui lui avait porté chance au début et le ruinait finalement. Il avait fini sa partie comme tant d’autres, lessivé ! Il expulsa un léger soupir, comme s’il venait de perdre quelques centimes. Il mit plusieurs minutes à comprendre qu’il n’avait plus rien à miser, et surtout plus rien pour subsister. Puis il se leva et croisa les regards inquisiteurs qui le dévisageaient. Il ne réalisait toujours pas en se dirigeant vers la sortie, parmi le brouhaha des machines et les « oh » ou « ah » des joueurs chanceux et des autres. Il sortit du casino en regardant ses chaussures délabrées. Il se retrouva devant la Lamborghini flamboyante. Il avait toujours faim, il ne savait toujours pas où passer la nuit, il ne songeait toujours pas à l’avenir plus qu’incertain qui s’imposait à lui. Mais, même en ne sachant pas de quoi demain serait fait, même en crevant la faim, il ne songeait qu’à une chose bien précise qui valait plus à ses yeux que n’importe quel festin ou n’importe quel bonheur : il devait à tout prix trouver de quoi miser une partie de plus, juste pour se refaire, parce qu’il allait forcément se refaire ! Il lui fallait de l’argent, juste un peu, de quoi l’échanger contre des bouts de plastique qui valent une fortune. Son problème ce n’était pas d’être un SDF, encore moins que son estomac crie famine. Son seul problème venait du fait qu’il était devenu un joueur. Rien de moins qu’un joueur ! 81


82


Ce soir, je serai mort !

Hier je me suis acheté un paquet de cigarettes. Les plus chères. J’en fumerai une seule. Juste au moment où je me sentirai partir. Quand je pense que maman s’est acharnée sur moi pendant vingt ans pour que j’arrête la pipe ! Si elle me voyait maintenant ! Je pense qu’elle aurait préféré, comme moi, que je succombe du cancer. Au lieu de m’attendre au pire chaque seconde, je me serais résigné à la douleur physique. Comme je souffre ! Je n’ai pourtant aucune sensation de douleur, mon corps est celui d’un athlète et mon organisme fonctionne à merveille. Je ne me souviens même plus de ma dernière angine ou de mon dernier rhume. Quel gâchis ! Tout à l’heure, chez le boucher, je me suis offert la meilleure pièce de bœuf. J’en ai même pris deux, au cas où. Et le poissonnier a retrouvé son sourire lorsque je lui ai commandé trois homards et son plus gros crabe. En déposant mon argent sur le comptoir, j’ai vu trois mois d’économies me glisser entre les mains. Mais peu importe l’argent ! Je ne peux m’acheter une nouvelle vie, alors autant en profiter maintenant, en dînant comme un prince. Mais je n’ai pas faim ! Quelle torture… Toute ma vie, mon estomac désespérément vide m’a tordu le ventre parce que je n’avais rien. Aujourd’hui, la moindre bouchée révèle une âpreté maléfique. Comme si ma 83


Ce soir, je serai mort !

bouche, sentant arriver son heure, décidait de profiter, elle aussi, de sa dernière journée pour chômer. Je pourrais abréger mes souffrances… J’ai un vieux revolver dans le grenier. J’ai aussi les balles. D’un clic, mon crâne se ferait transpercer par une petite bille qui creuserait un tunnel d’un bout à l’autre de mon cerveau. Radical ! Peut-être un peu trop pour moi. Ou alors, je trouve de l’héroïne. J’ai toujours voulu essayer mais je ne voulais pas commencer avant d’être vieux. Voilà, je suis vieux. Non par mon âge, mais par mon espérance de vie. Je pourrais aller en ville à la tombée de la nuit… d’habitude, il y a toujours quelqu’un pour me proposer de la drogue. J’espère qu’il me restera assez de temps pour rentrer et pour la prendre. Mais je ne sais pas comment on la prend… Quelle torture ! Même ma mort, je la rate. Et si je fuyais ? Je sais, on n’échappe pas à sa mort, mais si elle a été programmée à un endroit précis, le temps qu’on me ramène ici, je gagnerais au moins deux heures. Ou alors, on va me tendre des pièges sur ma route ? Peu importe le lieu, c’est le moment qui détermine la mort, je l’ai lu quelque part. J’aime autant mourir chez moi plutôt que dans un accident de la route ou aplati au pied d’une falaise. Je me demande comment elle va frapper. Y aura-t-il la faucheuse ? Aurai-je mal ? Et si toutes ces années, j’avais eu tort ? Si la religion disait vrai ? Je ne saurais pas trop quoi dire à Dieu, vu mes péchés, je suis bon pour l’enfer. Non, mieux vaut ne pas se repentir maintenant, je plaiderai qu’au moins, je serai resté fidèle à mes croyances athées. 84


Ce soir, je serai mort !

Voilà, je suis prêt. Vingt et une heures. Il m’en reste au maximum trois. Je vais l’attendre dans ma chambre. Je me couche, j’ai la sensation qu’elle vogue autour moi. Elle m’observe, elle cherche mon point faible pour mieux y enfoncer sa lame mortelle. Je ferme les yeux. Un courant d’air froid traverse la chambre, ma peau se tend, un frisson parcourt mes épaules. On y est. Je sombre dans un tourbillon, je ne ressens plus rien, mes sens s’essoufflent les uns après les autres. Ma respiration diminue, les battements de mon cœur ralentissent. Je dors. Ce n’est donc pas pour aujourd’hui ? Pourtant, ma voyante et mon horoscope avaient bien dit que…

85


86


Erreurs

Lundi 13 mars Cher journal, je… Je ne sais pas si je dois commencer comme ça. Lundi 13 mars Aujourd’hui est un jour spécial, j’ai l’impression que ma vie débute à cet instant. Comme si auparavant rien ne s’était passé... Pourtant, je ne ressemble pas à un nouveau-né. Il me semble que mon ancienne existence n’a servi qu’à introduire cette sorte de deuxième chance. Bien que je ne puisse parler de chance vu l’endroit où je me trouve, je reste certain que tout va m’arriver à partir de maintenant. Mardi 14 mars J’arrive difficilement à réaliser dans quel univers je me trouve, presque tout ici me paraît étrange. On me réveille tôt, je déjeune et dîne à heures fixes et on me promène sans me demander mon avis. Je ne croise personne de la journée et, sans prévenir, je vois arriver des dizaines de personnes autour de moi. Elles marchent en rond, silencieuses, puis elles repartent en rang. Ça arrive deux fois chaque jour. En fait, je ne décide de rien, on prend les décisions à ma place, en deux mots, on ne me demande pas de réfléchir et ça me convient parfaitement. 87


Erreurs

Mercredi 15 mars Je ne vois pas pourquoi tout le monde en fait une montagne. La prison, ce n’est pas si dur que ça à supporter. Bien sûr, je préférerais me balader en forêt plutôt que dans la cour de gravier entourée de barbelés. Mais je ne suis pas malheureux, vraiment pas. Je vis à mon rythme, je ne vois personne et personne ne me voit. Tant que ça marche bien comme ça, je suis à l’abri. Il y a quelque chose de pénible malgré tout : depuis ma naissance, mon frère m’accompagne partout, maintenant, il n’est plus auprès de moi. Je crois qu’il passe me voir demain. Jeudi 16 mars Éric est passé me voir cet après-midi. J’étais ravi de le voir. Pourtant, c’est étrange, pour la première fois, j’ai vu quelque chose que lui ne connaît pas. Je préférerais qu’il soit avec moi dans la même cellule, je pourrais lui dire bonne nuit avant d’aller me coucher. En fait, je crois que la solitude commence à me peser. Je ne suis jamais resté seul, il y a toujours eu du monde autour de moi, en fait, il y a toujours eu mon frère à mes côtés. Maintenant qu’il n’est plus là, je reste seul. Ma cellule est faite pour deux, alors j’aurai sûrement de la compagnie d’ici peu de temps. Vendredi 17 mars L’autre jour, je disais que je n’avais pas besoin de réfléchir, que les autres s’en chargeaient pour moi, je 88


Erreurs

crois que je me suis trompé. Je passe mes journées, assis sur mon lit, et j’attends. Sans savoir pourquoi, je me mets à penser. Puisqu’il n’y a rien d’autre que des murs autour de moi, je les regarde et je me souviens que je suis en prison. Alors, je me demande ce que je fous là, enfermé, et là ça devient trop dur à supporter. Alors je m’allonge en imaginant les belles choses que fait sûrement Éric. Samedi 18 mars Je ne pensais pas que les avocats travaillaient le samedi. Le mien, oui. Même le dimanche, puisqu’en partant il m’a dit qu’on se reverrait demain. Je le trouve bizarre, cet homme, il pose plein de questions, il part d’un sujet banal puis il essaye de me faire parler de mes sentiments, de mon passé et de tout le reste. Je n’aime vraiment pas ça mais il me dit que je n’ai pas le choix, que je dois lui répondre. C’est idiot, il ne m’interroge même pas sur ce que j’ai fait pour atterrir ici, il doit certainement le savoir. Enfin, je me sens si seul parfois, que je suis presque content de le revoir demain. Dimanche 19 mars Ça va faire une semaine que l’on m’a incarcéré. Et j’en ai pris pour quinze ans, ça va être incroyablement long. Tout ça à cause d’une simple méprise. C’est vrai que la vieille femme était morte mais son assassin court toujours, je leur ai dit que j’étais innocent mais ils n’écoutent rien. Je sais que j’ai toute ma raison et que je n’ai tué personne. Même pas le chat des voisins, parce 89


Erreurs

qu’on m’en a empêché, sinon il y passait, saleté de sac à puce. Si je le revois celui-là, je lui arrache tous ses poils avant de les lui faire bouffer. J’aime pas les chats. Lundi 20 mars Ce matin, ça ne va pas fort, je m’ennuie et j’ai peur la nuit. Des gens crient dans les cellules d’à-côté. Au début, je pensais qu’ils rigolaient entre eux car, si quelqu’un appelle au secours, tous les gardes y vont. En fait, je pense que c’est pire. Quand ils reviennent, ils sont plus nombreux et il paraît qu’ils font des piqûres de somnifère. Maintenant je ne dors plus, j’angoisse dans mon lit, en sueur, j’attends sans bouger et sans faire de bruit. Et le matin, quand je me lève, je me sens encore seul. Qu’est-ce qu’on se fait chier en prison ! Mardi 21 mars Grande nouvelle, j’ai parlé à mon avocat et il a réussi à m’avoir un codétenu. Je vais enfin pouvoir parler à quelqu’un et ne plus être tout le temps seul. D’ailleurs, quand je suis rentré du déjeuner, Valérie m’attendait dans ma cellule. Bien sûr, je ne pensais pas que j’aurais droit à une femme, mais ça m’arrange. Je suis encore vierge et elle ne semble pas pudique : dans la soirée, elle s’est déshabillée devant moi, elle s’est mise toute nue. C’était gênant mais je n’ai rien raté du spectacle. Je ne me souviens pas avoir vu une si jolie fille.

90


Erreurs

Mercredi 22 mars Valérie est fantastique, on a parlé toute la nuit et maintenant je n’ai plus peur. En plus, sans le savoir, on se connaissait déjà tout petit. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle a été dans toutes les écoles que j’ai fréquentées. À chaque déménagement, elle m’a suivi sans même le vouloir, c’est formidable. Elle aime ce que j’aime, elle pense ce que je pense, elle sait ce que je sais, c’est impressionnant, j’ai l’impression qu’elle a toujours été à mes côtés. Valérie fait partie de toutes les bonnes choses que je m’attendais à rencontrer en arrivant ici. Jeudi 23 mars Éric m’a rendu visite aujourd’hui, il m’a dit qu’il viendrait me voir toutes les semaines. Mais quand je lui ai annoncé que je vivais maintenant avec Valérie, il m’a répondu que ce n’était pas possible, que l’on ne mélangeait pas les hommes et les femmes dans les prisons. Pourtant, je ne l’ai pas inventée ! J’espère au moins que ce n’est pas par jalousie. Après tout, la sienne de vie ne change pas tant que ça, alors que pour moi, tout s’éclaire. La semaine prochaine, je verrai bien s’il change d’avis. Il faudrait qu’il la rencontre. Vendredi 24 mars Cette nuit, après avoir parlé à Valérie jusqu’à cinq ou six heures du matin, je me suis endormi et fait un étrange rêve. Je revivais mon arrestation. Il y avait plein de gens, c’était bien. On était dans une maison que je connais bien, pourtant je ne me souviens plus où c’était, 91


Erreurs

je sais juste que ça me semblait familier. Par contre, je me rappelle la date : le 23 décembre. Ce jour-là, je ne sais plus trop où j’allais, je marchais. Il faisait froid dehors, alors je me suis dirigé vers la maison. Et puis là, il y a comme un grand trou noir, j’étais dans la brume. Quand j’ai repris mes esprits, j’étais dans une cuisine, que je crois connaître aussi. Il y avait tellement de monde autour de moi, je me sentais bien mais les gens ne semblaient pas très contents. J’étais agenouillé, alors je me suis levé, on m’a sauté dessus et plaqué au sol, c’était la police. Ils m’ont demandé ce que je faisais là et ce que j’avais fait. J’ai répondu que je ne savais pas. Ils m’ont tourné la tête et j’ai vu le corps d’une vieille femme par terre, un couteau de boucher entre les côtes. Elle était probablement morte, elle ne bougeait plus. Samedi 25 mars Ça se passe de mieux en mieux avec Valérie, je pense que je tombe amoureux d’elle. Par contre, je ne sais pas pourquoi, mais dès que je l’approche, elle s’enfuit. Bien qu’elle ne bénéficie pas de beaucoup d’espace, elle m’échappe à chaque fois. C’est pénible. Mais je sens qu’elle va bientôt céder. Je le sens. Demain, j’essayerai de l’embrasser, on verra bien. Je ne sais pas vraiment ce qu’elle a fait pour arriver là, elle a dû faire quelque chose de grave. Peut-être a-t-elle tué ? Quand je lui demande, elle me répond que je préfère ne pas savoir. Je sais pourtant que j’ai envie de la connaître un peu mieux. Elle m’a dit une phrase étrange, comme quoi j’étais innocent mais que je devais chercher une petite 92


Erreurs

voix en moi qui serait ma culpabilité. Elle dit qu’on est tous coupable de quelque chose. Dimanche 26 mars Bon, là, je crois que j’ai fait une bêtise. Hier, j’ai dit que j’allais l’embrasser, je l’ai fait mais elle n’a pas vraiment apprécié. Avant même de poser mes lèvres sur les siennes, j’avais déjà cinq doigts incrustés dans ma joue. J’ai eu tellement mal au cœur que je n’ai rien senti de la gifle de Valérie. Depuis, ça ne s’arrange pas. Elle ne m’adresse plus la parole. Au déjeuner, je pleurais. D’ailleurs, c’est à ce moment qu’un autre détenu s’est approché de moi pour me demander ce qui n’allait pas. Je lui expliqué et il a ri. Il a tellement rigolé que je lui ai demandé ce qui l’amusait à ce point. Il m’a répondu qu’il n’y avait que moi pour avoir un chagrin d’amour imaginaire. J’ai l’impression que certains sont un peu tarés, dans cette prison. Lundi 27 mars Mon avocat est revenu me voir ce matin. Je n’ai pas vraiment compris ce qu’il me voulait. Cette fois, il ne m’a parlé que de Valérie, à croire qu’il s’intéresse plus à elle qu’à moi. Je ne vais pas être jaloux mais quand même, il doit s’occuper un petit peu de moi. Après, il m’a questionné sur ma mère, sur mon frère, enfin, sur tout ce qui n’a pas de rapport avec mon procès. Les avocats sont complètement fous, je crois. Pire, Valérie ne me décoche plus un mot, je croyais que ça n’allait pas 93


Erreurs

durer mais il faut croire qu’elle ne pardonne pas mon geste à peine mal placé. Mais je garde espoir ! Mardi 28 mars Je ne comprends pas pourquoi les cellules sont aménagées pour recevoir deux personnes s’ils en mettent trois à l’intérieur. Aujourd’hui, Tom est atterri dans ma chambre. Le pauvre, il arrive quand Valérie me fait la tête. Heureusement pour lui, je suis bavard, sinon il se sentirait mal à l’aise. Pour lui avoir parlé quelques heures, je trouve qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau à Éric. Ils parlent tous les deux de la même façon, ils pensent les mêmes choses et réagissent pareil devant moi. Cette ressemblance tombe bien, mon frère commence vraiment à me manquer. Mercredi 29 mars Ah ! quelle joie ! Je me sens si bien aujourd’hui. Valérie me reparle et Tom est merveilleux. Cette fois, je fais attention à ce que tout se passe bien entre nous trois, on forme une espèce de cocon et je me sens à l’abri avec eux autour de moi. On fait tout ensemble, du lever au coucher. On est comme trois potes de lycée qui ne se seraient jamais perdus de vue. D’ailleurs, je crois qu’on a été dans la même classe au lycée, c’est effrayant comme tout se rejoint dans la vie. Je connaissais d’avance mes deux codétenus. Ça me paraît tellement improbable quand j’y pense ! Enfin, je suis ravi et je sais que je vois Éric demain. Il n’y a pas que des trucs affreux qui se passent dans les prisons, la preuve ! 94


Erreurs

Jeudi 30 mars Je ne sais pas ce qui se passe avec Éric en ce moment, il semble ne jamais me croire. Quand je lui parle de Valérie, il persiste à me dire qu’elle ne peut être dans la même cellule que moi si c’est une femme. Il croit aussi que Tom n’existe pas, soi-disant qu’un gardien lui a dit que j’étais seul dans ma cellule. Comme si les gardiens savaient tout sur tout le monde ! Je vois quand même bien avec qui je passe mes journées ! Je crois que c’est Éric qui a un problème. Peut-être se sentil seul depuis qu’on m’a enfermé. De mon côté, je rencontre plein de monde, mais lui, doit se faire du souci. C’est le monde à l’envers, je dois m’occuper de mon frère alors que c’est moi qui suis en prison. Vendredi 31 mars Aujourd’hui, avec Tom et Valérie, on a parlé de notre futur. Ils envisagent leur avenir de la même façon : purger leur peine, sortir libre, trouver un emploi, se réinsérer, reprendre une vie saine et normale, fonder une famille. Pour moi, c’est différent. Je me sens bien ici et, pour le moment, je ne réfléchis pas à ce qui m’attendra à la sortie. Je reste certain qu’ici, je vais trouver quelque chose de grand et de beau. Ils m’ont expliqué que pour eux, la prison était une sorte de pause dans leur vie. Un laps de temps où il leur est permis de faire un bilan, mesurer l’importance des choses. Je ne vois pas pourquoi je devrais me torturer le cerveau alors que je suis déjà enfermé physiquement entre ces murs. Je préfère m’évader par la seule porte qui me reste ouverte : l’imagination. 95


Erreurs

Samedi 1er avril Encore une fois, j’ai vu mon avocat aujourd’hui. Je ne vois pas à quoi cela me sert puisque je suis déjà condamné. Surtout qu’il a l’air de se moquer de plus en plus de mon dossier. Cette fois, il semblait particulièrement intéressé par Tom. Il m’a posé des dizaines de questions sur lui, et à mon grand étonnement, je connaissais toutes les réponses sans les avoir entendues de Tom. J’ai quand même remarqué que ça ne lui plaisait pas trop que je raconte tout sur lui. Chaque fois, il griffonnait quelques lignes sur son calepin. Je me sentais presque de trop entre lui et Tom. À la fin de la séance, il m’a dit qu’il voulait me voir tous les jours désormais. J’ai refusé mais il m’a répondu que je n’avais pas le choix. Alors, je l’ai renvoyé mais là, il s’est mis à rire. Je ne comprenais rien, je suis sorti. Ah ! Les avocats. Dimanche 2 avril En effet, je n’ai pas eu le choix : deux gardiens m’ont emmené de force voir cet avocat dont je ne connais même pas le nom. Il m’a dit des choses stupides. Quand je suis rentré, Tom et Valérie m’ont dit que je devais continuer à aller le voir. Je crois qu’ils sont tous de mèche, je ne sais pas pourquoi mais j’en suis sûr. Lundi 3 avril Je pense que cet avocat est devenu fou, il dit des choses insensées. Je déteste les avocats, ils mentent et ils ont toujours tort ! 96


Erreurs

Mardi 4 avril Ça fait plus de trois semaines que je suis ici et je n’ai jamais été aussi mal. Pourquoi me veulent-ils tous du mal ? Valérie me demande de croire tout ce que dit l’avocat, c’est pourtant tellement stupide ce qu’il dit ! Tom, lui, ne dit plus rien mais il me regarde comme pour me faire passer un message. À partir de maintenant, je ne leur adresse plus la parole. Mercredi 5 avril Pourquoi tout va aussi mal d’un seul coup ? J’ai l’impression de ne plus exister, comme si on m’avait volé ma vie, c’est horrible, c’est intenable. Demain, Éric vient, je lui demanderai de m’aider. Éric, sauve-moi ! Éric, vite !!! Jeudi 6 avril Bon, Éric ne veut pas m’aider. Il croit que tout ce que dit cet avocat absurde est la vérité. Il pense que toutes les aberrations proférées par cet infâme avocat sont là pour me servir et pour m’aider. Il prétend même ne pas être mon frère, c’est dire ! J’ai mal. Vendredi 7 avril Tout va très vite en ce moment, je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Je pense que pour toi, mon journal, je vais raconter toutes les bêtises que je suis obligé d’entendre toute la journée. Ça commence par : « Tu sais bien qu’il n’y a personne d’autre que toi dans ta chambre ». Déjà de la part d’Éric, je ne comprenais pas, 97


Erreurs

mais de la part d’une personne que je ne connais pas, c’est le bouquet ! Je le sais bien, moi, que Tom et Valérie existent, je le sais, je le sais et je le sais ! Samedi 8 avril Alors, admettons que Tom et Valérie soient, comme le dit cet incapable, « le fruit de mon imagination ». C’est déjà un gros effort pour moi, mais bon, d’accord, je suppose qu’ils n’existent pas, je suis seul dans ma cellule. Je parle donc dans le vent toutes les nuits et j’entends des voix qui me répondent. Si c’était vraiment le cas, il faudrait que je m’inquiète… Je veux bien admettre ça, mais quand on me dit qu’Éric n’est pas mon frère, là, je ne peux pas le croire puisque je le connais depuis tout petit. C’est donc impossible. Soit cet avocat est réellement fou, soit on me fait une farce de mauvais goût. Dimanche 9 avril Aujourd’hui, mon avocat m’a fait entrer dans une salle que je ne connaissais pas. Il y avait plein de gens que je ne connaissais pas non plus. Il m’a demandé ensuite de raconter mon histoire depuis mon arrivée ici, je l’ai fait. Il m’a posé des questions sur l’accident avec la vieille dame, sur Valérie et forcément sur Tom. Au fur et à mesure que j’avançais dans mon histoire, je sentais que l’assemblée restait perplexe, sauf un petit groupe de gens, isolé et caché derrière les autres. J’ignore qui c’était, mais je voyais bien qu’ils pleuraient. Je me suis demandé ce qui pouvait rendre ces gens si tristes, mon 98


Erreurs

histoire n’est tout de même pas si douloureuse. Ça a duré une bonne heure, puis on m’a ramené dans ma cellule. Lundi 10 avril Que dire ? Tom et Valérie ne me parlent plus, je ne sais pas pourquoi. Sans explication, ils m’ignorent, alors que j’ai tant besoin d’eux en ce moment. L’avocat est toujours aussi incohérent et me reproche de me cacher la vérité. Je pense qu’il croit que j’ai tué la vieille, il essaye de me faire avouer en public que je suis l’auteur du coup de poignard. Elle est belle, la justice ! Je suis déjà condamné, à quoi ça leur sert ? Mardi 11 avril Semble-t-il que dorénavant, je suis malade de la tête, ça me fait tellement rire que je ne peux plus écrire ! Mercredi 12 avril « Force est de constater qu’il n’y a personne d’autre que toi dans cette chambre » a déclaré mon avocat après avoir visité ma cellule. Je dois admettre une chose : il n’y a qu’un seul lit. Mais depuis le temps que Valérie en réclame un second, ce n’est tout de même pas ma faute si personne n’écoute les plaintes des détenus ! Une question pourtant a éveillé un doute. L’avocat m’a demandé pourquoi tous les gardiens étaient en blanc. C’est vrai que j’avais l’image de gardiens habillés en uniforme, mais aujourd’hui, ils sont tous en blouse. Le complot est tout de même bien ficelé, je dois leur ac99


Erreurs

corder ça. Heureusement, Éric revient demain, j’espère qu’il me croira et qu’il arrêtera la mascarade avant de me faire trop de mal. Jeudi 13 avril D’accord… Selon eux, mon avocat est un psychiatre. Déjà, ça me fait bien rire ! En plus, Éric n’est pas mon frère (évidemment…) mais mon avocat... Là, je me plie en quatre ! Encore mieux, je ne suis pas dans une prison mais dans une « maison de repos renforcée ». Là, je ne ris plus, j’explose ! Bien sûr, Tom et Valérie sont des images de mon inconscient qui me montrent le chemin à suivre. Mais là où j’arrête de rire, c’est quand on me dit que la vieille à côté de laquelle on m’a retrouvé, était en fait ma mère, que j’avais poignardée. Franchement, je pense que là, la supercherie a assez duré. Ils sont tous fous et ils veulent m’entraîner avec eux mais je sais qu’Éric est mon frère, je sais que Tom et Valérie sont à mes côtés de jour comme de nuit, je sais que je n’ai tué personne et encore moins ma mère, et je sais que je ne suis pas fou ! Ils veulent me tuer, c’est ça ! Ils veulent ma mort. Je ne sais pas pourquoi ils m’en veulent autant. S’il vous plaît, aidez-moi, s’il vous plaît ! Note du directeur de la maison de repos renforcée (le vendredi 14 avril) : Nous avons reçu le 13 mars, un malade souffrant d’une pathologie inquiétante. Cet homme nous a été confié par rendu de justice pour avoir poignardé sa mère pendant une période de crise aiguë de sa maladie. À en croire ce patient et son journal, cet 100


Erreurs

homme ne disposait pas de toutes ses facultés mentales pendant les faits. Cependant, bien que la justice ait conclu à une grave maladie mentale, bien que cet homme ait décrit dans son journal des choses incohérentes (comme l’apparition de partenaires de chambre), il semblerait qu’il soit tout à fait sain d’esprit et qu’il ait tout inventé et prémédité dans le but de se soustraire à la loi par le biais de la médecine. En effet, dans ce genre de pathologie, un examen précis permet habituellement de mesurer le niveau d’atteinte du patient. Or, chez ce sujet, tout concorde pour affirmer qu’il ne souffrait d’aucun trouble psychique. De plus, un traitement basique apporte un certain soulagement au patient atteint d’un tel syndrome. Or, dans le cas de cet homme, bien que la posologie ait été minime, la réaction fut exceptionnelle. Malheureusement, le sujet n’a pas supporté le traitement. Il est maintenant dans un état végétatif inéluctable. Ma conclusion est donc que cet homme était parfaitement conscient de ses actes au moment des faits mais que, par sa faute, il est incapable de purger une peine de prison. Note de Jonathan, fils de la victime, frère du patient (17 avril) : Il est évident que mon frère est innocent, il n’aurait jamais pu faire de mal à notre mère. De plus, ses problèmes de santé ont toujours existé. Depuis son entrée au collège, il nous parle d’une certaine Valérie qui nous aurait suivis au cours de nos déménagements (ce qui est peu probable), mais le jour où il a essayé de l’embrasser, il a essuyé un refus et il ne nous en a jamais reparlé. Ensuite, un certain Tom a fait irruption dans sa vie, nous n’avons jamais eu l’occasion de le rencontrer. 101


Erreurs

Au sein de la famille, chacun sait que ni Valérie, ni Tom, n’ont véritablement existé. Ma conclusion est évidemment différente de celle du directeur du centre où était incarcéré mon frère. Je pense que les médecins ont tenté un nouveau traitement qui a anéanti mon frère et qu’ils lui rejettent la faute pour se protéger.

102


Avec le temps…

Solange... À cinq ans, Solange est orpheline, son père a servi la patrie en y laissant sa vie, alors que sa mère a succombé aux bombardements alliés. Triste sort qui rend la petite Solange pleine d’amertume à l’aube de sa vie. Elle habite chez sa grand-tante, une grand-mère acariâtre et avare. Les seuls moments d’évasion qui s’offrent à Solange sont les courses d’escargots faites clandestinement dans le jardin et, une fois par an, lors de son anniversaire, une bille qu’elle reçoit et conserve précieusement. Bien que sa cruelle grand-tante jouisse d’une importante fortune, Solange souffre de la cupidité de sa tutrice. Malgré son jeune age, Solange connaît déjà le métier qui lui sera inévitablement attribué : elle maîtrise la terre comme ces paysans pour lesquels la nature n’a plus aucun secret. Pour se nourrir, elle puise de ses mains les légumes du potager qui finiront dans la soupe fadasse servie quotidiennement. Les tâches ménagères l’occupent durant la journée, de sorte qu’elle n’ait pas à songer à sa vie. Une vie où la notion de plaisir ne lui est autorisée qu’à la nuit tombée, dans ses rêves. Elle ôte ses guenilles pour se coucher dans un lit sale et moite. Pourtant, elle parvient encore à rêver. 103


Avec le temps

Certains amis de la grand-tante ont bien prévenu cette dernière du danger que représente la tristesse de la petite Solange. Hélas ! cette remarque perdue dans une oreille sourde ne changera rien à la vie déplaisante d’une fillette pourtant adorable. Au fil des années, Solange devient triste, si triste qu’elle perd le courage de se lever le matin et de travailler aux champs la journée. Si bien qu’avec le temps, elle s’enferme dans une sorte d’autisme où rien ne sort d’elle à part quelques soupirs quand ses muscles se déchirent sous l’effort trop intense qui lui est sans cesse demandé. Solange est triste. Cette tristesse la suivra toute sa vie mais, jusqu’à son dernier soupir, elle gardera ses rêves au plus profond d’ellemême. Martine... À cinq ans, Martine est une petite fille ordinaire. Sa mère, usée et aigrie, ne lui consacre que très peu de temps. Son père, par contre, tente chaque jour de compenser le désert affectif de sa femme en couvrant d’amour la petite Martine. Elle vit assez confortablement dans une ancienne ferme transformée en une spacieuse maison. Elle adore se rendre chaque jour à l’école communale pour retrouver ses camarades et s’amuser autant qu’étudier. Malgré la sévérité de ses professeurs, son plaisir reste entier lorsqu’elle apprend une nouvelle capitale ou quand l’histoire de France lui est contée. Martine rêve – trop selon sa mère. Du matin au soir, elle reste suspendue à son imagination. Elle se voit aventurière, parcourant le globe à la recherche de nouvelles aventures et de nou104


Avec le temps

velles émotions, elle s’imagine historienne pour découvrir de nouveaux sites où elle sera la première à poser le pied, elle réfléchit sans cesse à ces découvreurs de tombes et de chambres mortuaires au fin fond de l’Égypte. Martine se contente de plaisirs simples comme le feu d’artifice du 14 juillet, où elle se serre bien fort dans les bras de son père pour retrouver un peu de chaleur affective. Elle joue et rejoue à la poupée en inventant chaque soir une nouvelle aventure aux trois poupons qu’elle considère comme ses amis, vu le nombre d’heures passées avec eux. Martine est heureuse, même si elle ne possède pas tout ce qu’elle souhaite, même si sa famille est loin d’être parfaite et même si elle sait que la vie ne lui réservera pas toujours que des cadeaux. Elle se contente pleinement de ce qu’elle possède et de ce qu’on lui offre. Elle mange chaque jour correctement et à sa faim, elle porte des vêtements de qualité et dispose de livres et de jeux. Martine profite de son enfance et fait confiance à l’avenir pour lui apporter des joies et des bonheurs. Elle rêve, elle bâtit des rêves d’enfant, des rêves d’évasion, des rêves simples et doux. Martine aura une vie plaisante et épanouie et gardera de bons souvenirs de son passé. Léa... À cinq ans, Léa est déjà une petite peste. Ses parents supportent difficilement cette fillette autoritaire, têtue et bornée. Léa sait parfaitement profiter de ses parents et ne s’en prive jamais. Elle décide de tout, et tout est décidé en fonction d’elle. L’attention de sa petite famille lui est entièrement dévolue et un maxi105


Avec le temps

mum de choses lui sont cédées. À l’école, elle n’a pas d’amis, elle trouve tous ses camarades bien trop exigeants et ne les supporte pas. Elle ne veut porter que des vêtements de marque et ne mange que ce qu’il y a de meilleur. Lui refuse-t-on quelque chose ? Elle s’emporte dans une crise violente qui désarme ses parents mués en pantins. Sa chambre, qui déborde de jouets en tous genres, ne lui convient plus, elle préfère dormir dans le lit de ses parents. Elle passe son temps libre à réclamer ce que, par hasard, elle ne possèderait pas. Si un jouet lui est offert, elle pleurera tant qu’elle n’en recevra pas deux ou trois autres. Si elle s’ennuie l’après-midi, elle exigera une sortie au cirque, au zoo ou au cinéma. Les moments paisibles, elle les passe devant la télé, seule échappatoire des parents pour profiter d’un moment de répit. Elle voyage déjà beaucoup. Les pays chauds l’été, le ski l’hiver, plus rien ne l’étonne. Léa ne rêve plus, Léa exige et Léa obtient. Léa n’a pas de passion. Elle ne ressent même plus la sensation de plaisir, seulement une espèce de satisfaction qui la traverse trop brièvement. Son seul souhait non encore réalisé du haut de ses cinq ans, est d’épouser un prince pour devenir la plus adorée et pour encore mieux dominer les autres. Léa n’aime personne, même pas ses parents. Pour elle, ce sont des êtres qui existent dans le seul but de satisfaire ses besoins et ses envies. Léa ne rêve plus, elle ne possède rien pour la mener vers l’avant. Son ambition se résume au pouvoir qui lui permet d’assouvir son sentiment de supériorité. Nullement préparée aux revers de 106


Avec le temps

la vie, Léa passera son existence seule et délaissée de tous, sauf de ses parents qu’elle ne supportera plus. Rien, ou presque, ne relie ces trois fillettes de cinq ans. Solange, Martine et Léa, au même âge, ont des vies complètement opposées. Et pourtant quelque chose de fort les rapproche toutes les trois. Elles sont nées à trois époques différentes : Solange dans les années 40, Martine dans les années 70 et Léa à l’aube du troisième millénaire. Mais surtout, elles partagent le même nom et le même sang : Solange est la mère de Martine et Martine est celle de Léa. Toutes trois auraient eu, à peu de chose près, la même existence si les générations ne les différenciaient pas. La misère de Solange l’a poussée aux rêves et à l’évasion, et la période de malheur qu’elle a traversée ne pouvait s’ouvrir que sur un avenir forcement meilleur. Martine, elle, a vu le jour et grandi dans une société en pleine mutation. Elle en a profité pour s’ouvrir au monde en commençant par en rêver. Mais Léa, trop gâtée et protégée, n’a pas su cultiver son goût pour la vie. Ses rêves se sont éteints à mesure que ses parents les réalisaient. Mal protégée et trop couvée, c’est la seule des trois qui connaîtra une existence lamentable. Elle a gâché sa vie d’avoir trop exigé de son enfance et perdu ses rêves…

107


108


La villa du bonheur

Ah ! Je suis heureuse, je suis si bien ce soir ! La Villa Maria se remplit de mes amis. Tous ont répondu présent pour cette soirée dans la maison de mon enfance. Mes parents, arrivés hier, me comblent de joie par leur présence. Mes enfants, eux aussi au rendez-vous, m’offrent ce grand cadeau des retrouvailles. Sans toutes ces personnes, c’est moi qui serais devenue personne. Ils jouent tous un rôle majeur dans mon existence. Pour cette soirée, je me retrouve entourée des acteurs principaux de ma vie. Mon enfance dans cette demeure ressemble à un conte de fée. Je n’ai jamais manqué de rien, au contraire. Ma mère m’a toujours facilité la vie. Au moindre problème, je savais sur qui compter, elle répondait toujours présent sans hésiter. Mon père, par contre, était moins proche de moi. Enfin… en apparence, car il m’a permis de vivre comme je le souhaitais sans jamais porter de jugement sur ma personne. À eux deux, ils représentent autant la stabilité que la bonté, avec l’intelligence mêlée à la finesse. Je respirais le bonheur et tentais de le rendre à mon tour. Tout allait pour le mieux. Au terme de brillantes études, j’obtins mon diplôme d’architecte, et au même moment, je rencontrai André. André, mon premier amour que je porte encore 109


La villa du bonheur

dans mon cœur. Lui aussi architecte, il reprit le cabinet de ses parents et m’engagea comme associée. Encore une fois, je ne connaissais que le bonheur. Il n’y eut jamais le moindre nuage dans ma vie à cette époque, tout me souriait. Très vite, j’épousai celui que je ne quitterais plus jamais. Au même moment, mes parents quittèrent la Villa Maria pour s’installer dans le Sud de la France. Je ne concevais pas voir des étrangers racheter cette maison, alors je l’acquis avec André. Nous étions les heureux propriétaires d’une vaste demeure. Tous deux, nous gagnions aisément notre vie. Il manquait une seule chose pour concrétiser notre amour et pour sceller définitivement notre bonheur. Après deux ans de mariage, Vanessa voyait le jour, entourée d’une maman aux anges et d’un papa ivre de joie. Par la suite, j’accouchai coup sur coup, a peu près tous les ans. Nous avons donné la vie à cinq enfants. Deux garçons, trois filles, tous plus beaux les uns que les autres. Je les ai élevés comme je l’avais été. Eux non plus, ne connurent que l’amour débordant d’une mère comblée. Je ne les étouffais pas, bien que j’interrompe toute activité à leur profit. Je pense les avoir rendus heureux et, à les voir, je ne crois pas me tromper. Tout marche très bien pour eux cinq et je ne m’inquiète pas. Sans le savoir, ils m’ont beaucoup apporté. D’abord par leur reconnaissance dont je ne cesse de me délecter. Et puis, grâce à eux, j’ai rencontré mes meilleurs amis. Les parents des copains de Vanessa et de Ni110


La villa du bonheur

colas, mon cadet, ne sont pas restés de simples connaissances. Très vite, je les ai portés dans mon cœur et énormément estimés. Eux, m’ont tellement apporté et aidé que je ne pourrai oublier ne serait-ce qu’un seul moment passé en leur présence. Nous passions nos vacances et certains de nos week-ends ensemble, je me souviens de cela comme si tout venait de se dérouler. Voilà en quoi je peux dire que mon passé se résume en un mot : le bonheur. Cette joie de vivre, jamais ternie, m’a tenu plus de la moitié de ma vie. Jamais une ombre au tableau n’a contrasté avec ce bien-être continuel, jusqu’à… Et si, pour cette soirée, je me suis permis de rassembler toutes ces personnalités hors du commun avec qui j’ai passé mes meilleures années, c’est pour faire une sorte de bilan. Je fête mes soixante ans, l’occasion de nous remémorer ce fabuleux passé que nous avions en commun. Je les ai donc tous invités à la Villa Maria. D’abord mes parents, âgés de plus que quatre-vingts ans. Malgré la fatigue due à leur vieillesse, ils restent à mes yeux les formidables parents aimants qu’ils n’ont jamais cessé de représenter. Ils viennent de traverser la moitié du pays uniquement pour moi. Je les aime tant ! J’ai eu un peu plus de mal à réunir mes cinq enfants. Vanessa vit maintenant en Égypte où elle fouille sans cesse le sol pour y faire resurgir des vestiges pharaoniques. Nicolas a rencontré une belle jeune femme au Canada lors d’un stage, il n’en est jamais revenu depuis. Mais pour moi, juste pour moi, il a fait l’effort d’abandonner pendant quelques jours son métier de 111


La villa du bonheur

courtier. Pour mes trois autres enfants, la tâche fut moins complexe, ils vivent pour deux d’entre eux à Paris, et la dernière, Camille, travaille avec son père. Ainsi, voilà mes cinq trésors réunis sous un même toit. Cela n’était pas arrivé depuis le départ de Vanessa, il y a quinze ans. Même s’ils me rendaient visite de temps à autres, ce n’était plus comme avant, et surtout, ils ne se retrouvaient jamais tous les cinq en même temps. Je me souviens, il y a un mois, j’ai repris contact avec les deux couples d’amis. Nous avions passé de merveilleux moments ensemble. Pourtant, j’ignore pourquoi, il n’a pas été simple de leur parler après autant de temps. Je ne me rappelle plus pourquoi nous avons subitement cessé de nous voir, et depuis, nous n’avons jamais reçu de nouvelles d’eux. Alors, lorsque plus de trente ans ont passé, les mots me manquaient pour leur dire combien j’étais heureuse de leur parler à nouveau. Mais je n’ai pas senti la même émotion de leur côté. Je ne tardai pas à apprendre que la vie ne leur avait rien épargné et que leur moral ne s’en était jamais remis. Tous ont répondu présent pour ma soirée. Ce treize janvier, tous les hommes et toutes les femmes qui ont tellement compté pour moi se retrouvent face à moi. Grâce à eux, je revis chaque moment de bonheur que la vie m’a apporté. Se réveillent en moi, toutes ces bribes de mon histoire que j’avais malencontreusement oubliées. Mon enfance parfaite, mon adolescence sereine, ma vie de jeune femme comblée, ma vie de femme épanouie, tout cela remonte en moi à la vitesse 112


La villa du bonheur

d’un cheval au galop. André, près de moi, semble ne pas ressentir les mêmes sensations, il m’explique que le passé est révolu et qu’il ne reviendra plus. Voilà le tournant de ma soirée ! Passé révolu qui ne se reproduira plus. Je ne m’attendais pas à recommencer ma vie depuis le début, évidemment ! Mais je n’avais jamais réellement imaginé que tous ces beaux moments de ma vie étaient définitivement révolus et que je devais penser à l’avenir. Alors, un à un, je contemple mes enfants. Tous ont leur vie bien à eux et ne semblent pas éprouver le besoin de me la faire partager. Je me demande à quel moment ils se sont envolés de leurs propres ailes, me laissant seule dans leur nid. Je ne me rappelle pas comment je les ai laissés s’éloigner de moi sans qu’ils se sentent démunis. Je ne me souviens même plus comment je suis parvenue à me passer plus d’une journée de leur présence. Comment suis-je passée d’une mère comblée à une mère oubliée ? Je regarde mes parents, comme pour me réconforter. Je les ai revus l’année dernière, mais je ne m’étais pas aperçu combien ils ne collaient plus à l’image que j’avais d’eux. Ils sont vieux, impotents, leurs souffrances physiques les aigrissent chaque jour davantage. Leurs courts futurs incertains les obsèdent au point d’en oublier les belles années que je ne pensais pas si lointaines. Les larges piliers de mon bonheur ressemblent désormais à des ruines branlantes. Mon esprit s’égare à mesure où la soirée s’étend. Du haut de mes soixante ans, je prends conscience que 113


La villa du bonheur

la vie a évolué plus vite que je le pensais. Je me suis complue dans mon passé durant des décennies, ma fierté se bornait à la première partie de ma vie, mon bonheur m’a aveuglée le reste du temps. Parmi mes amis, ce soir, Louise s’est effondrée en larme lorsque je lui ai demandé des nouvelles de sa fille, l’amie de Vanessa. Elle a eu un accident, décédée. Elle m’apprend que sa propre vie s’est interrompue en même temps que celle de sa fille. Pour elle, le temps a marqué une interminable pause. À cet instant, j’ai compris que mon bonheur était en danger. Si je ne fais rien, demain, lorsque tous repartiront à leurs vies, je me retrouverai seule, comme abandonnée. Mes parents vivent leurs derniers instants et je ne les reverrai sans doute plus. Mes enfants ne se réuniront peut-être plus jamais pour moi, prétextant de ne plus pouvoir abandonner leurs vies pour une cérémonie qu’ils ont déjà connue. Et mes amis ne le seront sûrement plus, lorsqu’ils auront vu que les années emportent avec elles les sentiments les plus forts. Je suis si heureuse pourtant de me voir entourée de tous ces êtres si chers à mon cœur. Je ne sais pas comment je pourrai encore vivre heureuse après cette soirée passée en si bonne compagnie. Je ne veux pas être ternie par la mort de ceux qui m’ont vu naître, je ne veux pas que mes enfants m’oublient par leurs vies. Et je ne veux pas que mes plus fidèles amis stagnent dans leur désarroi. Alors, je veux fixer cette soirée comme une photo. Une sorte de tableau qui immortalisera mon bonheur 114


La villa du bonheur

présent. Sans vouloir blesser personne, je veux abréger le malheur des uns et préserver le bonheur des autres. Pour que cet instant de quiétude devienne éternel, une solution s’offre à moi. Triste, bien triste solution, mais je la vois comme une libération et non comme un crime. Je demande donc à tous mes convives de rester à la Villa Maria pour la nuit. Je leur demande cela comme un cadeau. Chacun se laisse peu à peu convaincre, et déjà les premiers se couchent. Un à un, le cercle du bonheur s’amenuise jusqu’à ce qu’il ne reste qu’André et moi. Je lui demande de monter se coucher et lui dis que je le rejoins de suite. Je me retrouve seule dans ce grand salon qui m’a vu grandir, mûrir et vieillir. Je sens que cette demeure est un acteur essentiel de ma vie, au même titre que l’un de mes enfants. Je ne peux donc pas oublier de la faire figurer dans mon tableau. Je pense et repense à la façon dont je pourrais fixer éternellement le chef-d’œuvre de ma vie. Et soudain germe une idée. Elle vient et revient sans cesse, elle me donne des frissons qui parcourent ma colonne vertébrale. Je tente de l’évincer et de l’enfouir mais elle revient à la charge et finit par me dominer. Le gaz... Une idée lumineuse. LA solution. L’ultime solution qui consiste à mettre fin à la vie de ceux qui finiraient par la perdre dans la souffrance. 115


La villa du bonheur

Comme je ne peux, ni ne veux les tuer un à un, j’ouvre donc chacun des cinq robinets de gaz de la maison avant de rejoindre André. Je sens l’odeur m’envahir mais cette puanteur a un parfum libérateur. Je prévois que l’explosion sera assez forte pour ne pas faire de blessés et pour emporter avec elle la Villa Maria. J’ouvre chacune des portes des cinq chambres d’enfants. J’embrasse un à un mes beaux anciens bébés. Puis, je décide de me coucher auprès de mon mari pour que la mort nous unisse autant que la vie. Étrangement, je ne tarde pas à trouver le sommeil dans une sorte de parfaite quiétude. Quelques heures plus tard, une agitation inhabituelle envahit la maison. Puis, j’entends Camille parler un peu plus fort, sur un ton enthousiaste. Mon cœur s’affole complètement, quelques secondes s’écoulent avant que réalise ce que je viens de faire. Je sors de ma chambre, descends lentement les marches et me rends dans le salon. J’y retrouve mes cinq enfants collés à la baie vitrée, contemplant le jardin recouvert d’une épaisse couche de neige. Je m’émerveille de voir chacun d’entre eux succomber à la beauté d’une simple tombée de neige. Ils ont tous l’air si heureux. Je les rejoins et les regarde longuement. Si beaux, si intelligents, si simples, ils me paraissent comme une parure ornée de diamants. D’un coup, je regrette, je ne veux plus figer ce joli monde, je souhaite les voir vivre et s’épanouir. Je me dis que je serai toujours heureuse, même si ce n’est qu’avec des souvenirs. Alors, je demande à Camille d’ouvrir les baies vitrées et d’aérer au plus vite. Elle ne comprend 116


La villa du bonheur

pas et je hausse le ton. Elle s’exécute enfin. Je me retourne et m’apprête à fermer les robinets d’où s’échappe le gaz tueur. En approchant de la cuisine, je vois André descendre l’escalier. Il se plaint de l’odeur et, sans y prêter plus d’attention, me demande pourquoi tant d’agitation au petit matin. Je lui réponds de ne pas s’inquiéter. Alors, comme à l’accoutumée, il tire un paquet de Gitanes de sa poche, en sort une et la porte à sa bouche. Je hurle en le suppliant de ne pas l’allumer. Il me répond que cela ne tuera personne, il sort sa boîte d’allumettes et en gratte machinalement une sur le côté de la boîte. Une étincelle surgit et la flamme se transforme aussitôt en une impressionnante explosion qui souffle la Villa Maria avec tous ses occupants. Tous ? Non ! Par instinct je me suis protégée en me dirigeant vers la porte d’entrée. Le souffle me propulse à travers la porte. Je n’ai que des égratignures et une fracture de l’épaule. Quant au cercle de mon bonheur, dans son ensemble, il a succombé soit à l’explosion, soit à l’effondrement de la Villa. Je ne voulais que figer notre bonheur… Hélas ! je suis seulement parvenue à déployer mon malheur. L’enquête judiciaire a conclu à un accident, je suis considérée comme une miraculée. L’assurance a fait reconstruire la Villa Maria. Pourtant, plus personne n’y mettra jamais les pieds. Les lointains souvenirs de bonheurs ont cédé la place aux frais souvenirs d’un tableau raté qui fige le bonheur fini d’un passé révolu. 117


118


L’arme au poing

Il saisit le revolver 9mm posé sur la table du salon et vérifie son chargeur. Il lui reste six balles. Assez pour faire ce qu’il prévoit. Il se place devant le grand miroir de la commode, pointe son arme sur son reflet et tire. La glace ne se brise pas, seul le reflet taché de sang s’écroule par terre. De ce rêve, Antoine se souvient des moindres détails. Plus précisément de l’arme, de sa couleur, de sa forme, de l’effet de lumière sur les chromes, jusqu’à son poids et la force qu’elle lui procurait quand il la tenait. Pourtant, Antoine n’a jamais touché de revolver, il n’en voit qu’à la télé… et dans ce rêve qu’il a déjà fait hier ! Mais à son réveil, alors que les idées s’entremêlent et que ses yeux peinent à supporter la lueur matinale, Antoine a le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un simple rêve. Il le compare à un songe ou à une sorte de fantasme qu’il s’apprêterait à réaliser. Dans son esprit, flotte encore un air de confusion. Il se demande même s’il est en retard pour aller à l’usine ou si, comme il le croit, c’est son jour de congé hebdomadaire. Pendant plus d’une heure, une force inconnue le cloue au lit. Ce matin, alors que son esprit retrouve une certaine quiétude, il se sent quelqu’un d’autre, comme possédé par une puissance enivrante. Antoine se trouve su119


L'arme au poing

périeur aux autres, il vaut plus qu’eux, mieux que le plus grand des princes, plus encore que les dieux de pacotille. Il prend une grande inspiration, se charge du bien-être environnant et se lève enfin. Aucune idée médiocre ne lui traverse la pensée, seul le grandiose l’atteint. Il s’est couché manant et se réveille en roi ! Sa force semble décuplée après cette nuit, ses muscles répondent mieux que jamais. Il est l’heure pour lui de montrer au monde de quoi il est capable. Il traverse sa chambre avec l'impression de flotter. Il réalise qu’il devient celui qu’il a toujours voulu être sans jamais se l’avouer véritablement : un dominant. Après tout, les autres lui doivent le plus grand respect car, s’il avait une arme entre les mains, il n’hésiterait pas à abattre celui qui oserait l'importuner. « Si j’avais une arme entre les mains, je n’hésiterais pas à abattre celui qui… » Il reste planté là, incapable de finir sa phrase. Il vient d’entrer dans le salon et l’invraisemblable lui fait face : le 9mm posé sur la table, exactement comme dans son rêve ! Un frisson parcourt le maître de céans. Il ne peut plus bouger, terrassé par cette vision et par tout ce que son esprit imagine. De longues minutes passent avant qu’il ose approcher de la table. Cette arme, Antoine ne l’a jamais vue, sinon dans ce rêve. Personne n’a pu la poser là, il habite seul et personne n’aurait pu pénétrer dans son appartement pendant son sommeil. La providence, le destin des grands de ce monde, comment une telle chose peut-elle se produire ? Il s’en empare, la scrute sous tous les angles… Tout correspond, il s’agit bien du 120


L'arme au poing

même revolver. Alors, il ouvre le chargeur. Six balles s’y trouvent. L’objet est lourd et lui donne le sentiment de puissance qu’il lui manquait pour assouvir sa domination toute nouvelle. Mais, dans un éclair de lucidité, il repose l’arme sur la table et préfère oublier pendant un instant ce qu’il a à faire. Alors, il s’éloigne, sort du salon et ouvre la porte de la salle de bain. Là, il prend une douche. Habituellement, c’est le seul moment de la journée où il parvient à oublier qui il est. Il devient un simple corps à arroser. Cependant, ce matin, impossible d’omettre quoi que ce soit. Il ressasse sans cesse : l’arme, le rêve, son réveil en tant que maître. Rien ne lui échappe, ne seraitce qu’une seule seconde. Le seul moyen de le sortir de sa torpeur c’est son imagination. Déjà, il imagine, il se détache de sa réflexion et de ses vaines tentatives d’explications, sans pour autant oublier l'objet posé sur la table du salon. À aucun moment, l’idée de cacher le pistolet ne le traverse. Ni l’idée de ne pas s’en servir. Antoine sait que le hasard n’existe que pour ceux qui ne dominent pas leur vie. Or, la sienne, il compte bien la prendre en main. Quoi qu’il puisse arriver, la chance qui sourit aux plus grands de ce monde ne lui fera pas défaut. Il en est persuadé. Alors, Antoine se remotive. Le cadeau qui lui a été fait doit servir, et non être refoulé. Et d’un seul coup, il se souvient : le miroir, le reflet, le coup de feu. Il décide de tenter l’expérience et retourne dans le salon. La, il s’empare du revolver prêt à tirer et se place d’un pas ferme et décidé devant la commode dont la glace, 121


L'arme au poing

aussi haute que lui, le montre au sommet de sa force. Mais le reflet est celui d’un jeune homme à moitié nu et encore humide, extraordinairement beau et exagérément musclé. Sa vision se termine par un objet qui lui donne puissance et force. Antoine se demande comment il pourrait tirer sur une image aussi belle. Pourtant, il continue de se contempler et, sans réfléchir, ne répondant qu’à son instinct, il fait feu. Dans un vacarme impressionnant, le miroir vole en éclats et la balle traverse la grande armoire pour se loger dans le mur. Des débris de verre volent en tous sens, certains viennent se planter dans ses chairs, faisant suinter quelques gouttes de sang. C’est un signe, il en est sûr : le reflet n’a pas succombé parce qu’une telle beauté parfaite ne peut se réduire à devenir un simple corps sans vie. Face à cela, seul le miroir pouvait exploser, retrouvant les lois de la physique. C’est un signe, le reflet qui mourait dans son rêve n’était pas le sien. Alors, il se pose sur le lit, vérifie qu’il reste bien cinq balles dans le chargeur et tente de deviner à qui elles sont destinées. Puisqu’elles ne sont pas là par hasard, dans quels corps doivent-elles se plonger, quels cœurs vont-elles transpercer ou quelles têtes traverserontelles ? Y a-t-il un ou plusieurs destinataires ? Les questions fusent sans qu’un fragment de réponse n’éclaire Antoine. Il cherche les ennemis qu’il rêverait de voir agonir, ceux qui mériteraient de mourir plus que d’autres, mais il n’en trouve pas. Alors il envisage ceux qui le bloqueraient dans son ascension vers sa maîtrise 122


L'arme au poing

totale, mais il y en a trop. C’est alors qu’il se souvient s’être réveillé sous la forme d’un dieu ce matin. Donc, chacun de ses gestes a un sens, chacune de ses décisions se justifie et, évidemment, aucune de ses rencontres ne sera fortuite. Soudain, la clarté de sa pensée devient aussi lumineuse que le jour : pour savoir à qui ces balles sont destinées, il lui suffit de descendre dans la rue. Les premières personnes qu’il croisera seront celles qu’il devra tuer. C'est une évidence. Alors, sans prendre le temps de se revêtir, il s’empare du pistolet fraîchement reposé sur le lit et sort de son appartement, l’arme au poing. Tel un dieu qui descendrait de son nuage, il dévale les marches qui le ramènent au rez-de-chaussée. Il arrive dans le grand hall de son immeuble : personne ! Il s’assied deux minutes sur la dernière marche, comme pour attendre le moment opportun, puis il fixe la porte d’entrée qui lui fait face. Un sentiment de doute l’envahit aussi rapidement que sa candeur l’évince. À ce moment, le bruit d’une clé dans une serrure se fait entendre. Il se relève, le regard fixe, et pointe son arme à hauteur de la tête de l’homme qui s’apprête à pénétrer dans l’antre du nouveau dieu. Le mécanisme du pêne cède, la poignée s’abaisse et la porte s’ouvre doucement. Apparaît enfin la première cible… Ce n’est pas du tout à cela qu’Antoine s’attendait. Il se demande en quoi la fillette, plantée là et terrorisée face à un homme qui la tient en joue, représente une menace pour lui. Mais on ne commet pas d’erreur quand on est un dieu, alors le coup de feu part. 123


L'arme au poing

Antoine contemple sa prouesse : la balle s’est logée pile entre les deux yeux de la jeune fille. Dans sa chute, la fillette a refermé la porte, elle la bloque de son corps mort… mais la porte du concierge s’ouvre. Conscient qu’aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas encore, il vient de commettre un crime odieux, Antoine préfère remonter chez lui en attendant un second moment plus opportun. Il enjambe les marches quatre à quatre et retrouve enfin l’univers qui l’a vu se transformer de simple mortel en un surhomme. Puis il se rassoit sur son lit en imaginant quand et comment il rencontrera le destinataire de la troisième balle de son chargeur. De longues minutes s’écoulent avant qu’un bruit le sorte de sa réflexion. Quelqu’un frappe à sa porte. Néanmoins, il ne veut pas répondre puisque ceux qui croiseront son chemin devront mourir... Les coups se font de plus en plus forts, il entend qu’on l’appelle. Il se relève enfin en se disant que ce n’est pas un hasard si les victimes se présentent d’elles-mêmes à sa porte. Il regarde donc par le judas ceux qu’il éliminera bientôt… mais il ne voit rien. Alors, l’arme au poing, Antoine décide d’ouvrir doucement, et il aperçoit soudain deux agents de police face à lui. Il tend aussitôt son bras en direction du premier et lui tire à bout portant une balle en plein cou. Le second agent sort son pistolet de son étui mais, pris de court, il préfère se jeter au sol pour esquiver le tir de son opposant. Effectivement, la balle le frôle et se perd dans la porte d’un appartement voisin. 124


L'arme au poing

Antoine tire à nouveau… et une fois de plus, il rate sa cible. Ou plutôt, au lieu de lui traverser la tête, la balle transperce la jambe de l’agent qui hurle de douleur en pointant à son tour son arme en direction d’Antoine. Dans un réflexe de survie, ce dernier a juste le temps de bondir dans sa chambre. Il verrouille sa porte et retourne sur son lit. Toujours aussi confiant, il essaie d’imaginer comment vont s’arranger les choses. Mais pour la première fois depuis son rêve, un doute le terrasse. Un doute que plus rien ne parvient à dissiper. Oui… L’espace d’une seconde, la réalité reprend le dessus, le dieu redevient homme. Une froidure glaciale lui traverse les épaules et son corps en entier se met à suer à grosses gouttes. Quelques secondes passent encore… cette fois, il se souvient ! Il se rappelle de tout, des misères de son enfance, des malheurs de son adolescence, de ses difficultés d’adulte. La précarité dans laquelle il a toujours évolué lui remonte au cerveau et le torture autant que le mal qu’il vient de faire. Il se souvient également qu’hier, dans une poubelle, il a trouvé un 9mm chargé de six balles. Il comprend qu’hier encore, il n’était ni un dieu ni un homme, mais une bête maltraitée assoiffée de vengeance aveugle. Il revoit son rêve et réalise que le reflet qu’il a tué n’était que sa raison. Alors, il regarde son arme et ouvre le chargeur. Il n’y reste qu’une seule balle. Soudain, sa porte cède sous le poids d’un bélier déployé par la police. Cette fois, il ne s’est pas trompé de cible en tirant sa dernière balle… 125


126


Fantasque

Tiens, mais où suis-je ? C’est fou ce que la lumière m’éblouit ! Je parviens à peine à entrouvrir mes paupières. Oh ! C’est amusant, on dirait que je flotte. Mes bras et mes jambes bougent au ralenti. Mes pieds ne touchent pas terre et pourtant, j’arrive à me stabiliser, comme si je nageais. La blancheur illumine tant, que je distingue à peine le petit ange qui passe juste devant moi. Le diablotin qui le poursuit avec sa fourche, lui, par contre, je le vois bien ! Il a failli m’écorcher avec son trident qui crache du feu. Une chance que je sois vacciné contre les brûlures. Mais la licorne, je ne pense pas qu’elle résistera encore longtemps à l’envie d’encorner le vieux bouc qui s’agite devant elle. Il la colle depuis trois lunes. Quelle sangsue, ce bouc ! Heureusement, le fidèle destrier a des ailes pour la sauver des griffes de cette vipère en l’emmenant sur son dos. Tiens, mon nuage s’arrête… Mince, il fond ! Il faut dire que je passe au-dessus d’une zone de dépression. Je commence à glisser… c’est gênant devant toutes ces mouettes. Ouf ! je sens une trompe qui me rattrape. On a beau dire, l’homme ne serait rien sans les pachydermes. Peu importe leur couleur, d’ailleurs. Le mien a la peau verte avec des reflets violets. Je lui souris, il me répond, je sens quelque chose passer entre nous, je vis 127


Fantasque

un moment émouvant. S’il n’y avait pas cette lionne pour me rappeler qu’il est interdit d’embrasser les animaux quand ils ont une patte au sol, j’inviterais bien mon éléphant au cirque. Cela lui plairait plus que le théâtre. Tant pis, pas le temps de traîner, je profite d’un courant d’air pour repartir. Tiens, mais je ne sais pas où je vais. Je ne me souviens plus d’où je viens non plus. Je n’ai qu’à siffler très fort et un hibou me renseignera. Ffffsssiii ! Voilà une fée, j’aime autant ! Je fais de moins en moins confiance aux oiseaux nocturnes. L’embêtant avec les fées, c’est qu’elles rient tout le temps ! Ridicule. Elle va finir par m’énerver si elle continue. Mais pourquoi elle tourne autour de moi ? Ses amies la rejoignent, elles sont légion ! Elles m’encerclent, elles s’amusent tellement qu’elles ne m’entendent pas. Je n’ai plus d’autre alternative que de miauler. Elles s’étonnent puis elles s’enfuient dans tous les sens, dans un feu d’artifice multicolore. Enfin débarrassé des fées, je me retrouve le nez face au museau d’un chat. Un chat ! Il a dû m’entendre miauler. Tout de même, il me paraît étrange, d’ailleurs il ressemble un peu trop à un chat. Il fait sa toilette, maintenant, quel réalisme ! Mis à part ces écailles rouges, il a un beau pelage. Un peu râpeux malgré tout... On dirait qu’il essaye de me parler. Il bouge les lèvres mais il n’en sort aucun son. Un ours nous rejoint. Il est tout petit et il a un cœur peint en rose sur son ventre. Lui aussi, semble vouloir entrer en communication avec moi. Qu’ils ont l’air drôle tous les deux, gesticulant en silence sur leur 128


Fantasque

minuscule nuage. Et moi, comme je suis à l’aise, les nageoires détendues et la queue en apesanteur. Ma queue ? Ah ! oui, une fée m’a transformé en dauphin. Mon corps de dauphin me conviendrait parfaitement si les libellules arrêtaient de m’éblouir comme ça ! Tiens, encore un flash. Mais qu’est-ce qui se passe, pourquoi tout le monde rit ? L’appareil photo. La grand-mère. Le repas de famille... Oh ! non. Les champignons ! Je me doutais qu’il ne fallait pas les ramasser dans un champ, j’aurais dû les acheter en magasin. Trop tard, ils sont déjà tous hilares. Eh ! bien, autant en profiter tant qu’il est encore temps. Eh ! Eh… ! Tiens, une baleine siamoise…

129


130


Mon histoire avec Toi …

Je n’aurai pas de plus grande joie que de te plaire. D’imaginer en toi de la satisfaction me comblerait de plaisir. Alors, je t’imagine en train de me lire, tes yeux effleurant à peine les pages que j’aurai noircies. Tu seras ébahi, les yeux écarquillés et le cœur affolé, face à l’enchevêtrement des mots et des idées. Tu ne pourras plus avoir d’autre envie que celle de poursuivre l’intrigue que j’aurai judicieusement ficelée. Tes mains en deviendront moites. Tu t’agaceras de chaque perturbation qui osera t’égarer un instant de ce formidable moment passé entre nous. Peut-être auras-tu aussi une larme qui suintera entre deux émotions fortes. Alors, j’essayerai de t’apporter la bonne humeur qui te manquera, pour que tu saches combien je tiens à toi. On passera une aprèsmidi ensemble, tu me berceras, tu me caresseras, tu parcourras chaque partie de mon corps et, en réponse, je t’offrirai des sensations nouvelles. Tu découvriras d’autres horizons auxquels j’ajouterai de la passion, de la fougue avec un enthousiasme inégalable. Puis viendra déjà notre première querelle. Un mot, une phrase, une plaisanterie mal comprise ou une idée scabreuse te procurera une profonde aversion envers moi. Tu douteras dès lors et tu me compareras à un écrivailleur. Mais je saurai trouver les mots pour te ré131


Mon histoire avec Toi…

conforter, et alors, tu penseras qu’il nous reste encore à vivre tant d’histoires et d’aventures, pour en finir aussi tragiquement. Puis, doucement, tu te plongeras à nouveau de tout ton cœur dans l’univers que j’aurai à t’offrir. Tu t’émerveilleras de ma prose, tu ne feras plus qu’un avec l’histoire. Tu deviendras le héros et tu vivras ses péripéties à sa place. Tu ne pourras lutter contre l’énergie qui t’aspirera dans le méandre de mes vocables. Tu te sentiras revivre à chaque nouvelle page. Et voilà, tu tomberas amoureux. D’abord, d’un mot, puis d’un paragraphe et enfin, du récit en entier. Tu verras s’approcher la fin, tu t’en inquiéteras, tu voudras que cet instant dure pour l’éternité. Et inéluctablement, tu arriveras à l’ultime page, puis à l’ultime phrase. Ton cœur s’affolera, tu sentiras ton sang se glacer en toi, une petite perle de sueur naîtra sur ton front. Et lorsque tu achèveras le dernier mot, tu en resteras à la fois abasourdi et déconcerté, éberlué et estomaqué, sidéré et interloqué. Il t’en manquera les mots. Le souffle coupé, tu fixeras la couverture, encore hébété. Tu imagineras tout ce que je ne t’aurai pas déjà transmis. Puis, tu réfléchiras à la morale de mon histoire, tu en tireras un enseignement en me remerciant gentiment. Tu en ressortiras grandi. Tu sentiras monter en toi une force incomparable qui t’effraiera d’abord et te satisfera par la suite. Alors, j’aurai réussi. Je serai parvenu à mon but. J’aurai allié la douceur au conflit, la peur à l’envie, l’amour à la haine et le fond à la forme. Je t’aurai enrichi en te divertissant. J’aurai fait naître en toi quelque chose de beau. J’aurai ajouté une brindille à l’incandescence de 132


Mon histoire avec Toi…

ton âme. En échange, tu m’auras offert une satisfaction énorme par ta reconnaissance. Si tu le veux, on commence notre aventure ensemble, dès maintenant. Seulement, je dois te mettre en garde, je pourrais aussi te décevoir, voire te trahir. Car, quoi qu’il advienne, je ne suis et ne resterai qu’un homme, empli moi aussi de défauts, de prétention et de désespoir qui peuvent, à tout moment, ressurgir.

133


134


… quand tu nous tiens.

Enfin, je te rencontre ! Il nous en aura fallu du temps ! Je ne sais pour toi, mais en ce qui me concerne, je commençais à désespérer. J’en étais presque venu à penser que tu n’existais pas. Quel pessimisme, quand j’y songe ! D’ailleurs, me croiras-tu si je te dis que j’ai traversé des continents entiers à ta recherche ? Mais de déceptions en désenchantements, je m’enterrais dans une solitude accablante. J’ai même douté de toi un temps. Pourtant, je te sentais en moi, comme si mon cœur ne battait qu’à moitié en t’attendant. Je savais que tu arriverais tôt ou tard, mais je m’essoufflais à force de me décourager. Les autres se moquaient de moi hypocritement puisqu’ils te connaissaient déjà depuis longtemps. Je demeurais affligé face à eux qui s’amusaient tant avec toi, je les écoutais disserter à longueur de journée sur la relation que vous partagiez. De mon côté, je me perdais dans les profondeurs de ton adversaire. Mais te voilà ! Ma quête se solde par une double joie. Certes, je te tiens comme je l’espérais, mais je réalise qu’il me reste à tout découvrir de toi. Tu ne te suffis pas à toi-même, tu apportes plus qu’une simple satisfaction. Bien sûr, je te possède, mais le plus beau, c’est que tu me détiens tout autant. Notre relation, que j’imaginais unilatérale, s’avère en réalité un échange permanent et interactif. Ta simple présence illumine 135


…quand tu nous tiens

mon univers, alors que sans moi, tu n’existerais même pas. En te faisant apparaître, je suis parvenu à transformer tout mon quotidien. Tu ouvres les portes dont j’avais égaré les clés, tu souffles les voiles qui obscurcissaient mes pensées, tu traduis l’étrange langage de ma conscience. Tout cela, dans mon seul intérêt. Alors que j’ai dépensé tant d’énergie à te poursuivre, tu me rends par mille, les efforts maladroits qui t’étaient destinés. Quelle joie de te sentir auprès de moi, peut-être même d’ailleurs en moi. Plus besoin de me forcer à sourire, ni à me mettre en colère, puisque tu es là. Je ne me sens plus triste le soir en m’endormant, ni en me réveillant le matin, car je pense à toi. Tu envahis le moindre de mes gestes, tu contrôles la plus infime de mes pensées. Tu goûtes à ce que je mange, tu sens ce que je respire, tu écoutes ce que j’entends, tu profites de ce que je fuis. Et tout cela, en n’altérant aucunement mes libertés. Je n’aurais pas cru cela possible auparavant. D’ailleurs, je ne réalise pas encore tout à fait. En réalité, il persiste une pensée qui noircit la pureté de notre relation. Une sorte de doute, ou plutôt une angoisse... Une question qui me tarabuste : et si tu n’existais plus ? Comment pourrais-je me résigner à me passer de toi ? Je n’aurais pas le courage de me confronter une fois de plus à ton ennemi existentiel, ni même la force de te poursuivre inlassablement, comme je le faisais avant de te découvrir. C’est pourquoi je ferai tout pour ne jamais ternir ma vision des choses, je ne gâcherai plus mon temps en états d’âme. J’engagerai tout ce que je pourrai pour te conserver. Toi, le bonheur… 136


Liste des nouvelles

Maux d’amour : Fais tes valises 1 Je t’aime moi non plus Fais tes valises 2 L’artiste ! Jungle urbaine Coup de foudre entre amis Le beau et la bête

page 9 page 15 page 19 page 23 page 29 page 35 page 43

Coups de folie : Un accroc épouvantable Première dernière fois Moi plus qu’eux Mal de chance Ce soir, je serai mort Erreurs Avec le temps La villa du bonheur L’arme au poing Fantasque Mon histoire avec toi Quand tu nous tiens…

page 51 page 59 page 65 page 71 page 83 page 87 page 103 page 109 page 119 page 127 page 131 page 135

137


ImprimÊ en Belgique en mai 2007 pour les Éditions Azimuts.

Maux d amour et coups de folie, de Vincent ESNAULT  

Recueil de nouvelles...