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Copyright  Éditions Azimuts a.s.b.l., 2007 Couverture  Delphine Mélon Droits de traduction, de reproduction ou d'adaptation réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est interdite. Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit, photographie, scanner, microfilm, bande magnétique, disque ou autre, constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 sur la protection des droits d'auteur. Adresse de contact : editionsazimuts@hotmail.com Dépôt légal : D/2007/9858/3


Ludovic MÉLON

JACK & OLIVER

Éditions Azimuts Cité Nicolas Deprez, 61 B - 4040 - HERSTAL http://azimuts.kazeo.com


Chapitre 1 – Le testament

L’hiver 1788 fut particulièrement rude à travers toute la France. Le mois de novembre annonça d’emblée la couleur en balayant les derniers rayons de soleil, et décembre installa un climat peu commun, même pour la saison. Le petit village de Lavallée, non loin de Versailles, confirma la règle. Cette nuit-là, comme chaque soir, un climat polaire frigorifiait l’impasse des Menuisiers. La ruelle accueillait de nombreuses maisons bourgeoises aux murs blancs et aux élégants colombages en chêne massif. Le pavage irrégulier se parait d’une fine pellicule de neige que nul ne s’était encore risqué à affronter. Souvent clos devant leurs fenêtres, les lourds volets à battants occultaient les demeures depuis bien longtemps, si longtemps qu’aucun habitant n’aurait pu se souvenir de leur visage originel. Le lieu aurait même paru abandonné s’il n’y avait eu cette fumée cendrée qui s’échappait d’une cheminée. Cette maison s’éclairait d’une chaleureuse lumière orange qui débordait en brume des fenêtres givrées. La source de cette puissante clarté provenait d’un âtre, comblé à satiété de bûches refendues deux hivers auparavant. Assis auprès des flammes, un homme vêtu d’une chemise en lin blanc et d’une longue redingote en velours pourpre, s’appliquait à moudre de petits tas de graines séchées. Grand, mince et naturellement élégant, cet homme œuvrait avec minutie à son étrange préparation. Son visage lisse embusqué entre deux rideaux de cheveux bruns peinait à dissimuler son irritation. Devant lui, la lourde table encombrée d'instruments et d’aromates les plus inattendus, avait failli se renverser lorsqu’un second homme l’avait télescopée. Le maladroit, qui 5


s’était prudemment éloigné, savourait à présent une gorgée de vin venue en ligne directe de la coupe de cristal qu’il tenait à la main. Installé sur une formidable collection de caisses de vins de toutes origines, le connaisseur évaluait la qualité de son cru. Lui aussi avait de longs cheveux bruns, mais contrairement à son compagnon, son apparence n’inspirait pas la confiance. Sa chevelure négligée et ses poils de barbe hirsutes y étaient pour beaucoup. Quelques mèches de sa crinière retombaient devant une oreille à moitié sectionnée et devant ses grands yeux rêveurs au fond desquels se reflétait la coupe de cristal. Le liquide vermillon remuait et virevoltait sereinement à la lumière d’une chandelle posée sur l’une des caisses. Tout cela serait très ordinaire si cet homme n’était habillé d’une veste en jeans, d’un pantalon du même tissu, et si l’étiquette de la bouteille de vin ne portait pas la mention « Saint-Emilion – 1959 ». Cette scène kafkaïenne serait risible si ce n’était moi qui lui avais donné le jour. Son verre se vida lentement et, la dernière goutte ingurgitée, son propriétaire conclut : — Légèrement boisé et fruité, mais quelle harmonie ! Comment peux-tu regretter une telle œuvre ? L’autre homme leva la tête de son mortier, lâcha son pilon et soupira. — Dois-je te rappeler que c’est à cause de ces caisses que nous en sommes là ? Plus loin dans la pièce, au pied d’une lourde armoire Renaissance, deux lettres jaunies, écrites d’une encre noire ternie, jonchaient le plancher. La première, rédigée par mon secrétaire, condamnait ces deux individus à être exilés au vingtième siècle. Après autant de récidives, ils auraient mérité la prison, mais leur caractère et leur optimisme me fascinaient. Le second pli les condamnait pour un vol de tableaux ainsi que de nombreuses caisses d’un vin d’une valeur considérable. La peine 6


infligée était un second exil, moins confortable cette fois, en novembre 1788, et pour une durée de dix ans. À ma demande insistante, la lettre prévenait également que la peine serait oubliée si un désir évident d’aider la société se manifestait. Cette envie ne s’était toujours pas fait ressentir au terme d’un mois d’exil. Cependant, tout espoir n’était pas perdu. À l’autre bout de la pièce, une imposante horloge mécanique en cuivre et en bois de poirier tinta douze fois. Jack posa sa coupe vide à côté de lui, puis regarda distraitement les aiguilles du cadran pointées vers le haut. Il lança un regard charmé vers l’escalier qui menait à sa chambre mais Oliver, son compagnon d’aventures, le rappela à la raison. — Bien, fit-il, il est minuit, vas-y déjà. Je te rejoindrai dans dix minutes, le temps d’en finir avec cette préparation. Jack se leva lourdement et se dirigea vers l’armoire sculptée. Il en retira un vaste sac en toile dans lequel il glissa une fiole bleutée en forme de poire, une corde épaisse et quelques outils pourvus de lames, de ventouses et de pinces. Ensuite, il dissimula son visage somnolent à l’intérieur d’une cagoule qu’il venait d’ôter de sa veste, puis il épaula son sac et posa la main sur la porte d’entrée. Les planchettes de la porte, si fines et si crevassées fussent-elles, refoulaient vaillamment le froid jusqu’à ce que l’homme tourne la poignée. Un tourbillon de neige s’engouffra alors dans la pièce et l’homme disparut dans la nuit. — Quel froid de canard ! rugit-il. Dans quelle époque de barbare nous a-t-on envoyés ? La neige se faisait de plus en plus épaisse et le vent n’arrangeait vraiment rien. Une stalactite lui pendait déjà au bout du nez, et Jack se jura de ne pas s’éterniser dans la ruelle. Il quitta l’impasse des Menuisiers au pas de course et s’engagea sur la place des Pendus. Pour l’heure, aucune potence ne s’y dressait encore, mais l’ambiance y était pour le moins austère. Probablement était-ce dû à la température gla7


ciale, au ciel ténébreux et au fait que personne n’avait envie de s’éloigner de son feu. La place, vaste et ceinturée de maisonnettes luxueuses, servait de lieu de rassemblement aux habitants. Chaque dimanche, on y organisait un marché au bétail et le jour suivant, un marché de victuailles. Régulièrement aussi, des orateurs, des prêtres, des marchands d’armes ou de livres y venaient débiter leurs boniments, éventuellement enrôler quelques badauds ou leur vendre un objet parfaitement inutile. Autrefois, on l’appelait communément « Place du Marché » mais, suite à la pendaison d’une série de révolutionnaires, Louis XVI lui attribua le nom charmant qu’elle porte aujourd’hui. D’un mouvement de va-et-vient de son sac, notre ami débarrassa un vagabond de la neige qui le recouvrait et lui glissa dans la mitaine une petite poignée de pièces scintillantes. L’homme étendu par terre se réveilla en sursaut et leva deux grands yeux de basset sur le généreux passant. — Cinq livres ! s’écria l’homme. Quelle générosité ! — N’oublie pas ce que je t’ai demandé, Arthur. Si tu vois approcher un garde, tu détournes son attention et tu attires la mienne. — Promis. — Si Oliver passe, dis-lui qui je suis entré par le jardin. — Très bien. — Et s’il te donne de l’argent, refuse-le et dis-lui que je m’en suis déjà chargé. — Quel temps de chien ! lança le clochard, feignant de ne pas avoir entendu. Arthur Dignus, vagabond de longue date, consacrait la majeure partie de son temps à la mendicité. Le matin, il se réveillait adossé à un arbre chaque jour différent ; à midi, il dégotait parfois les restes d’un repas, et le soir, vêtu de ses habits usés jusqu’à la trame, il noyait son malheur dans une ou plusieurs bouteilles de tord-boyaux.

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Jack lui lança un regard soupçonneux, puis rangea sa bourse et s'invita sur le chemin du Bien-Aimé. Là non plus, la neige n’avait épargné personne. La poudreuse avait envahi le sol, avait progressé sur le haut des murs, les toits de tuiles, les charpentes et dans la couronne des arbres. Ce fut l’une de ces branches qui recueillit justement Jack quand, escaladant un haut mur, il en glissa à cause de la neige. L’arbre et le terrain qui l’hébergeait appartenaient à un riche fonctionnaire décédé quelques jours auparavant et inhumé le matin même. Jack et Oliver avaient fait du vol d’objets d’art leur passetemps et leur gagne-pain. Il ne fut guère évident de mettre la main sur ces canailles et bon nombre de riches collectionneurs dénoncèrent à la police le soudain changement de propriétaire du produit de leurs vitrines. Si je n’ai pas réagi cette fois-ci, c’est parce que je pense que le temps forgera leur honnêteté. Mes collègues me disent que je suis trop indulgent avec ces deux-là. — Parbleu ! s’exclama Jack, toujours en équilibre sur une branche humide du poirier. La grande résidence abritait l’un des seuls jardins du village. Un privilège dû à la copieuse richesse du fonctionnaire qui avait fait bâtir la maison quelques années plus tôt. Cette fortune amplement imméritée était le fruit d’une longue carrière consacrée à inventer toutes sortes de lois insolites, dont les bénéfices garnissaient surtout les poches de leur auteur. L’espace enneigé, plongé dans la pénombre, tenait entre quatre murs qui délimitaient une courette de dix mètres de longueur. Malgré l’impression qu’éprouvait le larron de nager dans un encrier, il distingua un autre visiteur, apparemment absorbé par le système d’ouverture de la fenêtre du salon. Cet hiver passé à brandir le tisonnier avait complètement engourdi Jack, et il dut se retenir à plusieurs reprises pour ne pas tomber 9


de son perchoir. Malheureusement, son sac ne fit pas preuve d’autant d’équilibre et les villageois des alentours entendirent soudain un immense fracas de verre brisé et d’outils métalliques entrechoqués. Surpris par le silence brutalement rompu, le second visiteur s’éclipsa sans demander son reste. Jack regarda avec dépit s’échapper une fumée rouge du pied de l’arbre. Il entendit grincer la branche voisine, tourna la tête et remarqua Oliver qui l’avait rejoint. — Par un tel froid, je ne croyais pas que tu passerais ton temps à jouer au chat, observa-t-il. — J’ai aperçu quelqu’un par là-bas lorsque je suis arrivé, affirma le prétendu félin. — La famille du fonctionnaire n’arrive que demain matin, rappela Oliver. Jack lança un regard furtif vers la croisée. Elle était bel et bien entrebâillée. — Ce n’était pas un héritier, répliqua-t-il. Ce type forçait la fenêtre. Surpris, Oliver sauta de l’arbre et traversa le jardin spongieux, précédant son compagnon jusqu’à la façade. — Qui s’amuserait à forcer une fenêtre ouverte ? — Je te dis qu’elle était close, regarde ces coups de tournevis ! rétorqua le connaisseur. L’encadrement blanc était effectivement éraflé à maints endroits et la serrure elle-même était abîmée. À l’intérieur, retentit un craquement sonore, suivi d’un long grincement. — Quelle prévenance, quelle politesse ! s’enthousiasma Oliver. Nous ouvrir le passage avant de déguerpir, ce n’est pas chez nous qu’on verrait cela. Sa phrase terminée, il retira de sa ceinture un pistolet à rouet qu’il tendit devant lui, puis il enjamba le châssis endommagé. — Tonnerre ! Quel froid ! s’écria Jack. Vivement mon lit !

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La pièce était dépourvue de toute source de lumière, hormis celle émise par la lune. Elle n’était déjà point fort grande, mais le secrétaire aux multiples tiroirs dorés, la haute crédence sur laquelle s’alignaient porcelaines de Sèvres et étains, ainsi que la vaste malle posée sur le sol, ne faisaient encore que la rétrécir. Encastré dans l’un des murs de ce salon, face à l’entrée de fortune, un âtre volumineux gavé de cendres froides et de bois disparate ouvrait la gueule pour réclamer sa pitance. — Et si nous allumions un feu ? proposa Jack en se frottant frénétiquement les bras. Avant qu’il ait pu approfondir son idée, une porte à leur droite s’ouvrit dans un nouveau grincement. Une silhouette humaine se tenait dans l’embrasure, la main refermée sur le manche d’un fin tournevis à la pointe torsadée. Lorsqu’elle les vit, la personne fit volte-face et disparut dans la pièce adjacente. La première réaction d’Oliver fut d’écraser la gâchette de son pistolet. Une détonation résonna dans la maison et une fumée acre à l’odeur de poudre noire inonda rapidement la pièce. De son côté, le projectile fendit l’air et se logea dans le coussin d’un fauteuil qui cracha dans la pièce une quantité incroyable de plumes. Les deux compagnons lancés aux trousses de l'intrus traversèrent la salle à manger, renversant sans subtilité les chaises qui leur barraient le passage. La pièce suivante était un vaste corridor où s’alignaient une série de fenêtres, de portes, et un escalier d’angle dans lequel s’engagea l’individu. — Arrêtez-vous ! ordonna Oliver. Les marches étaient usées, instables, et la main courante était écorchée. En voulant gravir ces marches quatre à quatre, le fuyard trébucha inopinément sur le nez de l’une d’elle. Il ne put récupérer son équilibre, chancela quelques instants puis dévala jusqu’à Jack, qui s’écarta de justesse pour éviter la collision. L’homme conclut sa chute contre un mur érigé beaucoup plus bas. 11


La noirceur était à son paroxysme. Elle masquait l’individu qui gisait maintenant dans l’angle de l’escalier, face contre terre. Tout ce qu’on pouvait en dire, c’est qu’il était plus petit que Jack, lui-même moins grand qu’Oliver. De longs cheveux nappaient une nuque aussi fine que le reste de son corps. — Ce n’est qu’un gamin, murmura Oliver en l'emprisonnant dans le grand sac de toile. — Qu’est-ce qu’on en fait ? demanda Jack. — Rien, nous le relâcherons lorsque… Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Un cri aigu, puis une série de cliquetis énergiques leur parvinrent soudain du premier étage. — Ce gosse n’est pas venu seul, grogna Jack. Attends-moi ici, je vais les attraper. — Rejoins-moi dans le salon, j’allume vite un feu. Jack gravit une à une les marches de l’étage. Sur le palier, à la droite du voleur, une porte tremblait au rythme des coups qui lui étaient assénés. Un nouveau cri désespéré retentit, comme celui d’un mulot, mais alors, un mulot d’une taille singulière ! Méfiant, il ouvrit la porte d’un coup de pied et les cliquetis cessèrent aussitôt. Sur le seuil se tenaient deux grosses perruques montées sur pattes, ou du moins quelque chose de similaire. Les deux animaux examinaient leur portier, hébétés, la mâchoire béante. Devant son absence de réaction, ils s’avancèrent tout naturellement. Les deux rongeurs s’étiraient sur un bon mètre de longueur. Leur queue, ovale et plate, martelait machinalement le sol, leur fourrure brune astiquait involontairement le plancher poussiéreux et leur énorme truffe prenait la direction de l’escalier. — Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna Jack. Ça mange une vache entière, une bête pareille !

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Le couple de rongeur traversa paisiblement la salle à manger, puis le salon, et vint s’enrouler sur une carpette devant l’âtre, sous le regard médusé d’Oliver. — Des castors ! lança-t-il. — Ils étaient enfermés dans la chambre du proprio. Le feu commençait à ronronner, éclairant enfin la pièce d’une douce lueur orangée. Jack réalisa que le sac en toile abandonné dans un coin de la pièce commençait à remuer avec vigueur. Il l’aurait volontiers ouvert, mais le temps lui manquait pour s’occuper des nombreuses richesses que devait abriter la bâtisse. Oliver sortit de sa poche un petit cristal bleuté, taillé en marquise. De son autre main, il saisit un tison dans le foyer et passa la flamme sur la pierre. Ce qui survint ensuite aurait semblé prodigieux pour un hôte de ce siècle, mais le phénomène ne surprit ni Oliver, ni Jack. Le cristal commença à s’évaporer d’un subtil voile bleu, sans émettre de chaleur. Ensuite, comme s’il s’agissait d’une ampoule électrique, une forte lumière blanche jaillit de la pierre que Jack enferma dans la paume de sa main. — Merci, dit-il. Je vais commencer à fouiller la pièce d’à côté, il m’a semblé y voir des choses fort intéressantes. Oliver regarda disparaître son acolyte, puis il se tourna vers le secrétaire pour en ouvrir chacun des petits tiroirs dorés. Le premier contenait une panoplie de plumes d’oie et d’encriers vides, une bouteille d’encre noire et quelques feuilles blanches. Le second était encombré de divers objets sans valeur, notamment un petit réceptacle en fer portant l’estampille d’une célèbre marque de bonbons artisanaux et d’une bouteille d’eau-de-vie copieusement entamée. Les compartiments suivants regorgeaient de carnets de notes aux couvertures de maroquin brun ou rouge. L’étiquette jaunie de l’un de ces livres indiquait « La richesse, un art », mais le secrétaire, tout comme le reste des meubles, était pauvrement em13


ployé. En ouvrant la malle, à côté du vaisselier, Oliver ne découvrit que de misérables vêtements, trop larges pour lui. De son côté, Jack, éclairé par le cristal qui continuait de fondre, examinait patiemment l’un des tableaux suspendus dans la salle à manger. La toile immortalisait une scène admirable mais dépourvue de mouvement. Il s’agissait d’une jeune dame vêtue de la façon la plus élémentaire, assise sur une souche, au beau milieu d’une forêt. Son visage trop rose qui l’apparentait à un gros poupon, ce mouton dont la tête reposait sur les genoux de la bergère, ces feuilles naissantes sur des arbres trop épais et trop beaux, tout dans ce tableau dénotait que l’artiste était un rêveur poétique, un peintre qui peignait par amour de l’art. — Est-ce un vrai ? se demanda-t-il. Il a souvent été imité, celui-là… Tant pis. Jack souleva la toile et la déposa sur le bord de la table. — Un Watteau, même si ce n’est qu’une belle imitation, ce serait dommage de s’en séparer. Brusquement, un fracas de porcelaine lui parvint du salon. Jack se précipita et aperçut Oliver, couché au pied du vaisselier et couvert de débris d’assiettes. Devant lui se tenait le gamin, libéré du sac qui l’asphyxiait quelques minutes plus tôt. Mais ce corps mince habillé de velours et de laine noire n’était pas celui d’un enfant, plutôt celui d’une femme. Lorsque celle-ci se tourna vers le nouveau venu, un rictus de panique se dessina au coin de ses lèvres. Ses longs cheveux châtain tombaient sur de frêles épaules, et son visage avait les traits fins et réguliers. — Mademoiselle ? fit Jack. Ses yeux d’un bleu glacé menaçaient, mais qui aurait craint une aussi belle créature ? Oliver croyait avoir le crâne brisé et avait du mal à rouvrir les yeux, sinon il aurait certainement aimé, lui aussi, serrer cette jeune femme dans ses bras. — N’approchez pas ! prévint-elle de sa voix fine et claire.

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— N’ayez pas peur, répliqua Jack, je ne vous veux que du bien ! Elle tenta de s’échapper pour ouvrir la fenêtre mais Oliver, toujours allongé, la retint par le bas du pantalon. Ce geste lui fit perdre une nouvelle fois l’équilibre et la belle se retrouva étendue de tout son long. Lorsqu’elle vit s’approcher d’elle l’un des deux énormes rongeurs, elle se recroquevilla près du secrétaire et, prise au dépourvu, garda le silence. — Ils étaient enfermés dans la maison, expliqua Jack. Ils se sont réveillés lorsque Oliver vous a tiré dessus. Elle lança un regard amusé au castor qui tentait à présent d’introduire son museau démesuré dans le col de son pull… Et tout le monde sursauta quand la tête de l’animal réapparut, un sachet de bonbons aux fraises entre les dents. — Qu’est-ce que… ? balbutia Oliver. — Elle aussi, elle vient de l’avenir ! lança Jack à son ami. Essayant en vain de récupérer ses friandises, elle écarquilla les yeux devant la réaction de l’inconnu. — Qui êtes-vous ? demanda Oliver en se massant le crâne. La jeune femme grimaça à nouveau, puis s’expliqua : — Comme l’a remarqué votre ami, je viens du futur. Je m’appelle Thémis. Je suppose que vous aussi, vous… — C’est exact, répondit le larron en aidant son ami à se relever. Je me nomme Jack et lui, c’est Oliver. Nous sommes tous deux exilés et nous profitons un peu de notre passage… Autant que vous, visiblement. — Une maison vide, sourit-elle, c’est toujours tentant. Surtout si le proprio est réputé pour sa bourse bien remplie. — Ça fait longtemps que tu es ici ? demanda Oliver. — Bientôt quatre mois. Mais j’en ai encore pour huit ans : le sénat n’a pas apprécié que j’interrompe ses verbiages pour parler du droit des pauvres.

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— Et pour te punir, s’amusa Jack, le tribunal t’a envoyé dans l’une des époques les plus pauvres de la France. Peut-être pour te montrer qu’il y a toujours pire ailleurs… ? — Ou pour me conforter dans mon idée. Tout comme moi, Jack surprit le regard satisfait d’Oliver qui répétait sans cesse qu’il ne fallait jamais fermer l’œil devant les misérables. — Eh ! bien, dit-il en se tenant les côtes, maintenant que nous sommes dans le même bateau, ramons ensemble ! — L’idée me semble bonne, affirma la jeune femme. — Sommes-nous nombreux, ici, en exil ? s’enquit Jack. — Mon père est là également. Il n’est pas bien et je le garde à la maison. Le pauvre, il ne s’habitue pas à toutes ces maladies ! Jack, visiblement déçu de cette nouvelle information, retomba rapidement sur ses pattes. — Vous étiez là avant nous, il est donc légitime que vous participiez à la récolte. Ensuite, si vous le désirez, je me ferai une joie de vous raccompagner. — Très bien, répliqua-t-elle, j’accepte. Mais dites-moi… quelle est cette étrange odeur ? Oliver proposa d’abord Jack comme source de cette senteur, puis tourna la tête vers l’âtre. Les flammes valsaient, mais la fumée ne s’échappait pas dans le conduit de la cheminée. Un panache argenté dérivait même sournoisement vers les protagonistes, les castors s’étant retirés dans la pièce voisine. — Cette fichue cheminée est bouchée ! s’écria Oliver en tenant fermement un tisonner découvert au coin de l’âtre. — Quelle idée aussi de faire du feu dans une maison qu’on ne connaît que depuis dix minutes ! — Ah ! on voit bien que vous avez la chance de porter un pull, vous, madame ! — Mademoiselle, corrigea-t-elle.

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Oliver passa un bras au-dessus des flammes et ébranla l’intérieur du boyau avec le tisonnier. Une résistance se fit rapidement sentir. — C’est bel et bien encrassé. — De ce que j’en ai vu, dit Thémis, il n’y a de toute façon rien de valeur dans cette maison. L’admirable réputation que le proprio s’était faite s’effondre. Mais soudain, un bruit métallique résonna à travers les flammes et une boîte à cigares s’écrasa parmi les braises rougeoyantes. La ficelle qui l’empêchait de s’ouvrir ne tarda pas à se consumer. Heureusement, les réflexes d’Oliver sauvèrent de justesse son contenu. Que faisait cette cassette noircie de suie, peinte à la main, dans un conduit de cheminée ? La question troublait d’autant plus que la boîte ne contenait pas plus de cigare que mon bureau, des lingots d’or. De par son poids, avant qu’Oliver ouvre l’objet, il savait également qu’il ne contenait pas d’argent non plus. Évidemment, puisque les billets de banque n’étaient apparus que plusieurs années plus tard. Il en retira toutefois quelques lettres manuscrites, signées du défunt fonctionnaire. Oliver lut la première à haute voix. Parfois, il s’arrêtait pour relire une phrase ou pour ne détailler que l’essentiel. Les deux autres écoutaient, songeurs. Jack, plus troublé encore, se caressait machinalement le menton. « Cher Aurélien, je t’écris cette lettre avec l’intention de te la faire parvenir lorsque le moment sera venu pour moi de rejoindre le Seigneur… » — Que fait-elle dans la cheminée, alors ? le coupa Jack. — Cet Aurélien, dit la femme, était un collègue. Il est mort, lui aussi. La semaine dernière. Poignardé dans son lit. Marius, le fonctionnaire, n’aura pas eu le temps de lui envoyer le message. — Étrange, commenta Jack qui malaxait avec passion le bas de son visage. 17


« Mon testament, poursuivit l’élégant pillard, tu le connais déjà, tu sais qu’il t’attend là où nous nous réunissions avec Corentin. Vous deux, êtes les seuls que je considère comme ma vraie famille. Par pitié ! Que mes économies et mes biens ne reviennent pas à mes fils. Ces gens-là, je ne les connais pas, ils m’ont abandonné et ne reviendront que pour l’or. » — Magnifique ! fit Jack. Ce Marius ne verra donc aucun inconvénient à ce que nous nous emparions de ses affaires. Précise-t-il l’endroit où il a caché ce que nous recherchons ? Oliver lut à nouveau la lettre et n’y trouva rien, il se contenta de répéter : — Tu sais qu’il t’attend là où nous nous réunissions avec Corentin. Les autres papiers, sans grande importance, ceux-là, représentaient la reine Marie-Antoinette, nue et entourée d’une horde d’amants. Une caricature fort bien crayonnée, mais simple parodie de la réalité, quand on sait que la reine n’a probablement jamais eu d’autres relations intimes qu’avec son époux. Le roi, non plus épargné par la plaisanterie, était tour à tour déguisé en cochon ou dissimulé derrière les seins nus de l’Autrichienne. Marie-Antoinette payait cher une réputation fondée sur ses dépenses excessives, ses prises de décisions dont le peuple se serait volontiers passé et ses rapports sexuels qu’elle tenait à garder privés. La voir se pavaner ainsi en tenue chaque fois différente irritait le peuple, et davantage encore à l’approche de l’hiver, car personne n’avait de culottes assez chaudes pour s’en protéger. Jack relut entièrement la feuille et Thémis s’appuya sur son épaule pour profiter, elle aussi, des indices possibles. — Corentin, murmura-t-il, ce n’est pas un prénom qui court les rues. Nous pourrions le retrouver et lui demander où ils se donnaient rendez-vous, ces trois-là ?

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— Si ma mémoire est bonne, il y avait un Corentin, ce matin, à l’enterrement. Il a fait un bref discours avant de fondre en larmes. — Serait-ce donc notre homme ? demanda Oliver. — Il me semble que ce vieil homme est le propriétaire d’un bar, sur la place des Pendus, dans lequel Marius se rendait régulièrement. Sans le savoir, Thémis venait de franchir un pas important dans l’estime des deux larrons. De la charmante inconnue en qui l’on ne pouvait avoir confiance, elle devenait celle qui leur permettait de trouver un trésor. Garder la piste pour elle seule était une solution envisageable autant que rentable, mais l’apprentie voleuse avait préféré en faire profiter ses nouveaux compagnons. — Parfait, conclu Jack, rendons visite à ce barman. — Penses-tu qu’il se confiera au premier venu ? demanda la belle. Jack plaça la boîte à cigares dans les mains de la jeune femme. — Ne t’inquiète pas pour cela, je suis un expert en communication. Alors qu’il glissait les documents dans l’une des grandes poches de sa redingote, Oliver fit signe à ses deux complices de ne plus faire le moindre bruit. Comme le chimiste, ceux-ci prêtèrent l’oreille pour mieux entendre ce qui semblait inquiéter à ce point le voleur. Dans le profond silence de la nuit, un sifflement d’abord léger, puis plus sonore, s’éleva de derrière le vieux mur du jardin.

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Chapitre 2 – La planque

Le sifflement prit fin quelques secondes plus tard, mais ces secondes leur semblèrent durer des heures. — C’est Arthur, dit Jack. — Qui est Arthur ? demanda la jeune femme. Sans prendre la peine de lui répondre, Jack passa devant elle et se précipita dans la salle à manger pour récupérer le sac en toile, bien plus lourd qu’à leur arrivée. Il revint dans le salon et désigna la fenêtre entrouverte. — Il faut partir, dit-il simplement à la belle. Oubliant la vertigineuse différence de température qui séparait le salon du jardin, les deux hommes escortèrent Thémis jusqu’au mur enneigé. Ils le franchirent sans tarder pendant que des bruits de pas de plus en plus audibles se faisaient entendre dans la maison du fonctionnaire. — Je t’aurais bien aidé à l’enjamber, lança Jack à Thémis, mais je craignais de choper la même migraine que mon ami. L’ami en question, dont le crâne résonnait toujours, intervint dans la conversation : — Fais plutôt attention à ton sac, le fond s’est déchiré. Ayant rejoint la ruelle, Jack observa les abysses de son sac abîmé, soupira bruyamment et y enfouit son bras. Il en retira une fragile fiole d’un bleu céruléen, en forme de poire. Elle n’était plus qu’à moitié remplie et sa base était fendue dans tout son diamètre. — Par les cinq mentons de ma belle-mère ! s’exclama Oliver. Un sirop d’invisibilité ! Tu pourrais faire gaffe ! Sais-tu combien de temps il me faut pour en remplir une comme ça ? 21


— Elle se sera brisée quand le sac a glissé de l’arbre, tout à l’heure. Je perds la main, moi, avec un tel froid ! Voyant véritablement sa main devenir plus pâle, translucide au bout des doigts, il catapulta le flacon comme si tout à coup, il était devenu brûlant. Ce dernier acheva son vol sur un monceau de caisses rangées le long d’une façade. Lorsque tous trois ressortirent du chemin du Bien-Aimé, le vagabond avait disparu, ne laissant plus, comme seule marque de son passage, qu’une dizaine de pavés gris débarrassés de la neige. — Heureusement que je lui ai donné sa paye, se félicita Oliver, sans quoi, nous étions pris ! — Comment ? s’étonna Jack. Toi aussi ? Puis, il marmonna entre les dents : — Quel gredin, une telle malhonnêteté ! Nous ne pouvons donc plus avoir confiance en personne ? Jack traversait à présent la place du Pendu et prenait la direction d’un des deux bistrots du village. La Gueule de Bois était connu pour sa clientèle bruyante, ses chaises qui traversaient souvent les fenêtres, et le contenu des verres qui n’était pas toujours celui auquel on s’attendait. Jack s’y rendait souvent pour obtenir des confidences, des révélations involontaires sur les habitants du coin. Cependant, il y allait un peu moins depuis qu’il avait vu le labrador du propriétaire laver lui-même la chope qui allait se retrouver sur sa table, quelques minutes plus tard. Ce jour-là, pourtant, il avait appris que la famille du fonctionnaire n’arriverait que le lendemain de l’enterrement, le temps de s’emparer de l’héritage et de repartir pour Paris. L’autre bar, nommé le Bon Français, était installé sur la place. Il était encore éclairé et de la musique s’échappait du bâtiment. Corentin, le vieux tavernier, conservait le gagne-pain de son père en attendant de pouvoir enfin le confier à son pro22


pre fils. Une ambiance chaleureuse y régnait, mais les murs, autant que les clients, avaient des oreilles. Si bien qu’il aurait été inconscient d’y parler de ses carats. — Attendez-moi dehors, proposa Jack, je n’en ai pas pour longtemps. Il ouvrit la porte qui grinça sous le geste. La grande salle carrée était disposée comme suit : une demi-douzaine de tables rondes éparpillées au gré des clients, de même pour les chaises qui les accompagnaient. Au fond, à gauche, un grand piano blanc partiellement dissimulé par son pianiste, assis sur un tonneau de chêne, et qui tentait désespérément de ne pas prêter attention aux habits peu courants de l’arrivant. Mais tout le monde ne fit pas preuve de la même retenue : les femmes, en particulier, se retournaient sur Jack et le dévisageaient encore plus effrontément que leurs voisines de tables. L’intéressé se fraya un chemin à travers les murmures et la foule. À droite contre le mur, s’étendait le bar dont dépassait de justesse le crâne désertique du barman. Jack s’assit sur l’un de ces hauts tabourets alignés devant le comptoir. Des verres de toutes les tailles, des bouteilles de toutes les provenances s’offraient aux clients, exposés sur des étagères trop petites, contre le mur du fond. — Bonjour, dit Jack d’un air presque morbide. Surpris ou méfiant, le barman ne répondit pas. — Je prendrai un whisky… — On ne sert pas cela ici. Vous n’êtes pas à la Gueule de Bois, Monsieur. La réaction du barman était celle de n’importe quel Français de l’époque. Une rancœur patriotique envers les Anglais et tout ce qui pouvait s’en approcher habitait le pays depuis de nombreuses années. La défaite de l’Angleterre au cours de la guerre de l’Indépendance des États-Unis, quelques années plus tôt, n’avait pas réussi à dissiper cette malveillance.

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— Euh ! oui, se rattrapa le larron, je voulais dire, un verre de Bordelais. L’homme fit demi-tour sur lui-même et saisit une bouteille à la hauteur de son visage. Il était petit et, à n’en pas douter, cela venait du fait qu’il se tenait bossu. Le haut de son crâne était complètement dégarni, seuls quelques fins cheveux blancs persistaient le long de ses tempes et derrière des oreilles démesurées. De telles oreilles auraient rendu jaloux bien des mélomanes. Néanmoins, il existait plus impressionnant encore chez cet individu : ses doigts interminables, effilés, semblaient taillés pour éviter de perdre le moindre sou, même si celui-ci disparaissait dans une rainure du plancher. — Du Bordelais, poursuivit Jack. Pourtant, croyez-moi, avec cette triste disparition, je n’ai pas vraiment la tête à boire. Je vous ai vu, ce matin, à l’enterrement. Quelle sincérité ! On aurait dit que vous viviez chacune de vos paroles… Toujours intrigué, le barman se consacrait à l’ouverture de la bouteille. Le coude appuyé sur le comptoir, Jack arborait des traits fatigués qui n’avaient rien de théâtraux, vu l’heure tardive. Son sourire abattu, lui, était pleinement simulé. — … je vous comprends ! C’était un homme, Marchius. — Marius, corrigea Corentin. — Ah ! il va nous manquer. Lorsque j’ai appris ce qui lui était arrivé, je suis accouru chez lui, vous pouvez me croire ! D’ailleurs, dites-moi, de quoi est-il mort ce brave homme ? — Poignardé pendant la nuit, il ne s’est rendu compte de rien. Lorsque l’homme se retourna, offrant cette fois un regard compatissant, Jack ferra le poisson qui frétillait déjà au bout de son hameçon : — Il ne méritait pas cela, Marius, il aurait voulu que nous pensions à lui. Buvons à sa santé… ou plutôt à sa mémoire, mon cher Corentin !

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Le patron affecta de refuser l’offre, expliquant qu’il ne buvait jamais d’alcool. Puis il céda, prévenant tout de même qu’il accepterait un seul verre. Quoi qu’il en soit, une heure plus tard, la moitié d’une étagère s’était allégée de ses bouteilles ; une douzaine au total. Bien que la prouesse ne fût pas entièrement le fait du barman, celui-ci était désormais incapable de remplir correctement son verre. Finalement, il s’affala sur le comptoir, les bras croisés dans une flaque d’un vin local. — Dites-moi, cher ami, lui murmura Jack en aparté, j’aurais besoin de savoir… simple curiosité… où vous aviez l’habitude de retrouver Marius. — Sou…sou… souvent ici, bégaya-t-il. Nous allions nous asseoir à cette table, là, dans le fond. Il y avait aussi Aurélien… — Encore un petit verre ? proposa Jack, impatient de savoir. — Volontiers. Et quand on voulait être au calme, il y avait la cachette... Jack s’arrêta aussitôt de verser la potion miracle. — La cachette ? — Ouais. C’est Marchius… — Marius, rectifia le larron. — Oui, Marius… Derrière l’église, dans un buisson. Il avait aménagé une planque pour y mettre tout ce qu’il gagnait en dehors de son salaire. Le problème, c’est qu’il faut une clé pour y entrer. — Vous l’avez ? — Moi ? Un rire gras s’expulsa de la bouche de l’homme, en même temps qu’un abominable relent d’alcool. Il s’affaissa encore un peu plus avant de poursuivre. — Il gardait la clé autour de son cou. — Toujours ?

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— Toujours ! Même ce matin, il l’avait sur lui, je l’ai vue. Et je ne vous conseille pas d’ouvrir la porte sans cette clé, car tout le quartier serait prévenu. Jack se redressa au moment où le barman ouvrait la bouche pour la seconde fois. Une éructation aussi bruyante que malodorante s’en échappa sans la moindre retenue. Enfin, l’homme s’effondra sur le sol jonché de bouteilles de toutes sortes. Endormi pour de bon. — Eh ! bien, s’exclama Jack, en voilà des manières ! Voilà pour la peine… Le larron tendit le bras, saisit le coffre dans lequel se trouvait la recette de la soirée, puis il se volatilisa en claquant la porte derrière lui. Les derniers clients ne remarquèrent rien, trop ivres pour ouvrir les yeux. En sortant, il rencontra Oliver et Thémis qui s’apprêtaient à entrer à leur tour. — Enfin, te voilà ! dirent-ils en chœur. — As-tu obtenu les renseignements que nous cherchions ? ajouta Oliver. — Oui. Le vieil homme avait aménagé une planque pour son butin. Derrière l’église. — Parfait, ne perdons pas une minute ! s’exclama Oliver en se dirigeant vers le parvis. Oliver pressait déjà le pas lorsque Jack lui saisit l’épaule. — Mais pour y entrer, il faut une clé. — Et alors, tu es un voleur, non ? Depuis quand as-tu besoin d’une clé pour entrer quelque part ? Jack réfléchit en silence. — Selon le barman, l’ouverture est piégée. De plus, la caserne n’est pas loin. Je tiens à rentrer chez moi, figure-toi ! Oliver soupira. Thémis, elle, commençait ouvertement à perdre son calme. — Votre ami à raison, Oliver, dit-elle. Cherchons cette clé et allons dormir ! Mon fils doit être mort d’inquiétude. 26


— Votre fils, justement… Que dit-il à ses copains d’école quand ils lui demandent ce que vous faites comme métier ? répliqua Oliver. La mère préparait visiblement une réplique cinglante, mais Jack l’interrompit : — L’ennui, c’est que Marius a gardé la clé autour du cou. — Et alors ? Qu’attendons-nous ? Pour atteindre le cimetière, il fallait reprendre l’impasse des Menuisiers et s’y aventurer jusqu’au mur du fond, puis se faufiler à travers une lézarde dans la maçonnerie qui barrait jadis le passage. Certes, ce n’était pas le chemin le plus conventionnel pour visiter les défunts, mais une seconde ruelle les amena tout droit au but de leur promenade sans éveiller la vigilance du fossoyeur. En pente douce, ceinturé par une épaisse palissade en rondins, le cimetière s’étendait sur une centaine de mètres. Disposées sans ordre ni méthode, les sépultures étaient reliées entre elles par de petits sentiers de gravier blanc et balisées par des marronniers épais et sans feuillage. Les intrus, assourdis par les insultes hargneuses des grands oiseaux noirs perchés sur les branches noueuses, s’arrêtèrent entre deux tombes qui dataient chacune du quatorzième siècle. Thémis s’appuya un bref instant sur l’une d’elles, puis son délicieux regard vint embrasser celui de Jack. — Je crois que c’est par là, dit-elle. Ils partirent dans la direction indiquée. Tantôt, ils devaient chasser de la main un volatile trop menaçant ; tantôt, ils se relevaient, les genoux couverts de neige, après avoir trébuché dans le noir. Pour la cinquième fois, la jeune femme s’arrêta devant la tombe qu’elle prétendait avoir aperçue ce matin même, lors des obsèques du fonctionnaire. La pierre n’était pas celle que l’on pouvait attendre d’un homme fortuné. Elle semblait déjà bien ancienne. En grattant la mousse, Oliver mit au

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jour le nom de Grégoire Charpentier, décédé en 1730, soit un demi-siècle plus tôt. — Pourtant, je suis certaine qu’il s’agissait de celle-ci. Elle restait immobile, les bras croisés, la tête inclinée et l’air dépité. Le vent glacial faisait virevolter les longs cheveux bruns de la jeune femme et découvrait une nuque parsemée de cicatrices. Devinant le regard d’Oliver et de Jack posé sur elle, elle ramena distraitement sa toison le long de son corps. — Marius Lorrée, dit enfin Oliver. Il se tenait devant la tombe et s’efforçait de lire l’inscription. — Décédé le 6 décembre 1788... Bien ! Jack, va me chercher une pelle ! — Je peux venir avec vous ? demanda Thémis en se frictionnant les côtes. — Volontiers, assura Jack. Le larron sourit. D’un signe de la tête, il désigna la cabane du fossoyeur tandis qu’Oliver glissait un petit cristal bleu à l’intérieur d’une vieille lanterne. La jeune femme devait faire de grandes enjambées pour rester à la hauteur de Jack, peu soucieux des efforts de son accompagnatrice. — Alors, demanda-t-elle sur un ton grelottant, que faitesvous comme boulot, à part cambrioler les gens ? — Moi ? Officiellement, je suis informaticien. Malheureusement, les affaires ne marchent pas trop. Oliver m’a expliqué pourquoi, mais je ne m’en souviens plus. Il se gratta la barbe et réfléchit en vain à ce qu’aurait pu lui dire son ami. — Quant à Oliver, il travaille comme parfumeur. À la base, il est chimiste, ça ne le change pas trop. Moi, je n’ai jamais touché un ordinateur de ma vie ! — Vraiment ? Ce n’est pourtant pas compliqué !

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Thémis semblait s’amuser. Du coup, Jack tenta une approche sentimentale, moins périlleuse maintenant qu’au moment où elle avait frappé Oliver d’une pile d’assiettes. — Comment s’appelle-t-il, votre mioche… pardon, votre fils ? — Benoît. — Vous êtes mariée ? Thémis rougit, non pas pour la question, mais pour la réponse. En revanche, ses joues rosées la rendaient encore plus savoureuse. — En fait, Jack, commença Thémis, j’aurais voulu vous avouer quelque chose. — Tutoyons-nous, tu veux ? — Bien. Vois-tu, je ne suis pas vraiment ici parce que j’ai interrompu le sénat… Jack fronça les sourcils, enfonça ses mains dans les poches de son pantalon et attendit l’explication. Mais son pied heurta une bordure dissimulée par la neige, il trébucha et s’affala sur le sol. Thémis, partagée entre le rire et la frayeur, s’agenouilla près du larron pour l’aider à se relever. Elle se serra contre lui et le débarrassa de la neige qui s’était engouffrée dans le col de sa veste. — Nous voilà quittes pour la chute dans les escaliers, murmura-t-elle à l’oreille de Jack. En baissant les yeux pour éviter le regard douloureusement victorieux de Thémis, Jack aperçut un morceau de feuille manuscrite qui dépassait du sol. Il se pencha pour ramasser la lettre et y jeta un bref coup d’œil avant de la fourrer machinalement dans sa poche. — Quelqu’un de la cérémonie l’aura perdue, déduisit-il. Elle était enfouie sous la neige. Or, celle-ci n’est tombée qu’en début d’après-midi.

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— Probablement. Mais à vrai dire, il n’y avait pas tant de monde que ça à cet enterrement. Juste quelques gardes, des amis et moi. — Des gardes ? Fichtre, cet homme devait être important ! Thémis lança un regard curieux vers la poche de Jack. — De quoi parle-t-elle, cette missive ? — Oh ! une permission, pour un garde, de rejoindre sa famille pour la Noël. Il tendit le morceau de papier à Thémis qui le lui rendit rapidement. — Quelle chance ! observa la belle. Ça n’a pas dû être facile de l’obtenir. Avec tout ce qui se passe en ce moment... — Quoi donc ? Ces émeutes ? — Le peuple est mécontent, le peuple a faim, dit-elle. Tenez, le mois dernier, de nouveaux impôts ont été levés pour combler les dépenses de l’État. Résultat, un père de famille est mort de froid, la semaine dernière. — Vous plaisantez ! — Ah ! comme j’aimerais vivre dans ton monde et ne me soucier de rien, Jack. Mais cet homme-là est mort sur le seuil de ma porte. Il venait demander du lait pour son nourrisson. C’est Benoît qui l’a trouvé. Jack ne s'attendrissait que pour l’harmonieuse résonance des pièces d’or. Parfois aussi pour les saveurs que lui préparait Oliver, lorsqu’il n’était pas déjà en pleine digestion. En tout cas, à cet instant précis, il semblait pour la première fois extasié, enjoué, intrigué par chaque geste de cette demoiselle pour le moins avenante. Au bout du sentier, ils arrivèrent face à une cabane rustique constituée de simples planches de bois vermoulu, d’un toit du même matériau et d’une fenêtre de la taille d’un gros livre. Tout en écoutant Thémis évoquer la vie ou la mort de ses voisins, Jack força l’ouverture de la porte à l’aide d’un passepartout. 30


— On appelle ça un rossignol, expliqua-t-il. C’est une clé qui permet d’ouvrir presque toutes les portes. Mais les serrures se perfectionnent et, dans un siècle ou deux, ce ne sera plus utilisable. Éclairé par la lanterne rouillée, Oliver pouvait désormais lire les inscriptions gravées sur la tombe du fonctionnaire. — Ses amis, collègues, et concitoyens le regretteront pour les services qu’il offrait charitablement à la France. En s’emparant de la pelle que lui tendait Thémis, Oliver ne put s’empêcher de ricaner. — Oh ! oui, il sera regretté, affirma le chimiste. Je me suis laissé dire que ses amis étaient souvent favorisés par la loi. Et des amis, il en avait, de son vivant ! — … mais plus dans l’au-delà, poursuivit Thémis. Ce matin, le prêtre qui officiait l’enterrement a cru s’être trompé de jour. Il n’aurait jamais pensé voir aussi peu de monde. Oliver planta la pelle dans la terre recouverte de plusieurs centimètres de neige. Le sol était gelé mais la terre, retournée le matin même, était tendre et n’opposait aucune résistance. Oliver poursuivit son excavation durant vingt minutes. De temps à autre, Jack et Thémis devaient s’écarter pour éviter une motte de terre bombardée par l’enthousiasme décuplé du creuseur. Désormais bien profonde, la cavité ne laissait plus apparaître d’Oliver que sa tête réjouie mais maculée de glaise. Au moment où Thémis s’avançait pour proposer ses services, un appel bruyant s’éleva du trou. — Venez m’aider, ma pelle a percuté quelque chose ! Ils rejoignirent Oliver sans motivation apparente. Agenouillé, il grattait maintenant la terre avec ses doigts endoloris. Jack l’imita mais Thémis resta en arrière, la lanterne brandie devant elle. À l’intérieur de la lampe, le cristal bleu commençait à fondre comme un glaçon fond au soleil, baignant le sinistre décor de sa lumière sans chaleur.

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Bien vite, des boulons, des charnières et des poignées en fer doré apparurent. Les deux hommes entamèrent un mouvement d’approche pour soulever le couvercle du cercueil, jusqu’à ce qu’un cri typiquement féminin surgisse derrière eux. — Mais qu’est-ce que c’est que ça ? hurla Thémis en agrippant brutalement le bras de Jack. — Quoi donc ? demanda ce dernier. Ah, ça ? C’est un feu follet, il est formé par les gaz qui quittent le corps du défunt. Il y a longtemps, les gens pensaient que c’était l’âme qui se séparait de son enveloppe. La jeune femme relâcha son étreinte, puis regarda disparaître la flamme aussi rapidement qu’elle était survenue. Nullement déconcerté par le signe de croix de Thémis, Jack souleva le couvercle en chêne et le déposa sans problème à côté du cercueil encore à moitié enterré. Le fonctionnaire y reposait, les yeux clos, les bras croisés sur sa poitrine, vêtu d’une chemise d’un vert délavé et d’un pantalon brun miteux, trop court pour lui. Dans un intérieur capitonné de velours grisé, il avait l’air d’une poupée de collection dans son emballage d’exposition. Son menton grassouillet hébergeait une barbe aux poils de sanglier qui rivalisaient sans peine avec ceux de Jack. Des poils, mais point de clé. Oliver déboutonna la chemise olivâtre, fouilla les poches du pantalon, souleva le corps pour vérifier si la clé n’avait pu glisser, mais ne trouva rien. — Diable ! Nous sommes refaits. Tant qu’il était là, Jack prospecta dans la bouche et les manches du fonctionnaire, histoire de vérifier s’il n’y trouvait pas de dents en or, de montres ou de bracelets, mais il ne découvrit rien. Il souffla silencieusement, lutta contre le ventre bedonnant de l’homme pour refermer le couvercle et s’assit dessus. — Tant de peine pour rien, constata Jack. — Tu as gardé le Watteau, j’espère ? demanda Oliver. 32


— Il est dans le sac, là-haut. Thémis, assise entre les deux hommes, la joue écrasée dans la paume de sa main, fronça les yeux et entrouvrit la bouche pour parler. — Oh ! Je me souviens maintenant ! Tout ce que Marius avait sur lui, le notaire l’a emporté à la fin de la cérémonie. En effet, juste avant de refermer le cercueil, un homme affublé d’un long manteau noir cousu de fils d’or s’était approché du défunt pour lui ôter les bagues, colliers et parures qui mettaient en valeur son propriétaire. Jack ferma les yeux de rage tandis qu’Oliver les écarquillait et les braquait furieusement en direction de l’apprentie voleuse. Il se serait tu si ses bras n’avaient pas été si douloureux depuis sa récente reconversion en fossoyeur, mais il grogna : — Et c’est maintenant que tu nous le dis ? — Je vous le dis, c’est déjà bien, répliqua-t-elle. Jack intervint avant que la situation ne s’aggrave. — Nous irons sonner chez ce notaire demain matin. Il se fait tôt et j’aimerais dormir ! À l’horizon, le jour pointait. Oliver approuva les projets de son ami. — Bonne idée, remblayons et tirons-nous. Il était neuf heures du matin lorsque, dans la troisième maison de l’impasse des Menuisiers, Oliver se réveilla. Il était encore exténué de la veille, mais un bruit sourd venu du rez-dechaussée l’avait arraché à son tendre sommeil. Il partageait avec son ami de longue date une chambre éclairée par une grande fenêtre divisée en huit vitraux, qui donnait sur la place. Face à cette croisée, le lit d’Oliver trônait à gauche, celui de Jack, à droite. Alors qu’Oliver prenait un soin troublant à garder ses couvertures rangées comme avant qu’il s’y enfouisse, celles de Jack étaient dans un désordre déprimant. Jack dormait toujours la tête perdue dans son oreiller, la main pendante, ses 33


draps enroulés autour de son corps. Son autre bras s’enroulait autour d’une masse de poils bruns et rêches, d’où dépassait un appendice plat en cuir, ou du moins en peau. Oliver entendit une seconde fois frapper à la porte. Il se précipita hors de ses couvertures, vêtu d’une robe de chambre. À sa grande surprise, il enjamba une moitié de castor étendue sur le sol. Bien décidé à éclaircir ce mystère lorsqu’il se serait débarrassé de l’importun qui commençait à s’impatienter, il se dirigea vers les escaliers qui menaient au salon.

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Chapitre 3 – Le vagabond agressé

Jack, à son tour, ouvrit les yeux. Son visage harassé émergea de l’oreiller de plumes, alors que sa main vacante ramenait les couvertures le long de son corps. D’un geste distrait, le larron rejeta en arrière ses cheveux négligés, puis se retourna paresseusement. Vaguement contrarié par tant d’agitation, le castor se déroula et partit se cacher sous le lit. Depuis l’instant où il s’était établi dans cette maison, quatre semaines plus tôt, Jack n’avait pas encore trouvé le temps, ni le courage de ranger la parcelle de chambre mise à sa disposition. Le contraste avec la propreté d’Oliver était flagrant : rien ne brillait, rien n’était agencé, il n’y avait eu là aucun effort visible pour concurrencer l’autre partie de la chambre. Oliver entra dans la pièce, habillé de sa robe de chambre blanche et armé d’un balai au manche de bois couronné de brindilles de bouleau sèches. — Cette chambre est dégoûtante, dit-il une énième fois. Au moment où Jack s’apprêtait à servir son interminable liste d’excuses, son colocataire lui lança l’ustensile sur les genoux et poursuivit ses réprimandes. — Ce n’est pas notre maison et nous ne devrions logiquement pas y vivre. Tu devrais en prendre soin ! — Son propriétaire est en Afrique, il est de notre devoir de ne pas montrer que la maison est abandonnée. Avec tous ces malhonnêtes dans les parages... — Elle n’est abandonnée que pour quelque temps et son propriétaire est en Afrique parce tu l’y as envoyé !

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Comment oublier la manière dont Jack s’était accaparé la maison ? Personnellement, je ne doute plus de rien depuis que ce personnage est apparu pour la première fois dans mon bureau en tant que demandeur d’emploi. En effet, Jack s’est présenté devant moi alors qu’il sortait fraîchement de l’Académie des études de base. En le croisant en rue, à la vue de ses cheveux, de sa barbe et de sa démarche peu soignée, on pourrait croire qu’il s’agit de n’importe qui ; et c’est bien là sa force ! Malgré son apparence, ce jeune licencié en Histoire de l’Art, savait tout, maîtrisait tout et avait l’étoffe du parfait comptable. Il travailla pendant sept ans dans mon département, au ministère de la justice, avant que je m’aperçoive qu’il travaillait également, mais sous un autre nom, au ministère de l’économie. Cela n’avait rien d’étonnant puisqu’il travaillait à peine quelques heures par semaine sous sa seconde identité. Son travail y était également exemplaire, son supérieur n’avait jamais eu à se plaindre de lui. Le problème, c’est qu’après avoir vérifié ses livres de comptes - il refusait mordicus de travailler sur un ordinateur - il s’avéra qu’il avait vendu la moitié des monuments célèbres à des collectionneurs. Aujourd’hui, Jack était allongé sur son lit, un balai à la main, et il écoutait parler son ami. Bien qu’outré par la manière dont Jack avait obtenu la maison qu’ils occupaient aujourd’hui, Oliver souriait toujours de l’anecdote : alors qu’ils venaient de quitter mon tribunal quelques heures auparavant, les guides que j’avais désignés déposèrent Jack et son compagnon d’escroqueries sur la place Saint-Louis, pile devant l’église. Sans logement, ils déambulèrent quelques dizaines de minutes dans les rues, jusqu’à cette impasse dans laquelle un ébéniste du nom de François Lagude réparait sa porte d’entrée. Comme Oliver s’approchait spontanément pour lui proposer son aide, il lâcha ses outils et amorça une conversation avec cet homme qu’il ne connaissait pas. Il déplorait sa situation, ventant celle de son frère, devenu médecin à Versailles. Aussi, lorsque Jack 36


s’approcha pour lui parler d’un trésor que son père avait prétendument enterré en Afrique, lorsqu’il lui échangea la carte qui menait au trésor contre une bouchée de pain, l’ébéniste quitta Lavallée le jour même, sans prévenir personne. Évidemment, ladite carte était apocryphe, car Jack l’avait tirée d’un roman dont le narrateur prétendait avoir découvert ce fameux trésor. Oliver délivra le voleur de ses souvenirs en se penchant pour regarder sous le lit. — Jack ! hurla-t-il. Il y a un castor là-dessous ! — Oui, répondit-il, angoissé, ne te fâche pas… — Depuis quand est-ce que je me fâche sur toi ? demanda Oliver avec un sourire amical. Jack s’enfouit encore davantage dans ses couvertures. — Ce sont les bêtes du fonctionnaire, je les ai cachées dans mon sac hier, à l’instant où nous quittions la maison. Tu comprends, je ne voulais pas les laisser là… — Je comprends. Mais tu nettoieras leurs dégâts en plus de ta chambre. Tu veux une ramassette ? Las, Jack sauta du lit et avança vers le demi-castor qui se promenait autour d’Oliver. — Et lui, comment a-t-il fait pour perdre la tête et les pattes avant ? s’inquiéta le parfumeur. Jack tourna la tête. En effet, deux pattes épaisses et touffues, ainsi qu’une large queue plate se dandinaient devant lui. — Le sirop d’invisibilité s’est renversé dessus, hier, quand je l’ai placé dans mon sac. Oliver attrapa l’animal qui lui reniflait la jambe. — Un bon bain ne lui fera pas de tort. Au fait, Thémis est venue nous voir. Jack exprima aussitôt un regain d’attention pour la conversation. — Elle voulait nous dire que le notaire reçoit la famille Lorrée, cet après-midi, à quatorze heures, continua Oliver. 37


— Parfait. — Elle souhaiterait que tu lui rendes son porte-monnaie. — Ah ! oui, balbutia Jack en s’empourprant, je l’avais égaré dans ma poche. La neige fondait et la place des Pendus regagnait lentement en couleurs. Les toits de tuiles, le ciel, les gens qui allaient et venaient dans les rues, coloraient gaiement cette fresque populaire. À l’angle du chemin du Bien-aimé, Arthur, le vagabond toujours complice de qui pouvait le rémunérer, s’étirait langoureusement. Il était en grande conversation avec un militaire gradé qui ne semblait pas vraiment satisfait de ses services. Le clochard était visiblement mal à l’aise : sa main s’agitait nerveusement dans la poche de son manteau dont les couleurs se mariaient à la porte contre laquelle il s’appuyait. Crasseux des pieds à la tête, il leva la main d’un air embarrassé pour adresser un signe à Jack et Thémis qui patientaient devant la porte du notaire. Le flot des passants était moins insolite. Seuls quelques autres mendiants sortaient du lot, sans toutefois rivaliser en terme de saleté avec Arthur. Au centre de la place, le père James Churchtown venait d’échapper de justesse à l’un de ces commerçants capables de vous vendre n’importe quoi. Churchtown ne cachait pas ses origines anglaises, mais était fermement attaché à la France, qui l’avait accueilli dès son adolescence. Il affichait à présent le visage d’un honnête homme de cinquante ans, rempli de vigueur et de chaleur humaine. Ses cheveux blancs, autrefois auburn, dégoulinaient sur le col romain de sa soutane noire. Membre du bas clergé, il n’était guère riche et, en accélérant le pas, il eut la chance d’éviter Billy, apprenti chez l’un des plus grands commerçants de la région. Le commerçant s’était installé depuis quelques années dans une rue animée, non loin de l’impasse des Menuisiers, 38


vendant tout ce dont l’homme du dix-huitième siècle pouvait, ou non, avoir besoin. Son étalage méticuleusement organisé proposait un choix hétéroclite allant du fusil au sabre de cavalerie, de l’assiette à la fourchette, du vase de Limoges au mobilier destiné à l’y ranger. — Déjà une heure qu’ils sont entrés ! grogna Jack, excédé. — Patience… Thémis était assise par terre. Elle n’avait plus bougé depuis une demi-heure. Oliver prenait l’air aux portes de la ville. Pendant ce temps, Jack et Thémis attendaient patiemment devant l’étude du notaire, que la famille du fonctionnaire signe enfin les attestations et emporte son héritage. Oliver avait prévu de suivre à cheval le carrosse des Lorrée et de les attaquer lorsqu’ils seraient suffisamment éloignés du village. Mais Jack avait un tout autre plan qui, au moins, ne le forcerait pas à avouer qu’il n’était jamais monté à cheval. — Les voilà, souffla la belle. La porte s’ouvrit. Dans le corridor, une femme s’apprêtait à sortir, les bras chargés d’objets divers et de documents volumineux. Une aristocrate à la coiffe originale, affublée de ce qui se portait de plus onéreux dans la capitale française et qui affichait ostensiblement sa richesse devant l’œil dépité des plus pauvres. Sa seule présence aurait suffi à déclencher une émeute sur cette place peuplée de familles qui ne savaient que manger depuis des mois. Cette femme fut rapidement rejointe par son mari et sa fille qui se différenciaient uniquement par la longueur des cheveux ou l’extravagance absurde de leur tenue. Cette fille, un aveugle l’aurait confondue avec une vache de montagne affublée de ses sonnailles. En fait, il s’agissait de bracelets d’or et d’argent qui s’entrechoquaient à ses poignets. — Venir de la capitale pour si peu ! s’exclama la fillette. Le notaire émit un soupir de soulagement, puis referma sèchement la porte derrière ses nobles clients. Jack s’élança en faisant mine de perdre l’équilibre et se rattrapa de justesse à la 39


Parisienne. La maladresse calculée du larron provoqua la chute de l’héritage que la victime serrait dans ses bras. — Regardez ce que vous avez fait, imbécile ! s’écria-t-elle. Elle aurait spontanément giflé l’importun s’il n’avait mesuré une tête de plus qu’elle. Aussi, elle se ravisa et rassembla ses papiers à la hâte avant que son époux ne l’entraîne par le bras. — Ne vous abaissez pas à ramasser ces pacotilles, dit-il. Allons nous-en, nous avons déjà perdu trop de temps ici. L’après-midi passa et le soir s’abattit bientôt comme une chape de plomb. Il était de mauvais augure pour beaucoup de monde car, avec lui, le froid s’intensifiait avec une ampleur que seuls pouvaient contrer les privilégiés qui possédaient un abri. Cette nuit-là, à la chaleur des moult bûches enflammées dans sa cheminée, Oliver préparait sa prochaine sortie en compagnie de Jack et Thémis. Dissimulé derrière un alambic en verre où bouillonnait une substance éthérée d’une teinte d’or, le chimiste notait ses observations dans un petit carnet de cuir. Assis avec Thémis sur les mêmes caisses de grands vins que le jour précédent, Jack lisait une encyclopédie qu’il s’était accaparé quelques siècles plus tard. Appuyé contre la jeune femme qui laçait ses bottes, il riait de bon cœur des aventures à la moralité douteuse du larron. * * * À l’heure où dorment les honnêtes gens, la petite aiguille de la grande horloge glissa sur minuit et la porte se referma sur une maison vide.

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— À votre avis, qu’allons-nous découvrir dans cette cachette ? demanda Thémis, perdue dans son lèche-vitrines imaginaire. — Je me suis laissé dire que notre homme ne manquait de rien, fantasma Jack. Tous trois traversèrent la place des Pendus, où sommeillait l’habituel vagabond. Depuis le début de la soirée, la neige recommençait à l’assaillir, autant qu’elle enrobait arbres, tours et étoiles du paysage. — Espérons qu’il a caché son butin derrière l’église comme prévu, marmonna Oliver. L’église et les jardins qui la bordaient annonçaient la place Saint-Louis. Cette place ne différait pas vraiment de celle des Pendus, laquelle, un peu plus grande, rejoignait l’autre par une large ruelle. L’endroit était ceint de maisons légèrement moins confortables, aux fenêtres moins nombreuses et plus petites que celles de la place limitrophe. Également couverte de neige, elle était surtout envahie de sans-abri. Les plus malchanceux dormaient dehors, les autres se reposaient probablement dans la nef et les bas-côtés de l’église. Cette dernière, d’architecture romane et bâtie au douzième siècle, s’entourait d’arbres, de haies et d’une pelouse imperceptible ce jour-là. Oliver, Jack et Thémis grimpèrent ensemble les marches du haut bâtiment mais, au lieu d’y pénétrer, ils s’engouffrèrent dans les jardins. Désormais invisibles, ils longèrent les murs, contre lesquels s’appuyaient des tombes centenaires, délabrées, fendues ou affaissées. — Regardez où vous marchez ! prévint Oliver qui avançait en tête de groupe. Les racines qui dépassaient du sol, les ardoises tombées du toit et les stèles renversées disparaissaient sous cette maudite neige et menaçaient à tout moment de faire trébucher l���équipée. Derrière l’église, une lumière diffuse émanant d’un grand vitrail bleuté, verdoyant et vermillon, éclairait la nuit. Quelques 41


buissons et un grand arbre auraient pu abriter une cachette. Impossible que ce soit la haie, touffue et infranchissable qui encerclait bravement le jardin. — Alors ? Je t’écoute, dit tranquillement Oliver. Où se trouve-t-elle, cette cache ? — L’entrée est dans un buisson, dit-il. Visitons celui-là. Ils pénétrèrent dans le buisson désigné et balayèrent la neige et les feuilles mortes. N’y trouvant rien de particulièrement fascinant, ils s’attaquèrent au hallier le plus proche, puis aux suivants. On dit que c’est toujours dans la dernière poche que se trouve ce qu’on recherche… Visiblement, le dicton vaut également pour les buissons. De la neige s’était immiscée sous le végétal. En la retirant, Jack mit au jour quelques planches vermoulues, puis une épaisse serrure dorée. — Une trappe ! s’exclama Jack. Oliver fouilla dans son long manteau et en retira une fine clé en cuivre scintillante dans laquelle se reflétaient parfaitement le ciel et ses flocons. Jack lui avait confié cette clé l’après-midi même, alors que son ami attendait aux portes de la ville avec les chevaux. Le larron l’avait découverte, enfermée dans une enveloppe cachetée de cire rouge. Pressé de savoir, il arracha la clé de la paume d’Oliver et l’enfonça sans cérémonie dans la serrure. — C’est la bonne ! affirma-t-il. La clé pivota difficilement et un bruit sourd résonna de l’autre côté du panneau. Encouragé par Thémis, il agrippa l’anneau de fer et le souleva à moitié. Jack grimaça. Le métal était lourd et diablement froid. De surcroît, son séjour en terre l’avait profondément rongé et recouvert d’une couche de glace sale. — Vite, prêcha Thémis, ouvre-la ! Jack obéit et la trappe retomba en arrière, dans un craquement que tous auraient souhaité plus discret. Jack, Thémis et Oliver se penchèrent sur la cavité béante qui s’offrait à eux 42


sans la moindre pudeur. L’ouverture, creusée dans le sol, s’enfonçait vers des ténèbres inquiétantes. Oliver lança dans l’orifice un cristal de jour, ceux qu’il créait grâce au suc d’une plante tropicale mélangé à de la poussière de magnésium. Le cristal fraîchement allumé disparut dans le noir. — Est-ce si profond ? demanda Thémis. — Je l’ai peut-être mal allumé, hésita le chimiste. Il examina son briquet en argent, actionna le mécanisme et une flamme verte en surgit. Aussitôt, Jack lui secoua l’épaule. — Quoi ? demanda Oliver en détachant les yeux de son briquet. Il désigna d’un mouvement de la tête la jeune femme, dont seule la tête dépassait encore du sol. Sous le regard admirateur des deux hommes, elle n’avait pas fait preuve d’autant de couardise et posait déjà les pieds sur les échelons solidement scellés dans la pierre. Soudain, le cristal s’éveilla, donnant à la jeune mère un teint spectral qui provoqua le sursaut spontané des deux amis. Un conduit en moellons plongeait dans le sol pour rejoindre une salle circulaire d’une demi-douzaine de mètres de diamètre, que Jack et Oliver ne pouvaient encore qu’entrevoir. — Vous pouvez descendre ! hurla Thémis entre ses mains. Jack hésita et implora du regard les échelons humides, espérant les voir disparaître pour ne pas avoir à les emprunter. — Es-tu certaine qu’il n’y a aucun danger ? demanda-t-il. — Parfaitement, lança une voix caverneuse et lointaine. Stimulé par les gestes exaltés d’Oliver, Jack le rejoignit enfin, cinq mètres plus bas. La salle circulaire était plus accueillante que ce à quoi on peut s’attendre d’une cave enterrée à deux pas d’un cimetière. Faiblement éclairée par la pierre, la salle abritait en son centre une lourde table rectangulaire constituée de poutres pesantes et entourée d’une dizaine de chaises assorties. Une di43


zaine, en effet. Mais seules, trois d’entre elles étaient usées au niveau de leur dossier de velours bordeaux. Au-dessus de la table, un lustre en fer forgé sur lequel se cramponnaient quelques bougies à moitié fondues. Comme pour égayer la visite, le son grave et mélancolique d’un puissant orgue résonnait entre les murs de la sombre salle. Durant quelques minutes encore, la complainte s’échappa des vitraux de la grande église, le temps pour le chimiste de remarquer que personne n’avait plus fait le ménage depuis bien longtemps. Pour contrer l’humidité extérieure, un haut rempart de moellons s’élevait tout autour de la pièce, parfois dissimulé par de poussiéreuses étagères. Jack s’approcha de l’une d’elles avec curiosité, pour mieux observer la ribambelle d’objets qui s’y alignaient. Sa convoitise s’attarda sur une vieille horloge en or massif, puis sur une dague nordique, et enfin sur une longuevue couverte de vieilles gazettes. Il s’écarta pour qu’Oliver et Thémis profitent également de la découverte, et posa le pied sur un pavé moins stable que les autres. Sans véritablement y prêter attention, il retira du pied la pierre de son fondement. Ce geste dévoila une fosse minuscule au fond de laquelle pourrissait un vieux sac de jute. — Venez voir ! s’écria-t-il. Les deux autres s’approchèrent à leur tour. — C’est un animal mort, observa Oliver en se penchant sur l’objet. — Nenni ! rétorqua le larron. C’est le trésor ! — Allons, reprit la voleuse. Ce serait un fameux coup de chance ! Il n’y a que dans les films qu’on voit ce genre de chose. Pourtant, elle dut se rendre à l’évidence lorsque son complice souleva le sac et en exhiba fièrement le contenu, les bras tendus. 44


— Alors, que dites-vous de ça ? À ce moment, il était bien difficile de voir ce qui brillait le plus dans cette scène. Les yeux du larron ? L’or qui s’y reflétait ? Toujours est-il que l’espace d’un instant, tous songèrent à s’emparer du sac et à courir plus vite que les deux autres. Le jute boueux renfermait au moins pour cinq années de loyer en pièces d’or. Le sac était si lourd que Jack n’eut d’autre choix que de le reposer avant qu’il se déchire. — Des louis d’or ! saliva Oliver. Il en saisit un, le retourna entre ses doigts fébriles et caressa les contours du visage de Louis XV. Puis il lut chacun des mots frappés sur la tranche du précieux métal. Finalement, au bout d’un long moment, ils quittèrent tous les trois la cachette du vieux fonctionnaire après en avoir démonté chacune des étagères et examiné chacune des vieilleries poussiéreuses qui les encombraient. À cette heure, il ne restait plus dans les rues que la clientèle du Bon Français et Arthur, abrité sous une couche de peaux de bêtes. — Thémis est vraiment une fille géniale, assura Jack à Oliver. Lorsque je l’ai raccompagnée chez elle, elle m’a présenté son fils, il est adorable. — Je crois que tu as toutes tes chances avec elle. — Qu’est-ce que tu dis là ! Jamais je n’ai parlé de sortir avec elle ! — Alors, dorénavant, pense-le moins fort, sourit-il. Soudain, un appel les força à se retourner. Au coin du chemin du Bien-aimé, deux hommes se battaient et l’un des deux suppliait son adversaire de l’épargner en se protégeant d’une couverture miteuse. — Fous-lui la paix ! ordonna le larron en se précipitant vers eux

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Mais, ralenti par l’horloge en or et le poids de sa part du trésor, il arriva auprès du vagabond bien après Oliver, qui avait déjà repoussé l’agresseur. L’inconnu cachait son visage dans le haut col d’un long manteau noir. Il était un peu plus grand qu’Oliver, mais lorsqu’il se prépara à frapper le chimiste au visage, celui-ci n’eut aucun mal à le contrer. Sous le coup, l’homme chancela. Sa main gauche se glissa aussitôt à l’intérieur du manteau, assurément pour y empoigner une arme et en finir avec son adversaire. Pourtant, il se ravisa lorsqu’il vit arriver Jack en renfort. — On te tient mon gaillard, grogna ce dernier. L’agresseur fit alors volte-face et s’engagea dans la rue voisine, celle qui menait au jardin du fonctionnaire. Sans attendre, Oliver se lança à sa poursuite malgré l’obscurité la plus totale. — Ne le laisse pas filer ! hurla Jack en déposant sa récolte à côté du vagabond, muet de frayeur. Quelques mètres plus loin, l’individu télescopa un morceau de ferraille qui dépassait du volet de l’une des maisons. L’incident ne perturba guère sa fuite, mais l’étanchéité de son manteau lacéré en prit un fameux coup... Les maisons défilaient sur le chemin du Bien-aimé. Les antécédents sportifs d’Oliver lui permettaient de gagner sans trop d’effort du terrain sur son adversaire qui se retournait de plus en plus souvent. Alors qu’il dépassait le jardin du fonctionnaire, l’homme à la gabardine bondit sur un empilage de caisses et de tonneaux qui constituait un escalier fort pratique pour toute personne suffisamment agile. Oliver se risqua à lui saisir la cheville, mais sans succès ; il escalada alors à son tour le chemin emprunté par l’agresseur. Le pied de ce dernier brisa probablement le contenu d’une caisse, car le son caractéristique du cristal qui se fend résonna dans toute la rue.

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Un liquide bleu recouvrait la semelle du maladroit… Mais cette teinte disparut aussi subitement que son porteur. Les toits étaient glissants, gelés et en pente. Pourtant, l’inconnu ne glissa point, à l’inverse d’Oliver qui progressait en s’accrochant aux cheminées. Quelques maisons plus loin, il sema Oliver d’un bond de géant et franchit sans difficulté un vide de plusieurs mètres entre deux commerces. Le chimiste voulut le suivre. Il le voyait encore, le bougre. Hélas ! ses chaussures trop bien vernies n’avaient jamais effectué une poursuite digne de ce nom et elles s’avérèrent impuissantes face à une tuile copieusement verglacée. Oliver ne sut jamais ce qui lui avait sauvé la vie car il reprit connaissance, étendu dans son lit, dans l’impasse des Menuisiers.

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Chapitre 4 – L’arrestation

Oliver ouvrit les yeux. Rien n’avait changé dans la chambre qu’il partageait avec son compagnon de voyage, hormis cette grosse horloge en or massif qui trônait à son chevet. Plus loin, assis sur le lit opposé, deux types parlaient à voix basse sans s’apercevoir que l’homme qu’ils veillaient s’était éveillé. — Jack ! Que m’est-il arrivé ? Les deux hommes sursautèrent. Le premier était râblé, lourdaud et sentait l’alcool à plein nez. La nuit, on aurait pu le confondre avec un baril de bière monté sur une paire de pattes. C’était Arthur. Le vagabond braqua son regard vitreux et ses traits de basset sur le lit du chimiste. Derrière lui, Jack, un objet rond à la main, se leva pour rejoindre son ami. — En poursuivant l’agresseur, tu as glissé du toit de Madame Luitre. — J’ai mal aux jambes, gémit-il en réponse. Le mendiant s’approcha à son tour, la démarche incertaine. — Remerciez le ciel que votre ami ait de bons réflexes, dit-il d’une voix éraillée. Oliver ramena vers lui ses jambes endolories et évita de justesse l’atterrissage du postérieur d’Arthur. Affalé sur le bord du lit, celui-ci poursuivit son récit sous le regard interrogateur du chimiste : — Vous voyant glisser, il a poussé une charrette pleine de foin, là où vous alliez vous écraser quelques secondes plus tard. Oliver adressa un sourire de remerciement à son ami qui feignit de regarder par la fenêtre pour lui dérober la vision de ses joues rosies. 49


— Oh ! ce n’est rien, dit-il. Malheureusement, nous n’avons aucune idée de qui est cet homme. — Comment ? s’exclama Oliver. Arthur aurait été frappé gratuitement ? — Bien sûr ! répliqua le clochard. J’aurais sans doute dû payer pour me faire cogner ? — Mais ce n’est pas ce que je voulais dire ! clama Oliver. Jack s’assit aux côtés de son compagnon et lui tendit l’objet qu’il tenait en main. Il s’agissait une lourde montre en argent d’une dizaine de centimètres de diamètre, sans bracelet. Le cadran noir s’ornait de deux fines aiguilles dorées, travaillées avec précision, qui se mouvaient autour d’un axe central. À cet instant, elles indiquaient trois heures de l’après-midi, les heures étant marquées par de petits diamants. — Retourne-la, conseilla Jack. Oliver s’exécuta. Au revers de l’objet, quelques inscriptions gravées dénonçaient l’identité de son propriétaire, c’était du moins l’opinion des trois détrousseurs. « Liège, 1784, Hubert Sarton, FR. » — Elle est tombée de sa veste lorsqu’il s’est pris la ferraille du mur, précisa Jack. — De toute façon, il ne peut plus s’échapper, ce Sarton. Le surlendemain, peu avant midi, la porte d’entrée s’ouvrit alors qu’Oliver rédigeait ses mémoires à l’aide d’une plume d’oie et d’un parchemin, disposés là où reposaient habituellement ses grands alambics colorés. Jack entra, couvert de neige et transi de froid. — Je suis allé trouver l’horloger de la rue des Moissons. Oliver leva le nez de son encrier, les yeux brillants de curiosité. Le larron referma la porte derrière lui et s’avança en direction de ses caisses de Saint-Emilion en traînant les pieds. — Hubert Sarton est un grand horloger belge, soupira-t-il. — Aïe ! 50


— Et le vendeur n’a aucune idée de qui aurait pu acheter cette montre, car ce n’est pas lui qui l’a vendue. — Sacrebleu ! — Mais nous avons deux bonnes nouvelles. — Lesquelles ? — F.R. sont les initiales de notre homme, affirma Jack en se posant sur sa caisse favorite. — Nous ne sommes guères plus avancés ! — La seconde bonne nouvelle, c’est que cette fichue montre a certainement une très grande valeur. Encore deux heures s’écoulèrent, tout comme le Bordelais qui se déversait dans la gorge du larron. L’un des seuls livres présents dans cette maison avait failli finir dans les flammes. Jack semblait s’y intéresser. — Dis, nous en avons bien encore pour dix années à vivre dans cette époque ? demanda-t-il. — Environ, oui. — Et nous sommes bien en 1788… ? — C’est exact. Pourquoi cette question ? Jack déposa précautionneusement son verre à côté de lui, puis souleva l’ouvrage à la couverture en cuir en direction de son ami. — Eh ! bien, d’après ce livre, la révolution française aura lieu dans quelques mois. — Vraiment ? — Ma foi… — Dans ce cas, profitons-en ! Jack dévisagea son compagnon. — Réfléchis, suggéra Oliver, si la cour de justice nous a envoyés à cette époque et à cet endroit, c’est précisément pour que nous fassions nos preuves ! Enfin, Oliver avait compris. Peut-être n’avais-je pas perdu mon temps à envoyer ces trois-là à Lavallée. Du moins, pour Oliver et Thémis, car Jack ne semblait pas vouloir se séparer de 51


son égocentrisme légendaire. Il récupéra son verre, puis répondit poliment à Oliver que même en le forçant à boire les quatre cents bouteilles sur lesquelles il était assis, il ne serait toujours pas assez con pour participer à la révolution. Il ajouta qu’il avait dix ans devant lui pour s’enrichir, et qu’il comptait bien en profiter. — Mais que dirait ta mère si elle savait que tu refuses d’aider ces gens, objecta le parfumeur ! — Tu sais très bien que je ne la connais pas ! — C’est une expression ! Et puis, c’est à toi de faire les courses aujourd’hui. À l’heure qu’il est, les commerçants doivent être installés. Je t’ai laissé de l’argent sur le meuble. Jack préférait la boulangerie de la place des Pendus à celle du marché hebdomadaire car, au moins, on ne risquait pas de se briser les dents en mangeant son pain. Deux semaines auparavant, Jack avait défoncé une dalle de la cave, en laissant simplement tomber sa miche de pain provenant de l’un des étals ! La boulangerie, récemment inaugurée, venait donc à point pour quiconque ne possédait pas de four ou n’avait pas des heures à perdre, les mains plongées dans la farine. Les étagères à moitié vides comptaient tout au plus une douzaine de pain, du plus petit au plus grand, du plus abordable au plus coûteux. Il flottait dans l’air un léger parfum d’alcool de piètre qualité, dont la source n’était autre qu’Arthur, qui s’était proposé pour accompagner Jack. Le boulanger se tenait derrière une grande table à usage de comptoir, sur laquelle étaient disposés un lourd pétrin et quelques grandes bassines métalliques. L’homme, grand, robuste et la bedaine généreuse, était vêtu tout de blanc, y compris le tablier. Ses moustaches touffues frémirent en voyant arriver les deux individus. — Bigre ! Ils sont chers, vos pains, observa Jack avec délicatesse.

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— Pour sûr ! répondit le boulanger que la disette ne semblait pas avoir affecté. On ne trouve plus de blé ! La récolte a été catastrophique, cette année. Donc, le pain est cher. — Et c’est peu dire, rétorqua Arthur. Cinq sous la livre ! Jack sortit de la boulangerie, de plus mauvaise humeur encore qu’en y entrant. Certes, il venait de dérober à ce commerçant trois miches d’une demi-livre chacune, mais il avait tout de même dû en acheter une. Il remercia le vagabond de l’avoir accompagné, puis il s’engagea dans l’impasse des Menuisiers, où il rencontra Oliver qui fermait la porte. — Déjà terminé ? demanda le chimiste. — Non, le boulanger m’a ruiné, grogna Jack, rancunier. — Ce n’est rien, j’ai emporté des deniers. J’aimerais choisir la viande moi-même, cette fois. Sur le chemin, ils croisèrent leur voisin qu’ils n’avaient encore vu qu’une seule fois. Il conversait avec un ami de la place Saint-Louis. Aristocrates tous les deux, ils avaient pour habitude de critiquer la jeunesse, les plus vieux, ceux qui manquaient d’argent ou à qui il arrivait malheur. Bref, tout le monde ! — L’un de mes frères - celui qui travaille à la cour - commença l’ami, aurait entendu Necker demander au roi de doubler les représentants du tiers état aux États généraux. — Le roi n’aurait jamais dû rappeler ce banquier, répondit l’autre. Cette décision ne me dit rien qui vaille ! À l’époque, le système politique de la France était particulièrement compliqué. Ainsi, le peuple était divisé en trois classes sociales : la noblesse, le clergé et le tiers état. Les deux premières, composées d’aristocrates et d’hommes d’Église, ne payaient pas d’impôts, ce qui rendait la troisième couche extrêmement jalouse. Pourtant, cette troisième classe rassemblait plus de quatre-vingt-dix-huit pour cent de la population. Malgré ce déséquilibre numérique, le tiers état figurait en minorité aux États généraux et n’avait donc pas grand-chose à 53


dire quant aux décisions du gouvernement. Cette assemblée était prévue de longue date par le roi et devait avoir lieu le 5 mai de l’année à venir. Le but était de lever de nouveaux impôts sur le peuple en vue de redresser la situation financièrement catastrophique du pays. L’Histoire m’apprendra que plusieurs siècles plus tard, la situation était tout aussi désespérée... Sur la place toujours enneigée, Oliver se préparait à commettre un nouveau larcin. Jack, son complice, détourna l’attention de la vendeuse en lui demandant d’où provenait son charmant accent. La marchande vénitienne allait lui répondre, Oliver posait déjà la main sur un imposant gigot, lorsque des cris retentirent aux abords de la boulangerie. Six gardes-françaises encerclaient une jeune femme aux cheveux bruns. Deux d’entre eux la tenaient par les bras pendant qu’un autre, perché sur une puissante monture, ordonnait à la foule de s’écarter. L’homme était grand, mince et fort élégant, vêtu d’un uniforme rouge et bleu, d’un pantalon blanc, chaussé de bottes et coiffé d’un tricorne en cuir noir. Son visage austère s’enjolivait de deux yeux bleus d’une froideur glaciale et d’une barbiche brune qui semblait couler de ses fines lèvres. Ses longs cheveux bruns, ramenés en queue de cheval, tombaient jusque dans sa nuque musclée. Oliver se précipita vers l’homme, rapidement suivi par Jack, qui avait lui aussi reconnu Thémis. — Holà ! Capitaine ! lança le chimiste. L’individu dévisagea un instant l’homme qui se risquait à lui adresser la parole, se demandant d’abord s’il le connaissait, puis son regard s’arrêta sur la longue redingote pourpre d’Oliver. — Qui êtes-vous ? demanda le capitaine des gardes, d’une voix désagréable. — Je suis un ami de cette dame, répliqua Jack.

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L’homme sourit, non par gentillesse, mais par sadisme. Car, si le rire est le propre de l’homme, la méchanceté l’est tout autant. — Ce n’est pas à vous que je m’adresse. Je vous conseille d’oublier votre chère amie. — Mais qu’a-t-elle fait ? hurla le larron. Oliver lui infligea un puissant coup de coude pour le faire taire, mais le sourire du capitaine redoubla. — Cette charmante demoiselle s’est opposée à la France. La France, c’est le roi et j’en suis le représentant. La Bastille regorge de révolutionnaires tels que votre amie. Jack tenta de sortir un poignard de sa poche, mais Oliver retint son bras. Thémis se démenait toujours sans succès pour échapper à l’étreinte des gardes, mais personne ne réagit. Bien vite, Thémis disparut au détour d’une rue et Oliver se pencha sur son compagnon. — Nous allons la libérer, mais pas maintenant. Ils sont trop nombreux. — Je vais m’occuper de Benoît, il est trop jeune pour vivre sans sa mère. — Très bien, mais ne tente rien qui puisse nous être dangereux, souffla le chimiste. Je t’attends à la maison, une cliente doit venir chercher un parfum. Jack revint en fin d’après-midi. Il tenait par la main un jeune enfant. Benoît ne semblait pas particulièrement contrarié de suivre un inconnu ; sa mère lui avait probablement souvent conté leur rencontre. Sur le seuil de la porte, ils heurtèrent une dame d’une quarantaine d’années, parée d’un épais manteau en fourrure. Les doigts crispés sur un petit paquet rectangulaire, elle salua les nouveaux venus avant de disparaître. — C’est elle, ma nouvelle maman ? demanda naïvement l’enfant. — Comment ? Mais non, c’est moi qui vais te garder en attendant que ta mère revienne de vacances, répondit Jack. 55


— Elle aurait pu m’emmener avec elle ! protesta le petit. — Je t’ai déjà répété dix fois que tu devais être sage si tu voulais revoir Thémis ! Dans le salon, un étrange appareil posé sur la table crachait des cercles de fumée blanche. L’enfant sourit et se lança dessus en l’apercevant. — Eh ! hurla Oliver en le voyant approcher. Fais attention, c’est fragile ! — Ça sert à quoi ? — Ceci ? C’est pour faire des lumopetras, expliqua naturellement le chimiste. Jack précisa : — Ce sont des cailloux qui permettent de s’éclairer si on les allume avec une flamme. On les appelle plus communément « cristaux de jour ». Le jeune enfant se promena encore quelques dizaines de minutes, contemplant avec admiration chacun des encombrants ustensiles d’Oliver, qui prenait soin de tout ranger après le passage du curieux. La scène dura jusqu’à ce que Jack prenne la parole et demande ce qui figurait au menu du soir. — Cette fichue cliente est restée jusqu’à ton arrivée, je n’ai pas eu le temps de faire à manger. — Dans ce cas, commandons une pizza, proposa Jack. — Oh ! oui. Oh ! oui ! Benoît s’élança vers Oliver et l’implora d’un air de chien battu. — Très bien, va pour une pizza. Mais j’espère que tu n’as pas trop faim… — Pourquoi donc ? — Parce que la pizzeria ouvrira dans cent cinquante ans. Sans parler de l’ouvrier qui n’est toujours pas venu raccorder le téléphone. Voyant s’envoler ses projets culinaires, Jack se rabattit sur le gigot. 56


— Laisses-en un peu pour l’enfant ! s’indigna Oliver. — Je ne suis plus en enfant ! — À cet âge-là, corrigea Jack, un enfant ne mange pas de la viande, ça mange les frites qu’il y a autour ! — Allons, ne fais pas l’enf… mange et tais-toi ! Les heures passèrent. Lorsqu’il eut mis l’enfant au lit et se fut assuré qu’il dormait bien, Oliver s’assit aux côtés de son compagnon. — Il y avait un vieux matelas et quelques draps dans la cave, je les ai installés dans l’atelier de l’ébéniste. Ce n’est pas bien grand, mais il aura chaud. — Merci, sourit Jack. — Dis, la cliente qui est venue se procurer du parfum tout à l’heure, c’est madame Latonne, la voisine de Thémis ? D’un coup, un élan d’attention jaillit des yeux de Jack. — Elle a vu ce qui était arrivé à sa voisine, poursuivit-il. D’après elle, un haut gradé a donné une gifle à une mendiante et Thémis est intervenue pour parler du droit des femmes au garde-française. — Ça, c’est tout elle ! dit Jack d’un air rêveur. — C’est même pour cela qu’on l’a envoyée ici, précisa Oliver. — Non, l’autre jour, elle m’a avoué avoir menti. — Elle n’est pas ici pour avoir interrompu le sénat ? — D’après elle, la raison en serait toute autre. Le larron se leva péniblement et dissimula son visage abattu derrière ses deux grandes mains. — Tout à l’heure, pendant que Benoît rassemblait ses affaires, j’ai pris le temps de réfléchir à ta proposition, celle de soutenir le peuple… Oliver se tut. — Je ne vais pas… — Voilà qui ne me surprend pas, Jack.

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— … t’abandonner. On va la faire, cette révolution ! Et elle restera gravée dans l’Histoire, je peux te le promettre. Cette réplique versatile illumina le visage du parfumeur. Depuis qu’ils se connaissaient, tous les sales coups, ils les avaient commis ensemble. Toutes leurs aventures portaient les signatures de Jack Lescrot et Oliver Larnac. Aujourd’hui, je ne regrette pas de les avoir envoyés dans cette péripétie, peut-être la première qui ne va pas les enrichir ! — Parfait ! s’exclama Oliver. Demain, nous devrons trouver des volontaires pour mener cette guerre. Seuls, nous n’arriverons à rien. La nuit fut plus longue que prévu et mit à rude épreuve les premiers pas de Jack et Oliver dans le métier de parents. Profondément endormi sous trois couches de chaudes couvertures et sous les deux mammifères qui lui servaient de bouillotte, Jack fut tiré de son sommeil par le jeune enfant. — Quoi ? grogna-t-il. — J’n’arrive pas à m’endormir. — C’est par jalousie que tu me réveilles ? Ou alors, c’est Thémis qui t’a raconté que tout le monde était égal face au sommeil ? — Tu me racontes une histoire ? — Oliver ! appela le larron. Tu t’en occupes ? L’intéressé se retourna paresseusement dans ses édredons et rétorqua : — C’est toi qui as décidé de t’en occuper. Benoît l’a bien compris, puisque c’est toi qu’il est venu chercher. Bonne nuit ! Mais dix minutes plus tard, Oliver descendit en trombe dans l’atelier pour intervenir avant que le père désigné ne s’égare dans des narrations polissonnes. — … c’est alors que je rencontrai une jeune femme, du style blonde à forte poitrine… — Ça va, ça va ! hurla Oliver. Je crois qu’il vaut mieux que je me charge de lui cette nuit-ci. 58


C’est ainsi qu’au petit matin, Jack était le seul à ne pas être affecté de cernes ou autres stigmates de la première nuit passée avec le fils de Thémis. En ce qui nous concerne, pour la première fois, mes collègues et moi regrettions d’avoir envoyé cet enfant en exil avec sa mère. C’était pour lui que cette mère avait accompli l’acte délictueux qui l’avait expédiée ici, nous ne pouvions donc pas l’en séparer. Cependant, devant le tribunal, aucun membre n’avait prévu qu’elle serait une nouvelle fois appréhendée, ni que son fils tomberait sur un tuteur aussi novice.

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Chapitre 5 – La Garde des Pauvres

La nuit mourut, puis vint l’aube du premier jour d’une période faste pour la nation française. Ce second dimanche de décembre s’annonçait ensoleillé, sensiblement plus chaud que le précédent. Benoît, toujours endormi dans l’atelier de l’ébéniste disparu, attendait probablement qu’on vienne le réveiller. À cette heure si matinale, il n’imaginait pas un seul instant que la maison n’était plus habitée que par un vieux couple de mammifères. En effet, lorsque retentit la huitième heure du jour à Lavallée, Oliver et Jack se séparaient déjà, place des Pendus, en vue d’enrôler un maximum de monde. Maintes révoltes avaient déjà éclaté auparavant, mais sans grand succès, faut-il l’admettre. Dès lors, pour beaucoup de monde, la révolution libératrice restait une utopie. En outre, avec une famille à charge ou de jeunes enfants à nourrir, peu de gens étaient prêts à y prendre une part active, bien que plus d’un la soutînt. Oliver, lui, voulait prendre ce risque. Pour mener à bien son dessein, les résistants ne devaient pas forcément être nombreux. Il leur suffirait de croire en la liberté, de faire preuve de volonté, quelle que soit l’épaisseur de leur bourse. Pour aborder sa première recrue, il gravit le parvis de l’église Saint-Louis et y entra sans se faire entendre. De nombreux fidèles garnissaient les bancs et les sièges disposés à l’occasion de cette messe de l’Avent. Oliver s’assit à côté d’un vieil homme, lui-même accompagné de son épouse. Une heure s’écoula sans que le parfumeur écoute la cérémonie. Quand bien même aurait-il essayé, celle-ci se déroulait 61


en latin, langue qu’il n’employait que chez son pharmacien. Pour que le temps lui semble plus court et pour ne pas passer pour un hérétique aux yeux de son voisin, Oliver admira simplement l’architecture du bâtiment. Il faisait froid et la réverbération était un peu forte. Néanmoins, les murs ornés de peintures divines, les cierges à la flamme angélique, les vitraux bariolés de couleurs célestes, tout cela valait incontestablement le détour. Bien sûr, il en était de même pour l’orgue et ses interminables tuyaux, le plafond et le confessionnal travaillés dans les moindres détails. Ne seraitce que pour l’architecture de ses édifices, le catholicisme méritait amplement sa place sur le podium des religions. Au bout d’un certain temps, le chimiste fut interrompu dans son bâillement par le vieil homme assis à ses côtés. — Dites monsieur, murmura-t-il, ma femme me fait remarquer que nous n’avons pas encore eu le plaisir de vous rencontrer ici… L’épouse en question rougit et dissimula son rire gras derrière une main qui l’était tout autant. — … dixerunt eis sicut praeceperat illis Iesus … — Évidement, répondit Oliver d’une voix quasiment couverte par celle du prêtre. Je viens d’arriver à Lavallée et c’est la première fois que j’ai le plaisir d’assister à la messe du père Churchtown. — …regnum patris nostri David … — Un plaisir ? Si seulement cette maudite messe… — Attention, tu blasphèmes, chéri, intervint la compagne. — … n’était pas accomplie en latin ! — Ite, missa est ! Sans qu’Oliver en comprenne la raison, presque tous les fidèles se levèrent, comme mordus par leur siège. Certains soupiraient, d’autres éveillaient leurs voisins. Le chimiste se faufila à travers la foule et atteignit la croisée du transept, le centre de l’église. James Churchtown s’y trouvait, dos à la 62


foule. En entendant approcher Oliver malgré le brouhaha, il referma sa bible et fit enfin volte-face. Son visage était bienveillant, aimable mais, contrairement à son habitude, terriblement tendu. — Mon père, appela Oliver, j’aimerais vous parler ! Le parfumeur parlait fort pour dominer le tumulte de la foule pressée d’évacuer les lieux. — Je regrette, mon fils, mais j’ai très peu de temps à vous accorder. De plus, ceux que j’aide et qui ne possèdent rien ont été contraints, hier, de payer de lourds impôts. Je suis donc d’humeur maussade. Pourtant, je me console en pensant que ces impôts serviront à leur construire des abris pour l’hiver, peut-être à les nourrir… — Navré de briser vos espoirs, mais je crains que ces impôts servent à payer les trois cents cuisiniers de notre bon roi. — Plus les centaines de chasseurs et de musiciens qui l’accompagnent à table, ajouta Churchtown. Le père déposa sa bible sur le lutrin tout proche, lutrin sur lequel se consumaient deux hauts cierges. — Vous désirez terminer le sang du Christ ? demanda l’homme. — Pardon ? — Le vin qui a servi à la cérémonie… — Non, je vous remercie, dit Oliver, vaguement surpris. — Dire que personne ne réagit à cette tyrannie ! Voici des siècles que cela perdure et nul n’a trouvé le courage de prendre les armes ! L’église était à présent déserte. Pour ce qu’Oliver s’apprêtait à dire, ce n’était guère fâcheux : — Justement, un ami et moi-même avons décidé de faire changer tout cela. Nous savons que d’autres se préparent à Bordeaux, Lyon, Rouen, Lille et dans toutes les grandes villes de France.

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— Eh ! bien, mon jeune ami, ne venez pas vous confesser chez moi et persévérez. Tentez de mobiliser le plus de monde possible, demandez aux gens de se battre à vos côtés ! — C’est à vous que je demande de rejoindre la résistance, sourit Oliver. — Miséricorde ! Mais je suis bien trop vieux pour m’engager dans une telle aventure ! Le prêtre vacilla et s’appuya contre la table aux cierges. Ses traits se tendirent encore davantage. Le regard vide - à moins qu’il ne suppliât le Seigneur de l’achever - il semblait raisonner à toute vitesse. Un regard douloureux s’afficha soudain dans les orbites du brave homme. — Oui, dit-il, je suis vieux. Raison de plus pour vous suivre. À vrai dire, je n’ai plus rien à perdre. — Je vous remercie, mon père. L’homme retira son étole violacée et posa la main sur l’épaule du chimiste. — Prouvez-moi que vous voulez réussir et je vous suivrai. Peu après, Jack s’engageait dans une ruelle étroite jouxtant la place Saint-Louis. Il s’arrêta devant une maison délabrée aux volets clos et moisis. Une façade sale, un toit dépouillé et couvert de mousse, toute la misère de la ruelle des Poisons, sinistre et nauséabonde au possible. Les pieds noyés dans une flaque jaunâtre à la consistance suspecte, le larron fut aussitôt rejoint par un autre individu. Malgré l’étonnement simultané des deux hommes, Jack parvint à formuler quelques mots : — Toi aussi, tu as pensé à la Demeure des Démunis ? Je reviens du Bon Français. Arthur et Corentin, le barman, ont accepté de nous aider. Oliver s’approcha de la porte vermoulue et y frappa vigoureusement tandis qu’il parlait à son compagnon. — Le père James Churchtown semblait également enthousiaste à l’idée de se joindre à nous. 64


— Un prêtre ! Moi qui n’ai jamais touché une hostie ! Jack dormait toujours avec une bible à portée de son lit. Il affirmait qu’elle lui était indispensable. En réalité, cette édition du livre saint avait l’épaisseur idéale pour caler le pied brisé de sa table de chevet. La porte s’ouvrit dans un grondement grave. Une femme dodue, au visage sympathique et affable, apparut sur le seuil. — Que puis-je pour vous, messieurs ? demanda-t-elle d’une voix remplie de gentillesse sincère. — Nous vous connaissons pour votre infinie générosité, commença Oliver. Nous aimerions pouvoir compter sur vous pour rejoindre notre petit groupe de résistance. — Le tiers état ne dispose d’aucun privilège, poursuivit Jack, mais nous pensons que… — Houlà ! intervint la dame. Entrez, voulez-vous. Dehors, les murs ont des oreilles. La grosse Bertha, comme on l’appelait affectueusement, abritait à ses frais une bande de vagabonds. Ils y vivaient seuls ou avec leur famille et avaient perdu leur travail à la suite d’un accident ou d’une incarcération. Le foyer, improvisé voici quelques années, portait le nom de Demeure des Démunis. Connu de tous, il n’était pourtant approché par personne. On le fuyait comme la peste, par crainte de devoir y verser une larme ou une livre. À l’intérieur, quelques sièges maintes fois rapiécés, une cheminée désespérément vide, une table grignotée par les termites et un parquet du pire état. À cela s’ajoutaient des murs humides qui n’échappèrent pas à la maniaquerie d’Oliver. Dans l’un des coins de la pièce, gisait le corps apparemment sans vie d’un homme. Dans la paume de sa seule main, une miche de pain rassis. — Cet homme-là a eu le bras écrasé par une pierre qui s’est détachée d’un mur dans la fabrique où il travaillait, murmura Bertha. C’était il y a cinq ans. La première chose que lui 65


a dit son employeur après l’accident, c’est : « Tu comprendras que, dans ton état, nous n’avons plus besoin de toi ». — Quelle tristesse, constata Oliver. — Attendez de voir les autres à l’étage ! Mais vous désiriez me parler ? Bien que plusieurs fois interrompus par les allées et venues des locataires, tous trois parlèrent longuement de l’avenir de la France, des projets des deux complices et de ceux du roi. Si bien qu’au bout d’un moment, la femme confirma qu’elle suivrait Jack et Oliver jusque dans la tombe. — À vrai dire, j’espère que nous n’emprunterons pas cette voie trop rapidement ! lança Jack — C’est mieux que la Bastille, croyez-moi, répliqua-t-elle. Mais pour en revenir à la rébellion, je suis certaine qu’au moins deux de mes courageux locataires seront ravis de s’engager pour le bien de leur pays. Alors qu’ils s’apprêtaient à regagner l’impasse des Menuisiers, un martèlement vigoureux retentit. Bertha se leva pour ouvrir avant que la porte ne vole en éclats. Elle risqua néanmoins un œil à travers une planche fissurée et se retira vivement. — Des gabelous ! s’exclama-t-elle. — Des quoi ? s’inquiéta Jack. — Quoi qu’il arrive, ne faites rien, poursuivit-elle La porte s’ouvrit sur deux hommes au visage sévère qui entrèrent dans la maison sans un mot, ne s’inquiétant nullement de saloper le plancher déjà fort crasseux. Le regard d’un des hommes s’arrêta longuement sur Jack, dont l’accoutrement avait du mal à passer inaperçu. — Bien, gronda le second, vous savez pourquoi nous sommes ici ? Alors, montrez-nous votre charnier. La grosse femme et les deux hommes disparurent dans l’escalier, tandis qu’Oliver s’installait dans l’un des fauteuils. — Tu sais ce qu’est un gabelou, toi ? s’enquit Jack. 66


— Oui. Ce sont des gens désignés par l’État pour fouiller dans tes meubles, pour vérifier que tu ne fraudes pas. Le sel est extrêmement taxé, car c’est le seul moyen de conserver la viande. Ces gens viennent donc mettre leur nez dans ta réserve de viande et t’envoyer en galère si tu ne t’es pas acquitté de la gabelle, l’impôt sur le sel. Évidemment, les nobles ne payent pas cette taxe… — Alors, j’espère que cette pauvre femme a payé son sel, déclara distraitement le larron. — Dis-moi, cher ami, peux-tu me dire pourquoi tu portes deux chaussettes différentes ? Jack souleva le bas de son pantalon pour vérifier les dires du chimiste. — C’est mon frère qui m’a envoyé cette paire. Le pire, c’est qu’il m’a envoyé deux fois le même colis. — Je vois, sourit Oliver. Il se contenta de cette réponse, car les deux hommes redescendaient déjà, un lourd sac à provisions à la main. — Estimez-vous contente de ne pas rejoindre les cachots humides de la Bastille. Mais ne vous avisez pas de recommencer, sans quoi, je serai sans remords. Lorsqu’ils disparurent enfin de la vue de la bonne femme, celle-ci, à deux doigts d’éclater en sanglots, remercia Jack et Oliver. — Ils m’ont tout pris ! Mais ça ne fait rien, vous pouvez compter sur nous. — Venez me voir demain à vingt-deux heures derrière l’église, murmura le parfumeur. Jack entra dans le salon en tenant Benoît par la main. — L’enfant a encore été malade ! bougonna-t-il. Il ne supporte pas cette époque. — L’époque ? Ou le concours du plus gros mangeur de hamburgers que tu as organisé ce matin ? 67


Jack fit la moue et se contenta de quelques borborygmes tandis que l’enfant se grattait la tête, le regard fixé sur l’horloge qui indiquait à présent neuf heures trois-quarts. — Benoît, dit Oliver en revêtant sa redingote, tu es un grand garçon, tu vas garder la maison pendant notre absence. Surtout, ne mange plus rien. Et si tu pouvais ramasser la livraison que tu viens de nous faire, ce serait sympa ! Les deux garçons s’engouffrèrent dans une purée de pois presque palpable. Ils traversèrent d’abord la place des Pendus, où Corentin tentait vainement de larguer les derniers clients du Bon Français. Ils rejoignirent ensuite la place voisine, puis contournèrent l’église Saint-Louis. — Pourvu qu’ils trouvent, fit Jack à l’adresse d’Oliver, qui descendait déjà dans la cachette du fonctionnaire. — Il paraît que ces gens sont débrouillards pour leur époque. Allume déjà les chandelles, veux-tu ? Quelques minutes plus tard, la salle circulaire parfaitement éclairée reçut son troisième visiteur de la soirée. Hésitant, le père Churchtown descendit l’échelle murale et salua ses deux prédécesseurs à qui il tendit un crucifix. — J’ai pensé que cet objet ne nous serait pas inutile, bredouilla-t-il. — Nous le fixerons au mur, décida Oliver en s’emparant de l’objet. Posons-le sur cette étagère en attendant. — Merci. Depuis le temps que ne suis plus venu ici, j’ai dû me garnir de nombreuses rides ! — Comment ? s’étonna Oliver. Vous êtes déjà venu ici ? — Évidemment, il s’agit d’une ancienne crypte. On y accédait par un souterrain, mais tout s’est effondré, il y a quelque temps. Visiblement, vous l’avez très bien aménagée. — C’est une longue histoire, mais nous n’y sommes pour rien, expliqua Jack. Arthur et Corentin arrivèrent à leur tour.

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— Veuillez m’excuser pour le retard, implora le barman. Ma clientèle ne voulait pas me lâcher. — Ouais, ce vieux radin voulait m’empêcher de finir mon verre, chuchota le vagabond à l’oreille de Jack. Le gueux s’installa à une table, sous le regard apitoyé de l’homme d’Église. — Alors, on mange quand ? demanda-t-il. — Arthur ! s’indigna Oliver. On attend encore du monde. Et puis, qui t’a dit que nous allions manger ? Malgré le silence du clochard et les gestes frénétiques de Jack dans le dos de son ami, ce dernier devina rapidement l’identité du coupable. — Tu lui as dit qu’il était là pour manger ? — Oui, mais il a quand même trouvé ton idée intéressante. — C’est vrai ça, intervint le saoulard. Tout individu non initié aurait pu s’exaspérer, mais Oliver avait de l’entraînement. Depuis plusieurs années qu’ils se connaissaient, le parfumeur avait eu le temps de s’habituer aux aberrations de son compagnon. Deux personnes totalement inconnues entrèrent encore et se présentèrent sous les noms de Bruno et Peter. Ces deux parfaits jumeaux, simplement différenciés par les taches ou les déchirures de leurs vêtements, logeaient à la Demeure des Démunis. La moustache grisâtre et généreuse, le nez épais malgré un visage fin, le teint méditerranéen, ces quelques éléments laissaient penser qu’ils venaient de l’actuelle Italie. Ils furent rapidement rejoints par une troisième personne qui resta coincée un petit moment dans le conduit qui menait à la cache. — Voici la grosse Bertha, plaisanta-t-elle. — Nous n’attendions plus que toi, affirma Oliver. Allons nous asseoir. À la grande joie d’Arthur et Jack, Bertha avait apporté une délicieuse tarte aux pommes qui fut dévorée en quelques bouchées. 69


— Tout d’abord, commença Oliver, je vous remercie d’avoir accepté de nous aider à combattre cette dictature… — Et de libérer Thémis, marmonna Jack pour lui-même. — … mais sachez que la tâche ne sera guère aisée. Vous faites dorénavant partie de notre petit groupe de résistance… — Il faudra lui trouver un nom ! s’écria Peter. — En effet, approuva Bertha. Que pensez-vous des Joyeux Révoltés ? — Hum, d’autres propositions ? demanda Oliver, inquiet à l’idée de porter un nom aussi peu crédible. — Que pensez-vous de la Garde des Pauvres ? proposa le père Churchtown. — Je suis pour, affirma Jack. — Moi aussi, assura Arthur en plongeant la main à l’intérieur de son sac. Et Corentin est aussi de mon avis. — Pareil pour nous, lancèrent Bertha, Peter et Bruno. Soulagé que personne n’ait choisi les Joyeux Révoltés, le chimiste parcourut ses aide-mémoire et en revint à ses idées. — Si nous voulons tenir tête aux gardes-françaises, nous devrons nous armer. — Mon fils fabrique des armes à Paris, déclara Bruno, l’un des jumeaux. — Magnifique ! Jack et toi, vous irez lui passer commande. Reste à savoir combien il nous en faudra. — Pourquoi avons-nous besoin d’armes ? demanda Churchtown. — Il faut effrayer le pouvoir ; leur apprendre que la Garde des Pauvres existe. Pour ce faire, j’ai pensé qu’il serait agréable d’organiser une chasse au soldat. Rien de bien méchant : chacun se poste sur un toit ou dans une rue, puis tire sur tout ce qui s’habille en rouge et bleu. — Les tuer ? s’exclama le prêtre. — Non, ce seront des balles inoffensives, ou presque.

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— Ils l’auront amplement mérité ! s’irritèrent Bruno et son jumeau. Et si, par la même occasion, nous pouvions botter les fesses de l’Autrichienne… — Qui donc ? demanda Jack. — Madame Déficit, répondit Arthur. Marie-Antoinette, quoi ! Elle n’est pas vraiment appréciée ici. — La reine, reprit Corentin, se soucie moins du peuple que de ses bijoux et de ses soirées. — Je vois, fit Oliver, notons cela sur la liste des projets. Autre chose ? — Oui ! répliqua Jack. Arthur posa une bouteille de rhum sur la table, accompagnée d’une paire de verres. — Corentin, toi qui aimes les bonnes choses, tu accepteras bien une petite goutte ? — Juste une larme, alors. Légèrement en retrait, les autres n’avaient rien remarqué et écoutaient Jack avec attention. — Pour marquer le coup, je pense qu’il faudrait frapper la France en plein cœur. — Très bonne idée, approuva Bertha. — Merci. Alors, concrètement, qu’est-ce qui évoque au mieux la France ? La tour Eiffel ? — Qui ? demanda Peter, intrigué. — La tour Eiffel n’existe pas encore, souffla Oliver. Nullement déstabilisé, le larron poursuivit son analyse. — Cela n’engage que moi, mais prenons l’exemple de la Bastille… N’est-elle pas le symbole de l’injustice et de la monarchie absolue ? — Cette place forte est imprenable, trancha Bertha. — J’ai lu qu’elle n’était pas si bien gardée que cela, rétorqua Jack. — Jack a raison, assura le vagabond en rattrapant le barman qui glissait de sa chaise. J’y ai passé six mois, dans cette 71


forteresse. Les gardes y sont nombreux, mais ils ne se battront pas jusqu’à la dernière balle. — Soyons en nombre suffisant ! La Bastille ne tiendra alors pas plus d’une demi-journée, poursuivit Jack. Qu’en pensez-vous ? — Que lorsque tu es amoureux, tu deviens rusé, mon vieux, murmura Oliver. — Moi, je suis partant, lança l’un des spectateurs. L’idée fut rapidement adoptée par tous les membres, y comprit par Corentin qui en était à son sixième verre. La réunion dura encore une courte demi-heure, le temps de fixer les derniers détails. Ensuite, tout le monde quitta le repère un à un. — Dites-moi, Jack, demanda Peter, pourquoi avoir choisi la date du 14 juillet ? — C’est l’anniversaire d’une amie. Elle est justement emprisonnée à la Bastille et j’ai tout naturellement songé à elle. — Quel hasard ! — N’est-ce pas ! Peter était grand et sa situation financière faisait de lui un homme très maigre. Maigreur encore accentuée par les longs cheveux noirs qui ruisselaient dans son cou et par son teint cireux. Mais il pouvait se targuer d’un passé irréprochable. Tout comme son frère, il avait combattu pour l’indépendance des États-Unis d’Amérique, puis s’était engagé comme chevauléger. À la fin de leur service, ils trouvèrent un emploi chez un vigneron qui posa la clé sous le paillasson quelques mois plus tard. Devenus trop vieux pour retrouver du travail, ils en furent réduits à implorer la générosité des passants, comme pas mal de monde. La concurrence était rude, mais comme le prétendait Arthur Dignus, le métier avait son charme en été. La parfaite réplique de Peter s’approcha à son tour. — Dis-moi Jack, combien sommes-nous ? Je suppose que tout le monde ne s’est pas présenté à la réunion ? Si ? — Non, répondit le voleur. En réalité, nous sommes neuf. 72


— Neuf ? s’exclama Oliver en passant derrière son compagnon. — Oui, je pense que tu oublies Benoît. — Et moi, je pense que tu oublies son âge, rappela Oliver. — Il aura sept ans le mois prochain. — Justement, c’est bien trop jeune ! C’est que nous allons courir de grands risques. — Mais, qui mieux que lui a le droit de nous aider ? fit le larron en prenant un air faussement larmoyant. Il veut retrouver sa mère ! — Très bien, mais c’est toi qui expliqueras à cette mère que sa progéniture a reçu un boulet de canon en pleine figure. Dehors, un coup de feu retentit, avertissant Jack et Oliver qu’il était plus que temps de regagner leur maison d’emprunt.

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Chapitre 6 – La grande magouille

Il s’est avéré que le coup de feu avait été tiré de la caserne voisine par un soldat qui se serait un peu trop éternisé à la Gueule de Bois. De son côté, Jack n’avait point tardé à rejoindre sa couche et à s’y reposer. Profondément endormi, un souvenir vint hanter son sommeil. Quelques longs mois auparavant, mais aussi plusieurs centaines d’années après la révolution française, avait lieu un procès au tribunal de grande instance de Paris. Comme Oliver et Jack, j’assistais à la séance qui durait déjà depuis plus de trois heures. J’aimais travailler dans ce tribunal fraîchement inauguré, pourvu de fenêtres immenses, de statues inspirées de l’antiquité et de marbres luxueux. J’étais confortablement installé derrière mon grand bureau, face au public. — Mademoiselle Thémis, dis-je, l’audience est terminée, tout est dit. Je marquai une pause symbolique, à la fois pour savourer la nervosité de mon client et pour observer Jack, assis quelques rangées plus loin. Affublé de son habituel compagnon, il n’était pas là pour assister au procès de Thémis, mais bien au sien, qui devait avoir lieu juste après. On aurait dit que, pour lui, c’était la routine, qu’il se sentait chez lui. Très serein, il regardait avec passion un globe de verre vermillon posé sur une statue de marbre. — Nos lois nous empêchent de remonter le temps pour annuler les crimes, car l’acte irait à l’encontre de la nature, et 75


Dieu sait comment tournerait le monde ! Même si votre victime ne méritait pas sa place sur terre, il n’empêche que le meurtre que vous avez commis est très grave. Vous ne devez pas l’oublier. C’est pourquoi vous serez condamnée comme tout meurtrier. Toutefois, certains éléments jouent en votre faveur. Durant cinq minutes interminables pour toute l’assemblée, j’énumérai les divers faits qui permettraient à la jeune femme de ne pas aller en prison. Vint ensuite la phrase que tout le monde attendait, telle la clé de la délivrance : — Par conséquent, vous serez envoyée en exil pendant une durée de huit ans. Vous aurez le droit d’être accompagnée de votre fils et d’emporter vos effets personnels. La date et le lieu de votre nouvelle terre d’accueil vous seront communiqués dans les prochains jours. En attendant, vous êtes libre. La jeune Thémis se résigna et n’opposa aucune résistance à l’homme qui l’emmenait à présent hors de la salle. — Vingt minutes de pause ! lançai-je à l’assemblée. Effectivement, je devais absolument téléphoner à ma femme pour la prévenir que je serais en retard pour manger. Mais cela en valait la peine car, une fois de plus, le tandem formé par Jack et Oliver nous promettait un bon divertissement. Vu le nombre important de spectateurs ce soir-là, je ne serais pas le seul à rire des pitreries des deux fraudeurs les plus attachants qu’il m’ait été donné de juger Les minutes s’écoulèrent. Voyant la salle se remplir copieusement, et devant le spectacle des nombreuses personnes qui grimpaient dans les arbres voisins pour assister au procès à travers les fenêtres restées ouvertes, je décidai d’entamer la séance plus tôt que prévu. — Je tiens à rappeler qu’il est interdit de manger durant toute la durée de ce procès, dis-je haut et fort.

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Dans les tribunes, puisque mon tribunal ressemblait désormais à une salle de cinéma, plusieurs personnes dissimulèrent aussitôt des seaux de pop-corn sous leur manteau. — Je rappelle également qu’il est interdit de demander des autographes aux accusés. Visiblement fort déçue, une vieille dame agenouillée à portée de main d’Oliver retourna s’asseoir à sa place, armée d’un stylo et d’un carnet de notes. Plusieurs admiratrices gémirent en m’entendant briser leurs espoirs. Aussi, par crainte de voir ma voiture incendiée en sortant du palais, je pris soin d’ajouter : — Mais n’ayez crainte, je suis persuadé que nos deux vauriens auront à cœur de satisfaire vos demandes à la fin de ce procès. Jack acquiesça en lorgnant une jeune Suédoise très légèrement vêtue, qui venait de lui adresser un signe de la main. Oliver, de son côté, se contenta de sourire car sa femme était assise à portée de baffe, comme une épée de Damoclès. — Bien ! Oliver Larnac et Jack Lescrot, vous êtes accusés du vol de divers objets d’art, dont la liste a été établie lors de notre dernier entretien. À titre plus personnel, j’aimerais récupérer la saturnie, la lampe de bureau et l’encyclopédie que vous m’avez volées. — Veuillez croire en ma plus profonde honnêteté, votre honneur, fit Jack en se levant. — C’est la onzième fois que vous défilez à la barre des accusés, monsieur Lescrot ! Vexé, Jack reprit place à côté d’Oliver. — Vous oubliez votre plante d’intérieur, l’aquarium de Bubulle et votre bloc de feuilles en véritable papier, me rétorqua-t-il, rancunier. Puisqu’il y faisait allusion, ma liste semblait désormais incomplète, mais le mystère de la disparition de Bubulle

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s’élucidait. Il marquait le premier point. Alors, pour ne pas rester knock-out, je poursuivis mon bavardage administratif. — J’allais justement en parler. Lors de la dernière audience, lundi passé, nous en étions restés à l’audition des témoins. Nous avions entendu mademoiselle Falgh. À peine avais-je conclu ma phrase qu’une très jeune et charmante femme fit son apparition au pied de mon bureau. Elle frôlait la vingtaine et offrait le stéréotype parfait de la blonde. Elle était l’équivalent du Belge bardé de ses frites, ou du Français campagnard, chapeauté d’un béret et nanti d’une baguette de pain. Elle s’établit à la barre comme un mannequin sur une estrade. Il est vrai que sa fine tunique blanche ne laissait qu’une part très minime à l’imagination, et la différenciait difficilement d’une nudiste. — Mademoiselle Falgh, bafouillai-je, accomplissez ce pour quoi vous êtes là. — Tout s’est passé il y a quelques mois… — Six mois exactement, précisai-je. — Oui ! Ce jour-là, en allant travailler à la banque, comme tous les jours depuis deux ans, ma collègue m’avertit qu’un avis annonçait le déménagement de l’agence deux semaines plus tard. Le jour prévu, les deux charmants jeunes hommes… — Les accusés, madame Falgh, les accusés ! — …sont entrés, habillés en bleu de travail. Dans la matinée, ils ont déménagé quelques meubles, armoires et dossiers. Puis ils sont descendus dans les caves pour prendre les coffres qu’ils ont chargés dans leur véhicule. — N’avez-vous pas trouvé étrange que de prétendus déménageurs rangent meubles et coffres dans une limousine de collection ? La jeune femme esquiva la question avec une moue ostensible et poursuivit son récit : — Ils étaient vraiment très gentils ! Le plus mal rasé des deux m’a même offert des roses. 78


— Roses qu’il venait de dérober dans le jardin du restaurant voisin, fis-je remarquer. — Mais monsieur le juge, c’est l’intention qui compte ! — Bien entendu. — Quoi qu’il en soit, je ne les ai trouvés étranges que lorsqu’ils sont partis avec mon porte-monnaie et celui de ma collègue. La jeune blonde semblait assez fière, presque émerveillée par son brillant exposé. — Ce sera tout, mademoiselle ? Étrangement, cette phrase me rappelait la charcuterie de mon enfance. Ma mère y travaillait et la répétait inlassablement. Elle me rappelait également qu’il était grand temps pour moi de rentrer à la maison pour le repas du soir. — J’aimerais savoir ce qu’Oliver utilise comme shampoing, s’enquit-elle alors. Il sent vraiment très bon. — Oh ! commença le chimiste, il s’agit… — Suffit ! criai-je. C’est un tribunal ici, pas un institut de beauté. Témoin suivant ! Une grande femme très mince, aux lèvres pincées entra d’un pas solennel, presque royal. Son corps svelte disparaissait sous une longue robe grise pourvue d’un col disproportionné qui remontait le long de sa nuque, donnant à sa propriétaire l’apparence d’un dindon. — Madame Perborate, présentez-vous. — Je suis bibliothécaire en province. Voici quelques mois, ces deux jeunes gens… Elle leva le doigt vers Jack et Oliver, vaguement intrigués. — … sont venus se présenter à ma porte, à minuit, sous l’identité d’anciens amis de mon défunt époux. — Époux qui s’est suicidé, rappela Jack à voix basse. Quand on la voit, on devine tout de suite ce qui a motivé sa décision. Le pauvre homme !

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— Et que s’est-il passé, demandai-je, alors que je connaissais le dossier aussi bien que mon alphabet. — À vrai dire, je n’en sais trop rien, votre honneur. Je me rappelle seulement avoir ressenti une vive douleur au crâne. Je suis restée inconsciente tout le reste de la nuit et lorsque j’ai repris connaissance, tous mes tableaux, dont les très célèbres mouvants du marquis de Bordillia, s’étaient envolés. D’un art nouveau destiné aux plus riches, les mouvants étaient de simples tableaux dont la particularité consistait à renfermer des sujets d'aspect vivant. Le plus connu est la représentation d’un village de Provence qui évolue au fil des saisons. Sur cette toile, l’artiste détaille son œuvre dans les moindres détails, permettant aux villageois de couper du bois, de pêcher, de sortir les bêtes et de vivre comme vous et moi. Inutile de préciser le coût prohibitif de l’œuvre, tant l’énergie nécessaire à sa réalisation est importante. — Oui, monsieur Lescrot ? m’étonnai-je en voyant Jack, la main levée vers le plafond. — Je tenais à dire que nous ne sommes en rien responsables des pertes de conscience de madame Machin et que nous regrettons la disparition de ses toiles. J’ajouterai aussi qu’elle n’a pu ressentir un choc à la tête, puisque nous l’avons chloroformée. — Merci pour ces précisions, monsieur Lescrot. — Jack ! murmura Oliver. La seconde partie n’était peutêtre pas nécessaire… — Je vous remercie, madame Mach… madame Perborate. Le dixième et dernier témoin pour cette affaire était un homme d’une soixantaine d’années. Son récit dura plus d’une demi-heure et je ne parvins donc pas à retranscrire la totalité de la discussion. Je retiens simplement le moment où Oliver se leva pour rendre à cette personne le portefeuille qu’il était parvenu à lui soustraire.

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Une autre péripétie amusante survint alors des manches de Jack. Emporté par ses convaincantes explications, il agitait frénétiquement les bras, tant et si bien que des cartes de jeu pleuvaient sur les avocats et les personnes assises au premier rang. — Parfait ! En espérant que les accusés aient bien rendu à l’assemblée tout ce qui lui appartient, je déclare la séance temporairement levée pour permettre aux jurés de délibérer. Le petit groupe de jurés disparut dans la salle des délibérations. Sur ce, je m’empressai de trouver la cabine téléphonique la plus proche, tandis qu’un troupeau d’admirateurs s’élançait au premier rang. Au terme d’une attente interminable, les jurés reprirent, tout comme moi, leur place dans la salle. Lewis, l’huissier, m’apporta aussitôt le résultat de la délibération, griffonné au dos d’un tract de supermarché. Je le lis à contrecœur, puis frappai mon bureau à l’aide du lourd marteau de bois… un rêve d’enfance ! — Silence ou je fais évacuer la salle ! Satisfait de la phrase que j’espérais formuler depuis plusieurs heures, j’annonçai à haute voix la sentence réservée à mes deux lascars : — Le verdict pourrait vous paraître sévère, mais en rapport avec le nombre d’heures que j’ai perdues dans ce tribunal à cause de vous, c’est fort raisonnable, croyez-moi. — Mais pour nous, ce fut un réel plaisir, votre honneur, s’exclama Oliver. — Je n’en doute pas, monsieur Larnac. Néanmoins, un parc d’attraction vous aurait permis d’échapper à dix années d’exil au vingtième siècle. Toutefois, si vous décidez de rendre tous les biens que vous avez malhonnêtement acquis, la peine sera ramenée à deux ans. Elle sera annulée si vous aidez votre pays.

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À vrai dire, cette peine ne servit à rien et il fut nécessaire de juger une douzième fois Jack et Oliver, pour les exiler encore plus loin dans le temps, en 1788. — Enfin, je pense que l’État vous sera reconnaissant s’il récupère la saturnie que vous lui avez assurément dérobée. J’eus à peine le temps de conclure ma phrase, que le décor du tribunal s’effaça, pour laisser place à celui d’une ville gigantesque. Devant le tribunal s’étendaient de hautes constructions cylindriques, cubiques, sphériques, hexagonales ou pyramidales, conformes au style architectural en vigueur dans la région. Depuis que je suivais le parcours des deux voleurs au siècle des lumières, je perdais le sens de la réalité. Voir au fil des jours ces maisons séculaires, me faisait presque oublier que des édifices pouvaient s’élever à plusieurs centaines de mètres. Heureusement pour moi et les autres habitants, ces gigantesques masses de verre poussaient dans les parcs et les profondes forêts, lieux qui avaient presque disparu deux siècles plus tôt. Parfois reliées entre elles par d’interminables boyaux de verre, contournées par le réseau de navettes de transport qui glissaient dans l’air comme un voilier sur la mer. Jack emprunta une longue avenue pour retourner chez lui à pied. Il fut rapidement rattrapé par Oliver, lui-même accompagné de Saria, la femme qu’il aimait et avait épousée, ainsi que de sa belle-mère favorite. Le soir tombait lentement, recouvrant le ciel d’incarnat avant de prendre une couleur marron, puis enfin, de se couvrir de poil. Aussi stupéfait que moi, Jack s’aperçut qu’il venait d’ouvrir les yeux et qu’il était tombé nez à nez avec le castor qui flânait sur sa poitrine. Lorsqu’il descendit dans le séjour pour y préparer son petit déjeuner, Jack fut accueilli par son colocataire. Ce dernier affichait une forme olympique.

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— Jack, que contient cette chose ? s’interrogea-t-il en pointant du doigt un objet abandonné au pied de la lourde horloge. À priori, il s’agissait d’un simple bol oublié naguère lors d’une soirée au coin du feu. Pourtant, en y regardant de plus près, le récipient était rempli d’un liquide jaunâtre, à la limite d’un brun très clair. Jack lança un bref regard dans la continuité du doigt d’Oliver. — Les deux touffes de poils refusent de boire autre chose que de la bière, répondit-il simplement. Oliver leva les yeux vers le plafond et contourna son ami pour s’installer à ses côtés. Jack se replongea dans la conception de sa tartine de confiture avant de repenser à son rêve. — Cette nuit, je me suis souvenu de notre procès… — Celui pour le vol de la statue de la liberté ? demanda le chimiste. — Non, celui qui nous a envoyés à la fin du vingtième siècle. Eh ! bien, devine qui était condamnée, le même jour, à passer huit ans à cette époque ? — Thémis ? — Oui ! D’après mes souvenirs, elle aurait assassiné quelqu’un. Oliver fronça les sourcils. — Qui donc ? — Je n’en ai aucune idée. — Elle devait avoir ses raisons. Elle semble très bien éduquée... Mais lorsqu’elle sortira de la Bastille, je te conseille de t’en méfier. — Naturellement, fit Jack. — Pense aussi que cette après-midi, tu files à Paris avec Bruno pour commander les armes. — Dans la mesure où tu as oublié de me prévenir, rappela le larron, il est impossible que je m’en sois souvenu. 83


— Te voilà prévenu, à présent. Fais attention ! Tu mets des miettes partout. Frédéric Regius, capitaine des gardes pour Lavallée et sa région, se reposait dans son hôtel retranché à deux pas de la Gueule de Bois. Confortablement installé dans un épais fauteuil, entre une étagère rassemblant les plus belles reliures de l’époque et un âtre rougeoyant, l’homme parcourait les pages d’un écrit sur l’histoire des armes. La pièce était chauffée en suffisance mais, en revanche, la lumière permettait à peine la lecture de l’ouvrage car, au dehors, une nuit ténébreuse s’était déjà installée. Une lourde porte s’ouvrit sur la bibliothèque, ce qui força Frédéric à lever les yeux vers le nouvel arrivant. — Je viens voir si monsieur n’a besoin de rien avant que je me retire. Le capitaine enroula sa fine barbe autour de son doigt pour se donner le temps de réfléchir. Il dévisagea le domestique pendant quelques instants avant de lui répondre. — Dites-moi, Baptiste, connaîtriez-vous un nouveau venu répondant au nom d’Oliver Larnac ? L’homme s’octroya une dizaine de secondes de réflexion puis nia sans le moindre doute. Frédéric soupira et posa son livre sur l’étagère voisine. — Voyez-vous, cet homme s’est mis en tête de prendre la Bastille Saint-Antoine. Oui, rien que cela ! Encouragé par le sourire amusé du majordome, l’homme poursuivit : — Il aurait déjà recruté une demi-douzaine d’inconscients prêts à le suivre jusque sur les genoux du roi. Encore un qui se voit renverser la monarchie et s’installer à la place de sa majesté. Pour l’instant, je ne m’inquiète pas, mais s’ils n’ouvrent pas les yeux d’eux-mêmes, ils risquent de rejoindre la forteresse plus vite qu’ils le pensent. — Sont-ils armés ? s’inquiéta le domestique. 84


Le chef des gardes se pencha en avant pour retirer ses hautes bottes. — Pas encore, mais d’après mon indicateur, c’est une question de jours. — Votre indicateur ? répéta l’homme. — L’un des hommes de confiance de cet Oliver. Il s’imagine que je vais puiser dans ma bourse pour obtenir ses renseignements. Mais je n’aime pas les traîtres, même pas ceux qui sont de mon côté. À quelques centaines de mètres des portes de Lavallée, une grande voiture hippomobile cheminait sur un chemin de terre comprimé entre deux interminables prairies. La fraîcheur arctique, la noirceur épaisse et la route irrégulière empêchaient les chevaux d’avancer à bonne vitesse. Un homme passa le buste par l’une des fenêtres. — Plus vite, cocher ! J’ai un enfant à nourrir, moi ! Il s’agissait de Jack, de retour de la capitale en compagnie de Bruno, également installé sur la banquette intérieure. Bruno regardait défiler le village faiblement éclairé, tandis que le larron examinait en détail les longs fusils qu’il était chargé de livrer à Oliver. Longs d’un mètre cinquante, ils pesaient plus de quatre kilos et chacun d’eux était une œuvre à lui seul. Taillée en bois de noyer et forgée en laiton, l’arme était façonnée à la main par des armuriers orfèvres en la matière, artisans de père en fils. — Nous n’avançons pas ! Il est bientôt minuit et je suis brisé ! Peu bavard, Bruno se risqua au dialogue : — Nous serons vite arrivés. À ta place, je me reposerais. — Dans cette charrette ? Il n’y a même pas d’airbag ! La voiture s’arrêta sur la place des Pendus avant que Bruno ait le temps de s’interroger sur le vocabulaire de son com-

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pagnon de voyage. Le cocher repartit et Jack s’engagea sans attendre dans l’impasse des Menuisiers. En entrant dans le salon, il fut seulement accueilli par les deux mammifères enroulés au pied de la cheminée. Il rencontra finalement Oliver qui s’employait à ranger la parcelle de Jack. — As-tu retiré tes chaussures avant de monter ? demandat-il, submergé par une pile de linge. — Oui, oui, soupira Jack. — Parfait. Et les fusils ? — Probablement les meilleurs au monde. Le fils de Bruno en avait une dizaine en stock ; nous aurons les vingt autres dans une semaine. — Tu es magnifique. Mais pourrais-tu me dire ce qu’est cette chose ? Oliver tenait à la main un objet métallique, rond et grand comme un boulet de prisonnier. Sur celui-ci, un cadran à cinq aiguilles. Chacune avait une fonction qui m’était inconnue, de même qu’une série de molettes argentées. Le haut de la boule en cuivre était surmonté d’une courte antenne qui se mit à vibrer lorsque Oliver posa le doigt sur une première commande. Bien que Jack n’ait aucune idée de l’utilité d’un tel engin, il l’avait dérobé dans mon bureau, le jour où je lui avais donné sa démission. Je lui en ai toujours voulu de m’avoir emprunté cet objet car, en raison de la quantité incroyable de démarches et de documents nécessaires pour en obtenir un nouveau, je pris plusieurs mois de retard dans mes dossiers.

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Chapitre 7 – Le journal de Marius

Dès le jour suivant, Jack et Oliver rayèrent la petite boule de cuivre de la liste de leurs préoccupations afin de mieux organiser la chasse qu’ils allaient s’offrir. Vers midi, Oliver entra dans la pièce qui faisait office de salle à manger et rejoignit son compagnon déjà attablé. Le larron tenait entre les mains une feuille plastifiée d’une quarantaine de centimètres de haut, qui étalait manifestement la « une » d’un journal. Jack tapota machinalement la page du bout d’un doigt ; le contenu disparut aussitôt pour laisser place à une autre page absolument différente. — Quid novi ? se renseigna Oliver. — Une inondation dans une tour, une publicité pour un robot de nouvelle génération, un article sur nous… — Ils ont découvert notre planque ? — Non, notre atelier de peinture. Il y a aussi un nouveau message personnel. Jack pianota à nouveau sur le quotidien pour lire la suite. — S’il s’agit encore de cette compagnie d’assistants ménagers, s’emporta le chimiste, dis-leur que le nôtre est tombé en panne après deux mois et que… — C’est de Carl. — Le marin ? Depuis le temps que nous n’avons plus vu ce vieux gredin ! — Mes chers amis… commença Jack. — Aïe ! Nous allons devoir lui rendre service. — … le hasard, m’a envoyé en exil à cette époque… — Le hasard ? Je dirais plutôt le tribunal ! ricana Oliver. 87


— … et la presse m’a informé de votre présence, non loin du lieu où je me suis établi. En souvenir de notre indéfectible amitié, j’ai pensé que vous pourriez me rejoindre prochainement. Si vous acceptez, je crois pouvoir effacer la dette que j’ai envers vous. — Un gentilhomme n’aurait pas attendu aussi longtemps, constata Oliver. — Mieux vaut tard que jamais. Regarde, il nous a laissé son adresse : L’Ivresse Maritime, quartier du Vieux Bassin, à Honfleur. — Bien ! S’il peut nous aider, nous irons le voir, puisque nous passerons par la Normandie dans quelques jours. — Vraiment ? s’intéressa Jack. — Oui. Mais tu en sauras davantage lors de la réunion de ce soir. Avant de te promettre une excursion, je préfère que les autres acceptent de nous accompagner. Le soir, Oliver se rendit seul à la réunion de la Garde des Pauvres. Benoît était malade et une nouvelle indigestion convainquit Jack de rester à son chevet. La nuit était désormais tombée depuis pas mal de temps et, lorsque le larron eut la certitude que son compagnon s’était suffisamment éloigné de l’impasse des Menuisiers, il rejoignit l’enfant. — Félicitation Ben, dit-il, tu as parfaitement joué le jeu. Un sourire sournois s’afficha sur le jeune visage de Benoît. Comme il n’avait aucune envie d’aller à la réunion, Jack avait demandé au fils de Thémis, d’arborer une mine cadavérique tout au long de la journée et de gémir chaque fois qu’Oliver serait dans les parages. Pour aider l’enfant à accomplir sa tâche, Jack lui avait même fait siroter un demi-litre d’une étrange bouteille trouvée dans les affaires d’Oliver. Hormis les bulles difformes et bariolées de couleurs vives qui s’échappaient parfois du gosier de l’enfant, l’illusion était parfaite.

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Dans l’atelier de l’ébéniste où Oliver avait aménagé la chambre de l’enfant, le larron s’attarda sur une vieille machine recouverte d’une bâche grisâtre. On aurait dit une barque longue de quatre mètres, munie d’un gouvernail et d’un moteur diesel. L’anachronisme était probablement l’œuvre d’Oliver et Jack ne s’en inquiéta guère, d’autant qu’un martèlement sonore retentit soudain dans le salon. Le larron se précipita vers la porte d’entrée, saisissant au passage le pistolet de son compagnon. À nouveau, on tambourina à la porte. D’un geste méfiant, Jack entrouvrit la porte. Un homme petit mais ventru se tenait sur le seuil, armé d’une lanterne. La main de Jack se referma encore davantage sur l’arme. Un chaperon de jute épais dissimulait le visage du petit homme au regard curieux. Le visiteur éternua à quelques reprises puis gronda : — Je cherche la maison de Jack Lescrot, pourriez-vous m’indiquer où la trouver ? Sa voix n’inspirait pas la confiance mais, encouragé par son arme de poing, le visité répondit tout de même : — Je suis Jack Lescrot. — Eh ! bien, dans ce cas, vous allez m’inviter à prendre un p’tit réconfortant… ? Avant que le larron ait pu s’opposer au projet de son visiteur, celui-ci s’infiltra par l’interstice de la porte et s’effondra dans le premier fauteuil venu. L’homme retira sa capuche et dévoila un visage balafré, mutilé, éborgné et mal rasé. De plus, tout comme Jack, il lui manquait un morceau d’oreille. — Alors, dit-il, qu’allez-vous me servir de bon ? Il parlait d’une voix grasse et rauque, sans timidité et visiblement sans ressentir le besoin de se présenter. — Pardonnez ma mémoire défaillante, commença Jack en s’asseyant sur une caisse de vin, mais nous connaissons-nous, monsieur ? 89


L’intrus sursauta, embarrassé. — Oh ! Veuillez m’excuser, je ne me suis pas présenté ! — Nous voilà d’accord sur un point... — Mon nom ne vous dira rien. Je suis gardien à la Bastille. C’est votre amie qui m’a chargé de vous faire parvenir cette missive. Le gardien plongea la main dans la poche intérieure de son manteau crasseux et en ressortit une feuille de papier pliée en étoile. Il la tendit au larron qui l’arracha sans ménagement et la glissa dans la poche de son pantalon, comme s’il avait craint que l’homme lui reprenne son trésor. Il ne la déplia que lorsque le gardien eut disparu à l’angle de la place des Pendus. « Très cher Jack, je n’ai que quelques instants pour t’écrire, car dans peu de temps, Emmerich, le gardien qui doit te faire parvenir cette lettre, sera relevé. Je suis certaine que tu seras un bien meilleur parent que je l’ai été et, s’il m’arrivait malheur, je te supplie de prendre soin de Benoît, comme je crois que tu l’as fait jusqu’aujourd’hui. Il est impossible de s’évader de cet endroit sans armes et l’estomac vide, mais tu ne dois rien tenter, ta vie m’est chère et je refuse de voir ton corps servir d’exemple. Emmerich fait ce qu’il peut pour me rendre meilleur ce dur séjour, et m’a promis que d’ici peu, je serais libérée. En attendant, les médicaments de Benoît se trouvent dans la petite armoire à côté de mon lit. N’oublie surtout pas qu’un enfant doit boire de l’eau et manger des légumes. Si tu veux me répondre, Emmerich se chargera de faire circuler le message ; il habite à deux rues de la Bastille, il écrira son adresse au dos de cette lettre. Au revoir, Thémis. Jack retourna le pli. Effectivement, quelques lignes étaient griffonnées en travers de la feuille. Alors qu’il lisait l’adresse,

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il remarqua la présence de Benoît, debout dans l’escalier qui menait à l’atelier. — C’était qui, ce monsieur ? demanda-t-il avec toute la curiosité propre à un enfant de cet âge. — C’est le facteur, répliqua Jack en dissimulant à nouveau la lettre. Il est venu nous apporter une carte postale que ta maman nous a envoyée. — Je peux la voir ? — Non ! Le facteur voulait la garder. Mais Thémis nous dit qu’elle sera bientôt de retour, avec plein de cadeaux pour nous trois et les castors. L’enfant réfléchissait. Un cours instant, le larron perçut une infime suspicion dans le regard du petit. Si ce dernier doutait jamais de ses dires, il découvrirait sans difficulté que sa mère n’était pas en vacances. En fait, le bambin fantasmait sur la liste des cadeaux que sa mère lui rapporterait à son retour… — Voilà Oliver ! annonça Benoît. Jack se retourna. En effet, le chimiste venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte, vêtu d’un épais manteau de neige. Il se gratta le menton, salua son ami et prit l’enfant dans ses bras. Au moment où les pieds de l’enfant quittèrent le sol, une bulle bleutée de la taille d’une balle de golf s’envola d’entre ses lèvres. — Tu devrais mieux surveiller Benoît, conseilla le parfumeur, je parierais qu’il a sifflé ma bouteille de lait de mouton. — Ça donne du lait, un mouton ? demanda le bambin. — Non, c’est simplement l’huile d’une plante qui pousse en montagne. Mais il est tard, tu devrais déjà dormir. Lorsqu’il se fut assuré que l’enfant avait cessé d’écouter aux portes, Oliver s’installa à table. — On a bien avancé, assura-t-il. Corentin s’est fait très discret. Je pense qu’il était encore un peu ivre de la soirée organisée au bistrot, le jour d’avant. Ce qui est pénible chez un ivrogne, ce n’est pas quand il boit, ni quand il a bu… c’est 91


quand il a cessé de boire. Arthur, lui, n’a pas cessé de dénigrer le père Churchtown, tout ça parce qu’il est Anglais. Pour le reste, je peux déjà t’annoncer que nous partons la semaine prochaine dans le Hainaut, en Belgique, pour la moisson. — En hiver ? s’inquiéta Jack, méfiant. — S’il n’y a plus de céréales en France, nous irons les chercher en Belgique. J’ai entendu parler d’une ferme qui conserverait plusieurs tonnes de grain. — Génial ! Moi qui m’ennuyais dans ce village de campagne ! — Avec les copains des membres, leur famille et quelques autres villageois, nous serons bien une trentaine. Nous aurons suffisamment d’armes et de bras pour nourrir Lavallée pendant l’hiver. Autre chose : dès demain, nous déclarons la guerre à la France aristocrate. Dors bien, car nous devrons rester éveillé. — Tant qu’on s’amuse… — Je peux te le promettre. La réunion a défini le rôle de chacun. Toi, tu restes avec moi. Nous nous posterons sur les toits, place des Pendus ; nous y fusillerons gardes, gabelous et collecteurs d’impôts grâce à mes projectiles magiques ! Le jour suivant, sur le chemin du Bien-Aimé, Oliver s’avança vers le monceau de caisses en bois qui menait comme par enchantement sur les toits des maisons d’où avait glissé le parfumeur quelques nuits auparavant. Son visage, cagoulé pour ne pas être reconnu, surplombait une élégante chemise à jabot, une redingote vert bouteille et un pantalon accordé aux couleurs de celle-ci. Comme il faisait jour, le chimiste se hâta d’escalader la façade afin que personne ne remarque les deux longs fusils portés en bandoulière. La Garde des Pauvres s’était entendue sur quatorze heures pour entamer la chasse, car à cette heure, la place foisonnait de gardes. Arrivé sur le tapis de tuiles, Oliver remarqua son anormale solitude. — Jack ! lança-t-il. Grouille-toi ! 92


— J’arrive, j’arrive ! répondit Jack en courant dans la rue. Le malandrin rattrapa finalement son compagnon, lui expliqua qu’il s’était égaré dans la poche d’un passant et qu’en définitive, il y avait découvert un portefeuille. Pour illustrer sa découverte, le détrousseur retira de sa poche son butin en maroquin brun, pourvu d’une petite serrure dorée et d’un intérieur en velours. Faut-il le dire, la bonne affaire provenait principalement dudit intérieur rempli de pièces dorées. Jack était également masqué par une cagoule, fruit de l’assemblage de quelques serpillières dont Oliver avait consenti à se séparer. Pour le reste, il avait conservé sa traditionnelle veste en jeans qui avait bien du mal à passer inaperçue, un vieux tricot beige qui avait un jour été blanc, et un blue-jean assurément défraîchi. Il saisit le fusil que lui tendait son complice, puis tous deux s’étendirent sur la cime de leur forteresse, attendant que James Churchtown, le prêtre, sonne la seconde heure de l’après-midi. Un vent glacial soufflait sans mesquinerie et le ciel s’assombrissait lentement. Le temps était ignoble, même pour la saison, mais il ne décourageait guère les vendeurs de babioles, tel le jeune Billy, ni les passants qui allaient et venaient. — Là-bas, souffla Jack, j’en vois tout un troupeau. — Bien vu ! Effectivement, un groupe d’une demi-douzaine de gardes s’était rassemblé non loin de la boulangerie, histoire de tuer le temps. Les discussions salaces allaient bon train, surtout des précisions vicieuses sur la vie intime des habitants du quartier. — On devrait les avoir d’ici, observa le chimiste. Mais avec tous ces flâneurs dans les rues, il vaudrait mieux ne pas éternuer en appuyant sur la gâchette. — T’inquiète pas pour ça, répliqua Jack en chargeant son fusil. Ce que je crains, c’est qu’il faille compter une bonne minute par tir.

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— Les jumeaux se tiennent prêts, si jamais nous prenons du retard. Il va être l’heure, ajouta Oliver en consultant la montre semée par l’agresseur d’Arthur. Prépare-toi, mais ne tire que lorsqu’il sera deux heures pile. — Le gars, là-bas, à côté du notaire… Il me donne faim, à bouffer sa cuisse de volaille. — Puisque tu y fais allusion, j’ai entendu dire que Monsieur Poularde avait resserré la surveillance autour de son poulailler. Ses poules disparaissaient à une vitesse incroyable, d’après sa voisine. — Ne me regarde pas ainsi, je n’y suis pour rien ! Toutefois, on n’a pas idée d’élever des poules en plein milieu d’un village affamé. La grosse Bertha, armée d’un rouleau à pâtisserie, se tenait prête, elle aussi, à participer à la chasse. Elle s’appuya contre une façade de l’impasse des Menuisiers et attendit ainsi que les cloches de l’église Saint-Louis retentissent à travers la ville. À ce moment précis, elle aperçut deux lignes parallèles formées par les fusils de Jack et Oliver. Il s’ensuivit une détonation déchirante qui répandit une subtile vapeur brunâtre dans tous les environs et les gardes furent touchés de plein fouet. La panique envahit aussitôt la place entière et quelques soldats se replièrent vaillamment en direction de l’impasse. Bruno et Peter, postés non loin de là, capturèrent l’un des soldats, le bâillonnèrent puis l’entraînèrent dans les profondeurs de la ruelle où Bertha se fit une joie d’imprimer l’empreinte de son ustensile sur le front du malheureux. — Aïe ! fit Bruno. N’y va pas si fort, Oliver a demandé de ne pas les abîmer. — Oliver n’a-t-il pas reçu trois visites des gabelous en une seule semaine ? répliqua Bertha qui continuait de malmener joyeusement sa victime.

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Ils répétèrent plusieurs fois l’opération, jusqu’à ce que se vide presque complètement la Place des Pendus. Seuls restaient quelques curieux et de braves ménagères soucieuses de glaner quelques détails savoureux pour alimenter leurs commérages locaux. Toujours perchés dans leur abri exposé au froid, Jack et Oliver guettaient l’arrivée des renforts. Cependant, ceux-ci tardaient à surgir et les deux complices durent se satisfaire d’un gabelou qui venait aux nouvelles. Lorsque Oliver pressa une nouvelle fois la gâchette de son fusil, seul un nuage noir et âcre sortit du long canon. Le chimiste s’étrangla, brassant désespérément l’air pour inspirer un peu d’oxygène. — Le fusil s’est encrassé ! toussa-t-il. — Je prends la relève, le rassura Jack. Le larron épaula son fusil, la main hésitante. — Ne tremble pas comme cela, s’exclama Oliver, le visage couvert de suie. — Trembler, moi ? Je ne tremble pas, je vibre ! — Imagine-toi dans les Tropiques et ne rate pas ton tir ! Cette fois, le coup partit. Une petite perle de couleur ambrée fila à toute vitesse vers sa cible, dessinant derrière elle la trace de son passage. Arrivée à destination, elle explosa contre le visage du gabelou, bien vite enfumé par la même vapeur brunâtre que celle des précédentes attaques. Jack releva son fusil d’un air satisfait. — Celle-ci, c’était quoi ? demanda-t-il. — Celles qui donnent la nausée et obligent la victime à passer trois semaines aux toilettes. — Magnifique ! se réjouit Jack. — Bien, on lève le camp maintenant. Nous devons préparer notre départ. — Notre départ ? — Dans le Hainaut, la semaine prochaine. Il faut… 95


Oliver n’eut pas le temps de conclure sa phrase car, en contrebas, sur le chemin du Bien-aimé, cinq gardes-françaises s’étaient regroupés, prêts à contre-attaquer. La raison pour laquelle si peu d’hommes s’apprêtaient à donner la riposte s’expliquait par la présence d’Arthur et Corentin à proximité de la caserne des gardes. Peu avant deux heures de l’après-midi, les deux acolytes erraient dans une rue de Lavallée coincée entre la caserne et l’église Saint-Louis. Tous deux cherchaient le moyen d’empêcher les gardes d’intervenir, ainsi qu’Oliver le leur avait demandé. En passant devant la maison du Seigneur, Corentin laissa échapper une bouteille d’alcool d’entre ses doigts. « Dieu soit loué, pensa-t-il, la bouteille est intacte ! » Le précieux liquide était bel et bien en sécurité. Par malheur, avant qu’il ait eu le temps de la ramasser, Corentin aperçut une ombre. Il saisit son compagnon par le bras et l’entraîna sans ménagement dans un buisson avoisinant. — Bigre ! Qu’est-ce qui te prend ? s’exclama Arthur en se massant les côtes. Le barman désigna un garde qui sortait de la caserne. — Et alors ? répliqua le clochard. Nous n’avons encore rien fait de mal, me semble-t-il. — C’est l’un de mes clients. Je lui ai dit que le bistrot fermait parce je devais rendre visite à ma tante malade, à Lille. — Nous voilà bien avancés ! rétorqua Arthur. Cet imbécile reluque déjà la bouteille. Si jamais il la ramasse… — Chut ! fit le barman. Un second homme venait, lui aussi, de quitter la caserne. La mine joyeuse, il portait également l’uniforme rouge et bleu, abrité sous son grand chapeau noir et habillé de collants blancs. En apercevant, tout comme son camarade, la divine bouteille, un sourire gourmand illumina sa bouille rosie par le froid. Machinalement, son doigt vint alors refriser sa fine moustache. 96


— Quel est ce bougre qui aime si peu la bouteille ? demanda-t-il en s’approchant de l’objet. — Holà ! hurla son compagnon. Ne touche pas à ça ! — Et pourquoi donc, Antoine ? Le désigné s’offusqua. — Mais parce que j’ai été le premier à la voir ! — Allons ! Tu ne vas pas me dire que tu ne l’aurais point partagée avec les copains ? Deux autres gardes-françaises entrèrent à leur tour en scène. Bien portant, l’un d’eux porta la main à l’estomac, puis s’écria : — Vous êtes bien bons, les amis ! Vous avez pensé à mon anniversaire ! Celui qui l’accompagnait, lui aussi attiré par le récipient, fit également valoir ses droits. — Ton anniversaire ? Fais-moi rire ! J’y étais, à ton anniversaire… C’était même le mois dernier. Cette bouteille m’appartient, car je suis le plus vieux d’entre vous. Sur ces mots, il s’approcha de la bouteille d’alcool et la ramassa sous le regard médusé de ses compagnons. — Un instant ! Je l’ai vue avant vous tous, cette… Avant même d’avoir fini son argument, le soldat fut grossièrement interrompu par le poing du nouveau propriétaire du récipient. C’est ainsi que débuta une bagarre d’une rare violence, que je tiens à épargner aux lecteurs les plus sensibles. Pour les autres, sachez simplement qu’en moins d’une minute, plus d’une dizaine de gardes-françaises se sautèrent dessus, au prix de maints hématomes et dents cassées. La précieuse bouteille revint finalement à son maître, Corentin, qui mit les voiles en compagnie d’Arthur avant qu’il vienne à une sentinelle l’idée de relancer la bataille. Jack entendit soudain siffler une balle, véritable cette foisci, à deux doigts de son oreille déjà mutilée. Il se hâta de re97


charger son arme et remarqua que l’ennemi tentait de les encercler. — Quelle chasse ! dit-il. Crois-moi, nous les tenons. — Ne déraisonne pas, ils sont plus nombreux que nous et mon arme refuse de servir. — Je ne me rendrai pas, Oliver ! — Qui te parle de nous rendre ? Passons par les toits et prenons position dans un secteur moins hostile. Une seconde pétarade, plus menaçante encore, convainquit Jack d’écouter son ami. Tous deux décampèrent à toute allure. Ils avancèrent de toit en toit en longeant le chemin du BienAimé, jusqu’à celui d’où Oliver avait chuté. Ce coup-ci, la neige ne les arrêta pas et ils atteignirent aisément la corniche opposée. De là, ils poursuivirent leur échappée durant quelques mètres encore, jusqu’à que Jack soit atteint par une balle. Touché à l’épaule, il vacilla quelques instants avant de s’effondrer, le nez contre les tuiles. — Bon sang ! gémit-il. Une de plus à ajouter à ma galerie de balafres. — Dis-toi que ça fait rêver les femmes, répondit Oliver, réconforté de voir son ami plaisanter. — Tu parles ! La dernière fois que je me suis retrouvé torse nu devant une femme, j’ai passé l’après-midi à lui expliquer l’origine de chaque blessure. — Relève-toi, il ne faut pas s’éterniser. — En tout cas, dit Jack, soutenu par le chimiste, ma veste est bel et bien fichue. En effet, le sang dégoulinait atrocement le long de l’épaule blessée. — Elle en a connu d’autres ! Je t’enlèverai ces taches en rentrant à la maison. Jack se redressa prudemment, pâle comme un ver. — Tu as le visage exsangue, Jack ! Rentrons au plus vite !

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— Ne délire pas, la balle n’a fait que passer. Regarde, je n’ai déjà plus mal. Le blessé voulut prouver ses dires en faisant tournoyer le bras meurtri. — Qu’importe, il pleut des balles ! Avant de poursuivre leur échappée, Oliver s’aperçut qu’il avait posé le pied sur un espace vide, aux contours irréguliers. D’un coup de coude, il fit part de sa découverte à son ami. Les déchirures dans le toit étaient disposées d’une étrange façon : en ligne discontinue et toujours deux par deux. J’avais la nette impression que ces trous en forme de semelle de chaussure étaient le fruit du sirop d’invisibilité fabriqué par le chimiste. Ce dernier confirma mon hypothèse. — Suivons ces traces, proposa le larron en remarquant le canon d’un garde-française pointé sur lui. Elles nous mèneront bien quelque part. — C’est à espérer, murmura Oliver sur un ton trop désinvolte. Les traces du sirop menèrent nos amis dans une rue perpendiculaire, jusqu’à la maison voisine de celle du défunt fonctionnaire. De cet emplacement, ils pouvaient sans difficultés atteindre un balcon qui menait au premier étage de la maison abandonnée. Toutefois, l’étage était haut et il convenait aux deux intrépides de ne pas trébucher. Bien entraînés, ils atterrirent facilement sur la plate-forme, elle aussi partiellement transparente. — Que fait mon sirop d’invisibilité à cet endroit ? s’interrogea Oliver. Le balcon donnait sur une fine porte en bois qui refusa de s’ouvrir lorsque Oliver en actionna la poignée. Néanmoins, elle ne résista pas au tournevis dont ne se séparait jamais le larron. — Entrons ! commanda Jack. À l’intérieur, la première pièce à accueillir les deux acolytes avait déjà reçu de la visite. Une odeur épouvantable y ré99


gnait car elle avait renfermé durant plusieurs jours les deux mammifères du fonctionnaire, jusqu’à ce que Jack les libère. Oliver referma la porte-fenêtre pour éviter d’éveiller les suspicions des gardes, au grand dam de Jack qui dut enfouir son nez dans sa manche pour respirer. — Il y a une lampe à huile, constata Oliver, je vais l’allumer. Dès cet instant, une armoire béante apparut, dégorgeant livres et vêtements, ainsi qu’un lit dépourvu d’harmonie et de propreté. Les draps déchirés et défaits étaient tâchés de sang. — C’est ici qu’a été tué Marius, le rond-de-cuir, observa Oliver. — Par celui qui a agressé Arthur, enchaîna le voleur. Surpris, Oliver se tourna vers son compagnon. — Qu’est-ce qui te fait dire cela ? — Souviens-toi, Oliver. Le soir de l’enterrement de Marius, nous sommes venus ici pour cambrioler la maison. Arthur a donné l’alerte et nous avons décampé, laissant derrière nous un flacon brisé. — En effet, il contenait du sirop d’invisibilité. Poursuis ton raisonnement, proposa Oliver, pensif. — Puis le lendemain, Arthur est agressé par un individu qui se sauve à notre arrivée… — Quelle beigne je lui ai mis à ce gaillard ! Pas étonnant qu’il ait décampé. — … qui se sauve par la pile de caisses sur laquelle j’ai jeté le sirop. Évidemment, il ne l’a pas vu, puisque le contenu a coulé sur le flacon. Mais il a marché dedans en montant sur les toits. Comme tu le poursuivais, il est venu se réfugier dans cette chambre. — Ce n’était apparemment pas la première fois qu’il y venait, poursuivit Oliver, il détenait la clé de la porte du balcon. — La clé ou un passe-partout, précisa Jack en s’appuyant contre l’armoire. 100


Sous son poids, l’armoire bascula légèrement, provoquant la chute d’un tableau. Ne sachant quoi en faire, Marius l’avait probablement rangé au sommet de l’armoire en attendant de lui trouver une place plus valorisante. Il s’agissait d’une petite toile d’une quarantaine de centimètres de diamètre. Pourtant, lorsque Oliver la reçut sur la tête, son visage exprima une réelle douleur. — Rien de cassé ? intervint Jack en ramassant le tableau. — Non, il est intact, rassure-toi. Par contre, ma tête… — Il y a quelque chose à l’intérieur du tableau. D’un poids anormal, la frêle peinture dissimulait assurément quelque chose. Jack tenta de percer l’énigme tandis qu’Oliver se relevait péniblement. — Le dix-huitième siècle ne me vaut rien, grogna Oliver, voilà trois fois en une semaine que je me fends le crâne. Devant l’indifférence de son compagnon, Oliver s’assit à côté de lui, vexé. Jack, s’assura d’abord que le tableau ne possédait aucune valeur commerciale, puis il s’appliqua à décortiquer l’objet. Pour ce faire, le larron sortit un canif de sa poche et dépeça carrément la toile, trop épaisse pour être innocente. — Je le tiens ! — Dépêche-toi ! Si les gardes-françaises rappliquent, nous sommes mal. Un juron de Jack annonça sa découverte. Il s’agissait d’un livre épais en cuir noirci et tristement usé, à la tranche jaunie. Il portait une étiquette identifiant son propriétaire comme Marius Lorrée ; ce livre lui tenait visiblement lieu de journal intime et de livre de compte pour le village de Lavallée. Oliver le feuilleta hâtivement, s’arrêtant sur l’un ou l’autre paragraphe pour en rire ou pour s’en inquiéter. — Bien. On embarque le livre et on rentre à la maison. — Oliver, ce n’est pas honnête de fureter dans la vie privée des gens…

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— Je suis convaincu que ce journal va nous en apprendre plus sur l’assassin. Et ne me parle pas d’honnêteté, alors que tu voulais alléger cette maison de ses biens ! — Parfait, répliqua Jack en ignorant la leçon de morale d’Oliver, j’emporte quelques bibelots et nous rentrons.

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Chapitre 8 – Le repas de Noël

Le visage cagoulé, le prêtre Churchtown déambulait dans les rues proches de l’église pour mettre la main sur un garde isolé. Avec sa croix d’argent autour du cou, il dissimulait à peine son identité. Aussi, lorsqu’il croisa Arthur et Corentin, ceux-ci le reconnurent aisément. — James, t’approche pas trop de la caserne, les gardesfrançaises ne sont pas d’humeur à bavarder. — Merci du conseil ! répondit-il. À peine se fut-il éloigné, que les deux amateurs de vin commencèrent à murmurer de longues tirades d’ouï-dire à son sujet. Entre autres, Arthur affirma que le prêtre était un traître à la solde des autorités françaises. Mais tout cela, James Churchtown ne l’entendit pas. Il poursuivait son chemin, le fusil sur l’épaule. Comme plus personne ne se risquait à sortir de chez soi, il crut ne rien risquer à patrouiller ainsi. Pour son malheur, il rencontra Frédéric Regius, le capitaine des gardes. — Ne bouge pas ! hurla ce dernier, un pistolet tendu en direction du prêtre. La rue était large et ensoleillée, parsemée çà et là de maisons campagnardes, enjolivée d’une nature hivernale et recouverte de pavés inégaux. Un coin rêvé pour le prêtre, sauf qu’il était tenu en joue. Néanmoins, le cachot était encore loin : ces petits pistolets étaient très pratiques, mais surtout peu précis. De plus, le capitaine se tenait face au soleil et tout indiquait que celui-ci l’empêchait d’ouvrir complètement les yeux. 103


— Posez votre arme, ou alors la mienne sonnera votre dernière heure ! Churchtown pensa qu’il devait agir avant que son sinistre adversaire s’approche. Alors, lentement, prudemment, il retira de son cou la bandoulière en cuir et garda son arme à la main, comme s’il allait s’en séparer. Puis, il profita d’un moment de distraction du batailleur pour courir à toutes jambes vers un passage entre deux maisonnettes. Churchtown entendit une détonation. Dans ces cas-là, c’est souvent le dernier son qu’on entend. Mais à aucun moment, il ne pensa à se retourner, préférant sauver sa vie en allant jusqu’où ses jambes consentiraient à l’emmener. Il entendit un nouveau tir, puis presque instantanément, il vit la bille de plomb s’écraser à quelques mètres de lui. — Tu n’iras pas loin, mon lascar ! Frédéric Regius s’avança vers le chemin en maintenant fermement un second pistolet, identique au premier. Il déboucha dans une rue parallèle, habillée celle-ci de terre battue et bordée d’enclos à cochons, de poulaillers et de cabanes en bois pour le bétail. Soudain, il pointa son arme vers un buisson d’où s’éloignaient quelques volailles. — À présent, hurla Regius, sors de ce buisson. Tu ne voudrais pas mourir vautré dans la boue ? Aucune réponse ne vint témoigner d’une quelconque présence dans cette cachette. Ce silence encouragea le capitaine à tendre son bras armé vers le prêtre, traqué et pris au piège. Dans leur maison de l’impasse des Menuisiers, Jack et Oliver s’adonnaient à leurs activités. Jack, dont seule la tête dépassait d’une pile d’assiettes en porcelaine, de moulins à café et de lampes à huile, chiffrait son bénéfice journalier en maugréant. — Je sais fort bien que le réparateur aurait dû venir la semaine dernière… 104


— Peut-être serait-il venu si tu l’avais appelé, rétorqua le chimiste, assis à sa table habituelle. — Quoiqu’il en soit, tu aurais dû t’assurer que les castors ne se feraient pas la malle. Je les promène deux fois par jour, mais ces bêtes-là aiment la nature. Oliver saisit un bocal de pâte à tartiner qu’il lança à son colocataire. — Avant de me déclarer irresponsable, dit-il, explique-moi pour quelle raison Benoît a été malade en mangeant sa tartine à midi ? — Il est fragile de l’estomac, se défendit le larron, cette honnête pâte à tartiner n’a rien à se reprocher. — As-tu regardé de plus près la date de péremption ? Jack se pencha avec prudence sur le couvercle et s’y reprit à deux fois pour lire la date. — Elle ne risque pas d’être avariée, elle est comestible pour encore quatre cent vingt ans ! — Jack, tu négliges un détail : ce bocal, nous l’avons acheté chez nous, à notre époque… Les sourcils de Jack s’étaient déjà froncés à l’énoncé de la date de péremption. À présent, ses yeux étaient presque clos. Un sourire embarrassé s’afficha au coin de ses lèvres. — Dans ce cas, il y a dix ans que nous aurions dû manger cette chose… ? À cet instant, un homme entra par la porte laissée grande ouverte. — Qui que vous soyez, essuyez vos pieds avant d’entrer, lança Oliver ! L’individu s’exécuta. Il s’agissait du prêtre Churchtown, revenant de la chasse au garde, la cagoule et le fusil à la main. En le voyant entrer le visage radieux, suivi des deux castors qui trottaient joyeusement, Jack et Oliver se levèrent. — Mon père, commença le parfumeur, la chasse a-t-elle été bonne ? 105


— Diable ! Une seule bête, mais de taille : Frédéric Regius en personne. — Qui donc ? demandèrent les deux complices d’une même voix. — Le capitaine des gardes pour la région. C’est lui-même qui a arrêté votre amie. Tout en étreignant les deux animaux, Jack leva la tête avec intérêt. — Ne nous laissez pas languir plus longtemps, dit-il. Racontez-nous, mon père. — Certainement. Je patrouillais aux alentours de l’église dans l’espoir de dénicher du gibier, lorsque j’ai croisé le capitaine. L’ignoble me tenait en joue, mais je suis quand même parvenu sans trop de difficulté à déguerpir et à me réfugier dans une cour voisine. Pris au piège dans un buisson, je pensais ma fin venue… jusqu’à l’arrivée de ces deux adorables boules de poils. Le prêtre désigna du fusil les deux castors qui se frottaient affectueusement contre Jack. — Elles se sont agrippées, dents et griffes, aux mollets de Regius. Profitant de l’occasion… — …vous avez filé à l’anglaise ! conclut le larron. — C’est cela même, certifia Churchtown. Bien plus tard dans la nuit, dans une rue de Paris à peine éclairée par la lune voilée, Jack rôdait de façade en façade, sa lanterne rouillée à la main. J’entendais retentir ses pas sur les pavés glissants, ruisselants de pluie. — Rue Saint-Antoine, murmura-t-il, nous y voici. De part et d’autre de la rue, s’alignaient de charmantes maisons qui bifurquaient ensuite vers d’autres artères, dont l’une abritait l’église Saint-Pol. Le larron frappa à la porte d’une bâtisse en épiant le va-et-vient des derniers passants. Bien qu’il fût largement passé minuit, la lourde porte ne tarda 106


point à s’ouvrir. Une ombre disgracieuse apparut aussitôt sur le seuil. L’un de mes collègues profita malencontreusement de cet instant pour augmenter le volume de son téléviseur, ce qui m’empêcha d’entendre leur bref dialogue. Lorsque j’eus rassasié d’insultes mon étourdi d’associé, Jack serrait déjà la main de l’individu et lui remettait un semblant d’enveloppe. L’homme referma la porte sans tarder, tandis que le voleur faisait volte-face pour rejoindre la rue dans laquelle un cabriolet l’avait déposé quelques instants auparavant. Au bout de cette rue s’élevaient huit hautes tours, protégées par d’infrangibles murailles. — Bastille Saint-Antoine ! grogna Jack en se rapprochant de la voiture qui l’attendait. Ton heure viendra, ma belle. La forteresse représentait un gouffre financier pour l’État : quatre-vingts hommes payés pour en empêcher dix autres de s’évader ! Sans compter l’entretien du bâtiment, vieux de plusieurs siècles. Il était prévu, depuis cinq années, de le démolir ; néanmoins, il servait encore, car le roi pouvait se permettre d’y envoyer quiconque sans jugement. Plus Jack avançait, plus le fait d’attendre juillet pour délivrer Thémis lui semblait irréalisable. Il ne faisait aucun doute que celle-ci était emprisonnée dans un cachot humide, glacial, misérable et qu’elle attendait son heure, peut-être écrouée dans la huitième tour, celle qui s’appelait « Tour de la Liberté ». Cellules et oubliettes avaient autrefois connu leurs heures de gloire, grâce à des prisonniers comme Voltaire, l’homme au masque de fer, ainsi que le fondateur de la Bastille lui-même, assis sur sa propre épée. Le larron s’approcha du cocher, tapota la cuisse de l’un des chevaux et souffla au conducteur : — On rentre à Lavallée, au grand galop !

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Au petit matin, la télévision de mon collègue tomba mystérieusement en panne et les journaux annoncèrent la découverte du testament de Marius. Moi, je ne dormais déjà plus depuis bien longtemps. Pour le reste - et c’est ce qui nous préoccupe Louis XVI recevait aujourd’hui plusieurs personnes dans ses appartements de Versailles. La scène avait lieu dans un décor où s’alliaient faste, harmonie, luxe et confort. La chambre était éclairée par d’immenses fenêtres ouvertes sur un lever de soleil qui éclaboussait une teinte dorée sur les murs, les miroirs, les fines tentures et les coûteuses tapisseries. Installé sur une chaise matelassée placée non loin de son lit à baldaquin, le roi réfléchissait déjà aux tâches que lui imposait sa fonction. Vêtu d’une robe de chambre, le monarque était marqué par la fatigue - ses paupières tombantes en témoignaient - et par ses festins trop copieux. Ses joues rondes et son menton aligné sur un ventre bedonnant lui valurent une bien mauvaise réputation, alimentée avec vigueur par ses détracteurs. Pourtant, l’homme savait se montrer généreux. Son intelligence n’était pas en reste, mais il ne s’intéressait à son statut que lors des grands dîners. Le peuple l'estimait mal car, au lieu de faire la guerre, de prendre de grandes décisions ou signer des édits célèbres, il préférait chasser et manger. Cela lui avait d’ailleurs coûté, en plus d’une popularité catastrophique, un surpoids non négligeable que le souverain tentait d’atténuer en s’appliquant à des tâches de maçon, de maréchal-ferrant ou de serrurier. Aujourd’hui, puisque plus aucun mur ne réclamait restauration, le roi écoutait discourir son ministre des finances. — Sire, dit-il, le peuple ne vous pardonnerait pas. — Les nobles, eux, ne me pardonneraient pas d’écouter vos conseils, répliqua le monarque. Le roi avait nommé d’urgence Charles Necker ministre des finances, vu la crise dans laquelle plongeait la France. Ce banquier allemand avait déjà assuré ce poste par le passé, mais ce 108


jour plus que jamais, la situation des finances nécessitait sa présence auprès du trône. — Le vote aux États généraux doit se faire par tête et non par ordre, insista-t-il. — Je vous ai déjà dit que je n’étais pas d’accord ! Le roi était fort calme. Il parlait d’une voix gentille qui ne se voulait pas supérieure, comme aurait pu l’être celle d’un homme de son importance. — Vingt millions de Français attendent votre décision, sire. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent font partie du tiers état, ce sont eux qui payent les taxes, ils attendent donc d’avoir autant de pouvoir que la noblesse et le clergé. — Je sais, gémit le roi, mais où irions-nous si les pauvres gouvernaient ? — L’avenir n’est qu’un ensemble d’hypothèses, mais le présent est bien réel. Le tiers se révolte, ses attaques deviennent de plus en plus virulentes. — À ce propos, il faudra que j’écoute vos commentaires sur la situation, Frédéric. Le roi se pencha maladroitement sur sa chaise et regarda Frédéric Regius, appuyé contre une tapisserie, juste derrière Necker. Le capitaine approuva, le teint blanchâtre. — En effet, un petit groupe de révolutionnaires s’est mis en tête d’échapper à votre autorité, sire. — En massacrant mes gardes et mes précieux collecteurs d’impôts ! lança le roi sur le ton du reproche. — La balle est dans notre fusil, pas dans le leur. — Étrangement, ce n’est pas l’impression que je ressens en apprenant qu’une vingtaine de gardes-françaises viennent d’être assommés au rouleau à tarte. Le ministre des finances fut pris d’un fou rire en entendant la réplique royale. — L’un des membres de cette Garde des Pauvres travaille désormais pour moi. Il m’avertira de tous leurs faits et gestes. 109


Je leur donne deux semaines pour rejoindre les cachots de la Bastille. Un rire gras couvrit les dernières paroles du capitaine, visiblement outré. — J’espère ne plus connaître d’incidents similaires, capitaine. Je suis la risée de ce pays et je n’ose même plus m’approcher de Lavallée. Cette fois, Necker dut s’agripper au dossier du roi pour ne pas tomber, l’autre main serrant ses côtes endolories. — Leur prochaine réunion aura lieu le jour de Noël, dans deux jours. — Me voilà ravi de l’apprendre, Frédéric. Voulez-vous que j’y assiste ? Le roi haussa les sourcils, l’air interrogateur. — Non, sire. Mais moi, j’y assisterai, accompagné d’une douzaine de gardes armés. Le jour suivant au soir, Jack et Oliver recevaient Arthur pour fêter le réveillon de Noël. Ils s’étaient installés au coin de la cheminée foisonnante de bûches, devant une table sur laquelle s'accumulaient les assiettes vides. Difficile de chiffrer les plats encore garnis de dinde, d’airelles, de sauces, de fromages ou de charcuteries. — La dinde est merveilleuse ! Grasse et tendre comme aucune autre, s’émerveilla Jack avant d’enfourner une énième bouchée. — Elle vient du poulailler de monsieur Poularde, un proche voisin, annonça Arthur. Le vagabond avait sans nul doute dérobé l’animal. Oliver voulut relever l’immoralité de son acte, mais il se contenta, tout comme son ami, de faire honneur à la délicieuse viande. — Le marmot n’est pas là ? s’étonna Arthur. — Ce p’tit ange est malade, répondit Jack d’un ton neutre. — C’est gentil de m’avoir invité, assura le clochard. 110


— C’est Noël, répondit Oliver, nous n’allions pas vous laisser dehors, surtout par ce temps ! — Et puis, il ne restait plus une seule dinde à la boucherie, s’excusa le larron, la bouche pleine. — Vous vous connaissez depuis longtemps, vous deux ? demanda Arthur en se découpant un nouveau morceau de boudin aux raisins. Jack et Oliver se regardèrent un instant, pensifs. Jack prit la parole en premier : — Oui, il y a bien longtemps. — On peut presque dire que ces souvenirs font partie d’une autre époque, renchérit-il, amusé. — Tout a commencé il y a quinze ans, en plein été. Je sortais de l’école, un diplôme à la main, mais j’étais incapable de faire quoi que ce soit d’utile. Mes connaissances s’arrêtaient à quelques théories de mathématiques, bien superflues désormais. N’ayant jamais connu mes parents, j’allais me retrouver à la rue si je ne prenais pas les choses en main. Moi qui avais les poches aussi vides que le cœur d’un ministre, j’avais de plus en plus de mal à fermer les yeux sur la situation de la famille Larnac, qui habitait aux abords de la ville. Jack se mit alors à raconter son histoire, qui avait lieu durant la Seconde Renaissance, c’est-à-dire notre époque. Les poches et l’estomac vides, Jack avançait dans une grande avenue, découvrant les joies et les désillusions de sa nouvelle vie. Le poil plus fin, le visage encore indemne, le jeune homme portait déjà la veste en jeans que lui avait offerte la responsable de l’orphelinat qu’il devait quitter à la fin de ses études. Réservant ses dernières pièces aux dépenses les plus vitales, il évita les transports en commun et, du haut de ses vingt ans, déambula durant plusieurs heures avant d’atteindre un petit château de campagne. Celui-ci, de style moyenâgeux, appartenait à la famille Larnac depuis maintes générations, car ses membres possédaient une fortune à faire pâlir Crésus. 111


La nuit tombait lentement, le ciel se parait d’une forte couleur orangée, l’air se faisait moins chaud et Jack regardait avec convoitise les moindres détails de la demeure, qui valaient chacun une véritable fortune. Puis, vint à Jack l’idée qui allait métamorphoser toute sa vie : il sortit de sa poche un canif, le seul en France à servir à la fois de stylo, de congélateur ou encore de tente pour quatre personnes, s’avança vers le pont-levis, qu’il franchit pour atteindre une courtine enfermée entre de hauts murs de pierres et de lierre. Après s’être assuré que nul ne pouvait le voir à travers les multiples lucarnes, meurtrières et fenêtres, le larron contourna une limousine garée face à la porte principale. Il s’agissait d’une ancienne Jaguar vert bouteille, encore scintillante de propreté. « Faire cela à cette voiture tient du sacrilège, pensa-t-il, mais ces gens-là pourront s’en payer bien d’autres. » D’un geste hésitant, le larron assena le manche de son outil dans l’aile gauche de la voiture. Le traumatisme se limitait à une carrosserie moins brillante et légèrement renfoncée. Fort heureusement, le bruit sourd résultant de l’impact n’alerta personne. Apparemment satisfait, le jeune homme se pencha alors sur le capot de la superbe voiture pour y rédiger une note. — Le matin, poursuivit Oliver, je découvris un parchemin sur lequel figuraient ces quelques mots : « Je suis sincèrement navré d’avoir accidenté votre voiture en voulant manœuvrer. Pour me blanchir, je tiens absolument à vous offrir ces places pour le congrès des sciences qui se tiendra lundi prochain au Palais des Fontaines. » — Le directeur de mon école m’avait offert ces places pour me récompenser de mes excellents résultats scolaires. Le lundi qui suivit, Jack siégeait non loin du château, dans un bosquet voisin. Confortablement installé au sommet d’un arbre séculaire, il regardait avec réjouissance la limousine sortir du porche, pour enfin prendre le chemin de la ville. Il savait 112


que la résidence serait désormais déserte pour le reste de la soirée vu que, cette semaine, les parents d’Oliver visitaient l’Écosse. Les derniers habitants de la maison, Oliver et sa fiancée, s’éloignaient à grande allure, la voie était libre comme l’entrée d’un moulin. — La porte refusa de s’ouvrir, expliqua le larron, mais l’une des fenêtres n’était pas convenablement close ; c’est par là que je me permis d’entrer. À l’intérieur, j’eus le souffle coupé par le raffinement et le luxe des meubles et de tout ce qui s’en approchait. Il m’aurait fallu de nombreux mois pour déménager tout ce que je savais farci de valeur ! Aussi, pris-je la peine de visiter le château pour ne prendre que le nécessaire. En passant de couloir en couloir, je m’arrêtais souvent devant les toiles rarissimes que je n’avais vu que dans les pages des livres d’histoire. Un peu trop captivé par l’un d’eux, je ne vis pas qu’un escalier croisait le passage que j’envisageais d’emprunter. — Il est vrai que ces marches nous ont souvent causé des problèmes, remarqua Oliver. — L’escalier menait aux oubliettes, poursuivit Jack en lançant son bras vers un pichet de vin. L’atmosphère y était aux ténèbres ; aucune lumière n’y pénétrait. Seules des flaques d’eau, des rongeurs et des insectes tenaient compagnie aux prisonniers. J’ai même tenté de faire la conversation avec un rat ! — Comment as-tu fait ton compte pour te retrouver là ? demanda Arthur. Les fosses n’étaient pourtant pas au pied des marches ! — En effet, mais je pensais que si le baron Larnac planquait son butin chez lui, ce devait être au sous-sol. Alors, j’ai traversé quelques portes… …Jack attendit plusieurs heures, inconfortablement assis dans une cavité dont il ne distinguait même pas les contours. Ses lombaires le torturaient, puis des voix se firent entendre dans le château. 113


— Tu vas voir, Saria, disait une voix semblable à celle d’Oliver, ne serons tranquilles de ce côté… — Nous avons été tranquilles toute la soirée, Oliver. Nul autre que nous n’est parvenu à rester éveillé lors de cette conférence sur les cactus… — Les chardons, ma chérie, les chardons ! Voyons, comment ces gens ont-ils pu s’endormir ? Ce docteur Hysope est prodigieux ! Te rends-tu compte qu’il nous a consacré cinq heures de sa vie… — Cinq heures ? Seulement ? s’étonna Saria. — … l’homme qui a découvert les propriétés des chardons lorsqu’ils ne sont plus soumis à l’interaction gravitationnelle ? — Au secours ! — Oliver ! hurla la jeune femme. Il y a quelqu’un dans ce château ! Partagé entre la colère et la lassitude, le chimiste s’avança prudemment en direction de la source des cris. — Qui vive ? demanda-t-il. Le malheureux ne répondit pas tout de suite, puis réalisa qu’il n’avait guère le choix. — Je suis un honnête passant, je me suis réveillé ici sans savoir ce qui m’y a emmené. — Nous verrons cela, je vous envoie une échelle. Oliver, celui qui terminait à présent son assiette, affichait plusieurs années de plus, mais son visage était inchangé. Seuls ses vêtements témoignaient d’un changement d’époque, puisqu’il avait troqué sa longue tunique de fin tissu beige, son large pantalon et ses hautes bottes de peau contre d’autres, plus en harmonie avec le siècle des lumières. — Ah ! Saria, fredonna Oliver, nous ne nous connaissions que depuis quelques jours, et aujourd’hui, nous nous aimons toujours. — Que s’est-il passé ensuite ? demanda Arthur. 114


— Nous sommes devenus les meilleurs amis du monde, rit Jack en déposant ses couverts. — Pourtant, moi chimiste, et lui qui rejetait l’abstrait et les chiffres sans logique apparente… — Je ne supportais pas ce type ! renchérit le larron. Il ne cessait de parler avec emphase, il menait sa vie comme s’il se pavanait sur la scène d’un théâtre ! — Comme quoi, conclut Oliver, pas besoin d’être identiques pour s’apprécier. La soirée se poursuivit jusqu’à ce que deux tartes et un dernier pichet de vin se volatilisent grâce à l’appétit insatiable d’Arthur. Tous s’endormirent peu avant minuit, sermonnés par Oliver. Celui-ci leur prédit que le jour suivant ne serait pas de tout repos. S’il avait su à quel point ses prédictions allaient se révéler exactes, peut-être serait-il resté plus longtemps sous ses moelleuses couvertures.

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Chapitre 9 – La réunion interrompue

La journée du lendemain fut assurément fort remplie. Elle commença, d’une part, avec l’analyse du journal intime de Marius, et avec la préparation de la réunion du soir, d’autre part. Vu l’importance qu’attachaient les médias à ce bouquin de deux cents pages, j’avoue avoir été soulagé lorsque Oliver se décida à l’ouvrir. Quant à la réunion, elle permettrait de mener à bien la moisson prévue la semaine suivante. Néanmoins, l’aventure risquait de tourner court si Frédéric Regius tenait sa promesse faite au roi de France. Ce matin-là, donc, Jack se faisait couper les cheveux et raser la barbe par Oliver, tandis qu’il tenait, ouvert sur ses genoux, le journal du fonctionnaire. Tous deux parcouraient attentivement les lignes manuscrites, les notes ajoutées, les pages volantes. — Quel homme, ce fonctionnaire ! s’exclama Jack. Il a réussi à faire croire aux habitants de Lavallée qu’il existait un impôt contre l’usure des pavés. — Je sais, nous l’avons payé en arrivant ici, grogna le chimiste. Un faux contrôleur - la plupart du temps, Arthur - devait compter le nombre de pas que nous effectuions dans les rues. — Et celle-ci ! Une contravention pour ceux qui respirent trop d’air, qui consomment trop d’eau ou dont les animaux mangent trop d’herbe. — La taxe de conformité des privilèges, confirma Oliver. Ce n’est pas une si mauvaise idée que cela… dans un ou deux siècles. 117


— C’est un dieu, cet homme ! Voler tout un village sans que personne ne s’en rende compte ! Jack tourna une nouvelle page. — Tiens donc, fit-il, il y a une note écrite en rouge, en bas de la page de comptes. — Il y a surtout des fautes d’orthographe, observa Oliver. Jack leva sa tête couverte de savon pour le rasage. — Regarde à ce que tu fais ! hurla-t-il en voyant s’approcher la lame du rasoir. — Ainsi donc, médita Oliver, le capitaine des gardes a commandé une quinzaine de canons à la fabrique du vieux Charles. La petite fabrique, tenue par un bourgeois qui refusait obstinément de jouir de sa retraite, tenait la place de vaisseau amiral de Lavallée, à la fois vitrine et poule aux oeufs d’or du village. — Marius précise également que la fabrique n’a aucune autorisation pour réaliser des armes de ce calibre, remarqua Jack. — Magnifique ! sursauta le parfumeur. — Tu as faillit me décapiter ! protesta Jack en éloignant son visage du rasoir. — Ce soir, avant la réunion, nous passerons chez le vieux Charles. Toujours barbouillé de mousse blanche, Jack referma le livre, se leva, puis le jeta sur l’une des caisses de vin qui lui faisait office de bureau. Avant d’arriver à destination, le bouquin perdit une feuille de papier pliée en quatre, qui atterrit avec défi aux pieds du larron. — Pas de papiers par terre ! beugla le chimiste en rangeant son rasoir. Jack la ramassa et la déplia. Ses yeux s’écarquillaient de plus en plus, à la cadence des mots. — C’est une lettre de menaces ! 118


Oliver leva brusquement la tête, de même que Benoît qui jouait avec les castors dans un coin de la pièce. — Une lettre de… ? répéta Oliver en chipant le papier. — Elle n’est ni signée, ni datée, fit Jack par-dessus l’épaule de son ami. « Souviens-toi de ce que j’ai fait à ton ami, cette fripouille était trop bavarde. Tu partiras le retrouver dès le jour où tu ébruiteras notre secret. » La lettre ne comportait qu’un court paragraphe. — Qui a bien pu… ? Jack semblait avoir son idée, car il se retourna et pointa quelque chose de l’index, à l’autre bout de la pièce. — Benoît ! fit-il. Apporte-moi cette veste ! L’enfant s’exécuta et obtint une gentille tape dans le dos en guise de remerciement. Fouillant fébrilement chacune de ses poches, le larron en retira un papier usé et taché de sang qu’il tendit à Oliver. — Quelle horreur ! s’exclama ce dernier. — T’inquiète pas, c’est mon sang. Ma veste en est imbibée depuis que le garde-française m’a tiré dessus. Lis plutôt cette lettre. Oliver ne protesta pas. Il laissa bientôt échapper une exclamation de stupéfaction. Le document de Jack était rédigé sur le même papier, d’une écriture et d’une encre identiques à la missive du fonctionnaire. À la différence que celle-ci était signée par son expéditeur. — D’où tiens-tu ceci ? demanda Oliver, partagé entre la joie et l’étonnement. — C’est la permission d’un garde qui voulait prendre ses vacances dans sa famille. Je l’ai découverte au cimetière, lorsque Thémis et moi cherchions un outil pour déterrer Marius. Le chimiste approuva. — Ainsi donc, Frédéric Regius aurait assassiné le fonctionnaire et son collègue ! 119


— Je ne pense pas que le doute soit encore permis, vu les termes de la lettre. — Reste à savoir pourquoi le capitaine a agi de la sorte. — Ça va jaser à la réunion, s’amusa Jack. — C’est qui, ce monsieur Regius ? demanda Benoît qui s’était sournoisement approché de la conversation. — Le responsable de la compagnie de voyage qui s’occupe des vacances de Thémis, répliqua Jack d’un ton dégagé. En début de soirée, Benoît, Jack et Oliver s’engagèrent donc sur la place des Pendus. On y laissait se consumer un bûcher grandiose et les nombreux spectateurs qui ceignaient le spectacle semblaient s’en réjouir. Le premier réflexe de Jack fut de prendre l’enfant dans ses bras pour lui épargner la scène, mais Oliver lui fit signe de le reposer. Le bûcher n’avait point pour tâche de punir un quelconque sorcier, mais plutôt de réchauffer les dizaines de sans-abri amassés cette nuit-là au centre du village. Quelques gardes veillaient au bon déroulement, sans toutefois en négliger son côté délectable : — Quand je pense que Regius m’avait donné une permission pour la semaine ! s’exclama l’un d’eux, les bras tendus vers le brasier. — Que fais-tu ici alors ? demanda l’autre d’un ton qui soulignait la folie de son collègue. — Je ne l’ai plus et le capitaine refuse de m’en signer une autre. Je suis sûr qu’Antoine me l’a fauché, il en était jaloux. — Bah ! fit l’autre. Tu aurais pu tomber plus mal, ce feu est une bénédiction ! Pense aux autres, qui sont couchés dans la boue gelée, à tendre un piège à quelques opposants au roi ! Sans s’attarder davantage, Oliver poursuivit son chemin vers la fabrique de canons. Jack et Benoît le rejoignirent à grands pas. — Regarde-moi tous ces clochards ! s’exclama Jack. Je ne pensais pas qu’il y en avait autant à Lavallée. 120


Un bref regard en arrière lui permit de repérer une trentaine de vestes crasseuses, poisseuses et lacérées, mais surtout des visages blafards ou couverts de crasse, de poils ou de sang séché. La plupart n’avaient probablement pas approché une bassine d’eau depuis des décennies. — Je pense que Benoît n’aurait pas dû nous accompagner, répondit Oliver. Certains risques… — À part le langage grivois d’Arthur et de Corentin, je… — Ne t’en fais pas pour Arthur et Corentin. Oliver retira de sa poche une petite bourse en cuir et la présenta à Jack. — Ces pilules suppriment les effets de l’alcool, il suffit d’en prendre une avec un grand verre d’eau. — Est-ce que cela suffira ? Chez ces deux-là, c’est du Bordeaux qui coule dans leurs veines ! Le chimiste acquiesça. — Rappelle-moi de t’en refiler la prochaine fois que tu sortiras, cela m’évitera de faire la file devant le commissariat pour payer tes amendes ! Jack s’indigna. Ses bras commencèrent à s’agiter comme d’ordinaire lorsqu’il tentait de démontrer son innocence. — Cela m’est arrivé une fois, lança-t-il, si l’on ne compte pas la nuit que j’ai passée, enfermé dans la bijouterie. Le vieux Charles était arrivé très jeune à Lavallée. Il avait quitté ses parents avec l’idée fixe de s’enrichir, sans toutefois en faire bénéficier les autres. Sans un sou en poche, il décida de s’établir dans le Nord en tant que chercheur d’or. Inutile de préciser que ses efforts furent vains et qu’il dut se résigner à travailler dans un secteur plus lucratif. Après s’être épuisé à la forge, dans les champs puis comme éleveur de bovins, Charles investit ses dernières économies dans sa propre société. Il s’établit dans un village de campagne qui vivait alors en autarcie, loin du malheur des villes. Désormais, la petite fabrique employait quarante personnes qui travaillaient dix heures par 121


jour, s’appliquant à construire casseroles, couteaux de cuisine, récipients, et même des armes de guerre, selon les dernières nouvelles. Benoît, Jack et Oliver accédèrent à la fabrique par une rue étroite attelée à la place Saint-Louis. À cette heure-ci, les ouvriers étaient déjà rentrés chez eux et la manufacture était donc déserte, à l’exception des retardataires qui n’avaient pas atteint les chiffres de production prescrits par le vieux Charles. Le grand patron vivait et dormait sur le lieu de travail ; c’est lui qu’Oliver avait l’intention de rencontrer lorsqu’il se présenta ce soir-là. Il frappa de toutes ses forces contre la grande porte métallique. Quelques secondes plus tard, une petite trappe s’ouvrit à la hauteur du visage de Jack. — C’est pour quoi ? demanda-t-on d’une voix bourrue. — Nous cherchons Charles, répondit Jack avec toute la délicatesse dont il était capable. Un vieux type, grognon et pingre comme pas deux. — Je suis Charles, gronda l’individu derrière la porte. — Oh ! fit le larron. Veuillez m’excuser ! Par ces mots, il ne donnait pas l’impression de regretter sa maladresse. Il haussa les épaules et céda sa place à Oliver. — Pourriez-vous nous laisser entrer, monsieur, demanda-til, à la limite de l’impatience. La trappe se referma sans formalité, le vieux Charles poussa un nouveau grognement et déverrouilla la porte. Jack et Benoît l’ouvrirent sans attendre, manquant de peu de télescoper le vieillard posté derrière celle-ci. Au-delà de la lourde porte, la fabrique s’étendait bien plus loin que le laissait croire l’extérieur de bâtiment. Très sombre de nuit, elle devait l’être également de jour, de par ses fenêtres minuscules et la suie qui les recouvrait. En ce moment, il y faisait très calme, hormis quelques martèlements métalliques provenant des ateliers. — Que me voulez-vous ? fit l’homme.

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Ses cheveux blancs tombaient en rideau de part et d’autre de son visage ridé, et son œil unique pétillait au rythme des nombreuses bougies du lieu. Cela donnait de lui l’image sereine d’un grand-père rassurant, ce qui contrastait avec son caractère acariâtre. Paré d’une chemise verte du plus mauvais effet enfilée par-dessus un pantalon rayé de rouge et de jaune, il s’appuyait sur une canne noueuse pour cheminer entre les machines et menacer les ouvriers somnolents. — Nous savons que Frédéric Regius vous a passé commande pour une vingtaine de bouches à feu. Méfiant, l’homme recula subtilement. — Je regrette, fit-il, mais les commandes de cette manufacture sont d’ordre privé. — Nous aimerions vous racheter ces armes, rétorqua Oliver, indifférent au sursaut de son compagnon. Aussitôt, le ton de la conversation s’engagea vers plus de politesse. — De très belles pièces, chantonna le patron. Vous plairait-il de les admirer ? — Oh oui ! s’égosilla l’enfant. On peut ? Charles se tourna vers Oliver pour obtenir sa confirmation, puis s’enfonça dans la fabrique, à la tête du groupe de visiteurs. L’homme se faufila entre les presses, les établis, les tonneaux débordants de ferrailles et les montagnes de planches de bois entassées jusqu’au fond du bâtiment. À l’écart du reste des machines, deux lourdes cuves en bronze et d’énormes moules en terre cuite dépassaient du sol et partageaient la vedette avec une demi-douzaine de canons encore dépourvus de leur affût. Le chimiste s’accroupit auprès de l’un d’eux. — Ceux-ci sont presque terminés, commenta le vieux Charles, ils seront assemblés demain de ce côté de la manufacture. Les autres seront prêts la semaine suivante.

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— De très beaux objets, observa Oliver en caressant une lourde pièce de bronze. — Vous disiez être intéressés par ces merveilles ? interrogea le commerçant. — En effet, affirma Oliver. — Je pourrai en garder un ? demanda Benoît d’une voix traînante, vaguement déçu de ne pas voir les armes en état de fonctionnement. — Comme vous le voyez, ces armes sont principalement faites en bronze. Ce sont des armes de campagne qui respectent les dernières normes en matière de calibre. Elles sont particulièrement légères, solides et fiables. — J’en suis convaincu, reconnut Oliver en se relevant. — Malheureusement, elles sont déjà payées. Il me faudrait une belle somme pour vous les céder. Le vieux patron affichait un regard charognard, affamé de métal doré, qui s’effaça lorsque le chimiste répondit poliment : — Ne perdez quand même pas de vue que votre jolie fabrique ne détient aucune autorisation pour produire des armes. Nous pourrions peut-être revoir votre belle somme à la baisse, qu’en dites-vous ? Le patron sembla soudain tout dépité. — Je comptais prendre ma retraite dans une petite maison que je tiens en Champagne… Payez-moi et je disparais avec l’argent. Jack, qui commençait à s’ennuyer ferme, s’assit sur l’un des canons. — À vrai dire, j’aimerais surtout que le capitaine Regius n’obtienne jamais les armes qu’il a commandées. Gardez son argent et, en compensation, je vous confie quelques précieuses pièces… Disons, de quoi manger et boire jusqu’à la fin de vos jours. Bien entendu, jamais Oliver n’aurait tenu cette promesse vis-à-vis de quelqu’un de plus jeune, mais cela n’enlevait en 124


rien l’attrait financier de celle-ci. Pourtant, l’homme en rit de bon cœur. — Très bien, j’accepte, fit-il en manquant de vaciller. Mais la monnaie n’a plus beaucoup de valeur. La France est en faillite… Désormais, je n’accepte plus que l’or. Durant les cinq minutes qui suivirent, Oliver et le vieux Charles débattirent de la quantité d’or contre laquelle les canons seraient échangés, tandis que Jack et Benoît bâillaient de plus en plus. Plus tard dans la soirée, tous trois parvinrent à l’entrée de la planque, derrière l’église. La grande aiguille avait dépassé dix heures d’un quart de tour ; Bruno, Peter, la grosse Bertha, Corentin et Arthur attendaient déjà devant la trappe. — L’Anglais ne viendra pas, avertit Arthur. Il célèbre une messe de Noël. — Ce n’est rien, répondit Oliver en tentant d’ouvrir la trappe, j’irai lui parler demain. La serrure rouillée capitula lorsque Jack aida son ami grâce aux outils dont il ne se séparait jamais. — Entrez déjà, conseilla le chimiste, Jack refermera la trappe derrière nous. La dernière fois, ces courants d’air m’ont rendu fou. À l’intérieur, Oliver s’assit en premier, rapidement imité par le reste des membres. Benoît s’établit sur les genoux du larron, installé entre Oliver et Arthur. L’atmosphère lugubre due à la lueur du cristal bleuté, renforcée par le froid arctique et la complainte de l’orgue dont nul ne connaissait encore la retraite, contraignit Oliver à débuter la réunion avant qu’Arthur absorbe l’un des réconfortants dont il avait le secret. — La raison de notre retard est simple, dit-il. Le journal intime de Marius nous a appris que Frédéric Regius, son assassin…

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Des murmures de consternation s’élevèrent dans la petite assemblée. — … avait passé commande de quinze canons à la fabrique du vieux Charles. Nul doute que ces canons devaient servir à dissoudre une éventuelle révolte, ici à Lavallée. J’ai donc le plaisir de vous annoncer que, désormais, ces armes de guerre appartiennent à la Garde des Pauvres. — Hourra ! fit la grosse Bertha en levant le poing. — Ne nous emballons pas, poursuivit Oliver. Le vieux Charles a accepté de nous fournir les bouches à feu, mais à une condition. Ce vieil avare refuse d’être payé en livres. Selon lui, cette monnaie n’aura bientôt plus aucune valeur. Il veut de l’or pur. La mine réjouie de Bertha se renfrogna aussitôt. — Quoi ! hurla-t-elle. Donne-moi une de ces armes et tu vas voir ! Je… — Non ! coupa Oliver en saisissant les quelques fusils abandonnés derrière lui. Jack et moi, nous nous occuperons de trouver l’or pour la semaine prochaine. Je préfère que tu te consacres à la prochaine aventure de la Garde des Pauvres. — Ce dont tu nous as parlé la dernière fois ? s’enquit-elle. — Exact. Rassemblez le plus de monde possible pour nous suivre dans le Hainaut, il nous reste cinq jours. Un bruit sourd, venu tout droit du conduit de l’entrée, retentit. Un silence pesant s’ensuivit. — Jack ! s’exclama Oliver. Ne t’avais-je pas demandé de fermer cette maudite trappe ? Le désigné s’insurgea : — Mais elle est fermée ! — Dans ce cas, pourquoi rebondit-elle ? — Benoît, lève-toi mon grand. Jack se leva pour vérifier son travail. Arrivé au bas de l’échelle, la porte retentit une nouvelle fois, mais sans s’ouvrir.

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— Il y a du monde, là-haut ! hurla le larron. Ce sont eux qui frappent contre la porte. Au terme de cette phrase, tous se levèrent en silence. Corentin tenta une discrète contorsion pour se camoufler derrière Bertha, dont l’attitude laissait entrevoir une réjouissance toute particulière à l’idée du probable conflit. — Oliver, les armes ! souffla-t-elle. Oliver se retourna et saisit les vieux fusils qui jonchaient le sol de la cachette depuis sans doute plusieurs années. — Il y en a trois, constata le chimiste en lançant l’un d’eux à l’intrépide. Cette fois, la lame d’une hache s’enfonça dans la trappe. Une planche vola en éclat et Jack saisit un fusil. — Il y a de la poudre et des balles sur l’étagère, dit-il. Nous vendrons cher notre peau. — Jack, ne joue pas aux héros, murmura Oliver, il y a un enfant parmi nous. — Oliver ! cria l’un des jumeaux, l’oreille collée au mur de la salle circulaire. Derrière ce mur… on dirait de la musique ! — Bruno ! rétorqua Jack en armant son fusil. Tu nous feras part de tes goûts mélomanes plus tard ! Contrairement à Jack, Oliver semblait s’intéresser à la découverte de Bruno. Tandis qu’une nouvelle détonation faisait trembler la cave, le chimiste s’approcha du mur, y posa la main et se tut. — Le mur a tremblé, lança Bruno sous les regards déconcertés des autres membres. — Il ne semble pas très épais, en effet, confirma le chimiste. Je penserais même qu’il n’y a rien derrière cette cloison. Brusquement, il vint à Oliver l’idée d’empoigner sur l’une des étagères un moule à gaufre en fonte, et d’en pilonner le mur. Jack voulut réagir ; cependant, il jugea plus opportun de

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surveiller l’entrée au lieu de s’occuper de la folie de ses compagnons. Rapidement, un moellon tomba du mur, puis un second. Bien vite, une alvéole dont la taille aurait permis à n’importe quel membre - y compris Bertha - de s’y faufiler se creusa dans le mur. Au grand bonheur de tous, la prédiction d’Oliver s’avéra exacte : un long couloir s’ouvrait au-delà de la cavité. — Vite ! Suivez-moi ! exhorta Oliver en enjambant les moellons. Jack attrapa Benoît par le col de son veston. — Avec joie ! lança-t-il. La trappe vola en morceaux. — Rendez-vous ! brailla une voix au dehors. Personne n’entendit l’ordre. Lorsque Frédéric Regius, le propriétaire de cette voix, posa le pied dans la cave, elle était vide.

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Chapitre 10 – Une récolte hivernale

À chaque nouvel anniversaire du Christ, le père Churchtown passait la nuit dans l’église Saint-Louis. Cette année, il n’avait pas dérogé à la tradition. Le dos tourné aux fidèles ensommeillés, il récitait son texte en latin, les yeux clos, les bras ouverts face à l’autel qui accueillait pour l’occasion une quantité incroyable de cierges. Lorsque cet autel vola en éclats, les nombreux spectateurs sursautèrent comme un seul homme ; Churchtown, lui, fut projeté en arrière. Assis sur le sol glacial, il aperçut des ombres humaines se mouvoir dans l’épaisse fumée qui se répandait dans la chapelle absidale. — Vade retr… Oliver ? hurla le prêtre. — Ne vous dérangez pas pour nous, mon père, répondit Oliver en courant vers la sortie de l’église. Nous ne faisons que passer. La poussière continuait d’envahir le saint édifice. Bien vite, huit autres personnes dont un enfant traversèrent le panache blasphématoire pour rejoindre Oliver sur le parvis. En tête du petit groupe, Jack tenait Benoît et le fusil rouillé d’une main ; le panier de la quête dérobé au passage, de l’autre. Talonné par les deux jumeaux, il ne s’éternisa guère plus longtemps dans l’église. Les spectateurs, réjouis du divertissement inespéré qui succédait à la monotonie du spectacle, pouffèrent d’un rire de moins en moins retenu. — Joyeux Noël ! lança Jack en franchissant le portail. Dehors, la place était déserte, à l'inverse de la place du Bûcher voisine d’où s’élevaient les rires gras et les hurlements railleurs des clochards qui profitaient du feu. 129


— Fait pas fort chaud ici, observa Jack lorsque tous furent rassemblés sur le parvis. — Ne traînons pas, conseilla Oliver, les gardes vont rappliquer. Les quelques catacombes que nous avons traversées ne les retiendront pas jusqu’à l’aube. — Je vais les prendre à revers, avertit Jack. — Je viens avec toi, répliqua Peter en prenant l’arme que lui tendait Oliver. — Moi aussi, fit le second jumeau. Le chimiste s’approcha de son ami. — Ne prends pas de risque. Embarrassé, il ajouta : — Tu manquerais beaucoup à Thémis. Et puis, tu as encore la vaisselle à terminer. — Dans ce cas, je m’attarderai peut-être un peu, dit-il en souriant. Tiens, prends l’enfant et rentre vite, Thémis ne me pardonnerait pas s’il attrapait une bronchite. — Non ! gémit l’enfant. Je veux venir avec vous. — Suffit ! coupa Jack en l’embrassant sur le front. Il n’y a que trois fusils, je regrette. Puis, accompagné des deux jumeaux, le larron contourna l’église par la droite en prenant soin de ne pas se prendre à nouveau les pieds dans quoi que ce soit. Toute cette vigilance n’empêcha pourtant pas Bruno de trébucher sur une tombe. — Chut ! siffla Jack. Il faut les prendre par surprise ! — C’est bien ce qu’il m’avait semblé comprendre, grommela le malheureux. — Bien, reste par terre, on va ramper jusqu’à ce buisson. Bien malin qui nous y trouvera. Les deux frères s’exécutèrent. Depuis ce buisson qui s’épanouissait au coin de l’église, tous trois, couchés sur le sol gelé, attendirent le moment adéquat pour faire feu.

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— Souhaitons que ces vieilleries fonctionnent toujours, murmura Jack en posant le doigt sur la gâchette. Ceux de ton frère sont tout de même plus rassurants. Face à eux, quelques gardes se tenaient autour de l’entrée du souterrain. Le plus élégant d’entre eux, faiblement éclairé par le cristal de jour, n’était autre que le capitaine Regius. Un long pistolet à la main, il tournait autour de ses hommes comme un vautour à l’estomac insatisfait. — Pourquoi m’a-t-on mis à la tête d’une telle bande de lards ? Je suis sûr que Necker est dans le coup. Depuis le début, ma tête ne lui revient pas. — Chef… — L’un qui ne sait même pas se servir d’une hache et frappe avec le dos de l’outil, les autres qui sont incapables de descendre une échelle et de courir normalement... sauf un, qui s’assomme lui-même en heurtant une poutre qui débordait du plafond ! Le larron leva son fusil en direction du capitaine. — Vous attendez le printemps ? brailla Regius en regardant par l’entrée du repère. Vous le remontez, cet imbécile ? — Tirez ! somma Jack. Les trois canons tonnèrent sans coup férir, crachant dans l’air un nuage de fumée noire presque palpable. Un projectile s’écrasa à quelques centimètres du capitaine, mais instinctivement, celui-ci bondit en arrière. Un craquement douloureux témoigna de l’incident car, en reculant, le capitaine avait disparu dans la cheminée, sa chute s’étant probablement achevée bien plus bas, sur le moule à gaufre. Quant aux autres gardes, l’un d’eux fut touché à l’épaule et un autre se blessa à la tête en essayant de s’enfuir, l’échappée ayant pris fin sur une sépulture mal éclairée. Enfin, les autres se jetèrent au sol, l’arme prête à servir. Benoît, emmitouflé dans ses couvertures dans l’atelier de l’impasse des Menuisiers, éternua. 131


— Voilà ce qui arrive lorsqu’on refuse de porter son écharpe, sourit Oliver, assis sur le lit. — Dis, c’est quoi cette machine, là ? Le chimiste se tourna dans la direction indiquée par le doigt minuscule de l’enfant. Coincé entre deux établis, l’engin en question s’apparentait à une grande barque dotée d’un moteur et d’une toile qui, par le passé, avait déjà attiré le regard de Jack. — Oh ! Ça, c’est une… — Oliver ! Jack était là, couvert de boue des pieds à la tête, appuyé contre l’encadrement de la porte de l’atelier. Essoufflé, il claudiqua jusqu’au lit de l’enfant pour s’y effondrer d’une masse, les yeux fermés, le sourire satisfait. Sous ses couvertures, Benoît cessa de remuer. Par peur, mais surtout parce que le poids de Jack l’en empêchait. — Jack ! cria Oliver en remuant le corps inerte de son ami. Tu vas bien ? — Ouais... Jamais autant couru de ma vie, moi… — As-tu vu celui qui nous a dénoncés ? — Non, par contre, les gardes étaient une bonne dizaine. Le chef, c’était Frédéric Regius en personne. T’aurais dû voir ce que je lui ai mis, à cette ordure ! — Celui qui a envoyé maman en voyage ? demanda naïvement Benoît. — C’est ça, en voyage, marmonna Jack. Le parfumeur se leva. — Ta jambe a tout de même une forme bizarre ! — C’est Arthur, il m’est tombé dessus en voulant aider. — Il est revenu vous aider ? s’étonna Oliver. — Mouais, il aurait mieux fait de ne pas venir, d’autant plus qu’il n’était même pas armé. Par sa faute, nous avons failli nous retrouver avec Thémis plus vite que prévu ! — En vacances ? demanda l’enfant, intéressé. 132


— Quoi ? souffla Jack. Ah ! oui, en vacances... Mais faismoi plaisir, va dans ton lit, il est tard. — Jack, je suis dans mon lit, et tu pèses très lourd ! Les jours passèrent. Grâce à l’efficacité éprouvée de la transmission des potins à Lavallée, il aurait fallu être sourd ou de très mauvaise volonté pour ignorer que le capitaine Regius s’était brisé une jambe en essayant de capturer un petit groupe de révolutionnaires. Dans les rues, plus personne ne restait indifférent lorsque le malheureux se risquait à prendre l’air, affublé de son plâtre trop voyant. Les pauvres s’en délectaient, voyant en ce spectacle le plaisant relent de la vengeance, celle qu’ils attendaient depuis que l’injustice les étranglait. Les nobles, eux, y discernaient ce qui les effrayait depuis fort longtemps, à savoir la colère du peuple et l’effondrement prochain du pouvoir. Durant tout ce temps, la Garde des Pauvres accueillit de nombreux villageois désireux d’être mieux représentés aux États généraux, de même que les dons de commerçants dont la sympathie à l’égard des résistants croissait au fil des jours. Cet élan de générosité permit, la semaine qui suivit la réunion interrompue, de réunir pas moins de cinquante personnes pour la récolte de céréales dans le plat pays. Ce jour-là, donc, des dizaines de villageois s’étaient rassemblés dans la plaine, aux portes de Lavallée, attendant les ordres d’Oliver. Il faisait déjà noir et, soucieux d’éviter une nouvelle humiliation, le capitaine des gardes avait ordonné que personne n’intervienne. Les villageois armés de bâtons, de faux ou de fusils, étaient pour la plupart réunis autour d’une rangée de diligences, au bord d’un chemin de terre. Oliver, lui, se tenait devant la première voiture et conversait avec Bruno. Jack, Bertha, Peter, Corentin et James, écoutaient la conversation avec attention.

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— Bien, commença Oliver, habillé pour l’occasion d’un blouson d’aviateur. Tu connais le chemin, Bruno ? C’est toi qui guideras le convoi jusqu’à la frontière hollandaise, si Jack et moi n’arrivions pas à temps. — Tu n’as pas à t’en faire, répondit Bruno. — Partez maintenant, il nous faudra plusieurs heures pour atteindre la Belgique. Tandis que Bruno et son frère s’installaient aux côtés du conducteur, Jack fit signe aux autres membres de monter dans les voitures. Les torches s’éteignirent une à une, les armes s’entrechoquèrent et la plaine se vida. Le premier cocher, dominé par un imposant chapeau de cuir marron, adressa au chimiste un regard interrogateur. — Allez-y, nous vous attendrons là-bas. Les chevaux s’ébrouèrent, amorçant l’impressionnante mise en branle des hautes berlines. — Viens, Jack, ne traînons pas. Jack acquiesça et resta à hauteur de son compagnon de voyage. Ils franchirent le grand porche qui menait à la place des Pendus, les mains dans le dos, l’air pensif. — Cher Jack ! claironna Oliver. Voici quelques semaines, lorsqu’on nous a déposés dans cette ville, aurais-tu songé un seul instant, que nous serions à la tête de la révolution et que nous ferions des choses d’une telle envergure ? Jack fit la moue, et répondit d’un air absent : — Thémis sera fière de nous lorsqu’elle l’apprendra. — Je te promets qu’on la gagnera, cette révolution ! Le plus difficile était d’unir les Français. À présent, la France est à nous ! Le larron gardait toujours le silence, mais la fougue d’Oliver n’en était que plus libre. Au cours des minutes qui suivirent et qui conduisirent les deux acolytes à l’entrée du cimetière, le chimiste aligna les projets les plus grandioses et les

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plus fantastiques. Dans ce cimetière, au milieu des tombes, apparut une ombre énorme, d’au moins quatre mètres de hauteur. — Qu’est-ce que… ? s’exclama Jack. Oliver, réjoui du petit effet de sa mise en scène, répondit d’un ton satisfait, le bras tendu vers l’engin. — C’est une machine volante ! Je l’ai assemblée dans l’atelier, il y a plusieurs semaines, au cas où nous aurions dû filer en coup de vent, comme d’habitude. — Mais comment as-tu conçu une telle chose ! Ce n’était pas une question, mais bien de la fascination. Devant lui, un grand ballon en forme de gigot flottait à deux mètres du sol, relié à une grande barque en bois. — Rien de bien compliqué ! Une chaloupe, un peu de toile, un vieux moteur diesel qui traînait dans tes affaires… — Qu’est-ce que je faisais avec un moteur ? s’étonna Jack. — On trouve de tout dans tes bagages, répliqua Oliver sur un ton d’évidence. J’y ai même retrouvé une collection de noix de coco. Jack se gratta la tête en silence. — C’était pour passer du whisky à la douane, avoua-t-il. Le larron sursauta à l’approche de l’appareil. À l’intérieur, une grosse forme velue s’agitait sur le plancher. — Arthur ! Réveille-toi, nous partons, dit Oliver. Un long grognement s’éleva de la barque et ce que Jack avait pris pour un amas d’animaux à l’agonie se releva. — Ah ! Vous voilà ! Tu ne me croiras jamais. Je montais la garde comme tu me l’as demandé, quand soudain on m’a assommé. — En tout cas, pour un blessé, tu m’as l’air en forme ! Jack grimpa d’une démarche incertaine dans le troublant véhicule. Il se tint fermement aux cordages destinés à maintenir le ballon en place, puis se tourna vers Oliver qui s’appliquait à lancer le moteur. Le chimiste tira de toutes ses forces sur une lanière de cuir qui invita le moteur à démarrer. Une forte péta135


rade brisa le silence du cimetière, faisant sursauter Arthur qui n’avait encore jamais vu un tel engin. — C’est bruyant ! se plaignit-il. — Mais nécessaire pour entraîner l’hélice qui nous permettra de faire avancer cette machine. — Un cousin m’a parlé de ça, se souvint le vagabond. Il a déjà vu une pompe à feu comme celle-là en Angleterre, mais en plus grand. Ça fonctionne à la vapeur, non ? — En quelque sorte, répondit Oliver en s’équipant d’une casquette et de lunettes de pilote. Ce moteur-ci fonctionne au diesel… au pétrole, quoi. Mais après quelques subtiles modifications, il se contente d’huile de céréales. Sans plus de cérémonie, Oliver déracina l’amarre qui retenait l’engin à la terre et fit pivoter l’une des commandes situées à l’arrière de ce dernier pour envoyer de l’air chaud dans le ballon. Le ballon s’éleva lentement dans les airs, quelque peu malmené par de féroces bourrasques. Le grain des pierres tombales disparut, les murs rétrécirent et les maisons ressemblèrent bientôt à ces maquettes que l’on expose chez les architectes. Sans trop se pencher, Jack tendit la tête pendant quelques brefs instants par-dessus les bords de la barque, pour regarder le village. De ce point de vue incomparable, le larron pouvait sans peine apercevoir le clocher de l’église et bien d’autres bâtisses. Parmi celles-ci, la Gueule de Bois, d’où quelqu’un venait à l’instant de traverser la fenêtre, tête en avant, mais également la place Saint-Louis et ses commerces, la taverne de Corentin, la maison du notaire et enfin, non loin de là, la triste maison du défunt fonctionnaire. — Parfait ! s'écria Oliver. Je craignais que la barque soit trop lourde, mais tout semble tenir. À ces mots, les yeux de Jack s’écarquillèrent encore davantage. — Nous sommes suffisamment haut, avertit Oliver, nous devons à présent rejoindre les autres. 136


Le moteur tonna de plus belle, projetant dans l’air des cercles de fumée blanche. Jack tenta vainement de se retenir à l’une des cordes, avant de vaciller. Étendu sur le sol et fermement décidé à ne pas en bouger, le larron ne cachait pas sa vexation. Pendant qu’Arthur aidait son ami à se relever, Oliver trouva l’instant approprié pour afficher son obsession pour la propreté. — Dis-moi, Arthur, à quand remonte ton dernier bain ? — Mon quoi ? s’exclama le clochard. Cesse d’inventer des mots qui ne veulent rien dire, Oliver ! — Jack désirait t’inviter l’un de ces jours à essayer la baignoire qu’il compte installer… — Comment ? Mais je ne compte installer aucune baignoire ! s’insurgea le malfaiteur. — Allons, faites un effort ! s’écria le chimiste. J’ai la sensation de piloter un camion du service des immondices ! — Il invente toujours des mots comme ça, ton copain ? chuchota Arthur à l’oreille de Jack. Les paysages riches en ramures du nord de la France, même en cette saison, défilaient sans que Jack s’en lasse. La cambrure des collines, le cheminement des ruisseaux et des rivières, le charme pittoresque des maisons aux toits de paille et aux cheminées fumantes, les falaises également, faisaient de ce coin de France une région admirable. La première difficulté surgit après une heure de vol. — Tiens, s’étonna Oliver, le moteur ralentit. Jack agrippa aussitôt le cordage le plus solide. Oliver, toujours retranché à la poupe du navire, se pencha vers l’hélice, à l’extérieur du pont. — Sabotage ! hurla-t-il. — Nous sommes finis, hein ? C’est ça ? s’inquiéta le larron, obstinément cramponné à la corde. — Quel est le criminel qui a accroché ces choses ?

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Oliver brandissait un bâton au bout duquel pendaient deux morceaux de tissu gris, noirâtres par endroit, et sources d’une odeur effroyable. — Laisse, dit le vagabond, ce sont mes chaussettes. Le chimiste, furieux, catapulta les lainages répugnants vers la proue de l’aérostat, en direction d’Arthur. Ils manquèrent de peu le visage de Jack, partagé entre le désir d’éviter les projectiles et la peur de lâcher son amarrage. Mais l’incident fut rapidement oublié, même par Jack, d’autant plus que l’appareil approchait du point de rendez-vous. Oliver retira de la poche de son blouson une carte routière d’une taille impressionnante. Le symbole qui indiquait leur position clignotait régulièrement sur le papier vieilli et se déplaçait chaque fois de quelques millimètres Nord. D’autres symboles surgissaient également pour dessiner les véhicules qui se déplaçaient aux abords des villages. — Posons-nous ici, décréta Oliver alors que l’engin survolait des maisons disposées à l’orée d’une grande forêt. L’apprenti pilote entreprit la manœuvre d’atterrissage. Jack voyait cela d’un assez mauvais œil, jusqu’au moment où il apposa l’empreinte de son pied sur le sol boueux. — Les autres ne devraient pas arriver avant plusieurs heures, dit Oliver, partiellement dissimulé derrière son plan. Ils n’apparaissent pas encore sur la carte, ils doivent être en pleine forêt. Un phonème d'approbation sortit de la gorge du larron. — Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Oliver. Tu étais si content de revenir en Belgique, et depuis notre départ, tu ne dis pas un mot ! — Je m’inquiète pour le gamin, rétorqua Jack. Je veux dire… il pourrait faire une bêtise, abîmer un objet de valeur… Oliver sourit. — Toi, tu t’attaches à cet enfant et tu n’oses pas l’avouer. — Mais non, balbutia-t-il en détournant le regard. 138


Arthur Dignus, resté dans la barque, ne semblait pas s’intéresser à la conversation. Heureusement, car Jack redoutait qu’on révèle au grand jour que lui, ce détrousseur qui ne comptait plus les cœurs conquis, s’enflammait pour une mère et son jeune fils. — Tu n’as pas à t’en faire pour Benoît, murmura le chimiste. Je suis certain qu’il est en sécurité à la maison. Jack aussi en sembla convaincu car, à partir de cet instant, il retrouva sa bonne humeur habituelle. Cependant, s’il avait su qu’au même moment, un individu rencontré une ou deux fois à peine, pénétrait dans son séjour de la place des Menuisiers, il n’aurait certainement pas été aussi confiant... Au chant du coq, les trois voyageurs ouvrirent les yeux sur la discrète clairière en demi-cercle qui bordait le hameau. Lustrée par la rosée que dardait le soleil, une prairie s’étalait jusqu’aux pieds de grands arbres sombres et nus. À son autre extrémité, une clôture annonçait la proximité des habitations. Adossés au pied d’un arbre d’un diamètre impressionnant, Oliver et Arthur observaient le plongeon vertigineux des gouttelettes qui dégoulinaient des branchages. Hypnotisés par le spectacle, tous deux attendaient le retour de Jack, parti se renseigner sur la position exacte de la ferme où se situerait le rendez-vous. Dans un premier temps, le chimiste s’était désigné pour accomplir cette tâche, mais il y avait rapidement renoncé en raison de l’accent incompréhensible utilisé dans cette région. Le larron revint quelques minutes plus tard, les mains dans les poches, un sourire de contentement au coin des lèvres. — Un vieil homme m’a expliqué le chemin, dit-il. Je lui ai dit que j’étais de la famille. — Très bien, tâche de t’en souvenir, je crois que voici le convoi. Au-delà des arbres et des buissons, le puissant hennissement d’un cheval brisa le silence de la forêt où le jour peinait 139


encore à s’installer. Bien vite, chevaux, voitures et résistants s’agglutinèrent dans la petite clairière, sans harmonie ni agencement précis. Jack et Oliver, perchés sur une souche d’arbre, se serrèrent un peu pour donner leurs instructions. Au premier rang se tenaient le boulanger de la place des Pendus, le jeune Billy, assistant d’un grand commerçant lavallois, Corentin, Arthur et le père Churchtown, en grande conversation avec la grosse Bertha. Oliver expliqua alors la manière de récolter les inappréciables céréales. Son ami à l’équilibre instable l’interrompit maintes fois, autant en s’agrippant à lui qu’en rattrapant au vol les cartes de jeu qui glissaient de ses manches. — … enfin, je tiens encore à vous remercier de votre aide précieuse. À présent, Jack va vous montrer le chemin, reprenez place dans vos berlines. La montre qui avait appartenu à l’agresseur d’Arthur martelait ses secondes. Sa grande aiguille en argent parcourut la moitié du cadran avant que les hommes et Bertha atteignent la ferme dont ils convoitaient la production. La fermette en question se dressait au milieu de champs et de prairies tristement vides en ce mois de janvier 1789. Pour l’atteindre, il était nécessaire d’emprunter maints chemins boueux, accidentés, encombrés qui occasionnèrent quelques bris de roues, le tout accompagné des plaintes du larron qui prenait froid. — Tout le monde est armé ? demanda Oliver. Les résistants étaient postés sur un vallonnement de terrain, à cent mètres des premières étables. De nombreux hommes levèrent leurs armes en rugissant avec frénésie. À la demande de Jack et Oliver, le groupe se divisa et une dizaine d’hommes les accompagnèrent jusqu’à la ferme. Ensemble, ils traversèrent le terrain spongieux sans s’attarder car, malgré l’heure matinale, les fermiers n’avaient certainement pu ignorer l’arrivée tonitruante des Français. 140


Au premier rang, Jack et son meilleur ami franchirent d’abord une basse clôture, puis une cour pavée où se dressaient une première grange et un poulailler vide. Les autres bâtiments étaient bâtis quelques dizaines de mètres plus loin. Le petit groupe dont faisaient notamment partie Bruno et Peter s’approcha de l’entrée de l’étable, puis en ouvrit la porte exposée à la lueur rougeâtre du soleil. Du côté de la ferme, un homme brailla une tirade de menaces en wallon, bien que la région appartienne à l’époque à la Hollande. Rapidement rejoint par son épouse, le fermier furieux, se mit à agiter une longue canne. — Ah ! Les Pays-Bas, quel accueil ! lança Oliver. — Il a tout de même l’air agressif, prévint Jack. Je ne savais pas que le wallon était si riche en obscénités. — Nous n’avons rien à craindre de ces paysans, déclara le chimiste en avançant vers l’intérieur. D’après mes sources, ils ne sont pas armés. Un coup de feu résonna sans prévenir, rapidement suivi par un projectile sifflant qui termina sa course à quelques coudées d’Oliver. — Tu remercieras tes sources de ma part, hurla le larron en imitant ses compagnons qui se précipitaient à l’intérieur de l’étable. En réponse, un tonnerre d’explosions retentit au dehors. Bien que n’ayant pu voir la scène, je n’eus aucun mal à imaginer que le fermier s’était retranché chez lui sans prendre la peine de s’essuyer les pieds ! À l’intérieur de la grange, l’atmosphère était tiède grâce aux jeunes veaux qui y dormaient, la tête plongée dans le fourrage. Oliver désigna le fond du bâtiment où s’accumulaient les tonneaux de blé convoités par les paysans français. — Faites rouler une série de barils jusqu’au sommet de la colline puis revenez chercher le reste, dit-il. Les autres s’occuperont de charger les voitures. 141


— Et regardez où vous mettez les pieds ! ajouta Jack en remarquant sous ses semelles une adhérence malodorante et mollasse. Le soleil dardait ses rayons avec un plus d’ardeur, quand Oliver déposa un mot de remerciement accompagné de quelques livres sur le couvercle d’un tonneau que le groupe n’avait pu embarquer. Vers les onze heures, il décollait avec Jack, adossé à deux lourds tonneaux de céréales. — Tu es bien trop généreux, désapprouva le larron. — J’ai laissé ce tonneau et ces livres pour que les animaux ne meurent pas de faim, rétorqua Oliver. — C’est ton choix, Oliver. Maintenant, allons voir ce que nous veut notre vieil ami. À cette époque, où bon nombre de Français mouraient l’estomac vide, des opérations identiques furent menées maintes fois par d’autres résistants, au détriment des pays limitrophes.

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Chapitre 11 – Honfleur

Les vastes étendues d’herbes se paraient d’une éblouissante couleur d’or déversée sur toute la Normandie par le soleil couchant. La barque volante traversait les pâturages avec célérité, s’émerveillant du Havre et de son jeune port, de la Seine qui y achevait son périple, des navires qui allaient et venaient. — Corbleu ! s’exclama Jack. Que c’est beau ! — C’est pittoresque, confirma Oliver. Très vite, le ballon perdit de l’altitude. — Regarde, compagnon, se réjouit le chimiste, là, entre les deux collines, sur la rive gauche. C’est Honfleur. La barque s’approcha du sol pour atterrir à l’abri des regards, au milieu d’un bosquet situé à deux pas du village. La manœuvre ne fut pas aisée, d’autant plus que l’irrégularité du sol faillit bien culbuter l’engin. Frédéric Dignus regardait avec amertume sa jambe plâtrée, trophée de sa défaite. Depuis bientôt trois heures, le capitaine attendait, assis sur le tronc d’un bouleau déraciné par une tempête. Comme pour récompenser son attente et le consoler du rhume dont il souffrait désormais, une calèche s’approcha de lui. Mais au lieu de s’arrêter pour déposer l’homme que Frédéric espérait voir, la voiture poursuivit sa route dans la forêt. En dépit de ses espoirs, il s’agissait d’un simple marchand qui vendait ses fromages sur les routes de Paris et de Versailles. Sans doute le traître ne viendrait-il pas aujourd’hui. Après tout, la route qui le ramenait des Pays-Bas était longue. 143


Les deux compagnons marchaient sur les quais de Honfleur, les mains croisées dans le dos, charmés par l’architecture reposante des maisons et par ses décors caractéristiques. Colombages en bois massif, verdure ornementale, murs en pierres naturelles et autres sources de lyrismes défilaient devant les yeux des deux amis. Dans les rues, les promeneurs s’attardaient pour respirer l’air du soir ou profiter du soleil couchant. La plupart étaient marins, pêcheurs ou marchands, et tous vivaient de l’océan. Face à l’Ivresse Maritime, le plus grand navire présent à Honfleur, un bistrot modeste complétait la fresque de ce petit port ordinaire. Mais au moment où Jack, le bras tendu, se préparait à ouvrir la porte, un homme aux dimensions impressionnantes quitta le commerce. Il remplissait à lui seul l’embrasure, il était mal rasé, mal coiffé, mal habillé et ne semblait guère ouvert à la conversation. — Alors, Carl ? fit Jack en donnant une tape sur la bedaine du marin, qu’est-ce que tu deviens, vieux caboteur ? Oliver tenta une approche délicate, prêt à avertir son ami qu’il ne s’agissait pas du Carl qu’ils devaient rejoindre. — Je te connais ? grogna le matelot. — Allons ! s’indigna le larron en palpant le ventre de l’individu. Je n’ai pas tant changé ! Toi, par contre, mon vieux, tu ne bouges pas assez… L’homme renifla bruyamment, releva sèchement son pantalon tombant et leva le poing. Alors qu’Oliver s’avançait vers l’ogre, un second homme, plus maigre, la chevelure grisonnante, gagna l’embrasure de la porte et posa la main sur l’épaule du marin. — Calme-toi, dit-il, ce sont des amis. Le marin bedonnant se gratta la fesse d’un air menaçant, bouscula Jack et disparut sur les quais. Restés seuls, Jack et Oliver observèrent posément leur homme. Carl affichait un visage bienveillant, quoique manifestement fatigué. Cet épuise144


ment, souligné par quelques rides, n’était guère étonnant pour un homme à la cinquantaine bien entamée. Bien moins étonnant que le nez étonnamment long dont s’ornait la connaissance des deux complices. — Suivez-moi, lança Carl avec un sourire généreux. Les compagnons s’exécutèrent et suivirent l’homme à travers un grand salon où le bois constituait la majeure partie des meubles et des murs. À droite trônait le comptoir, avec son éventail de verres et de bouteilles de toutes formes. À gauche, une quinzaine de tables rondes, en bois, s’éparpillaient de l’avant à l’arrière du bâtiment. Ce mobilier était généralement entouré de marins ventrus, dodus, énormes ou effondrés sur l’épaule d’un camarade. Les yeux fuyaient, les bras pendaient et la bière coulait à flot. Carl ne s’arrêta à aucune de ces tables ; il gravit un haut escalier qui menait au premier étage, aménagé comme au rezde-chaussée. Carl s’assit à une table libre, face à une grande fenêtre qui donnait sur les quais. Jack et Oliver s’installèrent à leur tour avec l’intention de passer inaperçus parmi les clients. — Il est bien fréquenté, cet endroit ! murmura Jack avec une pointe de sarcasme. — On s’y fait, répondit le marin. Il existe des établissements plus renommés à Honfleur, mais il n’y restait plus aucune chambre. Une sorte de grincement métallique émanant de l’homme fit grimacer le larron. Le métal était à Carl, ce que le silicone est aux stars de cinéma. Tout avait commencé le jour où une caisse lui avait écrasé le gros orteil. À sa demande, un électrochirurgien appliqua une prothèse robotisée à l’endroit meurtri. Puis, ayant mis la main sur le catalogue du docteur lors d’une visite d’entretien, il découvrit tous les prétendus avantages des modifications corporelles. Une opération en entraîna une autre, et Carl se fit remplacer les jambes, une partie du cœur, l’ouïe, la vue, et il s’ajouta même un peu de mémoire. La liste n’est 145


pas exhaustive et toutes ces merveilles firent de lui le premier accusé à tomber en panne dans mon tribunal ! Jack et Oliver, eux, préféraient vivre comme la plupart des habitants de la Seconde Renaissance, c’est-à-dire en se limitant aux technologies essentielles. — Ça fait vraiment longtemps que nous ne nous sommes plus rencontrés ! dit-il pour engager la conversation. — Depuis ton procès, il y a deux ans, confirma Oliver. — Comme le temps passe vite ! fit Jack en détournant le regard d’un verre posé sur la table voisine. — Comme le monde est petit aussi ! renchérit Carl. L’autre jour, j’ouvre le journal et qu’est-ce que j’y vois ? Les deux compagnons n’eurent aucune peine à visualiser l’article. — Ces fouille-poubelles nous suivent à la trace, grommela Jack. — Mais il le faut, ne serait-ce que par respect pour nos admirateurs ! ajouta Oliver avec modestie. — Attendez-moi, proposa Carl, je vais chercher à boire. — De l’eau pour moi, Carl, je conduis, prévint le chimiste en désignant son couvre-chef. Le marin réapparut, chargé de trois chopes et d’un petit livret relié en cuir marron. — Attends, je vais t’aider, proposa Oliver en se levant. — Merci, ce n’est pas la peine. Avec mes nouveaux bras, je peux soulever jusqu’à cent quatorze kilos sans problème. Évidemment, il a fallu revoir la colonne vertébrale, mais le reste était déjà fait, donc… Jack frémit à nouveau. — C’est heureux que vous soyez venus cette semaine, car j’embarque pour les Antilles. Oliver, le menton appuyé sur sa paume, haussa les sourcils pour témoigner d’un minimum d’intérêt pour la conversation. La principale raison de sa venue était la promesse de Carl, qui 146


affirmait pouvoir régler ses dettes cumulées quelques années auparavant. — Oui, pour les Antilles ! Vous voyez, ce gros navire, là ? C’est le Patriote, il va nous emmener dans les îles, moi et le reste de l’équipage. Amarré par l’aussière à l’embarcadère, le gigantesque navire, long d’une cinquantaine de mètres, était surplombé de trois mats hauts de trois étages, qui s’étiraient dignement vers le ciel. Le bâtiment à double pont comptait soixante-quatorze bouches à feu dont certaines avoisinaient les quatre tonnes. Fierté de la France, le Patriote faisait partie de ces navires de la marine française, qui depuis le haut Moyen Age, appartenaient selon moi à l’âge d’or de la construction navale. — Pourquoi y a-t-il ce dinosaure sur la voile ? demanda le larron qui profita de la diversion pour échanger sa chope vide contre celle de Carl, encore pleine. — Désolé, regretta l’hybride tourné vers la fenêtre, mais je ne vois rien... Un œil sortit même de son orbite pour mieux voir. — Ce n’est rien, répondit Jack en avalant une grande gorgée de bière, j’ai dû rêver. Carl ramena son attention vers la table et porta le récipient vide à ses lèvres. Vaguement surpris qu’aucune goutte ne coule dans son gosier, l’homme poursuivit sa causerie : — Dans ma lettre, je vous ai avisés que j’étais en mesure de vous rétribuer pour les services que vous m’avez rendus. — À moins de nous couvrir d’or… commença Jack. — Je suis vos aventures dans La Nouvelle France depuis deux semaines… — Il est vrai que ces journalistes ne manquent pas de qualités, approuva Oliver, à l’inverse de ceux du Scoop Parisien. — …et je crois savoir que vous allez bientôt attaquer la Bastille ?

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— Ce sera grandiose ! s’applaudit Oliver, tu peux me croire. Non seulement, nous atteindrons cette dictature en plein cœur, mais en plus, nous risquons de rentrer chez nous pour les vacances d’été. — Sans parler de la libération de Thémis, ajouta Jack. Les lèvres de Carl s’aiguisèrent. — Dans ce cas, je connais quelqu’un qui pourrait vous aider. Le marin posa le livret en cuir sur la table, puis le fit glisser jusqu’à Oliver. — J’ai trouvé ce cahier dans les bagages d’un noble. Il ne contient rien d’intéressant, mais regarde un peu l’adresse de son propriétaire… Intrigué, le chimiste parcourut le revers de la couverture avant de tendre le manuscrit à son compagnon. Guère mieux informé pour autant, Oliver dévisagea son interlocuteur. — Gilbert Motier ? demanda Oliver. Qui est-ce ? Son nom me dit quelque chose… Carl acquiesça. — Il s’agit du Marquis de La Fayette. Un officier revenu victorieux de la guerre de l’Indépendance, en Amérique. J’ai ouï dire qu’il était en faveur de la révolution. Oliver feuilleta brièvement le livret. — Me donnerais-tu ce livret sans rien me demander de plus que d’oublier tes dettes ? — En effet. — Marché conclu, sourit Oliver en serrant la main du marin grisonnant. — Il aurait été déplacé que je vous l’eusse vendu. Bientôt, je serai peut-être riche. S’égarant à travers la fenêtre, les pensées du larron revinrent subitement à l’Ivresse Maritime.

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— Figurez-vous que le roi organise une grande loterie au château de Rambouillet. Mon colocataire et moi-même y sommes invités. — Toi ? répéta Oliver d’un ton soupçonneux. — Ces invitations figuraient parmi les quelques documents de La Fayette, précisa le marin. D’ailleurs, il faudrait que je les range avant de les perdre, voilà trois semaines qu’elles traînent sur mon bureau. Exilés pour quinze ans en France, sous la révolution, en raison de quelques magouilles de mauvais goût, Carl et sa malhonnêteté semblaient indissociables. Si cet homme ne m’avait pas semblé essentiel pour le succès de Jack et Oliver, je pense que j’aurais été plus vicieux dans le choix de sa peine. — Et tu nous dis que cette loterie te rendra riche ? demanda Jack en se massant affectueusement le menton. — Bigre, oui ! — Quel est la somme à remporter ? s’intéressa Oliver. Cinq cents livres ? — Bien plus ! Huit kilos d’or ! Jack se tourna vers son compagnon, ému que tant d’argent revienne à une seule personne. — En tout cas, murmura le larron, si tu gagnes, souvienstoi de notre éternelle amitié. Carl sourit et se leva. — Attendez-moi ici, je vais nous rechercher quelque chose à boire. Tandis que le marin dévalait l’escalier en direction du comptoir, Oliver se pencha vers Jack. — Tu as entendu ça, Jack ? Huit kilos d’or ! On va pouvoir s’en payer, des canons, avec une telle fortune ! — Il les a oubliés sur son bureau, murmura Jack. Laissemoi cinq minutes… — Parfait ! Attends qu’il revienne et trouve un prétexte pour t’emparer de ces invitations. 149


— Ah ! Carl, combien te devons-nous ? En se rasseyant à sa place, le dénommé fit signe à Oliver de ne pas s’inquiéter pour si peu. — Avec tout ce que va me rapporter cette loterie, je peux me permettre de t’offrir un verre de flotte. Moi, je vois de l’eau toute la journée, alors penses-tu, je préfère la chope ! — L’alcool tue lentement, prévint le chimiste en attrapant son verre. — Oliver… murmura Carl sur un ton de dépit. Penses-tu que je sois impatient de mourir avec tout l’argent qui s’apprête à me tomber dans les bras ? Jack but une gorgée puis se leva. — Il faut arroser cette victoire, dit-il avec un sourire caustique. Je vais aux toilettes. — Vraiment élégant, applaudit Oliver, consterné. — Il y a des toilettes au bout du couloir, derrière cette porte. Modère ce que tu y fais, ma chambre est juste à côté. — Merci de la précision, lança le larron en prenant la direction du couloir. Le passage était éclairé par quelques lampes bien dérisoires au vu de la pénombre ambiante. De même, les murs en moellons et le plancher en bois grisâtre ne paraissaient refléter que de l’ombre. Arrivé devant la porte des toilettes, Jack poussa du bout des doigts la porte voisine qui émit un grincement sinistre, apte à figurer dans les plus célèbres films d’épouvante. La chambre de Carl était vraiment minuscule, noyée sous des couches de vêtements tâchés de graisse, des papiers froissés et des bouteilles vides qui empestaient l’alcool encore plus qu’Arthur. — Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, murmura le larron. Jack, bonne chance ! Ne trouvant pas les précieux sésames sur ce qui ressemblait à un bureau, Jack fouilla tant bien que mal à travers la chambre et les monceaux de vêtements qui la jonchaient. Il 150


trouva finalement les invitations sous l’un des lits, à deux doigts d’une truite qui n’avait probablement pas vu la mer depuis pas mal de temps. La porte claqua subitement alors que Jack se relevait, un chandelier allumé dans une main, une tablette de chocolat belge dans l’autre. Un homme d’une largeur peu courante se tenait dans le cadre de la porte, les traits vaguement éclairés par les bougies. — Eh ! T’es qui, toi ? lança une voix aussi grasse que l’encolure dont elle s’échappait. Jack se retourna d’un bond et reconnut aisément le marin difforme qui l’avait accueilli sur les quais, à l’entrée du bistrot. — On m’a engagé comme responsable de cette décharge, répondit posément le larron en posant le pied sur une pile de linge sale qui faisait office de garde-robe. — Ris tant qu’il te reste des dents, crevette ! menaça le ventru. Oliver et Carl, assis à leur table, vidaient posément leur verre. — Samedi, dans deux jours, je serai riche ! dit Carl en détachant chaque syllabe. À cet instant, un fracas retentit dans le couloir, interrompant plusieurs clients dans leurs conversations. — Ce doit être mon colocataire, rassura le vieux matelot, le gaillard que vous avez croisé tout à l’heure. Je viens de le voir passer. — Il semblait en vouloir à Jack, fit Oliver. Je vais voir ce qui se passe. Carl posa sa main sur le bras du chimiste qui se relevait. — Rassure-toi, cet homme est une crème. Il ne ferait pas de mal à une mouche.

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Pour le contredire, des bruits de chaises brisées éclatèrent de l’autre côté de la fine cloison des chambres. Mais c’est notre larron qui ne tarda pas à réapparaître dans le bar. Parfaitement calme, il mordit dans la tablette de chocolat avant de se rasseoir à sa place. — Tu as réussi ? souffla Oliver. — Évidemment, répondit Jack en souriant. Voilà longtemps que j’utilise des toilettes. — C’est toi qui as fait ce bruit ? s’enquit Carl. — Je pense que c’est le marin qui partage ta chambre, assura Jack. Il s’est cogné la tête en voulant regagner son lit. — C’est fort possible, il ne supporte pas l’alcool. Je me souviens, une fois, nous avions la Royal Navy aux trousses et… — Holà ! s’exclama Oliver. Il fait déjà nuit noire ! — Carl, ce fut un véritable plaisir de te revoir, ajouta Jack. Mais nous devons partir de bonne heure, car voilà déjà pas mal de temps que nous sommes sur les routes. Benoît doit se demander ce qui nous est arrivé. Quelques heures s’écoulèrent. Parvenus sur le seuil de leur porte, les deux compagnons durent effectivement affronter la mauvaise humeur du jeune garçon. En effet, durant leur absence, Benoît avait accueilli le geôlier de sa mère. L’enfant avait lu le pli, écouté attentivement le gardien et le résultat ne s’était pas fait attendre : — Tu devais me dire que maman était en prison ! maugréa l’enfant. Pour un enfant qui s’apprêtait à fêter son septième anniversaire, Benoît était un garçon particulièrement éveillé. Cependant, il eut beaucoup de mal à contrer les arguments de ses deux pères provisoires. — C’était pour ton bien, et puis elle sera bientôt parmi nous, consola Oliver sur un ton mielleux. 152


— Emmerich m’a dit que sa libération était reportée à dans très longtemps, gémit l’enfant. — À propos de cet Emmerich, de quel droit a-t-il vidé la bouteille qui se trouvait sur mes caisses ? L’enquête menée par Oliver à ce sujet démontra qu’Arthur et Corentin s’étaient rendus dans l’impasse des Menuisiers dès leur retour des Pays-Bas - actuelle Belgique - en quête d’un remontant bien mérité. Entre-temps, Carl avait retrouvé son colocataire assommé, prisonnier d’une robe à fleurs et attaché à la fenêtre de leur chambre. Le même soir, Frédéric Regius était découvert, également un peu étourdi, sur la place des Pendus, aux côtés d’un tonneau de céréales qui, selon lui, serait tombé du ciel au moment où une barque le survolait. Autant dire que depuis ce jour, la crédibilité du capitaine avait sensiblement chuté.

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Chapitre 12 – Rencontre avec Louis XVI

Deux jours s’écoulèrent avant que nous rejoignions à nouveau Jack et Oliver, installés dans une voiture qui les menait à Rambouillet. Il faisait nuit, mais l’air était d’une tiédeur inespérée pour la saison. L’intérieur de la petite berline, tapissé de velours bordeaux et de hêtre naturel, faisait l’objet d’un débat entre ses occupants. — Elle se serait parfaitement accordée avec cette couleur, affirma Jack. — Tu es mieux sans elle, assura Oliver. — Nous serons les deux seuls à ne pas en porter, tu verras. — Je te garantis que personne ne porte de cravates au dixhuitième siècle, Jack. De plus, cette chemise à jabot te va à merveille. Ce jour-là, les deux compagnons s’étaient parés d’une longue redingote pourpre parcourue de fils d’or, de boutons et d’un col du même métal. Le pantalon assorti tenait compagnie à une chemise dont la blancheur paraissait presque irréelle, et les bottes admirablement bien cirées provenaient de la penderie du fonctionnaire Marius. Le claquement des sabots sur les pavés s’interrompit soudain. Je devinai que le voiturier était descendu de son siège et, bien vite, Arthur, vêtu de manière particulièrement élégante, ouvrit la petite porte du véhicule. — Nous voici à destination, déclara le fringant vagabond. — Merci Arthur, répondit Oliver en sortant de l’habitacle. Ce soir-là, le château était magnifique. La lune se reflétait dans chacune des nombreuses fenêtres du grand bâtiment. Situé 155


aux abords de Paris, le château était l’une des propriétés royales qui recevait le plus souvent Louis XVI, accompagné d’une grande partie de sa cour. Le monarque, déjà propriétaire d’une dizaine de domaines dont les châteaux de Versailles, Fontainebleau, Compiègne et La Muette, aurait acquis celui-ci pour ses forêts voisines, riches en gibier. — Attends ici jusqu’à notre retour, dit Oliver à l’adresse d’Arthur. Il risque d’être agité. Jack et Oliver s’avancèrent vers l’entrée, où deux gardes vérifiaient les invitations. Simple formalité, puisque les coupons n’étaient pas nominatifs. Les deux complices pénétrèrent donc dans le hall. Là, un troisième garde les invita à gagner un grand salon dépouillé de tout meuble, à l’exception d’une table recouverte d’amuse-gueules et de rafraîchissements. La salle, chauffée à souhait, présentait un plancher lustré à la perfection, des murs surchargés de miroirs, mais également un plafonnier somptueux qui rivalisait avec l’âtre rougeoyant de la cheminée pour répandre son apaisante clarté. — Un peu de tenue ! siffla Oliver en voyant son compagnon dévorer les plateaux d’amuse-gueules. — Ce serait irrespectueux envers les cuisiniers de négliger ces petites merveilles, répliqua le larron en enfournant le canapé qu’il lorgnait depuis un bon moment. Les dames avaient revêtu, pour l’occasion, leur parure la plus chic, leurs plus ostensibles diamants, leurs plus encombrantes robes. Les hommes, pour leur part, avaient privilégié le côté pratique, sans pourtant négliger les artifices qui leur permettraient d’exhiber leur fortune à leurs voisins de table. Parmi tous ces invités, un seul sortait inéluctablement victorieux de ces comparaisons économiques, et pour cause : il était roi de France. Celui qu’on appelait le roi-cochon souffrait d’une piètre réputation en raison de ses difficultés à prendre une décision, de ses loisirs inadéquats pour une personne de son rang, de son physique ingrat et de son impuissance, entre 156


autres. Bref, Louis XVI était la soupape d’une chaudière prête à exploser, celui sur qui le peuple pouvait concentrer ses mécontentements. En vérité, son unique défaut était d’être comme vous et moi. — C’est étrange, fit Oliver en reniflant les invitations, ces papiers sentent le hareng. — La truite, corrigea Jack, la bouche pleine. Pour rester dans le même sujet, le regard du parfumeur parcourait à présent la salle, d’arête en arête, s'immobilisant systématiquement sur les invités. — Qu’en penses-tu ? murmura Oliver à son ami. — Un régal, surtout ceux-ci, avec la confiture de fraise. Je te déconseille les autres, ils sont trop salés. — Non ! Ce dont Arthur nous a parlé, juste avant de nous conduire ici ! — Pourrais-tu me rafraîchir la mémoire ? s’inquiéta le larron en déposant sa flûte vide. — Pour revenir de Belgique, le chemin du retour a été plus long que prévu, car un essieu s’est brisé ; les voitures ne sont rentrées que ce matin. Donc, si le traître veut entrer au plus vite en contact avec le capitaine Regius, il y a de fortes chances pour qu’il participe à cette réception. Jack fit la moue. — Nous ne sommes pas certains que Frédéric Regius soit l’homme qui tire les ficelles. — Pourtant, il y a de fortes chances pour que ce soit le cas, répliqua Oliver. Je sais qu’il préfère tout faire lui-même. — Arthur et toi devenez paranoïaques, constata Jack en s’emparant d’une rondelle de saucisson. — Quoi qu’il en soit, je vais profiter de notre visite pour démasquer notre félon. Jack soupira et se retourna pour inventorier les amusegueules restants. Lorsqu’il pivota à nouveau sur ses talons pour donner son avis à Oliver, ce dernier s’était volatilisé. Le chi157


miste se faufilait déjà entre les invités, guidé par le murmure des conversations entre nobles, militaires ou ecclésiastiques. Vêtu d’une soutane noire, l’un de ces derniers se tenait près de l’entrée en compagnie d’un garde-française et de deux femmes au visage rond, affublées de robes qui ne laissaient entrevoir que leurs poignets grassouillets. — Ainsi, ce serait l’évêque de Mente qui aurait assuré votre éducation ? s’étonna le garde. — Un grand homme, assura l’une des deux dames. Sa réputation n’est plus à faire. — En effet, répondit le prêtre qui tournait le dos à Oliver, j’ai eu beaucoup de chance. « Churchtown ! pensa Oliver en feignant de s’intéresser à une peinture accrochée non loin de la scène. Que fait-il là, celuilà ? » — C’est mon oncle, poursuivit James. Il a accepté de m’élever lorsque mes parents sont morts, pendant la guerre de sept ans. Pendant ce temps, Jack goûtait chacune des saveurs proposées par les nombreux cuisiniers que le roi trimbalait dans tous ses déplacements. Et justement, ce dernier apparut derrière le larron. Il était accompagné d’un autre homme, habillé plus modestement que les autres invités. — Comment trouvez-vous cette cuisine ? demanda le monarque sur un ton aimable. De cet angle, il est vrai que le roi affichait quelques rondeurs difficiles à dissimuler, mais sa prestance était bien supérieure à celle décrite dans les livres. — Délicieux, majesté ! répondit Jack. Mais j’ai trouvé ceux-ci un peu trop salés. — Vraiment ? s’étonna le roi en reposant le canapé qu’il venait de saisir.

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— Quand on voit ce que coûte le sel ! commenta le second homme en croisant les bras. Louis XVI sourit à Jack. — Je vous présente Charles Necker, mon ministre des finances. — Enchanté, fit Jack. — D’où venez-vous ? demanda poliment le ministre. — De Lavallée, répondit Jack en prenant un plateau complet de petits gâteaux. — Quel hasard ! s’exclama le roi. Nous parlions justement, Charles et moi, de votre charmant petit village. De son capitaine, principalement. — Frédéric Regius ? Il manque un peu d’efficacité, si vous voulez mon avis, affirma le larron. Necker approuva, tandis que le roi portait une olive à ses lèvres. — C’est aussi ce que nous disions, garantit le monarque. Il semblerait qu’un groupe de paysans lui donne du fil à retordre. Ce ne sont pas les idées qui lui manquent pour en venir à bout, mais il n’arrive pas à les appliquer. — Croyez-moi, il travaille trop, dit Jack. Louis XVI pointa l’index en direction de son interlocuteur. — Je suis de votre avis ! Mais il a vraiment l’air sûr de lui, cette fois. Il a prévu de leur tendre un piège. Il m’a parlé d’un dénonciateur, d’une grange ; je n’ai pas tout suivi mais cela me paraît efficace. Tout le monde se tut lorsqu’un homme pénétra dans le salon et fit tinter une clochette. L’homme convia les invités à cheminer jusqu’à la salle à manger où les attendait un repas gargantuesque, probablement suffisant pour nourrir les vingt millions de Français de l’époque. Oliver n’était toujours pas revenu lorsque Jack s’installa à la longue table rectangulaire disposée au centre de la salle. Les bougies disposées aux quatre coins de la table illuminaient les 159


mets de manière diffuse et reposante. Devant Jack défilaient toutes sortes de grands vins, des plats divinement dressés servis sur des vaisselles étincelantes. Sur les conseils de sa voisine, Jack s’appropria une soupière d’où ruissela une soupe aux champignons élaborée par un chef venu tout spécialement du Gévaudan. Le gourmet en vint à bout en moins de cinq minutes, armé d’une tranche de pain blanc et d’une cuillère en argent. Surgit enfin Oliver, qui s’installa face à son ami en arborant une mimique anxieuse. — Jack, souffla-t-il, il faut que je te parle ! — Moi aussi. J’ai parlé au roi, il m’a révélé que… — C’est Churchtown, le traître, l’interrompit Oliver. — Quoi ! — Je l’ai vu parler au capitaine des gardes, précisa le chimiste, essoufflé. Ils sont ici, j’ai dû me cacher dans la salle de bain en attendant qu’ils quittent le grand salon ; je ne voulais pas qu’ils me voient. — Étrange, murmura Jack. — Pourquoi ? demanda Oliver en dévorant l’unique tranche de pain qui avait survécu à l’appétit de son compagnon. — Maintenant que j’y pense, poursuivit Jack, c’est le seul membre à ne pas s’être présenté à la réunion, le soir où les gardes nous sont tombés dessus. — En effet, approuva le chimiste. Et c’est aussi le seul parmi la Garde des Pauvres à ne pas faire partie du tiers état. Un orchestre accompagnait le repas du roi et de ses invités. Pour ma part, j’aurais apprécié Beethoven, mais il est vrai qu’en 1789, le virtuose n’avait encore que neuf ans. En conséquence, je dus me contenter de Vivaldi, dont une bonne partie des concertos furent interprétés par les violonistes présents dans la salle. — Je ne regrette pas d’être venu ! s’exclama Jack en terminant un repas placé sous le signe de l’Italie.

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Oliver, qui en était toujours à ses pâtes agrémentées de fromages étrangers et de fines lamelles des légumes les plus imprévus, leva la tête : — Au fait, tu avais quelque chose à me dire, avant qu’on en vienne à James. — Moi ? Ah oui ! Lorsque tu es parti, le roi est venu me demander si tout allait bien. Dans la conversation, il a parlé de la Garde des Pauvres. Figure-toi que le capitaine a décidé de nous tendre un piège, dans une grange, apparemment. — Ne t’inquiète pas, répliqua Oliver. Maintenant que nous connaissons l’identité de notre espion, nous allons nous amuser avec Regius. — Il ne risquait pas de dire qu’il venait à cette soirée et qu’il y aurait de l’or à chaparder. Pourtant, il savait parfaitement que le vieux Charles demandait de l’or en échange de ses bouches à feu ! Au bout de la table, Louis XVI se leva pour annoncer le dessert ainsi que le tirage au sort qui désignerait celui qui repartirait avec les huit kilos d’or. Jack et Oliver épiaient Churchtown et le capitaine des gardes, jambe et crâne pansés, assis non loin du monarque. — Quand je pense aux risques que nous a fait courir ce diable ! siffla Jack. Et dire que Benoît était avec nous, le jour où les gardes sont arrivés ! — Dans moins d’une demi-heure, annonça le roi, nous connaîtrons le nom des gagnants. — Bon, bâilla le larron en lorgnant avec envie sur un énorme gâteau posé derrière le roi. Après le dessert, on rentre à la maison. Je suis crevé, moi. — Nous ne sommes pas là pour manger ! s’indigna Oliver. Une perle de salive se forma aux commissures des lèvres du larron. Le gâteau à trois paliers se dressait au centre d’une table qui le soutenait tant bien que mal. Tout en massepain blanc, la pâtisserie s’offrait un premier étage recouvert de cho161


colat noir, un second écrasé sous le poids des fruits en lamelles et le troisième, surmonté d’un modèle réduit du château de Rambouillet. — Il ne faut plus tarder, décida Oliver, brisant ainsi les fantasmes culinaires de son compagnon. — Juste une petite… — Je t’offrirai le même gâteau si nous sommes de retour dans notre époque avant les vacances d’été. Jack se gratta la tête, puis la tourna vers la pâtisserie. — Bien, que dois-je faire ? soupira Jack en martelant la table de ses doigts. — Le roi va encore parler un peu, chuchota Oliver, personne ne remarquera rien si nous nous éclipsons maintenant. Jack hocha la tête en s’efforçant de soulever son pesant estomac. Les deux complices disparurent dans le couloir sans se faire repérer par le prêtre de Lavallée qui leur tournait le dos. Ce qu’ils n’entendirent pas, c’est qu’au même moment, Frédéric Regius prétextait une incommodante douleur au foie pour sortir de table. Dans le couloir, Oliver plongea les mains à l’intérieur de ses vastes poches. — Tiens, Jack, prends ceci, ça pourrait t’être utile si nous devions nous séparer. Le chimiste tendit un cristal de jour à son ami, puis un récipient qui s’apparentait à un pot de peinture, et enfin un flacon de sirop d’invisibilité. — Ne l’utilise qu’en cas d’absolue nécessité ! prévint Oliver. Au prix où sont ces ingrédients… — Et ceci, qu’est-ce donc ? Oliver tenait entre les mains une minuscule boîte métallique peinte à l’effigie de la ville de Paris au vingtième siècle. — Ceci, c’est le plus important.

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Oliver ouvrit la boîte et de petits cubes nacrés tombèrent au creux de sa main. — Prends-en tout de suite, conseilla-t-il. — Je parie que ça permet de flotter dans l’air ! s'excita Jack. — Non. — Bon, euh… de se transformer en mouche alors ! — Non plus. — Donc, ce sont… — Ce sont des chewing-gums à la menthe pour ton haleine, expliqua Oliver en souriant. — As-tu une idée d’où se trouve la marchandise ? grogna Jack, vexé. — J’ai entendu Regius dire à James qu’il avait posté deux gardes au deuxième étage. Je suggère de commencer par là. Jack émit un grognement étouffé par une provocante mastication. Ils s’engagèrent dans l’escalier sans distinguer le capitaine de la garde qui s’était également introduit dans l’obscur couloir. Ce fourbe non plus n’allait pas tarder à gravir les marches grinçantes menant aux étages supérieurs. Jack et Oliver parlaient aux deux gardes en uniforme rouge et bleu qui leur barraient le passage. — Comment ? demanda Jack. Vos ventres hurlent famine depuis des heures alors que, deux étages plus bas, les gens en sont au dessert ? Un gâteau fabuleux, je vous assure ! — Peut-être en restera-t-il un morceau quelque part au fond d’une rivière. J’ai vu des cuisiniers s’emparer d’énormes tranches de fromages de France et de Vérone, de volailles et de vin, puis s’en débarrasser. Le premier garde jura. — Sans blague ! s’exclama le second. Et moi qui ai la gorge plus sèche que le sable d’Afrique !

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— En effet, gémit le larron qui avait réellement faim. Des mets si tendres… presque fondants… avec leurs sauces ! Et les bouteilles de vin encore pleines à moitié ! — Bah ! Après tout, ce n’est pas si terrible. Frédéric Regius m’a dit qu’il ne vous restait que cinq heures de garde. Ensuite, vous pourrez dormir. Posant les mains sur leur ventre implorant, les deux gardes grimacèrent. L’un d’eux était bien portant ; du bas-ventre jusqu’au troisième menton, les bourrelets déformaient un uniforme trop serrant pour lui. Quant au second, ses moustaches en queue de coyote surplombaient une mâchoire de baudroie et renforçaient encore l’expression de faim du personnage. — Vous… murmura le second en regardant furtivement dans le couloir pour s’assurer que personne ne l’entende. Vous croyez qu’il en reste ? — Assurément ! fit Jack. Il suffit de se rendre aux cuisines. Le garde parlait de manière presque inaudible, son compagnon, lui, opinait continuellement de la tête, le regard plein d’espoir. — Si nous partions… juste le temps de manger un morceau de pain, bien sûr ! Vous sauriez garder cette porte pour nous ? demanda-t-il, offrant à l’escroc l’occasion de rentabiliser son voyage. — Oh ! nous n’avions pas prévu cela, répondit Jack, mais ce sera avec joie… en échange d’une petite pièce ? Le garde-française grassouillet fourra précipitamment la main dans la poche de son pantalon pour en retirer une pièce brillante qu’il tendit sans hésiter au larron. — Après tout, continua l’autre militaire en haussant un peu le volume de sa voix, il n’y a rien de mal à cela. Nous sommes des hommes avec des besoins humains… — Hâtez-vous ! conseilla Oliver. Le cuisinier pourrait décider de la sentence d’un instant à l’autre.

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Aussitôt, les deux gardes dévalèrent quatre à quatre les escaliers du château. La voie libre, les deux aigrefins entrouvrirent la seule porte épargnée par les toiles d’araignées. De l’autre côté, un lit à baldaquin entouré de tableaux, de coffres et d’armoires abritait le trésor. Les quatre lingots d’or formaient un renfoncement au milieu du matelas moelleux. Impossible de les rater ! — Bien joué, le coup du marchandage avec le garde, Jack. — Une livre, c’est une livre ! rétorqua le larron en faisant pirouetter la pièce. — Ne traînons pas, recommanda Oliver. Ouvre le gros pot que je viens de te confier, je vais envelopper ces précieuses livres d’or dans les couvertures. Ceci fait, la porte s’ouvrit brusquement, brisant le silence de la nuit. Trois hommes apparurent sur le pas de porte : les deux gardes-françaises, le regard perdu, et Frédéric Regius, qui brandissait un pistolet dont le moindre projectile aurait pris pour cible la poitrine d’Oliver. Les battements du cœur de Jack s’accélérèrent pour s’accorder à une mastication qui traduisait son inquiétude. Pourtant, le larron ne s’inquiétait pas vite, à moins que le réfrigérateur soit vide. Le capitaine des gardes était donc là, paré de sa fine barbiche et souriant sous ses longs cheveux en partie masqués par le bandage qui recouvrait l’humiliante blessure. L’homme fit un pas en avant, le canon toujours en joue. — Il semblerait que j’ai bien fait de venir, lança-t-il d’un air supérieur. — Nous visitions le château, répliqua Oliver sur un ton de candeur. — Très joli, d’ailleurs ! ajouta Jack. En une fraction de seconde, une scène cocasse renversa la situation. Le plus replet des deux gardes, voulant lui aussi se placer au premier rang, trébucha dans une crevasse du parquet. Par chance pour nos amis, le pied déjà meurtri du capitaine 165


servit d’appui au lourdaud. Machinalement, le blessé lâcha son arme, ce qui permit à Jack et Oliver de se sortir du pétrin sans trop de contrariétés. — Donne-moi vite ce pot ! s’exclama Oliver en l’arrachant des mains du larron. Le chimiste déracina le couvercle du récipient et en retira une masse de pâte épaisse et informe qui semblait s’étirer ou se modeler à souhait. — Allons-y ! fit Oliver en saisissant Jack par le buste. — Tu es fou ? hurla Jack en prévoyant la méthode d'évasion de son compagnon. Jack s’était débattu en vain. Il serra les dents et ferma les yeux pendant quelques secondes, le temps de se sentir défenestré, le temps d’entendre siffler des balles à quelques centimètres de ses tempes, le temps de s’amarrer de toutes ses forces à Oliver.

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Chapitre 13 – Le félon à la réunion

Bien que ma femme eut choisi l’invention du maillot de bain qui ne laissait aucune trace sur le bronzage, beaucoup s’accordaient à dire que nous devions la plus grande découverte de notre époque à ce chercheur allemand qui comprit comment évoluait le temps. Certes, déjà au vingtième siècle, quelques scientifiques avaient imaginé des procédés tels que les salles d’attente et les cours de Mathématiques pour ralentir le temps, mais aucun de ces grands hommes ne parvint à égaler la découverte de Félix Hartmann. Voici presque trois-quarts de siècle, ce savant, retranché dans sa maison depuis bon nombre d’années, publia la conclusion de ses recherches qui permirent à l’humanité de franchir un pas de géant. Avec un vocabulaire incompréhensible pour le commun des mortels, Félix y expliquait comment chaque particule laissait son image sur Terre, une image impérissable, quoi qu’elle devienne. Ainsi, un lièvre peut être tué et dévoré par un chasseur affamé, mais l’image dont il se sépare - appelée tout simplement effigie - continuera de gambader dans les forêts, éventuellement disparues, elles aussi. La nouvelle fut discrète, même dans les revues spécialisées. Comme il fallait un nez pour sentir les odeurs, il manquait toujours au savant un instrument capable de traiter ces images. Cependant, lors de l’hiver suivant, Félix présentait au salon des inventeurs une machine révolutionnaire. Celle-ci était à la fois capable de reconstituer ces images pour en faire un monde réel répondant aux lois de la physique et capable d’envoyer des objets dans ce monde reconstitué. La machine, de la taille d’une 167


petite voiture, évolua au rythme des ans pour devenir plus fiable et plus aisément transportable. Dix ans plus tard, un autre scientifique découvrit qu’il était possible, suivant un procédé similaire, de voyager, non plus à travers des images, mais bien dans un monde réel. La découverte, comme ce fut le cas pour celle de la fission nucléaire, provoqua énormément d’inquiétude. Puisque cette technologie pouvait un jour se retrouver entre les mains de n’importe quel abruti, imaginez un instant qu’elle permette à quelqu’un de retourner quatre millions d’années en arrière pour y tuer les premiers hommes ! La race humaine disparaîtrait probablement sans que personne n’ait eu le temps de réagir. Il fallait donc détruire cette invention. Or, l’Homme a toujours rêvé de voyager dans le temps… Cette trouvaille s’annonçait avec certitude comme la clé qui permettrait à chacun d’accomplir ses rêves. Les pays de l’ancienne Europe jurèrent donc d’utiliser les saturnies de manière à ce qu’ils ne portent atteinte à personne. De nombreux décrets plus tard, on permit au peuple de voyager dans le temps, dans des régions et des époques déterminées, à condition de partir avec une agence de voyage. Pour le reste, nous nous servions d’autres époques pour y enfermer certains de nos petits malfaiteurs, les grands criminels restant emprisonnés dans des prisons conventionnelles. L’exil, souvent applaudi pour son efficacité, contraignait sans violence le truand à vivre sans autre confort que celui offert par l’époque dans laquelle il séjournait. D’autres, par contre, étaient envoyés dans un pays fabuleux, à une date que ne l’était pas moins. La punition se faisait lors de son retour à la réalité, lorsqu’il comprenait que plus jamais il ne reverrait ce qu’il avait vu. C’était souvent moi qui bannissais les criminels à l’aide d’une saturnie semblable à celle qu’Oliver avait retrouvée dans les bagages de Jack. Un autre appareil fort utile pour surveiller mes détenus - mais également soumis à une sévère législation - était le cogiscope, in168


venté par un Anglais, et qui permettait de lire dans la pensée des gens. Cet instrument m’apprit qu’en ce moment, le larron, terrifié, jurait de ne plus jamais voler personne s’il survivait à sa chute du deuxième étage de la résidence royale. Le vide était encore plus impressionnant vu d’en haut, principalement pour Jack qui avait déjà du mal à grimper sur une table pour changer une ampoule. Puis ils perdirent de la vitesse, ralentis par le boudin de pâte dont le chimiste tenait une extrémité entre les mains, la seconde s’étant scellée au mur comme un fil d’araignée. La matière s’étira sans laisser transparaître le moindre signe de faiblesse, jusqu’à ce les deux compagnons regagnent le plancher des vaches, sains et saufs. — Cette chose, est-ce l’une de tes nouvelles inventions ? demanda Jack en courant à travers le parc, en direction de la voiture. — On peut dire ça, oui, répliqua Oliver en bondissant pour éviter un projectile. En fait, je n’ai fait que suivre à la lettre une recette de pâte à pizza mise au point par ma grand-mère. — Je comprends, à présent, pourquoi j’ai eu si mal au ventre, le jour où je suis venu manger chez elle, hurla Jack en sautant à l’intérieur de la berline. — Tu en avais mangé une demi-douzaine ! rétorqua le chimiste en entrant à son tour dans l’habitacle. Arthur, fonce ! Petit à petit, les semaines défilèrent, laissant place au soleil encore timide et aux prairies dont les Lavallois avaient oublié les véritables couleurs. Bien vite, en ce début du mois de février, les animaux réapparurent dans les rues, de même que les enfants et les marchands. Ces semaines s’écoulèrent sans nouvelles de Frédéric Regius et sans contrariétés, mis à part quelques incidents mineurs. Ainsi, un jour, une dame était entrée chez Jack pour se renseigner sur le prix de ses castors, dans le but d’en faire un ravis169


sant manteau. Scandalisé, le larron avait pourchassé son indésirable cliente à travers les rues et les places du village en l’abreuvant d’injures aussi originales que malsaines. Les deux animaux remis de leurs émotions, Oliver mit au point une potion capable d’accélérer la croissance des végétaux et de permettre à ceux-ci d’arriver à maturité au bout d’une journée. Jack et Benoît remarquèrent aussitôt la présence quotidienne de brocolis, asperges, choux et autres déceptions culinaires dans leurs assiettes et ne tardèrent pas à manifester leur mécontentement. La semaine suivante, Oliver ne parvint plus à remettre la main, ni sur sa formule, ni sur son flacon, et il en vint à suspecter le larron d’avoir lancé une opération de sabotage envers ses expériences. Enfin, aujourd’hui, en toute fin d’après-midi, Jack et Oliver sortirent de chez eux. Le premier, mains en poche, regardait les commerçantes ; le second, les bras chargés de documents, implorait le premier d’avancer plus vite. — Y a-t-il beaucoup à discuter à cette réunion ? demanda Jack. — Pas grand-chose. Nous allons parler de notre sortie en Belgique, de l’achat des canons, de la loterie de Rambouillet… Mais je serais curieux de voir Churchtown. — N’es-tu pas encore convaincu de sa véritable personnalité ? C’est un traître ! affirma Jack en pressant le pas sous les regards menaçants de son compagnon. — Bien sûr, mais j’aimerais que tu n’en parles pas aux autres. Il se pourrait qu’ils soient deux. Jack s’arrêta net. — Comment ! s’étrangla-t-il. — Rien de sûr, heureusement. Je t’en parlerai plus tard. Jack poussa la porte du Bon Français, le bistrot tenu par Corentin. À l’intérieur, l’ambiance était festive, comme toujours. Certains buvaient en silence en regardant leurs camarades d’un œil vitreux, d’autres faisaient la lecture du journal aux 170


nombreux illettrés. D’autres encore attendaient, accoudés à une petite table ronde oubliée dans un coin sombre, près du bar. C’était notamment le cas de la Grosse Bertha, des deux jumeaux et d’Arthur, qui écoutait parler le père Churchtown en le regardant d’un air sinistre. Corentin, lui, siégeait derrière son comptoir où s’amoncelait une vaisselle conséquente. Le barman trouva en l’arrivée de Jack et Oliver un motif pour abandonner son labeur et il vint s’asseoir à la gauche du vagabond. Cette époque et cette région, déjà fortement marquées par le manque d’hygiène et les émanations douteuses, ne pouvaient certainement pas compter sur Arthur pour améliorer leur réputation. Témoin, l’insolite bruit de succion provoqué lors de chacun de ses déplacements. Je m’aperçus par la suite que le crasseux individu avait le pantalon recouvert d’une substance poisseuse très proche de la graisse animale. — Nous voilà ! fit Jack, qui faillit écraser Arthur en s’asseyant. — Presque à l’heure ! lança James en s’écartant pour laisser passer Oliver. — Presque. Benoît s’était coincé le pied dans une porte. — À présent que nous sommes là, je propose de commencer la réunion, décréta Oliver. — Un instant ! Nous prendrions bien d’abord un petit rafraîchissement… ? proposa Corentin en regardant le chimiste d’un air larmoyant. — Je ne pense pas que… répondit poliment ce dernier. — Excellente idée ! coupa Jack. Corentin, trois bières, s’il te plaît ! — Pour qui ? sursauta Bertha, assise entre Bruno et Peter. — Pour moi, tiens ! répliqua Jack sur un ton d’évidence. Oliver soupira bruyamment pour couvrir les discussions. — Dans ce cas, apporte-nous dix bières, murmura-t-il, pressentant déjà l’état d’Arthur et de Corentin lorsque leurs premiers centilitres seraient ingurgités. 171


Une dizaine de minutes plus tard, la réunion débutait sous une pluie de verres. — Comme vous l’aurez probablement remarqué, commença Oliver, cette réunion n’a pas lieu dans la planque derrière l’église. Frédéric Regius ne se risquera pas à nous arrêter devant tout ce monde. — Oh non ! commenta Bertha. Les villageois sont bien trop fiers de la Garde des Pauvres. Ils prendraient certainement sa défense. — Ce n’est pas le cas de tout le monde ici, grogna Arthur. Certains n’ont pas hésité à nous dénoncer, l’autre soir… — Arthur ! s’exclama Oliver. Nous ne sommes pas certains que quelqu’un nous ait trahi. Il se pourrait fort bien que le capitaine ait découvert notre repère par hasard. — La coïncidence est grande, alors ! riposta le vagabond. — Sois certain que si félon il y a, nous ne tarderons pas à le découvrir. Patiemment, Oliver entreprit ensuite de lire ses notes à voix haute pour éviter de s’étendre sur le sujet. Il félicita tout d’abord la Garde des Pauvres pour la récolte effectuée en Belgique quelques semaines auparavant. Cette équipée avait occasionné de nombreux rebondissements dans le pays. Entre autres, elle avait fait prendre conscience au roi de la situation. Celui-ci avait aussitôt autorisé Charles Necker, son ministre des finances, à acheter aux pays limitrophes cent quarante mille tonnes de céréales pour produire le pain. L’excursion avait également permis d’unir les Lavallois qui, avant cela, se contentaient de faire leur propre révolution en marmonnant chacun de son côté. Cependant, le résultat le plus évident de la récolte, était que, désormais, de nombreux villageois mangeaient à nouveaux. Certes, ils ne mangeaient pas à leur faim, mais ils mangeaient tout simplement. C’était déjà une belle victoire, surtout pour ceux dont le pantalon glissait de leur taille.

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Essayant d’échapper à la vigilance de son compagnon, Jack sortit de sa poche un jeu de cartes et fit signe au vagabond d’entamer la partie. — Je connais un jeu dont tu me diras des nouvelles, chuchota-t-il. — Très bonne idée, répondit Arthur en surveillant Oliver du coin de l’œil. — C’est très simple, même pour toi, affirma Jack. Je te donne la moitié des cartes et te demande de m’en retrouver une. Si tu la trouves dans ton jeu, je te donne deux sous. En revanche, si tu ne la trouves pas, tu sors la monnaie. — Prépare ta bourse, sourit Arthur en dévoilant une rangée de dents noires. — Sûr ! murmura Jack. Allez, commence : trouve-moi la dame de cercle. Sans surprise, la bourse d’Arthur s’allégea plus vite que celle du larron. Tandis que les verres se vidaient, Oliver, lancé dans ses explications, entamait une partie plus délicate. Il devait, en effet, parler de la soirée de Rambouillet sans mettre James mal à l’aise. — … de plus, je peux à présent affirmer que nous sommes en possession de la commande du capitaine des gardes. J’ai d’ailleurs ouï dire que le roi n’avait guère apprécié de se voir dérober ses bouches à feu. — Enfin une bonne nouvelle ! s’écria Bertha. Comment avez-vous trouvé l’argent ? Avant de répondre, Oliver croisa les bras et s’appuya au dossier de sa chaise. — Jack et moi étions invités à une loterie organisée par le roi. Dans le Sud, s’empressa-t-il d’ajouter. Par chance, il y avait de l’or en jeu et nous l’avons dérobé ! Sans doute engourdi par les vapeurs d’alcool, le prêtre ne broncha pas, contrairement à Bertha qui écrasa son énorme poing sur la table en signe de victoire : 173


— Félicitation ! rugit-elle. — Le plus amusant, répondit Oliver, ce n’est pas le vol du gain… — Encore perdu ! s’écria Arthur, éveillant quelque peu les soupçons du chimiste. — … c’est que le roi en personne avait ordonné à Regius de surveiller cet or, assura Oliver en regardant Jack d’un œil méfiant. Et ce n’est pas tout ! J’ai lu la semaine suivante dans le journal local que la recherche des deux malfaiteurs était annulée. — Pourquoi cela ? s’étonna Bruno. — En fait, Jack était assis à la place du gagnant ; le gain était donc pour nous de toute manière. Jack lâcha ses cartes. — Comment ? hurla-t-il. J’ai sauté du second étage d’un château, sous une averse de projectiles, pour des prunes ? — Fais gaffe, Jack, ton ami est en train de voler tes cartes ! avertit Oliver d’un ton neutre. Exaspéré, Jack se reporta sur son jeu. Heureusement, le larron retrouvait toujours sa bonne humeur au bout de quelques instants. — Quelle poisse ! gémit Arthur. Pas le moindre cercle ! Je n’ai que des piques, des trèfles, des cœurs et des carreaux. — Veux-tu que je mélange à nouveau les cartes ? proposa Jack d’un ton bienveillant. — Non, je crois que je vais en rester là. — Bien, jouons le tout pour le tout, décréta Jack en saisissant une pièce des mains d’Arthur. Je vais lancer cette pièce en l’air, si tu gagnes, tu récupères tout ton argent, si tu perds, tu me donnes quatre sous. — Le risque n’est pas lourd, commenta Corentin qui suivait la partie avec intérêt. — Effectivement, approuva Jack. — Dans ce cas, je suis ton homme, admit Arthur. 174


— Si la pièce indique pile, je gagne ; si elle indique face, tu perds. Allons-y. — Jack ! intervint Oliver avant d’avaler une gorgée de bière. Cesse de déplumer les membres de la Garde et participe à la réunion. Le larron haussa les épaules et rangea la pièce de monnaie au fond de sa poche. — Nom de Dieu ! jura James. J’allais oublier ! — Quoi donc ? s’étonna Oliver. — Ce matin, Frédéric Regius est entré dans le confessionnal pour me parler. Le prêtre baissa la voix, obligeant les membres à se pencher sur la table pour entendre. — Je ne sais plus très bien de quoi il a parlé, mais dans la conversation, il m’a confié que des armes et de l’or seraient dissimulés dans la grange derrière l’église… la semaine prochaine… jeudi, je pense, avant de partir pour la capitale. Les regards de Jack et Oliver se croisèrent. Louis XVI avait parlé d’un piège et d’une grange. À présent, le puzzle prenait forme et le traître s’était démasqué. — La vieille grange derrière l’église ? s’étonna Arthur en sortant une clé rouillée de sa poche. Elle appartenait à Marius, mon ami fonctionnaire. Il voulait que j’aille y habiter, mais j’ai encore ma fierté ! C’est comme son agent, j’ai pas voulu le prendre non plus. — Merci Arthur, dit Oliver en saisissant la clé que lui tendait le vagabond. Jeudi prochain, nous serons au rendez-vous.

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Chapitre 14 – Dans la gueule du loup

Le jeudi suivant, Frédéric Regius, capitaine des gardes pour Lavallée, s’éveilla dans son grand lit à baldaquin fabriqué sur mesure par un artisan de la région. Il s’avança d’un pas claudiquant jusqu’à sa fenêtre pour y ouvrir les tentures et se fit la réflexion que, pour la première fois depuis plusieurs semaines, il s’était levé de bonne humeur. Pour l’occasion, Frédéric s’étira, regarda quelques instant par la croisée et, finalement, l’entrouvrit. Puis il s’en éloigna pour s’habiller. Par la fenêtre, lieu privilégié pour observer les rues de commerces qui serpentaient jusqu’à l’église Saint-Louis, on pouvait, par ce jour de soleil rayonnant, étudier longuement les passants qui eux aussi, semblaient radieux. Les femmes portaient l’eau du puits, les hommes et les enfants se chargeaient de caisses de fruits, de légumes ou bien de planches pour la menuiserie. Tout cela sans se défaire de leur sourire. Intimement convaincu de mettre bientôt fin aux agissements de Jack et Oliver, le capitaine se vêtit de ce qu’il estimait comme son plus bel uniforme, même si tous se ressemblaient comme les brins d’herbe d’une même prairie. Son chapeau de cuir sous le bras, sa barbiche repeignée, Frédéric Regius descendit jusqu’à la table de sa salle à manger, où son majordome lui apporta son déjeuner. Le militaire sourit de plus belle devant le festin constitué de croissants au beurre, de fruits et de jus de fruits, puis il s’adressa à un homme qui attendait à l’entrée de la pièce. — Alors, comment allez-vous aujourd’hui ? demanda-t-il en attaquant une pâtisserie. 177


— B… bien, balbutia l’inconnu. Je vois que vous êtes rétabli. — En effet, je vais mieux, beaucoup mieux. Que me vaut ta visite ? — Je venais m’assurer que vous aviez bien reçu ma lettre. — Mon domestique me l’a apportée hier matin. Si vous saviez comme je l’attendais, cette nouvelle ! s’exclama Frédéric en approchant de ses fines lèvres, le verre de jus. — Vous aviez deviné juste : ils ne se sont rendus compte de rien. La réunion s’est déroulée à merveille. Ils se payaient votre tête, mais s’ils savaient ! — Justement, ils ne doivent pas savoir… lança Frédéric en reposant son verre. — Capitaine ! s’indigna le traître. Vous devriez me faire confiance, depuis le temps. Frédéric Regius se retourna brièvement, le temps de dire : — Pourquoi cela ? Tu as bien trahi tes amis ! — Mais… intervint l’homme. — Un traître reste un traître, trancha Frédéric. — Vous ne m’avez pas laissé le choix ! rappela l’homme pour se décharger de ses remords. — Ne t’en fais pas, tu as fait ton travail et je saurai t’en remercier quand ton petit groupe ira croupir dans une cellule de la bastille Saint-Antoine. Jack faisait les cents pas dans le salon, autour d’Oliver qui enfilait ses bottes. — Je comprends mal ton raisonnement ! déclara-t-il. Même les autres commencent à douter de notre efficacité. — Je sais, Jack, soupira Oliver. Mais cela n’aurait servi à rien de révéler l’identité du traître. Mieux vaut se débarrasser définitivement de Regius, plutôt que de se contenter de contrer ses assauts.

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— Là, je te suis, mais cet ignoble individu qui se fait passer pour un messager de Dieu… Oliver manqua de tomber à la renverse en chaussant la seconde botte. — Patience ! Nous le capturerons lundi à mon retour. N’oublie pas que ce week-end, je vais à Paris rendre son carnet à La Fayette. — Dans le but de t’en faire un allié, oui je sais, assura le larron en se laissant tomber dans un fauteuil, à deux doigts de l’un des castors. — À mon retour, tu auras ta revanche, répéta Oliver. Maintenant, allons à notre rendez-vous, j’ai horreur de faire attendre les gens. Au même moment, Frédéric Regius refermait derrière lui la porte de son hôtel avant de se faufiler à travers les ruelles du quartier et rejoindre la place Saint-Louis. Là, il apprécia quelque temps le soleil et les louanges que lui adressèrent les passants, puis il s’engagea sur le passage qui débouchait à la place des Pendus. Rassasié de révérences, de salutations et d’éloges obséquieux, Frédéric se dirigea en priorité vers un petit étal géré par une vénitienne que Jack avait déjà abordée par le passé. — Ton père est là ? demanda-t-il. — Dans la calèche, répondit la jeune femme sans oser détourner son regard. Une vieille dame s’approcha de l'étalage pour mieux voir son achalandement. Gêné par ce témoin, le capitaine préféra s’éloigner. — Ne le dérange pas, je vais lui parler, dit-il posément. — B…bien, capitaine, bafouilla la Vénitienne. Tandis qu’au loin, Jack et Oliver quittaient subrepticement l’impasse des Menuisiers, Frédéric, qui semblait n’avoir rien remarqué, contourna la marchande pour gagner le chariot immobilisé juste derrière elle. L’arrière du véhicule étant décou179


vert, le capitaine y passa le visage pour s’adresser à l’homme installé à l’intérieur, occupé à la découpe d’une entrecôte. — Alors, mon vieil ami, ricana Frédéric, les affaires marchent bien ? L’homme sursauta, manquant de se couper avec son impressionnant couteau. — Capitaine ! s’exclama l’homme sans le moindre enthousiasme. C’est que la viande coûte cher… Les gens ne peuvent même plus se la payer. — Allons, c’est bon, répondit Regius, si tu n’as pas de quoi me rembourser, ce n’est rien. — Permettez-moi d’en douter ! — De grâce, Charlie ! Ne me regarde pas avec ces yeux méfiants. J’attendrai que tu rassembles l’argent que tu me dois. — Vraiment ? douta le vieux marchand. — Mais bien entendu ! Je pense même que l’énorme saucisson qui pend devant toi m’aidera à patienter. Bien que cette réflexion ne soit pas à proprement parler un ordre, le boucher consentit à céder sa plus belle pièce. De fait, il était de notoriété publique que Frédéric Regius ne dérogeait jamais à ses principes : toujours disposé à prêter aux pauvres l’argent destiné à payer leurs impôts - impôts détournés précédemment par Marius - il ne manquait pourtant jamais d’imagination pour récupérer son crédit jusqu’au moindre sou. Cet acte charitable n’était donc jamais dépourvu d’intérêts et les endettés avaient parfois du mal à s’en acquitter entièrement. Dès lors, Frédéric avait pour habitude de leur demander, ou plutôt de leur imposer, un service qu’il ne pouvait demander à ses gardes. — Au plaisir de te revoir, ricana le capitaine en s’éloignant vers un autre commerce. — Ris, poux ! murmura le marchand en plantant avec fureur son couteau dans la malheureuse entrecôte.

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À priori, nous trouverions là l’origine du qualificatif souvent attribué aux policiers corrompus et aux mœurs inhabituelles. Après avoir renouvelé l’opération auprès d’une demidouzaine de commerçants, Frédéric, chargé de nombreux ballots de charcuteries, de fromages, de chocolat et d’outils artisanaux, préféra ne pas s’éterniser sur la place. Bien vite, il traversa le village jusqu’aux fermes où s’était retranché Churchtown pour lui échapper, quelques semaines auparavant. Une cour abritait la vieille grange appartenant au fonctionnaire défunt. Elle était bordée de monticules de fumier, de tonneaux vides et d’une dizaine de gardes-françaises. Ces derniers s’interrompirent dans leurs conversations à l’approche de Frédéric. — Vous les avez attrapés ? demanda-t-il. — Pas encore, capitaine, risqua l’un des gardes. Bien que d’humeur potable, Regius se mit à gesticuler de plus belle. — Dans ce cas, que faites-vous au milieu de cette cour ? gronda-t-il. — Nous vous attendions ! répondit un second garde en se dissimulant derrière son voisin. — Ne nous énervons pas… il fait beau et nous allons mettre la main sur ces fripouilles, soupira Regius. — Que fait-on, alors ? demanda le garde. — Comme je vous l’ai expliqué, nous allons leur tendre un piège. Un de nos membres leur a parlé d’un trésor caché dans cette grange. Un trésor qui vient juste d’arriver et qui doit repartir dès demain pour Paris. Ils viendront donc au plus vite. Lorsqu’ils viendront mettre leur nez dans cette grange - admirez toute la finesse du plan - je veux que vous leur sautiez dessus, que vous les ligotiez, puis que vous me les ameniez. — Quel homme intelligent, ce capitaine ! applaudit un soldat. 181


— Antoine, lança Regius, flatté, votre demande de congé est accordée ! À présent, séparez-vous en deux groupes. Le dénommé Antoine fut propulsé hors des rangs par une main mystérieuse. — En deux groupes égaux ! fulmina Frédéric. Deux groupes se formèrent sous le regard satisfait de leur capitaine. — Vous autres, restez dans la grange et n’en sortez que si je vous le demande. Soyez sur le qui-vive, prêts à faire feu si nos deux larrons entrent par cette petite porte dont ils ont la clé. Le second groupe, avec moi ! Nous resterons enfouis derrière ce tas de fumier, le fusil à la main. Les deux groupes se séparèrent comme ordonné par Regius. Celui-ci, enterré en compagnie de deux autres soldats, surveilla patiemment les manœuvres. — Ils en font du bruit ! souffla-t-il à ses coéquipiers. — Ils ont dû trébucher sur des outils, risqua une voix audessus de lui. — Qu’ils fassent leurs pitreries tant que Jack et Oliver sont chez eux ! Je ne veux pas qu’ils m’échappent une nouvelle fois. Il y a des gens, à la cour, qui n’attendent que ça pour me remplacer. — Necker, par exemple ? entendit-on. — Ah ! Qu’on ne me parle plus de ce banquier ! Cet homme décide à la place du roi et je sens qu’il ne m’aime pas. Pire ! Il me hait. — Nous, on vous aime bien, capitaine… — Antoine, cessez de me frotter la manche, j’ai déjà un valet qui s’en charge ! De la grange leur parvint un fracas métallique, probablement à la suite de l’effondrement d’une étagère et des outils qu’elle supportait.

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— Antoine, chuchota Regius en recrachant son malodorant camouflage, il n’y a rien en vue. Allez de ce pas dire à ces imbéciles de faire moins de bruit. L’homme s’exécuta, non sans écraser au passage le capitaine et provoquer l’affaissement d’une partie de la cache en fumier. Arrivé à mi-distance de la grange, il se retourna, l’air inquiet. — Dites, ils ne vont pas me tirer dessus, hein ? fit-il. — Ne me donnez pas de faux espoirs ! s’écria Regius en tendant l’index. Avancez ! L’homme frappa prudemment à la porte. Ne recevant aucune réponse, il réitéra son geste, le temps qu’une avalanche de jurons en provenance du capitaine l’incite à entrer. Vingt minutes s’écoulèrent ensuite, sans bruit, sans que le soldat ressorte de la cabane, sans que Regius se fasse entendre à nouveau. — Mais que fabrique-t-il ? soupira celui-ci. Si jamais je les surprends à s’amuser ! — Bah ! fit un garde-française. Après tout, vos deux quidams ne viendront peut-être pas… — Ils viendront maintenant ou cette nuit, mais ils viendront ! En attendant, allez voir ce que fiche Antoine, qu’il revienne immédiatement. Ni Antoine, ni l’estafette partie à sa recherche ne revinrent. Au bout d’une demi-heure, Regius envoya aux nouvelles un troisième homme, qui ne se manifesta pas davantage après avoir franchi la porte de la grange. Un quatrième, puis enfin un cinquième disparurent à leur tour. Lorsque le capitaine décida d’en envoyer un sixième, il constata qu’il était seul, enseveli dans son fumier… À la fois furieux et ankylosé d’avoir attendu trois heures dans la même position, il se leva et traversa la petite cour, les bras croisés sur sa poitrine. Pour assurer le spectacle, pied en avant, il fit voler en éclats la fine porte et pénétra dans la cabane obscure. 183


— Bande de… — Cher Regius ! s’exclama Oliver, les bras ouverts. Voilà bien quatre heures que nous t’attendons dans cette grange aussi humide que la truffe d’un terre-neuve. On peut dire que tu t’es fait désirer ! — Allons, s’amusa Jack en posant sa main sur l’épaule du capitaine, détends-toi. Tu es raide comme une corde de viole ! Jack et Oliver se tenaient devant un capitaine figé, le visage exsangue. — Que faites-vous là ? articula Regius entre ses dents. — Eh ! bien vois-tu, commença Jack en passant derrière le militaire, Jack et moi avons décidé de venir au rendez-vous avec un peu d’avance. Le résultat fut payant, puisque nous avons mis la main sur ces quelques gardes, dès leur arrivée. Oliver désigna la dizaine de soldats en uniforme, adossés à la cloison du fond, ligotés et, pour certains, assommés. — Heureusement, malgré leur piètre éducation, ces hommes ont eu la prévoyance d’apporter des cordages pour nous permettre de les ficeler, reprit Oliver. Regius, resté impassible jusque là, affichait à présent la grimace d’un boxer à qui on aurait confisqué son plus bel os. Sans prévenir, il porta la main à la ceinture et ses traits se déformèrent de plus belle. — Est-ce ceci que tu cherches ? demanda Jack en s’appuyant sur une meule de foin. Nous n’allions quand même pas te le laisser, ces jouets sont bien trop dangereux entre des mains maladroites. Le larron pressa la détente sans s’en rendre compte et le coup partit. Tous les témoins tressaillirent, les autres se réveillèrent tandis que la balle de plomb allait se loger dans la charpente du toit. — Hum ! fit Jack en tendant le pistolet au parfumeur. Je pense qu’il vaudrait mieux que tu le gardes.

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— Bien, je pense que tout est dit, conclut Oliver. Il faut que je prépare le dîner de ce soir. — Vous n’allez pas partir ainsi ! rugit Regius. — On voit que vous n’avez jamais côtoyé mon ami lorsqu’il a faim ! lança Oliver en se dirigeant vers la sortie. Arthur regardait d’un mauvais œil le castor qui lui grimpait sur l’épaule. Il était confortablement installé sur une pile de coussins placés près de la cheminée éteinte du salon des deux compagnons. Dans le fauteuil voisin, Jack s’amusait avec le pistolet du capitaine qu’Oliver avait pris soin de ne pas recharger. — Je serai de retour dimanche soir, assura ce dernier en touillant une sauce bolognaise. — J’espère bien, répondit Jack. Souviens-toi de ce que tu m’as promis. — Quoi donc ? s’enquit le vagabond en écartant l’animal qui lui mordillait l’oreille. — Nous savons qui est le coupable, chuchota Jack. Oliver et moi le… — Jack ! interrompit Oliver. Le chimiste saupoudrait à présent de fines herbes le contenu de la marmite, d’un air mécontent. — Arthur, dit-il, garde cela pour toi, je ne veux pas que le coupable en question prépare sa défense. Il nous a déjà donné suffisamment de tracas. — Promis, certifia le clochard. — À propos, reprit Oliver en se tournant vers Arthur, t’avons-nous dit que nous connaissions l’identité de ton agresseur ? Tu te souviens, un peu avant Noël ? — Vraiment ? répondit Arthur sur un ton embarrassé que je ne m’expliquais pas encore. — C’est le capitaine Regius. Nous l’avons poursuivi cette nuit-là, continua Oliver. Nous ne l’avons pas attrapé, mais plus 185


tard, lors de la chasse, nous sommes tombés sur ses empreintes de pas. — Elles menaient tout droit à la maison de Marius, poursuivit Jack. Là-bas, nous nous sommes rapidement rendus compte que cet abominable personnage faisait chanter le fonctionnaire. Il l’aura sans doute tué. Arthur rougit. — En fait, je dois de l’argent à Regius, murmura le vagabond. Ce jour-là, il venait le réclamer.

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Chapitre 15 – Face au traître

Le départ d’Oliver pour la capitale suscita chez Jack une grande inquiétude. En effet, pour la toute première fois, ce dernier fut contraint de jouer au gardien d’enfant durant tout un week-end. Je dois avouer mes craintes pour cet enfant confié aux mains de ce larron gentil mais maladroit. Bref, un homme comme les autres. Et comme tout homme, ce samedi à vingt heures, Jack partit travailler sans grand enthousiasme. Sur le seuil de la porte, il se retourna et embrassa l’enfant. — Ne va pas dormir trop tard, murmura-t-il. J’essayerai de ne pas perdre de temps. L’enfant tenait un livre de contes énorme entre ses doigts minuscules. — Quand tu rentreras, tu liras une histoire, supplia-t-il ? — Bien sûr, mais maintenant, va faire dodo, il est tard. Jack ébouriffa les cheveux bruns du garçon et referma la porte. L’air frais soufflait entre les murs, les arbres nus, mais aussi entre les maigres jambes des indigents rassemblés sur la place Saint-Louis, eux qui n’avaient pas trouvé d’abri où passer la nuit. Le père Churchtown était là aussi, parmi ces hommes. La soutane voguant au gré du vent, il attisait les flammes d’un petit feu qui réchauffait la nuit glaciale. Jack ignora sa présence, ne lui ayant pas encore pardonné la lâcheté de son acte. Plutôt que d’écouter ses pensées rageuses, il franchit la porte de la Gueule de bois. À l’intérieur, il fut accueilli, d’une part, par l’adorable labrador du propriétaire, et par une quinzaine de regards sombres tournés vers lui, d’autre part. 187


— Gautier ! Apporte-moi un verre d’eau, dit-il en s’approchant du barman. — Dans un verre propre ? railla l’homme. — Que ton chien n’a pas lavé de sa propre langue, riposta Jack en revoyant, lors de son dernier passage, l’animal s’acquitter de la vaisselle. Le larron emporta son verre jusqu'à l’unique table libre du bistrot, rapidement rejoint par le labrador qui vint se coucher à ses pieds. Jack se rendait à la Gueule de Bois comme on se rendrait dans une agence d’emplois pour trouver du travail. À cette heure-ci, l’alcool commençait à délier les langues et la première à s’exprimer fut celle d’un homme élégant, installé avec trois autres clients à la table voisine. — … au fait, t’es bien tôt, toi, aujourd’hui, remarqua l’un des clients. L’homme répondit par l’affirmative. Il s’appelait Renaud et travaillait pour Frédéric Regius en tant que majordome. Son travail consistait également à préparer la cuisine chaque matin, chaque midi et chaque soir. — En effet, Frédéric m’a laissé partir plus tôt. Il avait de la visite. — De la visite ? S’il s’agit encore d’une de ces réunions entre nobles, j’irais bien donner mon avis sur le prix de leurs beaux costumes. — Je ne vois pas ce qu’il y de mal à être riche ! répliqua le majordome. — Qu’ils soient riches en silence ! grogna le second. — Et qui était cet invité ? demanda une troisième voix. — Je ne sais pas, répondit la voix du majordome étouffée par le verre qui occupait ses lèvres. Il s’agit de son fameux traître, qu’il interroge depuis des semaines. Un homme fort désagréable, si vous voulez mon avis. — Jamais aimé les renégats, moi !

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— Moi non plus, murmura Renaud. Mon maître non plus, d’ailleurs. Il semblerait qu’il veuille s’en débarrasser. Je l’ai vu astiquer son nouveau pistolet toute la journée. Jack se leva sans faire de bruit. — Il est un peu nerveux en ce moment, ajouta l’homme. Necker veut qu’il démissionne car ses échecs ne font qu’empirer la situation. La porte se referma et Jack s’engagea dans une rue proche de l’église Saint-Louis, forum des sans-abri de Lavallée. Une fois encore, Jack passa devant James sans le regarder et poursuivit son chemin jusqu’à la rue commerçante où vivait Regius. Il entra dans une petite cour jouxtant l’hôtel du capitaine, qu’avait un jour découvert Oliver lors de ses emplettes hebdomadaires. La nuit tombée, il put constater qu’une seule pièce était encore éclairée. Malheureusement, elle se trouvait au second et la plante qui rampait le long du mur était à la fois le meilleur moyen d’y accéder, mais aussi de se rompre les os. Sachant avec certitude ce qu’aurait proposé son compagnon, Jack entreprit tout de même d’escalader le lierre, plutôt épais. Cinq bonnes minutes plus tard, ses yeux s’élevaient au niveau de l’appui de fenêtre. À l’intérieur, le capitaine des gardes parcourait sa chambre, les mains croisées dans le dos. Il s’arrêtait uniquement de temps à autre pour faire de grands gestes ou taper du pied. De là, seules quelques bribes de phrases parvenaient jusqu’aux oreilles de Jack, lorsque Regius haussait le ton. — … si jamais… congé… Puisque la fenêtre était entrebâillée et voilée de moitié par une tenture, Jack saisit l'opportunité de pénétrer dans la chambre du capitaine. En silence, il se laissa glisser en faisant de son mieux pour qu’une crampe ne vienne pas gâcher son infiltration improvisée.

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Entièrement dissimulé derrière l’épais tissu, soucieux de réfréner ses bruits d’estomac et sa respiration saccadée, Jack entendait à présent tout ce que disait Regius. Le militaire semblait parler à une personne que Jack ne parvenait pourtant pas à voir depuis sa muraille de tissu. Resté près de la porte, à l’autre bout de la pièce, l’individu gardait obstinément le silence, ce qui maintint son identité encore secrète pendant plusieurs secondes. Enfin, le félon ouvrit la bouche pour s’exclamer, sur un ton qui traduisait une crainte certaine : — Ils m’ont dit que vous aviez tué Marius ! Une chape de plomb s’abattit sur la poitrine de Jack qui reconnut immédiatement la voix d’Arthur. Celui-ci s’adressait à Regius comme s’il parlait à son seigneur. Le premier réflexe du larron fut de tendre l’oreille, avant que ses yeux prennent le relais. Il s’agissait bien du visage gras et ingrat du vagabond, et il se reflétait dans le verre de vin que le capitaine tenait à la main. — Oui, il devenait trop dangereux de le laisser en vie. Necker avait choisi d’envoyer un inspecteur dans son bureau minable. Marius le savait et il ne voulait pas lui mentir. Il allait lui parler des quelques emprunts dont je vous ai fait profiter, toi et quelques autres. Il ne comptait pas non plus garder pour lui le fait que la fabrique du vieux Charles construisait illégalement des canons et que je comptais précisément revendre ces canons au ministre de la guerre pour dix fois leur prix. D’ailleurs, tout était déjà prévu avec le ministre, puisque nous devions partager les bénéfices. Quel culot ! Lui qui volait la France comme un chat attrape les souris. Regius venait donc de confirmer le pressentiment de Jack et Oliver : il avait bel et bien tué le fonctionnaire pour que celui-ci se taise. À n’en pas douter, la méthode était efficace. — Mais surtout, il savait que j’avais tué son collègue pour les mêmes raisons. Le silence se fit, le temps pour Arthur de ravaler sa salive. — Mais ne pleurons pas ce voleur. Dis-moi une chose… 190


Caché près de la fenêtre, Jack s’assit pour améliorer son confort mais le parquet grinça. Regius marqua un temps d’arrêt et regarda en direction de la tenture de Jack avant de poursuivre sa conversation. — Cette Garde des Pauvres te soupçonne-t-elle ? — A…après votre rencontre, avant-hier, bégaya Arthur, le voleur m’a dit qu’il connaissait le nom du traître. Jack serra les dents. — Churchtown, je présume ? s’enquit Frédéric en posant son verre. — Oliver lui a demandé de… de se taire, répondit le traître. Mais c’est certain. Arthur tremblait, et certainement pas à cause du froid, car il faisait bon, surtout pour un homme qui vivait dehors, jour et nuit ! — Après avoir vu l’Anglais à la soirée, poursuivit Arthur, ils… ils auront cru qu’il était votre complice. Ce qu’ils oublient, c���est que moi aussi, j’y étais, puisque j’avais insisté pour les y conduire… — Pareil pour la dernière réunion. C’est le prêtre qui leur a donné ce renseignement, mais c’est toi qui leur a donné la clé de la grange. Ils auraient dû croire Churchtown ; je suis réellement venu me confesser auprès de lui, je lui ai réellement dit qu’il y aurait de l’or et des armes dans cette cabane. — Votre plan était prodigieux, capitaine. — Ce que je m’explique moins, coupa Regius, c’est que ces deux-là m’aient piégé à mon propre piège. Tel est pris qui croyait prendre, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre. Ne m’aurais-tu pas trompé, Arthur ? — Non… Non ! nia-t-il. — Pourtant, ce ne fut pas toujours facile de te convaincre d’obéir. Les remords te rongent, Arthur. Mais moi, vois-tu, j’ai appris à ne plus en avoir. — Je… 191


— De toute façon, cela m’est égal. Je n’ai plus besoin de tes services à présent. — Je ne devrai plus vous rembourser ma dette, alors ? demanda enfin le vagabond avec plus d’assurance que lors de ses explications. — Non, ne t’en fais pas, tu n’auras pas à me rembourser, garantit le militaire en affichant un sinistre sourire. Tu en sais trop maintenant, je ne peux plus te laisser la vie sauve. Frédéric s’approcha lentement de la fenêtre. Pensif, il dégaina un pistolet flamboyant tandis qu’Arthur restait figé, les mains tremblantes. — Vous… vous plaisantez ! couina le vagabond. Le bras tendu, l’arme au poing, l’assassin du fonctionnaire inclina la tête en signe de compassion. Son doigt se resserra sur la détente au moment où Arthur se décida enfin à s’enfuir. La poudre explosa pourtant, mais Jack, sans trop savoir pourquoi, fit trébucher le capitaine au moment du tir. La balle siffla et vint s’écraser dans un oreiller qui explosa dans un panache de plumes. Jack ne mit pas longtemps à disparaître par la fenêtre, dévalant le lierre avec l’idée de ne pas s’y attarder. Il eut juste le temps d’entendre maugréer le capitaine. — Fichue tenture ! hurla-t-il. Fort de son statut de roi des échappées périlleuses, le larron disparut dans l’obscurité, bien décidé à s’endormir au plus vite pour oublier cette soirée. De retour sur la place Saint-Louis, la respiration haletante puisqu’il n’avait cessé de courir depuis la maison du capitaine, Jack s’approcha du feu et des sans-abri. — Mon père ! fit-il en se faufilant jusqu’à James. — Qu’y a-t-il…? Hé ! Mais lâchez-moi ! Jack venait de saisir le prêtre par le bras et l’emmenait sans ménagement vers la place des Pendus, sous le regard surpris des vagabonds. 192


— Jack, où m’emmenez-vous ? — À la maison, répliqua-t-il, il faut que je parle à l’un des membres de… — Ah ! tiens, comme c’est amusant, se souvint James, je viens justement de voir Arthur quitter la ville. Il semblait fort pressé car il ne m’a même pas salué. — Il ne vous a jamais salué ! rectifia Jack en accélérant. — C’est vrai, admit James. Je pense qu’il ne m’a jamais vraiment apprécié. Les deux hommes traversèrent la place. N’essayant même plus de résister, James se laissa guider jusqu’à l’impasse des Menuisiers, où une ombre attendait devant la porte. — Qui êtes-vous ? hurla Jack d’un ton menaçant. L’homme se retourna et le visage d’Oliver apparut sous la lumière de la lune. — Eh ! bien… Personne ne garde la maison ? — Je ne t’attendais pas avant demain soir, observa Jack. — La Fayette a refusé de nous aider, déclara Oliver, déçu. Jack enfonça ses clés dans la serrure et invita James et Oliver à entrer. — Benoît dort, il ne t’aura probablement pas entendu depuis l’atelier. Oliver approcha ses lèvres de l’oreille du larron. — Peux-tu me dire pourquoi tu l’as fait venir ici ? Je t’avais demandé d’attendre jusqu’à lundi ! Jack recula de quelques pas et se retrouva dos au mur. — C’est Arthur, le traître, dit-il, je l’ai vu ! Oliver resta impassible. James quant à lui, s’affaissa dans le fauteuil derrière lui. D’habitude si sereins, ses yeux bleus pétillaient maintenant avec aigreur. — Racontez-nous, Jack, je vous en prie ! — Et essuie tes chaussures par la même occasion, grogna Oliver avant de se rendre compte que le moment n’était pas propice à étaler ses obsessions. 193


Au cours des dix minutes qui suivirent, Jack leur parla de la Gueule de Bois, de son escalade dans la chambre du capitaine, de l’aveu de celui-ci concernant le double meurtre et de la machination contre James Churchtown. Une enquête montrera par la suite que l’on avait choisi le prêtre au hasard, simplement parce que n’appartenant pas au tiers état : il y avait donc de fortes chances pour qu’il soit incriminé dès le départ. — Mais que faisiez-vous, le jour où Regius nous a attaqués, à la seconde réunion ? demanda Jack. Churchtown se gratta la tête puis sourit au larron. — J’avais demandé à Arthur de vous prévenir que je m’absenterais, à cause de la messe de Noël que je célébrais comme chaque année. Oliver acquiesça mais posa néanmoins une autre question : — Jack et moi étions à la loterie organisée par Louis XVI, à Rambouillet. Et vous aussi. Pourquoi ne pas nous en avoir parlé ? Vous saviez pourtant que nous avions besoin d’or pour acheter les canons du vieux Charles. — Hélas ! non, mon fils. Je l’ai appris plus tard. — Mais nous en avions parlé à la réunion, quelques jours avant ! observa Jack. — Réunion à laquelle je n’étais pas, répliqua James en baissant la tête. — En effet… bredouilla Jack avec un sourire d’excuse. — C’est vrai, je n’y ai plus pensé, avoua Oliver. Je devais vous parler de cette réunion. Oliver fit quelques pas, les mains dans le dos. — À vrai dire, je soupçonnais un peu Arthur, dit-il, je pensais qu’il était votre complice. Après tout, c’était lui qui avait bousculé Jack, cette même nuit, lorsqu’il avait tenté de tirer sur le capitaine. C’était également lui qui avait failli démolir ma machine volante en glissant l’une de ses chaussettes sales dans le moteur. — Quel bon à rien ! grommela Jack. 194


— Le capitaine Regius ne lui aura probablement pas laissé le choix, conclut James. Et puis, vous nous disiez qu’il avait éprouvé des remords durant tout ce temps. — Dieu seul sait ce qu’il deviendra, dès lors, murmura Jack. Oliver se tourna vers le prêtre qui semblait enchanté de l’expression employée. — James, dit-il, croyez bien que je tiens à m’excuser de vous avoir cru coupable. — Apprenez que les gestes ne reflètent pas la pensée, Oliver, enseigna James. Arthur était votre ami et il s’affichait en tant que tel. Mais il faut se méfier de ses amis avant de se méfier de ses ennemis. Eux, on sait qu’ils veulent votre peau.

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Chapitre 16 – Après la pluie, l’ouragan

Un an auparavant, afin de vaincre la crise économique dans laquelle s’enlisait la France depuis plusieurs années, le roi proposa de lever de nouveaux impôts. Louis le seizième fut contraint de réunir les États généraux pour la première fois depuis presque deux siècles. Le 2 mai 1789, les mille deux cents députés des trois ordres étaient présentés au souverain et trois jours plus tard, avait lieu l’ouverture des États généraux, dans la salle des Menus Plaisirs, à Versailles. Rapidement, le tiers état prit conscience que le vote par ordre empêchait le débat d’avancer ; de plus, les privilégiés refusaient toujours de payer les impôts. Dans de telles conditions, sachant fort bien que la noblesse et le clergé réunis auraient comme à chaque fois le dernier mot, les députés du tiers décidèrent, après plus d’un mois de bavardages infructueux, de se séparer des deux autres ordres. C’est ainsi que le 17 juin, les représentants du tiers s’écartaient de la convenance souveraine pour former l’Assemblée nationale. L’absolutisme royal venait de prendre fin et Louis XVI ne digéra pas aisément l’affront. Il donna l’ordre à ses gardes de barrer le passage aux représentants qui voudraient se rendre dans la salle des Menus Plaisirs. Ne se laissant guère apprivoiser, les députés, sous une pluie diluvienne, gagnèrent le Tripot, une grande salle encerclée de hautes fenêtres que l’on nommera par la suite « salle du Jeu de Paume ». Là, les six cents députés, bientôt rejoint par une grande partie du clergé et quelques membres de la noblesse, jurèrent, le 9 juillet, d’offrir une constitution à la France selon le modèle américain. Parmi ces hom197


mes, le marquis de La Fayette qui prit quelques jours plus tard, la tête d’une milice composée de bourgeois, appelée Garde Nationale. Ce jour-là commençait la révolution française qui ne prit fin que dix années plus tard, lorsque le peuple, fatigué par la guerre civile, accepta l’autorité d’un dictateur appelé Napoléon Bonaparte. Il ne faut pas croire que la révolution marqua le soulagement des plus misérables car, dans un premier temps, ceux-ci furent encore plus pauvres, eurent encore plus faim, moururent encore en plus grand nombre. Mais elle aura néanmoins permis à la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de voir le jour le 26 août 1789. Nous sommes le 12 juillet lorsque l’insurrection éclate. Le peuple se souleva au moment où il apprit que le roi venait de renvoyer Necker, considéré comme le ministre qui soutenait le tiers état. De grands orateurs tels que Camille Desmoulins montèrent sur les escabeaux pour attiser la colère du peuple et lui conseiller de prendre les armes. C’est ce qu’il fit dès le lendemain. Des milliers d’hommes et de femmes s’en prirent aux armureries, aux monastères, aux châteaux, partout dans l’hexagone. Même en apprenant qu’à présent, cinquante mille soldats revenus de province s’étaient rassemblés autour de Paris, le peuple ne se calma pas. — Allez ! Réveille-toi, vieux paresseux. On ne fait pas attendre l’Histoire. Jack grimaça, se passa la main sur le visage qu’il décolla de son grand oreiller. — C’est pour quoi ? gémit-il. — Il est six heures, nous sommes le 14 juillet, jour de l’anniversaire de Thémis, répondit Oliver en s’éloignant pour préparer le petit-déjeuner. Après plusieurs autres tentatives, puisque le larron se rendormait à chaque essai, Oliver parvint enfin à atteindre son but à l’aide d’un seau rempli d’eau.

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— Mais tu es fou ! hurla Jack-t-il en sortant de ses couvertures. — Ton déjeuner est prêt, avertit Oliver en chantonnant d’un air angélique. Jack s’habilla et descendit sans tarder s’asseoir à la même table qu’Oliver. Benoît ronflait toujours bruyamment, ignorant la jalousie du larron. — C’est le grand jour ! s’exclama Oliver. Nous risquons gros, mais cela en vaudra la peine, tu verras. Soudain, on frappa à la porte. — Mais qu’arrivera-t-il à Thémis et à Benoît si jamais la justice met fin à notre exil ? demanda Jack à Oliver qui sortait de table. — Je suis certain que le juge fera un geste pour leur permettre de… Ah ! fit Oliver en ouvrant la porte, vous voici, mon père ! James se tenait sur le pas de la porte, le sourire aux lèvres. Vêtu, non pas de la réglementaire soutane noire, mais d’un pantalon bleu et d’une chemise blanche. — Ne m’appelez pas mon père, lança-t-il en entrant. Aujourd’hui, je ne suis pas en mission pour Dieu, mais pour mon pays. — Voilà qui est bien parlé ! lança Jack en frappant du poing… et répandant ainsi sur la table un bol de céréales au lait. — Tu nettoieras la table avant de partir, lui souffla le chimiste en sortant un chiffon de sa poche. — Quand partons-nous ? demanda James en glissant dans sa ceinture le pistolet que lui tendait Oliver. — Dès que mon ami aura astiqué cette table comme il se doit. Au départ, Jack et moi devions y aller seuls. C’est une opération dangereuse, voilà pourquoi nous n’en avons plus parlé à personne. Mais vous, ajouta Oliver en souriant, vous avez su vous en souvenir. 199


— J’ai pensé que vous auriez besoin de main-d’œuvre, expliqua le prêtre. — Vous ne serez pas de trop, c’est vrai, avoua le chimiste en observant Jack éponger les céréales. — J’ai entendu dire qu’une armée de citoyens siégeait déjà devant la Bastille Saint-Antoine, informa James. Nous ne serons pas seuls. — En effet, la chance a fait que les évènements de ces derniers jours pencheront en notre faveur. — La chance ? s’étonna Churchtown. Je connais un autre nom pour la désigner. — Fini ! s’applaudit Jack en lançant à travers la pièce le chiffon gonflé comme une éponge. Heureusement, celui-ci s’écrasa contre le cadran de la vieille horloge, mais Oliver ne remarqua rien. — Dans ce cas, allons-y ! dit-il. Avez-vous déjà voyagé en machine volante, James ? — Oh non ! gémit Jack Le trajet ne dura qu’une vingtaine de minutes. Cela limita ainsi le nombre de plaintes qu’eut à affronter Oliver, aux commandes de l’engin. Arrivés à destination, sur le toit d’un bottier, Jack sauta joyeusement hors de la barque, ignorant qu’un vingtième de seconde plus tard, il se retrouverait agrippé au chéneau du bâtiment. Mais l’incident fut rapidement oublié et tout le monde posa bientôt le pied sur la terre ferme, dans la grand-rue Saint-Antoine qui aboutissait à la triste mais célèbre forteresse moyenâgeuse. — Allons jeter un œil, proposa Oliver en désignant la Bastille, entourée de Parisiens armés de bâtons, de fourches et de haches. Seuls les trois compagnons semblaient posséder des armes dignes de ce nom. D’ailleurs, en s’approchant de la fière armée de citoyens, non seulement on dénombra très peu d’armes à feu, mais à l’inverse, beaucoup d’hommes arboraient plutôt une 200


bouteille d’alcool. À bien y regarder, il n’y avait là rien de fort glorieux, ni rien de particulièrement impressionnant, mis à part le volume de la foule. Car indéniablement, les émeutiers étaient nombreux. — Dis-moi, Oliver, demanda Jack en se grattant le menton, tu comptes sur ces gens pour gagner notre révolution ? Je ne vois là que des curieux. Oliver ne répondit rien. Lui aussi avait remarqué la maigre motivation de cette foule… Les hommes attendaient tout simplement que d’autres attaquent la forteresse à leur place ; les femmes accompagnaient bêtement leur époux ; les enfants accompagnaient forcément leur mère et, fatalement, les animaux de compagnie escortaient leur maître. Le temps passa. Installés à la terrasse d’un café, à quelques dizaines de mètres de la foule, nos trois protagonistes gardaient le silence depuis plus d’une heure, lorsqu’un homme passa devant eux en hurlant : — L’Hôtel des Invalides est tombé ! L’homme à l’apparence misérable brandissait un fusil. Oliver l’appela. — Holà mon brave, interpella le chimiste, qu’avez-vous trouvé aux Invalides ? — Des milliers de fusils, monsieur, répondit l’homme. Des canons, aussi ! Mais pas de poudre, alors, nous allons en chercher à la Bastille. Un cousin à moi m’a dit qu’il y en avait à foison ! Tandis que l’homme s’éloignait, Oliver se pencha vers ses deux complices. — Au fait, murmura-t-il, les canons que nous avons achetés au vieux Charles… vous ai-je dit que je les avais cachés aux Invalides ? — Mais pourquoi cela ? s’exclama Jack.

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— J’avais demandé au vieux Charles de les livrer là-bas. En cas d’attaque de la Bastille, nous pourrions les transporter plus facilement. — C’est réussi, commenta Jack. Lorsque le Français, le Belge et l’Anglais eurent respectivement vidé leur verre de vin, de bière et de thé, Oliver sembla se réanimer : — Séparons-nous et rassemblons tous les courageux que nous trouverons sur notre chemin, décida subitement Oliver en frappant la table avec son poing. — Parfait, approuva James. Ce serait stupide de repartir en n’ayant rien tenté. — James, décida Oliver, allez avec Jack, vous aurez plus de chance à deux. Moi, je crois savoir où je pourrai trouver des volontaires. Au même moment, sur les remparts de la Bastille, Frédéric Regius marchait en compagnie d’un autre homme, Bernard Jordan de Launay. À cinquante-neuf ans, il était gouverneur de la forteresse. Non pas qu’il ait mérité ce titre au prix de nombreuses victoires, mais à sa mort, son père lui avait transmis ses pouvoirs et ses fonctions. Les rumeurs osaient même affirmer que la mère de l’actuel défenseur avait enfanté dans les remparts de la fortification. — Alors, dit-il à Frédéric, vous avez retrouvé votre autorité ? — Cet imbécile de Necker m’avait renvoyé par je ne sais quel droit, répondit le capitaine. Maintenant qu’il a subi le même sort, je retrouve ma place. — Quelle inconscience d’avoir renvoyé le ministre des finances ! estima le gouverneur. Voyez dans quel état se trouve le peuple, à présent ! — Le peuple veut de la poudre à canon.

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— Il y en a plein les caves, informa de Launay. Mais si nous offrons des armes à ces bêtes furieuses, je ne donne pas cher de notre peau. — Justement, certains sont armés, répondit Regius. Je reviens à l’instant du Champ-de-Mars. Les officiers ont ordonné aux troupes de ne pas bouger. — Comment ? s’étouffa de Launay. — Il y a là des milliers d’hommes armés, poursuivit Regius. Nous préférons les voir immobiles face aux révoltes, que décidés à y prendre part. — Mais qu’allons-nous faire ? demanda de Launay, inquiet. Nous avons suffisamment d’armes pour résister pendant des mois, mais nous n’avons plus que pour deux jours de vivres. — Versailles n’est probablement pas encore au fait des évènements. Quand le roi l’apprendra, il vous dira que faire. — Nous ne sommes qu’une centaine, ici, avec les gardes suisses. Dehors, ils seront bientôt des milliers ! — Des ivrognes et des criminels indisciplinés ! Certains ne savent même pas pourquoi ils sont là. — Faites venir vos hommes, capitaine ! coupa le gouverneur. Il faut défendre la Bastille coûte que coûte. Si jamais… — Vos histoires ne me regardent pas, gouverneur, prévint Regius d’un ton menaçant. Faites ce que bon vous semble, mais lorsque ces paysans chargeront, je ne serai plus là. — Qu’allez-vous faire ? se fâcha l’homme. — Je viens simplement rechercher la prisonnière que je vous ai livrée, il y a quelques mois. Voyez-vous, maintenant que j’ai récupéré ma fonction, je compte bien la leur échanger contre tout l’or qu’ils ont volé lors d’une soirée que je devais garder. — Vos pratiques sont basses, capitaine Regius, mais je n’ai pas d’ordre à vous donner.

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Le concerné s’apprêtait à répondre, lorsqu’un officier suisse que l’on avait appelé en renfort pour protéger la Bastille s’approcha, le fusil sur l’épaule. — Gouverneur, les parlementaires sont aux portes, dit-il. Ils veulent vous parler. — Bien, dites à vos hommes de les laisser entrer. — Ils demandent de la poudre, ajouta le Suisse. — Ce n’est rien, faites-les entrer, ils repartiront les mains vides. — Je les fais venir ici ? — Non, il fait froid. Amenez-les dans mes appartements, je les invite à déjeuner. L’officier tourna les talons et fit signe à l’un de ses hommes, posté en contrebas, de laisser entrer le groupe de parlementaires. La petite troupe, sans signes de reconnaissance bien précis, se distinguait surtout par ses vêtements bigarrés — Vous joindrez-vous à nous, capitaine ? s’enquit le gouverneur. — C’eut été avec joie, déclara Frédéric d’un ton mielleux, mais je n’en ai pas la moindre envie. Je ne compte pas m’éterniser dans cette poudrière. — Ce fut un plaisir de parler avec vous, capitaine, assura sans conviction le petit homme replet en se retirant. Regius le regarda partir en silence, avant de regagner luimême les appartements que de Launay lui avait accordé pour la journée. En ouvrant la porte, il remarqua Thémis, bâillonnée dans un coin de la pièce en attendant son retour. Elle avait toujours ses admirables cheveux châtains, plus longs et moins brillants que lorsque je l’ai vue pour la dernière fois. Ses yeux aussi, avaient conservé leur apparence de pierres précieuses, mais on voyait au premier coup d’œil que son corps avait souffert d’un régime sévère et d’un hiver excessivement rude.

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— Alors, ma belle, bien installée ? demanda Regius d’un ton faussement charitable. — Mmmmh ! grogna la jeune femme à travers le morceau de tissu qui lui bandait les lèvres. — Inutile de t’énerver, je m’apprêtais à t’offrir une croisière sur la Seine. Thémis, partagée entre l’intérêt et l’inquiétude, ouvrit grands les yeux. — Tu m’as bien entendu, confirma Regius en s’asseyant sur un lit. Il y a trop de monde pour fuir maintenant, mais dans peu de temps, peut-être moins d’une heure, nous délogerons. Le geôlier qui t’a amenée dans cette chambre m’a parlé d’un souterrain qui menait au dehors. Cet incapable de gouverneur a ordonné de descendre des barils de poudre dans les caves et le passage n’est donc plus praticable. Mais dès que mes hommes l’auront dégagé, nous mettrons les voiles. Thémis essaya en vain de se relever. — Non, tu as raison, ce n’est pas ton ami Emmerich qui te surveillait aujourd’hui. J’ai demandé à de Launay de lui donner congé cette semaine. Pourquoi ? Parce j’ai estimé que tu t’entendais un peu trop bien avec cet homme, je ne voulais pas qu’il t’empêche de partir avec moi. Oui, tu as deviné, l’un de mes gardes a intercepté ta dernière lettre, celle où tu lui disais la raison pour laquelle, je ne sais quel pays t’avait exilée à Lavallée. Thémis grogna une nouvelle fois. — Grâce à cela, poursuivit Regius, insensible aux plaintes de la jeune fille, j’ai enfin l’adresse de tes amis. Celle qu’Arthur a toujours refusé de me donner. Il me suffira d’aller m’y présenter pour t’échanger contre une belle somme. La chance me sourit enfin. Plus bas, près du chemin de ronde, des cris enflammés retentirent, rapidement suivis de coups de feu. Surpris, le capitaine s’approcha de la fenêtre. Dehors, une dizaine d’émeutiers 205


avaient réussi à franchir la première muraille grâce à la boutique d’un parfumeur, bâtie contre le mur d’enceinte. Inconscients ou vraiment intrépides, les audacieux s’en prenaient à présent aux chaînes qui actionnaient le pont-levis. — Bon sang ! s’émerveilla Regius. Ce sont des hommes comme ceux-là qu’il faudrait enrôler ! Les défenseurs de la forteresse réagirent trop mollement et le pont s’effondra comme prévu, permettant à tous de pénétrer dans la cour. Dans sa chute, la porte rencontra un paysan un peu trop curieux qui amortit le choc au péril de sa vie. Cela n’empêcha toutefois pas les citoyens enragés de saccager la bâtisse avant que les gardes réagissent. — Ouvrez le feu ! hurla l’officier suisse à l’intention de ses hommes et des vétérans qui gardaient la prison. Les gardes s’exécutèrent. L’argument sembla porter ses effets car, rapidement, la cour se vida. Seuls une vingtaine de corps restèrent cloués au sol, baignant dans leur sang. — Parfait, commenta Regius, voilà qui les refroidira pour un bon moment. Depuis presque cinq heures maintenant, Jack déambulait dans les rues en compagnie du père Churchtown, à la recherche de courageux pour prendre d’assaut la Bastille. Alors que tous deux commençaient à désespérer, un homme vint à leur rencontre. Efflanqué, la démarche incertaine, il s’approcha de James, sans doute pour son visage plus accueillant. — Excusez-moi, dit-il à basse voix, je suis ici en compagnie des trois cents hommes que vous voyez là-bas et nous cherchons la Bastille Saint-Antoine. — Personne parmi ces trois cents personnes ne connaît la Bastille ? s’étonna Jack. — Moi pas en tout cas, je ne suis pas du coin, répondit l’homme. En fait, ça m’ennuierait au plus haut point que mon armée sache que je me suis perdu. Je crois même que certains 206


se sont rendus compte que nous sommes passés dix-sept fois devant cette statue. — Nous allons vous conduire au faubourg Saint-Antoine, répondit Churchtown. Nous y allions justement, mon ami et moi. Jack, qui n’avait encore que trop peu parlé à son goût, trouva le moment opportun : — Mais à une condition, dit-il. — Laquelle ? demanda l’homme, intrigué. — Une fois là-bas, si un homme qui me ressemble, avec quelques cicatrices en moins, vient vous parler, vous lui dites que nous vous avons convaincu d’attaquer la forteresse. — Aucun problème, assura l’homme. — Alors, en route ! — À la Bastille, valeureux Français ! cria l’efflanqué à la foule dont il reprenait la tête. L’assemblée obéit docilement, hurlant tour à tour des insultes à l’encontre des nobles et des exhortations à l’adresse de leurs camarades. — Au fait, je m’appelle Élie, informa l’homme. Et vous ? — Pas moi, répondit Jack d’un air distrait. — Je m’appelle James et voici Jack, un ami. Vous êtes là pour le renvoi de Necker ? — Moi oui, mais pas eux. Il y a dans cette foule énormément de bourgeois. Ils estiment avoir le droit d’appartenir à la noblesse. Quant aux autres, ils demandent que les privilèges et les trois ordres soient supprimés. Il y a aussi quelques vagabonds qui revendiquent simplement le droit de manger pour survivre aux grands froids. — Tiens, puisqu’on parle de vagabond, demanda Jack à James, sais-tu ce qu’est devenu Arthur ? Bien qu’affichant toujours une certaine hostilité quand on parlait d’Arthur, je pense qu’au fond de lui, Jack avait beaucoup de mal à en vouloir au vagabond. 207


— Corentin m’a dit qu’il errait dans la capitale, tout près d’ici. Pensif, Jack regarda quelques secondes autour de lui, espérant peut-être entrevoir son ancien bon ami. — Ce Corentin, quel type étrange ! dit-il. Il n’a jamais autant participé aux réunions que depuis la disparition d’Arthur. James approuva. — C’est vrai. Mais je crois savoir pourquoi. Avant, quand Arthur vivait à Lavallée sans la menace d’être fusillé par le capitaine Regius ou par toi, il pouvait toujours - bien qu’il ne l’eut jamais fait - dormir chez Corentin. Cela tranquillisait ce dernier. Si Arthur avait trop froid ou s’il était malade, il pouvait trouver un refuge. Il avait toujours décliné l’invitation, que ce soit à Oliver, à son ami Marius ou à Corentin, mais la solution restait envisageable. À Paris, aujourd’hui, Arthur est vraiment seul dans des rues qu’il ne connaît pas, avec des gens qu’il n’a jamais vus. Je pense que Corentin fait en sorte que la situation change et que le pays soit vivable pour les plus pauvres. Arthur n’a jamais accepté d’argent, mais il accepterait un travail, s’il parvenait à en trouver un. — J’accepterai peut-être de lui pardonner si je le revois un jour, répondit Jack. La forteresse apparut au coin d’une rue noire de monde. Mais cette fois, la plupart des gens faisaient partie des gardesfrançaises. — Jack ! James ! hurla la voix d’Oliver dans cette foule. Il faut dire que Jack n’était pas spécialement grand et avait bien du mal à voir plus loin que la nuque des soldats. Puis, de cette masse grouillante surgit Oliver, fusil à la main, suivi d’un homme en uniforme qui le talonnait. — Jack, je te présente le sergent Hulin, dit-il, essoufflé. — Enchanté, souffla l’homme, les mains sur les genoux. Oliver m’a promis des renforts, c’est vous ?

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— Moi et les trois cents hommes sous le commandement d’Élie, déclara fièrement Jack. — Sont-ils armés ? demanda le sergent sur le ton de celui qui connaît parfaitement son métier. — Nous revenons des Invalides et d’une petite armurerie toute proche. Tous mes hommes possèdent leur propre fusil et les munitions qui vont avec. Et vous, combien êtes-vous ? Visiblement, les deux hommes commençaient à bien s’entendre, ce qui n’était pas une mauvaise chose. — Une soixantaine de gardes-françaises, dit Hulin. Nous avons choisi notre camp et nous ne reviendrons pas en arrière. — De mieux en mieux ! chuchota Jack à l’oreille de James et d’Oliver. Ce matin, j’avoue avoir eu un peu peur en voyant les curieux. — Ils sont partis lorsque le gouverneur a donné l’ordre de retirer les canons qui visaient le faubourg. En parlant de canons, le sergent Hulin en a cinq avec lui, il vient de donner l’ordre à ses hommes de les orienter vers la porte de la Bastille. De l’autre côté de la porte, derrière les créneaux de la haute fortification, apparut le gouverneur, le visage en sueur. Il était entouré de six gardes et de Frédéric Regius qui frappait du pied, attendant l’ouverture du souterrain. — De Launay, grogna-t-il en voyant le gouverneur s’approcher des remparts, qu’allez-vous leur dire ? Ne jouez pas au héros ! — Désarmez immédiatement ces canons, s’époumona-t-il. Si jamais vous tentez quoi que ce soit contre cette bastille, je la ferai sauter plutôt que de la rendre ! Les soldats présents sur les remparts sursautèrent, de même que Frédéric qui s’avança, la main tendue vers l’orateur. — Un moment ! dit-il. Ne t’emballe pas !

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— Figure-toi qu’il y a dans cette prison de quoi transformer tout le quartier en un gigantesque tas de cendres. Il suffirait que je l’ordonne ! Frédéric croisa les bras, les lèvres pincées, et se retourna lentement vers les autres gardes. — Je ne pense pas que ces vétérans soient suffisamment stupides pour se faire exploser, lança-t-il, mais je préfère ne pas prendre de risque. Il marqua un temps avant de tendre l’index vers le gouverneur. — Gardes ! Emparez-vous de cet homme ! — Vous n’avez pas le droit ! s’indigna de Launay en voyant s’approcher ses propres gardes. — Penses-tu qu’aujourd’hui il soit grave de se mutiner pour garder la vie sauve ? Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution ! Et bien que cela me fâche de le dire, je crois qu’il n’y avait que Necker pour empêcher cela. Le peuple a souvent cru en lui. — Frédéric, dites à ces hommes de me lâcher ! ordonna de Launay. — Je regrette. À présent, c’est chacun pour soi. Il est l’heure de m’en aller, répondit-il en voyant un garde lever le pouce dans sa direction. Quelques minutes plus tard, au pied de la forteresse, par la fente d’une porte que les douves empêchaient d’atteindre, un bras se tendit. Du bout des doigts, un garde de la forteresse tendait un morceau de papier hâtivement rédigé.

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Chapitre 17 – La révolution commence

— Là ! s’écria un homme en désignant la porte. Quelqu’un agite un pli ! Ceux qui, comme Jack, James et Oliver, se tenaient près des douves, se retournèrent vers la solide porte. — Ils veulent certainement parlementer ! certifia Hulin. — Allez me chercher des planches, hurla Oliver, il faut franchir ces douves ! Moins d’une minute plus tard, quatre hommes revenaient, chargés de longues planches qu’un menuisier avait accepté de leur prêter. Ils s’en servirent pour fabriquer un pont de fortune et franchir le vide. On parvint à saisir le message dès le second essai, le premier s’étant achevé par un bain forcé, contre toute initiative du maladroit. Le victorieux, fier comme Artaban, apporta le trophée à Oliver, qui eut tôt fait de le synthétiser. — Les défenseurs capitulent ! dit-il. Sur la place tonna aussitôt une tempête de cris de joie. Le pont-levis ne tarda pas à s’abaisser et la foule s’y engouffra pour s’introduire dans la Bastille. Sans vraiment s’en rendre compte, Jack et Oliver furent propulsés en dehors du rang des émeutiers, pour se retrouver nez à nez avec une grille, au-delà de laquelle s'étirait un long et sombre passage, insuffisamment éclairé par une demi-douzaine de torches. — Les geôles doivent se trouver de ce côté, hurla Oliver, le visage écrasé contre les barreaux comme une tartine de confiture sur le carrelage. — Comment le sais-tu ? répondit le larron, dans une position similaire. 211


— Un escalier descend au bout du couloir. Les cachots se trouvaient toujours au plus profond, à cette époque. Le flot humain commençait à s’atténuer. Jack réussit à se décoller de la grille, la fit pivoter et s’y engouffra. Quant à Oliver, il fallut compter quelques instants de plus pour le voir libre de ses mouvements. — Prends une torche, conseilla-t-il à Jack en levant luimême le bras pour s’équiper. Le chimiste avait plutôt bien imaginé la structure de la prison, puisqu’il ne leur fallut qu’une minute pour déboucher dans un long couloir où s’alignaient des cellules vides. — Au fait, où est passé James ? s’interrogea Jack. Emporté par la marée - pardon, la foule - je suppose ? Ils sont devenus fous. Les cellules défilaient, mais toutes semblaient dépeuplées, jusqu’au moment où un gémissement se fit entendre. — Gardiens ! De l’eau ! Nous mourons de soif… — De l’eau ? Léchez les murs ! rétorqua Jack avec délicatesse en cherchant partout après Thémis. C’est un véritable aqueduc, cette prison ! — Dites, risqua un autre prisonnier, que se passe-t-il, làhaut ? — La révolution, mon vieux, expliqua Oliver. Des gens vont venir avec des outils pour vous libérer. N’y avait-il pas une jeune femme avec vous ? — Oh si ! s’exclama le premier en salivant. Ravissante, qu’elle était. Tenez, on lui avait donné une cellule pour elle toute seule. C’était une petite privilégiée, la… — Et pourquoi n’y est-elle plus, dans sa cellule ? coupa Jack, anxieux et agacé. — Le geôlier est venu la chercher tout à l’heure, vers midi. Il disait qu’un militaire l’avait réclamée. Il voulait lui rendre la liberté, paraît-il. Jack tressaillit. 212


— On l’aurait libérée ? s’étonna-t-il. Un sourire béat se dessina sur son visage, sans toutefois masquer l’irritation de son porteur à l’idée d’avoir accompli ces vaines prouesses et d’avoir perdu son titre de libérateur auprès de la jeune femme. — C’est peut-être ce qu’a voulu lui faire croire ce militaire, risqua Oliver. Quoi qu’il en soit, je pense qu’il vaut mieux sortir d’ici. — Et Thémis ? murmura Jack en se tenant à la grille. — Si cet homme l’a vraiment libérée, elle rejoindra Lavallée au plus vite. Dans le cas contraire, il est trop tard pour leur courir après. S’ils sont parvenus à s’enfuir, ils doivent être bien loin à l’heure qu’il est. Ces vieux châteaux sont toujours cousus de passages secrets. — Pourvu qu’elle soit libre… Allons demander au gouverneur ! suggéra Jack en passant devant son compagnon d’aventures. Le chimiste approuva et se pressa pour ne pas se laisser distancer par Jack, fermement décidé à mettre la main sur Thémis avant la tombée du jour. Cependant, leur ardeur retomba rapidement lorsqu’ils passèrent devant une croisée qui donnait sur la cour. — Mais que font-ils ? s’indigna Jack en contemplant le spectacle. Les défenseurs de la Bastille s’alignaient dos au mur, l’arme au sol, devant la foule qui commençait à s’en prendre à eux. Malgré les efforts d’Élie et Hulin, les émeutiers demeuraient incontrôlables. De plus, comme l’avait déjà remarqué Oliver, Jack reconnut bientôt la tête du gouverneur promenée au bout d’une fourche. — Les scélérats ! hurla Jack par la fenêtre. Ils l’ont tué ! J’en avais encore besoin, bande de… — J’ai trouvé James, l’interrompit Oliver. Regarde, dans le coin près du pont-levis… il discute avec un paysan. 213


Je ne vis pas ce qui suivit, car je dus m’absenter quelques secondes, le temps de remettre une lettre à l’un des personnages de cette histoire. Mais lorsque je revins m’installer devant mon bureau, Jack et Oliver franchissaient la poterne d’entrée qui dominait les douves. — Attends-moi, demanda Jack d’une voix empreinte de déception. Je dois évacuer la bière de ce matin. — J’avais compris, assura Oliver en regardant disparaître son ami à l’ombre d’un buisson, il était inutile de préciser. Oliver croisa les bras et attendit. Du moins, jusqu’à ce qu’il entende son nom hurlé par une voix de femme, loin derrière lui. Se retournant, il eut le temps d’entrevoir Thémis. Les poings liés, elle se débattait dans les bras de Regius qui tenait un pistolet à la main. Les passants étaient nombreux, mais comme on pouvait s’y attendre, nul ne réagit. Oubliant son ami, Oliver se lança à leur poursuite, se faufilant entre les curieux à qui, manifestement, il ne venait pas l’idée de s’écarter. À l’angle de la grand-rue, il n’y avait plus personne, mais la voie la plus logique pour un fuyard, était la fine ruelle aplatie entre le commerce d’un petit cordonnier et la banque du quartier. Oliver ne perdit pas une seule seconde avant de s’y engager. Jack, revenu de sa séance d’allégement bien méritée, ne cacha pas son étonnement lorsqu’il remarqua sa soudaine solitude. Durant quelques instants, il resta en équilibre sur la pointe des pieds, scrutant les rues et même la cour du haut bâtiment, sans déceler la plus infime trace du chimiste. — Oliver ! appela Jack avec le désarroi d’un enfant qui ne retrouverait plus sa mère dans les rayons d’un supermarché. — Jack ! hurla une voix en retour. Le dénommé leva un sourcil et tendit l’oreille. Cette voix douce et feutrée, ce n’était pas celle de son ami, il le savait. Alors qu’il avait le nom de son propriétaire sur le bout de la 214


langue, une main se posa sur son épaule, manquant de provoquer un arrêt cardiaque. — Jack ! fit le prêtre en tendant au larron une enveloppe que je venais de lui confier. Je te cherchais. — J’ai perdu Oliver, répondit Jack en acceptant l’objet. James regarda autour de lui. — Il ne doit pas être bien loin, assura-t-il pour calmer son compagnon. — Je suppose, murmura-t-il. Qu’est-ce donc ? — Un homme m’a donné ceci pour toi, dit-il en désignant ma lettre. Il a la cinquantaine, les cheveux blancs, une moustache et un ventre généreux. Je lui ai demandé son nom, mais il a refusé de me le révéler. Sans le savoir, le prêtre venait de perdre sa place au hitparade de mes intervenants préférés. Quant à Jack, il lut la lettre en diagonale, survola ma signature et replia le document. Il fourra la lettre en poche sans cérémonie, à côté de son couteau suisse, de sa poudre à canon, d’un cristal de jour et d’un vieux bout de journal dans lequel était publiée une biographie de luimême. Puis, le regard grave, il déclara à James : — Il faut à tout prix retrouver Thémis et Oliver, il nous reste moins d’une heure. — Nous n’avons aucune idée d’où se trouve Oliver, résuma le prêtre, mais je pense savoir où se cache Thémis. Jack releva la tête, attentif comme il ne l’avait plus été depuis bien longtemps. — J’ai rencontré Arthur à l’intérieur du fort, dit-il en baissant les yeux face au visage interrogateur de Jack. Il m’a dit que le capitaine Regius avait déguerpi avec ton amie, juste avant l’assaut. — Mais où est-il, ce Regius ? s’empressa-t-il d’ajouter, bien qu’il aurait apprécié revoir le vagabond. — D’après Arthur, il devait embarquer et quitter la ville. Mais il ne sait pas pour quelle destination. 215


Le larron réfléchissait en se mâchant la lèvre inférieure. — La Seine n’est pas loin. À pied, nous y serons vite. Suis-moi ! Mais James resta immobile, regardant s’éloigner l’étrange personnage. — Qu’est-ce que tu attends ? s’écria-t-il. — Le fleuve est de l’autre côté, affirma Churchtown en pointant son index dans la direction opposée à celle empruntée par Jack. La ruelle débouchait sur des docks parsemés de tonneaux et de caisses. À quelques mètres de là, Thémis gisait sur le sol empierré, en position fœtale passablement inconfortable. Toujours solidement entravée, elle était pourtant parvenue à sectionner son bâillon. En approchant, Oliver aurait pu la croire morte, mais elle ouvrit les yeux pour désigner Frédéric Regius. Appuyé contre une lourde caisse à quelques pouces du bord, il faisait face à l’arrivant, son pistolet à la main. — Me voilà découvert, lança-t-il à Oliver. Il dit cela sans agressivité et sans provocation. Au contraire, il observait le chimiste bercé par le clapotis de l’eau. — Vous partiez, Monseigneur ? s’enquit Oliver sur un ton moqueur. — En effet, je quitte Paris, cette ville ne me vaut rien. Malheureusement, mon embarcation tarde à venir. — N’oubliez-vous pas quelque chose ? Ou plutôt quelqu’un ? rappela Oliver. — À moins que vous soyez prêt à marchander, je compte embarquer cette charmante demoiselle. Elle plaira à ma solitude, j’en suis persuadé. — Je vous écoute, déclara Oliver en prenant son fusil. Le capitaine se sentit tout de suite moins à l’aise. Ses doigts se crispèrent sur le manche de son arme.

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— Vous avez volé beaucoup d’or, l’autre jour, à Rambouillet… — Beaucoup, beaucoup… ? minimisa le chimiste, juste de quoi payer quelques canons et les médicaments de l’enfant. — Cessez de vous moquer ! aboya Regius. Si vous me rendez ces lingots, je vous rends votre femme et plus jamais, nous ne nous reverrons. — Parce que je suppose que vous comptez me tuer ? interrogea Oliver. — Acceptez-vous l’échange, oui ou non ? coupa Regius en reprenant son sang froid. — À vrai dire, Thémis n’est pas mon épouse. Quant à votre or, je ne l’ai plus. Oliver sourit. — En fait, il me fut fort utile pour décider le vieux Charles à me céder votre commande. — Ainsi, c’était vous ! grogna Regius. — Ma foi... — Dans ce cas, j’espère que vous n’aviez pas de rendezvous à honorer ! Sans prévenir, Regius leva le bras en direction d’Oliver et pressa la détente de son arme. Celle-ci, en plus de cracher une poussière écœurante plus dense que le brouillard d’Angleterre, expulsa une balle en plomb qui vint briser le tonneau d’huile où le chimiste se tenait encore, moins d’une seconde plus tôt. Les deux hommes se mirent à couvert. Thémis tenta également de se mettre à l’abri en se traînant comme une chenille, mais en vain. La jeune femme baissa donc les bras, d’autant plus que l’huile avait tendance à l’emporter vers la Seine. — C’est gentil de vous soucier de mon agenda, capitaine ! C’est devenu chose rare, aujourd’hui, de trouver quelqu’un d’aussi bien éduqué. Oliver conclut sa phrase en se penchant pour esquiver un nouveau projectile. 217


Jack se tenait à côté du prêtre, sur les rives de la Seine, face à un petit navire de pêcheur en plein naufrage. Le capitaine, unique occupant de l’embarcation et bien décidé à ne pas couler avec cette dernière comme l’imposait la tradition, hélait les secours en agitant les bras. Il devait être dix-huit heures, le soleil dévoilait à présent son plus beau costume orangé, proche de la teinte d’un pamplemousse bien mûr. Le spectacle des centaines de tuiles, des milliers de pierres et des millions de vaguelettes de même couleur aurait ravi les plus grands peintres. L’admirable fresque fascinait, mais le regard de Jack rencontra soudain les aiguilles d’une horloge publique et il se souvint que le temps pressait. — Oh ! Hé ! Vous ne viendriez pas m’aider ? demanda le pêcheur sur son navire sombrant. — Vous ne savez pas nager ? s’étonna James. — C’est un peu long à expliquer… répondit le marin en cherchant un peu d’altitude. — Dites-moi, mon brave, continua Jack sans se soucier de l’embarras de son interlocuteur, y a-t-il d’autres embarcations, dans les parages ? — Pas que je sache, répondit l’homme, ahuri. — Aviez-vous par hasard pour tâche de charger quelqu’un le long de ces quais ? L’homme dont les chevilles commençaient à prendre l’eau grimpa le long de son frêle mât. — C’est exact. Était-ce vous ? — Plutôt une amie, fit Jack. Où deviez-vous l’attendre ? — Là-bas, répondit le pêcheur en pointant un doigt épais vers le lieu du combat. — Merci beaucoup ! cria Jack en faisant signe au prêtre de le suivre. Le malchanceux écarquilla les yeux. — Mais ! Vous n’allez pas me laisser ici ?

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Frédéric Regius se tenait à genoux derrière une barricade de marchandises prêtes à être embarquées, elles-mêmes protégées par Thémis, recroquevillée comme un bouclier humain. Le capitaine cherchait Oliver du regard, mais celui-ci avait disparu depuis un bon moment derrière de gros barils de blé. — Montre-toi ! hurla Regius avec une crainte palpable. Puis, comme il tendait l’oreille, un craquement discret mais suffisamment audible parvint à ses tympans. Son arme était chargée et son premier réflexe fut d’en faire usage. Regius se retourna pour ouvrir le feu sur le chimiste perché sur une pyramide de caisses. Cette fois-ci, la balle vint se loger dans le biceps d’Oliver qui sentit son bras perforé. Engourdi par la surprise et la douleur, il ne sentit pas de suite qu’il perdait l’équilibre. C’est lorsqu’il sentit le froid des pavés et la chaleur du sang s’écouler le long de son bras, qu’il prit conscience de sa chute. À vrai dire, il ne sentait pas encore la douleur, mais ce qu’il vit ne le rassura pas. Au-dessus de lui flottait, tel un pavillon noir, le sourire satisfait du capitaine, ce qui ne laissait rien entrevoir de favorable. — La victoire est toujours agréable, dit-il de sa voix mielleuse tandis qu’il envoyait d’un mouvement de pied, le fusil du chimiste dans le fleuve. Surtout lorsqu’on ne s’y attend pas. Son long pistolet tenu à bout de bras, Regius jubilait. Tout en profitant de la situation, il chatouillait machinalement la gâchette de l’arme, dont Oliver ne voyait plus que l’orifice. — Tu ne crois pas si bien dire, Regius ! hurla la voix de Jack. Le larron arborait un visage sévère comme je n’en avais jamais vu. Sans offrir à Regius le temps de réagir, il tira sur son adversaire qui tomba au sol, inerte. — J…Jack ! murmura Oliver, la main sur le volcan de sang qui jaillissait de son bras. — Ne bouge pas, répondit Jack en se précipitant sur le blessé, suivi par le prêtre. 219


— Attendez, Jack ! fit James. — Ah ! n’essayez pas de lui soutirer l’autorisation d’organiser ses funérailles dans votre église, hein vous ! Il ne va pas… — Je voulais simplement dire que vous devriez surélever la tête de votre ami, s’insurgea l’homme d’église. Nous allons l’emmener à l’hôtel-Dieu. — Ne vous inquiétez pas, mon père, je vais bien, murmura Oliver. Le sang continuait de s’écouler sur le sol, mais son visage exsangue reprenait lentement ses couleurs. Le blessé respira profondément avant d’annoncer : — Thémis va bien, je crois. Elle est derrière ces tonneaux. Jack faillit lâcher la tête de son ami mais il referma les doigts sur sa nuque au dernier moment. Le regard à nouveau pétillant, il invita James à l’aider à tenir son ami. — Au fait, comment m’avez-vous retrouvé ? demanda Oliver à James, occupé à l’adosser contre une lourde caisse. — Je… hésita-t-il quelques instants, j’ai rencontré Arthur. Contrairement à Jack dont les yeux s’étaient enflammés en entendant ce prénom, Oliver afficha une mine méfiante, sans plus. — … avant d’être pendu, l’un des gardes lui aurait dit que Regius allait embarquer avec Thémis. Comme tu avais disparu, nous avons longé les quais pour la retrouver. Par chance, tu étais avec elle. Jack semblait plutôt pressé de vous revoir, après que je lui aie donné un message. Le blessé aurait certainement apprécié plus de précisions, mais il fut interrompu par les criailleries suraiguës de la jeune femme. Aussitôt libérée de ses cordages, celle-ci se lança au cou de Jack qui manqua de justesse valser dans le fleuve. D’ailleurs, tous y crurent, même Jack, car il leur parvint le bruit caractéristique d’un corps qui tombait à l’eau. Toujours chargé de Thémis, Jack s’exclama : 220


— Oliver ! Donne-moi ton fusil, le mien est vide ! — Laisse-le partir, répondit le blessé. Il ne représente plus aucun danger pour nous. Le larron regarda une dernière fois vers la Seine. Regius y nageait tant bien que mal, espérant rejoindre la rive opposée malgré le sillage de sang qu’il laissait derrière lui. — Oh ! Oliver ! gémit Thémis en sautant des bras endoloris du larron. La jeune femme approcha son visage de la blessure. — Jack ! dit-elle. Déshabille-toi ! — Je ne pense pas que le moment soit bien choisi pour… — Donne-moi ta chemise, précisa-t-elle, je dois faire un pansement. Jack s’exécuta, non sans regret pour sa chemise neuve. — Au fait, dit-il en sortant ma lettre de sa poche. Le juge a confié ceci à James.

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Chapitre 18 – Thémis, accusée de meurtre

Cette lettre, que j’ai portée à James au cours de la prise de la forteresse et que Jack lut à haute voix à Thémis et Oliver, était en réalité une convocation au tribunal. Trouvant dans cet acte héroïque un prétexte pour libérer ces trois honnêtes escrocs, je décidai de rouvrir leur dossier pour envisager une remise de peine. Après tout, en démontrant leur envie d’aider leur pays - bien que leurs motivations soient officieusement tout autres - ils avaient rempli leur part du contrat. Quant à James, il ne trouva rien de spécialement louche dans ces lignes, sachant que Jack et Oliver étaient bel et bien en exil en France. Cependant, il ignorait toujours quel pays, mais surtout quelle époque, avait expulsé les deux acolytes. Lorsque Jack sortit une nouvelle fois sa montre et déclara qu’il leur restait une dizaine de minutes pour traverser la moitié de la ville, tous comprirent qu’ils pourraient cavaler ferme ! Autant dire que la capitale française ne leur avait jamais paru aussi vaste que ce jour-là. À la sortie des quais, tous les quatre se précipitèrent vers un carrosse luxueux, sans doute délaissé par ses propriétaires réticents à se mêler aux émeutes. Thémis avait saisi Jack par le bras, elle grimpa à la place du conducteur tandis que James et Oliver entraient dans l’habitacle. — Vas-y Thémis ! s’écria Jack avec enthousiasme. Prends les commandes, je vais te guider. — Hue, mes beaux ! exhorta la jeune femme en agitant le guide des grands étalons. 223


Ceux-ci s’exécutèrent dans un bruyant martèlement de sabots. Sans cesse poussée à la limite de l’excès de vitesse par le larron qui faisait également office de copilote, la voiture parvint finalement à l’heure devant le tribunal, après avoir emprunté une bonne dizaine de culs-de-sac. — Est-ce le tribunal de cette époque ? s’enquit Thémis. — Rien de tel qu’un bâtiment discret, répondit Jack, on évite les curieux ! En effet, l’édifice ressemblait à tout sauf à un tribunal. À priori, il s’agissait d’une vieille banque fermée depuis des lustres. Le leurre était particulièrement ingénieux, car on devinait sans peine que les citoyens de l’époque ne fréquentaient pas souvent ce type d’établissement. La jeune mère posa sa main sur l’épaule du larron. Comme put le remarquer ce dernier, ces longues nuits perdues sur les pierres froides de la Bastille n’avaient en rien écorché le charme de la belle. Ses deux grands yeux provoquaient toujours la passion. Ses joues, son nez, ses cheveux qui retombaient devant son œil gauche ; tout, chez elle, constituait un spectacle fascinant que même les années ne détruiraient pas. Jack l’admirait comme s’il voyait, pour la toute première fois, une femme devant lui. Et lorsqu’elle ouvrit la bouche pour parler, le cœur de l'amoureux bondit de plus belle dans son torse. — Jack, murmura-t-elle, ignorant que ses joues se coloraient maintenant de la même teinte que le soleil couchant, il fallait que je te parle de quelque chose. L’homme revint à la conscience après s’être perdu dans le regard de la jeune femme. — Il y a peu, je t’avais envoyé une lettre pour t’en parler, poursuivit-elle, mais Regius s’en est emparée. En réalité… Elle marqua une pause, ferma les yeux et poursuivit : — … j’ai été transportée à cette époque parce que le tribunal m’a condamnée pour meurtre. Je voulais t’en parler avant qu’un autre s’en charge. 224


À présent, les paupières de Jack se fermaient à leur tour. S’il avait pu, il aurait également clos ses oreilles balafrées pour ne rien entendre, pour garder l’image d’ange qu’il conservait de Thémis. Néanmoins, il subit les paroles de la jeune femme, ne sachant pas qu’un instant plus tard, ses bras enlaceraient Thémis comme ils en rêvaient depuis l’hiver dernier. — Il y a cinq ans, dit-elle en grimaçant, un homme charmant, doux et soucieux de mon bonheur m’épousa. Deux ans auparavant, nous avions vu naître Benoît. Il n’était pas un enfant sage, mais nous l’aimions et le supportions. Pourtant, après le mariage, il changea complètement d’attitude, presque du jour au lendemain. Il devenait violent avec Benoît s’il nous réveillait durant la nuit, s’il refusait de manger ou de saluer nos invités. Puis il est devenu violent avec moi parce que je lui défendais de lever la main sur mon fils. Thémis reprit sa respiration, non loin de fondre en sanglots. — Un soir, en rentrant des courses, je l’ai vu… il menaçait de jeter Benoît par la fenêtre de l’appartement. Sans doute avait-il bu car il ne savait plus très bien ce qu’il faisait. Mais je ne l’ai pas supporté… — Ensuite, tu l’as tué, acheva Jack en prédisant que ces paroles ne s’échapperaient jamais des lèvres de la jeune femme qui chavirait à présent vers son épaule. Impatient, Oliver sortit la tête par la portière en martelant celle-ci du bout des doigts. — Cocher ! fit-il en souriant largement. Pour quelle raison sommes-nous à l’arrêt ? — Sa splendeur est arrivée, répondit Jack d’un ton faussement affable. — Dans ce cas, ne perdons pas une minute, pas une seconde, répliqua Oliver en sautant du carrosse. James, attendeznous ici, nous ne serons pas longs.

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Ce matin, en m’extirpant tant bien que mal de mes chaudes couvertures, je ne pensais pas devoir envoyer cette lettre, rédigée voici quelques semaines. Je n’aurais pas cru non plus devoir travailler plus tard que d’habitude pour accueillir ces deux héros revenus tout droit de la prise de la Bastille. Pourtant, en cette fin d’après-midi, j’étais installé dans mon tribunal, face à l’assistance composée de près de deux cents personnes qui, pour la plupart, n’avaient que faire de l’actuelle séance. Ronflant, conversant, rongeant, ces gens attendaient l’arrivée prochaine de Jack et Oliver. Je m’étais vêtu de mon plus chic costume et de la cravate offerte par ma fille pour mon cinquante-deuxième anniversaire. Ce morceau de tissu avait pour particularité de changer de couleur, passant du rouge au vert en quelques secondes, selon la tension artérielle de son porteur. Constatant la réussite du projet des deux complices, j’avais également chargé mon assistant de conduire mon marteau chez l’artisan du coin, afin de lui offrir une seconde jeunesse. Bref, tout était prêt pour le jugement de Jack et Oliver, bien que je ne m’attende pas à les voir arriver avec autant d’avance. Je m’apprêtais à rendre un verdict lorsque les portes de la salle s’ouvrirent brusquement. L’assemblée sursauta comme moi, se réveilla, s’ôta les doigts du nez et explosa de plaisir. — Nous voici ! s’exclama Oliver, tant à l’adresse de la foule qu’à moi-même. À l’heure, comme toujours. Je ne sais pas lequel des deux me sembla le plus irréprochable lorsque je les vis entrer : le chimiste, dégoulinant de sang, ou bien le larron, torse nu et semant des lambeaux de chemise sur son passage. — Effectivement, pour être à l’heure, vous êtes à l’heure, monsieur Larnac. La séance qui vous concerne s’ouvre dans cinquante minutes ! Surpris, Oliver s’empara du poignet de Jack.

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— Pourtant, votre honneur, l’heure est celle qui figure sur notre convocation, certifia Oliver. Thémis se dressa sur la pointe des pieds et posa un regard inquisiteur au cadran du larron. — Sa montre est réglée sur l’heure de l’époque d’où nous venons, glissa-t-elle de sa voix douce. Ici, l’heure n’est pas la même. En effet, la justice ne se rendait pas dans la petite banque où s’étaient engouffrés les trois compagnons. Celle-ci n’était en fait qu’un passage surveillé pour rejoindre le présent. — Vous pouvez poursuivre, monsieur le juge, me dit Oliver en soupirant. Nous allons nous asseoir et patienter. — C’est bête, Oliver, chuchota le larron, je n’avais plus pensé au décalage horaire ! Je m’éclaircis bruyamment la voix et le public se tut. Les doigts entremêlés, j’en revins à l’accusé qui commençait sans doute à s’impatienter. Habillé tout de noir, comme s’il avait voulu faire ressortir encore davantage son visage exceptionnellement décoloré, il était grand et se tenait avec raideur. L’indifférence dont il faisait preuve depuis le début de son procès me rendait nerveux. Comme j’ai horreur de ne pas cerner un accusé, je ne me suis pas attardé pour lui signifier sa peine. — Monsieur Heylel, en conséquence des meurtres que vous reconnaissez avoir commis sur deux sentinelles du ministère de la justice, la cour vous condamne à une peine d’emprisonnement de vingt-cinq ans dans un monde fictif. Sans donner plus de précisions, puisque l’accusé semblait davantage s’intéresser à l’architecture du bâtiment qu’à mon jugement, je donnai un grand coup de marteau sur mon bureau et déclarai : — La séance est close. Messieurs Lescrot et Larnac seront jugés dans une dizaine de minutes. En attendant, je vous prie de rester à vos places.

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À peine eus-je tourné le dos, que la foule exaltée se précipita vers les trois arrivants, plumes et carnets brandis. L’assaut dura jusqu’à ce que, dix minutes plus tard, mon nouveau coup de marteau oblige les nombreux fans à regagner leur banc. Oliver m’adressa un geste de remerciement en me désignant son poignet meurtri par les autographes signés au cours de l’intermède, et j’entamai le résumé de ces six derniers mois. Après avoir rappelé la rencontre avec Thémis, cette nuit de décembre où Jack et Oliver entreprirent de déménager le mobilier du défunt fonctionnaire, après m’être attardé sur la découverte de la planque et de son trésor caché, la capture de la jeune femme, le recrutement des membres de la Garde des Pauvres, la chasse aux gardes-françaises, l’épopée en machine volante pour rejoindre la Belgique, la soirée à Rambouillet, après tout cela, je certifiai : — Bref, malgré les deux cent trente-sept infractions commises durant votre exil… — Voyons, George ! intervint Jack. — … deux cent trente-huit, rectifiai-je, la cour décide de revoir votre peine, car elle juge que vous avez manifesté le désir de faire oublier vos erreurs passées. Vous comparaissez aujourd’hui pour la douzième fois devant moi, en seulement cinq ans… — Votre honneur, m’interrompit Oliver, si vous comptez ce qui s’est passé dans ce manoir en Écosse, sachez que… Ma cravate se teinta subitement d’un rouge vif du plus bel effet. — Quel manoir ? m’étonnai-je. Je ne me souviens d’aucun dossier où il est mentionné qu’un… Jack se leva pour murmurer quelques mots à l’oreille de son ami, après quoi ce dernier me fit savoir qu’il retirait son objection. — Comment pouvais-je deviner que nous n’avions pas encore été jugés pour ce vol ? souffla le chimiste en se rasseyant. 228


Durant tout un temps, je tâchai d’expliquer avec la plus grande neutralité possible les raisons pour lesquelles je pensais que Jack et Oliver pouvaient revenir à notre époque. Évidement, je n’avais nul besoin de convaincre le public de la bonne foi de mes deux lascars, puisque les spectateurs présents dans cette pièce étaient pour la plupart passionnés par les aventures du larron et du chimiste. En revanche, le jury était constitué, dans sa grande majorité, d’avocats, de banquiers et de conservateurs qui n’avaient pas pour habitude d’esquisser le moindre sourire face aux péripéties des deux exilés. Néanmoins, je m’aperçus bientôt que l'un des protagonistes se chargeait discrètement de persuader ces messieurs. — Monsieur Larnac ! hélai-je. Je vous en prie ! Oliver, accroupi près des membres du jury, brandissait un généreux billet de banque. Il me dévisagea d’un air étonné puis regagna sa place à côté de Jack, occupé à jouer aux cartes avec l’huissier. Le public appréciait particulièrement des évènements de ce genre. Aussi, je ne me plaignais jamais lorsqu’on me demandait de surveiller ou de juger Jack et Oliver durant leurs exils. Tout cela faisait partie du spectacle ; Jack, Oliver et moi-même le savions. — Avant que délibère le jury, dis-je, souhaitez-vous faire connaître un fait nouveau pour votre défense ? Jack se leva. Aussitôt, le public l’imita et applaudit à s’en brûler les mains. — Je tenais simplement à ajouter, George… votre honneur, se reprit-il, que je suis un peu comme Robin des Bois. — Expliquez-vous, répondis-je sans comprendre où voulait en venir le larron. — Voyez-vous, votre honneur, moi aussi, je vole les riches. Estimant inutile de détailler l’usage que faisait Robin des Bois de l’argent récolté, je proposai au jury de délibérer. À ma grande surprise, l’un des membres se leva et m’affirma : — Inutile, votre honneur, la décision est prise. 229


Toute l’assemblée, de même qu’Oliver et Thémis se tut. Jack, quant à lui, cessa de distribuer les cartes et leva le nez vers l’intervenant, qui poursuivit sa déclaration. — Ces messieurs, dit-il en désignant les deux complices, ont fait preuve de bravoure pour une victoire dont ils n’envisageaient tirer aucun profit. Nous pensons donc, conclut-il, que Jack Lescrot et Oliver Larnac peuvent revenir à notre époque. Le public, soudain ranimé, tonna de joie jusqu’à ce que le juré reprenne la parole : — Nous pensons également que cette époque n’est pas faite pour Benoît. De ce fait, il devrait rejoindre sa maison, dans le présent. Et comme il est inconcevable de laisser un enfant sans parent, la dénommée Thémis pourrait peut-être l’accompagner… ? Le vacarme reprit de plus belle, un peu comme si une armoire pleine de casseroles se fracassait contre le sol d’une église. Alors qu’un bouquet de roses me survolait, je remarquai que la jeune femme, à nouveau libre, sauta dans les bras de Jack, les yeux en larmes. — Tout cela n’est pas prévu, certifiai-je. Mais j’accepte votre proposition. Madame, messieurs, vous avez une journée pour préparer vos affaires. Une escorte viendra vous chercher demain vers midi. De retour à Lavallée à la nuit tombée, Oliver boucla sa troisième valise avec l’aide de son ami. Dans le séjour de la maison qu’ils s’étaient appropriée, il n’y avait désormais plus de grands tableaux, de belles vaisselles, ni de frêles alambics. La pièce semblait bien vide et les deux compagnons restaient là, à la contempler en silence. Mais soudain, des bruits de pas se firent entendre au dehors. Trois silhouettes apparurent sur le pas de la porte restée béante.

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La grosse Bertha n’était certes pas un canon, mais elle n’en restait pas moins une redoutable arme de guerre. C’est pourquoi je n’eus aucun mal à comprendre le mouvement de recul qu’effectuèrent ensemble Jack et Oliver lorsque cette dernière fit irruption dans la maison. — B… Bertha ! balbutia Oliver qui offrait un parfait bouclier au larron retranché dans son dos. — Quelle bonne surprise ! fit Jack. La grosse dame s’avança et prit la parole tandis que Peter et Bruno entraient dans la pièce avec davantage de discrétion. — Voilà que j’apprends, hurla-t-elle, que cette maudite prison est tombée pendant que je préparais le repas. Et sans que je me doute un seul instant de vos petites aventures ! — Nous voulions te prévenir, Bertha, intervint Oliver, mais prendre ce château était trop risqué. Nous ne voulions pas… — Nous ne voulions pas te perdre, lança Jack en voyant que son bouclier ne savait quoi répondre. Tu as bien trop d’importance pour les pauvres de ce village ! Les joues rougissantes de Bertha indiquèrent combien elle était touchée par la prévenance des deux complices. Plus tard dans la soirée, quand Bertha, Peter et Bruno eurent quitté l’impasse des Menuisiers, d’autres visiteurs accoururent. Corentin entra le premier, la démarche hésitante. — Je venais vous faire mes adieux, dit-il. Le barman tenait à la main une bouteille qui, pour la première fois, contenait encore un fond du liquide qu’elle était censée conserver. — Je vous ai apporté ceci, ajouta-t-il en tendant la bouteille au chimiste. Avant qu’Oliver ait pu le remercier, un second homme entra, tête baissée. Cette fois, ni son infâme relent de tordboyaux, ni sa démarche imprécise ne pouvaient trahir le per231


sonnage. Bien que toujours affublé de ses misérables vêtements, Arthur apparut, au contraire, plutôt lucide et élégant. Son voyage à Paris avait creusé des cernes et émacié son visage, mais son regard de teckel s’était enrichi d’un éclat d’intelligence. — Je viens m’excuser d’avoir trahi la Garde des Pauvres, dit-il d’une voix claire. J’ai compris que… Jack s’élança sur le vagabond qui n’eut guère le temps de crier gare. Le larron étreignait solidement Arthur en lui martelant le dos en signe d’affection. — Nous te l’aurions prêté, cet argent, murmura-t-il. Tu aurais dû te méfier de Regius. — Jack, fit le vagabond, je veux travailler. Jack parut stupéfait. — Ce n’est rien, répondit-il gentiment, ça va passer. — Et toi, Oliver ? s’enquit Arthur d’un regard suppliant. Pour toute réponse, le chimiste tourna les talons et se dirigea vers une vieille valise dans laquelle il plongea le bras. Toujours en silence, il revint vers le clochard, un sac en toile dans la main. — Arthur, déclara Oliver en lui plaçant le sac dans les bras, je t’ai trouvé du travail. Jack, Arthur et Corentin restèrent sans voix. — Voici l’argent que t’a laissé ton ami Marius. Fais-en bon usage. En échange, tu devras habiter dans sa maison pour éviter qu’on vienne la piller. Ne t’en fais pas pour les formulaires, je me suis arrangé avec le notaire. Tu garderas aussi ces deux bêtes, elles seront ravies de rentrer chez elles. Les deux castors, vautrés dans un fauteuil, dormaient depuis le retour de Jack et d’Oliver. Apparemment, ils n’avaient pas l’intention de modifier leur rythme de vie malgré la présence des visiteurs. Ils ne bougèrent pas non plus d’un poil lorsque Thémis entra avec James.

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— Dites, il y a un drôle de type qui rôde dans l’impasse, fit-elle remarquer en levant le pouce vers la porte. Intrigué, Jack contourna le prêtre et plongea dans la singulière noirceur de cette nuit étoilée. Dehors, en effet, un homme sillonnait la ruelle avec un intérêt particulier pour les façades aux lumières éteintes. — Vous, vous êtes un voleur, assura le larron ! Et croyezmoi, je sais de quoi je parle ! Le petit homme sursauta. — Oh non, mon bon monsieur ! dit-il d’une voix grinçante. — Alors, que faites-vous là ? s’étonna Jack. — Je me nomme François Lagude, fit l’homme. Je pensais habiter cette maison, mais je me suis sans doute trompé de rue. — Vous ne savez pas où vous habitez ? répliqua Jack. Vous, vous revenez de la Gueule de Bois, mon vieux ! — Non, répondit Lagude. Je reviens d’Afrique. Il y a quelques mois, un homme m’a vendu une carte au trésor. D’ailleurs, cet homme vous ressemblait comme deux gouttes d’eau. — L’avez-vous trouvé, ce trésor ? s’inquiéta le larron. — Oui ! se réjouit l’homme. Et quel trésor ! Quelle aventure ! Je pense même écrire un livre pour en faire profiter tout le monde. De plus en plus de gens savent lire maintenant. Soudain mal à l’aise, Jack se rappela qu’il s’était approprié la maison de l’ébéniste, le jour de son arrivée dans cette époque. Pour se débarrasser de l’homme, il lui avait vendu une carte arrachée dans un livre de poche, et qui était censée mener à la cachette d’un trésor mirifique. — Je pense que la fatigue vous égare, mon brave, garantit le larron. Passez la nuit à l’auberge, la nuit porte conseil ; vous retrouverez certainement votre maison. Le petit homme approuva et tourna le dos.

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— Vous avez sans doute raison, répondit-il en s’éloignant vers la place des Pendus. Le père Churchtown s’apprêtait aussi à retourner chez lui. — Oliver, avant que nous nous quittions, je tenais à vous demander quelque chose, murmura-t-il. — Faites donc, répondit Oliver, surpris. — Lorsque vous m’avez demandé de me joindre à vous, il m’a semblé vous connaître. Vous aurais-je déjà parlé dans ma jeunesse ? Pensez-vous que… — Je ne crois pas, sourit le chimiste. Je suis trop jeune pour cela. Mais qui sait ? Jack revint auprès de Thémis. — Alors, que nous voulait ce rôdeur ? demanda-t-elle. — C’est le propriétaire de cette maison, il est revenu. — Il devait être déçu de son voyage, présagea Oliver. — Au contraire ! contesta le larron. Il a trouvé mon trésor ! Je l’avais pourtant arrachée d’un roman d’aventures, cette page ! — Ce livre, à quelle époque l’as-tu acheté ? — Je l’ai dérobé à notre époque, dans le présent. — Dans ce cas, conclut Oliver, tu as donné à cet homme la page d’un livre dont il sera bientôt l’auteur. À notre époque, il était déjà écrit, mais aujourd’hui, ce n’est pas encore le cas. — Bien ! s’exclama Thémis. Je vais rejoindre Benoît ; demain, il faudra se lever tôt. — Quant à nous, nous n’allons pas vous retarder, avertit Arthur en saluant Jack et Oliver. Oliver adressa à tous un sourire bienveillant, heureux de bientôt rejoindre sa femme, son appartement en région parisienne et son confort. Ce qu’il ignorait, c’est que cette quiétude idyllique ne durerait que quelques semaines, le temps pour eux de m’accorder une faveur. C’est ainsi que, par cette nuit du 14 juillet 1789, prit fin le premier grand dossier de Jack et Oliver, à l’aube d’une révolu234


tion qui devait offrir de meilleurs lendemains à la France. Cette guerre civile, fruit de l’indélicatesse et de l’incompétence des politiciens, dura dix ans et coûta la vie à de nombreux nobles, dont Louis XVI, guillotiné le 21 janvier 1793 sur l’actuelle place de la Concorde.

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Chapitre 19 – Épilogue

Quelques jours seulement s’étaient écoulés depuis le retour des quatre exilés. À présent, Jack et Thémis avançaient d’un pas pressé le long d’une grande allée qui mourait au pied d’une haute tour. Le jour était tombé depuis déjà plusieurs heures et le bâtiment, tout illuminé de mauve pâle, n’en était que plus magnifique. D’une soixantaine de mètres de hauteur, l’édifice cylindrique aux parois intégralement vitrées rayonnait sur les pelouses et les oliviers voisins. Jack se pressa encore davantage et franchit la porte sans cérémonie. Talonné par la jeune femme, il se contenta de lui tenir la porte. De nouvelles sirènes retentirent. Au loin, des gyrophares bleutés perçaient à leur tour l’obscurité nocturne. L’intérieur du bâtiment était copieusement tapissé de verre et de marbre blanc. De minces écoulements d’eau et de lumière rappelaient l’antiquité romaine, astucieusement mêlée à l’architecture de la Seconde Renaissance. Sans attendre, le larron s’engagea dans une bulle de verre en compagnie de Thémis. Ses doigts martelèrent fébrilement le tableau de commande de l’ascenseur qui se para de bleu glace. Puis le mécanisme s’enclencha et l’œuf disparut dans le plafond du grand hall. Les portes vitrées s’ouvrirent sur un couloir en demi-cercle qui menait à un jardin intérieur. Jack parcourut du regard la demi-douzaine de portes avant de frapper l’une d’elles du bout des doigts. Au bout de quelques secondes, comme personne ne réagissait, l’intrus récidiva avec moins de délicatesse. Finalement, une jeune dame brune aux yeux bridés vint ouvrir. Inutile 237


d’être un as de la psychologie pour comprendre que les visiteurs n’étaient pas les bienvenus. Vêtue d’un simple drap de soie qu’elle serrait contre elle de ses deux mains, la chevelure ébouriffée, les lèvres pincées, elle soupira : — Jack, quel bon v… — Oliver est là ? coupa-t-il, nerveux. La jeune femme hocha la tête. — C’est urgent ! assura Jack. L’interlocutrice soupira de plus belle puis disparut dans l’appartement. La porte étant restée entrouverte, Thémis observa attentivement le salon d’Oliver. Là aussi, les murs étaient richement habillés de verre et de marbre. Mais le regard de la demoiselle se porta immédiatement sur une toute autre cloison, d’où semblait naître une forêt semblable à celle des Alpes. En y regardant bien, Thémis aperçut une cascade qui tenait lieu d’abreuvoir à un ours d’une taille peu commune. Ce type de tapisserie, tissée dans une fibre naturelle, avait pour particularité d’afficher ce que l’on désirait, du simple paysage au plus fabuleux documentaire. Enfin, le chimiste apparut sur le pas de la porte, simplement couvert d’un peignoir moulant. Surpris, il lança à Jack un regard interrogateur. — Tu te souviens de l’affaire Motherwell ? demanda brusquement Jack. — Vaguement, murmura Oliver. Dis, tu as vu l’heure ? — Le commissaire est à nos trousses, déclara Jack. Oliver écarquilla les yeux et fit volte-face. — Bougez pas, je vais chercher des provisions ! Depuis la préhistoire, les décors ont évolué. L’Homme, beaucoup moins. Une fois de plus, l’Histoire se répète. Néanmoins, on finit toujours par l’oublier.

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Imprimé en Belgique en avril 2007 pour les Éditions Azimuts.

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Jack & Oliver