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Frédéric LAIR

Une Femme inachevée

Editions Azimuts a.s.b.l. Cité Nicolas Deprez, 61 B – 4040 – HERSTAL - Belgique

http://azimuts.kazeo.com


Au moment de quitter la pièce, Marie-Pierre Marchand se fait la réflexion que la jeune fille pressentie pour lui servir de modèle n’a pas confirmé sa visite. Ce serait trop bête qu’elle téléphone en son absence et ne reçoive pas de réponse ! Son répondeur branché, la jeune artiste quitte son appartement, passablement rassurée. Elle prendra le temps de flâner au bord du lac, comme elle le fait chaque jour depuis son arrivée impromptue aux portes de Vevey ; le temps de retrouver ses marques, son apaisement et sa créativité. De fait, au fil du temps, un regain de confiance tempéré a succédé aux angoisses des premiers jours. Un beau matin, sa faculté d’harmoniser les teintes et les ombres s’est réveillée. Brusquement… Comme un orage d’été qui se déclenche. Elle a aussitôt aménagé la chambre d’amis en atelier. Ce rafraîchissement précipité a suscité en elle un enthousiasme longtemps émoussé par la résignation. D’ailleurs, lorsque l’ultime portion de ciment a disparu sous un nouveau lino, elle s’est assise en tailleur au beau milieu de la pièce. Elle en a savouré à satiété l’heureuse métamorphose. Son cœur gonflé de fierté s’est mis à battre très fort. Une aube délicatement colorée s’est levée sur les berges du Léman. Marie-Pierre espère bien y puiser une veine d’inspiration nouvelle. Au hasard de sa promenade, elle s’arrête un instant à l’ombre d’un saule pleureur penché au-dessus de l’eau. Sa frondaison généreuse forme un voile de pudeur propice aux tendres épanchements. Bon nombre d’amoureux désinvoltes ont d’ailleurs entrelacé leurs initiales sur son tronc moussu. A coups de couteau, bien sûr ; au risque de le mutiler. Depuis lors, en témoins compatissants de ces écorchements aveugles, les vaguelettes du Léman prennent à cœur de caresser son pied ridé. Leur clapotis répond ainsi au frissonne-


ment feutré des rameaux taquinés par la brise. Marie-Pierre ne veut guère s’attarder à déchiffrer ces majuscules absurdes, pour la plupart grossièrement gravées. Et pour cause… Un implacable constat lui vient à l’esprit : si aucun arbre n’arbore encore ses initiales, son cœur a déjà subi plus d’entailles que ce tronc lacéré par amour ! Un étrange brouillard voile son regard. Sa bouche se crispe et frémit... Ses souvenirs ont gardé l’amertume des pommes cueillies trop vertes, que l’on s’évertue à faire mûrir à tout prix ; sans pour autant parvenir à leur ôter un affreux goût de sûr. Mais elle s’est promise de creuser le canal de l’oubli entre les marécages du passé et les plaines fertiles à venir. Ainsi, le front têtu et les pieds dans la boue, elle creuse comme une enragée ; au risque de s’enliser encore dans quelque trou caché de sa mémoire. Le soleil est déjà haut. A l’assaut du zénith, il métallise les feuillages dont l’ombre écrasée ressemble à des pâtés d’encre. MariePierre y retrouve un peu de son enfance. Elle a faim de soleil, faim de chaleur... Soif de vivre ! Les yeux dans les nuages, le cœur au Paradis, elle chemine et gorge ses poumons des senteurs du rivage. Elle marche au cœur de son rêve, portée par un courant mystérieux, par un souffle impalpable. Chacun de ses pas soulève imperceptiblement son corps, imitant en cela les remous de l’eau contre la rive. Elle marche comme plane l’oiseau. Heureuse, légère et libre ! A la sortie du bourg, le rivage se pare d’une haie mouvante de roseaux aux plumets duveteux. Au loin, derrière la villa des Moretti, apparaît le but secret de sa balade : la silhouette rigide et symétrique d’un vieil embarcadère. Pantin fragile posé sur l’eau... En bordure de la berge, un couple de cygnes aux cous entrelacés. De leur profil altier, ils éclairent les reflets tortueux du frêle édifice. Marie-Pierre contemple avec ravissement la discrète villa dont les massifs de roses et de rhododendrons surgissent à travers un rempart de peupliers. Fait étrange, lors de chaque promenade, une mystérieuse impatience lui fait presser le pas à cet endroit. Une impatience... ou l’imperceptible rappel d’un souvenir heureux ; le rappel d’une présence qui, un jour, a su faire le geste adéquat. Le portail grand ouvert l’amène un instant à espérer. Hélas ! Comme l’allée, la maison est vide. Même à l’étage, les fenêtres sont closes. Tout autour, la vigne vierge s’habille déjà de rouille, annon-


çant l’automne. Contre toute attente, Marie-Pierre s’en réjouit. A ses yeux de peintre, cette saison possède un charme inégalé ; sauvage et fascinant. Elle songe en souriant que Béatrice doit l’apprécier aussi. Le vol groupé des hirondelles au-dessus du lac ne peut que l’en persuader. Mais Béatrice Moretti n’apparaîtra ni sur la pelouse, ni parmi ses précieuses roses de thé, ni sous l’auvent de la porte cochère. Epouse effacée d’un industriel éternellement absent, elle doit traîner sa mélancolie dans les rues de Lausanne, de Montreux ou d’ailleurs. A la poursuite d’un sourire ; en quête d’un bonjour ; peut-être à la recherche d’une autre aventure. Marie-Pierre l’a maintes fois croisée lors de ses flâneries quotidiennes. Certes, l’une et l’autre ont d’abord gardé une certaine distance, comme si quelque sentiment de suspicion les retenait d’engager la conversation. Mais à travers le sourire un peu gauche qu’elles ne manquaient jamais de s’échanger, à travers leur démarche fuyante, surtout, elles ont senti qu’une blessure similaire a tari leur bonheur. Plus audacieuse, Béatrice a finalement brisé leurs silences. Assez curieusement, leurs banalités prudentes se transformèrent bien vite en confidences. Dans le chef de Béatrice, en tout cas. Bien sûr, elles étaient voisines et le hasard faisait régulièrement se croiser leurs routes. Mais pouvaient-elles raisonnablement attribuer une telle régularité au seul fait du hasard ? Béatrice en doutait. ─ Les gens semblables se rencontrent un jour ou l’autre, affirmait-elle avec conviction. Dans son esprit, Marie-Pierre devait lui ressembler. Du moins, sur certains points. Elle s’était promis de découvrir lesquels. Mais elle subodorait déjà la réticence de cette jeune femme à s’ouvrir tout de go devant elle. Devant une inconnue mal dans sa peau aussi, mais devant une inconnue quand même. Alors, pour la mettre en confiance, elle avait logiquement choisi d’évoquer ses déboires conjugaux. Logiquement, mais en termes un peu trop réalistes pour les oreilles de Marie-Pierre. Le tableau désenchanteur dressé par Béatrice n’encouragerait certainement pas la jeune artiste à revoir d’aussi tôt ses conceptions matrimoniales. L’Amour avec un grand A ? Elle craindrait bien trop


qu’il tourne au fiasco avec un F immense ! Non. Tout bien pesé, une telle aventure ne la tentait pas. Ou ne la tentait plus. Dut-elle coiffer Sainte Catherine ou s’obstiner dans un célibat dérangeant, elle s’y résoudrait la tête haute. Mais succomber aveuglément à une mode...? Jamais ! Cela dit, cette nouvelle amie avait du tempérament. Bien que bafouée par son mari, elle se montrait aussi épicurienne que revancharde ; déterminée à goûter coûte que coûte aux plaisirs de la vie. A tous les plaisirs ! Même les plus licencieux. Au terme de sa confession, Béatrice avait exprimé un ultime regret : l’obstination blessante de son mari volage à lui refuser un enfant. Les bras croisés, elle avait posé son regard mélancolique sur la rive opposée, lointaine, bleuâtre et floue. ─ Je n’aurais jamais dû quitter la France, avait-elle murmuré. Son corps vacillait imperceptiblement. Ses doigts tapotaient la ceinture cuivrée de son tailleur fleuri. Son cœur, lui, était déjà loin de ce lac aux reflets scintillants. Il suivait les méandres de souvenirs heureux ; les pistes familières d’amourettes passées mais néanmoins vivaces. C’est fou comme les souvenirs d’amours fugaces vous reviennent à l’esprit lorsqu’un nouvel amour vous déçoit ! Béatrice n’échappait pas à la règle. Marie-Pierre songea un instant à tirer profit de la mélancolie de son amie pour esquiver des questions parfois très indiscrètes. Elle s’interdit cette lâcheté. Néanmoins, elle ne se trouva pas l’audace de révéler les raisons qui l’avaient amenée à vivre presque en recluse dans ce lieu qu’elle considérait comme le bout du monde. Pour gagner du temps, elle fit d’abord allusion à son attrait pour la peinture. A l’évocation de cette carrière en gestation, Béatrice réagit par de grands yeux écarquillés. Puis elle plissa les paupières et lui confia avoir pratiqué la danse classique dans un lycée privé choisi avec orgueil par son père. Hélas ! Au terme de sacrifices et d’efforts assidus, elle avait rapidement déchanté : le petit rat prometteur ne deviendrait jamais danseuse étoile. Enferrée dans les doctrines désuètes d’une petite bourgeoisie mesquine, elle avait dû ranger ses illusions et ses pointes sur l’injonction d’un paternel égoïste et borné. Un paternel à l’esprit mal tourné ; qui, dans les entrechats de sa fille, ne voyait que prétexte à luxure... frivolités !


Ce jour-là - une fois n’est pas coutume - sa mère s’était apitoyée sur son chagrin. Ses paroles résonnaient encore dans sa tête : ─ Notre bonheur est fallacieux et notre rôle, ingrat, ma fille. Il consiste à briller dans l’ombre de nos maris. Nous sommes la sève qui nourrit leur ambition ; la flamme docile, constamment à la merci de leur mâle éteignoir... Marie-Pierre supporta mal le poids de ces doléances. Son malêtre maladroitement contenu conforta Béatrice dans sa première impression : elle pouvait vider son cœur sans retenue et sans voile. Mais si Marie-Pierre offrait une oreille attentive et bienveillante, elle se sentait incapable d’offrir le réconfort nécessaire à cette épouse déçue. Du moins, dans l’immédiat. Elle estima plus judicieux d’abréger leur premier entretien. ─ Vous m’excuserez, Béatrice, j’attends un coup de fil. Ce prétexte un peu léger n’entama guère la confiance de l’aventurière. Pour preuve, elle enlaça Marie-Pierre et la gratifia de trois baisers. Trois empreintes écarlates et chaudes. Etrange sensation. Effleurement soyeux et insistant. Marie-Pierre se sentit rougir. Certes, cette accolade spontanée n’avait rien de sibyllin, mais elle la plongea dans une embarrassante perplexité. Au contraire, Béatrice s’enorgueillit de la voir troublée. Seule l’appréhension d’avoir quelque peu égratigné sa pudeur l’incita à ménager cette nouvelle amie. Elle jugea opportun de l’apaiser. Alors, du bout des doigts, elle souleva son menton, la força à croiser son regard et lui sourit. Puis, d’une voix tendre et convaincante, elle justifia ce geste affectueux. ─ Vous m’êtes sympathique, Marie-Pierre. Vraiment. Le fait de vous sentir aussi vulnérable que moi...? Aussi insatisfaite ? Elle mangeait des yeux ce visage fermé qu’un imperceptible sourire tentait vainement d’éclairer. Les deux femmes semblaient communiquer par leur silence. Mais aux initiatives sensuelles de l’une répondaient le scepticisme et la méfiance de l’autre ; méfiance que Béatrice contourna habilement. ─ Vous possédez le charme paisible de ces femmes qui n’ont pas encore pu s’épanouir. Il suffirait d’un rien pour vous rendre irrésistible. Si, si, croyez-moi ! Passez donc chez moi un de ces jours, je vous enseignerai l’art d’être belle.


Marie-Pierre resta sans voix au milieu de l’allée. Béatrice lui lança un «Tchao !» guilleret et s’éclipsa en balançant les hanches. Ses longs cheveux acajou voltigeaient sur ses épaules. Sa démarche avait quelque chose de vaporeux. Dieu, qu’elle était gracieuse ! Décidément, cette Française allumeuse et féline possédait l’art d’émoustiller son entourage. En outre, elle prenait un plaisir évident à s’entourer d’une aura de mystère qui avait dû en subjuguer plus d’un. Si, déjà, on savait où elle veut en venir...

Les multiples facettes de cette femme s’enchevêtrent dans l’esprit de Marie-Pierre comme un feu d’artifice aux gerbes capricieuses. Elle pétille de sensualité, c’est flagrant. A l’occasion, elle ne se cache même pas de vivre des amours clandestines. Cela étant, quel homme victime de ses grands yeux fauves se plaindrait d’une telle aubaine ? Marie-Pierre, aussi, garde sur la peau - et indirectement sur la conscience - les marques pourpres de sa récente cajolerie. Une forme d’émoi nouveau et déroutant la tenaille. Cet émoi, elle voudrait s’en démontrer l’innocence. Intime corps à corps de la chair et de l’âme... Si l’âme se veut rassurante, le corps reste prisonnier de son trouble. Marie-Pierre ne sait trop qu’en déduire. Doit-elle finalement se culpabiliser pour quelques instants de bonheur irrationnel, même si ce bonheur lui est prodigué par les lèvres d’une femme ? L’esprit absorbé par ce dilemme, elle s’assied à l’extrémité du ponton. L’envie lui vient de tremper ses orteils dans le lac. La caressante fraîcheur de l’eau contribue à lui éclaircir les idées. Bien qu’elle s’en défende, son cœur accuse toujours la meurtrissure d’amours qu’on garde sous silence. Honteusement. Et voici qu’elle vient de flairer l’ébauche d’un sentiment sincère ; un sentiment qu’elle étouffe pourtant par instinct... ou par habitude. Alors, en une fraction de seconde, Marie-Pierre comprend l’extraordinaire pouvoir d’un sourire, d’un compliment... D’un chaste et chaleureux baiser. Elle réalise le ridicule de sa pudibonderie. Mais surtout... oui, surtout, elle prend conscience de cet immense besoin de chaleur qu’elle a tant et tant de fois réfréné en dépit du bon sens. Cette femme lui offre délibérément ce don du ciel qu’on appelle "amitié".


Elle en a suffisamment été privée pour en concevoir la valeur. Au risque de faire fausse route, elle acceptera donc ce cadeau. Quant à s’impliquer dans une convivialité douteuse, elle s’en défendra au moment opportun, si cette éventualité devait jamais se manifester ! Depuis lors, ce débarcadère fait figure de souvenir heureux. Un sentiment réconfortant de ne plus se sentir tout à fait seule a rendu à Marie-Pierre le courage d’affronter l’avenir avec détermination. Depuis lors aussi, les jeunes femmes se croisent de plus en plus souvent. Peut-être inconsciemment, l’une ou l’autre provoque-t-elle ces rencontres à priori fortuites... ? En tout cas, Béatrice reste égale à elle-même : tendre et démonstrative dans ses propos, mais désormais soucieuse d’éviter l’équivoque à travers ses gestes. Ainsi, au fil du temps, une affinité d’esprit tacite, et même un réel sentiment de tendresse se fait jour. A travers leurs différences et leur parcours de vie diamétralement opposé, elles découvrent chez l’autre leur complément parfait. Ou, alors, leur juge... Un juge qui se montrera forcément clément. A travers leurs défauts et leurs faiblesses, elles apprennent à s’estimer. Elles en arrivent à se persuader que le soleil brille pour tout le monde. Et elles trouvent toujours un petit mot délicat pour transformer leur baiser d’au revoir en message d’espoir. Mais certains indices ne trompent pas. Béatrice semble sous le coup d’un désespoir encore trop intense ou intime pour l’évoquer ; même avec une amie. Tout bien pesé, sa faconde est un paravent troué. Ni plus, ni moins. Derrière son comportement frondeur doit se cacher une femme terriblement fragile. Une femme brisée, peutêtre... Aujourd’hui, n’y tenant plus, Marie-Pierre espérait une confirmation ; dans le pire des cas, un éclaircissement. Elle répondait enfin à l’invitation lancée par Béatrice lors de leur tout premier bavardage. Imprégnée du précepte selon lequel une amitié ne s’offre pas mais se partage, elle souhaitait une fois pour toutes rendre à sa voisine les marques de sympathie qu’elle lui avait aussi spontanément manifestées. Elle voulait savoir jusqu’où le mal de vivre avait miné la belle. Peut-être même soigneraient-elles ensemble leurs cicatrices... ?


En quittant son immeuble, elle sentait qu’elle oserait. Pour la première fois, elle sonnerait à la porte de Béatrice. Sans appréhension, au risque de relâcher sa défense. De femme à femme... Et si elle s’était accordé une pause sous le vieux saule, sa détermination n’avait pas fléchi pour autant. Hélas ! Aujourd’hui ne mettra pas encore en lumière le bienfondé de ses présomptions. La sylphide en mal d’aimer honore sans doute encore un rendez-vous urgent. D’ailleurs, le portail grand ouvert laisse supposer qu’elle est partie en coup de vent. ─ Pauvre folle ! Je préfère ma vie à la sienne, pense MariePierre. Faute d’entretien et de peinture, la barrière a gauchi. Elle traîne lourdement sur les graviers, obligeant la jeune femme à la soulever. Impossible de la refermer complètement. ─ J’espère qu’elle reconnaîtra ma carte de visite, songe-t-elle en s’essuyant les mains. Instinctivement, elle s’avance à nouveau jusqu’à l’extrémité de l’embarcadère. Le plancher à claire-voie résonne sous ses pas. Mains aux hanches, le cœur au bord des yeux, elle se laisse griser par le bruissement de l’eau, par le murmure feutré du vent dans les roseaux, par la mouvante aquarelle qui tapisse toute la surface du lac. Au loin, les versants flétris des montagnes filent vers le ciel. Leurs sommets semblent taillés dans la dentelle. On les devine à travers un brouillard bleuté. La France aussi a le nez dans les nuages… La France... ! Nostalgique berceau d’une Béatrice qui cherche son Noël aux portes de l’été. A battre ainsi le cœur pollué des villes, a-t-elle la moindre chance de trouver mieux qu’un exutoire au marasme de sa vie gâchée ? Dans le meilleur des cas, ces dispersements libertins déboucheront sur l’illusion d’un souffle de liberté. En contrepartie, Marie-Pierre reconnaît à son amie une fameuse dose de courage. Où d’autres s’enliseraient dans les bas-fonds de l’insatisfaction, celle-ci lance à tout vent ses bouées frappées du signe de Cupidon. Malheureusement, placée entre des mains irréfléchies, l’arme de Cupidon est une épée de Damoclès impitoyable. Les papillonnages désordonnés de Béatrice ont donc de quoi inquiéter... Hélas ! Marie-Pierre n’y pourra rien changer. Un jour ou l’autre,


le bateau fou rejoindra le rivage, un preux chevalier accroché au beaupré... ou les voiles rongées par le sel de l’amertume ! Pauvre Béatrice... ! Son absence a terni le charme de la promenade. Le Léman s’embrase de milliers d’étincelles d’argent et, dans ce cadre qui invite à l’émerveillement, Marie-Pierre se surprend à ruminer, comme s’ils étaient siens, les malheurs de sa voisine. Quand elle se lève enfin, le plancher est brûlant. Il sent le vieux bois et le goudron. Entre les pilotis volent des libellules. Elles sont légion aux abords des roseaux. Marie-Pierre suit leurs arabesques silencieuses pendant quelques instants avant de rebrousser chemin. L’apaisement retrouvé, le soleil complice, un paysage charmeur... Tous ces éléments inciteraient à la flânerie. Au contraire, un sentiment confus emballe son cœur. Elle presse le pas, insensible aux cygnes majestueux qui tracent de mouvants éventails le long de la rive. Elle court... Insensible aux derniers clins d’œil de l’été à travers les frondaisons.


Son immeuble reçoit de plein fouet les ardeurs du soleil. Deux tourniquets plantés dans la pelouse envoient tourbillonner leurs jets d’eau sur les parterres. Au passage, Marie-Pierre vérifie le contenu de sa boîte aux lettres ; elle n’y trouve rien d’intéressant. De toute façon, elle y a jeté un coup d’œil sans conviction. Plutôt par impatience ; une impatience qui va grandissant à mesure que l’ascenseur approche de son palier. Elle s’élance dans son appartement. La porte claque dans son dos. Peu lui importe. Elle s’arrête au milieu du salon et regarde fébrilement autour d’elle. On la sent déçue, ou tout au moins étonnée de ne pas y trouver trace de vie. Pendant un court instant, elle semble humer le silence et la moiteur étranges de son logis. Puis, le déclic... Le témoin du répondeur qui clignote dans la pénombre. Ses mains posées sur l’appareil hésitent à balayer l’ultime incertitude. Une hantise tenace la paralyse. Elle ferme les yeux et lance la bande... Une voix agréablement timbrée, un saxo mélancolique en bruit de fond. C’est elle ! Marie-Pierre en est toute remuée. Comme au sortir d’un rêve, seules des bribes de phrases s’impriment dans son esprit. ─ Dominique... exposition... candidature... votre bureau... seize heures... En fait de bureau, Marie-Pierre offrira une pièce nue aux relents de peinture fraîche et de colle. Tant pis. L’accord de principe de sa recrue lui réchauffe le cœur. Même s’il faut encore entériner cette collaboration, s’adapter l’une à l’autre et, surtout, déjouer les pièges de leur future intimité. ─ La galerie ferait bien de se manifester aussi, songe-t-elle en ronchonnant. J’aurai bel air si l’exposition tombe à l’eau ! Une fois n’est pas coutume, elle se reprend rapidement.


─ Quelle idée de broyer du noir alors que la chance commence à tourner ! Alors, lui revient à l’esprit une phrase de son prof de psycho : "La voix est le miroir de l’âme, disait-il. Un miroir aux mille facettes, mais un miroir implacable." Elle éprouve le besoin de repasser la bande. D’abord, elle va chercher la lettre de son élue dans le meuble fendillé qui lui sert de secrétaire. Puis, la photo de son futur modèle serrée au creux des mains, elle réécoute le message. Sans espérer la perfection, elle ne pourrait partager la compagnie d’une femme excentrique ou indisciplinée. Elle a été brimée plus souvent qu’à son tour et s’envisage mal dans un rôle de chef ! D’ailleurs, si une telle éventualité se présentait, avec ses pinceaux pour seules armes, elle mordrait vite la poussière. La hantise de ce rapport d’autorité s’estompe dès les premières paroles. Dominique ne semble guère appartenir à cette minorité de provocatrices piédestalisées par des magazines douteux. A peine ébauche-t-elle un sourire. Discrètement aguichante, certes. Mais sans extravagance. Elle a même opté pour le noir et blanc, au contraire des modèles pulpeux animés par l’envie de provoquer. Marie-Pierre tapote la photo sur la tablette du téléphone. Une étincelle illumine son regard. Le poing fermé, sans desserrer les dents, elle murmure : ─ Ça doit marcher, Dominique ! Ça doit marcher... La perspective de travailler d’égale à égale avec une femme intelligente et naturelle l’enthousiasme. Cette femme-là sait gérer sa vie. Elle leur évitera tout gaspillage de temps. A propos d’emploi du temps, la jeune artiste réalise qu’il serait temps de se mettre quelque chose sous la dent, de prendre une douche et de remédier un minimum au désordre de son appartement. Réflexion faite, elle accorde la priorité à la douche. La seconde de la journée... Celle de ce matin, était destinée à chasser les images d’une nuit cauchemardesque. Mais, désormais, l’avenir s’annonce moins affolant. La salle de bains ne paie pas de mine. Un store éternellement clos occulte la fenêtre et le miroir du lavabo renvoie des images fanées. De toute façon, Marie-Pierre n’aurait que faire d’une glace


rutilante et de lampes insolentes. Imiter ces précieuses pour qui le corps est la huitième merveille du monde ? Très peu pour elle ! Elle n’allume jamais qu’en tout dernier ressort. Par contre, elle pousse le verrou. Toujours. Un vieux réflexe qui la poursuit en dépit de tout bon sens, puisqu’elle vit seule ! Elle se dénude pendant que l’eau coule et tiédit. Puis, ses longs cheveux blonds enveloppés dans une serviette, elle se glisse derrière le rideau transparent. Les yeux fermés, en gestes langoureux, elle s’éclabousse la poitrine et les reins. La caresse du jet d’eau l’apaise. Pour la première fois depuis longtemps, les images qui lui traversent l’esprit évoquent la douceur, l’amitié... la féminité ! Lorsqu’elle quitte la salle d’eau, elle se sent délicieusement bien. Cet intermède a même atténué sa fringale... Sa ligne y gagnera en sveltesse. En outre, la douche a décuplé son ardeur. Comme le travail ne manque pas, elle s’y attelle d’emblée en grignotant une grappe de raisins tout entière. En cours de besogne, elle se surprend à fredonner... Décidément, cette journée sera à marquer d’une énorme pierre blanche. A chaque passage devant le téléphone, elle sourit à la photo de Dominique. Sa tête fourmille d’idées nouvelles. Cette fille tombe à pic. Elle a vraiment hâte de la connaître. Sûr qu’elles deviendront amies. Elle trépigne d’impatience et, lasse de tourner en rond dans sa demeure à nouveau impeccable, elle cherche mille astuces pour tuer le temps jusqu’à seize heures... ***** Le lac est majestueux, d’un bleu profond, chargé de voiles multicolores sous le soleil presque trop sauvage. Marie-Pierre s’accoude au balcon pour l’admirer. Ce paysage apaisant auquel son regard et son cœur se rivent un peu plus chaque jour, elle l’a choisi pendant l’automne dernier. Secrètement. Presque en catastrophe. Lorsqu’elle s’est enfin décidée à s’affranchir d’un esclavage insoutenable. Bien sûr, la perspective de ce départ a suscité quelques mémorables explosions de colère mais, sous la menace, le chantage ou les


coups, elle a tenu bon. Sa planche de salut, ce minuscule espoir de bonheur tenait en fin de compte en un seul mot : partir ! Tout quitter, sans larmes et sans dépit. Sans se retourner non plus. Jamais ! Sans réfléchir aux conséquences ni aux aléas. Partir et oublier. Se refaire. Se refondre ailleurs. Renaître. Seule ! Par la magie de son propre vouloir. Ainsi, par un de ces matins fantomatiques de novembre, quand le brouillard se fait complice des décisions graves, elle a pris son essor. L’homme dont elle nourrissait les fantasmes était en déplacement. La bonne affaire... ! A son retour, il a trouvé la chambre vide, et une partie de la maison dégarnie. Fou de colère, il a remué ciel et terre pour retrouver sa trace. En vain... Son audace et sa soif de vaincre ont eu le dernier mot. Ce nid secret marchandé à un vieux collectionneur farfelu au terme de promesses téméraires, Marie-Pierre l’a conquis de haute lutte. Elle l’a mille fois mérité. Elle y a recommencé, sinon appris, à vivre humainement. Le souvenir amer de cette déchirure vient de lui retraverser l’esprit. Sans raison apparente. Mais elle respectera sa promesse d’oublier son passé à tout prix. D’ailleurs, ces réminiscences ne prêtent plus à conséquence. Du moins, veut-elle s’en persuader... Elles ressemblent à ces taches qu’on découvre un jour sur son plus beau vêtement, et qui résistent au nettoyage. Mais, au fil du temps, on en vient toujours à bout. Plus ou moins... La réverbération du soleil sur la surface du lac l’éblouit. Elle réalise qu’elle a gardé les yeux fermés durant le rappel de ces souvenirs. Elle s’aperçoit aussi que les voiliers s’éloignent vers l’autre rive en donnant de la bande. Seuls, à quelques brasses du rivage, trois Pédalos terminent une course endiablée dans un concert d’exhortations taquines. Trois Pédalos blancs auxquels vient malencontreusement se mêler une planche à voile en perdition. Aux premières loges sur son balcon, Marie-Pierre part d’un fou rire insoutenable. Elle devine le planchivéliste bloqué sous l’eau, prisonnier de sa voile. Lorsqu’il refait surface, il tousse à s’en arracher les poumons. Comble de malheur, il s’attire les foudres des pédaleurs frustrés. Les foudres et surtout les représailles ! Cette joute aquatique bat son plein mais Marie-Pierre n’en


connaîtra jamais l’issue car le timbre du carillon d’entrée l’arrache à sa contemplation. Elle a dû oublier sa montre dans la salle de bain... De toute façon, il est trop tôt pour qu’il s’agisse de Dominique. Ou alors, elle se trouvait dans les parages et a jugé plus raisonnable d’avancer l’heure de sa visite au lieu d’errer dans les rues transformées en fournaise... Marie-Pierre décroche le parlophone sans allumer, bien que le hall d’entrée baigne dans une quasi-obscurité. ─ Oui... ? dit-elle simplement. ─ Télégramme urgent ! ─ D’accord. Second étage, face à l’ascenseur. Je vous ouvre… Dans l’écouteur, un bref bourdonnement suivi d’un claquement. Marie-Pierre raccroche. Songeuse, elle déverrouille la porte d’entrée. Ce télégramme a quelque chose de troublant. Si peu de personnes connaissent son repaire... ! Dans le silence fragile de son appartement occulté, elle perçoit la progression de l’ascenseur. Un ultime crissement. Le bruit sourd de la porte qui se ferme. A l’instant précis où résonne la sonnerie, l’explication lui saute à l’esprit. Comment n’y a-t-elle pas songé tout de suite, elle qui attend la réponse de la Galerie Edelweiss depuis des semaines ? La roue de la fortune a tourné. Le premier chapitre de son nouveau destin s’inscrit derrière cette porte qu’elle ouvre fébrilement ; rayonnante et anxieuse à la fois. Hélas ! Cette anxiété préfigure le début d’un nouveau cauchemar. A commencer par ce fichu télégramme qui brille par son absence entre les mains de l’imposteur ! La mort dans l’âme, elle découvre toute la portée de son inconscience. Le ciel s’effondre sur sa tête. Elle n’ébauche même pas l’illusoire réflexe de s’opposer à l’intrus qui bloque la porte avec son pied. Elle reste pétrifiée. Georges Marchand a la voie libre. ─ Fichtre ! Tu pourrais m’accueillir avec plus d’empressement. Enfin, tu me reconnais. C’est déjà ça ! Il s’exprime sur le ton calmement cynique des personnes imbues d’elles-mêmes, celles qui savent pertinemment bien qu’elles iront jusqu’au bout de leurs intentions…ou de leur folie. Sur sa lancée, il


repousse Marie-Pierre dans le hall. Puis il ferme la porte à double tour et, les bras croisés, s’adosse à l’huisserie. Dans la pénombre, sa silhouette empâtée s’avère répugnante. Marie-Pierre ne peut retenir un tressaillement. Dans l’esprit du revenant, cette réaction ne laisse planer aucun doute sur l’ascendant qu’il possède encore sur elle. D’ailleurs, figée contre le portemanteau, à peine peut-elle balbutier : ─ Co... comment m’as-tu trouvée ? Le visiteur savoure l’instant. Marie-Pierre sent son regard impudent la dévêtir, la pénétrer... la souiller. Il se délecte de son trouble, puis reprend : ─ J’ai vite compris que tes proches avaient reçu des consignes. Alors, j’ai cuisiné tes profs. J’ai fureté dans les galeries... Tu vois ce que je veux dire ? Logique. Machiavéliquement logique. Ce stratège à l’esprit tordu a décelé l’unique faille dans son plan d’évasion. Son regard pétille de vanité. Elle aurait dû se rappeler qu’un homme de sa trempe ne lâche jamais prise. Il a toujours obtenu ce qu’il désirait. A n’importe quel prix. Enfin... façon de parler. La plupart du temps, c’était surtout à titre gratuit. A l’usure ! Marie-Pierre en a fait les frais plus souvent qu’à son tour. Son corps en conserve les séquelles. Le cœur serré, elle ose à peine imaginer ce que lui réserveront sous peu ces retrouvailles peu ordinaires. Elle s’aventure dans un dialogue prudent, même si le ton est maladroit. ─ Tu as gaspillé du temps pour pas grand chose, lance-t-elle avec aplomb. Qu’est-ce qui te prend de m’importuner ici ? ─ Si je voulais entrer dans ton jeu de gamine effrontée, je répondrais que je suis de passage... Simplement de passage. Mais ce n’est pas le cas. Ma visite est délibérée. Si cela peut t’empêcher de trembler, sache qu’elle est même désintéressée. Ça t’étonne ? C’est pourtant vrai. Georges marque un temps, comme pour mesurer l’effet de son mensonge. Toujours aussi calme, il poursuit : ─ Ton départ en coup de vent m’a désarçonné, tu l’imagines. Sur le coup, je n’ai pas vraiment apprécié. Puis, je me suis fait une raison. Mais le temps filait. Des tas de questions ont germé dans ma tête. J’avais peur pour toi. Réellement ! Peur que tu tombes entre


n’importe quelles mains. Maintenant, je suis soulagé. Marie-Pierre a de l’imagination à revendre, mais là... Elle en reste pantoise. C’est qu’il a fichtrement changé son fusil d’épaule ! Au-delà de ses justifications, même le ton de sa voix plaide en sa faveur. Une intonation à peine doucereuse, un timbre de voix qui ne colle plus au personnage qu’elle a subi, qu’elle a fini par haïr... et commencé à oublier ! Pendant qu’elle cherche une issue à ce coup du sort, pendant qu’elle se refuse à satisfaire tout nouveau caprice de cet homme, celui-ci reprend de la même voix caressante. ─ Je te sens perplexe... Tu sais, j’ai vécu un sacré chambardement. Après ton départ, j’ai réorganisé ma vie tant bien que mal. Plutôt mal, du reste. On ne comble pas une telle absence du jour au lendemain. Aujourd’hui, à la lumière du passé, je reconnais mes torts... Mais tu as laissé un vide immense, Marie-Pierre. Ce vide, personne ne l’a encore comblé. Tu vois ce que je veux dire... ? Elle se raidit. Oui, maintenant, elle voit. Elle voit surtout que les prétendus remords du visiteur ont déjà fondu devant sa rancœur et ses travers. Il s’est pris au piège de ses artifices. D’ailleurs, le sursaut d’orgueil du mâle délaissé transpire dans sa dernière phrase. Malgré cela, toujours à cause de cet orgueil, il attribue la passivité apparente de Marie-Pierre à de l’apitoiement ; peut-être même à un regain d’estime ! Dans son esprit tordu, il est persuadé qu’elle n’a pu complètement l’oublier, ni se passer de lui. Il persévère dans sa traque : ─ Cela me fait rudement plaisir de te retrouver, tu sais. Tu me laisses entrer ? Juste un moment... Question bête et saugrenue ! Lui laisse-t-il le choix, adossé à la porte close ? En désespoir de cause, elle l’autorise à la suivre dans le salon. Elle s’installe dans un fauteuil, le plus à l’écart possible. A son tour, il prend place en soupirant, satisfait d’arriver à ses fins sans trop d’embrouille et sans éclats de voix. Son regard balaye les murs de la pièce, machinalement, sans s’intéresser au décor. Sa façon de pianoter sur le cuir de l’accoudoir prouve à suffisance que, derrière ses airs de macho, il n’est pas très à l’aise. ─ Tu ne m’offrirais pas à boire... ?


Il aurait pu trouver une entrée en matière plus subtile. Cela étant, Marie-Pierre peut garder ses distances pendant quelques instants. Gagner du temps... même si cela ne résout pas le problème. Comme c’est le cas deux fois sur trois, elle doit boxer la porte du frigidaire pour faire fonctionner la lampe. Décidément, cet engin devient bigrement capricieux. Mais il est chargé du souvenir de sa grand-mère et elle le considère comme une précieuse relique. Elle l’utilisera donc ainsi jusqu’au bout, avec ou sans lumière, silencieusement installé dans un coin... comme son aïeule à l’hiver de sa vie. ─ Eau plate, limonade ou fendant ? ─ Tu n’as rien d’autre ? ─ Eau plate, limonade ou fendant ! soutient-elle. Pas question d’exposer la bouteille de porto achetée en vue de son anniversaire ! Probablement vexé, Georges Marchand tarde à choisir. Dans la cuisine, l’impatience commence à chatouiller MariePierre. Jambes croisées face à l’horloge, elle observe la trotteuse survoler lentement les chiffres romains. ─ Fendant ! s’exclame Georges. Réponse logique. La jeune fille hoche la tête. Elle dépose la bouteille entamée sur un plateau hérité, lui aussi, de la grand-mère et mire deux verres à pied. Une obsession parmi d’autres. Par chance, ils sont étincelants. Elle n’essuiera donc pas d’affront à leur sujet aujourd’hui. Elle trouve Georges Marchand planté près de la cheminée, nettement plus nerveux. Il aspire une bouffée de sa cigarette dont la fumée s’étire en ondoyant vers la porte-fenêtre du balcon. ─ Je n’ai pas trouvé de cendrier, s’excuse-t-il en maintenant la cendre au-dessus de sa paume ouverte. ─ Fatalement... Je n’en ai pas, rétorque Marie-Pierre que la fumée indispose. Elle lui tend un sous-verre émaillé, cueilli dans une étroite verrière aux flancs patinés. ─ Prends ça et fais gaffe au tapis : il est tout neuf ! Il se rassied, attire le sous-verre et y dépose la cendre arquée qu’il émiette avec son mégot. ─ Tes verres sont magnifiques, ma chérie. Chapeau ! Elle servait la boisson. Elle interrompt son geste et le fixe inten-


sément dans les yeux. Surpris, il détourne son regard... et la conversation. ─ A nos retrouvailles ! Marie-Pierre déguste le vin glacé à petites gorgées, au contraire de Georges qui dépose déjà son verre vide et entame un nouvel inventaire du logis. ─ Il est chouette, cet appart’... ! Bonne idée de l’avoir meublé à l’ancienne. Une porte, la seule porte close de la pièce, accapare son attention. Dans son esprit, elle doit s’ouvrir sur la chambre à coucher ; mais, à la seconde même de son intrusion, Marie-Pierre a décidé qu’il ne quitterait le salon pour rien au monde. Sauf pour déguerpir. Après plusieurs minutes de tergiversations, il pose enfin la question qui lui brûle les lèvres. ─ Tu habites seule ? Depuis tout ce temps... ? Un mensonge lui épargnerait sans doute bien des mésaventures, mais elle s’accommode mal de cette façon d’agir. Elle a su préserver la candeur qui fait d’elle une femme estimée. Elle a peut-être vécu dans la honte de son corps, mais vivre dans la honte de son âme, il n’en sera pas question. Sa réponse, pourtant sincère, ne convainc pas le bonhomme. Une fille de son âge, ravissante à souhait et lancée toute seule dans le tourbillon libertin des milieux artistiques, ne peut de toute évidence échapper à certains plaisirs ! Du reste, sans respirer l’aisance, elle semble vivre bien. L’agencement de son appartement a de la gueule. L’argent doit bien venir de quelque part... ! Il remplit lui-même son verre ; avec un naturel outrageant. A cet instant, Marie-Pierre prend pleinement conscience qu’il redevient l’être cynique et suffisant d’autrefois. Sa bouche gourmande et ses yeux plissés ne la démentiront pas. Il poursuit avec un geste obscène. ─ Tu paies tout cela comment ? Avec ton cul ? Marie-Pierre se cale au fond de son fauteuil. Un sentiment d’épouvante la paralyse. Comme jadis, Georges a touché le point sensible. Il rit à gorge déployée. Puis il allume une autre cigarette et lui souffle lentement toute la fumée dans la figure. Elle cligne des yeux et se recroqueville un peu plus. Il enfonce le clou.


─ J’adore ton regard de biche effrayée... Pourtant, tu sais que je t’aime plus que tout. Hein... ? Dis-moi que tu le sais ! Elle ne mentira pas, ce serait lui donner le beau rôle. Elle s’efforce de retenir le cri de haine qui mûrit dans sa gorge depuis son arrivée. Hélas ! Son mutisme a tôt fait d’exaspérer le bouillant personnage. Il la nargue en se caressant la moustache contre le bord du verre. Puis il sort de ses gonds. Sans crier gare. Un sourire malsain. Des cheveux poivre et sel, hirsutes mais bien fournis. Un ventre gras qui nappe entièrement la ceinture du pantalon... Un sauvage ! Sur le qui-vive depuis le début, Marie-Pierre s’esquive comme une anguille. D’un bond, elle contourne la table basse, écarte le rideau en perles de bambou qui lui barre la route et se réfugie sur la terrasse. Là au moins, il n’osera pas élever la voix par crainte d’ameuter le voisinage. Le dos collé au lattis peint en vert, au risque d’abîmer ses clématites, elle le repousse sans haine mais avec une détermination inébranlable. Pourtant, Georges réussit à se coller à elle. ─ Si tu insistes, je hurle ! menace-t-elle en détournant la paume plaquée contre sa poitrine. ─ Ne joue pas les vierges effarouchées. Il est loin, ce temps-là. Tu n’es plus une gamine... Alors, ne me force pas à employer les grands moyens. ─ Je ne suis plus « ta » gamine ! Nuance ! Ni ta gamine, ni ton jouet, ni ton bouche-trou. Considère désormais que je ne suis plus rien pour toi... Tout comme tu n’es plus rien pour moi depuis longtemps ! Elle reprend son souffle. ─ Je te hais ! Tu t’es régalé de moi pendant des années. J’en suis arrivée à me dégoûter quand je me vois dans une glace. Tu as détruit ce que j’imaginais de plus beau au monde. Mais surtout, je ne te pardonnerai jamais d’avoir fait mourir maman de honte ! Il la toise avec dédain. ─ Comme c’est touchant... Heureusement, tu n’as pas toujours été aussi récalcitrante. D’ailleurs, faire l’amour n’a jamais tué personne et surtout pas une femme. Si encore je t’avais fait du mal ! Pour ce qui est de ta mère, il fallait qu’elle soit fêlée pour en arriver


là. Même pas fichue de respecter l’honneur de la famille ! ─ Quoi ! Répète-moi ça ! Toi, un salopard voué à la débauche, tu oses parler d’honneur ? Le visage de Georges s’empourpre. Il recule d’un pas, arrache une feuille de palmier nain qui lui taquine la figure et administre une gifle magistrale à Marie-Pierre. Elle subit la punition sans broncher. Une mèche de ses longs cheveux blonds s’agglutine au filet de sang qui perle à la commissure de ses lèvres. Elle fouille les poches de sa salopette à la recherche d’un mouchoir. A peine perçoit-elle les menaces que lui postillonne la brute en furie. ─ Je t’apprendrai à me respecter, sale petite teigne ! Ce respect-là, Marie-Pierre n’en a plus rien à faire. Elle s’essuie méticuleusement la bouche. Ses yeux plissés de colère lancent des étincelles. Ses mâchoires, endolories à force de serrer les dents, ne cessent de trembler. Elle repousse résolument son assaillant. ─ Fiche le camp ! s’exclame-t-elle en articulant rageusement chaque syllabe. Autrefois déjà, Georges Marchand s’amusait de la voir dans cet état paradoxal où l’agressivité la plus exacerbée se transforme soudain en soumission. Mais Marie-Pierre ne se pliait à ce revirement frustrant que par la force des choses. Naturellement, vu sous un angle grivois, cette volte-face était plutôt flatteuse. Surtout pour un homme de l’âge de Georges. Après autant de mois, il la sent à nouveau captive. Fort de cette évidence, ses larges mains placées sous sa bedaine, il la nargue de plus belle. Encore un soupçon de patience et elle s’offrira à lui comme les autres fois. Peut-être en désespoir de cause, mais là n’est pas le problème ! ─ Je partirai, annonce-t-il avec un grand sourire. Mais d’abord... coucouche ! Tu dois te rappeler que j’ai horreur de perdre mon temps... ? Marie-Pierre repousse tant bien que mal les mains redevenues entreprenantes. ─ Et moi, j’ai horreur de toi. Je te vomis ! Tes séances dégoûtantes, c’est terminé. Alors, pour la dernière fois, tu dégages ! Georges reçoit l’injonction comme un coup de poing dans la


figure. Les yeux exorbités, toutes griffes dehors, il se lance comme un fauve sur la proie convoitée. Coincée entre deux vasques de bégonias, Marie-Pierre offre une bien piètre résistance. Le forcené s’en prend aussitôt à ses vêtements. En dernier ressort, elle se laisse glisser sur le carrelage et se recroqueville complètement. Les coudes rivés à son corsage, elle protège du mieux qu’elle peut un chemisier beaucoup trop fin pour supporter longtemps un tel acharnement. Contre toute logique, elle ne trouve pas le réflexe d’appeler. Comme avant, dans ces "moments-là", elle serre les dents et souffre déjà en silence. A la différence près que, cette fois-ci, cette première fois, elle restera imperméable à ses obscénités. La coupe est pleine. Cela devrait-il lui coûter la vie, ce combat pour l’honneur, elle le mènera jusqu’au bout de ses forces. Hélas ! La résistance efficace de Marie-Pierre et l’impuissance outrageante pour un homme de l’acabit de Georges à venir à bout d’une minette récalcitrante, finissent par exaspérer l’intrus. Depuis belle lurette, son regard n’exprime plus rien d’humain. Soudain, il cesse de triturer les seins de sa victime et saisit celle-ci à la gorge. Elle ressent d’abord la douleur des ongles qui s’impriment dans sa peau, puis la pression de plus en plus intense de ses paumes. Une brûlure atroce commence à ravager sa chair. Les yeux injectés de sang, Georges serre, serre à lui briser les os. Arc-bouté sur ce corps frêle qui le refuse aussi effrontément, il donne libre cours à ses véritables instincts... Au bord de l’asphyxie, Marie-Pierre n’a d’autre issue que de jouer crânement son va-tout. Vite et fort. La toute dernière chance ! Alors, elle appuie résolument les pieds contre les barreaux du balcon et se propulse vers Georges en lui labourant le visage de ses dix doigts. Déséquilibré par la soudaineté de l’assaut, aveuglé surtout par les ongles qui s’acharnent sur ses paupières, il vacille parmi les plantes et s’affale de tout son long contre la porte coulissante. Une vasque pansue heurtée par mégarde explose à même le sol. Marie-Pierre s’écorche le pied aux débris en se réfugiant dare-dare dans l’appartement. Le téléphone ! Elle s’y précipite en haletant, décroche en catas-


trophe. Mais qui appeler à la rescousse ? De toute façon, elle est aphone. D’abord récupérer. Retrouver un semblant de force. Elle en aura bientôt besoin. Encore. Déjà, elle le voit ramper. Là-bas, à travers le vitrage maculé de terreau. Il rampe vers le salon en se tenant les côtes. Un visage de fou, écarlate et souillé aussi. Il peine mais ne fléchit pas. Marie-Pierre serre les poings. De peur. Ou pour se donner du courage. Georges rampe toujours, s’approche dangereusement. Droit sur elle. Les yeux hagards. En une fraction de seconde, il est debout. Il lui barre l’accès au palier. Plus moyen de fuir. Ah ! Elle aurait été mieux inspirée de suivre des cours de karaté au lieu de se lancer dans la peinture ! Ne lui laisser aucun espace. Surtout, ne plus lui permettre de la toucher. Tirer parti des meubles, trop rares hélas ! pour entraver valablement ses déplacements. Les yeux dans les yeux, attentifs au moindre mouvement de l’autre, ils contournent la table et les fauteuils à pas feutrés. Félins dans leurs approches. Presque aériens. Georges se persuade que sa robustesse se révélera tôt ou tard déterminante dans cette lutte sans merci. D’ailleurs, ce jeu du chat et de la souris n’a que trop duré à son goût ! Il empoigne le fauteuil qui lui fait barrage et s’en sert comme d’un bélier pour renverser Marie-Pierre. Celle-ci ne doit son salut qu’au coin de tapis replié dans lequel Georges se prend les pieds. Cela étant, le champ d’action s’amenuise encore. L’ultime refuge ? La cuisine. Mais cette fois, tout espoir de fuir s’évanouit pour de bon. Un dernier corps à corps entérinera bientôt leur haine mortelle. C’est fatal. Aussi inconcevable que cela paraisse, Marie-Pierre est toute résolue à livrer ce combat. Son combat de la dernière chance, s’il le faut, elle le conclura dans le sang. Oui, dans le sang ! Le comportement assassin de Georges a balayé le tout dernier scrupule qui la retiendrait de le tuer. Lorsque l’enragé bondit dans la cuisine, Marie-Pierre l’attend de pied ferme. Elle tient à bout de bras deux couteaux effilés qui traînent dans l’évier depuis la veille. Ce n’est pas chose courante, mais, au passage, elle remercie le Ciel d’être allergique à la vaisselle ! Stupéfaction…! Malgré la menace, Georges ne baisse pas pavil-


lon. Inconscience ? Bravade héroïque ? Au contraire, il entreprend de saisir l’effrontée à bras le corps. Mal lui en prend... Les deux lames filent à l’aveuglette, à la vitesse de l’éclair. Une première estocade lui entaille l’avant-bras, juste sous le coude ; il évite miraculeusement une balafre en pleine figure en se protégeant des deuxAmains. son grand dam, ce premier fait d’armes hypothèque dangereusement l’issue de ses velléités offensives. Le bras meurtri replié contre sa poitrine, il grimace en la fusillant du regard. Dans le feu de l’action, Marie-Pierre lui aurait également touché le poignet, mais ce n’est encore qu’une supposition. Figée en position d’escrimeuse, elle attend la réplique. Les premières gouttes de sang s’écrasent sur le carrelage. Le visage de Georges exprime à la fois la vexation et la stupeur. Il découvre peu à peu l’ampleur de ses blessures. Sa folie reprend ses droits. ─ Petite garce ! Tu as osé... ! Il se redresse, féroce. Semble hésiter. Le calme avant la tempête. Il brandit le poing. ─ C’est moi qui vais te faire la peau ! Dit-il en se jetant sur elle. Le geste malvenu... Pourtant, Marie-Pierre n’a pas bougé. Enfin, presque pas. C’est lui qui se plante sur le couteau. Un cri déchirant. Quelques plaintes mal étouffées. Une lente glissade à reculons pour aboutir au pied d’un placard. Puis, un silence de mort... Sans sourciller, Marie-Pierre observe l’épaule entaillée. De sa main ensanglantée, Georges s’essuie le front. Son regard de minable en perdition exprime toute la détresse du monde. Au fond, il la dégoûte encore plus ainsi que dans un lit ! L’envie de s’en débarrasser une fois pour toutes décuple les forces de la jeune femme. Il amorce un mouvement de recul. L’effroi se lit dans ses yeux lorsqu’elle se précipite sur lui. Paralysé par la douleur, il subit la loi de Marie-Pierre sans pouvoir broncher. La lame déjà maculée de son sang s’agite devant ses yeux... Le couteau pointé contre sa gorge pénètre dans la peau ridée... La voix glaciale et implacable de MariePierre... ─ Disparais ! Fiche le camp avant que je t’achève ! La fin des illusions... Terrassé au plus profond de son orgueil et de sa chair, il se traîne comme une loque jusqu’au palier.


Enfin seule ! Marie-Pierre s’assure d’avoir fermé à clé. Elle prend seulement conscience d’avoir échappé au pire. Ses mains restent collées à cette porte qu’elle vient de claquer de toutes ses forces. Elle sent ses nerfs la lâcher. Implacable vertige... Elle s’effondre et sanglote... Elle a gagné sa délivrance ! Des images cruelles se bousculent dans sa tête. Images immondes et tenaces de caresses inavouables et d’étreintes humiliantes. Aux souvenirs méprisants du passé se greffe, plus insoutenable encore, le souvenir de la chair violée. Paradoxe terrifiant, cet homme qu’elle vient de chasser de sa vie s’incruste de plus belle dans son esprit. Toutes les bassesses auxquelles elle vient d’échapper, elle les subit en pensée ; encore plus dégradantes que dans la réalité. Elle les subit au tréfonds de son corps convulsé que lui semblent triturer d’invisibles mains gourmandes... Son corps à jamais dénaturé, que Georges a tant et tant de fois investi comme un animal ! Son cœur bat la chamade et ses tempes battent sous ses doigts. Elle récupère mal. Un silence oppressant a envahi l’appartement et une peur nouvelle se fait jour. Sa victoire lui semble tellement irréelle ! Le connaissant, elle doute fort qu’il ne revienne pas. Est-il seulement parti ? L’ascenseur a très bien pu descendre vide ! Elle se colle discrètement à la porte et tend l’oreille. Rien que silence... Besoin d’écouter, peur d’entendre... Le silence... Puis des bruits imprécis qui semblent surgir de partout. Ah ! Elle aurait dû s’assurer de son départ au lieu de rester pétrifiée comme une folle ! La voici bel et bien cloîtrée. Prisonnière de sa peur, de cette peur qui lui bloque autant le cerveau que les membres. Elle réalise subitement que son corps tout entier lui fait mal. De plus, sa joue semble gonflée. Elle doit avoir une tête affreuse ! Elle passe la langue sur ses gencives et y ressent une douleur. ─ J’aurai l’air cloche pour mes vingt ans. C’est bien ma veine ! Le cap de ses vingt ans, Marie-Pierre se dit qu’elle le passera seule et elle s’en attriste. De plus, elle le passera mal. Avec le souvenir d’amis dispersés. Ses amis…! Lassés, pour la plupart, de son incompréhensible silence. Elle est seule et le restera ; seule avec sa hantise du retour de Georges. Cette peur panique lui colle à la peau comme un carcan maudit ! Elle traîne les talons jusqu’au salon en désordre. L’un des verres


est brisé. Le cendrier gît sur la moquette. Le vin blanc renversé inonde le fond du plateau. Mais il y a pire : l’un des fauteuils s’est désarticulé dans sa chute. Marie-Pierre renonce à le retaper tout de suite. A la clarté du salon, elle s’aperçoit aussi que le col de son chemisier est déchiré. Il pend contre son épaule. L’accroc est irréparable. Enfin... Ç’aurait pu être pire ! Quelle effervescence se serait emparée de ce maniaque si elle avait porté une jupe au lieu d’une salopette... ? Elle retourne vers le balcon. Le soleil trop radieux salue son arrivée et la fait cligner des yeux. Autour d’elle c’est la désolation : plantation dévastée, terrasse méconnaissable. Elle en reste les bras ballants, au bord des larmes. Chaque plante meurtrie marque son cœur d’une autre cicatrice. Et Dieu, seul, sait le temps qu’il faudra pour les effacer toutes ! Ce balconnet fleuri, elle le considérait depuis son arrivée comme un enfant auquel on prête la majeure partie de son temps. Il était son œuvre mûrie avec amour, le reflet de sa féminité retrouvée. Mais voilà... Cette image, ce repère, ce ressourcement intime, il l’a violé aussi ! Marie-Pierre sent la nausée lui soulever le cœur. Elle se sent plus souillée que ce dallage poisseux jonché de terre, de tessons et de lambeaux de fleurs. En serrant son chemisier déchiré contre sa poitrine, le besoin d’une douche la reprend. Besoin incoercible et violent ; presque maladif. Elle détourne son regard du balcon ravagé. En marchant vers la salle d’eau, ses pieds maculent la moquette de terreau pâteux. Le verrou poussé à refus concourt à la rassurer un peu. Son dégoût s’estompe. Libérée peut-être à jamais des persécutions de ce triste personnage, un souci d’élégance longtemps étouffé l’incite même à s’inquiéter de son corps. Jouer à l’autruche, se voiler la face, tout cela ne rime plus à rien. Sa réticence à se livrer à la lumière, cette simple réticence ne se manifeste même plus. Juste l’appréhension de ressembler à un boxeur à sa descente du ring. Mais c’est une bien petite chose, comparée au complexe qui la confinait précédemment dans la pénombre de cette pièce. D’ailleurs, si son corps est mal en point, son honneur est sauf. Aujourd’hui, elle n’a pas à rougir. Le cœur gonflé d’orgueil, elle actionne l’interrupteur de la salle de bain avec une détermination propre aux vainqueurs.


vainqueurs. Il n’y est pas allé avec le dos de la cuiller, le bougre ! Le sang a séché entre les lèvres de Marie-Pierre. Elle ressemble à une grandmère édentée. En se rinçant la bouche, la plaie se rouvre... L’émail du lavabo s’éclabousse de traînées sombres qu’elle s’empresse d’essuyer. Haut-le-cœur... Elle se gargarise à nouveau. Cette fois, ses lèvres se tachent à peine d’un mince filet rose. Elle s’affaire dans sa pharmacie lorsque la sonnerie du tableau d’appel retentit à nouveau dans le hall. Le souffle coupé, elle reste clouée sur place. Son cœur cogne à tout rompre. La sueur perle sur son front ; sur son visage blême, à l’endroit de la gifle, quatre sillons violacés qui tressaillent nerveusement. Sueurs glacées. La frousse bleue ! Elle appréhende un nouveau cauchemar et cette éventualité la désespère au point que sa vue se trouble. Le spectre du tyran resurgit dans ses pensées. Le même visage bouffi qui l’a surprise tout à l’heure, là, derrière la porte. Ce même visage la hante et la poursuit. Il revient à la charge. Encore et encore. Comme une vague impétueuse qui s’enroule sans fin sur le rivage... En désespoir de cause, Marie-Pierre se voile la face pour échapper à cette vision obsédante. Hélas ! Rien n’y fait. L’image maudite la domine et la terrorise. En outre, les coups de sonnette répétés démontrent clairement qu’il ne lâchera pas prise. Pourtant, s’il espère la coincer une seconde fois, il peut toujours courir ! C’est vrai, quoi ! Tout bien réfléchi, elle est en position de force. Ce type est même complètement débile de faire autant de foin pour une cause perdue d’avance. Comme si elle allait retomber dans son piège... ! Son affolement lui semble déplacé, disproportionné. Elle rouvre les yeux et se rassure pour de bon : dans cet appartement, tout concourt à la sécuriser. Tout ! Si elle le voulait, elle pourrait même tirer les ficelles de ce jeu morbide. Elle pourrait surtout s’offrir le luxe d’expédier le casse-pieds sur les roses... Une idée géniale qu’elle met aussitôt en pratique ! ─ Tu arrêtes tes conneries, maintenant ? lance-t-elle dans le parlophone. ─ Vous... Vous n’êtes pas la dame peintre ?


La grossièreté de l’accueil déconcerte la visiteuse. Croyant s’être trompée, celle-ci examine une nouvelle fois le tableau d’appel. Elle n’a pas eu la berlue : il n’y a qu’une seule plaquette au nom de Marie-Pierre Marchand. Pourquoi donc ce coup de gueule ? Dire qu’elle a roulé comme une dingue pour honorer ce rendez-vous ! Tout cela pour quoi ? Pour se faire traiter de conne par une gribouilleuse lunatique. Elle a bonne mine, tiens ! Elle tourne les talons en vue de quitter l’immeuble quand une voix troublée l’interpelle dans le parlophone. ─ Vous... Vous êtes Dominique ? ─ Tiens, vous êtes calmée ? Oui, je suis Dominique Charlier. J’ai toujours vingt-deux ans et j’attends comme une imbécile depuis dix minutes ! Marie-Pierre encaisse mal la répartie. Leur collaboration débute par un beau quiproquo. Une méprise qui risque bien d’anéantir leur projet avant qu’il ait pris corps. Elle cherche les mots pour se justifier. La situation est désespérante. Des bribes de phrases ridicules se bousculent dans sa tête. Le temps lui file entre les doigts. Or, elle doit retenir cette fille. A tout prix ! Quoi qu’il en coûte à sa pudeur. Un sursaut de volonté l’anime au tout dernier moment. ─ Je suis désolée, Mademoiselle Charlier. Je croyais avoir affaire à... à un sale type. Le désarroi de Marie-Pierre est évident. Il plonge la visiteuse dans une soudaine perplexité. Tout compte fait, elle s’est emportée un peu vite ; un peu fort. Elle est prête à s’en excuser. ─ Vous n’êtes pas bien, mademoiselle ? Si vous voulez, je peux repasser... ? ─ Non ! Montez, je vous en prie... L’ascenseur est sur votre gauche. ─ Vous êtes sûre que je ne dérange pas ? ─ Au contraire…Vous ne pouvez pas savoir comme vous tombez bien ! Dites, lorsque vous atteindrez mon palier... ─ Oui... ? ─ Rien... Une bêtise... Venez vite ! Dominique pousse la porte en verre et longe lentement le mur du couloir. Il y fait de plus en plus sombre. Bien qu’elle marche à pas


de loup, ses pas résonnent sur le carrelage. Elle tend la main vers la cabine et son appréhension atteint son paroxysme. Le battant émet un grincement aigu en pivotant... Une bouffée de chaleur lui monte au visage. Sans être poltronne, un étrange pressentiment l’envahit. D’ailleurs, quand la cabine s’illumine, elle s’en écarte précipitamment. Avant de constater qu’elle est vide. Sale, mais vide ! Des relents de nicotine et de sueur l’accompagnent jusqu’au second étage où un large plafonnier cuivré diffuse une lumière fade sur le palier désert. Les murs sont nus et cet endroit exigu dégage un sentiment d’intrigue. Une ambiance de catacombes qui ne présage rien de folichon. Dans ce domaine, son intuition la trompe rarement ! Soudain, un claquement de serrure... Pour être honnête, elle se sent de plus en plus réticente à mettre les pieds dans cette galère. Trop tard... Une voix hésitante l’invite à se manifester : ─ Dominique... ? ─ Je suis là. ─ Il n’y a personne avec vous ? ─ Non. Je suis seule. ─ Alors, entrez ! Si piège il y a, il se refermera bientôt sur elle. Mais il est bien temps d’appréhender cette éventualité ! D’ailleurs, elle serait incapable de reculer. Elle obéit à une force étrange. Peut-être à l’attrait sous-jacent de percer un mystère ; le mystère d’une jeune femme ébranlée. Mais d’une femme ébranlée par quoi ? Ou par qui... ? Le visage de Marie-Pierre apparaît dans l’entrebâillement de la porte. D’abord assez furtivement ; le temps de scruter le palier à la recherche de l’éventuel intrus. Puis, seulement, elle détache la chaîne de sécurité qui s’abat contre le chambranle. A cet instant, pour la première fois de sa vie, Dominique découvre les meurtrissures d’une femme fraîchement agressée. ─ Je ne suis pas très présentable... Je suis confuse pour tout à l’heure. ─ Mais vous êtes blessée... ! ─ Ce n’est pas grave. Dans un jour ou deux, il n’y paraîtra plus. Comme Dominique reste clouée sur le pas de la porte, Marie-


Pierre lui saisit le coude et l’attire dans le hall. Puis elle s’empresse de verrouiller la porte. D’un geste sec. Presque affolée. Dans la pénombre, leurs corps se frôlent par inadvertance. Ce toucher réveille la frayeur de Marie-Pierre. Elle sursaute, se raidit puis vacille, les mains vainement collées au mur. Dominique la soutient sous les bras pour la rétablir. Au contact involontaire de ses doigts sur une portion de chair nue, elle constate que le chemisier est mal en point. ─ Vous êtes sûre que ça va ? Vous devriez vous étendre un peu. Malgré les apparences, Marie-Pierre a encore de la fierté. Elle rajuste vaille que vaille son vêtement déchiré et, de la tête, décline la proposition. Mais le sourire qu’elle s’efforce d’afficher manque de naturel. ─ C’est passé, merci... Un simple étourdissement. Ce comportement laisse Dominique sans réaction. Marie-Pierre passe devant elle comme une somnambule. Elle pénètre dans le salon sans se retourner, les yeux hagards. Tout en marchant, elle a un geste d’impuissance. Elle lance d’une voix pleine d’amertume : ─ Je venais de ranger l’appartement. Je me faisais une telle joie de vous recevoir ! Maintenant, regardez... Un vrai capharnaüm ! Dominique s’arrête près du seul fauteuil épargné pendant la lutte. Les doigts crispés sur le dossier, elle contemple le désastre et se prend d’une réelle compassion pour cette jeune femme. Elle s’explique mieux sa suspicion démesurée, ses propos déroutants, et maintenant ses nerfs qui lâchent. Elle s’en approche et pose une main sur son épaule. Sa mine de chien battu fait peine à voir. Mais que lui dire ? Dans la douleur, un silence partagé s’avère souvent plus réconfortant que des apitoiements excessifs. Ainsi, dans la clarté de la terrasse ravagée, les deux femmes communiquent simplement par le regard. Leurs yeux parlent déjà d’amitié. Dans son cœur d’artiste, Marie-Pierre réalise que leur première complicité vient de naître. Elle s’en émeut et les muscles de son cou se remettent à trembler. Intriguée par des marques suspectes, Dominique lui soulève le menton. ─ Dites... ! Il a voulu vous étrangler, ce type ? Marie-Pierre se détourne aussitôt pour dissimuler les marques de l’empoignade. C’est sans compter sur l’obstination de Dominique.


─ C’est votre ami qui vous traite ainsi ? Excusez-moi d’être directe mais, à votre place, je sais ce que je ferais ! ─ Ce n’est pas mon ami... ─ Dans ce cas, vous avez appelé la police, j’espère... ? ─ Ce n’est pas la peine. ─ Vous trouvez ? Il aurait pu vous tuer ! Ces coups... Votre appartement saccagé... Il vous a certainement volée ! ─ Non, laissez... Il n’a rien emporté. ─ Je vois. Vous avez peur... Cet homme, je parie que vous le connaissez... ─ Oh oui ! ─ Raison de plus pour porter plainte. Qu’attendez-vous ? Qu’il revienne vous casser la figure ? ─ Cet homme, c’est... C’est mon père ! Le piège de la brouille familiale qui tourne au vinaigre ! Dominique n’y avait pas songé. A vrai dire, un père déchaîné au point de tabasser sa fille de la sorte, ça ne court pas les rues. La pauvre... Elle était certainement effondrée de honte au point de s’interdire la moindre riposte envers ce paternel ignoble ! L’assaillir de questions maintenant ne mènerait à rien. Au-delà du cœur outragé, elle est surtout marquée dans son corps. Dominique comprend parfaitement qu’elle a tout pour se sentir mal dans sa peau. Elle dépose son sac à main dans le fauteuil, en retire un mouchoir propre et se tourne vers la blessée. ─ Ne bougez pas. Votre lèvre a saigné... A peine commence-t-elle à lui frotter doucement la bouche que Marie-Pierre esquisse un mouvement de recul. ─ Je vous fais mal ? La jeune artiste hoche la tête. Dominique humecte le mouchoir de salive pour effacer le sang séché. Sans résultat probant... ─ Je n’y arriverai pas, constate-t-elle. Où se trouve le cabinet de toilette ? Marie-Pierre ébauche un geste d’objection. Certes, cette femme est dégourdie et pleine de sollicitude à son égard, mais cette impression d’éveiller la pitié chez autrui est trop lourde à supporter. On la traite comme une gamine. Ou comme une gourde incapable de s’assumer. Son réflexe est un réflexe de pudeur. Ou de honte. Domi-


nique l’a parfaitement compris. Néanmoins, elle insiste. ─ Je comprends ce que vous ressentez... Mais il ne faut pas. Je veux simplement vous aider. Laissez-vous faire ! Lorsque vous irez mieux, nous mettrons un peu d’ordre. Puis nous parlerons peinture. C’est pour cela que je suis venue. Non ? Difficile de se dérober davantage. Ce serait pour le moins frustrant. Au mieux, cela semblerait louche. D’ailleurs, tôt ou tard, elle devra bien se justifier. Ne serait-ce que par respect, ou pour soulager son cœur. Elle cède donc sans mot dire, avec une pointe de tristesse dans le regard.

Efficace et organisée, Dominique a vite fait d’installer un tabouret près du lavabo. Elle invite Marie-Pierre à y prendre place pendant qu’elle ouvre un paquet d’ouate à démaquiller. Elle vient à bout du sang durci sans trop de peine et avec une douceur rassurante. Mais la pièce manque affreusement de clarté. Elle ouvre complètement le store. A la lumière du jour, elle peut examiner sa future patronne sous toutes les coutures. ─ Vous avez de la chance : les griffures sont superficielles. Ce qui me chiffonne, c’est le cou. Les traces sont moches. Je crains qu’elles se remarquent pendant un bout de temps. Marie-Pierre se tourne vers le miroir. Effectivement, sa peau a déjà bleui. Demain, elle aura une tête affreuse. Elle pose son regard sur l’armoire à pharmacie accrochée près de la porte et s’apprête à se lever. Une main posée sur son épaule s’y oppose avec fermeté. ─ Non. Laissez-moi faire ! Il y a de quoi désinfecter, là-dedans ? ─ En principe, oui... Dominique déniche un tube de crème cicatrisante à peine entamé. ─ Voilà ! Nous sommes sauvées... Du bout des doigts, elle étale d’abord une fine couche de pommade sur les joues meurtries. Elle enduit plus généreusement les marques violacées qui semblent courir loin sous la gorge. Mais pour y appliquer convenablement la pommade, les vêtements gênent... ─ Vous pouvez déboutonner le chemisier ? Juste un peu... Marie-Pierre s’exécute… L’appréhension l’a désertée. Curieu-


sement, elle éprouve même un étrange sentiment de bien-être. Oui, pour la première fois, elle accepte ce qu’elle n’aurait jamais osé imaginer : s’abandonner ainsi aux mains d’une autre femme. Une sensation d’apaisement et de douceur investit son corps ; lui qui a si longtemps été traité comme un objet de luxure ! Dominique lui soulève les cheveux pour éviter qu’ils s’agglutinent à ses doigts, puis elle écarte le col du chemisier qui entrave encore ses mouvements. Mais elle s’interrompt soudain et fixe la blessée droit dans les yeux. Sa main, un instant immobile sur la poitrine haletante, entrouvre alors plus amplement le chemisier, glisse vers la naissance des seins, puis sous l’aisselle. D’autres blessures apparaissent, que Marie-Pierre tente farouchement de camoufler. Dominique respecte son repli pudique pendant quelques instants. Elle s’agenouille devant elle et lui saisit affectueusement le bras. ─ Ne soyez pas embarrassée. Montrez-moi ces bobos et laissezvous faire. Je vous effraie à ce point ? Marie-Pierre lui adresse un sourire contraint. Ses coudes rivés à son corps se relâchent. Toujours agenouillée, Dominique la rassure du regard et s’assure qu’elle est suffisamment décrispée avant de déboutonner complètement le chemisier. Elle le fait avec beaucoup de tact, mais avec une lenteur agaçante. La tête basse, les doigts crispés sur les genoux, Marie-Pierre assiste en victime consentante au dévoilement de son anatomie. Ses petits seins ronds, timidement dressés, se gonflent aussitôt. De honte, sans doute. A cause d’un toucher qu’elle devine imminent, et surtout intime. Des griffures sillonnent les contours de la poitrine, mais c’est surtout la présence de marques plus obscures qui contrarie Dominique. Alors, sans prêter attention à l’inconvenance du geste, elle soulève une aréole et promène son regard sur la partie inférieure du sein. Sa mine s’obscurcit. Ces hématomes confirment ses présomptions. Ils réfutent aussi les explications de Marie-Pierre. Surprise par ce toucher malgré tout douloureux, celle-ci n’a pu complètement étouffer un gémissement. Ses yeux expriment l’imploration apeurée des coupables démasqués. Elle s’en veut terri-


blement. Elle redoute par-dessus tout de perdre la confiance de cette fille. Pour l’heure, elle ignore encore que son futur modèle ne la blâmera pas. Celle-ci conclut son inspection par une déduction implacable, mais par des propos plutôt rassurants. ─ Vous ne m’avez pas tout dit, n’est-ce pas ? Un homme ne vient pas vous frapper ainsi par hasard. Ces marques... ? Cet acharnement... ! Ce type est venu dans un but bien précis, pour une chose que vous lui avez refusée. Entre nous, je ne vous donne pas tort. Pour agir ainsi, il doit avoir un grain. A présent, calmez-vous. Il n’est pas arrivé à ses fins, c’est bien le principal. Ces derniers mots réveillent en Marie-Pierre les souvenirs de leur lutte. Deux grosses larmes roulent sur ses joues et s’écrasent sur la main de son amie. Certes, une infime partie de son secret subsiste, mais elle appréhende la clairvoyance de ce troublant chaperon. Elle ne résiste d’ailleurs pas quand Dominique recommence à lui caresser la nuque pour l’inviter à se lever. ─ Remettez-vous. Vous m’expliquerez plus tard. Pour l’instant, vous allez soigner ces ecchymoses. Prenez un peu de pommade... Marie-Pierre s’exécute avec une timidité presque maladive. Elle s’enduit les seins avec des gestes à ce point empruntés que la pommade refuse de pénétrer. A l’évidence, elle éprouve un profond malaise à s’occuper intimement de son corps ; cette gaucherie agace Dominique qui trouve une telle attitude à la fois navrante et ridicule. Alors, en dépit du côté libertin de la chose, celle-ci lui saisit doucement la main et lui impose des glissades résolument plus énergiques. La chair de poule... Un frisson parcourt tout le corps de MariePierre. Sa poitrine se durcit. Le parcours progressivement plus lascif des mains superposées jusqu’aux sensibles aréoles n’est certainement pas étranger à ce réflexe. Pourtant, cette initiative spontanée, Dominique la voulait sans conséquence. Sincèrement... ! S’arrêter tout de go ne servirait à rien. D’ailleurs, un même trouble les touche toutes les deux. En même temps. Le regard furtif qu’elles échangent, leur sourire teinté d’inquiétude, en témoignent. Ne rien brusquer. Ne pas franchir ce point de non-retour qui ruinerait leur confiance. Par chance, la pommade semble pénétrer. Dominique laisse à son amie le soin d’en terminer l’application. Adossée au placard, elle réalise combien son comportement a été


cavalier. Doit-elle se sentir bigrement concernée pour s’imposer aussi résolument chez une inconnue ! A proprement parler, la vie ne l’a encore jamais confrontée à une telle forme de fureur obscène. La mésaventure de cette fille soulève en elle un violent sentiment de révolte, de pitié, de dégoût. De son côté, Marie-Pierre démontre une bonne dose de confiance aussi. Son comportement d’adolescente blessée dans sa pudeur la rend attendrissante. En dépit de cette pudeur, elle se montre docile, réceptive à la main tendue, silencieusement sensible aux gestes qui rassurent. Dominique ignore tout de son passé, de ses faiblesses et de ses vrais tourments. Elle a dû connaître les mêmes déboires que les autres filles de son âge. Un peu plus violents, certes ; mais les peines de cœur aident à mûrir. Un jour, elle glanera sa part de bonheur. Comme tout le monde. Pour l’heure, Marie-Pierre termine d’enduire son buste. A contre-jour, il apparaît étrangement brillant. Des ombres feutrées dessinent de profondes fossettes au creux des hanches. Pour la première fois, Dominique regarde une autre femme avec des yeux de peintre, des yeux intransigeants ; et ce corps prude, innocemment dévoilé, éveille en elle un fragile sentiment d’attirance. Fragile, mais réel... Au point que, subitement, elle se reproche d’avoir provoqué le sursaut de volupté du corps de Marie-Pierre, lorsqu’il s’est remis à vivre. Volupté secrète et silencieuse, mais volupté suscitée par ses doigts ! Instant troublant, mal maîtrisé, qui la partage entre l’admiration et le remords. Le dos tourné à cette femme insaisissable dont l’innocente impudeur lui hante l’esprit, Marie-Pierre médite aussi. Elle se sent franchement tarte, plus nue que nue ; nue jusque dans ses pensées. L’ultime barrière de pudeur qui lui garantit encore un soupçon de dignité s’écroulera bientôt. Dominique a vu juste. Echapper à son intuition, retarder indéfiniment cette échéance dégradante qui dévoilera vraiment les outrages subis, tout cela n’est qu’utopie. Les sensations contradictoires vécues durant cet après-midi chahuté prouvent à suffisance qu’elle est restée bien vulnérable ; autant dans son cœur que dans son corps, malgré ses bonnes résolutions. En dépit de son courage. Mais elle n’en fera pas une obsession. Encore moins un


drame. Elle ne craquera plus jamais comme aujourd’hui. Le gros du nuage est passé. Avec Dominique à ses côtés, elle réapprendra à vivre ; même dans sa peur. Elle sait maintenant sur qui compter. Sous réserve de ne pas trop la décevoir, elle deviendra son alliée. Comme aujourd’hui, elle la sentira derrière elle. Immobile, attentive, silencieusement rassurante... ! Marie-Pierre s’observe un instant dans le miroir. Puis, elle se rince les mains et ramasse le chemisier abandonné à ses pieds. Dominique la suit du regard et remarque sa cheville maculée de sang. Pendant qu’elle mouille un gant de toilette, elle invite son amie à se rasseoir. ─ Ça risque de piquer un peu, prévient-elle. Elle tamponne prudemment les contours de l’écorchure. A peine les jeunes femmes échangent-elles un regard. Regard discret, presque navré. Marie-Pierre applique elle-même le pansement. Satisfaite de ses talents d’infirmière, Dominique passe derrière elle à pas feutrés. Son regard est devenu espiègle. Espiègle et fier ! Sans mot dire, sans le moindre complexe, elle croise et appuie ses bras sur les épaules nues de Marie-Pierre. Dans le miroir, leur attitude fait bigrement "copines coquines" et leur sourire amusé s’y affiche en même temps. ─ Vous voici bonne pour le service, ironise Dominique. Maintenant, si j’étais vous, j’irais me changer. ─ Je ne sais comment vous remercier... ─ C’est très simple : je carbure au café. Aussitôt, elle pose un doigt désinvolte sur chacun des petits seins ronds et fronce les sourcils. ─ Quand mademoiselle sera présentable, elle m’en préparera une tasse... ? Elles quittent la salle d’eau et retrouvent le désordre du salon. La clarté agressive les fait cligner des yeux. Le soleil est déjà sur le déclin. Il plaque des ombres franches sur les murs blancs et le balcon s’embrase des mille variantes du crépuscule qui s’annonce au-dessus du lac. Marie-Pierre contemple son champ de bataille en serrant son


chemisier en lambeaux contre sa poitrine. Elle s’excuse du regard et s’éclipse dans sa chambre. Avant qu’elle disparaisse, elle esquisse pourtant un sourire. Un vrai sourire, cette fois. La porte s’est refermée sur un minois presque serein. Les poings aux hanches et le front volontaire, Dominique programme aussitôt une remise en état sommaire de l’appartement. Elle commence par redresser le fauteuil. Il est tellement démantibulé qu’à son tour, elle renonce à réparer la casse. Par contre, elle rassemble soigneusement les débris de verre dispersés sur la table, récupère le verre intact et la bouteille, puis emporte le tout dans la cuisine. Lorsque Marie-Pierre réapparaît, vêtue d’une blouse bouffante, la pièce est vide. Incompréhensiblement vide. Un silence de cathédrale. Comme si l’appartement avait perdu une partie de son âme. Le même silence qui s’abat sur la forêt juste avant l’orage, quand le gazouillis des oiseaux s’arrête net. ─ Dominique... ? L’appréhension d’une autre mauvaise surprise fige la jeune femme pendant un long moment. A force de courage, elle s’avance vers le hall d’entrée. Il est vide aussi. Mais la porte est toujours verrouillée de l’intérieur. Au moins, un point rassurant ! Elle rebrousse chemin, l’œil aux aguets, et s’arrête devant la porte de la cuisine, pétrifiée d’effroi. Dominique l’y attend, un couteau à la main. Méconnaissable. Enragée. ─ Allez-vous enfin m’expliquer ? Déjà dans l’ascenseur, je me disais que les occupants de cet immeuble étaient sans-gêne, mais je ne m’imaginais pas mettre les pieds dans une boucherie. Alors... ? Que s’est-il réellement passé, et pourquoi une telle sauvagerie ? Marie-Pierre est livide. Elle aurait dû lui avouer la vérité beaucoup plus tôt. Cette fois, elle n’a plus droit au moindre atermoiement. Son comportement dissimulateur a généré suffisamment de suspicion. Tricher encore équivaudrait à perdre Dominique pour de bon. Sa tentative de justification est pathétique : ─ Je n’avais pas le choix, Dominique... C’était lui ou moi. Je vous le jure ! Elle tortille le bord de sa blouse entre ses doigts. On dirait une


enfant réprimandée qui tente de se disculper. Malgré son désir de s’expliquer, les mots restent dans sa gorge. Son regard exprime un profond désespoir. Dominique n’en continue pas moins à la harceler. ─ Depuis mon arrivée, je vous sens embrigadée dans quelque chose de louche. Ça ne me dit rien qui vaille. Alors ? A quoi rime tout cela ? Marie-Pierre chancelle. Son regard contrit glisse vers le carrelage maculé du sang de sa victime. Alors, dans un élan kamikaze, en phrases débridées, elle relate l’intrusion de Georges, ses propos honteux puis leur lutte. Le geste fatal... Ce geste qu’elle revoit, qu’elle revit dans toute sa violence. Le geste de sa délivrance ! Les aveux terminés, Dominique fixe tour à tour les mains tremblantes et le visage torturé de Marie-Pierre. Certes, elle ne doute plus de la sincérité de sa future employeuse ; mais le mystère reste entier quant à l’état de la victime. ─ Vous ne craignez pas qu’il soit... par trop blessé ? ─ Si vous saviez comme je m’en fiche ! ─ Quand même ! Vous pourriez avoir des ennuis. ─ Cela m’est égal. Mais, si cela peut vous rassurer, ses blessures étaient plus spectaculaires que sérieuses. Une nouvelle fois, Dominique désigne le carrelage, les meubles tâchés de sang. ─ En êtes-vous bien sûre ? ─ Je ne l’ai touché qu’à l’épaule et aux bras. ─ Et s’il portait plainte ? ─ Porter plainte ? Oh ! Non. Jamais, mon père ne se vantera d’avoir mordu la poussière. Il est bien trop orgueilleux ! ─ En tout cas, un détail me chagrine encore dans votre histoire. Celui que vous appelez votre père... Il a bien voulu abuser de vous, n’est-ce pas ? C’est manifeste. ─ Effectivement... C’est manifeste, comme vous dites. ─ Et cet homme s’est déchaîné au point de vous étrangler. Comme s’il ne s’attendait pas à ce que vous lui résistiez. ─ C’est à peu près ça... ─ De là à supposer que vous lui cédiez avant... ─ Parce que vous croyez que j’avais le choix ? A treize ans, on n’a pas le courage de crier sa honte sur tous les toits, Dominique ! Et


si on cède une fois sans le révéler autour de soi, on est fichu pour des années. Jusqu’à la fuite... Parfois jusqu’à la folie. A son tour, Dominique devient blême. Elle saisit Marie-Pierre par les épaules, sans ménagement, et elle la force à soutenir son regard. ─ Mais s’il s’agit vraiment de votre père, c’est abominable !!! ─ Pour la millième fois, je vous répète que c’est mon père. Merde ! C’est mon père et je n’en peux plus de parler de lui. Me comprendrez-vous enfin ? Elle s’effondre en sanglots dans les bras de sa confidente. Son corps tout entier frissonne. Ses poings frappent le vide. Dominique lui caresse vainement la nuque pour l’apaiser. ─ Je veux l’oublier... Effacer son image qui me poursuit jour et nuit. Mais j’ai peur. Tellement peur de ne jamais y arriver ! Une avalanche n’aurait pas glacé Dominique davantage. Sa nouvelle amie vient d’échapper à une nouvelle humiliation de la part d’un monstre. Maintenant, elle frôle la crise de nerfs. Un peu par sa faute. Elle presse Marie-Pierre contre sa poitrine, mais elle se trouve bien maladroite et impuissante devant pareille détresse... Pourtant, c’est Marie-Pierre qui exprime des remords. En termes désabusés. D’une voix teintée de fatalisme. ─ J’étais bête de croire qu’il me ficherait la paix. Personne n’échappe à son destin. On a beau fuir, il vous poursuit sans relâche. Un jour ou l’autre, il faut bien l’affronter. J’ai gâché notre rencontre. Je suis navrée... Vraiment navrée ! ─ J’aurais mauvaise grâce de vous en vouloir. A votre manière, vous m’avez donné une leçon. Moi non plus, la vie ne m’a pas toujours gâtée. Mais j’ai vécu à l’abri des misères d’autrui. A présent, je comprends qu’il ne faut pas juger trop vite. En voulant cacher leur détresse, les gens passent pour coupables. On les enterre sans les avoir écoutés. Je suis avec vous, mademoiselle. ─ Merci... Cela me fait vraiment plaisir. J’avais surtout peur d’affronter la vérité, je crois. Dans ses yeux, l’étincelle de l’espoir brille à nouveau. Elle se libère des bras de Dominique. Celle-ci ne la retient pas. Ses doigts glissent simplement sur les bras de cette femme fragile qui s’en va déposer le couteau dans l’évier. Néanmoins, elle intervient d’une


voix taquine lorsque Marie-Pierre prépare une éponge et un seau. ─ Dites... ? Vous ne deviez pas préparer le café ? Faites-le corsé... Je crois que nous en avons besoin. Moi, je m’occupe de l’ascenseur. Il mérite un fameux coup de propre ! Devant la mine dépitée de son amie, Dominique prend résolument sa place devant l’évier. ─ Laissez-moi faire... Mieux vaut que vous restiez ici. Elle a raison. Néanmoins, Marie-Pierre l’accompagne jusqu’au palier. Une ultime inquiétude lui effleure l’esprit. ─ Prenez les clés, on ne sait jamais... ! A l’apparition de la cabine éclairée, elle se retranche prudemment dans la cuisine. Elle s’y met à l’œuvre sans perdre un instant. Non sans dégoût. L’eau rougie par le sang lui soulève le cœur. Par quel miracle a-t-elle pu supporter l’écroulement de son père sans tourner de l’œil ? Elle ne se l’explique pas encore. La rage... La rage et la haine, sans doute. L’eau bout derrière elle. Chose promise, chose due, elle la verse sur les filtres. La vapeur diffuse aussitôt un arôme délicieusement corsé dans toute la pièce. Volutes parfumées qui détendent la jeune femme. Elle termine de se rafraîchir quand, alléchée par l’odeur, Dominique réapparaît dans l’appartement. Les mains encore humides et le front en sueur, elle rejoint son amie dans la salle de bains. ─ Cette chaleur ne me vaut rien. Je colle de partout. A mon avis, nous aurons bientôt un orage. ─ Oh non... Quelle horreur ! ─ Pourquoi dites-vous cela ? Sur le lac, l’effet doit être féerique... ? Il y a quelque chose de mystérieux et de brutal qui me fascine dans l’orage. En fait, tout ce qui reste inexpliqué m’intéresse... Vous êtes bien placée pour le savoir. ─ Vous aussi, vous êtes mystérieuse. Sous vos airs de garçon manqué se cache une énorme tendresse. Je me trompe ? ─ Mais je suis une grande sentimentale, vous savez ! Seulement, j’exprime mes émotions à ma façon... Parfois à contre-sens. Marie-Pierre soulève un filtre, et constate avec plaisir que l’eau a fini de s’égoutter. Elle dépose les tasses sur un plateau nickelé et


invite Dominique à la suivre. Une table ovale entourée de quatre chaises en bois tourné jouxte la partie du séjour transformée en salon. Marie-Pierre propose à son amie un siège recouvert de velours. Elle s’assied à ses côtés. ─ Ici, au moins, nous profiterons d’un peu de fraîcheur. Faites comme chez vous, Dominique. Vous l’avez bien mérité. Elles restent un moment prisonnières d’un étrange silence, les yeux dans les yeux, la tasse au bord des lèvres, réunies dans un même sourire, noyées dans les mêmes pensées. Dominique songe qu’elle vient de s’apitoyer sur un bourgeon de femme candide et bien vulnérable. Qui plus est, un brin de femme réceptive jusqu’à la soumission. Quant à Marie-Pierre, elle découvre vraiment les traits de sa bienfaitrice. Oui, à cet instant, elle ose enfin sonder le regard caressant de cette amazone aux comportements discordants. Une lionne dont la crinière châtain s’estompe dans la nuque. Au passage, elle remarque la touche de mascara qui souligne la courbure naturelle de ses cils. Une touche imperceptible. Comme si cette fille voulait freiner l’épanouissement de sa féminité. Plongées dans leur méditation réciproque, elles voyagent dans l’inconnu de l’autre sans trouver le temps long et sans connaître le trouble de ceux qui n’ont rien à se dire. La voix du cœur et le discret pétillement de leur regard parlent pour elles et c’est suffisant. Dominique goûte une gorgée de café et le trouve suffisamment refroidi. Elle vide sa tasse d’un trait. Marie-Pierre paraît toujours égarée dans ses pensées. ─ Nous sommes aussi peu loquaces l’une que l’autre, dirait-on... Ce sont encore vos problèmes qui vous préoccupent ? ─ Vous devez me trouver taciturne. Vous savez, à force de vivre seule, on oublie l’importance des mots. On se parle dans sa tête et on s’en accommode. On trouve superflu d’établir un dialogue. Plus tard, quand cette éventualité se présente, on pèche par excès de retenue... ─ Dans ce cas, j’ai dû fameusement vous brusquer. ─ Juste ce qu’il fallait. Vous êtes la première personne à m’avoir fait parler autant depuis des mois. Vous avez fait preuve de beaucoup de patience. Et puis, vous êtes une femme. Je n’aurais jamais pu dire ces choses à un homme. ─ Vous auriez pu en parler à une amie, à une sœur... A votre


mère ! Marie-Pierre hoche la tête en signe d’impuissance. Deux longues rides barrent son front. ─ A treize ans, mon père m’aurait fait enfermer. A seize, il m’aurait fait passer pour une menteuse. Ou alors, pour une traînée. A dix-sept, ma mère nous a surpris dans l’atelier. Elle... Elle s’est suicidée. Dominique lui reprend les mains sans parvenir à croiser son regard. Elle renonce à l’attirer de force. ─ C’est vrai qu’elle n’est pas rose, votre histoire, admet-elle. ─ D’autant plus que maman est peut-être morte en me croyant consentante... Ce remords-là, j’aurai du mal à m’en défaire. ─ Le jour où elle a découvert la chose, vous auriez dû saisir l’occasion... ? ─ Tout s’est passé trop vite. Nous ne l’avons pas entendue entrer. De toute façon, je ne pouvais rien voir. J’étais coincée sous mon père. La porte a claqué. Un coup brusque ! Des bruits de pas ont résonné dans le couloir... Mon père a juré. La voiture a démarré en trombe. On a retrouvé maman dans sa chambre. On ne m’a même pas permis de la revoir. ─ Et ensuite ? Votre père a dû réfléchir... ? On l’a bien questionné ? ─ Après... ? Il avait le champ libre. Il a commencé par faire le vide autour de moi. Il m’a cloîtrée chez lui. Et voilà ! ─ Néanmoins, vous êtes partie. ─ Oui. Je me demande encore comment j’ai pu lui jouer ce tour. En fait, il a commis l’erreur de me laisser poursuivre mes études de peinture. Aujourd’hui, il doit s’en mordre les doigts. ─ Comment lui avez-vous échappé ? ─ Un jour, j’en ai eu plus que marre. J’ai invoqué un grave conflit avec lui pour confier mon intention de partir à l’un de mes professeurs. Un genre de vieil ermite affable et discret. Je revois sa façon de me regarder... Il mordillait sa pipe sous sa grosse moustache. Il m’a pincé la joue. Puis, il m’a tourné le dos. Son visage est devenu écarlate. Je sentais monter sa colère. J’ai même cru que je l’avais froissé. L’instant d’après, il est revenu vers moi en vidant sa pipe dans le creux de sa main. Son regard était apaisé. Il a simple-


ment dit : «Je vais te tirer de là ! ». Le mois suivant, j’étais ici. ─ Diable... ! Il vous a installée ? ─ Il ne faut pas rêver ! Non... Je possédais quelques meubles et un peu d’argent laissés par ma grand-mère. Au fond, avec elle j’aurais pu parler. Par respect, je ne l’ai pas fait. D’ailleurs, auraitelle supporté la vérité... ? ─ N’empêche... Se lancer dans une telle aventure sans être sûre du lendemain... Il faut oser ! ─ Je n’ai pas réfléchi outre mesure aux problèmes d’argent. Je n’avais qu’une idée en tête : partir ! Disparaître. Par chance, mon propriétaire est un homme conciliant. Certains mois de vache maigre, il a même fermé les yeux. En compensation, je lui cédais quelques toiles. A mon avis, son amitié pour Camille a joué... ─ Camille... ? ─ Le vieux peintre dont je vous ai parlé. Mon départ s’est déroulé si vite que je n’ai pas eu le temps de le remercier. Si vous voulez, un jour, nous lui rendrons visite... ─ A propos de peinture... Vous sembliez si impatiente... ? ─ Mais je le suis toujours. J’attendais votre accord. Sans mes petits déboires, je vous aurais déjà montré mes croquis. Cela nous prendra bien deux mois, vous savez. ─ Pas de problème. Je suis partante. Mais vous ? Vous sentezvous prête ? Les mains de Marie-Pierre se remettent à trembler. ─ Si j’étais sûre qu’il ne reviendra pas... Dominique appuie son index sur le front de son amie, puis se penche vers elle, le regard soucieux. ─ Il est toujours là, n’est-ce pas ? Marie-Pierre se recroqueville. Un frisson la parcourt. Dominique lui caresse la tempe. ─ Voulez-vous que je reste ici cette nuit ? Demain, ça ira mieux... La jeune femme sursaute. Elle fixe longuement le regard apitoyé de son modèle sans pouvoir prononcer le "oui" qui lui brûle les lèvres. La perspective d’une vraie sécurité lui permet néanmoins de surmonter sa faiblesse. ─ Vous feriez cela pour moi ?


─ Je passe un coup de fil pour avertir ma mère, et le tour est joué. Je peux ? Déjà, elle est debout. Elle enchaîne : ─ Et cessons de nous vouvoyer comme des femmes du monde ! Les yeux de Marie-Pierre deviennent subitement brillants. Elle contient mal son émotion. Puis, enfin, elle se lève et baise fougueusement les joues de Dominique en murmurant : ─ Merci, Dominique... Vous êtes formidable ! Dominique lui rend machinalement son baiser, sans trouver quoi répondre. Des mots d’amitié sincère vibrent au fond de son propre cœur. Mais, à cet instant, ils seraient peut-être inopportuns, voire déplacés. La conscience en émoi, elle aperçoit sa photo posée en évidence auprès du téléphone. Elle s’en empare et se tourne vers MariePierre... Celle-ci a déjà détourné le regard. Affectant l’innocence, elle disparaît dans la cuisine avec le reste de café froid. Son coup de fil terminé, Dominique la surprend, adossée au réfrigérateur, les yeux rivés au plafond. ─ Ça ne va pas ? ─ Si... Si ! Je pensais à quelque chose... ─ Moi, je pense surtout qu’il est grand temps de remettre un peu d’ordre, si nous voulons admirer tes croquis ce soir ! Les derniers rayons du soleil flattent les crêtes des montagnes. Dégradés de rouge virant peu à peu au brun mauve. Aboutissement moiré d’une journée riche et chaude. Accrochées aux versants d’un bleu déjà profond, les maisons disséminées en amont de la bourgade s’enténèbrent à leur tour. La brume recouvrira bientôt le lac. Impalpable cape de moisissure. Pour l’instant, la surface du Léman taquinée par le vent se pare encore de mouvants reflets corallins. Ultime trace de vie, un couple de ramiers fend le ciel incandescent et disparaît dans la couronne d’un cerisier. La nuit tombe. La nature entre en léthargie. Elle offre ses épaules frileuses au manteau rose du crépuscule naissant.


Les amies s’acquittent de leur tâche ingrate avec un moral flambant neuf, sans faire la moindre allusion à l’auteur du désastre. Puis elles mitonnent ensemble un repas frugal qu’elles partagent sans hâte, en totale communion. Alors seulement, elles examinent les esquisses évoquées tout au long du dîner. La nuit gagnante les rassemble sous le lampadaire en soie du salon. A son tour, Dominique répond sans se dérober aux questions de Marie-Pierre. De fil en aiguille, elle évoque sa pratique de l’aquarelle. En amateur, bien sûr. Et sa passion pour Baudelaire, Nerval, Eluard... Pas sentimentale pour rien, Dominique ! Pourtant, elle ne semble pas trop impatiente de trouver l’âme sœur. Le grand amour, elle n’en fait pas une obsession. Il viendra en son temps. Elle se contente de vivre sa vie. Au hasard de la conversation, elle relate un incident qui n’est pas sans rappeler la mésaventure de Marie-Pierre ; même si les conséquences n’ont rien de comparable. Quoi qu’elle en dise ou en rie, cet événement est resté ancré dans son esprit... ─ J’avais relevé l’annonce d’un peintre amateur. J’en étais au début de ma carrière et je prenais un peu tout ce qui se présentait. Au départ, le comportement de ce garçon ne présageait rien de fâcheux... J’avais même trouvé sympa qu’il me laisse seule pour me déshabiller. J’ai commencé à me poser des questions lorsqu’il est revenu avec un appareil photo. Puis il m’a indiqué des poses. J’ai marché... jusqu’au moment où il m’a suggéré d’utiliser des accessoires. Là, j’ai compris et j’ai filé, mes vêtements sous le bras. ─ Un vicieux ? ─ Oui et non... Plutôt un type mal dans sa peau qui voulait se donner l’illusion d’être un homme en achetant la présence d’une femme pendant quelques heures. Il m’a d’abord poursuivie dans son appartement, puis il a renoncé à me retenir. Au fond, je sais ce qu’il aurait voulu me dire... Je ne lui en ai pas voulu. ─ Tu n’as rien dit à personne, toi non plus ? ─ Non. Même pas à ma mère. Quand j’ai vu à quel point les traits de cet homme accusaient la honte, j’ai jugé qu’il était suffisamment puni. ─ Tu parles beaucoup de ta mère. Elle doit compter beaucoup.


─ Je n’ai plus qu’elle. Mon père était guide de haute montagne. Il a trouvé la mort dans une avalanche. Il nous manque… Alors, nous nous partageons la tendresse qu’il nous aurait donnée. ─ Je comprends mieux ton caractère. Ton audace vient de lui, n’est-ce pas ? ─ Il n’avait peur de rien. J’avais sept ans quand il nous a quittées, mais je revois encore ses yeux, bleus comme le ciel. Parfois, j’avais l’impression d’être dans les bras d’un nuage ! Il m’apprenait des tas de choses que la plupart des autres enfants ne connaîtront jamais. S’il me perdait de vue pendant quelques minutes, il devenait fou d’inquiétude. Mais je crois qu’un père a toujours un peu peur. Surtout pour sa fille. Toute petite, il me rassurait. Il me disait que j’étais forte. Tu vois... Je le suis devenue. ─ Je te rappelle des choses tristes... ─ Non. Des souvenirs heureux. Quand tout va mal, je sens très vite qu’il est près de moi ; qu’il me protège. Comme lui, j’aime nos montagnes ; même si elles ont pris sa vie à l’aube de la mienne. Nous fêtons chacun de ses anniversaires comme s’il était là... Il ne supportait pas de nous voir tristes. En balayant la mélancolie qui nous surprend parfois, nous lui prouvons qu’il a réussi à nous rendre heureuses, et que le cours du temps n’y changera rien. Marie-Pierre trouve cela bien troublant. Dominique s’en rend compte sans étonnement. La jeune peintre, que l’évocation de la famille met mal à l’aise, détourne la conversation. ─ A propos d’anniversaire, je fêterai le mien demain. Enfin... Fêter, c’est beaucoup dire ! Si le cœur t’en dit, je t’invite. ─ Demain... ? C’est presque impossible. Le matin, je dois rentrer chez moi ; j’ai pas mal de petites choses à prévoir pour maman… ─ Le soir, alors ? Nous pourrions dîner à l’aise. J’essaierai de me montrer plus accueillante... Mais je ne t’oblige pas. ─ D’accord pour le soir. A condition qu’on partage tout. D’ailleurs, je te vois mal sortir dans cet état. Songe à préparer une liste, je m’occuperai des achats. ─ Pas la peine... J’ai une autre idée. Tu verras, ce sera chouette. Mon premier anniversaire de femme libre ; le second jour d’un espoir qui prend corps ! Si tu n’as pas trop sommeil, je suggère d’arroser cela immédiatement. Un doigt de porto, ça te dit ?


─ Si tu me prends par les sentiments...! Mais alors, un seul. Après deux verres, je fais des bêtises. Marie-Pierre se lève, le cœur joyeux. Elle présente la bouteille de Newport qu’elle gardait précieusement au fond d’un buffet. ─ Vingt ans d’âge... Comme moi ! Tu peux l’ouvrir ? J’apporte les verres. Et si tu veux grignoter quelque chose, il reste du gruyère. ─ Mon Dieu ! Mademoiselle a du nez. Moi qui la croyais sans défauts... Le porto ressemble à du velours. A mesure qu’elles le dégustent, un souffle de jovialité inonde leur esprit. Minuit les surprend à rire aux éclats. Mais Marie-Pierre commence à se fatiguer. Elle propose d’aller se coucher. A la fois confuse et amusée d’avoir trop honoré Bacchus, Dominique répond avec ferveur à cette initiative. ─ D’abord me rafraîchir, décrète Marie-Pierre en s’appropriant la salle de bain. Dominique se retire sur le balcon. Elle s’appuie à la balustrade et hume l’air frais de la nuit. Puis, à son tour, elle passe sous la douche et gagne la chambre en traînant ses habits. Le drap tiré sous le menton, retranchée au bord du lit comme une lycéenne catapultée dans un internat, Marie-Pierre accueille l’apparition décomplexée de son modèle avec un sentiment de gêne. D’admiration aussi... Offerte ainsi sans le moindre artifice à l’éclairage tamisé des appliques, la nudité gracieuse de Dominique évoque les formes suggestives des danseuses orientales. Pourtant, si elle s’éternise quelque peu à ranger ses effets sur le dossier d’une chaise, les desseins de cette fille n’ont rien de provocateur. Dans cette chambre où elle pénètre pour la première fois, sa nudité ne semble pas le moins du monde lui poser un problème de conscience. Elle affiche le vrai visage de son corps et de son cœur. En toute franchise. Un visage empreint de pureté limpide, de simplicité naturelle, et surtout d’innocente spontanéité. Un rai de lune, qu’un nuage transparent tamise de temps à autre, éclaire furtivement la silhouette recroquevillée aux côtés de MariePierre. Les bras croisés derrière la nuque, celle-ci s’acharne vainement à trouver le sommeil. Par égard envers la bienheureuse que la moiteur de la nuit ne semble guère troubler, elle s’efforce de rester


immobile. Mais l’insomnie rebelle ankylose son corps. La sueur lui coule dans le dos. En quête d’un brin de fraîcheur, elle repousse énergiquement le drap. Dominique réagit à ce réflexe par des ronchonnements d’enfant gâté qu’on dérange. En tâtonnant, elle trouve un coin du drap. Elle l’agrippe aussitôt, puis se retourne et se blottit tout contre MariePierre. Dans cette position, une mèche de cheveux lui chatouille la figure. Elle se frotte vigoureusement le nez contre le col du pyjama de son amie. Puis sa joue vient se nicher contre la peau nue, dans l’échancrure que son sursaut vient de provoquer. Certes, il s’agit là d’un banal réflexe de dormeuse. Néanmoins, Marie-Pierre se trouve partagée entre l’inconvenance de cette attitude, l’impatience à trouver le sommeil et le dessein de repousser son amie sans l’éveiller. Des trésors de patience et d’astuces lui permettent d’arriver à ses fins. Elle parvient même à s’endormir, alors que le visage de son modèle s’obstine à effleurer son épaule jusqu’au lever du jour. Lorsqu’elle s’éveille, elle se retient d’écarter tout de go le bras qui la tient enlacée. L’esprit lourd d’avoir insuffisamment récupéré, elle sent à la fois le souffle tiède qui lui caresse le cou et le tressaillement d’une main négligemment posée sur sa poitrine. Les premiers feux de l’aurore taquinent le corps endormi de Dominique. Ils suscitent bientôt ses réactions de capricieuse révolte. Sans crier gare, elle se tourne pour échapper à la lumière, tirant du même coup le drap jusque son front. Puis, comme sortant d’un rêve, son visage reparaît lentement. Son regard parcourt les murs de la chambre. A la recherche d’un repère. D’un élément familier. Ses esprits retrouvés, elle se redresse, s’adosse à la tête du lit et s’étire. ─ Je dois avoir une mine bizarre, dit-elle. Je viens de faire un de ces cauchemars ! Nous habitions dans un château. Un vieux machin. Les pleurs d’un enfant résonnaient quelque part. Nous avons parcouru des couloirs à perdre haleine. Tout au bout, il y avait une rivière. Le bébé s’y trouvait. Mort... ! Dans une mare de sang. Le soleil nous brûlait les yeux. C’était affreux. ─ Je suis désolée, Dominique. Mon histoire t’est repassée... ? J’ai presque honte d’avoir dormi. ─ Au fait, comment te sens-tu ?


─ Mal partout... J’ai l’ai de quoi ? ─ L’air d’une fille qui s’éveille. Marie-Pierre se soulève pour l’embrasser. ─ Merci... Tu es indulgente. Bonjour quand même !... Dominique se penche pour recevoir la bise. Elle a la mine soucieuse et se tient l’estomac. ─ J’ai faim... On se lève ? Pour toute réponse, Marie-Pierre s’installe à califourchon sur elle. Puis, avant d’enjamber complètement cet obstacle sensuel et sans-gêne, elle lui pose un doigt sur le nez ; d’un air taquin. ─ D’accord, Vénus. On se lève. Mais d’abord, tu t’habilles ! Pendant ce temps, je prépare le café.

La perspective de passer le reste de la journée toute seule n’entame guère l’entrain de Marie-Pierre. L’appréhension ne la surprend même pas lorsque la voiture rouge de son amie disparaît sous le tunnel verdoyant des platanes. A cet instant, le seul souci de réussir sa soirée d’anniversaire occupe ses pensées. Un coup de fil bien inspiré suffit d’ailleurs à la décharger d’une bonne partie des préparatifs. Une fois n’est pas coutume, elle renonce à sa promenade matinale. En guise de bol d’air, elle s’installe sur la terrasse et bichonne sa plantation ; du moins, ce qu’il en reste. Sur les événements de la veille, elle porte maintenant un jugement fataliste. Même si elle en subit le contrecoup. A ce propos, ce matin, son physique était pour le moins disgracieux. Si les cosmétiques appliqués sur son visage ont fait merveille, un grand foulard s’avère indispensable pour camoufler les marques sur son cou. Dorénavant, elle se promet de ne plus commettre la moindre imprudence. A cette condition, elle sera invulnérable. Ce constat éveille en elle une relative euphorie... Euphorie qui s’avère salutaire pour venir à bout d’une vaisselle de plusieurs jours ! Midi a sonné depuis belle lurette. L’eau que Marie-Pierre a malencontreusement répandue sur le dallage du balcon forme des auréoles blanchâtres. Le hurlement d’une sirène retentit au loin.


réoles blanchâtres. Le hurlement d’une sirène retentit au loin. Appels stridents, lugubres. Appels de mort, peut-être... Occupée à déplacer son chevalet, Marie-Pierre ne leur prête qu’une vague attention. Néanmoins, elle se dit : ─ Mourir en plein mois d’août... quelle injustice ! Une toile ancienne, retrouvée par hasard, la libère de ces idées maussades. Elle se replonge de plus belle dans l’organisation de son prochain travail. Rien ne freinera plus son enthousiasme : les croquis épinglés au mur, les feuilles de papier vélin et les pastels disposés à portée de main en témoignent. Aujourd’hui, rien ne devrait la contrarier... Pourtant, une nouvelle fois, le timbre du carillon d’entrée lui glace le sang. Malgré son récent regain de confiance, elle perd pied aussitôt. Son cœur s’emballe. Elle voudrait disparaître, s’enfermer à double tour dans la salle d’eau, se boucher les oreilles... Mais son corps tout entier reste de marbre. L’angoisse est là, qui la paralyse et l’envoûte à mesure que le carillon répète son obsédante mélodie. Puis, lentement, sur l’image écœurante de son père vient se superposer celle, apaisante, de Dominique. Par égard envers son modèle, elle tente de faire front. Elle croit entendre son cœur résonner dans toute la pièce. Qu’importe ! Elle se faufile jusqu’à la terrasse et risque un coup d’œil en direction du parking. Son espoir ? Apercevoir la Renault rouge de Dominique. Sa hantise ? Découvrir le break de son père. Elle ne distingue que les voitures des autres locataires. Plus une camionnette aux publicités pâlottes, et une voiture de police dont le gyrophare continue de tourner. Par malchance, malgré ses précautions, le policier pansu qui bat la semelle devant l’immeuble en compagnie d’un livreur en salopette l’aperçoit. Il l’interpelle aussitôt avec des gestes de naufragé. ─ Madame ! Madame !... Savez-vous où je pourrais trouver mademoiselle Marchand ? Nous sonnons chez elle depuis cinq bonnes minutes... Même chez la concierge, ça ne répond pas. Les deux hommes attendent une réponse qui tarde un peu trop. Sous les mains posées en visière pour se protéger du soleil, le visage du policier apparaît comme une tache écarlate perdue dans un uniforme noir. Des suppositions nébuleuses traversent aussitôt l’esprit


de Marie-Pierre. Que peuvent bien lui vouloir ces bonshommes tout droit débarqués d’une autre galaxie ? Elle improvise une explication. ─ Excusez-moi... Je suis mademoiselle Marchand... J’étais dans mon bain. Les visiteurs échangent un regard qui en dit long sur leurs doutes. Le policier porte un doigt à son képi. ─ Inspecteur Schroeder, mademoiselle. Vous pouvez me recevoir ? Sa voix moelleuse, au fort accent germanique, traînaille de manière agaçante. Marie-Pierre rechigne à percer le mystère de sa visite. Hélas ! Elle ne peut se dérober. En outre, l’homme en salopette commence à piaffer aussi. Les mains aux hanches, il vient se planter devant le policier. ─ Dites, Mademoiselle... Je pourrais enfin livrer la commande que vous avez passée ? Je n’ai pas que ça à faire, moi ! Son exaspération est justifiée. Marie-Pierre se sent rougir. N’empêche... à cause de cet employé grognon, le repas qu’elle voulait de fête aura un goût amer ! Dans la cabine trop exiguë, la bedaine collée à la cuve en inox du traiteur, le policier peste avec son vis-à-vis contre l’avarice des promoteurs. Ils parviennent en nage au second étage. Bon prince, l’inspecteur propose son concours pour transporter la cuve réfrigérée jusque dans la cuisine. Tout baigne. Sauf pour la facture... Marie-Pierre estime qu’ils n’y sont pas allés de main morte. Elle exprime sa désapprobation en questionnant du regard le livreur. Celui-ci ne mâche pas ses mots pour justifier la douloureuse. ─ Hé ! Faut tout lire, ma p’tite dame ! «Garantie pour matériel laissé en dépôt chez le client...» C’est écrit là. Ne vous chagrinez pas, je vous rembourserai demain ; à la fin de ma tournée ! La répartie amuse le policier. Attentif à la scène, un large sourire fend sa figure bouffie de gros nounours. Mais son clin d’œil au livreur déplaît à Marie-Pierre qui le toise, la mine pincée. L’inspecteur retrouve aussitôt l’air absorbé des gens de la maréchaussée. Quant au livreur, il vérifie deux fois de suite les billets et la monnaie que la jeune femme lui a fourrés dans les mains. Pas de chance ! Deux fois de suite, le compte est juste. Privé du pourboire escompté,


escompté, il tire franchement la tête. De rage, il ne salue que Schroeder avant de s’éclipser. De toute façon, Marie-Pierre a d’autres chats à fouetter ; d’autant plus que l’inspecteur affiche une mine catastrophée. Il traîne son regard ténébreux le long des plinthes, comme si le sentiment de jouer les trouble-fête le contrariait vraiment. Il croise les doigts, hésite un instant, puis lève les yeux vers la jeune femme. ─ Mademoiselle Marchand, il m’incombe de vous apporter une mauvaise nouvelle... Les ennuis vont commencer. Le ton grave du policier n’augure rien de bon. Marie-Pierre a subitement la certitude que, s’il ne la juge pas encore, d’autres s’en chargeront bientôt. L’inspecteur se gratte le front sans la quitter des yeux, mais sans manifester la moindre hâte à justifier sa présence. L’explication tombe avec la sécheresse d’un couperet : ─ Votre père est mort hier soir ! La jeune femme affecte la surprise. Pourtant, c’est d’effroi que ses lèvres tremblent. La preuve de sa responsabilité jaillira bientôt. C’est sûr. Elle ne pourra pas nier l’évidence. Pour l’heure, elle utilise au mieux les ultimes ressources de sa lucidité. Elle se retient surtout de hurler qu’elle n’y est pour rien. L’inspecteur continue sur un ton embarrassé. ─ Pour tout vous dire, les circonstances de son décès comportent des zones d’ombre, ce qui m’oblige à vous poser quelques questions... Silence pesant. Regards figés. Prémices d’une partie d’échec pas comme les autres. Pour se donner une contenance, Marie-Pierre invite le policier à s’asseoir. Par prudence, elle lui désigne le siège que Dominique occupait la veille, face à la fenêtre. Elle se tient debout devant lui, à contre-jour, avec l’espoir qu’il ne déchiffrera pas les aveux affichés dans son regard. Maladroitement, certes, mais elle s’en aperçoit trop tard, elle prononce enfin ses premières paroles : ─ Tout cela est affreux, inspecteur... Puis-je vous offrir quelque chose à boire ? Le regard de Schroeder s’est assombri, son front s’est plissé. Marie-Pierre se sent verdir. Elle reste appuyée contre la table, tirail-


lée entre l’envie de s’éclipser et le réflexe de s’asseoir. ─ Je veux bien un verre d’eau... Plate, de préférence. Au prix d’un incroyable culot, la jeune femme parvient à soutenir son regard. Sans broncher, mais avec des yeux interrogateurs. Le policier justifie son choix en désignant une cheville enflée. ─ Ma goutte... ! Vous comprenez ? Marie-Pierre respire, acquiesce de la tête et lui rend son sourire. Elle apporte un seul verre et une bouteille entamée. Schroeder se laisse servir, puis il attaque de front. ─ Vous ne semblez pas pressée d’apprendre comment il est mort, mademoiselle. Cela vous fait peur... ou cela ne vous intéresse pas ? Il a fait mouche. Elle se raidit sur sa chaise et se croise les bras. ─ Tout cela est tellement brutal ! Et puis... apprendre la mort de son père de la bouche d’un policier ! ─ Le plus déconcertant, c’est que je suis ici un peu grâce à votre père, justement. Ignorez-vous que les citoyens sont tenus de signaler leurs changements d’adresse ? Marie-Pierre sursaute. Tout s’effondre autour d’elle. Sa fuite, sa solitude, sa discrétion n’auront servi à rien. La forteresse qu’elle s’est bâtie avec opiniâtreté n’est, au bout du compte, qu’un château de cartes à la merci du premier coup de vent. Si son père a révélé sa cachette à la police, il n’a pas manqué de fournir une version toute personnelle de leur dispute. Faute de témoins, elle n’a pas la moindre chance de s’en tirer. Mais elle n’a plus rien à perdre non plus. Comme tout coupable démasqué, elle répond par l’agressivité. ─ Inspecteur, cessez de tourner autour du pot. Que vous a raconté mon père, et que me reprochez-vous au juste ? ─ Calmez-vous, mademoiselle ! Calmez-vous. De un, comme je vous le disais, monsieur Marchand aurait pu difficilement raconter quoi que ce soit puisque nous l’avons trouvé à l’état de cadavre. De deux... De quoi vous accuserais-je ? Jusqu’à présent, je mène une enquête. Alors, essayez de collaborer. C’est tout ce que je vous demande. Marie-Pierre vient de rater son but. Lamentablement. Même dangereusement. Dans ces conditions, difficile de jouer plus longtemps l’innocente offensée. Elle cède. ─ D’accord, inspecteur. Collaborons. M’expliquerez-vous néan-


néanmoins en quoi la mort de mon père motive une enquête ? Pour tout policier, la réponse serait simple. Pour Schroeder, elle est le fruit d’une logique très particulière. ─ C’est à la fois simple et compliqué, mademoiselle... Il est quasiment établi que, dans les heures qui ont précédé sa mort, votre père avait déjà failli perdre la vie. Nous cherchons à savoir si son décès n’a pas été causé par la même personne qui avait déjà attenté à sa vie précédemment. ─ Attendez… Pourriez-vous être un rien plus clair ? ─ Pas de problème. L’expertise fait état de cinq blessures par lame. Sans doute un poignard. Principalement aux bras. Sauf une, plus grave, au thorax. La fin du mystère est toute proche. Schroeder joue au toréador. Encore une ou deux passes, et il placera l’estocade. Mais avant cela, il entretient un bref silence, comme s’il mesurait déjà le degré d’ébranlement de son suspect. ─ Pourtant, le rapport d’autopsie est formel, poursuit-il. Aucune de ces blessures n’était suffisamment sérieuse pour entraîner la mort. Même le sang perdu par la victime ne justifie pas ce... cet accident. Nouveau silence. ─ Disons-le carrément... ─ Quoi donc, inspecteur ? ─ Votre père était une force de la nature ! Ces éclaircissements, si disculpant soient-ils, provoquent chez Marie-Pierre l’effet d’une douche froide. D’un seul coup, ses hantises récentes se révèlent sans fondement. Ridicules ! Malheureusement, sa résignation a dû faire figure d’aveu tacite. Dans cette affaire ténébreuse, mieux vaut donc faire l’impasse sur l’histoire des coups de couteau, et répliquer sur un terrain où elle est blanche comme neige. ─ S’il est prouvé qu’il s’agit d’un simple accident, s’enquiertelle, pourquoi ces interrogations inutiles ? L’inspecteur a du métier. Du métier et un flegme désarçonnant. ─ Voyez-vous, mademoiselle, les policiers sont des êtres tatillons. Comme ils voient le mal partout, ils vont jusqu’au bout de leur logique. Dans le cas de votre père, à mon avis, les deux faits sont intimement liés.


Il marque une pause presque solennelle. Puis, pour mettre ses dernières paroles en évidence, il reprend : ─ ...intimement liés. J’insiste sur ce point. A propos de l’intimité de son père, Marie-Pierre pourrait en raconter pendant des heures. Mais le regard suspicieux de l’inspecteur laisse présager une partie de poker menteur qui ne manquera pas de piquant. Marie-Pierre choisit le terrain sur lequel se déroulera la première manche. ─ Venons-en au fait, inspecteur ! Quel est donc cet accident sur lequel vous entretenez un aussi grand mystère ? ─ Je me demandais quand vous me poseriez enfin cette question. Tout sourire, il marque un temps. ─ Votre père a commis... ou subi... l’enquête nous éclairera... un accident de voiture, hier soir, vers dix-neuf heures trente. Accident apparemment banal. Excès de vitesse... ? Alcool. ? Sa voiture a quitté la route entre Sainte-Croix et Yverdon. Au grand dam du policier, Marie-Pierre reste imperturbable. Visiblement pressée d’en savoir plus, elle brise même le silence établi par Schroeder. ─ A vous entendre, vous soupçonnez quelque chose... Ou alors, quelqu’un... ? ─ Quelque chose, certainement. Quelqu’un... ? Peut-être. A mon sens, votre père voulait rejoindre l’autoroute à Yverdon. La route est sinueuse, je l’admets. Mais il la connaissait par cœur. D’autre part, même avec deux grammes d’alcool dans le sang, un conducteur chevronné ne file pas dans le décor sur un tracé rectiligne. J’ai dans l’idée qu’on l’a... Comment dire ? Qu’on l’a un peu aidé ! ─ Vous êtes fou ? Il faut être un assassin pour faire une chose pareille ! ─ Comme vous dites. Voilà pourquoi je ne crois pas à la thèse de l’accident. Même si je passe pour un illuminé auprès de mes collègues. D’accord, la voiture n’est plus qu’un tas de ferraille et il sera difficile de confirmer un éventuel accrochage. Toujours d’accord, aucun témoin n’a aperçu le véhicule tamponneur. Mais ne me dites pas que les éraflures vertes relevées sur l’aile gauche sont arrivées là par l’intervention du Saint-Esprit ! ─ Il a pu accrocher une voiture bien avant. Dans son métier, on


voyage beaucoup... ─ Possible... Possible, mais loin d’être sûr. Vous connaissez la région. Vous la trouvez dangereuse, vous, cette route ? ─ Pas spécialement. Les yeux de l’inspecteur se plissent brusquement. Sa question jaillit comme une insulte. ─ De quelle couleur est votre voiture, mademoiselle ? ─ Blanche... Enfin, gris-blanc. Pourquoi ? ─ Question de routine. Je peux la voir ? ─ Elle est garée à côté de la vôtre, devant l’entrée. Mais je vais vous décevoir : elle est intacte ! ─ Je suis heureux de vous l’entendre dire. Si vous le permettez, je vérifierai quand même. L’interrogatoire prend une tournure vexante. Assurée du nonlieu dans l’accident fatal, Marie-Pierre se rebiffe. ─ Dites… Vous me soupçonnez ou quoi ? Il y a deux secondes, vous n’étiez même pas certain qu’il y ait un coupable ! ─ Exact. Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il y a une victime. En outre, nous étions convenus de collaborer. D’accord ? Elle baisse les yeux et acquiesce. Schroeder se lève et arpente la pièce, les mains au fond des poches. ─ C’est l’origine de ses premières blessures qui me turlupine. Vous lui connaissiez des ennemis ? Comment vivait-il ? ─ Il vivait seul. Du moins, je le suppose. Nous ne nous sommes pas vus depuis presque un an. Pour le reste, quand on dirige une entreprise comme la sienne, on ne se fait pas que des amis. De là à se faire tuer, quand même... ? ─ Règlement de compte, mademoiselle. On tue pour beaucoup moins que cela ! Enfin, voici une première hypothèse. Autre chose... D’après ses papiers, votre père était veuf. A son âge, on ne reste pas seul. Avait-il une vie affective... disons... stable ? ─ Désolée... ! Je ne n’en sais strictement rien. ─ Dommage... Il aurait pu s’agir d’un mari jaloux. C’était ma seconde hypothèse. Il continue à tournicoter dans le salon, et à énerver sa proie. ─ Vous dites ne pas l’avoir vu depuis un an. Pourtant, votre adresse figure dans son agenda... précisément à la date d’hier.


Il revient vers elle. Son visage est tourmenté. ─ Etes-vous bien sûre qu’il n’a pas mis les pieds ici ? Il s’est carrément planté devant elle. Son œil d’aigle guette la moindre réaction. Hélas pour lui, à peine Marie-Pierre rosit-elle un peu. A défaut de nier l’évidence, elle tempère l’ascendant pris par le policier. ─ Ce dont je suis certaine, c’est de ne pas l’avoir rencontré, maintient-elle. Mais je me suis absentée pendant une petite heure... ─ Quelqu’un pourrait le confirmer ? ─ Je crains que non. Je voulais voir une amie à la sortie de Vevey. Malheureusement, j’ai trouvé porte de bois. J’ai flâné seule le long du lac. ─ Ça ne fait pas mon affaire... ! Il se lisse la moustache avec ostentation. ─ Tout à fait autre chose : saviez-vous que votre père détenait une arme ? ─ Je crois même qu’il en possède deux. A l’époque, il gardait en permanence un revolver dans sa chambre et un autre dans son bureau. Je me suis toujours demandé pourquoi. ─ Moi, je me demande pourquoi votre père trimbalait une de ces armes dans sa boîte à gants ; près de l’agenda ouvert à la page où figure votre adresse ! Pour Marie-Pierre, tout s’éclaire. L’inspecteur a deviné les intentions de son père. Depuis le début, ce fichu renard tient le bon bout. Il la manipule en finesse. Coincée entre le mensonge et le bluff, elle trouve une bien piètre réplique à ses insinuations. ─ Quel rapport entre son revolver, son agenda et moi ? ─ A priori, aucun. N’empêche... Soit, il craignait quelque chose, soit, il en voulait farouchement à quelqu’un. Comprenez que ses blessures inexpliquées m’incitent à pencher pour la seconde hypothèse. ─ Tout cela me dépasse. Vous exercez un métier bizarre, inspecteur... Jongler avec des «si» et des «peut-être»... ! Schroeder feint de ne pas entendre. Il se retient surtout de sourire. Avant de prendre congé, il autorise Marie-Pierre à faire enlever le corps. Du moins, ce qu’il en reste. Il lui suggère aussi de prendre en mains les rênes de l’entreprise.


─ Faites-le sans tarder, insiste-t-il. Trente ouvriers comptent sur vous pour conserver leur gagne-pain. Au passage, il aperçoit le chevalet dans l’atelier remis à neuf. ─ Tant que j’y pense, votre père se passionne pour la peinture ? ─ Mon père ? Il a toujours trouvé cela stupide et inutile ! ─ Vous m’étonnez. Dans son agenda, j’ai aussi relevé une série d’adresses de galeries... Les jours précédant sa mort. A votre avis, que peut chercher dans les galeries un homme que la peinture n’intéresse pas ?

Un autre morceau du voile est sur le point de se lever. Ils le savent l’un et l’autre. Lorsque la porte se referme sur Schroeder, Marie-Pierre sent ses jambes se dérober. Ses mensonges pèseront lourd dans la balance. Le temps passant, elle aura peu de chance de justifier son réflexe fatal. On la jugera. A tort, certainement. Peut-être avec clémence... Mais on la jugera quand même. Contrariée par ce constat, elle se dirige vers la terrasse. Elle surprend le policier en train d’inspecter sa voiture. ─ Il peut toujours chercher ! pense-t-elle. Devinant sa présence, Schroeder lève la tête. Par orgueil, il s’abstient de reconnaître qu’il a fait chou blanc. Par contre, il désigne avec ironie une roue du véhicule. ─ Dites, mademoiselle... J’ai déjà dressé procès-verbal pour des pneus moins lisses ! Alors... Vous savez ce qu’il vous reste à faire ! Il ne lui laisse pas le temps de répondre. Il porte deux doigts à son képi et s’engouffre dans sa voiture. La première manche est terminée. Marie-Pierre s’accoude au balcon, le temps de réfléchir aux démarches qui l’attendent. Le cas de conscience lié à l’entreprise monopolise son attention. Certes, l’avenir des ouvriers est une chose ; mais la direction des affaires en est une autre. Se risquer tête baissée dans une aventure aussi complexe tiendrait de l’inconscience. Sans compter que ce serait faire une croix sur une éventuelle carrière de peintre. De toute évidence, avec la meilleure volonté du monde, elle serait incapable de maintenir le bateau à flot. Le problème consiste à se libérer de ce fardeau sans que les ou-


vriers en pâtissent. A ce propos, il lui paraît impératif de passer un coup de fil au siège de l’entreprise. La secrétaire est manifestement choquée. Elle essaie de contenir son inquiétude. En dépit des circonstances, les activités suivent leur cours. Dans l’attente d’un gestionnaire désigné officiellement, les chefs de chantiers assurent la relève. Soulagée par cette nouvelle, Marie-Pierre assure l’employée qu’elle veillera à la continuité de l’entreprise. Au prix de quelle stratégie, elle l’ignore encore... La seconde démarche lui pèse manifestement plus. Non qu’elle éprouve la moindre compassion à l’égard de son père, ni le plus infime remords quant à son décès. Simplement l’impression gênante de l’éliminer à son tour par le seul fait d’organiser sa mise en terre. En contribuant, ne fût-ce que pécuniairement à son ensevelissement, elle se sent coupable d’un assassinat posthume ! Heureusement, la société de pompes funèbres se chargera de tout, y compris des paperasseries. Cela lui enlève une fameuse épine du pied. Aucune démarche ; aucun tracas : la facture suivra ! MariePierre échappe surtout au désagrément de revoir son père une dernière fois. Tant pis pour les convenances. Sa présence obligée aux funérailles suffira amplement à lui soulever le cœur… Ses deux coups de fil de l’après-midi ont sapé une bonne partie du moral de Marie-Pierre. Lorsque son amie la rejoint, la journée touche à sa fin et rien n’est prêt pour leur soirée. Au coup de sonnette de son modèle, Marie-Pierre s’élance à sa rencontre sur le palier. Il lui tarde de lui annoncer la nouvelle ; bien plus encore de lui confier son angoisse. Mais, surprise... ! De la cabine d’ascenseur, elle voit d’abord surgir un énorme yucca, puis Dominique empêtrée comme pas deux derrière sa plante verte ! Sa morosité disparaît comme par enchantement. Elle ne sait comment occuper ses mains. Elle croit rêver. Avant qu’elle s’exprime enfin par des mots, Dominique lui fourre son cadeau dans les bras. ─ J’ai pensé qu’il ferait merveille sur ton balcon. Et puis, on n’a pas tous les jours vingt ans ! Marie-Pierre reste figée, bloquant la porte, incapable d’exprimer le moindre remerciement. Son amie s’éclipse à nouveau vers la cabine. A son retour, elle rayonne.


─ Tu peux mettre ceci au frigo ? On m’a conseillé de le boire bien frappé. Marie-Pierre écarquille les yeux. Elle imagine la dépense. ─ Du vrai champagne ? Mais c’est de la folie ! Ravie de sa surprise, Dominique jubile. Elle jubile d’autant plus que sa compagne éprouve toutes les peines du monde à trimbaler en même temps sa plante et sa bouteille. La voir marcher à reculons comme une soûlarde ne manque pas de sel. Bonne âme, elle la décharge de son fardeau dans le salon. Ensuite, sans la quitter des yeux, elle la prend dans ses bras. ─ Bon anniversaire ! murmure-t-elle. Après ce qui s’est passé, je voulais te voir heureuse. Surtout aujourd’hui. C’est idiot, mais j’ai pensé à toi toute la journée ; un peu comme on pense à un enfant que l’on sait seul et triste... Marie-Pierre tente de se dégager de l’étreinte. Ses lèvres tremblent. Dominique pose un doigt sur sa bouche. ─ Ne dis rien. C’est moi qui te remercie. Grâce à toi, j’éprouve le sentiment d’être utile, d’apporter un peu de bonheur autour de moi. Pourtant, je ne voudrais pas que notre amitié soit le fruit d’une détresse. Si j’ai pris fait et cause pour toi ; si, de ton côté, tu m’as accordé ta confiance au mépris de ta pudeur, cela prouve qu’il est né quelque chose de très fort entre nous. Désormais, tes batailles seront les miennes. Marie-Pierre ne lui rend pas son baiser. Son visage est plus sombre que jamais. Elle quitte ses bras et lui tourne le dos, navrée. ─ Il n’y aura plus de batailles, Dominique. Du moins, avec mon père. Il est mort... La police est venue m’avertir. Malgré cette douche froide, Dominique retrouve rapidement ses marques. Cette nouvelle confirme surtout ses craintes : Marie-Pierre a bel et bien sauvé sa peau en trouant un peu trop celle d’un autre. Maintenant, il s’agit de garder les pieds sur terre et d’envisager la suite des événements. ─ Si la police est remontée jusqu’à toi, il est temps de préparer ta défense, ma vieille ! Ils auront vite opéré les recoupements. Mine de rien, ils te soupçonnent peut-être déjà. Ils t’ont questionnée ? ─ On me soupçonne, oui. Mais je ne suis pas coupable. ─ Enfin... ! Rends-toi compte ! Même s’il n’est pas mort sur le


coup, ton père est mort quand même. Pour eux, c’est la même chose. Tu dois appeler la police et expliquer les circonstances de la bagarre. Après coup, ils ne te croiraient plus. ─ La situation est plus embrouillée que tu crois... Mon père a trouvé la mort dans un accident de voiture. Mais, en fait, cet accident n’en serait pas un… Résultat des courses, la police me suspecte d’avoir organisé son élimination. Tu te rends compte ? Moi... Engager un tueur ? Dominique saisit une chaise et s’assied près de la table ovale, une main dans celle de son amie, l’autre en train de se gratter la tête. ─ Quelque chose m’échappe dans ton affaire... Explique-moi cette histoire d’accident. Marie-Pierre prend place en face de son modèle. Le front soucieux, la voix altérée par les incertitudes, elle relate en détail son entretien avec Schroeder. A l’instant où elle exprime sa hantise de voir bientôt ses mensonges démasqués, Dominique lui serre la main beaucoup plus fort. Puis, après un temps de réflexion, elle formule une déduction résolument optimiste. ─ Ma chère, je crois que tu ne connais pas ta chance ! Marie-Pierre n’apprécie pas tellement l’évocation du facteur chance... Dominique l’empêche juste à temps de se rebiffer. ─ Minute ! Il se dirigeait vers l’autoroute... ? Il trimbalait une arme dans sa boîte à gants... ? Il revenait ici pour t’éliminer, tiens ! Voilà ta chance. Et, si une âme charitable l’a balancé dans le décor, ce n’est plus ton problème. ─ Admettons... Reste qu’un inspecteur pas très commode cherche l’auteur des coups de couteau ! ─ Pourquoi... ? Parce qu’il croit mordicus avoir affaire à un seul et même coupable. Si tu démontes son raisonnement, il retombera le bec dans l’eau. Raison de plus pour expliquer ton geste et en finir une fois pour toutes. ─ Je porterai le chapeau pour les blessures. Ça revient au même. ─ Rien n’est moins sûr. La justice n’a rien à te reprocher. Metstoi bien cela dans la tête. D’ailleurs, elle dépensera suffisamment d’énergie pour dénicher l’éventuel chauffard. Demain, nous irons à Yverdon. Toi et moi. Au fond, je suis un peu témoin... ─ Demain, c’est samedi.


─ Et alors... ? On ne dit la vérité que les jours ouvrables ? Dominique est logique jusqu’à l’absurde et Marie-Pierre tombe dans le piège de son humour. Le temps d’en sourire. ─ J’imagine que tu as passé tout l’après-midi à te morfondre. Tu as songé aux funérailles ? ─ Elles auront lieu mardi matin. J’ai trouvé une maison qui s’occupe de tout. ─ Tu comptes y assister ? ─ Je n’ai pas le choix... ─ Bien vu ! Je t’accompagnerai. A moins qu’on se retrouve sur place. A présent, puis-je te suggérer d’oublier tout cela pour aujourd’hui ? Sans attendre la réponse, elle se lève et récupère la bouteille de champagne qui gît sur la moquette. ─ Mademoiselle, vous êtes libre. Néanmoins, je vous condamne à rafraîchir cette bouteille de Pommery qui frise l’insolation. Marie-Pierre éprouve une envie folle de bondir au cou de son ange gardien. L’émotion qui parcourt ses veines jusqu’au satin de son front l’en empêche. Dominique l’embrasse elle-même à la racine des cheveux. Puis, elle la houspille de la voix et du geste. ─ Allez, file ! Tu oublies que, ce soir, on fait la fête ? Marie-Pierre évite de justesse la tape amicale de son amie. Pendant qu’elle range le champagne dans le frigo, Dominique emporte le yucca sur la terrasse. Puis elle dépose furtivement une carte d’anniversaire sur le manteau de la cheminée. Des bruits de couverts lui parviennent de la cuisine. Marie-Pierre l’appelle à la rescousse. Deux plateaux argentés, que la jeune femme garnit de sauces, attirent son attention. ─ Tu comptes me faire manger tout ça ? ─ Pas tout ! Moi aussi, j’ai l’estomac dans les talons, figure-toi. Tu peux dresser la table... ? Malgré leur faim de loup, elles n’ont pas fait plat net. Par contre, elles semblent sous l’emprise de la boisson. Le Pommery qui pétille dans les verres n’est certainement pas étranger à leur euphorie. De plus, les bougies versent leurs dernières larmes au creux des bou-


geoirs. Ceci explique cela... Au-delà de ce début d’ivresse, l’esprit des jeunes femmes se grise insidieusement de tendresse et d’inconsciente volupté. Au fil des gestes et des mots, les effluves de Bacchus finissent par attiser leur attirance. La fatigue aidant, elles se retrouvent collées l’une contre l’autre dans l’unique fauteuil encore en état. Les yeux dans les nuages, elles effacent machinalement la buée qui perle sur les flûtes. Dominique réalise plus ou moins le trouble étrange qui risque d’emmener leurs corps sur les chemins de l’inconvenance. Elle ne réussit qu’à bousculer inutilement son amie en essayant de s’en écarter. De toute façon, cette promiscuité semble faire le bonheur de Marie-Pierre... La réflexion qu’elle balbutie dans un long murmure confirme cette impression. ─ Je suis désolée... Ce n’est pas bien spacieux. Enfin, c’est mieux qu’une chaise ! Je passe une soirée merveilleuse, Dominique... Je voudrais qu’elle ne finisse jamais. Sa tête s’incline contre l’épaule de son amie. Ses paupières commencent à se faire lourdes et son verre penche au-dessus de sa jambe nue. Dominique s’en empare juste à temps. Puis, elle pose son regard sur le visage béat de Marie-Pierre. Mais celle-ci dort déjà et son souffle chaud lui effleure la bouche. Paisible comme une enfant sage, elle offre la tiédeur de sa joue au cou soyeux de son modèle. Malgré l’inconfort de sa position, Dominique n’éprouve aucune envie d’abréger l’abandon attendrissant de sa protégée. La douceur de ce toucher inconscient a éveillé en elle une émotion très particulière. Comme une révélation. Elle s’efforce de la juger futile et passagère. Cependant, elle ne peut résister à l’attrait de caresser son amie. Délicatement. Comme celle-ci n’en gardera aucun souvenir, son geste déplacé ne tirera pas à conséquence... Du bout des doigts, elle parcourt le front serein. Marie-Pierre frémit à peine lorsqu’elle effleure le contour d’une oreille cachée sous la chevelure blonde. A cet instant, Dominique songe à l’enfant dont elle rêve depuis si longtemps. Son cœur s’embrase et elle embrasse les yeux de la dormeuse. La dernière bougie rend l’âme dans un tourbillon de fumée blanche que le discret courant d’air effiloche lentement. L’odeur de cire brûlée surprend Dominique au moment


où ses lèvres frôlent celles de Marie-Pierre. Elle a terriblement envie d’aller plus loin... Pour voir. D’un autre côté, elle aurait bonne mine si, d’aventure... ! En désespoir de cause, elle décide d’éveiller son amie, que le champagne a terrassée. Elle la soutient jusque dans la chambre et l’allonge en travers du lit. Puis, avant qu’elle se rendorme complètement, elle lui ébouriffe les cheveux et s’approche à nouveau de son visage. ─ Il est très tard, Marie-Pierre... Déshabille-toi pour dormir ! Son invitation n’est guère convaincante. Du moins, pas assez. Marie-Pierre roule vigoureusement les épaules et ronchonne sans ouvrir les yeux. ─ J’ai pas envie... Déshabille-moi, toi... si tu veux. La main de Dominique s’immobilise dans les cheveux blonds. Un sentiment inconfortable, mêlé d’envie et de peur, lui noue la gorge. D’ordinaire si pétulante, elle se trouve pétrifiée. Elle s’exécute malgré tout... En gestes incertains, langoureux... puis avides. La blouse et la jupe déboutonnées, elle s’applique tant bien que mal à dégager les vêtements. Ses doigts glissent au creux des reins pour dégrafer le soutien-gorge en tulle. La fraîcheur de ses doigts fait sursauter Marie-Pierre, mais elle ne s’éveille pas. Reste alors à lui enlever son plus intime sous-vêtement... Le cœur en émoi, le souffle court, elle sent ses doigts encore tout électrisés d’avoir effleuré ce corps nu ; ce corps sur lequel ses yeux s’attardent et se rivent. Marie-Pierre est nue devant elle. Nue et si belle ! Tellement désirable. Impossible rêve... Dominique se déshabille à son tour. Elle a hâte de mettre à profit la fatigue et l’ivresse de son amie ; hâte de coller son corps contre son corps. L’instant de vérité... Instant appréhendé. L’air lui manque malgré la fenêtre ouverte. Elle soulève légèrement Marie-Pierre pour la placer au bord du lit. Nouveau toucher de leur peau moite... Etrange sensation de crainte et d’envie. Douceur envoûtante de ce corps abandonné... offert ! Elle ne peut rester plus longtemps raisonnable.


Le temps s’écoule comme un fleuve de tendresse. Marie-Pierre navigue sereinement dans la galaxie des songes. Dominique la contemple avec affection. Cependant, le remords la tenaille d’avoir éprouvé un tel attrait à l’insu de cette amie ; et d’y avoir peut-être découvert la source de son bonheur. Vaille que vaille, elle s’efforce d’attribuer cette attirance ambiguë à la soirée trop généreusement arrosée. Pourtant, elle persiste à rester collée à sa jeune amie. De chaque toucher, de chaque frôlement, il se dégage une telle sensualité... Elle pourrait difficilement nier son plaisir à goûter chacun de ces instants libertins. En contrepartie, cette révélation remet en cause ses rêves de femme ; plus précisément ses rêves de maternité. Car, comme toute fille normalement constituée, elle comptait bien devenir mère un jour ; quitte à entrer dans l’anonymat des femmes rangées. Quitte à aliéner sa précieuse liberté. Dans son esprit, le bonheur de porter un enfant n’avait pas de prix. Il n’en a toujours pas. A priori égoïste, ce bonheur reste un but à atteindre. Un but privilégié. A propos de ce but, le souvenir d’un ami de passage lui traverse l’esprit. En même temps, il ranime son dilemme. Elle repense à leur amour platonique et trop raisonnable qui a tourné court sans qu’ils se soient touchés, sans qu’ils en aient manifesté le besoin. Pourtant, elle l’aimait vraiment ; et c’était vraisemblablement réciproque. Elle ne comprend toujours pas comment ils ont pu tourner la page sans tumulte, sans le moindre regret... De la confiance à la tendresse, rien ne faisait défaut. Sauf peutêtre, chez elle, ce fichu désir... Désir muselé ou immature. Fichu désir qui la tourmente seulement depuis cette nuit. Peut-être depuis la précédente... ? Mais auprès d’une femme ! Elle analyse la situation sous tous les angles sans y trouver d’explication. Pourtant, les faits parlent d’eux-mêmes : si elle n’a pu désirer physiquement le garçon qui faisait vibrer son cœur, aujourd’hui, elle est bel et bien tentée par une femme. Et, qui plus est, par une femme dont elle n’est pas vraiment amoureuse. Du moins, pas encore... Mais la tendresse ne masque-t-elle pas souvent un amour auquel on n’ose pas croire ? ...ou que l’on s’interdit... ? Encore faudrait-il que Marie-Pierre soit disposée à répondre à une telle forme d’amour. C’est principalement la hantise de ce refus plus que


probable qui entretient son insomnie jusqu’aux petites heures. Marie-Pierre s’éveille la première. A son grand étonnement, son corps moite épouse celui de son modèle et elle prend conscience d’être nue. Nue et profondément troublée de l’être. Heureusement, Dominique dort encore. Elle en profite pour se pelotonner sous la couverture. Elle s’y cache jusqu’au menton. Par contre, elle ne manifeste pas une trop grande réticence à rester en contact avec ce corps douillet. Un corps, au demeurant paisible et doux... Un corps contre lequel elle se sent bien. Dire qu’elle ne se rappelle pas s’être mise au lit ! Heureusement, ce trou noir s’applique au seul moment du coucher. Les souvenirs de la veille, eux, sont parfaitement ancrés dans son esprit. Aujourd’hui, lendemain de ses vingt ans, la journée sera capitale et pénible. Si encore elle se révèle aussi libératrice que le soutient Dominique, sa lutte contre sa peur s’avérera payante. Hélas ! Dans sa tête, rien n’est encore gagné ; et, pour tout dire, le défaitisme l’emporte sur l’espérance. Quant à son tour, Dominique ouvre un œil, le souvenir de ses émois resurgit également dans son esprit. Elle choisit de ne pas manifester immédiatement son réveil. Etrange précaution... Peur d’affronter trop tôt le regard de son amie ? Peur d’égratigner sa confiance par un geste malvenu ? A vrai dire, ce geste, elle redoute au plus haut point de le commettre, que ce soit par maladresse ou par mégarde. A son grand soulagement, le corps de Marie-Pierre n’obsède plus ses pensées. Elle en déduit que sa tentation de la veille a dû germer dans un moment d’inconscience. Par contre, le remords la couvre toujours d’avoir vécu des émotions aussi libertines à l’insu de son amie. Quelle honte si, jamais, Marie-Pierre y fait quelque allusion ! En désespoir de cause, elle feindra l’innocence. Dans l’immédiat, elle s’efforce de rester naturelle. La chambre baigne dans un silence total et le soleil illumine les tentures. Dominique a dû se rendormir. La matinée est bien avancée quand elle s’aperçoit que son amie n’est plus collée à son dos. Avec précaution, elle glisse une main le long de ses reins pour s’assurer de son absence. Elle se redresse d’un bond avec le sentiment coupable


de lui avoir abandonné toute la vaisselle du déjeuner. Or, Marie-Pierre est bien là, recroquevillée à l’extrême bord du lit. Aussi étonnée que Dominique. Celle-ci la fixe un long moment sans comprendre la raison de ce retranchement. L’une et l’autre hésitent à parler la première. Une fois n’est pas coutume, Marie-Pierre brise le silence. ─ Que se passe-t-il ? Tu n’as pas fait un nouveau cauchemar ! Dominique saisit l’occasion de justifier son trouble. ─ C’est presque cela... Je me sentais un peu perdue. Elle se redresse et s’assied contre l’oreiller, les bras croisés sous la poitrine. Un instant découverte, Marie-Pierre agrippe le drap et camoufle ses seins. Dominique se tourne vers elle et lui sourit. ─ C’est drôle... Tu dors comme ma mère. Quand elle se couche, on ne voit plus le bout de son nez. ─ Avec l’âge, on devient frileux. Tu verras, plus tard ! ─ Non. Chez elle, c’est devenu un complexe. Après la mort de papa, nous avions pris l’habitude de dormir ensemble. Nous nous réchauffions moralement. Elle avait l’impression de ne plus être veuve. C’était chouette... ! Depuis quelques années, elle trouve que sa peau flétrit. C’est bête. A quoi bon lui dire que, pour moi, elle ne changera jamais ? Dominique baisse la tête. La tristesse se lit dans ses yeux pendant qu’elle poursuit : ─ Mon enfance a pris fin le jour où j’ai redormi seule dans ma chambre. Parfois, sa présence me manque... ─ Je sais. Dès ta première nuit ici, je me suis dit que tu avais déjà dormi avec quelqu’un. J’étais loin d’imaginer qu’il s’agissait de ta mère. A ce moment-là, je pensais plutôt à un garçon. Marie-Pierre affiche un sourire coquin. Une crainte subite envahit son amie. ─ J’ai fait quelque chose de particulier ? ─ Rien de terrible... Tu m’as prise dans tes bras. Avec beaucoup de naturel, je dois dire ! J’en ai tiré quelques conclusions. ─ Je suis désolée. ─ Il n’y a pas de quoi. Ce serait pire si tu ronflais ! ─ Oui. Mais tu pourrais croire... ─ Chttt ! Je ne crois rien du tout. Quand j’ai sommeil, je dors.


Une armée entière pourrait défiler sous mes fenêtres, je ne m’éveillerais pas. D’ailleurs, je ne me souviens de rien. Au fait, c’est toi qui m’as couchée ? ─ Parce que tu me l’as demandé ! Marie-Pierre en a marre de voir Dominique aussi gênée. Elle se redresse et ses seins affleurent le drap. Peu lui importe désormais. Elle saisit affectueusement le menton de son amie. ─ Tu en fais une tête ! C’est d’avoir dormi contre moi qui te met dans cet état ? Tu sais, à côté de ce que j’ai vécu, c’était plutôt agréable. ─ Tu ne m’en veux pas ? Tu es sûre ? Marie-Pierre s’octroie un instant de réflexion. Son regard semble fuir vers une image imprécise et lointaine... Sondage intérieur qui débouche sur une explication attendrie. ─ J’ai passé ma vie à être sur mes gardes. On ne m’a jamais touchée que pour m’avilir. Ce n’est pas évident, du jour au lendemain, de faire l’objet d’une tendresse, disons... désintéressée. Venant de toi, cette tendresse n’a rien de dégradant. Vois-tu, quand je t’ai sentie contre moi, j’ai d’abord réagi par instinct. Je trouvais cela tellement audacieux ! Puis, je me suis rendu compte que tu dormais.. Comme un gosse qui cherche sa mère dans le noir. Je m’en étonne encore ; mais, à ce moment-là, je n’ai trouvé aucune raison de te repousser. ─ Et si j’avais été un homme... ? ─ Je ne suis pas près de dormir avec un homme. Marie-Pierre est causante. Dominique en profite pour explorer plus à fond ses desseins. ─ Un jour ou l’autre, tu feras quand même ta vie... ? ─ C’est quoi, « faire sa vie » ? Epouser un homme, coûte que coûte ? S’il n’y avait que la tendresse, oui. Peut-être. Je me rends compte aujourd’hui combien j’en ai manqué. Tu m’en as même offert davantage en deux jours, que j’en ai reçue de toute ma vie ! Malheureusement, aucun homme ne se contente de cela... ─ A force de tendresse, il pourrait te changer... ? ─ On ne t’a jamais forcée à faire l’amour, toi, Dominique. Ce n’est pas le fait de sentir un homme près de moi qui m’est insupportable, c’est de le sentir en moi ; c’est de le voir prendre du plaisir au


détriment de ma pudeur... de ma souffrance ! Tu connais une seule personne susceptible de me rendre heureuse sans penser avant tout à son propre bonheur ? Oui, Dominique a la conviction de connaître une telle personne. Hélas ! Elle ne peut la nommer. Pas dans ces circonstances. Moins encore dans leur tenue. Pourtant, elle lui caresse la joue. MariePierre interprète, à tort, ce geste comme un aveu d’impuissance. ─ A mes yeux, l’important, c’est d’être bien dans sa peau, poursuit-elle. A partir de là, tout devient facile. L’amour, au sens où le conçoivent les hommes, cela devient superflu. Décidément, le point de vue de Marie-Pierre en matière d’amour semble irréversible. Dominique ne fait rien pour le rectifier, bien au contraire. ─ Dans ce cas, dépêche-toi d’être bien dans ta peau ! murmure-telle en lui baisant le front. Son amie ne saisit pas l’allusion. Elle répond sur un ton amusé. ─ Dépêchons-nous plutôt de nous lever. Il est passé onze heures. Tu me passes mes vêtements ? ─ Tu ne voudrais pas que je t’habille, non plus ? Mademoiselle exagère ! ─ Désolée, mais tu n’abuseras plus de ma faiblesse : ce matin, mademoiselle sait ce qu’elle fait ! ─ Dans ce cas, mademoiselle devrait boire du champagne plus souvent. Mais que mademoiselle s’habille à l’aise et dans la dignité... Je vais préparer le café. Elle quitte la chambre en balançant les hanches. Hautaine et nue, les vêtements négligemment jetés sur une épaule. Tandis qu’elle prépare les toasts, une lueur perce la brume de ses pensées. Les interrogations épineuses que la douche n’a pu résoudre, l’odeur de café chaud et de mie grillée y parviennent... D’une part, Marie-Pierre n’est pas réfractaire à la tendresse ; du moins, pas envers la sienne. Qui plus est, elle ne lui tient pas rigueur de son comportement. Dans ce cas, à quoi bon se mettre martel en tête... ? Après tout, Dominique a raison de se trouver normale... A la limite, si elle était restée de glace, c’eut été pire ! Certes, elle a connu un désir extravagant, mais elle l’a dominé. A moins qu’il se soit effiloché de lui-même... Elle envisagera l’avenir en temps voulu.


Inutile de mettre la charrue avant les bœufs. Une solide amitié vient de se nouer entre elles. L’équilibre de Marie-Pierre se rétablit... Le reste importe peu. Cette conclusion apaisante lui ouvre l’appétit. Marie-Pierre dévore ses toasts avec le même plaisir, sans se départir d’une bonne humeur qui sécurise encore davantage son amie. Se soumettre aux investigations de la police, affronter les événements, quels qu’ils soient, lui semble à présent naturel. Et si elle propose de prendre la route sans tarder, ce n’est pas sans arrière-pensée... ─ Si nous avons le temps, j’aimerais pousser jusque chez Camille. Tu m’accompagnes ? Ce personnage, que Marie-Pierre tient manifestement en haute estime, intrigue Dominique. Tout compte fait, la perspective de rencontrer un véritable artiste la séduit. ─ Passe-lui au moins un coup de fil pour l’avertir ! suggère-telle. ─ Camille n’a pas le téléphone. J’ignore même s’il possède une radio. Il déteste ce qui est anonyme et envahissant. C’est un homme insaisissable et profond... J’aurais aimé qu’il soit mon père. Je suis sûre qu’il te plaira. ─ Dis donc ! Tu veux me jeter dans ses bras ? ─ Sotte ! Il est bien trop jeune pour toi ! ─ Si je comprends bien, tu veux le garder pour toi seule ? C’est beau, l’amitié, je te jure ! ─ Allons, ne râle pas. Si tu y tiens, nous nous le partagerons. On y va, maintenant ? Dominique se retire dans la salle de bains pour se coiffer. Elle s’y fait rejoindre par son amie. Celle-ci vérifie que son foulard camoufle parfaitement les marques dans son cou. Puis elles s’engouffrent dans l’ascenseur avec l’espoir que l’inspecteur saura passer l’éponge...


Marie-Pierre a décrit Schroeder comme un homme pataud et bedonnant. Effectivement, il l’est. En prime, Dominique lui trouve un air lourdaud. Les amies tombent nez à nez avec lui dans le hall de leur immeuble, à l’instant où il allait sonner. En un sens, il leur épargne une démarche peu engageante ; mais s’il revient sans crier gare, un samedi, en pleine heure de table, c’est qu’il y a du nouveau... Et pas forcément du bon. Il manifeste immédiatement son soulagement. ─ Mademoiselle Marchand... ? On peut dire que je tombe pile. Je suis désolé de bouleverser vos projets, mais pourrions-nous parler ? Seul à seul ? Marie-Pierre lance un regard désespéré vers Dominique. Celle-ci pressent le pire, à commencer par l’effondrement de son amie si, d’aventure, l’interrogatoire se révèle trop musclé. Elle intervient crânement. ─ Mademoiselle Marchand n’est pas en état de se défendre, inspecteur. Permettez-moi de l’aider. Schroeder flaire le stratagème monté de toute pièce. A coup sûr, il tient le bon bout. Reste à déterminer le rôle de cette inconnue sans complexes. ─ Un peu de calme, madame. Qui vous parle de se défendre ? Vous êtes avocate... ? Marie-Pierre rectifie. ─ Mademoiselle Charlier est mon modèle... et ma meilleure amie. L’inspecteur les dévisage tour à tour, déçu de voir sa présomp-


tion contredite. Il commet surtout l’erreur de tarder à dire non. Dominique en profite pour arracher son accord. ─ Cette histoire l’a complètement ébranlée, inspecteur... Permettez-moi d’insister. L’effet de surprise profite aux jeunes femmes. Schroeder a laissé passer sa chance. Il se gratte le crâne entre deux touffes de cheveux et se plie à la requête de Dominique, en souriant. ─ Soit !... Mais vous n’intervenez que si je vous y autorise. Estce clair ? Les amies échangent un sourire de connivence qui déplaît au policier. Mauvais perdant, il ne peut s’empêcher de mettre en exergue ses qualités humaines. ─ A toutes fins utiles, je vous signale que rien ne m’oblige à vous entendre ensemble, mesdemoiselles. Estimez-vous heureuses d’avoir affaire à moi ! Marie-Pierre en tête, elles gagnent l’appartement sans oser se regarder. En pénétrant dans le salon, l’inspecteur semble soudain nerveux. Dominique l’a vu tiquer en passant devant la cuisine. Comme elle le suit, elle ferme discrètement la porte. Trop tard... La bouteille de champagne vide est prétexte à la première attaque du policier. ─ La mort de votre père n’a pas gâché votre soirée, dirait-on... Il s’assied à la table ovale, une main au ceinturon, la moustache dressée sur un large sourire que la répartie sereine de Marie-Pierre transforme en un rictus idiot. ─ J’avais commandé cette soirée pour mon anniversaire, inspecteur. Est-ce un crime d’avoir vingt ans ? Pour calmer le débat, comme la veille, elle propose une boisson. Comme la veille, Schroeder accepte sans rechigner. ─ Un verre d’eau plate, si je ne m’abuse... ? ─ Bah ! Ma goutte va mieux. Vous avez autre chose ? ─ Un fond de porto. Ou alors, du café. ─ Du porto ? Soit... Si vous y tenez ! Marie-Pierre interroge son modèle du regard. Celle-ci décline farouchement la proposition de prendre l’apéro avec ce flic revêche. Mais son refus était trop voyant. Schroeder profite de la brève absence de la maîtresse de maison pour sonder cette curieuse amie.


─ Ainsi, vous êtes modèle. Pas courant, comme métier. Vous travaillez depuis longtemps avec mademoiselle Marchand ? ─ Depuis un certain temps. ─ C’est-à-dire ? ─ Suffisamment longtemps pour bien la connaître. ─ Et son père, vous le connaissiez ? ─ Je le connais surtout depuis hier. ─ Tiens... ! Comment cela ? ─ Parce qu’elle n’a pas cessé de m’en parler. Le regard de Schroeder se fait plus soupçonneux. Sous les sourcils broussailleux s’éclairent deux yeux minuscules. Il poursuit d’une voix à peine audible, en se penchant au maximum vers Dominique. ─ Entre nous... Que vous a-t-elle raconté à son sujet ? ─ Des choses abracadabrantes…! Une histoire grotesque. ─ Si je comprends bien, vous ne la croyez pas. ─ Vous comprenez mal... C’est exactement l’inverse. ─ Faudrait savoir ! Vous venez de parler d’histoire grotesque ! ─ Et alors ? C’est vous qui êtes grotesque. Grotesque de l’accuser d’un meurtre qui n’a jamais eu lieu. Le visage de Schroeder s’enflamme. Il frappe brusquement du poing sur la table. ─ Dites donc ! Pour qui me prenez-vous ? Dominique adresse un regard satisfait à Marie-Pierre, qui vient de les rejoindre avec le porto. Sa réponse est cinglante. ─ Pour un policier qui fait fausse route ! Fin limier, Schroeder calme le jeu. Il mouille ses lèvres à son verre et détourne son regard d’une façon dédaigneuse. ─ Comptez sur moi pour vous démentir, mademoiselle, murmure-t-il entre ses dents. Marie-Pierre sent monter la pression. Son expression apeurée incite le policier à la houspiller à son tour. ─ J’ai obtenu des renseignements intéressants chez le notaire de votre père... Félicitations ! Vous êtes l’unique héritière. C’est un fameux pactole qui vous tombe du ciel. Saviez-vous qu’il avait souscrit une assurance sur la vie ? ─ Il m’en avait parlé, oui.


─ Bien ! Ce que vous ignorez sans doute, c’est qu’il a résilié cette assurance, juste après votre départ. Il affiche un sourire satisfait. L’attitude impassible de MariePierre le contrarie un peu. ─ C’est tout ce que ça vous fait ? ─ Je comprends qu’il ait agi de la sorte. Où est le problème ? ─ Le problème, le problème... C’est que vous perdez une petite fortune ! ─ Et après ? Je ne vais pas en mourir. ─ Non. Mais c’est parce que la chaise électrique n’existe pas en Suisse ! Par contre, votre père est bien mort, lui ; et je crains fort qu’il soit mort pour rien. Excédée, Dominique s’interpose avec vigueur. ─ Ma parole, vous êtes têtu comme une mule ! A vingt ans, tuer son père pour empocher l’héritage ? Vous manquez d’inspiration, inspecteur. Permettez-moi de vous le dire. ─ Et moi, je ne vous permets rien du tout ! Sachez qu’un policier digne de ce nom n’imagine pas. Il cogite. Ensuite, n’oubliez pas que vous êtes ici en tant que témoin toléré. A ce propos, vous qui savez tout, où vous trouviez-vous l’après-midi du drame ? En fonçant tête baissée dans la défense des jeunes femmes, Schroeder sait parfaitement où il va. Dominique devine qu’il a déchiffré toute l’énigme. Autant jouer cartes sur table. ─ Ici, avoue-t-elle. ─ Mais encore ? De quelle heure à quelle heure ? ─ De seize heures à... au lendemain. ─ Seize heures précises, je présume ? ─ Oui... Pourquoi ? ─ Disons que c’est facile à retenir quand on fabrique un alibi. Dominique s’apprête à se rebiffer une seconde fois. Schroeder l’interrompt d’un geste de la main et change de souffre-douleur. ─ Il y a longtemps que vous êtes sujette aux trous de mémoire, mademoiselle Marchand ? Votre père est bien passé chez vous, n’est-ce pas ? Ne soutenez plus le contraire : j’ai des témoins ! La défense de la jeune femme est pathétique. ─ Je ne l’ai pas tué, inspecteur. Je vous demande de me croire. ─ Ce sera difficile, convenez-en... !


Schroeder dépose bruyamment son verre sur le plateau. L’œil farouche, il fixe tour à tour ses présumées coupables. ─ Maintenant, dites-moi laquelle de vous deux a porté les coups de couteau à Georges Marchand ! Elles restent un instant sans voix. Schroeder s’en prend plus particulièrement à Dominique. ─ N’inventez pas qu’il saignait simplement du nez en sortant d’ici ! La coupe est pleine. Le modèle sort de ses gonds. ─ Vous avez raison sur un point, inspecteur : cette fille s’est bien battue avec son père. Mais, c’est lui qui voulait la tuer ! Elle se tourne vers son amie et lui arrache son foulard. ─ Venez voir... ! Franchement, c’est de la mise en scène ? Il examine attentivement le cou marbré. Il en reste bouche bée. ─ J’avoue que ça m’en bouche un coin... ─ Alors, je vais vous en boucher un autre. Cela vous dirait d’apprendre pourquoi ce brave homme voulait tuer sa fille ? L’inspecteur est suspendu à ses lèvres. Il acquiesce d’un simple signe de la tête. Marie-Pierre s’accroche au bras de son amie, le regard paniqué. Dominique la raisonne. ─ Nous n’avons plus le choix, dit-elle avec fermeté. Elle s’adresse à nouveau à Schroeder. ─ En dépit des apparences, Monsieur Marchand était un personnage exécrable, inspecteur. Des années durant, il a violé sa fille. S’il a voulu la supprimer dans un accès de folie, c’est qu’elle se refusait à lui. Et entre nous, s’il est mort à l’heure qu’il est, ce n’est pas une grande perte pour l’humanité ! Marie-Pierre voudrait se trouver sous terre. Schroeder la contemple avec compassion. Il n’en reste pas moins perplexe. Les récentes cachotteries de cette femme ont laissé des traces. Il en fait part à Dominique. ─ Quelques marques dans le cou n’expliquent pas tout... Imaginons la situation inverse : monsieur Marchand se défend bec et ongles pour sauver sa propre peau... ? ─ Tant qu’à faire, reprochez donc à Marie-Pierre de lui avoir tenu tête ! Puisque vous êtes borné, mademoiselle Marchand va vous relater ce qu’elle a vécu ici, il y a deux jours.


Malgré son aversion à révéler un épisode aussi écœurant, MariePierre se plie à l’initiative de Dominique. Plus que jamais, celle-ci tire profit du moindre détail. D’ailleurs, elle exploite habilement la stupeur du policier. ─ Maintiendrez-vous encore vos accusations, après ceci ? Schroeder accuse le coup. Mais de là à jeter l’éponge... ─ Si elle est innocente, pourquoi mentir ? Dominique est franchement déçue. ─ C’est tellement compliqué ? J’ai passé toute une soirée à lui soutirer la vérité. Phrase par phrase. Alors, si ce n’est déjà pas commode de parler de viol entre femmes... ! ─ Mettez-vous à ma place ! ─ C’est ce que j’ai fait. Maintenant, une dernière chose : vous êtes arrivé au moment précis où j’emmenais mademoiselle Marchand chez vous. A quelques minutes près, vous auriez pu juger de notre bonne foi. ─ Tout cela est très beau... Malheureusement, il n’y a pas de témoins. ─ Non, inspecteur. Elle n’a pas songé à avertir la presse ! Mais, à défaut de témoins, si je vous apporte des preuves, vous nous croirez enfin ? ─ Faites toujours... ─ Alors, ouvrez vos yeux tout grands ! Schroeder s’exécute, non sans appréhension. L’injonction de la jeune femme a décuplé sa curiosité, mais sa façon impudique de prendre les choses en main place le policier dans une situation scabreuse. Dominique oblige son amie à relever son chemisier pour dévoiler ses meurtrissures. ─ Vous voyez... ? Et ce n’est que le hors-d’œuvre ! Nous pouvons faire constater des contusions plus compromettantes par le médecin de votre choix. Mais, dans ce cas, j’exige que l’examen se déroule aujourd’hui. Schroeder décline la proposition avec une moue agacée. Pendant quelques instants, son regard s’attarde sur le soutien-gorge rose, puis il abat sa dernière carte. ─ Reste le mystère de l’accident...


Dominique voit la possibilité de gagner la partie. ─ Ne cherchez pas midi à quatorze heures, inspecteur. Un type qui ne se contrôle plus est tout aussi capable de perdre le contrôle de son véhicule ! Comme vous le disiez : dommage qu’il n’y ait pas de témoins. L’affaire serait maintenant classée. Le policier trahit de premiers signes de résignation. ─ Si l’enquête n’apporte rien de nouveau dans les prochaines heures, elle le sera bientôt... ─ Et Marie-Pierre, dans tout cela ? ─ Je serai bien forcé de la mettre hors de cause. ─ Ça ne vous réjouit pas plus que cela, dirait-on ! Il accepte la remarque et se lève en évitant son regard. ─ Je vous convoquerai le moment venu pour signer vos dépositions, reprend-il. A présent, plus rien ne presse. Dominique l’accompagne jusque la porte. Avant de sortir, il se tourne vers Marie-Pierre. ─ Encore toutes mes excuses, lance-t-il sur un ton contrit. S’il n’avait pas daigné admettre sa méprise auparavant, cette dernière phrase était prétexte pour se la faire pardonner... Dominique retrouve son amie en pleurs, mais ses yeux distillent des larmes de délivrance et cette peine-là reste sourde aux discours les plus convaincants. La jeune modèle en est consciente. Consciente et concernée. Au point de s’en émouvoir jusqu’aux larmes aussi. Alors, elle contourne la chaise de Marie-Pierre et appuie son corps contre le dossier ciré. Puis, dans un élan irréfléchi, elle se penche vers son amie et colle sa joue contre la sienne. Marie-Pierre s’apaise quelque peu. Elle renverse lentement la tête contre le visage de son amie et lui caresse les cheveux. Dominique sent un frisson lui parcourir le corps. Pourtant, elle n’en manifeste aucune gêne. Cette sensation désormais familière, cet instant privilégié d’intimes accointances, elle veut les fixer dans sa mémoire. Mais elle ne prendra plus aucune initiative avant d’avoir testé la réceptivité de Marie-Pierre. Elle tentera surtout de faire la lumière sur ses propres sentiments. Certes, à travers le rideau de ses incertitudes brille de plus en plus un feu de farouche attirance mais


ce feu, elle le laissera s’épanouir ou s’éteindre à son heure, sans vouloir forcer le destin. De son côté, Marie-Pierre n’ose pas avouer combien la présence de son amie lui est précieuse pour être bien, pour être forte... Pour être femme. La crainte de ne plus pouvoir se passer d’elle la surprend soudain. Bien qu’elle essaie de s’en défendre, elle éprouve pour son modèle un sentiment déjà plus complexe qu’une banale amitié. D’ailleurs, lorsque Dominique prend congé, son désir est grand de la retenir auprès d’elle une autre nuit. Elle n’y renonce que par pudeur. A cet instant, sans la quitter des yeux, Dominique lui fait un aveu qui vibre comme une déclaration d’amour. ─ Nous serons vite mardi, murmure-t-elle. Tu me manques déjà... Viens... ! Accompagne-moi jusque la voiture. La gorge nouée, Marie-Pierre ne répond pas. Sa compagne la prend par la taille et l’entraîne vers l’ascenseur. Ce geste cavalier la met dans l’embarras. D’ailleurs, quand Dominique la serre dans ses bras avant de partir, elle se laisse enlacer en gardant les yeux clos, en évitant de réfléchir ou de se mal juger. Elle regarde la voiture s’ébranler sur le tarmac brûlant. Le vent qui s’est levé soudainement chasse la poussière dans sa figure. Au même moment, Béatrice passe devant elle comme un bolide. MariePierre comprend qu’elle a encore fait chou blanc dans sa quête d’amour. Une fois de plus, elle revient noyer son désespoir dans la solitude de sa belle villa. Affolée et meurtrie. Même pas un signe de la main... ! De savoir sa voisine désemparée à ce point, un sentiment de profonde compassion germe dans son cœur. Non seulement elle est consciente d’avoir une dette envers cette femme, mais la simple perspective de la revoir la remplit de joie. Ce sera l’occasion de se changer les idées ; l’occasion de se remettre au diapason du carrousel estival.


Les hirondelles volent étrangement bas. La surface du lac, d’un bleu plus pâle qu’à l’ordinaire, semble avoir la chair de poule sous le soleil voilé. Les dernières brumes du matin s’attardent sur les versants. Mais, à la fraîcheur de l’aube a succédé une moiteur oppressante. Le chemisier de Marie-Pierre lui colle à la peau lorsqu’elle atteint la villa de Béatrice. La voiture est garée en travers de l’allée, vitres et toit ouverts. A l’étage de la villa silencieuse, une fenêtre béante. Ses rideaux ondulent au gré du vent. A l’arrière de la maison, toute une lessive finit de sécher. Marie-Pierre s’approche de la porte. Au coup de sonnette, Béatrice apparaît furtivement à l’étage. Elle est simplement couverte d’un déshabillé en satin blanc. Partagée entre le sentiment d’avoir mal choisi son heure et l’envie de réconforter à tout prix sa voisine, Marie-Pierre patiente pendant quelques instants. Comme Béatrice reste muette et à demi cachée, elle prend le parti de reporter sa visite. Néanmoins, avant de partir, elle tient à montrer qu’elle ne lui tiendra pas rigueur de cette inhospitalité peu compréhensible. ─ Je ne croyais pas déranger, Béatrice... Si je peux t’aider, tu sais toujours où me trouver. Elle tourne les talons avec regret. La voix brisée de Béatrice la rappelle aussitôt. ─ Non ! Reste... ! Elle disparaît de la fenêtre, y revient presque aussi vite et lance à Marie-Pierre une clé dorée attachée à un trousseau de cuir. ─ Monte ! L’escalier est au fond du couloir.


En poussant la porte, Marie-Pierre éprouve le sentiment de commettre un sacrilège. Elle gravit les marches inconnues sans prêter attention aux gravures précieuses qui ornent les murs. Béatrice l’attend sur le palier. Pieds nus, l’air gauche. Elle ébauche un sourire, mais le cœur n’y est pas. Ses yeux rougis et ses joues maculées de Rimmel entachent l’image qu’elle s’est toujours efforcé de présenter. Le regard compatissant de la visiteuse est une gifle à son orgueil de femme fatale. ─ Ne me regarde pas, Marie-Pierre, implore-t-elle. Pas maintenant. Installe-toi dans la chambre. Je reviens tout de suite. Marie-Pierre obtempère sans lever les yeux tandis que sa voisine s’enferme dans son cabinet de toilette. Comme elle l’imaginait, la chambre est luxueuse. Elle ne peut s’empêcher de caresser les montants cirés du grand lit à baldaquin. Des festons en velours rouge, assortis aux fauteuils Renaissance, s’élancent de chapiteau en chapiteau. Les meubles incrustés de nacre se parent de ferrures dorées. Pourtant, de cette pièce pleine de richesses, il se dégage une impression étrange… Comme s’il lui manquait une âme ; au moins de l’amour. On y flaire à la fois des parfums capiteux et des effluves d’amertume. Cette chambre a le goût trompeur des grands Bordeaux qui ont mal vieilli. Elle est soleil sans chaleur, vin sans ivresse, caresses sans amour... La moquette absorbe le bruit de ses pas, et Béatrice surprend Marie-Pierre en flagrant délit de contemplation devant une photo de mariage. ─ C’est ton mari ? Le visage de Béatrice se durcit. Sa bouche exprime le mépris. ─ C’était ! ─ Vous êtes divorcés... ? La belle aventurière s’approche lentement de cette amie candide qui la dévisage sans comprendre la raison de ses yeux effarouchés. Elle pose les mains sur les épaules de Marie-Pierre avant de les joindre dans sa nuque. Alors seulement, elle désigne de la tête le portrait de ce qui fut son couple. ─ Il ne veut pas, rage-t-elle. De toute façon, une femme de ma condition ne divorce pas. Quand elle voit son honneur bafoué, elle


fuit. Elle tente de revivre ailleurs, de reconstruire les rêves brisés de sa jeunesse. Ou bien, elle s’invente un mari défunt. Dans le pire des cas, elle consent à passer pour une vieille fille. Elle se consacre aux bonnes œuvres, histoire de forcer le respect des gens ! Avec la meilleure volonté du monde, Marie-Pierre imagine mal cette splendide femme transformée en bonne sœur des pauvres. Elle contemple encore une fois toutes les vaines richesses qui constituent le décor de cette prison dorée. ─ Plus je regarde autour de moi, moins je conçois que tu puisses quitter tout cela. C’est vraiment fichu, avec ton mari ? Béatrice l’attire près du lit. Elles s’y asseyent côte à côte, les yeux dans les yeux. ─ Marie-Pierre, depuis combien de temps habites-tu Vevey ? ─ Huit mois... bientôt neuf. Pourquoi ? ─ Pourquoi... ? Combien de fois as-tu rencontré mon mari ? ─ Jamais. Il y a cinq minutes, je ne savais pas encore à quoi il ressemblait ! ─ Justement. Si tu ne l’as pas connu, c’est qu’il n’a plus mis les pieds dans cette maison depuis des lustres. Oui, je sais... J’ai bien caché mon jeu. A présent, le masque est tombé... Tu vois mon vrai visage. ─ Il n’est pas question de masque, Béatrice. J’appellerais plutôt cela de la pudeur. D’ailleurs, je ne me sens pas le droit de te juger. Si tu m’avais confié tes problèmes plus tôt ! ─ J’ai cru que tu comprendrais... Pierre a toujours été volage. Je suis plus qu’insatisfaite. Depuis le début, notre couple est moins qu’un mirage. ─ Pourtant, il n’y a pas si longtemps, tu l’aimais encore... Tu voulais même un enfant de lui ! ─ C’est une façon de voir les choses. Mais ne confonds pas l’enfant dont on fait cadeau à l’homme qu’on aime, et celui qu’on impose à l’homme qui vous fuit ! Pierre était bien trop futé pour tomber dans ce piège. Dans un sens, c’est mieux ainsi. Marie-Pierre comprend mal comment ce couple riche et heureux, du moins au départ, a pu chavirer d’un seul coup. La pomme de discorde est cachée quelque part. Elle se fait fort de la découvrir. Ne serait-ce que pour s’éviter une telle mésaventure à l’avenir. A son


tour, elle se tourne vers le portrait. ─ Qu’est-ce qui l’a poussé à quitter une femme comme toi ? Si encore, il pouvait gagner au change ! Béatrice lui prend les mains. Un sourire apparaît sur ses lèvres. Ses paroles n’en sont pas pour autant moins amères. ─ Tu me flattes, Marie-Pierre. Pourtant, je suis fautive aussi. Retiens bien ceci : même si tu considères un homme comme ton Dieu, ne le lui avoue pas. Jamais, tu entends ? Au début, il feindra la surprise. Ensuite, il se trouvera irrésistible. Puis, il ira vérifier ailleurs si le charme que tu lui prêtes fait mouche à tous les coups. ─ Je suppose qu’ils ne sont pas tous pareils... ? ─ Tu veux courir le risque ? Sa répartie ne souffre aucune discussion. Elle est ferme, pertinente et franchement désespérante. Néanmoins, il est normal que son amie imagine encore mal ce qu’elle ne concevait pas elle-même, quinze ans plus tôt. Alors, si sa mésaventure peut lui servir de leçon... ─ Un couple, c’est comme un château de cartes, explique-t-elle. Un souffle nouveau, et pff !... Il s’écroule. Dire que j’ai trop aimé mon mari serait faux. Je l’ai mal aimé, c’est pire ! Il possédait ma confiance, mon amour et mon corps. Il n’avait plus rien à conquérir, tu comprends ? Alors, des soirées privées qui s’éternisent, aux absences qui n’en finissent plus de se répéter, la distance s’installe ; et elle a vite fait de miner le bel édifice qu’on imaginait éternel ! ─ Si je comprends bien, quand tu partais en ville, c’était pour te venger ? ─ Au début, oui. Quand il a commencé à rentrer sans me voir, j’ai voulu tester mon attirance. Oh ! Je ne suis jamais allée plus loin que la drague ! Plus tard, j’ai appris qu’il avait des maîtresses. Mon dernier espoir de le retenir s’est envolé avec l’enfant qu’il m’a refusé. A partir de là, j’ai choisi de le considérer comme mort... Mais c’est dur, à trente ans, de vivre avec l’image d’un mort incrustée dans sa tête ! Cinq ans plus tard, à l’heure du bilan, j’ai le cerveau comme un cimetière. Des cadavres différents s’y sont accumulés. Pourtant, ces hommes étaient tous les mêmes. Maintenant, si tu me trouves une seule raison d’espérer encore quelque chose de la vie, je te tire mon chapeau !


Littéralement vidée, Béatrice se laisse aller à la renverse sur le lit. Elle ferme les yeux, mais n’a plus la force de pleurer. MariePierre s’étend auprès d’elle et lui secoue le menton. ─ J’ai bien fait de venir, hein ? Pour être franche, quand tu es passée en trombe, j’ai pressenti quelque chose de grave... ─ C’est la première fois qu’un homme ose m’humilier de la sorte. Même mon mari n’aurait pas fait ça ! Marie-Pierre sent gronder la révolte dans le cœur de son amie. Elle se refuse à lui soutirer des secrets trop intimes ; mais Béatrice veut à tout prix lui confier sa dernière bourde. ─ Il semblait différent des autres. A vrai dire, depuis Pierre, je n’avais plus jamais été réellement amoureuse. Plus jamais aussi folle non plus... Il a fallu que je tombe sur ce salaud ! Sa gorge se noue. Elle poursuit en tremblant de rage. ─ Ce matin, il n’est pas venu m’ouvrir. Pourtant, il était là. Je me suis acharnée sur le heurtoir jusqu’à ce qu’il s’amène. En peignoir, pas rasé. Je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la bouche... Il m’a demandé pour qui je me prenais ; pourquoi je m’entêtais à le poursuivre. Puis, il m’a lancé qu’il n’avait plus rien à faire d’une vieille peau comme moi. Comme je ne partais pas, il m’a traînée de force dans sa chambre. Là, il s’est exhibé avec une métisse complètement nue qui ne devait pas avoir vingt ans. Elle s’accroche soudain aux épaules de Marie-Pierre. ─ Je suis devenue si moche... ? ─ Ne dis pas de bêtises ! Béatrice n’a peut-être pas entendu la réponse... Elle ressasse à l’infini la désillusion de ses amourettes stériles. Son cœur déjà vide d’amour se vide aussi de son amertume. Au fil des mots, elle se rapproche de Marie-Pierre. A l’instant de son mea culpa, sa tête repose carrément sur la poitrine de son amie. ─ Après tout, j’ai ce que je mérite. Au lieu d’attendre l’amour, j’ai toujours voulu le provoquer. Soit pour me venger, soit pour satisfaire mon besoin de plaire. Les hommes n’ont vu en moi qu’une femme facile, prête à sauter dans leur lit... Je me trouvais séduisante, ils me trouvaient nymphomane ! On ne retient pas sa jeunesse comme on garde un oiseau dans une cage, Marie-Pierre. Je ne me suis pas suffisamment préparée à vieillir, voilà mon erreur.


Marie-Pierre caresse l’épaule de sa voisine et se penche sur sa joue. Les larmes tièdes de Béatrice lui remuent le cœur. Elle s’y mouille la bouche en l’embrassant, tandis que sa main glisse dans les cheveux roux. Elle accroche son regard. ─ Béatrice... Veux-tu me croire ? Tu es la plus belle femme que j’ai rencontrée ! ─ Ne dis pas cela, s’il te plaît ! Marie-Pierre se sent bien mal récompensée de sa tendresse. Pourtant, son appréciation était sincère ! Le fait de voir cette femme au bout du rouleau tempère néanmoins sa rancœur. Va-t-elle s’offusquer de ce petit coup de gueule ? Entre-temps, le ciel a dû se couvrir car l’ornementation de la chambre s’obscurcit. Inquiète, Marie-Pierre pose son regard sur une table de chevet. Un verre d’alcool et une poignée de comprimés côtoient un collier de perles et plusieurs lettres déchirées. Marie-Pierre se redresse et empoigne son amie par les épaules. ─ Tu es folle ? Vouloir bousiller ta vie à cause d’un homme ! ─ Je voulais seulement dormir. Elle se cabre, respire profondément, puis se jette à l’extrémité du lit, hors de portée de Marie-Pierre. ─ Et puis, zut ! C’est vrai... J’en avais marre. Marre et plus que marre. Tu parles d’une vie... On m’a tout refusé quand j’étais gosse. On ne m’a pas donné grand chose quand je suis devenue femme. Aujourd’hui, on m’ouvre les yeux sur ce que je suis devenue... Une vieille peau ! Une pute de luxe ! Marie-Pierre se glisse à côté d’elle et lui pose une main sur la bouche. ─ Tu ne peux pas dire cela ! ─ Si ! Ma vie est fichue... Elle est vide et moche. Je n’ai même plus personne à qui me raccrocher. ─ Et moi, alors... ? Béatrice réalise soudain l’intérêt que lui porte sa jeune amie. Elle s’en trouve profondément troublée et relève la tête. ─ C’est vrai. Il y a toi. J’ai si longtemps espéré que tu viendrais... ! Mais tu semblais peureuse, indécise. Je n’ai pas osé insister. Puis, le temps a passé... ─ Malgré tout, je suis venue. Tu verras, ensemble, on va vite se


remonter le moral ! La prévenance et l’optimisme de Marie-Pierre ont le mérite de rendre son sourire à Béatrice ; sourire tristounet, teinté de regrets. ─ Tu es jeune, toi... Bien trop jeune pour imaginer tout ce qu’une femme peut endurer dans sa vie. Le visage de Marie-Pierre se crispe. Elle sent les affres de son proche passé rappliquer au galop. Si Béatrice se prend pour une martyre, il est temps de lui démontrer qu’on peut souffrir autrement. Et plus fort. Elle le fait sur un ton grave et mystérieux, en répliquant le plus simplement du monde : ─ J’ai connu pire. ─ A ton âge ? Ça m’étonnerait ! ─ Tu ne t’es jamais demandé pourquoi je suis venue habiter par ici ? Tiens-toi bien : je me suis sauvée parce que mon père abusait de moi. Béatrice reste interdite, partagée entre la révolte, l’indignation et la pitié. Paradoxalement, Marie-Pierre fait preuve d’une évidente sérénité. ─ Rassure-toi. Je ne risque plus rien. Il vient de mourir. C’est pour cela que j’arrive à t’en parler sans trop de honte. Les mains de Béatrice sont glacées. Marie-Pierre les serre très fort dans les siennes. ─ Alors ? Toujours décidée à flanquer ta vie en l’air ? ─ Si je pouvais tourner la page aussi facilement... ─ Oh ! Tu sais, ce n’est pas magique. Mais, dernièrement, j’ai découvert un truc qui peut aider... Elle se tourne vers la table de chevet. ─ C’est du whisky ? Béatrice acquiesce de la tête. Son amie se lève et lui tend le verre. ─ Alors, bois ! ─ Je m’en suis déjà servie un verre tout à l’heure. ─ Tant pis. Tu veux oublier ? Tu oublieras. Bois, je te dis ! Confuse, Béatrice vide lentement le verre. Elle s’essuie la bouche et fait la grimace. Amusée par cette moue dégoûtée, MariePierre emporte la poignée de somnifères, enjambe les vêtements abandonnés près du lavabo et tire la chasse d’eau avec soulagement.


A travers le vitrage martelé, elle devine les nuages qui s’agglutinent au-dessus de la bourgade. Cette sacrée Dominique avait bien deviné : il pleuvra avant longtemps. Lorsque Marie-Pierre la rejoint, Béatrice semble méditer. Les genoux repliés sous le menton, elle dévoile largement ses jambes galbées d’ancienne danseuse. Elle est nue sous son déshabillé, et n’en éprouve apparemment aucune gêne. Marie-Pierre promène son regard jusqu’aux rives de sa toison flamboyante. L’envie la surprend de peindre Dominique, un jour, dans cette position... ─ A quoi penses-tu, Béatrice ? risque-t-elle. ─ A ton histoire. A moi... A un tas de choses. Je me demande si je m’en sortirai jamais. Sans la tendresse, je peux déjà dire que non... C’est plus fort que moi. Marie-Pierre lui soulève le menton et dépose un baiser entre ses yeux. Béatrice s’incline, pose son front contre la poitrine se son amie avant de se blottir carrément entre ses petits seins en pleurant. Elle se cramponne à sa confidente avec l’énergie du désespoir. En témoignage de sa compassion, Marie-Pierre lui caresse vigoureusement les reins. ─ Prends courage... Tu la trouveras bientôt, la tendresse ! murmure-t-elle. Comme pour renforcer cette affirmation, elle continue de caresser la chevelure sauvage de sa voisine. Sa douceur et sa patience finissent par l’apaiser. Soudain, un premier coup de tonnerre... Il fait de plus en plus sombre dans la chambre. Béatrice ébauche un sourire à l’adresse de son amie qui vient de sursauter. ─ Je ne suis pas seule à craindre l’orage, constate-t-elle. Si nous descendions ? Je meurs de soif ! L’idée de quitter cette chambre insolite et chargée de tristes souvenirs n’est pas pour déplaire à Marie-Pierre. Elle acquiesce avec soulagement. Béatrice lui prouve sa gratitude par un bisou rapide, puis elle se glisse hors du lit et lui prend la main. ─ Passe devant. J’enfile un peignoir et je te rejoins. La pluie tombe fine et drue. Son chuintement sur les feuillages trouble à peine la quiétude de la villa. Un éclair plus fulgurant les surprend au pied de l’escalier. Béatrice s’arrête net, catastrophée.


─ Ma voiture est restée ouverte ! Elle chausse les premiers souliers qui lui tombent sous la main sans se soucier qu’ils sont à talons hauts et s’élance dans la drache. Son amie la regarde se battre comme une enragée contre l’armature récalcitrante puis, à son tour, elle se précipite dehors. Entre-temps, Béatrice a dompté la capote. En claquant les portières, elle surprend Marie-Pierre en train de sautiller le long de la maison comme une pénitente, les mains posées sur la tête. ─ Hé ! Ne fais pas la sotte. Tu vas être trempée ! ─ Si on ne le rentre pas, c’est ton linge qui sera trempé ! Béatrice lui trouve un fameux tempérament. Elle lui attribue aussi une bonne dose d’inconscience. Toute ruisselante de pluie, elle court se mettre au sec. Hélas ! A l’instant d’atteindre l’auvent, un courant d’air s’engouffre par la fenêtre de l’étage et la porte lui claque au nez. La clé se trouve bien dans la serrure, mais à l’intérieur ! Frapper du poing ne résoudra pas le problème. Cette porte est le seul accès à la villa. Du moins, au rez-de-chaussée. Heureusement, il reste le garage. Elle brave à nouveau les hallebardes pour y trouver refuge. En courant tête baissée, elle évite de justesse Marie-Pierre qui rapplique, les bras encombrés d’un paquet de linge à peine moins mouillé qu’elle. ─ Merci de venir à ma rescousse quand j’ai terminé... Ferme plutôt ton peignoir ! Béatrice a d’autres chats à fouetter. Elle barre la route à son amie et la force à rebrousser chemin. ─ File dans le garage ! La porte d’entrée vient de se refermer. ─ Zut ! J’aurais dû la caler... ─ Dépêche-toi au lieu de tirer cette tête. C’est pas la fin du monde ! Marie-Pierre lève les yeux vers les nuages et fait le gros dos. ─ J’en arrive à me le demander ! ─ Grouille-toi, je te dis ! Et viens me donner un coup de main... Malgré leurs efforts conjugués, la double porte résiste. Et pour cause... ! Béatrice se rappelle l’avoir fermée à clé sur le conseil du jardinier. Marie-Pierre endosse spontanément toute la responsabilité de la situation.


─ On peut dire que j’ai réussi mon coup. Tu n’as pas d’autre abri, en attendant la fin de l’orage ? ─ Hélas ! Non... ─ Mais si ! Ta voiture... ! Elle s’apprête à s’élancer dans l’allée. La mine dépitée, Béatrice la retient par le bras. ─ Désolée, Marie-Pierre... J’ai bloqué les sécurités avant de fermer les portières ! La foudre qui s’abat aux alentours les rapproche dans un même réflexe de frayeur. Béatrice réagit aussitôt. ─ Dans cinq minutes, nous serons au sec : je vais casser une vitre. ─ Tu es folle ? Dans ce cas, autant aller chez moi ! ─ C’est cela... Je vais me trimbaler dans cet accoutrement ! ─ Tu sais, au point où nous en sommes... ! Les cheveux aplatis, les vêtements plaqués contre leur peau, c’est vrai qu’elles ont piètre allure. Surtout Marie-Pierre. Elle a vraiment l’air cloche, plantée là avec son baluchon trempé dans les bras. Béatrice l’invite à s’en débarrasser. ─ Quoi ! Déposer tes vêtements dans cette boue ? Pas question, ma chère. Quitte à passer pour des folles, nous allons les rependre là où ils étaient pendus... ! Pendant qu’elles s’affairent le long des cordes à linge, des randonneurs surpris par l’orage s’arrêtent à leur hauteur. Le comportement de ces lingères hors du commun semble leur échapper... A défaut de comprendre, ils reprennent leur marche cadencée en haussant les épaules. L’esprit émoustillé par les formes de Béatrice suggérées sous son déshabillé, ils garderont sans doute un souvenir impérissable de cette journée... Pendant ce temps, les jeunes femmes bâclent leur besogne. Béatrice s’éloigne la première en maudissant le Ciel et tous ses saints. Mieux vaut tard que jamais, elle noue la ceinture de son peignoir. Son amie, qui la rejoint, découvre la clé de leur problème... allongée au pied de la vigne vierge qui tapisse le pignon. Elle s’arrête net, les mains aux hanches et les yeux furibards. ─ Tu aurais pu dire que tu possédais une échelle ! ─ Ça me fait une belle jambe. Tu comptes cueillir des cerises ?


─ Si je pouvais déjà me sécher… Béatrice comprend où son amie veut en venir. Mais de là à expérimenter cette façon rocambolesque de rentrer chez soi...! ─ Tu espères me faire grimper là-dessus ? Marie-Pierre feint de ne pas entendre. Elle tente de soulever l’échelle en bois. Le manque d’initiative de Béatrice la contrarie. ─ Dis... ? Ne m’aide surtout pas ! Son amie vient lui prêter main forte. A contrecœur, avec une appréhension d’autant plus évidente qu’elle est déjà prise de vertiges sur un simple escabeau. En outre, le bois a verdi. Il leur souille les mains. Les flaques d’eau ne facilitent pas leur périple non plus. Elles parviennent pourtant à pied d’œuvre, sans casse. Au prix d’un ultime effort, elles appuient l’échelle sous la fenêtre de la chambre toujours balayée par la pluie. S’ensuit alors un étrange concours d’astuces pour convaincre l’autre de grimper en premier. Marie-Pierre obtient le dernier mot. ─ C’est toi la maîtresse de maison ? Alors, montre l’exemple. Si tu veux te donner la peine... ? Comme il fallait s’y attendre, les échelons s’avèrent franchement glissants. Le premier élan de Béatrice frôle la catastrophe. Avec des talons aiguilles, c’était couru d’avance. Marie-Pierre la pousse dans le dos. ─ Courage ! Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. ─ Je n’y arriverai pas... J’ai trop peur ! ─ Et moi, tu crois que ça me tente ? ─ Merci de me rassurer... ! ─ Tais-toi et grimpe. Et ferme les yeux. Il paraît que ça aide. Elle gravit laborieusement les premiers échelons, mais le vertige la paralyse. Cramponnée aux montants gluants, elle implore le secours de son amie. En désespoir de cause, celle-ci la rejoint sur l’échelle et lui saisit la cheville, histoire de lui rendre un semblant d’assurance. ─ Si tu n’y arrives pas maintenant, c’est la fin de tout ! ─ Je voudrais t’y voir... ! Marie-Pierre lève la tête. ─ Pour l’instant, c’est moi, qui voit ! ironise-t-elle en lorgnant sous le peignoir. Et estime-toi heureuse que je sois seule à contem-


pler un tel tableau ! Béatrice ronchonne et se résigne. Les deux femmes reprennent leur progression scabreuse. De concert, cette fois. Et cette échelle qui ploie et ondoie davantage à chacun de leurs pas... ! Leur ascension tient de l’héroïsme, mais leur courage s’avère finalement payant. Pourtant, lorsque Béatrice pose le pied sur la moquette de la chambre, elle tremble comme une feuille. Elle en oublie de porter secours à son amie dont la figure déconfite apparaît à la fenêtre. Elle ressemble à un marin qui n’aurait pas digéré son naufrage. Béatrice prend subitement conscience du burlesque de leur équipée. ─ Bienvenue à bord, moussaillon ! lance-t-elle en pouffant de rire. ─ Bidonne-toi, chipie ! Tu t’es regardée ? On dirait Emmanuelle dans... «Histoire d’eau» ! Elles se sèchent sommairement les cheveux. Un radiateur d’appoint installé sous la fenêtre du cabinet de toilette diffuse des vagues de chaleur bienvenues ; mais il le fait par à-coups, et avec un ronronnement exaspérant. Mal à l’aise dans ce huis clos inattendu, Marie-Pierre s’empare de l’essuie de bain que Béatrice lui tend depuis plusieurs secondes. Elle s’excuse d’un sourire obligé. De là à se dévêtir la première... Soulagement. Béatrice lui montre l’exemple. La pudeur et l’attitude maternelle de cette femme blessée lui font chaud au cœur. Elle se résout à l’imiter. En lui tournant le dos. Hélas ! Le souvenir d’une situation similaire vécue avec Dominique vient perturber la fin de son effeuillage. Mais Béatrice veille au grain. Elle la rassure d’un sourire. Ce désarroi, elle le comprend pour l’avoir elle-même éprouvé plus tôt. Beaucoup plus tôt. Bafouée dans l’offrande de son corps dénudé, elle en avait longtemps nourri de la rancœur vis-à-vis de ce premier amant trop voyeur. Elle ne laissera donc pas une vraie amie prisonnière de ce trouble. Sans quitter des yeux le corps ruisselant de Marie-Pierre, elle ouvre complètement l’essuie de bain que celle-ci n’a toujours pas osé déplier, et le dépose sur ses épaules nues.


Le frisson pourtant imperceptible qui parcourt le corps de la jeune femme ne lui échappe pas. Dans l’atmosphère étouffante de la salle d’eau, Marie-Pierre lui apparaît comme une adolescente surprise en flagrant délit d’impudeur, prisonnière de ses tabous. L’esprit en porte-à-faux mais le corps pourtant disposé à s’offrir aux premières ivresses, cette graine de femme en devient doublement déroutante. D’autant plus qu’elle contraste à tous points de vue avec l’amie décomplexée qui jouait les consolatrices, une petite heure plus tôt. Cela étant, Béatrice s’interdit formellement de la mal juger. Devant sa mine toujours inquiète, elle lui caresse l’épaule à travers le tissu éponge. Geste machinal et amical... Geste embarrassant quand même, qu’elle justifie sans délai. ─ Ne reste pas là comme un chien battu. Ma présence te gêne à ce point ? Petite sotte... Tu pourrais être ma fille ! Allons, laisse-toi faire. Ensuite, je te prêterai des vêtements secs. A cet instant, Marie-Pierre ne ressent plus ni l’envie, ni le besoin de refuser la prévenance de cette amie aux humeurs vagabondes. Elle s’abandonne de bonne grâce à sa douceur mesurée. Contrairement à Dominique, celle-ci fait preuve d’une absolue discrétion devant son corps parsemé d’ecchymoses. De plus, elle fait mine d’ignorer le tressaillement de Marie-Pierre lorsque l’essuie effleure son pubis. En l’absence d’une désapprobation flagrante, elle n’éprouve même aucun tourment à l’essuyer intégralement. Cela dit, tout comme Dominique, Béatrice a des gestes lents et délicats. Si elle n’y trouve déjà une forme confuse de volupté, Marie-Pierre doit bien admettre l’incontestable pouvoir aguicheur de cette femme caressante. Son corps en émoi ne la contredira pas. Au terme de son intervention, Béatrice lui saisit les épaules. ─ Alors ? C’était si terrible ? Une jeune fille aussi délicieusement belle que toi ne devrait jamais avoir honte de son corps. Au contraire, elle devrait en éprouver de la fierté. La beauté qu’on possède et le plaisir qu’on se donne ne sont pas des tares, Marie-Pierre. Souviens-toi toujours de cela ! Marie-Pierre sourit et rougit en même temps. Son amie épie sa réaction. Elle aussi, possède un corps parfait. Un peu plus mûr, certes. Surtout mieux sculpté. Des seins massifs et fermes, parfaitement galbés. Du reste, comme pour démontrer la futilité de certains préju-


gés, ses mains glissent sans aucune gêne vers les contours de sa poitrine. Elles s’y attardent un court moment, puis descendent sans hâte jusqu’en bordure de son triangle roux. Marie-Pierre s’aperçoit qu’elle ferme peu à peu les yeux. Heureusement, Béatrice ne pousse pas plus loin son manège. Par contre, elle prononce des mots qui s’incrusteront à jamais dans la mémoire de son amie. ─ La douceur d’un homme n’égalera jamais celle des mains d’une femme, Marie-Pierre. C’est peut-être pénible à admettre mais, un jour, tu me donneras raison. D’ailleurs, si je me caresse parfois, ce n’est pas par vice : c’est pour me prouver que je suis toujours sensible au désir. Cela aussi, ça compte dans la vie ! Béatrice vient de franchir un pas décisif. A la limite, c’est un pas de trop. Ce pas est si proche de la perversité que, dans l’immédiat, Marie-Pierre se refusera à l’emboîter. Cet adage selon lequel on n’est jamais si bien servi que par soi-même, il sera tard lorsqu’elle s’y ralliera. Il dénature trop sa conception de l’amour. Que restera-til de cet amour, en fin de compte, si chacun s’aime en solitaire ? Confrontée à cet éternel problème de morale, la jeune femme n’apporte aucun commentaire aux vues libérées de Béatrice. De son côté, celle-ci n’a rien voulu prouver de concret. Elle a répondu à l’appel de son corps. Certes, sans la présence de sa voisine, elle serait allée au bout du plaisir... Fort heureusement, elle en a interrompu la trame au tout dernier moment. Elle s’est sacrifiée pour épargner Marie-Pierre. Du moins, pour lui épargner une scène d’abandon trop scabreuse. Béatrice cherche une diversion à leur méditation réciproque. Leur nudité et leur silence prolongés ont suffisamment terni une ambiance déjà équivoque au départ. De fait, Marie-Pierre répond avec soulagement à l’invitation de se choisir quelques vêtements. Elle porte son choix sur une jupe longue et un sweat-shirt délavé ; les autres fringues se révélant trop amples pour sa taille de guêpe. Cette métamorphose éveille aussitôt un étrange sentiment de nostalgie chez Béatrice. Le corps moulé dans un chandail vaporeux, elle congratule Marie-Pierre qui rend un peu de volume à ses che-


veux. ─ Quelle élégance ! J’ai l’impression de rencontrer mon double. Tiens... Si tu te trouves bien dans ces vêtements, je te les offre. Marie-Pierre contrôle discrètement le seyant de sa tenue et s’en trouve satisfaite. Sans vraiment correspondre au style qu’elle affectionne, ces habits sont cool et confortables. Ils ont surtout le mérite de la tenir au chaud. Quant à les accepter en cadeau, ce serait embarrassant vis-à-vis de Dominique. Il serait malvenu de froisser sa susceptibilité. Elle se résoudra donc à rendre son bien à Béatrice, et elle laisse sous-entendre cette décision en descendant au salon. A travers les fenêtres, elles constatent que l’orage a glissé le long des crêtes. Hélas ! Le soleil fait encore défaut et le salon baigne dans une fraîcheur telle que Béatrice décide d’allumer un feu de bois. Lorsque les premières flammèches se mettent à danser au-dessus des brindilles, elle dépose quelques bûches en travers des chenets, puis elle invite Marie-Pierre à s’approcher de la cheminée. ─ Je ne connais rien de plus fascinant qu’un feu de bois, avoue-telle. On jurerait que les flammes sont vivantes… Regarde... ! Elles lèchent l’écorce, comme pour l’embrasser une dernière fois. A se tortiller aussi tendrement autour des brindilles, on croirait qu’elles tirent des révérences ! Marie-Pierre succombe à ses accents poétiques. Elle s’agenouille auprès d’elle, le visage offert aux lueurs capricieuses du brasier. Béatrice observe un court instant l’éclaboussement des flammes rougeoyantes sur la figure de son amie. Puis, elle s’en approche doucement et s’appuie contre son épaule. ─ Je regarderais sautiller ces flammes des heures durant. C’est plus beau qu’un feu d’artifice. Mais tu dois me trouver idiote ! ─ Idiote ? Non. Romantique. Simplement romantique. Après tout ce que tu m’as dit, j’avoue que cela me surprend. D’un autre côté, tu me rassures. Je t’aime mieux comme ça ! Mise en confiance par le jugement de son amie, Béatrice pose une main dans son cou. Son visage se fait très tendre. ─ Tu n’as plus froid ? ─ Non. Je suis bien. ─ Certaine ? ─ Oui... Vraiment bien !


Elle est près d’ajouter «avec toi», mais se reprend à temps. Pourtant, son cœur balance entre tendresse et vertige. Si elle n’y prend garde, Béatrice aura vite deviné l’idée qui germe dans sa tête depuis de longs instants. Fascinée par le rougeoiement du feu qui se consume, le cœur en amazone sur les vagues de l’abandon, il lui suffirait de trois fois rien pour aborder aux rives de la déraison. Bien sûr, la tentation de Béatrice est grande aussi d’aller plus loin dans leur tendresse. Cependant, elle se retient d’assumer ce rôle de corsaire en jupons. Du moins, dans l’immédiat. Marie-Pierre l’en remercie en secret. Pour l’heure, chacune vit son dilemme dans sa propre tour d’ivoire, partagée entre la retenue et l’envie. Ce modus vivendi les satisfait trop pour qu’elles en brisent le charme au prix d’un geste déplacé. Soudain, Béatrice abandonne l’épaule de son amie pour déposer deux nouveaux rondins de bouleau sur les braises. Puis, elle se met en tête de traîner le pare-étincelles devant l’âtre, installation à laquelle Marie-Pierre prête son concours. Cela fait, elles glanent des coussins çà et là dans le salon et les disposent devant la cheminée. Le feu ranimé morsure déjà les bûches et les premiers crépitements des flammes rompent le silence absolu du salon. Les deux amies restent cloîtrées dans leurs pensées ; peut-être dans leur bonheur. Main contre main, appuyées l’une contre l’autre, elles n’entendent pas... n’entendent plus... même pas le balancier massif qui égrène ses secondes dans l’horloge de parquet. L’esprit quelque peu engourdi de Marie-Pierre se recharge d’anciens souvenirs auxquels viennent se greffer ses récentes préoccupations. Son moral en subit aussitôt le contrecoup. Il est vrai que la situation est loin d’être rose… à commencer par sa vie professionnelle. Une décision capitale s’impose. Elle a presque honte d’avoir cédé à l’insouciance dans un moment pareil. Pour corser le tout, la voici confrontée à deux amitiés particulières. En aucune façon, elle ne pourra les honorer de concert. Ce serait courir au désastre. Quant à choisir maintenant, en pleine tourmente, elle ne s’en trouve ni la force, ni l’envie. Moins encore la lucidité nécessaire. Finalement, si Dominique était restée une nuit de plus,


tout serait plus simple... Cette situation cornélienne la tracasse au point qu’elle éprouve subitement le besoin de se sauver. Surprise par cette nervosité impromptue, Béatrice se perd en conjectures. Elle réalise même un peu tard que leur mutisme prolongé n’a rien à voir avec cette décision. Alors, désespérée, elle redouble d’astuces et de gentillesse pour garder auprès d’elle cette inestimable source d’espérance et d’amitié. Par crainte de céder, Marie-Pierre évite soigneusement son regard. ─ Tu as vu l’heure ? J’ai un tas de choses à terminer. Sans compter que je n’ai rien à me mettre sous la dent ! Béatrice fond en larmes. Son amie ne reste pas bien longtemps intransigeante. Avec le recul, son prétexte à fuir lui semble mesquin et ridicule. La voyant attendrie, Béatrice joue son va-tout. A défaut d’être vraiment persuasive, elle confesse une vérité qui ébranle la stratégie défensive de sa voisine. ─ J’ai une immense dette envers toi, Marie-Pierre. Dans un sens, je te dois la vie. Si, si...! Alors, si tu amputes déjà mon nouveau désir de vivre, à quoi bon me l’avoir inculqué ? Ici, j’ai tout ce qu’il faut. On se mitonnera un bon petit repas. Demain, je te rendrai ta liberté. Promis, juré ! Mais ne me laisse pas seule, s’il te plaît... Pas ce soir. Elle implore un geste rassurant. Plus encore... Un consentement sans faille. Elle le quémande avec l’énergie du désespoir. Elle le quémande du regard, de la bouche et des larmes. Lorsque MariePierre cède, Béatrice accueille son sourire résigné en réprimant toute effusion de mauvais ton. Le parfum d’impudeur qui règne encore dans cette villa a trop altéré l’innocence de son amie. Elle sait pertinemment bien que celle-ci ne succombera pas à une simple tentation. Cette mise en garde l’incite à rétablir un dialogue trop longtemps interrompu. Marie-Pierre y trouve matière à soulagement.

L’invitation désespérée de son hôtesse n’aura pas été vaine. Au cours du repas, pour la première fois, Béatrice évoque son parcours de vie avec lucidité, intelligence et sagesse. Aux coups de griffes des hommes et du destin, elle oppose ses propres imperfections. Ainsi


disséqué, le bilan s’équilibre. Par contre, côté cœur, il frôle la banqueroute. Ses déconvenues d’épouse et ses tourments d’amante ont pesé lourd dans la balance. Devant cette tragédie, Marie-Pierre s’interroge sur l’attitude à tenir. Doit-elle ou, plus précisément, pourrait-elle assumer un rôle de banque du cœur vis à vis de cette femme ruinée d’amour ? Elle trouve un semblant de réponse à cette question quand, à son tour, elle révèle les faits saillants qui ont émaillé sa jeune existence ; quand elle en arrive à reconnaître la douceur des instants présents. Oui, à cet instant, elle mesure parfaitement l’abîme qui la sépare encore de l’épanouissement et du bonheur parfait. Elle en éprouve une accablante amertume et laisse s’égrainer les minutes. Silencieuse. Le regard égaré au milieu de son assiette où une glace au moka termine de fondre. Désormais, elles savent tout l’une de l’autre. Ou presque... Le ton de Béatrice devient beaucoup moins défaitiste. ─ Comprends-tu mieux mon besoin d’avoir une personne aimante à mes côtés ? Personne n’y échappe, tu verras. Mais c’est vrai que tu commences à peine à vivre... Tu as tout le temps de la trouver, toi, la tendresse ! Mais choisis-la bien... A l’heure des comptes, elle peut se révéler tellement cruelle ! ─ Elle est cruelle si elle ne s’accompagne pas de sentiments ! C’est bizarre... Tu ne parles jamais d’amour ! ─ L’amour... ? C’est quoi l’amour, sinon simplement l’envie de faire l’amour ? Et encore ! On succombe souvent à cette envie avant de se demander si on aime vraiment son partenaire... A fortiori, si on l’aimera un jour ! ─ On ne se donne pourtant pas au premier venu... ─ Et le coup de foudre ? Tu crois qu’on réfléchit ? A dix-sept ans, je raisonnais comme toi. Je mettais un point d’honneur à sauvegarder ma virginité jusqu’au mariage. Conclusion : l’ami le plus tendre et certainement le plus sincère que j’ai connu a essuyé mes refus pendant deux ans. Trois mois plus tard, j’épousais Pierre. Comme ça ! Sans chercher à comprendre. Par la suite, si j’ai consenti à partager le lit d’un mari qui me trompait, c’est que, dans ma tête, je faisais l’amour avec cet ami, pas avec Pierre ! Or, tu l’as compris, mon ma-


riage avec Pierre fut le fruit d’un coup de foudre... Un coup de foudre qui s’est vite transformé en coup d’épée dans l’eau ! ─ Raison de plus pour se méfier des apparences ! Chercher l’amour à tout vent, c’est bon pour se casser la pipe... Tu en as suffisamment fait les frais, non ? ─ As-tu déjà fait l’amour ? Enfin… de façon normale ? Le visage de Marie-Pierre exprime l’amertume et la douleur. ─ Jamais réellement, non... balbutie-t-elle. Pour Béatrice, la cause est entendue... Comment Marie-Pierre pourrait-elle imaginer les affres de la tentation ; plus encore les besoins d’une femme accoutumée aux plaisirs de la chair ? ─ Si le cœur a ses exigences, mon petit, notre corps en a tout autant. C’est vrai, j’ai connu pas mal d’hommes. Je n’en tire aucune vanité. Par contre, ces aventures m’ont apporté un précieux enseignement : on ne possède jamais tout à fait quelqu’un... Alors, tant qu’à faire, autant se satisfaire du plaisir qu’il te procure avec tendresse pendant une heure ou deux, plutôt qu’espérer voir naître chez lui un sentiment plus noble qu’il n’éprouvera peut-être jamais. ─ Et tu trouves ça moral ? ─ Ma moralité, c’est respecter la paix et le bonheur d’autrui. Audelà de ce principe, je considère que tout m’est permis. Tu trouves notre monde moral, toi ? S’il l’était, plus personne n’aurait faim ! Par contre, nous serions tous pauvres. Nous marcherions en regardant le sol et la première grande gueule qui croiserait notre route nous réduirait à l’esclavage ! Regarde autour de toi... Ces pauvres gosses qui se font tuer sous prétexte de servir un Dieu... C’est moral, ça ? J’ai fait maintes fois l’amour avec des amants de passage. Mais, au nom de cet amour qui est mon Dieu à moi, je n’ai jamais tué personne. Jusqu’à présent, mon seul péché aura été de satisfaire mon corps... Non seulement de le satisfaire, mais surtout de ne jamais le regretter ! ─ Cela t’a servi à quoi ? Tu n’es même pas heureuse ! ─ Cela m’a permis de rester femme. A mes yeux, c’est l’essentiel. Admettras-tu un jour que tu possèdes autre chose qu’un cerveau et un cœur ? Je te souhaite de découvrir très vite que le plaisir existe, Marie-Pierre. Et que ton corps est fait pour le servir. Sinon, tu finiras ta vie comme une femme inachevée !


─ Tu voudrais me convaincre que le sexe est plus important que l’amour ? Il existe encore des couples unis, fidèles et heureux de l’être ! ─ Bien sûr. Simplement, ils ont compris toute l’importance du plaisir. Mais dis-toi bien que, pour accéder à ce plaisir, ils ont dû briser pas mal de tabous. Alors, si tu veux réussir ta vie de femme, prends-en de la graine. Il est grand temps. Commence par accepter ton corps. Apprends à le démystifier. Puis, laisse-toi aller... Laisse-le se libérer, s’exprimer, se soumettre et, finalement, s’offrir ! Béatrice brosse un tableau bien peu conventionnel de l’amour. Néanmoins, à travers cette approche très personnelle, Marie-Pierre reconnaît quelques sensations troublantes vécues dans un passé très proche... Plus précisément, lorsqu’elle s’est retrouvée nue contre Dominique. Un trouble intime et incendiaire l’avait investie. Belle et douce Dominique... Rien que d’y repenser, elle sent encore la moiteur de sa peau ! Sans conteste, elle a dû lutter contre une forme confuse de désir. Mais sa morale lui a permis de tenir bon. Serait-ce donc cela, la fameuse tentation du corps dont parle Béatrice ? Si c’est le cas, elle peut au moins se targuer de n’être pas frigide. N’en déplaise à cette amie qui la considère un peu trop comme une pucelle ou comme un bloc de glace ! De toute façon, morale absurde ou morale tout court, elle a résisté et elle ne le regrette pas ! Le nœud du problème est ailleurs. Il persistera tant qu’elle n’aura pas vérifié de visu les théories libertines de Béatrice. Avec son modèle, elle aurait peut-être pu... Mais elle s’est soumise aux lois de sa raison. Malgré les effets conjugués du champagne et de leur promiscuité. D’ailleurs, si Dominique n’est pas plus prude qu’une autre, elle n’aurait pas forcément apprécié une forme de tendresse contre nature. Avec Béatrice, ce problème ne se pose pas. Comme Marie-Pierre n’est pas attirée sentimentalement par cette femme, moins de scrupules la retiennent. Elle en veut pour seule preuve l’abandon de son corps entre ses mains après l’orage. Même quand sa voisine lui essuyait le pubis, ce geste audacieux n’était pas trop dérangeant. Pourtant, Dieu sait - et son corps aussi ! - que ces gestes étaient curieusement précis. D’ailleurs, elle a encore bien présentes à l’esprit les


sensations éprouvées durant ces longues secondes... Alors, qu’en penser ? Elle ne s’est peut-être pas offerte, mais elle s’est bel et bien soumise. A la limite, ne s’est-elle pas un peu retenue pour empêcher son corps de s’exprimer ? Dans ce cas, Béatrice aurait raison sur toute la ligne : on peut bel et bien connaître le plaisir avec une personne sans en être forcément amoureuse ! Cette conclusion est bouleversante. Quand Marie-Pierre lève enfin les yeux, le visage d’une autre femme vient occulter l’image de Béatrice. Cette autre femme a pour nom : Dominique. Alors, MariePierre doit convenir qu’elle est à la fois attirée par le corps de l’une, et réceptive à la tendresse de l’autre ! Béatrice remarque son trouble. ─ Je t’ai donné une image douteuse de l’amour, n’est-ce pas ? Ne me juge pas sur des apparences... Malgré ce qu’il m’arrive, je suis toujours capable d’aimer d’amour. Du reste, je ne prétends pas détenir la vérité ! ─ Ne t’excuse pas. Tu m’as permis d’y voir plus clair. Au fond, je n’avais pas tellement de points de repères. ─ Tout cela parce qu’une ordure a tout faussé. Si tu pouvais trouver l’amour assez vite... même un amour éphémère ! ... tu verrais, les choses se remettraient en place. Mais je te sens encore bien vulnérable... Ce ne sera pas évident d’accepter un autre homme du premier coup ! ─ Pour être franche, je ne m’en sens nullement l’envie. Pourtant... ─ Pourtant... ? Marie-Pierre domine mal son trouble. Elle refuse néanmoins d’avouer son désir grandissant de goûter à son tour à la tendresse. D’où qu’elle vienne, de qui elle vienne et quelle qu’en soit sa forme. Pour y parvenir, elle se résoudrait même à franchir le pas ; n’importe lequel... Et le plus tôt possible ! Elle lève la tête vers Béatrice. A ses yeux qui semblent demander : «Que se passe-t-il ? », elle adresse un sourire fragile et dit : ─ Rien... ! Devenir une femme est bien compliqué. Mais j’y parviendrai. Rassure-toi ! Béatrice feint de la croire. Elle se penche pour lui prendre la


main. La table encombrée l’en empêche. Alors, elle la caresse simplement du regard. D’un regard qui s’embrume... ─ Tu ne m’en veux pas ? ─ T’en vouloir pour quoi ? ─ Je ne sais pas... Pour tout. ─ Non... Tout cela est nouveau. Surprenant. Mais j’imagine qu’on éprouve toujours un peu de honte à découvrir certains plaisirs. Si je t’en voulais, je ne serais plus ici depuis longtemps ! ─ Merci d’être restée. J’en avais bien besoin. ─ Qui sait... ? Un jour prochain, ce sera peut-être moi qui aurai besoin d’aide ! Cette éventualité, Béatrice l’espère de toutes ses forces. De façon un peu trop flagrante. D’ailleurs, Marie-Pierre interprète instantanément la flamme qui s’allume dans ses yeux comme un aveu de concupiscence mal maîtrisé. Par astuce ou par jeu, elle aiguille la conversation sur une piste moins libertine. ─ Tu dois toujours m’enseigner l’art d’être belle, n’oublie pas ! Béatrice n’attendait pas ce genre de réponse. Cette promesse, elle ne s’en souvenait même plus. Dans un sens, tant mieux... Ce rappel la rassure sur un lien qu’elle croyait près de se rompre. Elle met aussitôt tout en œuvre pour le consolider. ─ Mon offre tient toujours... Entre nous, je n’aurai pas grand mérite. Pourquoi pas dès demain ? C’est dimanche... Nous aurons tout le temps ! Le jour point et rosit le Léman. Le corps à peine voilé par sa nuisette blanche, Béatrice se glisse hors du lit sans éveiller MariePierre. Elle écarte doucement les tentures, essuie la buée qui lui masque la vue et appuie son front contre la vitre. Sur la pelouse, la rosée forme un parterre de perles cristallines. Un couple de merles se poursuit sous les cerisiers. Au loin, du côté des vignes, un coucou s’égosille. Après l’orage d’hier, la nature reprend goût à la vie. Béatrice se jure d’en faire autant. Un froissement de draps interrompt sa rêverie. Elle aperçoit avec tristesse son amie qui s’étire. Elle appréhende aussitôt les minutes qui vont suivre. Déjà, elle refuse l’idée de son départ. Mais comment la retenir sans risquer de la perdre ? L’instant est douloureux. In-


tense. Crucial ! Elles se regardent un long moment sans rien oser se dire. Parcourue par un frisson, Marie-Pierre se recroqueville sous l’unique couverture. Béatrice s’empresse de la border. ─ Je suis désolée. Même en été, cette maison reste fraîche. ─ En tout cas, tu ne te soucies pas beaucoup de ton invitée ! Tu n’as pas honte ? M’abandonner dans ce lit tout froid...! Béatrice est sincèrement confuse. ─ Veux-tu que je te réchauffe... ? Marie-Pierre ne comptait pas pousser la plaisanterie aussi loin. Elle continue de taquiner son amie en désignant la nuisette qui lui couvre à peine le haut des cuisses. ─ C’est ça ! Tu ne chercherais pas plutôt à te réchauffer toimême, petite profiteuse ? Puis, elle tend une main et ajoute : ─ Mais on ne refuse rien à une amie !... ─ Vraiment... Je peux ? ─ Bien sûr. Tu es chez toi, non ? Elle reste confinée dans son coin. Son attitude renfrognée contraste bigrement avec son comportement de la veille. Par contre, affranchie déjà d’une certaine timidité vis-à-vis de son amie, MariePierre se montre espiègle et détendue. Par jeu, elle inverse les rôles. Ainsi, à son tour, elle se comporte en femme libérée. Recroquevillée à ses côtés, Béatrice éprouve d’abord quelque réticence à répondre à ses cajoleries. De taquineries en marques de tendresse, son inquiétude se dissipe néanmoins. Le cœur battant, elle consent à se blottir entre les bras de son amie. Leurs cheveux entremêlés sur le même oreiller, leurs corps rivés dans une confortable étreinte, elles restent un long moment silencieuses. Pour chacune, l’instant est tendresse ; leurs pensées, douceur ; leur esprit, abandon... Pour mieux savourer ces délicieux moments, Béatrice se glisse et se colle davantage contre Marie-Pierre en s’excusant d’un sourire. Puis, les yeux clos, elle blottit sa figure contre son cou et lui caresse doucement le creux des reins. En lents vagabondages. Machinalement. Naturellement... ─ Tu vois, Marie-Pierre... Il suffit de deux fois rien pour être


bien. Quand je te disais l’importance de la tendresse ! Marie-Pierre la trouve émouvante et encore très fragile. A son tour, elle lui effleure le dos. Par amitié. Mais, quand sa main entre en contact avec la peau nue, elle s’interrompt. Sans doute, Béatrice s’attendait-elle à ce réflexe car elle y réagit à la seconde, sans brusquerie outrageante. Au contraire, ses gestes mesurés décrispent Marie-Pierre. A vrai dire, qui ne décrisperaientils pas ? Elle caresse d’abord la main immobilisée contre sa hanche. Elle la presse précieusement dans la sienne en semant des baisers dans son cou. Puis, elle la guide très discrètement sous la nuisette, laissant à son amie le choix de s’impliquer ou non dans cette initiation. Plus que jamais, celle-ci se remémore leurs propos de la veille. Plus que jamais, elle est tentée au plus profond de son corps par ce qu’elle définit encore comme une simple expérience. Expérience qu’elle interrompra prématurément s’il le faut. Le souffle retenu, elle s’y engage... Elle sent immédiatement la main de Béatrice glisser sous la veste de son pyjama, puis remonter dans son dos. Ces attouchements soyeux et prudents contribuent rapidement à la déculpabiliser. Elle se révèle même d’une audace insoupçonnée. De son côté, Béatrice se fait plus précise dans ses gestes et, surtout, dans ses désirs... Elle retrousse bien haut sa nuisette et ramène lentement la main de Marie-Pierre vers sa poitrine. Premiers frémissements de ses seins nus offerts aux caresses... Désir croissant... Oppression. Lorsqu’elle sent sa poitrine s’enflammer pour de bon, elle se tourne vers son amie et effleure à son tour les petits seins déjà durcis par l’envie. Puis, elle s’applique patiemment à faire éclore et s’étoffer leurs aréoles. Un peu maladroite, encore un peu brusque, Marie-Pierre n’en manifeste pas moins une élogieuse application. Dans son esprit, elle ne fait que plagier les caresses de sa compagne. A cet instant, rien ne lui paraît plus naturel que de goûter ensemble, avec pudeur et recueillement, au fruit libertin de leur tendresse. Elles se caressent de concert, pour le seul plaisir du corps de l’autre. En parfaite initiatrice, Béatrice s’efforce de ne pas aller trop loin, ni surtout trop vite. Elle tempère et adoucit leurs ébats... au


grand dam de Marie-Pierre dont la mine s’attriste aussitôt. Agréablement surprise, Béatrice lui adresse un sourire. Elle est à deux doigts de lui faire franchir l’ultime étape vers la volupté suprême ; mais elle ne veut s’y résoudre qu’avec son entière approbation. Les doigts à l’arrêt sur le satin d’une aréole, elle murmure : ─ Tu me fais toujours confiance... ? ─ Oui... Je suis bien. Preuve de son bien-être et de sa confiance, elle presse davantage la main de Béatrice contre son sein. Son amie comprend l’invitation... Elle ôte rapidement sa nuisette et engage Marie-Pierre à faire de même avec son pyjama. A genoux parmi les draps bleus, elles contemplent leur nudité pendant quelques secondes. Marie-Pierre s’allonge la première. Béatrice l’imite avec une lenteur calculée, presque solennelle. Elle désire que chaque instant de leur imminent toucher soit lucidement vécu. Elle fera en sorte que leur première communion charnelle s’épanouisse comme un feu d’artifice. Comme un feu ravageur. Passionnément. Sans artifice... Et que chacun de ces instants se grave à jamais dans leur mémoire. Déjà, leurs seins se frôlent. Oh ! Incidemment...! Il n’en faut pas davantage pour susciter l’impatience de Marie-Pierre qui se colle et se trémousse. De caresses en effleurements, son envie croît et l’embrase. Elle se fait avide, implorante, et s’offre avec ferveur à ces ivresses encore inconnues. En fait d’ivresse, Béatrice a fort à faire pour museler la sienne. Aussi déterminée soit-elle à mener son amie sur les flots du plaisir, elle s’accorde un répit... un bol d’air... le temps de freiner un tant soit peu sa libido galopante. Dans cette optique, elle se désintéresse un court instant des seins brûlants de son élève. Pour se faire absoudre, elle distille de longs baisers dans son cou. Baisers doux, légers... Esquisses de baisers plus fous qu’elle dispense lentement jusqu’aux rives de ses lèvres, puis, de façon plus libertine, sur les contours de ses seins. Suçotements délicats, et virevoltants, qui suscitent les premiers vrais gémissements de Marie-Pierre. Premiers sursauts, premiers tournis… premiers coups de butoir du plaisir. Désemparée, elle s’accroche au cou de Béatrice. Celle-ci ralentit


simplement le rythme de ses effleurements, sans détacher sa bouche de la peau troublée. Elle brouille les pistes. Le calme avant la tempête... De fait, sans crier gare, sa main parcourt les petits seins dressés, puis s’égare lentement sous le nombril. Ces tournoiements soyeux et ravageurs l’amènent impudiquement à lui effleurer l’intérieur des cuisses. A cet instant, n’y tenant plus, elle rive carrément ses lèvres à un mamelon et impose à son amie de se renverser complètement. Geste irréfléchi. Incontrôlé. Pulsion libidineuse qui risque bel et bien de tout détruire. Pourtant... Docile, aveuglément consentante, Marie-Pierre s’exécute. Elle goûte sans s’offusquer à ces nouvelles caresses, à ces nouveaux émois. Elle s’apprête sans trop de honte à percer le secret de sa propre intimité. Hélas ! Au premier attouchement de cette intimité si souvent profanée, elle fait barrage aux explorations tactiles de son amie. Béatrice calme le jeu. Rien ne presse... Ce futur déchaînement de volupté mérite bien un soupçon de patience ! Elle se reconcentre sur les petits seins gourmands. Autant consolider l’acquis ! Mais à trop vouloir enflammer l’autre, son propre désir s’enflamme aussi... et de plus en plus. Elle tente bien de ne pas brusquer son élève par des pratiques trop déroutantes... Peine perdue. L’envie est la plus forte. Les sens en ébullition, elle tourmente à nouveau les seins de Marie-Pierre. Goulûment. Avec délectation. En revanche, elle lui réclame davantage d’attention ; et même une participation assidue. Comme elle tarde à s’exécuter, Béatrice lui prend la main et la guide délibérément vers son triangle roux ; ce nid d’amour en manque de tendresse que la jeune femme s’obstine à négliger. Manifestement mal à l’aise dans cette discipline scabreuse, Marie-Pierre effectue de monotones et insipides va-et-vient, du ventre jusqu’aux cuisses, osant à peine frôler la toison insolente. Béatrice se désespère et languit. Cette fois, le temps presse. Plus question de morale, ni de pudibonderie... Elle lui saisit fermement un doigt qu’elle entraîne sans tarder sur un chemin autrement amoral. De plus en plus loin... De plus en plus tendre... En lui imprimant sa propre cadence. Elle veille néanmoins à entretenir le désir de son amie et,


qui plus est, à l’entretenir à la limite du supportable. De gémissements discrets en murmures impudiques, elles poursuivent inlassablement leur parcours ardent sur la voie de l’extase. Inqualifiable bain de volupté qui entraîne Béatrice au seuil du délire. Instants d’excitation inqualifiable pour Marie-Pierre dont les doigts se mouillent du plaisir de sa partenaire. Alors, brisant tous ses tabous, l’élève se lance à corps perdu dans l’assouvissement final de son initiatrice. Assouvissement vertigineux. Sans complexes. Sans retenue.

Béatrice a joui. Elle n’avait plus joui aussi fort depuis des lustres. Tout est flou encore, mais elle réalise avec émotion tout l’empressement et toute la fougue dont Marie-Pierre a fait preuve. Toute sa joie aussi d’avoir osé déclencher seule... ou presque ! ...un tel plaisir. Les yeux inondés de bonheur, les lèvres brûlantes du même feu, elles s’unissent dans un baiser d’amour avide et impétueux. Le corps libéré de ses spasmes, Béatrice vient s’abandonner contre le corps de son amie. Celle-ci est encore toute déroutée par l’exubérance du chavirement charnel dont elle a été, à la fois, le témoin et l’artisan. Elle vient surtout de découvrir le vrai sens du mot «plaisir»… Découverte sans commune mesure avec ce qu’elle imaginait à l’aube de leur aventure. Désormais, il lui sera moins redoutable de s’abandonner aux mains expertes de sa complice. Qui plus est, cet instant fulgurant, elle commence à l’espérer très fort. Son corps ne vibre-t-il pas encore du souvenir de ses caresses ? N’est-il pas toujours à mi-chemin entre la torture de l’élan brisé et l’impérieux besoin du désir à assouvir ? Béatrice consent de bonne grâce à ranimer ce désir. Lentement. Avec délice. Plus déterminée que jamais à pousser son amie dans ses derniers retranchements. Quoi qu’il lui en coûte de sueur et de patience, elle lui révélera l’incontrôlable frénésie qui emporte le corps et l’âme aux confins du plaisir. Sans plus tarder, elle soumet ce corps déjà torride à d’intarissables vagues de tendresse, déferlantes porteuses de bonheur. Sa bouche experte suce et morsure, vagabonde et s’éternise, ef-


fleure et déflore, enflammant tout sur son passage. Alors, dans un éclair, Marie-Pierre comprend... Elle sait ! Elle sait ce qu’a été la vertigineuse escalade de Béatrice. Comme elle, tout à l’heure, elle en perd la raison. Elle sait le souffle incandescent, la douleur qui transperce, l’apaisement tout aussi brutal qui s’ensuit. Elle n’est plus femme... Elle est volcan de volupté. Oui ! Après des années d’errance et d’humiliation, elle sait enfin l’amour. L’amour vrai... l’amour beau ! Son corps écartelé se décrispe lentement sous le regard émerveillé de Béatrice. Deux femmes, encore récemment malmenées par le destin, se trouvent unies dans un même, dans un seul bonheur. Et si la manière dont elles ont accédé à ce bonheur peut sembler inconvenante, il n’en reste pas moins qu’elles ont agi l’une envers l’autre de façon extraordinairement humble, honnête et pure. Pourtant, lorsqu’elle voit les yeux de sa protégée se mouiller, Béatrice éprouve une soudaine appréhension. Elle se redresse de manière à mieux voir son visage, colle son front contre le sien et cherche à pénétrer son regard. Elle croit deviner son tourment. Sa question s’étouffe dans un murmure. ─ Tu regrettes... ? Marie-Pierre vient se blottir au creux de son épaule pour dissimuler ses larmes. Si Béatrice espérait des propos rassurants, elle n’obtient qu’un regard furtif et intraduisible. Elle insiste. ─ Allons... Laisse-toi aller. Dis-moi ce qui te rend triste. Marie-Pierre ne répond pas. Elle vient de sursauter. Pendant de longs instants, elle soutient le regard apeuré de son amie, la mine confuse. Puis elle s’effondre dans ses bras et parvient à balbutier : ─ Je ne suis pas triste, Béatrice. Bien au contraire. Je suis heureuse. Enfin heureuse, tu comprends ? Béatrice a eu peur. L’émotion contenue dans cet aveu l’a chavirée. Elle soupire et réprimande tendrement son amie. ─ Tu ne pouvais pas trouver une façon plus joyeuse de me le dire ? ─ Hélas ! Non... ─ Ce n’est pas évident d’admettre qu’on est devenue femme autrement que dans les bras d’un homme, n’est-ce pas ?


─ Imaginerais-tu que je t’en veux ? ─ Tu pourrais. Je désirais tellement te faire découvrir l’amour que j’ai peut-être agi un peu à la légère. Ou à l’emporte-pièce. ─ Non. Tu as déchiré un vieux rêve. Un rêve idiot que je portais précieusement au fond du cœur... Un fouillis d’illusions ! C’est la fausseté de ce rêve que je regrette ; pas la vérité que tu m’as faite découvrir. ─ N’oublie pourtant pas une chose, Marie-Pierre : désormais, tu pourras éprouver le même plaisir avec n’importe qui, même avec un garçon. Tiendras-tu encore le même raisonnement quand tu seras dans les bras d’un homme ? ─ Comment comparer des choses incomparables ? Je n’oublierai jamais ce moment... Non seulement, je l’affirme, mais je te le promets ! ─ Allons... ! Imagine que tu tombes amoureuse. Tu continuerais à venir me voir comme aujourd’hui ? En amie ? Une lueur inquiétante s’allume dans les yeux de Marie-Pierre. ─ Tu seras toujours plus qu’une amie, Béatrice. Il y aura toujours une place pour toi dans mon cœur et... Marie-Pierre écarte résolument la main que Béatrice a posée sur sa bouche. Elle termine sa phrase avec conviction. ─ ...et je crains fort de t’aimer déjà ! Béatrice est consternée. Cet amour est un amour d’adolescent. D’ailleurs, il est impossible. Par expérience, elle le sait. Elle entreprend courageusement de raisonner sa protégée. ─ Ne dis pas cela ; même si tu le penses vraiment à cet instant. Tu ne peux pas t’attacher à moi, négliger ta propre vie... Ton bonheur est à venir, ma chérie... Il est ailleurs, avec une personne de ton âge. Ne regarde pas en arrière comme je l’ai fait. Ce serait gaspiller ton temps... Fonce ! Cette mise au point rend Marie-Pierre immensément triste. Triste et déçue. Elle se recroqueville au creux des oreillers. ─ Tu ne m’aimes pas, hein ?... C’est ça ? Béatrice réussit à se lover contre elle, tendre et embarrassée. ─ Si, je t’aime ! affirme-t-elle. Et je m’en veux d’en être arrivée là. ─ Il est un peu tard pour le regretter… Tu ne trouves pas ?


─ Minute ! Je ne regrette pas ton amour... Je regrette l’importance que tu lui accordes. ─ J’ai le droit d’aimer qui je veux, non ? Tu m’as suffisamment conseillé de laisser parler mon corps ! ─ C’est vrai. Seulement, si nous avons fait l’amour ce matin, tu ne souhaiteras pas forcément recommencer tout à l’heure, demain ou plus tard. Tu comprends ? ─ Bref, cela fait partie de tes expériences sans lendemain... ─ Elle sera sans lendemain si tu t’obstines à ne pas me croire. Nous éprouvons l’une pour l’autre une réelle attirance. Je m’en réjouis... Mais, être amoureuse, c’est autre chose. Tout autre chose. D’ailleurs, je suis persuadée que, sans l’admettre, tu en es consciente aussi. C’est un rêve que tu réaliseras bientôt. Un rêve qui n’appartient qu’à toi. Et ce rêve, je tiens à le protéger. ─ Et si je n’arrive plus à me passer de toi ? Cette éventualité, Béatrice ne cesse d’y penser depuis leur premier frisson. A défaut de s’engager, elle risque un compromis à la fois équitable et sincère. ─ Je serais bien en peine de refuser l’amour à la seule personne qui m’en a vraiment témoigné, avoue-t-elle. En contre-partie, promets-moi une chose... Une seule ! Après les moments d’intimité idyllique qu’elles viennent de vivre, Marie-Pierre se contrefiche des promesses ! L’important est de préserver son premier amour. La marche arrière de Béatrice lui prouve qu’elle y est parvenue. Dès lors, acquiescer ou non à cette promesse n’enlèvera rien à son bonheur. D’un signe de la tête, elle se soumet donc à ce qui sera cette «seule chose»... Une petite chose qui ressemble fort à un simple sursis. ─ Ne base pas ta vie uniquement sur la mienne. Je ne serai pas moins heureuse le jour où tu tomberas amoureuse pour de vrai. Alors, jure-moi de ne pas refuser un autre amour sous prétexte que tu m’aimes aujourd’hui. ─ Tu es d’un optimisme, toi... ! Nous n’en sommes pas là ! ─ Je sais. Mais je suis lucide. Jure-le moi quand même. ─ D’accord. Je le jure... Mais je n’y crois pas. Tu pourrais me laisser tomber pour quelqu’un d’autre... ? ─ Je ne te causerai jamais une telle peine.


─ Mais moi, je peux... ! ─ Je te le souhaite. C’est différent. Aimer vraiment, n’est-ce pas souhaiter d’abord le bonheur de l’autre ? ─ Tu ne le regretterais pas ? ─ Non ! Tu m’as rendu le goût de vivre… Je t’ai appris l’amour... Bel échange, non ? ─ Il serait magnifique si tu pensais davantage à toi. As-tu déjà oublié pourquoi tu voulais cesser de vivre, hier ? ─ Rassure-toi... Je ne recommencerai pas cette bêtise. Grâce à toi, je sais que l’amour existe. Ici ou ailleurs, demain ou plus tard, je serai heureuse. A présent, j’en suis sûre ! ─ Et dans l’immédiat, comment comptes-tu vivre ? ─ Dans l’immédiat, rien n’a changé. Je suis toujours dans tes bras, il me semble ! ─ Alors, embrasse-moi. Veux-tu ? Marie-Pierre veut surtout se rassurer. Elle savoure leur long baiser avec fougue, presque à l’envi. Béatrice lui en fait la remarque. ─ Petite gourmande ! Tu espères rattraper des années de solitude en une seule matinée ? Marie-Pierre continue de lui bécoter les lèvres. En même temps, ses mains glissent lentement vers les hanches. En musardant plus que de raison sur le galbe des seins, elles réveillent le désir de son amie. A l’instant où celle-ci répond à ses caresses, elle demande d’une voix ironique : ─ M’en voudrais-tu de mettre les bouchées doubles ? Elles descendent peu avant midi, sans avoir vraiment faim. Le soleil jaillit par les fenêtres. Il contribue à leur bonheur de vivre déjà autrement. Peut-être aussi à leur faire grignoter quelques toasts. Elles partagent cette collation dans un climat de douce quiétude et de silence. Puis, Marie-Pierre propose de prendre l’air. C’est l’occasion de remiser l’échelle et de rire, après coup, de leurs péripéties en flânant parmi les parterres. Un bouton de rose pend à l’extrémité d’une tige abîmée par l’orage. Il était sur le point d’éclore... Béatrice se penche pour le cueillir. Elle le dépose dans la chevelure de Marie-Pierre. Celle-ci la remercie d’un baiser sur la joue. Rien que sur la joue.


Epaule contre épaule, elles poursuivent leur parcours silencieux autour de la villa avant de retrouver la fraîcheur apaisante du salon. Elles y savourent à nouveau leur discrète intimité au creux du grand divan. De murmures feutrés en baisers libertins, le temps s’écoule en vagues lentes. Trop lentes, peut-être. Surtout trop silencieuses. Et si le temps ne compte plus pour Béatrice, il commence à sembler long à Marie-Pierre ! ─ Ta promesse d’hier soir tient toujours ? ─ Hier soir... ? ─ Madame espérait que j’oublierais... ? Tu m’as promis de me rendre ma liberté. Ça te revient ? ─ Tu pars déjà ? ─ Il le faut, Béatrice. Les meilleures choses ont une fin... ─ J’espère qu’il s’agit d’une fin provisoire... ? Sa voix est pleine d’appréhension. L’appréhension de ne plus se revoir, du moins sous d’aussi tendres auspices. Marie-Pierre élude sa question. ─ Ne m’en veux pas, s’il te plaît. Je me fais du mouron pour demain. J’aurai une journée difficile, tu sais ! ─ Dans ce cas, ce serait mieux si nous étions deux ! Marie-Pierre se lève lentement. Son impassible détermination impressionne. Elle écarte sans les brusquer les mains qui s’accrochent à sa taille. Puis, elle caresse la joue de son amie. ─ Ne m’oblige pas à éprouver des remords, Béatrice. Tu vois, j’emporte ta rose. ─ Quand reviendras-tu ? Marie-Pierre ne peut répondre. Quelque chose la pousse à fuir et elle ne sait même pas quoi ! Le cœur torturé par la douleur qu’elle cause à son amie, elle se traîne comme une âme en peine vers la porte. Là, elle serre longuement Béatrice dans ses bras. ─ Je reviendrai ! murmure-t-elle simplement. Elle s’éloigne sans se retourner, presque en courant. A peine arrivée dans son appartement, elle s’effondre dans un fauteuil. Le bouton de rose a roulé sous la table du téléphone. Elle l’aperçoit puis, levant instinctivement les yeux, elle retrouve la photo de Dominique. Souriante. Radieuse !


Elle réalise sa trahison. Elle éprouve un vrai sentiment de honte. Des larmes envahissent ses joues. Béatrice... Dominique... La tentation, le désir assouvi, puis le dégoût d’elle-même se bousculent dans sa tête. Jamais, elle n’aurait dû succomber au charme... pire... au chantage subtil de cette enjôleuse. Elle se dégoûte d’avoir joui, même si cette envoûtante expression du plaisir doit révolutionner sa vie. Béatrice l’a prise en traître. Par les sentiments d’abord, puis par la persuasion. Par la faiblesse de la chair ensuite. Dire que cette femme n’a pas hésité à se caresser devant elle pour lui démontrer l’innocence de cette quête du plaisir ! Le plus grave, c’est qu’elle y est parvenue au-delà de toute espérance. Le ver est dans la pomme... et la pomme s’en réjouit... ! Cela dit, le désarroi de Marie-Pierre provient sans doute du fait qu’elle se sent désormais dépendante. Intimement dépendante. Sans trop savoir de qui ou de quoi. Comme une toxicomane, en quelque sorte ! Béatrice a été son héroïne. Le poison de ses caresses imprègne toujours son corps. Pourtant, si elle souffre de telles affres par sa faute, elle ne se trouve pas le droit de lui en tenir rigueur. En trouverait-elle seulement la force ? Comme une toxicomane, elle en est réduite à souffrir et à s’en sortir seule. Avec l’angoisse des rechutes et paradoxalement, le soulagement de savoir qu’elle pourra toujours goûter à cette drogue quand elle le voudra. Mais, au-delà de cette dépendance vis-à-vis de Béatrice, il y a le remords d’avoir oublié, puis trahi Dominique. Dominique, dont l’attachement et la tendresse ont peut-être contribué à lui faire désirer le corps d’une autre femme. Dominique, dont la présence lui redevient subitement nécessaire.. Et Marie-Pierre de se demander si le véritable sentiment amoureux ne correspond pas plutôt à ce besoin de présence qu’elle éprouve à l’instant pour son modèle... Mais voilà... ! Dominique ne partagera pas forcément ses nouvelles conceptions amoureuses. Serait-il donc raisonnable de lâcher la proie pour l’ombre ? Dans un premier temps, Marie-Pierre estime plus sage et plus honnête de courir un seul lièvre ; en l’occurrence, Béatrice. A l’ivresse du corps se greffera peut-être le véritable amour. Qui sait ? Le temps aidant... ? Hélas ! Réflexion faite, cette prétendue sagesse lui paraît vaine à


plusieurs titres. A commencer par ce sentiment de lassitude qui l’a surprise peu avant son départ précipité de la villa. Serait-ce déjà le chant du cygne ? Elle est tentée de le reconnaître. Tout comme elle reconnaît ne pas savoir dire « non ». Or, avec Béatrice... ! Après tout, si elle s’est découvert des affinités surprenantes avec cette femme, qui sait si une approche intelligente ne la mènera pas au même résultat avec Dominique ? Le hic, c’est qu’elle retrouvera seulement Dominique dans deux jours, et dans des circonstances peu propices aux amourettes. Pour l’heure, elle en est réduite à laisser couler le temps et à sécher ses larmes devant une photo en noir et blanc... Elle ramasse le bouton de rose, témoin fragile de ses tourments. Comme son récent amour, il flétrit sans s’être épanoui. Cette comparaison attriste Marie-Pierre. Elle se trouve subitement impardonnable de laisser mourir son bonheur comme cette rose inachevée, sans leur permettre à l’un comme à l’autre de lui offrir encore un peu de leur parfum ! Impardonnable aussi lui apparaît maintenant sa désertion de la villa. Elle a transgressé les règles d’un jeu qui se joue jusqu’au bout. Sitôt son gain acquis, sitôt sa soif de tendresse assouvie, elle a mis les voiles. Comme une égoïste. A la lueur de cette lâcheté, Béatrice aurait pu la maudire ; au moins la blâmer... Elle n’en a rien fait. Source de remords supplémentaire, elle a même tenu promesse. Mais au prix de quelle déception... ! Confinées dans leur tristesse et leur solitude, il suffirait pourtant de trois fois rien aux jeunes femmes pour balayer ce chagrin inutile et stupide. A la tombée du jour, Marie-Pierre prend l’initiative de transformer ce peu de choses en réalité... Béatrice décroche dès la seconde sonnerie. Surprise par une telle rapidité, Marie-Pierre reste un instant sans voix. La salive s’agglutine dans sa gorge. Aux «Allô... ? » répétés, elle parvient finalement à répondre : ─ Béatrice... Je peux venir chez toi ? L’urgence tragique de cette imploration bouleverse Béatrice. Pourtant, elle n’en laisse rien paraître. Ou alors, si peu. ─ Bien sûr... ! Tu fais bien de m’appeler.


─ Alors, j’arrive. ─ Non, attends ! Tu ne peux pas sortir seule à cette heure. Accorde-moi une demi-heure. Je passe te prendre en voiture. Marie-Pierre n’a guère le temps de formuler une objection. Elle entend la voix douce ajouter un discret «Merci». Puis, plus rien... En accomplissant ce premier pas vers leurs retrouvailles, elle refuse l’éventualité de commettre une nouvelle bêtise. Elle préfère se convaincre qu’elle répond à un besoin ; à son besoin. Tout au moins, à une impulsion visant à réparer une injustice. L’avenir lui démontrera si elle a raison ou tort. Mieux vaut tard que jamais, elle remplit d’eau un petit verre à pied, y trempe le précieux bouton de rose et va le déposer sur sa table de chevet. Puis, à reculons, elle quitte la chambre et file dans la salle de bain. Elle s’y rafraîchit à la hâte. Une fois n’est pas coutume, elle s’applique une discrète touche de maquillage. Lorsqu’elle jette un coup d’œil sur le parking, Béatrice l’y attend déjà. Impatiemment... Ses signes de la main enthousiastes en témoignent. Comme Marie-Pierre, elle a mis ses derniers instants de solitude à profit pour se refaire une beauté. Elle rayonne encore de l’allégresse déclenchée par cet appel inespéré. Pourtant, quand son amie sort de l’immeuble, un doute germe au fond de son cœur et elle se retient de courir à sa rencontre. Si le revirement de sa protégée n’était que le prélude à une rupture définitive... ? Mais Marie-Pierre trottine et la rejoint en souriant. Ses yeux trahissent du regret ; beaucoup trop pour laisser Béatrice insensible. Elle s’approche de ses lèvres pour lui offrir un baiser. A cet instant, un instinct mystérieux la met en alerte... Le dos tourné à la concierge qui relâche son rideau, elles échangent un sourire amusé. Déjà, elles sont ailleurs. La nuit les emporte vers la villa. Là, dans l’obscurité complice, juste avant de quitter la voiture, Béatrice ne peut se retenir plus longtemps d’enlacer sa compagne. A défaut de manifester un empressement démesuré, Marie-Pierre répond à son baiser des retrouvailles avec tendresse. Elle savoure même longuement son rouge à lèvre au goût de fraise, ultime raffinement qui magnifie le retour au bercail de l’amante prodigue.


Sur la table du salon, plusieurs mouchoirs chiffonnés, probablement oubliés dans son effervescence par Béatrice. En les découvrant, Marie-Pierre lui est reconnaissante de ne pas avoir recouru au chantage affectif lors de son départ ; même si ce départ ressemblait à un abandon. Béatrice a d’autant bien retenu la leçon qu’elle veille soigneusement à ne plus étouffer sa compagne. De son côté, Marie-Pierre ne voit pas l’intérêt de se justifier à posteriori. Ce serait dégradant. Elle se contente d’exprimer le sentiment qui la turlupine depuis plusieurs heures. ─ Je me rends seulement compte à quel point c’est compliqué d’être heureuse. ─ Tu ne l’es déjà plus... ? Comme Béatrice le craignait, son amante ne répond pas. Sans trop y croire, elle tente de lui soutirer les raisons de sa morosité. ─ Ton passé te poursuit... C’est ça ? ─ Tu m’as débarrassé de mon passé, Béatrice. Désormais, c’est le présent qui me hante ! ─ C’est d’être amoureuse d’une femme qui te cause tant de soucis ? ─ En quelque sorte, oui. Pour avoir connu le même cas de conscience, Béatrice comprend parfaitement le sursaut de pudeur de son amie. Elle entreprend de l’apaiser. ─ Tu as l’impression de t’embarquer dans une sexualité anormale ? Rassure-toi, tu ne seras pas la première femme qui supporte mal d’être lesbienne... ! Marie-Pierre la fusille du regard. ─ Ne prononce plus jamais ce mot ! ─ Il te choque à ce point ? ─ Il dénature le sentiment que j’ai ressenti pour toi. Un sentiment que je respecte. ─ Dans ce cas, où est le problème ? Si tu hésites encore, dis-le carrément. Je ne te forcerai pas, tu sais. ─ Je ne sais plus où j’en suis. Voilà mon problème. Béatrice éprouve de plus en plus de peine à suivre les méandres de ses explications. Elle tente de cerner l’origine de cet imbroglio. ─ N’aurais-tu pas simplement peur de tomber dans un piège ?


Dans ton propre piège... ? Que s’est-il passé depuis tout à l’heure ? Tu semblais si heureuse de me revoir... ─ Je suis toujours aussi heureuse d’être ton amie, Béatrice. Je m’en veux d’autant plus de te causer du chagrin. ─ Tu hésites à croire que tu m’aimeras toujours, c’est ça ? En plus, tu as peur de me l’avouer... ─ J’ai surtout peur de faire fausse route. Peur de passer à côté du vrai bonheur... Cet aveu signe l’arrêt de mort de leur idylle. Mais un arrêt de mort presque banal ; sans larmes, ni cris. Mieux... La franchise et la sincérité de Marie-Pierre rassurent Béatrice. Leur aventure a duré le temps d’un bouton de rose arraché par l’orage. Nul doute que leur amitié résistera aux épines du temps. Forte de cet espoir, elle attire son amie auprès d’elle et lui confirme la sincérité de ses récentes résolutions. ─ Merci de jouer franc-jeu... Si tu peux trouver le bonheur auprès d’un autre, j’en serai heureuse pour toi. Tu me crois ? Marie-Pierre est terrorisée par la vérité qu’elle s’apprête à dénoncer. ─ Tu crois que je pourrais passer de bras en bras et garder la tête haute ? S’il s’agissait de quelqu’un d’autre, peut-être bien. En réalité, il ne s’agit pas d’un autre, mais d’UNE autre... ! Le pire, vois-tu, c’est que je vous aime toutes les deux. ─ Quoi... ! Tu aimes une autre femme ? Toi ? L’étonnement acerbe de Béatrice masque surtout la blessure secrète de son orgueil, sa déception de perdre un monopole. Elle voit d’un mauvais œil l’arrivée d’une concurrente, et pire encore l’imminence d’un remplacement vexant. En outre, l’inconstance de Marie-Pierre donne à réfléchir. Tantôt résolument passionnée, tantôt distante... Hier, émerveillée par son initiatrice ; aujourd’hui, déjà portée vers quelqu’un d’autre... Elle se comporte comme une gamine capricieuse. Pour une femme qui cherchait la stabilité... ! Par expérience, et par respect de la parole donnée, Béatrice renonce à la détourner de cette nouvelle lubie. Par contre, elle ne peut contenir sa curiosité. ─ Je suppose que tu sais ce que tu fais... ? ─ Rassure-toi, je ne cesse d’y réfléchir. Tu crois que c’est si fa-


cile ? ─ Je n’en doute pas un instant. Je la connais ? Marie-Pierre baisse les yeux. Elle rougit comme un enfant pris en défaut. Consciente de sa trahison, elle espère naïvement que Béatrice l’absoudra. ─ Je t’ai parlé un peu d’elle... Dominique... Tu te rappelles ? ─ Ton modèle ? Je croyais que tu venais de la rencontrer ! Pourquoi ne m’as-tu rien dit plutôt ? ─ J’ignorais que je l’aimais à ce point. ─ Ça c’est la meilleure ! Tu l’aimes... du moins, tu le crois, et tu viens d’agir comme si nous étions seules au monde ! ─ Je t’assure que je l’aime vraiment, Béatrice. Mais je n’arrive pas à me passer de toi. Elle marque une pause. ─ Je savais que tu le prendrais mal... ─ Peu importe ce que je ressens. Par contre, mets-toi à la place de Dominique ! Sait-elle au moins que tu es chez moi ? ─ Elle ignore que je l’aime. C’est encore pire ! Cette réponse, qui devrait logiquement raviver les espoirs de Béatrice, la replonge dans une profonde perplexité. Pendant de longues secondes, elle se creuse les méninges pour trouver un semblant de logique dans l’attitude de Marie-Pierre... En vain ! Il s’agit bien d’une gaminerie de sa part... Dans ces conditions, inutile de perdre son temps à faire de la morale. Autant accepter la nouvelle comme une confidence, et en discuter calmement. Qui sait... ? Le rappel de ses propres déboires ramènera peut-être son amie sur le droit chemin ? Encore faut-il que cette amourette fantôme ne soit déjà trop aveuglante ; que MariePierre ne la juge excessivement précieuse. Béatrice enfourche aussitôt ce nouveau cheval de bataille. ─ Je comprends que tu veuilles posséder un bonheur bien à toi. C’est vrai aussi que tu es devenue une femme. Seulement, pour avoir contribué à t’apprendre l’amour, je me sens concernée par les dangers que tu cours. Cet amour, vois-tu, je crains fort que tu le cherches partout... et n’importe comment ! ─ Tu ne me prends pas au sérieux ? Je suis à côté de la plaque ? Pour toi, cet amour, c’est du vent... ?


─ Prouve-moi le contraire. Ensuite, nous discuterons. Elle ne peut rien prouver. Paradoxalement, Béatrice s’en attriste. Elle découvre une Marie-Pierre aussi désemparée que la veille, lorsqu’elles se séchaient dans la salle de bain. Par compassion, peut-être par amour, elle attire son front contre son épaule. Puis elle l’invite à expliquer les sentiments qu’elle nourrit pour Dominique. Petit à petit, elle en vient à comprendre, puis à admettre l’éclosion fragile de cet amour parallèle. Amener Marie-Pierre à surmonter son dilemme relève de l’utopie. A défaut de lui faire entendre raison, elle entreprend de l’apaiser. ─ Laisse passer un peu de temps. Si Dominique admet ta façon de l’aimer, si elle est destinée à partager ta vie, elle te le prouvera. Dans le cas contraire... Elle lui prend les poignets, puis, poursuit : ─ ...je serai toujours là ! C’est quand même rassurant, tu ne trouves pas ? Ce point de vue correspond dans les grandes lignes à ce qu’envisageait Marie-Pierre. Certes, il lui en a coûté de crever l’abcès à chaud mais la discussion débouche sur un consensus équitable. Au grand soulagement de Béatrice. ─ J’ai cru que tu allais me laisser tomber, avoue-t-elle. ─ Quand je suis partie ? ─ Non. Quand nous sommes rentrées. Tu paraissais tellement catastrophée... ! ─ J’avais le sentiment de vous tromper toutes les deux. Tu me comprends, à présent ? ─ Je comprends surtout que tu veux diriger ta vie. Et la diriger seule. Tu as beaucoup mûri, Marie-Pierre... Cela me fait plaisir. Le regard de Marie-Pierre exprime une pointe de tristesse. Elle la dissimule en se mouchant. Puis, comme si leur séparation était imminente, elle manifeste une étrange inquiétude. ─ Je me demande laquelle de nous deux serait la plus triste, si je devais... Béatrice l’interrompt sèchement. ─ Aucune ! D’accord... ? Certainement pas toi. Faut-il qu’elles s’aiment avec altruisme pour accepter aussi affectueusement ce compromis cruel et immoral ! Avec le recul, Ma-


rie-Pierre reconnaît avoir bien mal jugé Béatrice lors de leurs toutes premières rencontres au bord du lac. Elle se reproche de lui avoir attribué des comportements scandaleux alors qu’elle cherchait simplement à vivre en paix avec son corps... La vie d’autrui est un iceberg dont on ne voit jamais que la partie émergée. En plongeant dans le tourbillon tumultueux de leur amitié, Marie-Pierre à découvert un cœur glacé, c’est vrai ; mais un cœur pur comme le cristal. Aujourd’hui, juchée sur les falaises de son amour, elle voit miroiter des torrents de tendresse et, au loin, les rivages d’un bonheur inespéré. Jamais, elle n’oubliera. Rien ne sera plus jamais pareil. Cela, elle devra l’admettre... et peut-être le supporter. La proposition inattendue de Béatrice la tire de sa méditation. ─ Si tu souhaites rentrer, je te ramène. Sinon, tu peux rester... ─ Je ne veux pas te faire pleurer une seconde fois. Assure-moi simplement que tout ce qu’on s’est dit restera vrai. ─ Je t’en fais la promesse. ─ Alors, je reste ! L’une et l’autre ont le cœur serré. Elles prennent conscience d’aborder un nouveau départ. Timide, feutré, bourré d’incertitudes. Dans le chef de Marie-Pierre, ce nouvel essor ravive déjà des souvenirs nostalgiques... ─ Dis...? Si tu n’as pas trop sommeil, j’aimerais que tu allumes un feu de bois... Comme hier ! Si l’idée est romantique, le retour des chaleurs estivales la rend plutôt saugrenue. Marie-Pierre se fait toute câline pour contourner la réticence de son amie. ─ Allez. ! Rien qu’un petit... ? Le sourire de Béatrice... Leurs mains qui s’étreignent... L’harmonie retrouvée, consolidée, inébranlable... Elles disposent les brindilles de bois mort au fond de l’âtre. Dans une silencieuse effervescence, comme des enfants qui garnissent un sapin de Noël. Bercées par le crépitement des flammes, elles s’allongent à même le sol ; dans une chaste étreinte ; dans un même recueillement. Elles attendent que les derniers tisons finissent de rougeoyer sur leur lit de cendres pour s’accorder enfin un repos mérité.


Dès l’aube, l’expérience de leur séparation précédente aidant, Marie-Pierre manifeste le souhait d’entamer rondement sa journée. Cette fois, son départ se fait sans effusions, sans larmes ni lyrisme. Le cœur imprégné d’un bonheur plus serein, elle gratifie Béatrice de chaleureux signes de la main et disparaît sous les platanes. A cet instant, elle acquiert la conviction que, du jour au lendemain, elles pourraient cesser d’être amantes et redevenir simplement amies. Cela étant, à vingt-quatre heures de ces fichues funérailles, son programme s’avère diablement chargé. Par acquit de conscience, elle passe un coup de fil à l’entreprise de pompes funèbres. Bien lui en prend car, soucieuse d’harmoniser la cérémonie avec la personnalité du défunt, celle-ci avait vu grand. Marie-Pierre intervient à temps pour freiner l’hémorragie. Quant à porter le deuil, le qu’en dira-t-on pourra courir bon train, elle s’y refuse ! Elle réalise soudain que Béatrice n’a plus proposé de l’accompagner. Au fond, c’est mieux ainsi. Elle tomberait comme un cheveu dans la soupe. En ce qui concerne Dominique, si elle pouvait faire preuve de sobriété vestimentaire, tout serait pour le mieux. Ne s’étant pas concertées à propos de leurs toilettes, elle décide de l’appeler. A son grand désappointement, la mère de Dominique lui annonce que sa fille est absente. Marie-Pierre apprend également qu’on essaie désespérément de la joindre depuis la veille. Il s’en est même fallu de peu que son modèle lui rende visite en catastrophe. Marie-Pierre éprouve à la fois de la fierté et de la tristesse. Prise au dépourvu devant les démarches stériles de son amie, elle invoque lâchement une visite amicale pour justifier son absence. Puis, pour changer de sujet, elle confirme l’heure et l’endroit où elles se retrouveront. Avant de raccrocher, comme la brave dame souhaite à tout prix faire sa connaissance, Marie-Pierre promet formellement de répondre à son invitation. Bientôt... Plus tard. Une fois réglés ces fichus problèmes de justice et de succession... !


L’entreprise de construction "Marchand & Fille" ! Comme elle le craignait, ce problème lui torture l’esprit jusqu’à la nuit tombante sans que jaillisse la moindre ébauche de solution. Quoi qu’il arrive, tout ce qui a rapport aux briques lui rappellera toujours son père. C’est pour cela qu’il lui répugne tant de reprendre le flambeau. Plutôt se faire nonnette que d’occuper le fauteuil paternel. Reste la solution de vendre. Mais vendre à qui ? Et comment ? Sans compter le cas de conscience lié à l’avenir des trente bonshommes occupés dans la boîte ! De toute façon, il n’y aura pas de miracle... Sans les conseils d’une personne de confiance, elle sera une proie idéale pour les magouilleurs de tous poils alléchés par cette aubaine. ─ Décidément, se dit-elle, devenir adulte n’est pas une sinécure. Devenir riche ne l’est pas davantage ! Anéantie par ces tracasseries matérielles, l’esprit éreinté par ses dilemmes sentimentaux, elle sombre dans un sommeil trop peu réparateur. Elle s’éveille même fourbue. Pourtant, malgré l’angoisse qui lui serre les tripes, elle s’apprête à faire face. Puisqu’il le faut, elle jouera jusqu’au bout son rôle ingrat et absurde de fille unique respectueuse... Comme toute jeune fille de bonne famille ! Elle conduit comme un automate. Heureusement, à cette heure matinale, la route en lacet qui mène à Sainte-Croix est peu fréquentée. Sitôt arrivée, elle cherche la silhouette de Dominique parmi les personnes massées devant l’église. Les badauds la dévisagent. A travers leurs murmures à peine étouffés, elle comprend qu’on la considère comme une fugitive im-


pardonnable. Pire, comme une étrangère intéressée. Même ce qu’il lui reste de famille lui démontre une silencieuse hostilité. Victime des apparences, elle fait l’objet d’un rejet unanime. Le poids de cette aversion lui est quasiment insupportable. Pourtant, elle se jure de tenir bon. A la fin des funérailles, le dos tourné à la grille du cimetière, elle admet que, si elle n’avait eu Dominique pour lui serrer le bras lors de certaines insinuations blessantes, elle n’aurait pas supporté jusqu’au bout ce ramassis de serpents et de teignes. D’ailleurs, elle n’a qu’une seule envie : partir ! Et partir vite ! Même si partir ne servira qu’à transporter ailleurs son désappointement. Elle ne pleure pas encore, mais elle sent qu’elle va craquer. Alors, Dominique se sent fondre, elle aussi. Elle tente de la raisonner. Sans grand succès... Ses propos les plus réconfortants se heurtent à un mur de silence, de révolte. Pourtant, sa délicatesse et son obstination finissent par porter leurs fruits et elle dissuade son amie de reprendre la route sans s’offrir une petite collation. ─ Fais-moi ce plaisir, insiste-t-elle. Nous en avons besoin toutes les deux... Elle lui arrache son consentement au terme d’une errance assez pénible au hasard des ruelles à présent désertes. Dans l’anonymat d’une taverne de quartier, elle retrouve la Marie-Pierre brisée du premier jour. Une Marie-Pierre taciturne et tristement distante. A la fin du repas, le regard rivé à sa tasse de café noir, elle apparaît à peine moins morose. Mais Dominique ne s’avoue pas vaincue. Ne détient-elle pas la parade à cette mélancolie un peu trop tenace ? ─ Si nous profitions de l’après-midi pour rendre visite à ton ami Camille ? lance-t-elle à brûle-pourpoint. L’évocation inattendue de son professeur fétiche décrispe les traits de Marie-Pierre. Seule l’appréhension de le déranger en plein travail tempère encore son enthousiasme. Cette appréhension, son modèle a tôt fait de la dissiper. ─ Tu lui dois bien cela, non ? Je mettrais ma main au feu qu’il attend ce moment autant que toi. Et puis, entre artistes, on se comprend... Tiens, s’il est vraiment le sage homme que tu dis, j’en fais mon gourou ! ─ J’espère qu’il habite toujours là-haut...


─ Cela, ma vieille, tu le sauras bientôt ! Dans le pire des cas, nous verrons du paysage. En ce moment, ce n’est pas pour me déplaire ! Loin de se dérider, le visage de Marie-Pierre s’assombrit de plus belle. Sans raison. C’en devient désespérant. Cette fois, Dominique fait preuve de fermeté. Elle se lève d’un bond. ─ Alors... ? C’est pour aujourd’hui ? Marie-Pierre se lève de table. Sans hâte et sans un mot. Sur le seuil du restaurant, elle dévoile le motif de son malaise : ─ J’ai le sentiment de voler ton temps, Dominique... Je n’ai même pas songé à te rétribuer pour les services que tu m’as rendus depuis notre rencontre. ─ Crois-tu que ce soient l’heure et l’endroit adéquats pour parler d’argent ? ─ Pourquoi pas ? Tu aurais pu t’occuper de façon plus lucrative... et certainement moins ennuyeuse ! Dominique s’arrête pile au milieu du trottoir. Elle lui saisit le bras, la fixe droit dans les yeux, puis réplique : ─ Comprendras-tu que je suis simplement heureuse de t’aider ? Marie-Pierre s’aperçoit que les yeux de son modèle distillent de la tendresse. Elle répond avec ferveur à son sourire. A bien y réfléchir, elle lui est redevable d’une dette qui ne se chiffre pas en argent. A la limite, une telle somme d’attention n’a guère de prix... sauf peut-être celui d’une amitié un peu particulière. Reste à savoir si Dominique s’engagerait dans une telle amitié. Pour l’instant, rien ne l’indique. Mais rien ne prouve le contraire non plus. Dominique lui sourit. C’est la seule chose qui lui importe en ce moment. Marie-Pierre retrouve l’évidence d’un bonheur secret, fait de douceur et de tacite complicité. Elle noie ses yeux dans le regard soyeux de son amie. Son cœur vibre. Soudain, sans imaginer un seul instant l’inconvenance de son geste, elle pose carrément son front contre la joue de Dominique. ─ Tu m’es précieuse, murmure-t-elle. Je voudrais tellement te remercier ! Dominique en a la gorge nouée. Elle maîtrise difficilement sa joie. Ailleurs, elle aurait déjà pris Marie-Pierre dans ses bras. Ici, en pleine rue, ce serait déplacé. Elle se libère. A regret…


L’étonnement désabusé se lit aussitôt sur le visage de son amie. Alors, elle consent à lui tenir le bras un peu plus tendrement que de raison. Puis, elle lui murmure la synthèse de ses sentiments. ─ Ne sommes-nous pas bien comme cela, toutes les deux ? Personnellement, cela me suffit... En une fraction de seconde, Marie-Pierre voit s’effondrer un beau rêve... Un trop beau rêve. Elle s’efforce tant bien que mal de ne pas trahir sa déception. Plutôt mal, d’ailleurs. Elle, qui s’imaginait presque... ! La chute est douloureuse. Déjà, le spectre d’un amour vécu à sens unique hante son esprit. Autant considérer que c’est fichu... Aux prises avec les mêmes tourments, les deux amies rejoignent leur voiture sans prononcer un mot ; en feignant, çà et là, de prêter attention à une vitrine plus alléchante. Enfin... Leur escapade chez Camille aura au moins le mérite de placer leurs tourments au second plan. A défaut de résoudre leurs problèmes, elle fera diversion. A ce propos, Marie-Pierre trouve une idée lumineuse pour rester en compagnie de son modèle. ─ Si nous prenions une seule voiture ? Je ne suis pas bien sûre de retrouver mon chemin. Et courir l’une après l’autre sur les petites routes de montagne... ! ─ C’est si loin ? ─ En principe, non... Mais, de toute façon, nous devons repasser par ici au retour. Alors... ? Dominique ne se fait pas prier. Sans le montrer, elle apprécie la proposition de son amie. Quelques instants plus tard, elle prennent la route. Côte à côte... De cœur et de corps. La route quitte rapidement le creux de la vallée. Dès les premières pentes du Col des Etroits, Dominique découvre l’immensité des forêts de sapins. Habituée depuis son enfance aux versants abrupts de la région de Leysin, elle goûte à satiété la caresse du vent parfumé de résine. Accoudée à la portière, elle s’émerveille en silence et se repaît de nouveaux paysages. Au hasard des rares trouées, l’une ou l’autre bâtisse apparaît, échouée dans un écrin de verdure. Soudain, bien avant le village, Marie-Pierre met fin à leur périple. Elle range la voiture au pied d’un large sentier sillonné par de


profondes ornières ; un sentier qui serpente à flanc de colline et s’évanouit derrière de gros rochers. ─ Tout le monde descend ! lance-t-elle en s’étirant. Dominique escomptait une balade un peu plus longue. Elle jette un regard inquiet sur les alentours et tarde à détacher sa ceinture. ─ Tu es sûre de reconnaître l’endroit ? Sourire amusé de Marie-Pierre... Le premier depuis longtemps. ─ Mettrais-tu mon sens de l’orientation en doute ? Elle pointe le doigt. ─ Camille habite là-haut avec son chien... Du moins, il devrait. S’il n’y est plus, nous trouverons bien une âme charitable qui nous renseignera sa nouvelle adresse ! Dominique la rejoint prudemment à l’entrée du sentier. L’orage a raviné l’accès au repaire du vieux peintre et les amies abordent le raidillon en se tenant par la main. Bien qu’elles se prêtent assistance, elles tanguent dangereusement et Marie-Pierre ne peut s’empêcher de railler sa compagne. ─ Dis donc, tu n’as pas le pied marin, ma vieille ! Et encore... La terre a séché. Tu nous imagines dans la neige ou la boue ? Dominique est trop occupée à se cramponner pour imaginer quoi que ce soit. Bon prince, Marie-Pierre lui accorde une halte qu’elle met à profit pour juger du chemin parcouru... c’est-à-dire pas grandchose. Sans oser l’avouer, son amie éprouve l’appréhension d’avoir fait tout ce trajet pour rien. Oh ! Ce pressentiment tient à un détail futile. Pourtant, elle reste persuadée que l’accès à la propriété était indiqué par un piquet blanc surmonté d’une palette de peintre. Or, de ce piquet blanc, il ne reste aucune trace... ─ Alors, championne... ? Tu renonces ? L’interpellation de Dominique la tire trop brutalement de sa réflexion. Elle lui répond sur le même ton. ─ C’est toute la poésie que t’inspire ce paysage ? Prends les devants, si tu veux. Il n’y a qu’à suivre... ─ C’est encore haut ? ─ Avec un peu de chance, nous y serons avant la nuit. ─ Tu te fiches de moi... ? ─ Pas du tout. Camille habite derrière ce gros nuage ! Bon...


puisque ça ne t’amuse pas, grimpe ! Après deux courbes serrées, le chemin s’ouvre d’un seul coup sur un immense plateau. En face d’elles, en bordure de l’herbage, une vaste maison entourée d’un muret de pierres grises. La maison de Camille. Dominique s’éponge le front. ─ Quelle idée d’habiter dans ce trou perdu ! ─ Tu connais beaucoup d’ermites qui habitent en ville, toi ? Cet environnement colle bien à son caractère. Sous des airs austères, c’est un homme foncièrement hospitalier, tu verras. Effectivement, le mur d’enceinte dans lequel se découpe l’entrée ne présente pas de grille. Par contre, en fait d’hospitalité, on a connu mieux : la façade de la maison ne comporte pas la moindre porte ! Dominique n’a pas le temps de s’en étonner. Déjà, son amie l’entraîne vers l’arrière du bâtiment où le premier signe de vie leur parvient sous la forme d’aboiements rageurs. Heureusement, l’énorme griffon se contente de leur lécher les jambes, au grand soulagement du modèle, qui serre la main de Marie-Pierre à lui rompre les os. Celle-ci caresse l’animal sans manifester la moindre peur. ─ Si ma mémoire est bonne, tu t’appelles Max... C’est ça ? Elle se tourne vers Dominique. Max frétille de la queue. ─ On dirait qu’il se souvient de moi. C’est vrai que son maître ne reçoit pas grand monde... Max les précède en sautillant. Une Land Rover maculée de boue est garée devant la terrasse. Le pare-chocs avant est légèrement embouti. A première vue, on lui a appliqué un raccord de peinture. Un tel engin doit se révéler bien utile pour grimper le raidillon. Une femme encore jeune, en tenue sobre, apparaît sur le pas de la porte. Les mains croisées sur son ventre de future mère, elle dévisage les visiteuses avec méfiance. A sa vue, malgré l’accueil de Max, Marie-Pierre recommence à douter. ─ Monsieur Engel n’habiterait-il plus ici...? Elle s’est déchargée de son tourment. Pourtant, le visage de la maîtresse de maison lui rappelle une vague connaissance. Ce visage s’incline et s’empourpre au moment de préciser : ─ Je suis sa compagne. Qui dois-je annoncer ? ─ Marie-Pierre Marchand. Une ancienne élève. Nous ne déran-


geons pas, au moins ? La main de la future mère vient de se crisper dans la toison touffue du chien. Le bref tressaillement de son visage n’échappe pas à Marie-Pierre. L’intonation de sa voix dénote un malaise certain. Son empressement à s’éclipser, aussi. ─ Entrez ! dit-elle sans lever les yeux. Je vais l’appeler. Les deux amies pénètrent dans une pièce immense et basse. A en juger par ses voûtes et ses murs blanchis, il s’agit d’une ancienne étable. On y a découpé d’immenses baies, très lumineuses. Son feu ouvert monumental et ses poutres massives donnent à l’ensemble un aspect féodal aussi étonnant que le comportement complexe de la maîtresse des lieux. Dominique s’apprête à confier cette impression à l’oreille de Marie-Pierre lorsque celle-ci lui fausse compagnie. Elle semble tétanisée devant un groupe de fines aquarelles accrochées au mur. Des représentations fidèles de paysages qui bordent le Léman. Croyant bien faire, Dominique lui conseille d’exploiter le même créneau. Marie-Pierre se retourne d’un seul coup. Elle est livide. Tourmentée. Les yeux exorbités, elle lui saisit le bras sans ménagement. ─ Dominique... clame-t-elle. Ces aquarelles... Ce sont les miennes ! Je les avais cédées à mon propriétaire... Il disait que mes tableaux payaient largement les loyers que je lui devais. Comment sont-ils arrivés dans cette maison ? Des bruits de pas sur le dallage en terre cuite. Dominique n’aura pas à se creuser la tête pour élucider ce mystère, car Camille apparaît, tenant sa compagne par la taille. Il tend une main rugueuse aux visiteuses, enlève quelques copeaux accrochés aux poils de ses bras, puis s’excuse de sa tenue négligée. ─ J’étais occupé à tourner du bois. Nous aurons bientôt besoin d’un berceau... N’est-ce pas, Marianne ? De cet homme aux tempes grises et au visage déjà flétri, il émane une profonde fierté. La façon dont il couve sa compagne du regard prouve à suffisance combien il est heureux. Certes, un paquet d’années les sépare, mais ils forment un couple attachant et certainement très soudé. Un couple attendrissant que chacun nourrit d’affectueux silences, d’amoureuses prévenances et de secrète adoration.


D’une caresse au creux de son cou, Camille invite sa compagne à s’allonger dans le divan installé à son intention près de la fenêtre. Puis il lève le voile sur le mystérieux transfert des aquarelles. ─ J’aurais préféré que tu ne saches jamais... Disons que j’ai modestement joué les mécènes. Il marque un temps d’arrêt, se tourne vers sa compagne et poursuit en souriant de toutes ses dents. ─ Si tu perces mon secret aujourd’hui, c’est la faute de Marianne. Elle ne supportait pas que de si belles choses restent cachées au fond d’un meuble. Quand je les ai achetées à ton propriétaire... un ami de longue date, entre nous soit dit... elle a tout de suite craqué. ─ Je me sens terriblement honteuse, balbutie Marie-Pierre. J’étais si fière de m’en sortir seule ! Pourquoi ne les as-tu pas revendues ? Camille lève les bras au ciel, scandalisé. ─ M’en séparer ? Tu es folle ! Dans quelque temps, elles te viendront à point. Dix aquarelles, c’est un peu court... Mais si tu en peignais encore autant... Pour l’instant, où en es-tu ? ─ Je prépare une exposition. Dominique me sert de modèle. Malheureusement, la mort de mon père a chamboulé nos projets. Après une hésitation et un coup d’œil discret vers le peintre : ─ J’imagine que tu es au courant... ? Camille détourne le regard, fouille dans ses poches et en retire une pipe qu’il s’en va bourrer devant le feu ouvert. Le sentiment d’être démasqué le trouble. Pourtant, il ne manifeste pas le moindre remords lorsqu’il répond : ─ Il a eu la mort qu’il méritait. Point final ! Marie-Pierre commence à y voir plus clair. Il lui reste cependant à établir le lien entre les agissements de son père, la crispation de Marianne lorsqu’elle a prononcé le nom de "Marchand", et surtout l’intervention presque suicidaire de Camille. Dans cette affaire en tous points nébuleuse, elle connaît le «comment». Elle tient aussi à découvrir le «pourquoi». ─ Je suis venue te remercier, Camille, reprend-elle. Pour ton aide. Ta protection. Tu te souviens ? A présent, je sais. Seulement, peux-tu m’expliquer pourquoi tu as pris fait et cause pour moi sans vraiment savoir ce qui se passait dans ma vie ?


L’heure de vérité... Camille dirige les jeunes femmes vers le coin salon et les invite à s’installer dans les fauteuils. Le front soucieux, il prend tout son temps pour allumer sa pipe. Il en tire quelques longues bouffées, puis il plonge son regard ténébreux dans celui de son ancienne élève. ─ Crois-tu que j’étais dupe ? Ou aveugle ? Marie-Pierre se sent rougir. Incapable d’articuler un mot, elle attend l’explication. ─ Par essence, un peintre est toujours un peu voyeur, explique Camille. Il perçoit la réalité des choses au-delà des apparences. Certains appellent cela de l’indiscrétion... D’autres, de la télépathie. Dans le cas présent, il s’agit plutôt d’un troublant enchaînement d’indices. Et, une fois encore, le premier maillon de cette chaîne d’indices s’appelle Marianne. Tous les regards se portent sur elle. Elle se lève.. ─ Je vais préparer du café, annonce-t-elle. Camille attend qu’elle ait fermé la porte de la cuisine pour reprendre son récit. ─ Lorsque j’ai rencontré Marianne, elle venait de quitter l’entreprise de ton père après y avoir vécu des choses abominables. Cela se passait juste avant que tu m’appelles à l’aide. Ce salaud a même tenté de forcer sa porte en pleine nuit. Le lendemain, je l’ai recueillie. Pour moi, le lien entre vos deux affaires était établi. Dominique n’a pas encore ouvert la bouche. Cet homme la fascine par sa clairvoyance et son courage. Tout compte fait, les éloges de Marie-Pierre à son égard n’étaient pas exagérés. Au risque d’aborder un sujet scabreux, la jeune modèle en fait part à Camille. ─ Marie-Pierre m’a parlé de vous comme d’un ermite au grand cœur... Je vous trouve surtout extraordinairement humain. Après tout, vous avez pris de gros risques ! Camille retourne calmement sa pipe au creux de sa main pour recueillir la première cendrée, qu’il dépose dans le vaste cendrier posé sur la table du salon. Puis il gratte une nouvelle allumette. A travers les volutes parfumées, Dominique remarque une soudaine mélancolie sur les traits du vieil homme. L’allumette se consume entre ses doigts. Il la brise dans le cendrier. Pour la seconde fois, son regard devient sévère.


─ Au moins, il n’empoisonnera plus la vie de personne. De toute façon, à condition qu’elle remonte jusqu’à moi, la justice ne me prendra jamais que mes dernières années... Et puis, j’ai vu trop de souffrances autour de moi pour encore admettre celles de Marianne. Vous savez, il arrive un jour où la prison ou même la mort ne font plus peur... Mais je n’imaginais pas que la soif de vengeance rende un homme aussi fort. Dominique découvre un homme écorché vif. Elle détourne la conversation vers un sujet qui, d’emblée, fait pétiller son regard. ─ Vous aimez beaucoup Marianne. Votre bonheur fait plaisir à voir. Effectivement, les yeux du peintre expriment tout le bonheur du monde. Les deux amies y trouvent l’expression de son remerciement discret. Mais son sourire s’éteint en même temps que sa pipe. Presque sans raison. Il a beau sucer le tuyau de bruyère comme un enragé, rien n’y fait... Il renonce à gratter une autre allumette, d’autant plus que Marianne réapparaît avec des tasses et le café. Il la regarde un court instant, et puise dans ses yeux la force de révéler un secret encore douloureux. ─ C’est vrai... Marianne est tout pour moi. A soixante ans, je me rends compte que je commence à peine à vivre. Marianne devine qu’il n’en dira pas plus. Il a le regard vitreux des soirs de spleen... Un peu comme au début de leur idylle. Au fond de son cœur, il conserve surtout un souvenir atroce que, ni le temps, ni tout l’amour de sa compagne ne pourront effacer. Un souvenir fidèle comme le soleil qui rosit l’aube de chaque jour. Un souvenir que, seule, sa compagne peut évoquer avec ses mots à lui. ─ Camille a la manie de m’attribuer ses propres qualités... Si je pouvais l’aimer comme il a aimé sa première femme, mon vœu serait exaucé. Nous serions à bonheur égal. Car ce qu’il a fait, des années durant, pour cette femme, beaucoup s’y seraient résolus à contrecœur. La plupart auraient même abandonné ! La surprise est de taille ! Marie-Pierre ne peut contenir sa stupéfaction. ─ Tu ne m’as jamais parlé de ton mariage, Camille... Du moins, pour autant que je m’en souvienne.


Camille reçoit la remarque sans la juger désobligeante. Il se contente de regarder ses doigts croisés entre les mains de Marianne. Puis son front se plisse et il hoche lentement la tête en signe d’acquiescement. ─ J’ai été marié pendant près de trente ans, mon petit... Trente ans de sursis pour ma femme ; alors que les médecins lui en accordaient trois ou quatre... à peine ! Marianne relaie le peintre, dont la voix n’est plus qu’un murmure. ─ Camille savait sa femme condamnée. Mais il a estimé qu’un amour digne de ce nom devait se vivre jusqu’au bout. Il s’en est remis à Dieu et à l’espoir que lui inspirait encore la vie. Non seulement, il l’a épousée malgré sa maladie, mais il l’a soignée sans désemparer. Son plus grand motif de fierté, c’est de lui avoir offert toutes ces années de prévenance et d’amour sans rien demander en retour. Il a scellé sa fidélité à une couronne d’épines, et porté sa croix comme on porte un flambeau. Seul ! Discrètement seul. Marie-Pierre se penche vers lui. ─ C’est donc pour mieux t’occuper d’elle que tu vivais à l’écart du monde... ? Camille affiche un sourire fataliste. ─ A quoi bon étaler mes états d’âme ? Cela n’aurait pas soulagé ma femme... J’ai préféré ne rien dire. Mais c’est dur, parfois, de cacher son chagrin. Pour être sincère, après son... son départ... je n’attendais plus rien de la vie, sinon la mort. Mais c’est Marianne qui est venue ! Aujourd’hui, grâce à elle, je suis pleinement heureux. Bientôt, un peu de moi poussera sur cette terre... Son regard s’enflamme de bonheur. Il jubile et poursuit : ─ Ce sera un garçon... et je compte sur toi pour être sa marraine, Marie-Pierre ! Le futur père tourne son visage rayonnant vers Marianne. Elle baise son front perlé de sueur, puis elle lui tend sa pipe, qu’il repose immédiatement dans le cendrier. ─ Au lieu de nous démolir le moral à coup d’histoires anciennes, si nous goûtions ce café préparé avec amour par Marianne ? Ensuite, pour célébrer nos retrouvailles, j’offre le champagne. La proposition de Camille ne rencontre aucune objection. Pour-


tant, si l’atmosphère tourne lentement à l’allégresse, chacun reste secrètement méditatif ; comme subjugué par la passé du peintre. Désormais, celui-ci vit résolument au présent. Il vit de rires, d’amour et d’humour au beau milieu des trois jeunes femmes qu’il installe presque de force sur la terrasse pour y savourer à la fois son champagne et le soleil radieux. L’après-midi est délicieuse et gaie. De plus en plus loquace, Marianne finit par avouer son appréhension devant l’imminence de l’accouchement. Malgré l’amour de Camille, elle traverse une épreuve que, seules, d’autres femmes peuvent comprendre. MariePierre et Dominique réalisent qu’elle cherche à s’attirer leur amitié. Non seulement, elles promettent de venir la voir souvent, mais Dominique manifeste une réelle impatience à tenir le bébé dans ses bras. Attentif et silencieusement heureux, Camille a rallumé sa pipe. Il la fume à l’écart, sans quitter des yeux le ventre rond. Mais la journée touche à sa fin. Les jeunes femmes doivent se résoudre à quitter leurs hôtes. Malgré l’insistance de Camille, MariePierre refuse d’emporter ses aquarelles. Elle lui fait simplement la promesse de les exposer un jour. Puis elle embrasse Marianne, qui s’est installée dans un fauteuil en rotin. ─ Restez près d’elle, Camille, suggère Dominique. Nous retrouverons bien notre chemin. J’ai un bon guide ! Max aussi a adopté les visiteuses. Il les accompagne sans aboyer jusqu’au muret d’enceinte. Les affinités merveilleuses de ce couple hors du commun ont visiblement imprégné les esprits. Au moment de rejoindre la voiture, Dominique confie ses impressions. ─ Je n’ai jamais autant entendu parler d’amour que dans cette maison. A croire qu’ils ont concentré en eux et autour d’eux toute la tendresse du monde... Tu ne trouves pas ? ─ C’est peut-être cela, le véritable amour : se suffire à soi-même grâce à l’autre... trouver la nourriture de son cœur et son souffle de vie dans le regard de son partenaire... Cela paraît si simple pour eux, et tellement compliqué pour nous !


─ Pour nous... ? Par inadvertance, Marie-Pierre vient de révéler son plus tortueux tourment. Le regard stupéfait de son amie lui fait prendre conscience de la gravité de ses propos. Vaille que vaille, elle entreprend de rectifier le tir. ─ Pour nous... mais chacune de notre côté, si tu préfères... Tu sais de quoi demain sera fait, toi ? ─ Jusqu’à ces derniers temps, la question ne se posait pas vraiment. Mais j’avoue que c’est quand même beau, l’amour ! ─ Malheureusement, il ne suffit pas de voir les autres heureux pour l’être soi-même... Tout en marchant, Dominique épie l’attitude de son amie. Elle la trouve à nouveau morose, cafardeuse... Elle la taquine gentiment devant la voiture. ─ Mademoiselle serait-elle jalouse ? Marie-Pierre ne s’offusque pas. Par contre, elle précise : ─ Etre jalouse, c’est souhaiter du mal... Je les admire et je les envie. C’est différent. Non seulement, elle admire les personnages, mais surtout, elle envie leur union. Son plus grand bonheur serait de connaître un amour à leur image. Alors, brusquement, ses yeux s’embuent. Voyant qu’elle se retient de pleurer, Dominique la prend dans ses bras, la serre, l’enlace... ─ Tu es triste à ce point ? Presque par mégarde, elle ajoute : ─ ...triste de n’avoir personne à aimer ? Cette ultime question, murmurée dans son cou, donne soudain à réfléchir à Marie-Pierre. Elle s’accroche un peu plus aux épaules de son modèle et rectifie : ─ Triste, oui... mais triste de ne pas savoir si la personne que j’aime... ou que j’aimerai... m’aimera aussi. Je crois que je ne supporterais pas de faire fausse route, Dominique. L’amour est un investissement où l’on a trop à perdre ! ─ Mon Dieu... ! Tu parles comme une capitaliste, à présent ? Tu sais que tu me fais peur ? Cette répartie ramène un timide sourire sur les lèvres de MariePierre. Toujours enlacées, les amies restent immobiles, les yeux dans


les yeux, pendant plusieurs secondes. Puis, sans trop comprendre pourquoi, Dominique détaille la bouche charnelle, délicieusement rose... Il suffirait d’un rien pour qu’elles commettent l’irréparable, mais l’ultime atome d’audace ou de déraison leur manque. Leur cœur se desserre. L’instant magique est passé. Elles baissent les yeux en se persuadant qu’il valait mieux en rester là. S’en tenir à une amitié conformiste... Du moins, provisoirement. Cela dit, Dominique exprime une conception qui laisse la porte ouverte à quelque espoir. ─ C’est vrai qu’ils montrent un bel exemple de bonheur. Mais il ne faut pas forcément aimer comme eux pour être heureux. On peut aimer de mille façons. Il suffit de trouver la sienne ! Marie-Pierre saisit le message à bras-le-corps. Une fois n’est pas coutume, elle fait preuve de prudence dans son raisonnement. D’humour aussi, mais cette pointe de gaieté retrouvée se veut d’abord un remerciement déguisé aux sous-entendus de son amie : ─ Si je comprends bien, abstraction faite de l’amour que vit Camille, il nous reste neuf cent quatre-vingt dix-neuf possibilités ? ─ Presque cinq cents pour chacune de nous. Formidable, non ? Marie-Pierre se retient de justesse de répliquer : «Mille pour nous seules, ce serait encore mille fois mieux ! ». Mais son silence troublé et l’éclair furtif dans ses prunelles ont trahi ses pensées. Dominique lui baise le bout du nez. Puis, à mots couverts, elle l’engage à faire le premier pas dès qu’elle s’en sentira prête. ─ Ta façon d’aimer... quand tu l’auras trouvée... Tu me mettras au courant... ? Marie-Pierre se contente de lui sourire. Sous le coup de l’émotion, elle est bien près de noyer son moteur et elle doit s’y prendre à deux fois pour démarrer. Dominique lui presse doucement la main sur le levier des vitesses. ─ Vas-y piano, dit-elle avec malice. J’aimerais découvrir l’amour avant de me tuer en bagnole ! En guise de réponse, la conductrice arbore une mimique hautaine. Les mains agrippées au volant, elle impose quelques zigzags spectaculaires à sa voiture. A ses côtés, Dominique se laisse déjà griser par l’avenir...


A mesure qu’elles approchent de Sainte-Croix, un sentiment de tendresse inassouvie et de frustration les envahit. Leur cœur accuse l’amertume d’une nouvelle séparation. Marie-Pierre se remémore avec nostalgie sa récente soirée d’anniversaire. Alors, sous prétexte de célébrer la fin de ses tracas, elle suggère à Dominique de passer tout le prochain week-end avec elle. D’ici là, elle aura sans doute réglé le sort de l’entreprise. Elle pourra envisager l’avenir sur des bases plus concrètes. Dominique réussit à ne pas trahir sa déception, même si la perspective de passer trois ou quatre jours seule ne l’enthousiasme pas. Après tout, si Marie-Pierre tient à se débrouiller sans elle, c’est son droit le plus strict. Si elle passe son temps à dresser des barricades devant son cœur, c’est autre chose... A force de toujours couper court à ses impulsions, cette fille devient franchement vexante ! Elles se séparent avec le sentiment de jouer à cache-cache, comme des adolescentes tenaillées entre l’envie d’aimer et le refus de s’offrir. Plus que Marie-Pierre, Dominique garde sur ses lèvres le goût d’inachevé de leurs chastes baisers. Elle a envie de lui crier qu’elles se séparent un peu tôt... un peu mal ! Que, depuis Vevey, elles auraient pu faire le trajet ensemble au lieu de rouler chacune de leur côté. Mais elle préfère se taire. Elle s’installe au volant de sa voiture... Pas un mot d’espoir... Plus un geste qui... Le moteur démarre au quart de tour. Elle abandonne Sainte-Croix sans se retourner. Elle y abandonne une amie et une bonne dose d’illusions. Dans les rues, les commerçants ferment leurs boutiques... Plantée au milieu de la place vide, Marie-Pierre ne manifeste aucune hâte à reprendre la route. A peine la voiture de son amie a-telle disparu qu’elle s’élance vers la rue commerçante. La boutique de souvenirs est toujours éclairée... Quand elle en ressort, un paquet sous le bras, la solitude s’abat sur elle. La route du retour lui semble interminable et cette solitude l’englue de plus belle. La mort dans l’âme, elle réalise qu’elle ne sera peut-être plus jamais capable de vivre seule. Ne serait-ce qu’un seul jour. Camille, Marianne et leur bonheur... Dominique et ses approches


à reculons... Tout cela l’obsède et la meurtrit. En même temps, elle rage contre sa propre peur et repousse tant bien que mal l’envie de s’arrêter pour donner libre cours à son chagrin. Son tout dernier refuge... Son unique espoir : Béatrice... ! Béatrice qui devine sans peine l’origine de son désarroi. Béatrice qui tente de cerner l’ampleur de la déception. Hélas ! Les explications de Marie-Pierre sont trop brouillonnes. Une seule chose est indéniable : les tourtereaux sont en plein imbroglio ! Ils font le guet du haut de leur pudeur... Ils sont pressés d’entendre ce qu’ils n’osent pas dire... Cela dit, si Dominique a réellement tendu une perche, où est le problème ? A moins que Marie-Pierre s’illusionne complètement et qu’elle interprète l’empressement amical de son modèle comme un irréfutable appel du pied... ? Le scepticisme de Béatrice est flagrant. Flagrant et choquant. Marie-Pierre ne compte pas rester sur sa faim. Le récit complet de ses dernières péripéties s’impose... Récit au terme duquel Béatrice affiche un sourire amusé. ─ Pauvre chérie, lance-t-elle en l’enlaçant. Vous êtes bien naïves toutes les deux ! ─ Détrompe-toi, je sais ce que je veux. ─ Peut-être... Toujours est-il que tu ne parviens pas à demander à Dominique ce qu’elle envisage ! Tu sais, à ce jeu-là, on se lasse vite... Puis, un jour, on laisse tomber. Marie-Pierre ne l’entend pas de cette oreille. Elle monte sur ses grands chevaux. ─ Pourquoi ne me dit-elle pas franchement ce qu’elle ressent pour moi ? Est-ce tellement compliqué d’avouer son amour à quelqu’un ? Béatrice lui répond du tac au tac. Sans complaisance. ─ Pose-toi la question et tu comprendras ! Pourquoi devrait-elle tout faire à ta place ? Assume ta part de responsabilités. ─ J’ai fait le premier pas. Je ne pourrai pas faire plus. D’ailleurs, je me vois mal lui déclarer ma flamme au clair de lune, un bouquet de roses à la main ! Des roses ! Le souvenir d’un bouton de rose rejaillit dans l’esprit de Béatrice. Elle en éprouve un pincement au cœur. A défaut de gar-


der l’amour de Marie-Pierre, elle conserve précieusement ce souvenir. Puissant. Indélébile. Non ! Jamais elle n’oubliera l’arôme exquis de ce bonheur. Un bonheur aussi fugace qu’insensé. Si Marie-Pierre n’y prend garde, son aventure actuelle risque d’être insensée aussi. Béatrice qui, jadis, s’est brûlée au discours d’un homme réputé sincère, l’incite à la prudence. ─ Tu attaches trop d’importance au protocole, reprend-elle. A l’avenir, rappelle-toi ceci : en amour comme pour le reste, un simple geste est plus révélateur qu’un long discours. Puis, comme pour excuser l’erreur de jeunesse de sa protégée : ─ Si cela peut te consoler, moi aussi, je suis tombée dans le panneau... Avec mon mari... Elle ébauche un sourire amer, et poursuit : ─ Il était aussi fade que les chansons actuelles. L’air était entraînant, mais qu’est-ce que les paroles étaient superficielles ! ─ Quel rapport avec Dominique ? ─ Tu joues à l’autruche ou tu es vraiment aveugle ? La pauvre ! Elle t’a répondu « oui » de mille façons et tu t’obstines à lui faire prononcer le seul mot que, l’une comme l’autre, vous êtes incapables d’exprimer. Cela dit, est-ce une raison pour te mettre dans des états pareils ? ─ Tu ne comprends donc pas l’importance qu’elle a prise dans ma vie ? ─ Oh si ! J’en suis même profondément étonnée ! La figure de Marie-Pierre fait peine à voir. Au point que Béatrice s’en veut de la sermonner au lieu de lui venir en aide. Pour sauver la mise, elle la câline un peu et s’efforce de lui indiquer une ligne de conduite plus cohérente. ─ Ne sois pas triste... Je ne veux pas te juger. Seulement, j’ai l’impression que tu compliques inutilement une situation qui se débloquera d’elle-même. Si tu me permets ce conseil, laisse un peu de temps à Dominique. Laisse-la réaliser ce qui lui arrive... Ou alors, crève l’abcès... Ce n’est pas chinois ! ─ C’est tout ce que tu trouves à me dire ? ─ Tu ne voudrais pas que je lui parle à ta place, par hasard ? Fais quelque chose... Je ne sais pas, moi... Offre-lui des fleurs ! Entre femmes, c’est courant. Elle comprendra, c’est sûr !


Cette amie est d’un réalisme accablant. Marie-Pierre se trouve en panne d’arguments. Le plus pénible, c’est que Béatrice ne la décourage pas de filer dans les bras d’une autre. A en juger par son regard caressant, il est clair qu’elle lui garde toute son amitié ; peut-être même tout son amour. Elle respecte sa parole. Simplement, elle reste en embuscade, prête à recueillir au creux de ses mains les pétales flétris de son amour avorté... Prête à leur redonner vie... Et, quoi qu’il arrive, à les conserver comme de précieuses reliques. Au-delà du réconfort apporté par Béatrice, Marie-Pierre comprend à quel sacrifice son amie se soumet. En guise de remerciement, elle veut se blottir dans ses bras, mais Béatrice l’invite à s’asseoir sagement à ses côtés. Puis, au risque de passer du coq à l’âne, elle s’inquiète soudain : ─ Tu as mangé ? ─ Oui. A deux reprises. C’est même une fois de trop pour ma ligne. ─ Tu ne veux rien ? Tu es sûre ? Après un simulacre de réflexion, Marie-Pierre rétorque sur un ton taquin : ─ Si... ! Je voudrais être vieille. Au moins, j’aurais vécu. Ces fichues incertitudes ne seraient plus qu’un mauvais souvenir ! ─ Pourquoi mauvais ? Tu vis les moments les plus exaltants de ton existence ! ─ Tu parles... ! Je ne sais même pas où je vais. ─ Justement, profites-en ! Lorsque tu le sauras, ta vie perdra de son piment. C’est l’angoisse de l’inaccessible qui glorifie la passion, ma chérie. On mène un combat d’autant plus noble qu’il est régi par l’inconscient ; un combat totalement soumis aux caprices du destin. Puis vient le jour béni où les tourments partagés se transforment en amour... et c’est l’apothéose ! Marie-Pierre écoute avec admiration. Son amie apporte une touche florale à ses explications. ─ Alors, cet amour, on l’entretient jour après jour comme un précieux bonsaï, poursuit-elle. Ou comme une orchidée qu’on oublie dans un coin parce qu’on l’a vue fleurir trop longtemps... Tout dépend de la valeur qu’on lui attribue ! ─ Tu me déçois très fort, Béatrice...


─ Pourquoi... ? ─ Je vais me sentir obligée d’adopter un vieux bonsaï, alors que je préfère de loin les orchidées ! ─ Ce n’est pas gentil pour Dominique... ─ Je n’ai rien dit de mal. ─ Tu trouves ? La traiter de vieux bonsaï... ! Elles échangent un vrai sourire. A nouveau songeuse, MariePierre renverse la tête contre le dossier du divan. Béatrice vient s’appuyer discrètement contre son cou. ─ A quoi penses-tu ? ─ A rien... Tu crois que je serai heureuse un jour ? Du bout des lèvres, son amie lui embrasse le menton et se presse contre elle. Malgré sa tristesse secrète, elle murmure : ─ J’en suis sûre. Mais j’aimerais que tu y croies aussi. Marie-Pierre donne l’impression de ne pas entendre. Le regard rivé au plafond, elle semble visionner des images confuses. Peu à peu, ses traits s’adoucissent. ─ C’est bête, tu ne trouves pas ? ─ Quoi donc, Marie-Pierre ? ─ Tout ce qui se passe... Avec toi, c’était devenu naturel et je flanque tout en l’air pour un espoir qui ressemble à peine à un mirage. A croire que j’ai perdu la boule ! Béatrice hausse les épaules en signe de résignation. Cette réflexion lui met du baume au cœur. Pourtant, sa voix exprime encore de l’amertume. ─ C’est vrai qu’on va souvent chercher bien loin celui ou celle qui fait les cent pas devant sa porte. L’allusion était maladroite. Béatrice éprouve soudain un sentiment de honte ; son amie, un sentiment de culpabilité. ─ Tu aurais le droit de m’en vouloir... Chercher ailleurs, c’est ce que j’ai fait, pas vrai ? ─ Je ne voulais pas te blesser... Au fond, je suis ta première expérience. Lorsqu’on répète ses erreurs, alors, cela devient grave. Prends mon cas... Durant des années, je n’ai eu d’yeux que pour des hommes que je voulais aimer à tout prix, mais qui ne m’aimaient pas. J’ai commis l’impardonnable erreur de négliger ceux qui m’aimaient un peu et que j’aurais pu aimer à mon tour, si j’avais fait


preuve d’un peu d’indulgence. Si l’amour est aveugle, je crains d’être fameusement myope ! Marie-Pierre la trouve attendrissante. ─ C’est vrai que les myopes ont de beaux yeux, dit-elle. Cette nuit-là, Marie-Pierre fait l’amour pour le seul apaisement de Béatrice. Par amitié. Sans avoir précisément envie d’elle et sans éprouver le sentiment de trahir Dominique. A défaut d’agir par charité, elle justifie cette faveur par le souci de consoler son amie de la plus douce façon qui soit... et sans doute pour la dernière fois. Au réveil, puis au moment de la séparation, l’une et l’autre ont la décence de s’épargner tout épanchement inconsidéré. Chacune garde au fond des yeux la flamme d’un souvenir heureux. Dans leur silence, elles font serment de ne plus jamais l’évoquer. Sur le pas de la porte, Béatrice ferme lentement les yeux. Les mains crispées sur son volant, Marie-Pierre rejoint son appartement. Sans se retourner. Sans un regard dans le rétroviseur...

Elle pousse la porte vitrée comme un automate et ouvre machinalement sa boîte aux lettres. Deux enveloppes l’y attendent. Sa morosité s’évanouit comme par enchantement et elle dépouille son courrier au beau milieu du hall d’entrée. La première lettre émane de Maître Frimann, le notaire. Il souhaite l’entretenir sans délai d’une «proposition digne d’intérêt». Toutefois, la concision du message laisse la porte ouverte à toutes les hypothèses, même si les choses semblent se décanter. La seconde porte le sceau de la galerie de Lausanne. Elle est datée du 3 juillet... soit un bon mois plus tôt ! Marie-Pierre est furieuse. Furieuse contre l’employée qui a tout bonnement négligé de poster son courrier avant de partir en vacances. Elle rage d’autant plus que la directrice lui signifie son accord pour l’exposition et souhaite disposer des tableaux pour la fin janvier. ─ Cette fois, j’ai du pain sur la planche, pense-t-elle avec un brin d’angoisse. C’est vrai que le temps presse. Or, le climat sentimental actuel n’est guère propice à la créativité. Les tracasseries extérieures non


plus. Mais c’est moins grave. Par contre, si son cœur s’emballe pour rien... si elle fait fuir Dominique, alors, c’est fichu ! Cela dit, l’heure n’est plus aux atermoiements. Elle appelle le notaire sans perdre une seconde. Sans être excessivement revêche, il n’inspire pas la sympathie. Sans doute les investigations judiciaires auxquelles l’a mêlé l’inspecteur Schroeder. Il n’y fait pourtant aucune allusion. Comme il ne lève pas le voile sur les vraies raisons de son effervescence. « Un problème de succession complexe ». Cela, elle le sait depuis le début. « Très urgent ! » ...Elle n’en doute pas une seconde. En gentleman raté, il impose la date et l’heure du rendez-vous. ─ Après-demain, neuf heures. Vous ne travaillez quand même pas... Marie-Pierre serre les dents. Le «Vous ne travaillez quand même pas» lui reste en travers de la gorge. Se faire traiter comme un pantin, soit, mais comme une fainéante... ! Pour lui rabaisser un peu le caquet, elle répond que tout compte fait, cela tombe bien, qu’elle avait précisément un rendez-vous à Yverdon ce jour-là. Le notaire raccroche sans lui dire au revoir. Marie-Pierre est amère. Les comportements outrecuidants, émanent-ils d’un flic ou d’un notaire, elle commence à en avoir plein le dos. Ce fichu héritage ne lui apporte que des emmerdes. Si l’aisance matérielle doit s’obtenir à coups d’humiliations, elle préférerait encore y renoncer. Tout cela est déprimant. Son cœur s’est à nouveau aigri. Elle s’offre une bouffée d’air frais sur la terrasse et refait le point sur les derniers événements. Elle a l’impression de tourner en rond dans une prison de verre dont les parois sont des miroirs sans tain. A travers ceux-ci, elle observe désormais deux femmes dévouées à sa cause ; deux femmes soumises aux caprices de son cœur... mais deux femmes qu’elle n’a plus le doit d’appeler aussi égoïstement à la rescousse. Logiquement, ce constat d’isolement devrait lui démolir le moral. Au contraire, elle s’engage à assumer seule toute la rigueur de la situation. A défaut de percer les intentions du "père Frimann", elle reporte ses espoirs sur le message de la galerie. Il n’en faut pas plus pour chasser ses idées noires. Elle se met en tête de revoir tout l’agencement de son atelier. Avec une minutie maniaque. Ce réamé-


nagement aussi impromptu qu’inutile se prolongerait sans doute audelà de midi si la sonnerie du téléphone ne venait brusquement l’interrompre. L’incontournable inspecteur Schroeder... ! Conformément à ses principes, il tourne un bon bout de temps autour du pot avant d’informer Marie-Pierre que l’enquête est clôturée. Il peste surtout contre l’orage qui s’est abattu sur la région quelques jours plus tôt. Envolés tous les indices... ! Embourbée, sa théorie de l’accrochage. Le rapport final des experts entérine la thèse de l’accident fortuit. ─ Au bénéfice du doute ! précise toutefois le policier. Qu’importe ! Cette affaire connaît enfin son épilogue, et c’est bien là l’important. Pourtant, à la grande surprise de l’inspecteur, Marie-Pierre ne manifeste aucun triomphalisme à l’idée de sauver sa tête et son héritage. Devant son curieux silence, Schroeder se demande un instant si la ligne n’est pas coupée. Rassuré mais perplexe, il évoque alors les inévitables signatures au bas des inévitables dépositions. En guise de conclusion, il compte sur Marie-Pierre pour contacter son témoin modèle. Cela va de soi. ─ Avec joie, inspecteur ! lance-t-elle en raccrochant. Elle trouve là une occasion inespérée de revoir son amie plus tôt que prévu. Avec la visite programmée chez Maître Frimann, elle fera d’une pierre deux coups. La présence de Dominique s’avérera pour le moins réconfortante lors de cette entrevue. Enfin... Elle tâchera de faire bonne figure. Au moins, elle saura à quoi s’en tenir envers cette amie à la fois si expressive et si secrète. Mais avant cela, dans une poignée de secondes, elle pourra déjà lui parler. A son grand désappointement, c’est à nouveau la mère de Dominique qui décroche. D’un naturel pourtant chaleureux et prolixe, elle s’exprime aujourd’hui avec tristesse et d’une voix à peine audible. Elle informe Marie-Pierre que sa fille est cloîtrée dans sa chambre depuis le soir de l’enterrement. Une déprime d’autant plus incompréhensible qu’elle paraissait très heureuse en partant pour SainteCroix... ce qui peut sembler paradoxal lorsqu’on se rend à des funérailles ! L’angoisse noue la gorge de Marie-Pierre. Elle voudrait savoir...


Mais il faudrait d’abord qu’elle ose demander... ! Hélas ! Les mots ne viennent pas. Elle ne peut exprimer qu’un étonnement maladroit devant ce repli que rien ne justifie. Du moins, pas dans une telle mesure. Soudain, à l’autre bout du fil, Dominique intervient. En catastrophe. Comme on s’agrippe au wagon qui s’ébranle. ─ J’ai à te parler, Marie-Pierre... Chez toi... Maintenant, si tu le permets ! C’est vrai qu’elle est en pleine détresse. Elle inquiète même sérieusement Marie-Pierre. Une Marie-Pierre muselée, prise de court, dont le sang se glace un peu plus quand, à bout de patience, son amie la rappelle à l’ordre : ─ ...s’il te plaît ! Marie-Pierre est au pied du mur. L’échéance tant redoutée ne souffre plus aucun report. Plus rien, ni les tabous ni la pudeur ne la dispenseront de cette épreuve. Cette fois, elle videra son cœur. Coûte que coûte. Au risque d’être incomprise. Dans le pire des cas, elle essuiera un revers cuisant. Mais elle n’en fera plus un drame... Elle sait où trouver refuge. ─ Tu as raison, répond-elle dans un souffle. Il est grand temps de faire le point. J’espère que tu ne m’en voudras pas... Cela me peinerait réellement. Plus fébrile que jamais, Dominique ignore délibérément cette dernière phrase. Elle n’a qu’une hâte. ─ Alors, j’arrive ! clame-t-elle haut et fort. Des bribes de phrases confuses remplissent l’écouteur. Presque aussitôt, Dominique corrige : ─ Maman tient à ce que je mange avec elle... Je file sitôt le dîner terminé. ─ Je crois que nous aurons beaucoup à nous dire... A ta place, j’avertirais ta mère que tu pourrais ne pas rentrer... Rouler seule en pleine nuit... ! Pendant une fraction de seconde, Dominique flaire un piège. Mais l’imminence de leur face à face accapare toutes ses pensées. Plus rien d’autre ne lui importe. Elle néglige même d’informer sa mère de son éventuel séjour chez son amie... Pour tout dire, Marie-Pierre partage la même effervescence et les


mêmes tourments. Avec un peu de honte en prime. Elle ne tient pas en place. Mille fois, elle fait la navette entre la terrasse et son atelier. Jusqu’à l’arrivée de son modèle... Retrouvailles teintées d’angoisse et de méfiance... Malgré leur désir commun de crever l’abcès, elles s’effleurent à peine la joue du bout des lèvres. Ce baiser tronqué, l’impuissance à prononcer les premiers mots, tout cela ne présage rien de bon. Immobiles, plantées à moins d’un pas l’une de l’autre, elles s’évitent du regard, et, en même temps, s’épient à la sauvette. Fidèle à son tempérament, Dominique prend l’initiative. ─ A quoi joues-tu, Marie-Pierre ? Tu es devenue insaisissable. ─ S’il s’agissait d’un jeu, il serait de mauvais goût... ─ Dans ce cas, j’aimerais comprendre ce qui se passe dans ta tête. ─ Comprendre quoi ? Pourquoi je n’ose pas te regarder en face et pourquoi je me sens gauche et moche ? ─ Tu as peur de moi... ? ─ De toi en particulier, non... De beaucoup de choses. ─ Il serait temps d’en parler, tu ne crois pas ? L’instant de vérité. Marie-Pierre respire à fond. ─ J’ai l’impression de naviguer dans un labyrinthe. Voilà ce qui m’arrive ! La vie... Ce que tu penses de moi... Tout ce qui m’est tombé dessus en si peu de temps... ! Dominique saisit la balle au bond. Elle paraît déjà moins crispée. Elle invite son amie à livrer le fond de sa pensée. ─ Réponds-moi franchement... Comment as-tu vécu le climat de ces derniers jours ? ─ Péniblement. ─ C’est tout ? Silence embarrassé de part et d’autre. Dominique fait le bilan des impressions qui l’habitent. Son analyse lucide s’apparente plus à une mise en garde qu’à un reproche. ─ J’ai le sentiment que nous ne sommes plus les mêmes, MariePierre. Or, en apparence, rien n’a vraiment changé. En apparence seulement. Nous agissons comme des gosses, chacune de notre côté. Fatalement, comme des gosses, nous faisons tout à moitié... si pas à


l’envers ! N’est-ce pas ton avis ? ─ Pour moi, beaucoup de choses ont changé... Un rien rassurée, elle invite son amie à prendre place auprès d’elle, dans un fauteuil. Elle précise aussitôt sa pensée. ─ Rien ne sera plus jamais pareil, Dominique. C’est comme si j’étais devenue quelqu’un d’autre ! Elle tremble d’avoir avoué aussi spontanément sa métamorphose sentimentale... Une métamorphose qu’elle tente de justifier. ─ J’ai peut-être vécu trop longtemps sans... amitié... ? Elle parle encore à mots couverts. Dominique n’est pas dupe. Penchée vers son amie, elle s’attache à découvrir le véritable sens de ses dernières paroles. ─ Je crains fort que tu te fasses une idée fausse de l’amitié. Plus précisément, de l’amitié qui nous lie. Es-tu bien sûre de ne pas vivre d’illusions ? ─ Je suis confrontée à ce dilemme depuis le début, figure-toi. Je suis passée par tous les stades de la réflexion. Par les doutes. Puis par les remords. ─ Et aujourd’hui ? Quelle est ta conclusion ? Marie-Pierre semble subitement lointaine et songeuse. Sa réponse fuse d’un trait. Sincère et remplie d’espoir. ─ Elle est que je voudrais être heureuse comme Camille et Marianne. Elle est que chacun a droit à l’amour. Même ceux qui n’y croient plus... ou, comme moi, qui n’y croyaient pas ! ─ C’est troublant. Tu parles d’amour comme si ta vie en dépendait ! J’ai peur que tu le cherches sans bien en mesurer les conséquences... L’amour ne se vit pas uniquement dans la tête, tu sais. Du moins, pour ce que j’en connais. Marie-Pierre est déçue. Elle cherche désespérément l’ébauche d’un encouragement dans le regard de son amie, et n’y lit que de la perplexité. Pourtant, bien qu’elle appréhende leur avenir, Dominique désire préserver ce qui les lie. ─ Je ne voudrais pas gâcher notre amitié par un malentendu, précise-t-elle. Après tout, tu ne me vois peut-être pas telle que je suis... De mon côté, je me fais probablement tout un monde pour rien... quoi qu’il en soit, il est encore temps de faire machine arrière. Nous ne pourrons pas éternellement nous réfugier derrière nos peurs.


Qu’en penses-tu ? ─ Je pense que j’éprouve pour toi un sentiment qui n’est pas forcément réciproque. Le nœud du problème. Enfin ! Elles se rapprochent sans se quitter des yeux. Presque inconsciemment et de concert. Dominique presse la main de son amie et s’aperçoit qu’elle est moite. Très moite. Ce détail l’incite à poser la question qui lui torture le cœur : ─ Ce sentiment, j’aimerais que tu le définisses plus clairement. Est-ce de l’amitié…? Plus que de l’amitié…? Ou autre chose que de l’amitié ? Marie-Pierre éprouve beaucoup de peine à s’expliquer. Certes, elle a toujours à l’esprit la position de Béatrice sur ce sujet scabreux. Mais, autant ce raisonnement était évident il y a peu, autant il lui est difficile de l’exprimer face à la personne qu’elle aime aujourd’hui. A ce stade de leur relation, encore parler d’amitié serait mesquin. Mais avouer un sentiment d’amour... à brûle pourpoint... au beau milieu d’une conversation aussi sérieuse... ? C’est à la fois effrayant et triste. En désespoir de cause, elle choisit une échappatoire qui renvoie la balle dans le camp adverse. ─ C’est un sentiment qui ne s’explique pas aussi facilement, Dominique. Devant toi, j’en arrive à me demander s’il est normal... ─ Tout dépend s’il est réfléchi. Elle attend de Marie-Pierre une réaction qui ne vient pas. Dès lors, elle poursuit. ─ Tant qu’il subsiste un doute... et, visiblement, c’est le cas... rien ne peut devenir définitif. Alors, explique-moi ce qui motive ton doute et nous verrons... ─ J’aimerais d’abord savoir ce que tu penses, toi ! L’ultime dérobade. La fuite en catastrophe. A son tour, Dominique se trouve devant sa vérité. Consciente qu’elle seule peut débrouiller la situation, elle se résout à ouvrir son cœur. Elle semble étonnamment calme. Néanmoins, sa voix a des relents de nostalgie. ─ Tu te souviens... ? Un jour, je t’ai parlé de ma vie auprès de ma mère, de mon bonheur insouciant. Il est bien loin, le temps où j’attendais patiemment l’homme de ma vie ! Depuis, je t’ai rencontrée... Je crois que, l’une et l’autre, nous avons évolué dans nos


principes, si pas dans nos aspirations. Elle s’accorde un instant de répit. Comme Marie-Pierre, ses joues sont écarlates. Elle poursuit enfin. ─ Pour être franche, la forme de bonheur que j’ai connue jusqu’à présent ne me suffit plus. Reste à savoir s’il est sage de croire à l’incroyable... ou d’espérer l’irrationnel ! Marie-Pierre a la gorge nouée, ce qui éternise son mutisme de façon embarrassante. Par chance, Dominique semble disposée à mener le débat à son terme en tenant le crachoir toute seule s’il le faut. ─ Nous sommes sur une pente savonneuse, Marie-Pierre, poursuit-elle. Cela dit, je me sens aussi concernée que toi. Mais conviens que j’ai le droit de savoir ce que tu envisages, et surtout où cela risque de nous mener ! Pour la première fois, Dominique se reconnaît une part de responsabilité dans cette situation ambiguë. Sa prise de position honnête rassure Marie-Pierre et l’encourage à reprendre part au débat. ─ De toute façon, précise-t-elle d’emblée, je me serais d’abord assurée de ton consentement... ! Aujourd’hui, une chose m’empêche encore de me lancer... ─ Laquelle ? ─ Celle de savoir si tu admettrais qu’une femme en aime une autre. Le visage de Dominique s’assombrit. Sa voix est grave. ─ Je me pose la même question depuis hier, avoue-t-elle. Je n’ai même pas eu le courage d’en parler à maman... C’est bien la première fois que je lui cache mes problèmes. ─ C’est un peu normal... Une telle décision se prend seule. Du moins, c’est l’opinion de Béatrice. Dominique sursaute, visiblement vexée. ─ Tu lui as parlé de nous ? ─ Non... Simplement de moi, de mes aspirations. Elle trouve que le bonheur est quelque chose de très personnel ; qu’il ne faut pas se culpabiliser s’il ne ressemble pas au bonheur d’autrui. Pour ma part, j’approuve. Il n’y a de honte que dans la tromperie, et telle n’est pas mon intention ! ─ Donc, tu pourrais aimer une femme avec la certitude que, plus


tard, tu ne regretterais pas l’amour d’un homme ? ─ Absolument ! Et mon choix n’est pas le fruit du hasard. Cela dit, si je me suis comportée en dépit du bon sens, c’est qu’il est toujours difficile d’aimer pour la première fois. En ce qui me concerne, c’est encore plus compliqué de le montrer ! Effectivement, ces propos confirment une décision mûrie, sensée, mais malgré tout pénible à assumer. Dominique en est toute bouleversée. A nouveau, elle se reconnaît à travers son amie. Comme dans un rêve, ses yeux et sa voix expriment enfin toute la tendresse que ses mains n’osent encore manifester. ─ Nous sommes pareilles, Marie-Pierre, murmure-t-elle. J’éprouve les mêmes choses que toi. Tu n’as rien à te reprocher. ─ Possible... Je m’en veux malgré tout d’avoir gâché un instant aussi précieux de ma vie ; un instant qui ne se répétera plus jamais et que j’aurais souhaité moins protocolaire... disons, plus intime ! Marie-Pierre appuie sa réflexion d’un haussement d’épaules résigné. Elle considère cette séance de justification comme une persécution injuste. Comme un affront du destin. Elle gagne sa chambre. Elle en revient très vite, la mine inquiète et le cœur serré. Un paquet tremble dans ses mains. ─ C’est pour toi, Dominique... J’espère qu’il te plaira. Si tu le gardes, je considérerai que tu acceptes aussi mon amour. Instant de surprise. Instant de vérité qui les réunit dans un même regard embarrassé. Instant de vérité aussi lorsque Dominique déballe fébrilement son mystérieux paquet, au risque de s’y casser plusieurs ongles. Instant de tendresse lorsque Marie-Pierre lui tend judicieusement un coupe-papier. Instant d’émotion quand le coffret recouvert de velours apparaît enfin sous plusieurs couches de papier de soie... Dominique semble subjuguée. A moins qu’un sursaut de conformisme ou de doute la reprenne... ? Mais non... Elle soulève lentement le couvercle. Une frêle danseuse habillée de vraie dentelle se met à tournoyer sur son socle de nacre. Le tintement cristallin d’un carillon guilleret accompagne ses évolutions. Immobile et effacée, Marie-Pierre implore secrètement le Ciel d’exaucer son vœu. Les quelques secondes d’émerveillement de son modèle lui paraissent interminables. Mais, si Dominique persiste à


se taire, c’est pour retenir des larmes de joie. Cet amour illicite et pourtant raisonné, elle n’osait pas encore y croire quelques heures plus tôt. Or, le voici bien vivace ; offert comme un cadeau ! Elle ne veut éviter plus longtemps le regard de son amie. Son visage blotti au creux du cou de Marie-Pierre, elle murmure d’une voix saturée d’émotion : ─ Je le garde... ! Un tourbillon de joie les transporte à l’apogée d’un silencieux délire. Mélange subtil de délicieuse tristesse et de passions à partager. Des larmes tièdes roulent dans le cou de Marie-Pierre. Elle succombe à son tour. Délivrance d’un amour trop longtemps réfréné. Souffle libérateur... Alors, presque à son insu, la tendresse et l’audace prennent le pas sur la pudeur. Du bout des doigts, elle caresse et remodèle interminablement le visage qui hantait ses rêves de secrète amoureuse. Elle partage le souffle qui, désormais, nourrira ses espoirs. Il lui faudrait dix mains pour caresser, découvrir et étreindre sa compagne ; pour la toucher partout, la prendre toute entière ; pour la sentir contre elle ; pour se convaincre une fois pour toutes de l’éternité de leur amour. S’il ne lui manquait ce brin de folie, elle hurlerait son bonheur. Choyée comme une amante prodigue, Dominique se plie d’abord sans réagir à ces débordements câlins. Peu à peu, elle y répond à sa manière ; avec des gestes gauches et guindés, mais avec le louable souci d’affirmer son consentement de cœur et de corps. Certes, la maîtrise et les initiatives de son amie ont quelque chose de surprenant ; mais le fait de se sentir guidée la rassure. De toutes façons, elles s’engagent de concert dans un univers qui les déconcerte autant l’une que l’autre. Avec le recul, l’une ou l’autre maladresse ne prêtera qu’à sourire... ! Elles échangent et répètent mille fois les gestes émouvants des amants qui se découvrent. Avec une émotion inaltérée, mais avec une respectueuse pudeur. Instant béni d’une renaissance qu’elles savourent à satiété, mais avec déférence... comme si quelque tabou rebelle dressait un dernier rempart entre l’amour-tendresse et la passion charnelle.


Pourtant, leurs yeux, leurs mains répondent en écho fidèle aux initiatives tempérées de l’autre. Convergence étroite et grisante... Soudain, les sens en éruption, Marie-Pierre glisse ses lèvres contre la bouche de son amie. Etourdissant de volupté, ce premier vrai baiser d’amour leur triture les chairs jusqu’au tréfonds des entrailles. Indescriptible ivresse. Implacable envoûtement partagé à l’envi. Dominique succombe et s’applique à l’assouvissement d’un rêve ancien ; rêve tabou ébauché lors de leur toute première nuit. Les mâchoires douloureuses, avide et gourmande, elle s’offre corps et âme au vertige de ces premiers ébats. Qui plus est, dans ce feu d’artifice de baisers lapés, d’étreintes furibondes et d’effleurements soyeux, ce que ses mains n’osent pas encore, ses lèvres se le permettent à profusion. Elles reprennent leur souffle avec le sentiment de posséder l’inaccessible : le Paradis ! Un silence ouaté les enveloppe et Dominique perçoit le «je t’aime» inattendu de sa compagne comme le murmure feutré d’un ange. Ces mots voltigent longuement dans sa tête, comme des lucioles vaporeuses. Hélas ! A l’instant de les prononcer à son tour, ses lèvres restent obstinément closes. Marie-Pierre n’y prend guère ombrage. Elle a gommé de son esprit tous ces reproches sans fondement qui génèrent uniquement des incertitudes. Une voix secrète lui souffle d’avoir confiance. Son aveu viendra à son heure. Tout naturellement. L’amour accomplit des miracles... ! Complices jusque dans leurs silences, elles explorent de plus belle les paysages enivrants de cet amour tout neuf. Puis, loin d’être repues, elles se lovent tendrement dans le divan. Peu à peu, une brise câline succède à l’ouragan d’ivresse. Trêve attendrissante, durant laquelle les doigts de Marie-Pierre vagabondent avec douceur dans la chevelure de son amie. ─ Tu es belle, Dominique ! Je suis fière d’être ton amie... d’être à toi. J’ai tellement eu peur d’agir mal ! Dominique lui rend ses caresses. Néanmoins, son regard se teinte lentement d’une troublante anxiété. ─ Tu ne regretteras pas ton choix ? ─ Si je te sens toujours heureuse comme je le suis, alors non. Mais promets-moi de ne jamais tricher avec notre bonheur... même


pour m’éviter de la peine. ─ Tu aimes comme une adolescente, Marie-Pierre. On dirait que tu n’arrives pas à croire à notre amour... Cela n’a pas d’importance : je t’en fais la promesse quand même ! ─ Nous ferons tout pour être heureuses tout le temps ? ─ Oui ! Quitte à cacher notre amour pour mieux le protéger. Une douche froide ne remuerait pas davantage Marie-Pierre. Son regard exprime à la fois l’étonnement, la révolte et l’affliction. ─ Pourquoi se cacher ? Cela t’ennuie tellement qu’on nous voie ensemble ? Retiens bien ceci : notre bonheur est bien la seule chose dont je n’aurai jamais honte ! ─ Même avec moi... ? ─ Surtout avec toi ! Ses yeux affichent à nouveau une infinie douceur. Elle poursuit d’une voix canaille : ─ Je t’ai caché mes sentiments pendant une semaine... C’est déjà beaucoup trop ! ─ Pourtant, les sentiments qui nous lient susciteront forcément des réactions. Imagines-tu comment nous allons vivre ? Marie-Pierre hausse les épaules. C’est le moindre de ses soucis. Confortée dans ses convictions par le consentement absolu de Dominique, elle refuse d’envisager un seul instant le moindre étiolement de leur passion. ─ Les problèmes et les obstacles, on se les invente souvent soimême. Prends l’exemple de Camille et de Marianne : tout aurait dû les séparer. Mais non... Ils ont trouvé l’épanouissement dans la force de leur amour. Le cas échéant, leur bonheur nous servira de point de repère. ─ Tu vas trouver mon raisonnement égoïste, mais je n’aime pas me comparer aux autres. Pas que je reproche quoi que ce soit à Camille... Mais j’ai le sentiment qu’il croque son bonheur à pleines dents parce que le temps lui est compté. Il vit sa dernière grande passion et il le sait. ─ Je ne t’imaginais pas aussi défaitiste. ─ J’essaie d’être lucide. C’est vrai que j’éprouve une grande estime pour cet homme. Mais il devient vieux. Sa façon d’aimer ressemble à un défi lancé à son infortune passée. Tu ne trouves pas ?


─ Je ne trouve pas grotesque le fait qu’il s’accroche à son bonheur. Sans vouloir te vexer, je lui ressemble. A une différence près… dans mon cas, il s’agit d’une première passion ! Elle enlace très fort Dominique. ─ J’espère de tout cœur qu’elle sera aussi la dernière, poursuitelle. ─ Pourvu qu’elle nous apporte ce que nous en attendons... ─ Tu doutes encore de nous ? Dominique se refuse à avouer que cet amour peu conformiste la rend toujours malhabile et quelque peu perplexe. Quitte à paraître trop cartésienne, elle bride son enthousiasme et insiste à nouveau sur l’aspect aléatoire de leur entreprise. ─ Lorsque j’ai fait mon choix, je ne reviens plus en arrière, affirme-t-elle. Bien sûr que nous pouvons être heureuses ! Néanmoins, je persiste à croire que cela ne résoudra pas tout... ─ Donc, tu m’aimes malgré tout ? Dominique réalise l’angoisse qui vient d’étreindre son amie. Elle en sourit discrètement. Pour peu, elle en retirerait de la fierté. Au contraire, elle en éprouve du remords. Beaucoup de remords. Cette maladresse verbale lui restera sur la conscience si elle ne la répare pas au plus tôt. De câlins en câlins, elle tente de se racheter, mais cela paraît tellement stéréotypé... Alors, au risque de s’éclabousser d’un peu de honte, elle franchit l’ultime ruisselet de pudeur qui l’empêchait encore de vider son cœur. ─ Oui... Oui, je t’aime ! Mais pas "malgré tout". Je t’aime parce que j’ai une folle envie de t’aimer. D’ailleurs, cela ne s’explique pas. Rien de pareil ne doit s’expliquer... Même pas le fait que j’ai envie de t’embrasser ! Cette mise au point rassurante plonge Marie-Pierre dans une sorte de léthargie. Elle prend une part bien peu active dans le baiser de son modèle. A peine s’y mouille-t-elle les lèvres. Combien de secondes s’écoulent ainsi, dans le silence d’un baiser pas comme les autres ? Et quel tournis s’empare de Marie-Pierre pour qu’elle s’accroche ainsi au cou de son amie ? Pour qu’elle en arrive à l’implorer d’une voix chargée de désespoir : ─ Redis-le moi, s’il te plaît... !


─ Quoi donc ? ─ Que tu m’aimes ! Ce qui pourrait apparaître comme un caprice d’adolescente éveille chez Dominique un profond sentiment de ravissement. L’envie d’exprimer ouvertement sa passion lui donne la force de balayer ses derniers complexes. Elle y parvient d’un cœur léger, et ces mots si pénibles à prononcer quelques instants plus tôt germent soudain dans sa tête avec un naturel insoupçonnable. Toujours suspendue à ses lèvres, Marie-Pierre se redresse. L’appréhension et le doute se lisent dans son regard. Alors, Dominique se blottit dans l’or de ses cheveux pour mieux lui murmurer : ─ Bien sûr que je t’aime. Ça se voit, non ? Marie-Pierre ne répond pas. Au contraire, elle étreint davantage son amie. Alertée par un hoquet discret, celle-ci lui saisit les épaules de façon à voir son visage. ─ Ma parole... Tu pleures, à présent ? Qu’est-ce qui te prend ? Muette et navrée, Marie-Pierre secoue la tête et parvient à sourire. Dominique lui pince la joue. ─ Allons... Cesse de m’inonder, dit-elle en lui caressant le front. Rien n’y fait. Malgré des trésors d’ingéniosité et une avalanche de mots doux, elle ne parvient pas à dissiper la mélancolie de son amie. A peine ses cajoleries atténuent-elles ses sanglots. Alors, à bout d’imagination ou de patience, elle force Marie-Pierre à la regarder droit dans les yeux. ─ Je t’aime ! Je t’aime ! Tu entends ? Faut-il le hurler pour te faire entendre raison ? Cette déclaration si ardemment désirée pétrifie Marie-Pierre pendant un court moment. Puis elle se reprend et récompense enfin son amante par un vrai sourire. ─ Tu es merveilleuse, Dominique. Merveilleusement merveilleuse. Comment as-tu deviné que je voulais t’entendre prononcer ces mots avec une telle vigueur ? ─ Tout simplement parce qu’ils ont acquis une valeur inestimable à l’instant où, toi-même, tu me les as prononcés. Vois-tu, moi aussi, j’aimerais les entendre à nouveau... ! ─ Dire que, la première fois, ces mots font peur ! Désormais, je pourrais te les murmurer, te les chanter, te les crier sans honte durant


toute ma vie. Dominique saisit la balle au bond. Elle bécote la bouche de son amie tandis que ses mains glissent doucement sur la poitrine menue pour se croiser finalement dans son dos. ─ Si tu n’as plus peur... Qu’attends-tu pour me les redire ? A son tour, Marie-Pierre réalise le terrible besoin d’affection qui a dû torturer son amie. Un besoin quasiment insoutenable, qu’elle s’évertuait à cacher envers et contre tout... Un besoin que, seule, une attention de chaque instant pourra combler un jour. Peut-être... Ce constat déroutant conduit Marie-Pierre à reconsidérer la situation. Au fond, sa dépendance instinctive envers Dominique est déplacée. Il est clair que son modèle fait preuve d’une sincère complicité amoureuse. Cet amour qu’elle s’est presque reproché de lui imposer, elles en sont, l’une autant que l’autre, les demandeuses et les dispensatrices. Au même titre. A part égale ! Convaincue de l’équité de leur amour, Marie-Pierre entrevoit son avenir sous un angle plus valorisant. Désormais, elle ne se comportera plus en adolescente implorante. Il ne fait plus aucun doute qu’elle trouvera toujours un écho favorable à ses initiatives. Alors, du plus profond de son cœur, elle susurre le précieux serment imploré par sa compagne : ─ Je t’aime... ! Le bonheur enflamme ses prunelles. Ses lèvres frémissent encore. Dans un vibrant soupir viennent alors les mots les plus grisants qu’une amante souhaite entendre : ─ ...mon amour ! Les yeux mouillés, Dominique s’imbibe de ces paroles avec émotion. Elle n’étreint plus la Marie-Pierre indécise et secrète qu’elle a dû porter à bout de bras pour lui donner confiance. Elle découvre une femme métamorphosée ; une vraie femme transformée par son incroyable volonté d’aimer ; une femme prête à toutes les audaces pour sauvegarder leur amour. ─ Je n’aurais jamais cru entendre ces mots de ta bouche, avouet-elle avec étonnement. Tu parles comme un homme ! ─ Dans certaines circonstances, le sexe importe peu... Je crois que nous en sommes un bel exemple. Mais rassure-toi... Je n’en conserve pas moins un cœur de femme !


─ N’empêche, c’est troublant. S’avouer qu’on s’aime, passe encore ; mais s’entendre appeler mon amour, cela fait quelque chose. ─ C’était bien le but poursuivi ! Tu aurais préféré «ma crotte» ou « mon lapin » ? ─ Non ! ... Ne me charrie pas... ─ Sinon, je t’offre les deux pour le même prix, hein ! Le sourire de Dominique se pare progressivement des couleurs de ses pensées : rose... rose amour... rouge... carmin... passion ! ─ Surtout, ne change rien, murmure-t-elle. C’est comme cela que je t’aime. ─ C’est vrai ? Tu es heureuse que l’on s’aime ? ─ Très ! C’est peut-être encore un peu irréel, mais je t’assure que je suis heureuse. Tu dois me trouver idiote... Je mets toujours un certain temps à réaliser ce qui m’arrive. ─ Moi, j’ai l’impression de t’aimer depuis toujours. ─ Tu te rappelles, toi, l’instant précis où tu as commencé de m’aimer ? ─ Sincèrement, non... On vit certains sentiments... Ils évoluent, souvent même à l’insu de notre sagesse. Un beau jour, on se trouve devant le fait accompli. Je crois qu’on tombe amoureux de quelqu’un bien avant de réaliser qu’il vous attire. Le sourire satisfait et l’imperceptible sursaut de Dominique laissent présager une réplique. La curiosité de Marie-Pierre ne lui en laisse pas le temps. ─ Tu m’as aimée à un moment précis, toi ? Dominique acquiesce de la tête. Puis, devant la moue interloquée de son amie, elle éclate franchement de rire. ─ Je m’en souviendrai toute ma vie : Le soir de ton anniversaire. Ce jour-là, je t’ai sentie vraiment heureuse ; un peu grâce à moi. C’est fou... Tu as prononcé les mots qui m’effleuraient l’esprit au même instant. Tu as dit textuellement : «Je voudrais que cette soirée ne finisse jamais». Puis tu t’es assoupie dans mes bras. Je me suis jurée d’exaucer ton vœu... notre vœu ! ─ Il aura fallu que je boive un peu trop pour que tu t’amouraches de moi ? Décidément, le bonheur tient à peu de chose... ! ─ Il aura surtout fallu que tu abuses du champagne pour oser exprimer ton bonheur, nuance ! Béni soit donc ce doux breuvage !


Contre toute logique, Marie-Pierre regrette subitement leur première nuit ; une première nuit dont elle ne garde aucun souvenir. Réflexion faite, quelques flûtes de Pommery lui seraient encore plus salutaires en ce moment ; ou du moins tout à l’heure, lorsqu’elles partageront à nouveau le même lit ! L’appréhension de gâcher ces toutes prochaines approches par un affolement prématuré l’incite à ranimer la conversation, histoire de s’occuper l’esprit jusqu’au moment critique... ─ Tu sais, j’ai essayé plusieurs fois d’éveiller ton attention, avoue-t-elle avec sérieux. Malheureusement, tu ne semblais pas disposée à répondre à mes avances. C’en devenait désespérant ! ─ Crois-tu que j’étais dupe ? Au fond de moi, je t’aimais déjà. En même temps, quelque chose me bloquait. Je ne m’autorisais pas cette forme d’amour. La voie de la raison qui endigue les élans du cœur... ! Malheureusement, à force d’hésiter, on s’entoure de barrières, on s’inonde de scrupules et on s’invente un tas de raison de se taire. Que veux-tu... ? J’avais à l’esprit la perspective d’un couple plus conventionnel ! ─ Tu n’y as pas renoncé par sacrifice, au moins ? ─ Je l’ai sacrifié par amour, c’est différent. J’ai toujours eu pour principe de m’accrocher à ce qui me rendait heureuse. A ton contact, j’ai ressenti un besoin nouveau. J’ai pressenti la réalisation d’un rêve qui devait sommeiller en moi. Ce rêve, toi seule pourra m’aider à le parfaire, Marie-Pierre ! ─ J’y compte bien ! D’ailleurs, premier principe des vrais amoureux, on ne se quitte plus. D’accord ? L’empressement de Marie-Pierre à officialiser leur couple est surprenant. Dominique y acquiesce de façon plutôt mitigée. ─ Je ne vais pas te gêner ? Rien que pour la succession, ce ne sont pas les démarches qui manqueront... ─ Raison de plus : tu m’y aideras ! Tes conseils me seront d’un grand secours. ─ Mon Dieu, quelle responsabilité ! Marie-Pierre n’entend plus. Déjà, elle élabore un schéma d’actions destinées à leur garantir une sécurité matérielle et un avenir dénué de mauvaises surprises. Au terme de sa réflexion, elle serre les poings et redresse fière-


ment la tête. ─ Pour commencer, nous allons vendre la villa de mon père. ─ Nous... ? ─ Bien sûr ! Toi plus moi, cela ne fait pas "nous" ? Malgré l’altruisme spontané de sa compagne, Dominique demeure sceptique quant au bien fondé de sa décision. Le sentiment de la dépouiller de ses biens, l’idée de vivre à ses crochets la dérange. La scandalise. Pourtant, Marie-Pierre se montre intraitable. La chose est dite et il est hors de question que Dominique mette un seul franc de sa poche pour éviter cette vente ! ─ Il ne sera pas question d’arrangements financiers entre nous, précise-t-elle. Quant à cette villa, au diable le sens mal placé de la famille ! C’est même l’occasion de faire table rase de mon passé. Habiter à Sainte-Croix me laisserait l’impression de vivre avec le fantôme de mon père. Tu comprendras que je n’y tienne pas... ! Vendredi, nous en parlerons au notaire. D’ici-là, j’espère rencontrer les responsables de l’entreprise. ─ Si je ne me trompe, la seule responsable, c’est toi, désormais. ─ Décidément, je ne me ferai jamais à cette idée. A ma place, que ferais-tu ? L’enjeu est d’importance ; la sagesse est donc de mise. Dominique n’en manque pas. ─ Je ne précipiterais rien, annonce-t-elle après réflexion. Laisse venir… Je mettrais ma main au feu que ton notaire a quelque chose en vue. Il y aura certainement un piège quelque part... c’est couru d’avance ! A ta place, je ferais la fine bouche. Je lui dirais que je vais d’abord prendre l’avis d’un conseiller. ─ Tu ne manques pas de culot ! D’ailleurs, en admettant que ça marche, je ne vois pas qui pourrait nous aider. ─ Nous trouverons bien. Rien ne presse. A propos, je viens de prendre une décision, moi aussi : nous passerons le prochain weekend chez moi. J’aimerais te montrer où j’habite. L’attitude soudainement soucieuse de Marie-Pierre est déconcertante. Quelques minutes plus tôt, elle manifestait une telle aversion à cacher leur amour ! ─ Cela ne t’emballe pas, dirait-on... ? risque Dominique. ─ Tu ne trouves pas qu’il est un peu tôt pour mettre ta mère au


courant ? Contente-toi de lui dire que tu loges ici pour ton travail... ─ Maman s’expliquerait mal que je lui mente à propos de ma vie privée. Elle s’est toujours gardé de prendre parti dans mes attitudes. Elle ne m’a jamais déçue... Je m’en voudrais de lui causer inutilement de la peine. De plus, nous serons deux pour lui démontrer que notre choix est dicté par un sentiment réciproque... un sentiment d’adulte. Tu n’es pas de mon avis ? ─ Malgré tout, si elle te désapprouvait ? ─ Je la connais. Elle n’en fera rien. Au pire, elle gardera le fond de sa pensée pour elle. J’épouserais un milliardaire beau comme un Dieu, elle se poserait encore des questions ! Il paraît que toutes les mères sont ainsi. La mienne est méfiante, mais pas au point de compromettre mon bonheur par ses propres incertitudes. Malgré ces assurances, Marie-Pierre ne parvient pas à se défaire de ses appréhensions. Elle navigue tellement dans ses pensées que Dominique doit la rappeler à l’ordre. ─ Dis, tu m’écoutes ? A quoi penses-tu ? ─ A rien... J’imagine le jour où elle se retrouvera seule. C’est moche de vieillir sans quelqu’un autour de soi ! ─ Si tu crois que maman est le genre de femme à se laisser mourir de chagrin, tu fais fausse route. Primo, elle n’est pas vieille. Du moins, je ne lui dis pas, c’est la seule chose qui la ferait vieillir. Ensuite, même si cela semble insensé, elle ne sera jamais seule... Elle vit dans l’ombre de papa. Elle se nourrit de son souvenir. D’ailleurs si tu veux la voir heureuse et entrer dans ses bonnes grâces, demande-lui quel genre d’homme était mon père. Elle te montrera tous ses portraits... Je sais, cela prendra un certain temps ! Mais elle rajeunira de vingt ans et t’adoptera comme sa propre fille. ─ Vraiment ? ─ J’ai surtout la conviction qu’elle remplacera un peu ta mère à toi. Sans vouloir te peiner, je crois qu’elle te manque plus que tu veux bien l’admettre... Marie-Pierre accuse le coup. C’est vrai que, par honte plutôt que par détachement, elle s’est résignée à faire son deuil du simple souvenir de sa mère. Lâchement... Le temps et le tumulte de la vie ont fait le reste. Aujourd’hui, à la lumière de ses sentiments nouveaux, l’esprit


affranchi du chantage paternel, le marasme de son adolescence prend subitement un sens particulier. Un sens à la fois dérisoire et culpabilisant. Cette mère un peu trop discrète, son cœur en implorait le secours mais sa raison vacillante en repoussait aussitôt les moindres marques de prévenance. Inconsciemment peut-être. Par le fait d’une pudeur maladive, sans doute. Dominique lui ouvre les yeux sur son bonheur à venir et sur sa culpabilité passée. A travers une seule phrase, elle lui démontre la carence d’amour irréversible dont son cœur souffrira éternellement. Malgré elle et tout l’amour qu’elle lui voue. Pourtant, ce constat n’a aucune intention réprobatrice. Il tend même à la réconcilier avec sa conscience. Il se veut source de réconfort... et il fait mouche. ─ C’est vrai, avoue-t-elle. Il m’a toujours manqué un guide. Grâce à toi, je n’ai plus peur de m’exprimer. Ce n’est pas toujours simple, mais j’y arrive... Nous aurions dû nous rencontrer plus tôt ! ─ Nous aurions aussi pu ne jamais nous rencontrer. La vie, c’est comme un labyrinthe. Certains jours, la tristesse nous donne l’impression d’y être seule... On croise des visages qui se perdent en chemin ; d’autres s’incrustent dans notre mémoire sans raison apparente. Puis, il y a l’angoisse de ne plus trouver la sortie... La peur d’affronter son destin. Son regard et sa voix passent de la mélancolie à la passion. ─ Désormais, nous serons deux, poursuit-elle. Nous traverserons ce labyrinthe en nous tenant par la main. Et si nous errons un peu, ce ne sera pas grave, nous profiterons des impasses pour nous reposer ! Cent fois, mille fois, sur le métier nous remettrons notre amour pour le grandir encore ! Marie-Pierre se blottit contre sa compagne. Elle la serre à lui rompre les os et attire sa bouche contre ses lèvres. ─ Dis... Si nous commencions tout de suite ? murmure-t-elle. Elles communient de tout leur être. Elles s’embrassent presque religieusement et immolent leurs derniers soupçons de repentir à l’autel de leurs interminables étreintes. Bientôt, il ne reste plus dans leur cœur que le souvenir de leurs corps enlacés ; le vertige de leurs embrassades. Comme un torrent printanier à la fonte des neiges, une vague d’abandon et de rêve enté-


rine l’éclosion sensuelle de leurs affinités d’amantes. La moindre caresse les rapproche de cet instant appréhendé où l’amour s’exprimera au plus profond de leur intimité. Elles s’y préparent avidement, le cœur gonflé d’émouvante impatience. Reste la crainte de s’y prendre mal... ou pas suffisamment bien ; l’appréhension de ternir le souvenir indélébile de cette première fois. Cet obstacle psychologique incite Marie-Pierre à traînailler, à repousser un tant soit peu l’échéance charnelle de leur amour. Mais Dominique ne l’entend pas de cette oreille... ─ Si nous prenions une douche avant de nous coucher ? proposet-elle. Ensemble. Tu veux bien ? Marie-Pierre se sent rougir. Elle exprime son assentiment par un sourire et pose son regard sur la poitrine de son amie. Elle imagine les seins brûlants dont sa peau garde le souvenir. Un souvenir qu’elle croyait fugace, mais qui lui remue les chairs en une fraction de seconde. Un souvenir que Dominique lui restitue encore plus fidèlement lorsqu’elle attire les mains de Marie-Pierre sous son chemisier pour lui mettre un peu plus l’eau à la bouche. ─ On y va... ? insiste-t-elle. Les yeux baissés, Marie-Pierre la précède dans la salle de bain. Face au rideau transparent, elle se retourne pudiquement pour se dévêtir. Mais, une fois pour toutes, Dominique a décidé de bannir cette fichue pudeur. Délicatement, elle la force à lui faire face. Puis, taquine, elle exprime le désir un peu fou de se déshabiller mutuellement. L’esprit toujours imprégné des fulgurants émois vécus auprès de Béatrice, Marie-Pierre s’exécute avec une apparente prudence. Sa retenue vise surtout à freiner son impatience à se coller tout de go contre ce corps convoité jusqu’à la déraison. Malgré les manœuvres lascives et les effleurements délibérés de son amante, elle tient bon. Jusqu’à l’instant délicat de l’accompagner dans la cabine... Alors, telle une lame qui s’enroule sur le rivage, elle étreint fougueusement son amie. Leurs corps soudés au feu d’un même désir ne font plus qu’un. Les seins gonflés d’envie, elles s’enivrent longuement de caresses et de baisers. Dominique se pique même au jeu de la suprême tentation et Marie-Pierre entrevoit l’instant béni où sa complice donnera libre


cours à la magie de ses doigts pour l’amener à l’orgasme. La caresse de l’eau tiède les surprend et les grise. Marie-Pierre en profite pour insinuer ses mains vagabondes jusqu’au pubis de son amie. Ses doigts glissent un peu plus lentement sur la peau, sur la toison inondée, sur... Elle craint encore d’aller trop loin, d’aller trop vite. Pourtant, le besoin de se donner mutuellement du plaisir a investi l’esprit des deux amantes et rien ne les retiendra d’aller au bout de leurs émois, dans un tourbillon vertigineux d’attouchements moelleux. Elles s’abandonnent à leurs découvertes charnelles jusqu’à ce que leurs corps ne se contentent plus de ces menus plaisirs. A ce moment, émoustillées par le désir naissant, elles s’essuient avec une extrême douceur et gagnent leur chambre. D’emblée, Marie-Pierre y reprend son rôle d’initiatrice en herbe. Allongée sur son amie comme un soleil couchant posé sur l’horizon, elle entreprend de l’assouvir avec une précision de dentellière. Elle rayonne d’audace et de doigté. L’amour aidant, de vertiges en sursauts, elle l’amène sans coup férir à l’apogée du plaisir. Vestale écartelée, inondée de plaisir, Dominique sent tout son corps se raidir. Marie-Pierre y devine l’imminence d’un instant sacré... historique ! Elle en retire une indicible joie et, ni les gémissements croissants ni les ruades de son amante ne fléchissent sa détermination. Au contraire, ses lèvres et ses doigts s’activent encore plus voluptueusement dans le sillon moelleux, déterminés à faire jaillir le cri de délivrance. L’étau se resserre... Dominique se cabre. La lucidité lui fait défaut pour dominer l’indomptable. Alors, tel un volcan de volupté, le souffle incandescent de son premier orgasme lui arrache une plainte incoercible où se mêlent intimement la douleur d’une déchirure et l’euphorie d’un Paradis conquis. Marie-Pierre reprend son souffle. Elle se rapproche de son amante et s’agenouille à califourchon sur son corps en sueur, offrant à son regard les boucles pâles de son pubis. Son sexe doux se pose sur la peau moite. Dominique ne bouge toujours pas... Elles restent immobiles, silencieuses et délicieusement repues


pendant de longues secondes. Puis, avec une évidente volupté, Marie-Pierre enjambe ce qui fut son jardin des délices et se coule contre son amie. Sa mine moqueuse contraste subitement avec l’atmosphère de recueillement qui les enveloppait jusque là... ─ Qu’est-ce qui te fait rire ? s’inquiète Dominique. ─ Tu as de tout petits yeux... Tu ressembles à une poupée ! ─ C’est tout ce que notre amour t’inspire comme réflexion ? ─ Pour l’instant, oui... Tu es bien ? Dominique acquiesce de la tête, en fermant les yeux. ─ Bien... comment ? ─ Bien comme il m’est difficile de l’expliquer. Je n’imaginais pas connaître un jour pareil bonheur... Surtout pas aussi fort ! Un frisson la parcourt sans qu’elle en conçoive la cause. Le regard et la curiosité de Marie-Pierre l’embarrassent. Le souvenir de cet assouvissement quelque peu égoïste aussi. Elle attire son amie sous les draps et couvre pudiquement leurs corps. Mais rien n’y fait et leur silence commun attise un peu plus son remords d’avoir connu un plaisir à sens unique. Reste l’espoir de se disculper... ou de relativiser sa gêne... ─ Cela t’est déjà arrivé ? risque-t-elle timidement. ─ Quoi donc ? ─ De... de sentir exploser ton corps. Marie-Pierre est prisonnière d’une promesse et d’un secret. La proximité de Béatrice, la fulgurance de leurs ébats... Tout cela susciterait sans doute une suspicion bien compréhensible chez Dominique. Par amour pour elle, ou tout simplement par faiblesse, elle s’invente quelques dérapages de célibataire en mal de plaisir. ─ Il m’est arrivé d’essayer seule... comme tout le monde, je crois. A l’évidence, c’est mieux à deux. ─ C’est idiot... J’imaginais ces gestes réservés aux hommes. Grâce à toi, je réalise que seule une femme peut deviner ce qui rendra une autre femme heureuse. ─ C’est grave, ce que tu dis là. ─ Tu n’es pas d’accord ? ─ La vie serait trop simple si les caresses suffisaient à rendre quelqu’un heureux. Encore faut-il aimer avec amour, pas seulement par instinct comme c’est le cas chez de nombreux couples. Tu ne


crois pas ? ─ Je crois en nous. A mon sens, c’est le principal. Nous aussi, nous formons un couple ! ─ Presque... Quand t’installes-tu pour de bon ? ─ C’est tellement urgent ? ─ J’aurai de plus en plus de peine à te regarder partir, Dominique. Je préfère même ne pas y penser. Pour Dominique aussi, les séparations passées ont laissé des traces. Elle n’oubliera pas de sitôt son retour de Sainte-Croix... A l’évidence, reporter inconsidérément l’officialisation de leur couple tient désormais de l’inconcevable. Surtout dans leur cas, et pour de stupides raisons de convenances ! Non, un tel report ne se justifie pas. D’ailleurs, se justifier, n’est-ce pas se compromettre... ? Cette pensée libère Dominique de ses derniers scrupules. Le cœur braqué vers leur avenir, elle tranche : ─ Réjouis-toi : je viens de me convertir à ton premier principe. Lorsque nous rentrerons chez moi, j’annoncerai la nouvelle à maman. D’ici là, occupons le mieux possible les deux jours à venir... et oublions le reste du monde ! Ce monde extérieur, Marie-Pierre l’oublie à la seconde suivante, dès leur nouveau baiser. Puis sous le flot de caresses que son amie lui distille avec minutie. Avec volupté. Délicate entreprise menée avec persévérance, douceur et doigté ; vécue avec ivresse, abandon et impatience. Car, plus encore qu’avec Béatrice, Marie-Pierre se laisse envahir par le souffle incandescent du délire. Instant insaisissable… Voluptueuse récompense d’un bonheur qu’elle a prodigué à son amie avec la même abnégation. Front contre front, les yeux clos et leurs corps soudés, elles savourent de longues minutes de frémissante ivresse. Elles savourent toute la plénitude d’un bonheur partagé. Instants d’émouvante allégresse, que le sommeil interrompt à leur insu et convertit en rêves délicieux...

Au réveil, elles sourient de se retrouver enlacées. Elles gardent des sensations étranges à fleur de peau. Désormais, le livre de leur vie s’ouvre sur une page rose qu’un signet en forme de Cupidon im-


mortalisera à travers les méandres du temps. Fidèle à son tempérament, Dominique s’avère la plus courageuse pour aborder la journée. Ce comportement louable n’est pas forcément du goût de Marie-Pierre... Trop rapidement sevrée de ce corps docile et soyeux, celle-ci éprouve un pincement au cœur en voyant son amie se vêtir. Ces jambes interminables qui disparaissent à sa vue... Ces seins provocants de perfection, qu’un chandail ajouré s’apprête à voiler... Une idée saugrenue germe dans son esprit d’artiste. Déjà, elle est debout. Nue et insouciante de l’être. Pressée d’en finir avec le petit déjeuner. Son dynamisme enjoué se révèle contagieux. Dominique y répond par de tendres boutades et des frôlements discrets, sans imaginer un seul instant les raisons de cette effervescence. Amoureuse passionnée, elle s’accroche comme une sangsue aux basques de Marie-Pierre. Celle-ci l’amène presque à son insu devant son chevalet. Là, défiant toute pudeur, elle se met en tête de lui ôter son chandail. Etonnement... Désapprobation courtoise. ─ Marie-Pierre... ! Tu comptes faire ça ici ? Le tricot aux trois-quarts retroussé lui maintient les bras levés et l’empêche de se défendre. Figée dans cette posture, elle est diablement provocante. Marie-Pierre succombe à l’envie de lui caresser les seins. Au passage, elle découvre avec ravissement qu’elle est chatouilleuse à souhait. Satisfaite et moqueuse, elle avoue enfin le mobile de ce remue-ménage. ─ Qu’imaginais-tu, petite vicieuse ? Oui, j’ai une envie folle... mais une envie folle de travailler ! ─ Tu aurais pu me prévenir ! ─ Justement, non. Je te préfère naturelle. D’ailleurs, tu viens de me donner une idée géniale. Déshabille-toi complètement. Je reviens de suite. Dominique se déshabille en essayant d’imaginer la suite. MariePierre réapparaît, radieuse. ─ Enfile ceci... ! Elle l’aide à passer un T-shirt moulant sur sa peau nue, et l’invite à s’agenouiller, jambes écartées, près de la fenêtre. Puis elle se retire de quelques pas pour juger de l’effet.


─ Nous déjeunerons ici, dit-elle en fixant une feuille sur son chevalet. Tu es prête ? Dominique ne répond pas. Elle s’efforce de garder la pose. A ce propos, elle voit mal l’intérêt de ne montrer que le bas de ses reins. Et cette posture de pénitente impie lui semble d’un mauvais goût ! Alertée par son regard effarouché, Marie-Pierre s’empresse de la rassurer. Mais sa description de la pose continue de susciter l’équivoque dans l’esprit de son amie. Elle doit même utiliser tous les registres de la diplomatie pour l’amadouer... Sa persévérance finit par balayer la réticence de son modèle. D’une main caressante, elle lui creuse davantage la courbe des reins. Mise au point mineure assortie d’un bisou sur le lobe d’une oreille. Redevenue docile, Dominique mémorise alors le scénario suggestif imaginé par sa compagne. Dix fois, vingt fois, elle s’exerce à enlever son chandail à moitié. Marie-Pierre l’interrompt soudain en plein mouvement, dans la position qui avantage le plus le galbe de sa poitrine ; dans l’attitude la plus sensuelle possible. Les yeux rivés sur un coin du plafond, Dominique perçoit le crissement nerveux du crayon sur le papier. Par habitude, elle s’abstient de réfléchir. Elle laisse couler le temps... L’esquisse terminée, la jeune artiste décrète une pause qu’elle met à profit pour câliner son modèle. Travail oblige, celui-ci répond à peine à ses caresses. Machinalement, sans plus. De toute façon, Marie-Pierre effleure surtout ses courbes pour les enregistrer... Son regard a perdu toute intensité lubrique. Seule une étincelle s’y allume furtivement lorsque ses doigts invitent son amante à reprendre la pose. L’heure du déjeuner arrive à point nommé pour leur offrir un interlude bienfaisant. Les bras lourds et les reins ankylosés, Dominique vérifie l’avancement du chef-d’œuvre... A son grand désappointement, Marie-Pierre a simplement peaufiné le drapé du vêtement et placé les zones d’ombre sur son corps. De la tête et des bras n’apparaissent encore que des ébauches vaporeuses, presque fantomatiques. En outre, confirmation de l’aspect fantastique souhaité par l’artiste, le tracé des jambes est démesurément long. Il s’effiloche peu à peu et disparaît au creux d’un cratère sulfureux... peut-être


d’un nuage. La représentation éthérée de ce que Marie-Pierre appelle une forme de nativité ne présente pourtant aucun point commun avec les croquis présentés auparavant. Dominique s’en étonne. ─ Tu comptes l’exposer avec les autres ? Marie-Pierre l’enlace très tendrement. Elle contemple l’ébauche de son œuvre avec ravissement, puis elle exprime toute la valeur intime qu’elle lui attribue. ─ Pas celui-ci, murmure-t-elle. J’aurais l’impression de te vendre aussi. J’ai imaginé ce tableau sur un coup de cœur. C’est un acte d’amour et de reconnaissance envers la seule personne que j’aime. D’ailleurs, ce tableau est d’ores et déjà à toi. J’y inscrirai simplement la date, comme un défi lancé au temps... Dominique accueille ce cadeau avec émotion. Elle comprend mieux la démarche artistique de cette amie qui a percé les secrets de sa personnalité pour en transposer la quintessence dans une dimension nouvelle. Ses yeux de peintre ont pénétré les jardins secrets de son cœur ; un cœur intrépide au tempérament de feu ; mais un cœur dont la fougue apparente masque une bien vulnérable féminité. En prendre conscience par le biais d’une peinture éveille chez Dominique le sentiment exaltant d’être séduisante et charmeuse. Néanmoins, comme tout à l’heure, elle réserve ses élans sensuels pour des instants plus appropriés. Elle suggère même à Marie-Pierre de poursuivre son travail pendant qu’elle s’occupera du déjeuner. Repas frugal, pris sur le pouce et dans la réflexion mutuelle. Secrètement, Dominique savoure le plaisir de poser pour une œuvre aussi intense. Cette œuvre, les yeux noyés dans son café brûlant, Marie-Pierre en mûrit les derniers détails. Son regard suit les volutes capricieuses qui s’évaporent. Puis, sans crier gare, l’impérieux besoin de concrétiser ces images encore précaires s’empare de l’artiste... Comme elle, Dominique est impatiente de découvrir l’aspect final de leur première création commune. Malgré les pauses régulières, l’après-midi lui semble interminable. A chaque instant, l’envie la tenaille de vérifier l’évolution de son image. Taquine et méthodique, Marie-Pierre l’en dissuade chaque fois... un peu trop souvent... au point qu’elle finit par se reprocher une telle intransigeance devant


la curiosité, somme toute, flatteuse de son modèle. Elle cède et s’en réjouit. Elle concède à son amante une autre trêve ; intermède qu’elles partagent avec tendresse et délicieuse frivolité. Puis elle invite Dominique à ses côtés pour qu’elle suive, en spectatrice privilégiée, l’éclosion magique des tout derniers détails. Pendant quelques instants, un silence de cathédrale succède à leurs baisers gourmands. Admirative et comblée, Dominique fait preuve d’un effacement louable. Déjà, les crayons glissent et crissent dans un tourbillon de gestes précis. Marie-Pierre en orchestre les couleurs ; symphonie colorée, tout droit sortie d’un rêve. Elle estompe et superpose, nue et renue au rythme effréné d’une imagination délirante. Puis vient l’instant de préciser, sur la toile, le geste interrompu dans la réalité par son modèle... Instant délicat, auquel le souvenir toujours vivace de Béatrice apporte un pigment de mystère supplémentaire. Concentrée sur son sujet, Marie-Pierre jongle avec ses pastels. En touches minutieuses, elle fignole et transforme les doigts du modèle en cascades fleuries ; plus précisément en grappes d’orchidées. Dominique réalise que ces doigts fleuris arrachent de son visage un masque de félin ; un masque rugissant. Quelques éclairs bleutés jetés au pourtour du cratère attisent encore la sensation de violence exprimée en filigrane. Un tableau de prime abord poétique, mais dont la symbolique n’échappe pas à Dominique. Pas plus tard qu’hier, n’a-t-elle pas, elle aussi, jeté le masque ? Le masque de l’indifférence obligée ou de l’indifférence coupable ? Ne s’est-elle pas fait violence pour exprimer les tourments de son cœur ? Cette violence intime, Marie-Pierre lui démontre qu’elle l’a débusquée. Désormais, ce tableau perpétuera son éveil à la vie ; la laborieuse naissance de son premier amour de femme. En dépit de sa promesse, Marie-Pierre signe son œuvre... mais uniquement de son prénom. Dominique en sourit, puis elle l’enlace et l’embrasse avec fougue. Elles s’enivrent à nouveau de caresses et d’étreintes. Jusqu’à la déraison. Jusqu’à perdre toute notion d’heure. Témoin discret de leurs corps à corps sulfureux, le soleil couchant rosit leur chambre... Il fait nuit d’encre lorsqu’elles reprennent leurs esprits. Le corps


éreinté, elles renoncent à cuisiner à cette heure impossible. Elles décident de sortir. Une taverne de Cully abrite leur douce euphorie durant le reste de la soirée. Elles y dégustent une choucroute gargantuesque. Elles se repaissent surtout du plaisir inaltérable à être ensemble. Le cœur soudé par la pensée, les mains réunies sous la table, elles s’échangent à nouveau les serments les plus doux. Le temps s’arrête... Elles prennent celui de s’imprégner de leur tendresse. ─ Nous allons fermer, mesdemoiselles. Dois-je vous commander un taxi ? Marie-Pierre consulte sa montre et se rend à l’évidence : non seulement, le tenancier a témoigné d’une indéniable indulgence à leur égard ; mais, demain, le réveil s’avérera laborieux ! Elle décline la proposition du garçon d’un air navré, lui abandonne un confortable pourboire et tend son trousseau de clés à Dominique. Elles se fondent dans la nuit avec le sentiment de posséder le monde. Si elle ne craignait le contrecoup d’une telle folie, Dominique conduirait jusqu’à l’aube. La douceur de leurs draps la récompense d’avoir rejeté cette idée farfelue.


La journée suivante s’annonce maussade et fraîche. Le vent a tourné durant la nuit et les nuages bas estompent la nature derrière un impalpable flou. A peine le soleil parvient-il à percer la brume lorsque les jeunes femmes approchent d’Yverdon. Le lac de Neuchâtel apparaît soudain, ceinturé par une kyrielle de massifs dentelés. Il scintille dans son écrin d’émeraude dès qu’une trouée opale fend le ciel. Puisse cette éclaircie augurer une attitude positive de la part du notaire... ! Comme Dominique l’avait pressenti, Maître Frimann apporte une attention toute prioritaire à l’avenir de l’entreprise. Stratégie commerciale ou volonté de mettre ses interlocutrices en confiance, il fait l’impasse sur les points litigieux. Sans perdre une seconde, il évoque ses pourparlers avec des repreneurs potentiels. Potentiels, mais tout aussi obscurs... Par crainte de s’engager sur une piste minée, Marie-Pierre calme le jeu. ─ Si nous liquidions d’abord les points de la succession qui ne posent pas problème ? propose-t-elle. Tout n’est quand même pas aussi compliqué... ? Son intervention audacieuse rétablit le notaire dans son rôle de simple exécutant. La lecture de l’inventaire s’en trouve passablement accélérée, Maître Frimann ne formulant aucune objection à la réalisation des avoirs bancaires, ni à la libre disposition de la fameuse villa de Sainte-Croix. Méfiante, Marie-Pierre garde sous silence son intention de vendre la propriété. Mais sa curiosité la trahit.


─ A vue de nez, combien peut valoir cette villa ? Le notaire la juge subitement moins dupe. Il voit en elle une cliente à part entière... presque une financière. Dès cet instant, il se révèle d’une courtoisie et d’une déférence exemplaires. Prolixe dans ses renseignements, attentif à la portée de chaque mot, il s’attache à maintenir l’harmonie de l’entretien jusqu’au bout. A l’évidence, l’envie le démange plus d’une fois de lancer son hameçon. Le désintérêt apparent de Marie-Pierre pour l’entreprise, du moins sa réticence à prendre la relève de son père, finit par l’exaspérer. ─ Je comprends qu’une tâche aussi astreignante vous rebute, mademoiselle... Si vous me permettez ce conseil, vendez cette affaire pendant qu’il en est temps ! Il vient de cracher le morceau et semble allégé d’un encombrant fardeau. Toujours sur la défensive, Marie-Pierre questionne son amie du regard. Celle-ci lui touche simplement le coude pour la rassurer. Puis elle amène le notaire à dévoiler ses batteries. ─ Tout cela est bien beau, Maître, mais cela ne se fera pas du jour au lendemain ! Or, une entreprise privée de rênes décline en très peu de temps. A défaut d’une solution rapide, il faudra licencier... ce qui dépréciera aussi. On appelle cela un cercle vicieux, je crois. L’analyse de Dominique et les dangers qu’elle sous-entend réduisent à néant tout risque d’atermoiement de la part du notaire. Celui-ci adopte une attitude beaucoup plus loyale, quoique toujours en demi-teinte. Car, s’il détaille un peu mieux ses contacts avec les candidats acquéreurs, il rechigne longtemps à chiffrer la valeur du bien. A juste titre d’ailleurs, car Dominique repousse dédaigneusement sa feuille de calcul. ─ Il s’agit d’une estimation établie à la hâte, concède-t-il gauchement. Visiblement, vous espériez davantage. ─ Environ le double ! s’exclame crânement Dominique. Elle affiche un visage déçu, tracassé. ─ Et encore... Vous n’avez pas tenu compte des carnets de commandes, poursuit-elle. Maître Frimann réalise qu’il aura fort à faire pour déjouer la sagacité de ses clientes. Dominique profite de son mutisme embarrassé pour se pencher vers son amie. Elle lui murmure, assez haut


pour que le notaire entende : ─ Tu vois qu’un diplôme de comptable, ça aide ! A ses yeux, l’important, c’est d’en finir vite et bien. Le jeu est redistribué. Chacun sait parfaitement à quoi s’en tenir. Surtout le notaire, qui promet formellement de clarifier la situation le soir même avec les repreneurs. Les jeunes femmes ont marqué un point capital, même si MariePierre semble dépassée par ces tractations subtiles. Au moins, ses interrogations financières touchent à leur fin. Elle commence à entrevoir la fin de ses tracasseries. Plus terre à terre, Dominique interrompt juste à temps la manœuvre de son amie, qui s’engageait sur le chemin du retour. ─ Hé ! Tu n’oublies pas Schroeder ? A vrai dire, pour son amie, les avatars de l’enquête ne sont déjà plus qu’un lointain souvenir. La «corvée Schroeder» lui était complètement sortie de la tête. Elle s’y soumet à contrecœur, persuadée de gâcher son temps pour un caprice de fonctionnaire. A ce propos, elle est quasiment dans le vrai... ─ L’inspecteur Schroeder... ? s’étonne le brigadier nonchalant qui assume la garde. Il n’est pas là. ─ Nous sommes convoquées, insiste Dominique. Nous devons absolument signer son rapport. ─ Je sais... L’inspecteur m’a laissé votre dossier. Il les précède dans un bureau obscur. ─ Il a fait une rechute de goutte ! ironise-t-il niaisement. Décidément, les orages ne lui portent pas chance ! Les deux amies ne s’en émeuvent pas outre mesure. Vite fait, bien fait, elles apposent leur signature au bas des dépositions. Sur quoi, le brigadier les congédie avec la cordialité d’un lapin frappé de myxomatose. A la sortie du commissariat, Marie-Pierre accuse une subite fringale. Sans doute le contrecoup de ses démarches matinales. Un coup de faim qui survient au plus mauvais moment car une foule d’employés atteints du même mal déferle sur la Place Pestalozzi en même temps que les jeunes femmes. Mais, comme le fait remarquer Marie-Pierre, il est midi...


Allergique à la cohue, elle évite de s’y mêler. Sans perdre une seconde, elle s’engage dans une rue piétonne avec l’espoir d’y retrouver le restaurant fréquenté durant ses études, lorsqu’elle était adolescente. Malgré quelques aménagements, le cadre est resté le même. Il prête aux confidences. De fait, Dominique a droit au rappel nostalgique des souvenirs d’amitiés fragiles de sa compagne, comme si celle-ci voulait exorciser les déceptions que ce lieu ravive dans sa mémoire. Fait-elle bien d’y prêter l’oreille ? Au contraire, pour le bien de son amie, devrait-elle écourter ces propos mélancoliques ? Le choix est cornélien. En un sens, le jour où son cœur se tarira définitivement de sa tristesse, Marie-Pierre tracera elle-même une croix sur son passé. La dissuader maintenant de vider son cœur n’arrangerait rien. Autant laisser couler ce résidu de peine... La mansuétude gouverne donc le comportement du modèle. Bien lui en prend car la crise d’amertume se révèle éphémère. MariePierre retrouve l’apaisement, son sourire, son bonheur. Dominique s’applique aussitôt à exalter ce bonheur, à le parfaire, puis à le partager avec convoitise... Peut-être un peu par jalousie... Pour effacer le sentiment d’avoir été délaissée pendant quelque temps... Pour dissiper sa crainte injustifiée de voir, un jour, s’effilocher leur bonheur... Peut-être surtout pour oublier cette autre peur : celle de décevoir sa mère dans les minutes à venir. Cette dernière éventualité, elle ne s’aperçoit pas une seule seconde que son amie l’appréhende aussi. En dépit de sa mine insouciante et de ses regards attendris. Pourtant, au moment de reprendre la route, la loquacité subite de Marie-Pierre et sa façon désordonnée de parler de tout et de rien devraient lui mettre la puce à l’oreille... Naïvement, Dominique attribue cette exubérance à la découverte d’un paysage en tous points merveilleux ; plus merveilleux encore lorsque surgit un alignement de mamelons rocheux dont les pics surplombent un long versant trapu en forme de fer à cheval. ─ Tu vois ces trois crêtes ? Leysin se trouve juste derrière, dans une étroite cuvette. Malheureusement, pour y accéder, nous devons contourner ces montagnes... « Malheureusement » s’avère un terme bien mal adapté aux circonstances... ! Le panorama est d’une beauté impressionnante.


D’emblée, la route s’accroche au flanc d’un versant tapissé de vignes, puis de sapins. Elle s’encaisse ensuite dans une combe étroite à l’ombre des pentes interminables du Chamossaire. De lacets en raidillons, elle s’échappe enfin de la forêt et la vue s’ouvre sur deux vastes couloirs qui se perdent au loin dans la brume ; paysage lunaire hérissé de sombres dentelles ; féerie presque sauvage. Captivée par ce défilement d’images grandioses, Marie-Pierre se tait. Elle considère cette vision d’un monde inaltéré comme un privilège. En même temps, écrasée par l’immensité silencieuse qui l’entoure, elle éprouve une angoisse grandissante... une angoisse qui disparaît comme par enchantement dès qu’apparaissent les premiers toits de Leysin ! ─ Ouf ! Je désespérais de voir âme qui vive par ici, avoue-t-elle en s’épongeant. Relativement décontractée, Dominique lui répond par un éclat de rire. Presque aussitôt, elle pointe le doigt vers un chalet solitaire, ancré sur un replat herbeux. ─ Ralentis, nous y sommes ! Un magnifique chalet dont les persiennes déployées rutilent sous le soleil. Des cascades de fleurs inondent le balcon. Pas un souffle de vent. Un silence empreint de recueillement. Fragile et pur comme le cristal. ─ Comment vas-tu expliquer notre histoire à ta mère ? Le charme est brisé. Marie-Pierre en est consciente. Son amie accuse une douloureuse perplexité. Au lieu de fournir la réponse escomptée, elle hausse les épaules et se dérobe. ─ Il n’y a rien à expliquer. Cette histoire nous appartient. J’attendrai le moment opportun pour la mettre au courant... La volte-face de son modèle éveille un doute chez Marie-Pierre. Elle voit resurgir un malaise qu’elle croyait définitivement gommé. Pour décharger son amie d’une démarche qui, tout compte fait, peut attendre, elle croit bon de ramener cette promesse à sa juste valeur. ─ Tu as raison, admet-elle. Lui en parler aujourd’hui ou plus tard... La mère de Dominique vient les accueillir d’un pas alerte. On la devine préoccupée par le moral de sa fille, mais ses inquiétudes dis-


paraissent à l’instant où elle la serre dans ses bras. Elle adopte d’emblée un comportement convivial à l’égard de Marie-Pierre. ─ Appelez-moi Gisèle, impose-t-elle gentiment. Puis, se reprenant : ─ Ou plutôt, Gigi... ! Cela me rajeunira ! Le ton est donné. A aucun moment, la vieille dame n’évoque les raisons qui ont motivé la tristesse inexpliquée de sa fille ; même si elle en épie la moindre réminiscence à travers ses propos, dans ses gestes ou sur son visage. Pour tromper cette vigilance toute maternelle et détourner une conversation dangereusement centrée sur ses projets de peintre, Marie-Pierre recourt au stratagème suggéré quelques jours plus tôt par Dominique : une allusion adroite à la passion du père défunt pour la montagne. Le visage à peine ridé de Gisèle s’illumine. En termes enflammés, elle évoque la ferveur d’un amour inaltérable que ni le temps ni les épreuves n’entameront. Elle affiche une détermination inébranlable à l’aimer encore. A la limite, elle garde une foi dans la vie qui frise l’insolence ou la démence. Vit-elle dans une réalité particulière ou dans une béatitude sénile ? A lui seul, le souvenir peut-il satisfaire les besoins de l’âme et du cœur ? A l’évidence, oui. Et ce souvenir amoureusement filtré aux fibres de son cœur s’est purifié de ses moindres imperfections. Loin de s’émousser au fil des ans, il gagne en limpidité, en noblesse et en éternité. Cette fidélité au-delà de la mort impressionne beaucoup MariePierre. Face au bonheur éphémère et néanmoins toujours vivace de cette femme hors du commun, ses récents malheurs s’avèrent dérisoires. Sans doute par crainte de trop souffrir, elle souhaite ardemment ne jamais avoir à se souvenir de son bonheur présent ; du moins, ne pas s’en souvenir comme d’une chose morte... ! ─ Les gens qui s’aiment devraient toujours mourir ensemble, songe-t-elle en croisant le regard de Dominique. En guise de réponse, celle-ci lui adresse un clin d’œil étrange ; un clin d’œil qui invite à la discrétion. Une relation presque paranormale se déroule sous leurs yeux. Gisèle caresse du regard un portrait tout jauni de son mari. Pour rien au monde, les deux amies n’interrompraient cette contemplation nostalgique. Tout comme elles


ne se permettraient pas de la mal juger. Quelques instants plus tard, repue de souvenirs et de rêves, Gisèle rassemble les reliques de son bonheur mystique. Elle porte une main à ses lèvres, et baise furtivement l’alliance qui ne l’a jamais quittée. Le plus naturellement du monde, elle redevient Gigi... la maîtresse de maison rieuse et attentionnée. Pourtant, la nuit venue, elle se reconnaît une impardonnable négligence. ─ Pauvre Marie-Pierre… Elle tombe de sommeil et j’ai oublié de préparer sa chambre. Un frisson parcourt l’invitée. Elle s’empourpre en une fraction de seconde et cherche instinctivement le regard de Dominique. Gisèle s’en aperçoit. Les yeux rivés à ceux de sa fille, elle hésite soudain à se lever. Elle attend une explication qui ne vient pas. Son cœur de mère se met à douter, à craindre… Par miracle, elle n’en laisse rien paraître. Dominique en profite pour l’absoudre de son oubli. ─ Tu sais, cela ne change rien, maman... De toutes façons, Marie-Pierre aurait partagé ma chambre. Cet accommodement équivoque met Gisèle dans l’embarras. Pourtant, elle retient l’objection qui lui brûle les lèvres. Pendant un bref instant, elle soutient le regard de sa fille ; un regard inflexible, qui échappe à son bon sens maternel. D’autant plus que l’attitude penaude de Marie-Pierre n’enlève rien au mystère. A défaut de percer ce mystère, la vieille dame y trouve l’ébauche d’une explication quand, à l’heure du coucher, Dominique se pend à son cou plus tendrement qu’à l’ordinaire. Gisèle y trouve l’expression d’un remerciement tacite, sinon l’aveu d’une transformation intime que sa fille préfère encore taire. Ce changement ou ce choix, la vieille dame s’engage secrètement à l’admettre. Quoi qu’il lui en coûte. Sans réserve ni reproches. Les yeux plongés dans ceux de son enfant, elle lui baise doucement le front. Comme autrefois, ses doigts caressent sa joue pour l’apaiser. De son côté, Marie-Pierre lui souhaite un «bonsoir» inquiet avec le sentiment de lui voler un peu de sa raison de vivre. Elle gravit l’escalier à la suite de son amante. Sans se retourner. La tête basse...


La porte à peine fermée, Marie-Pierre se laisse choir sur le lit et se cache la figure dans ses mains. Elle se sent humiliée ; à la fois coupable d’aimer, et victime de cet amour. D’ailleurs, si elle n’aimait aussi intensément Dominique, elle lui attribuerait la responsabilité de cette situation vexante. Elle dénoncerait son imprévoyance et, pourquoi pas ? une certaine forme de lâcheté ! La fatigue et le chagrin la retiennent d’exprimer ces propos inutilement blessants, d’autant plus que Dominique s’avère tout aussi perturbée par sa démarche ratée.. Mais, preuve que son amour pour MariePierre n’a pas fléchi, elle s’évertue aussitôt à racheter sa faute. Sa compagne devient l’objet d’une attention presque effrénée. Elle la couvre de tendresse, l’assure de la compréhension ; et même de la prochaine complicité de sa mère. Elle lui rappelle leurs promesses et leurs projets. Hélas ! Si l’intention est louable, la victoire n’est pas au rendez-vous... Engluée dans son mal-être, Marie-Pierre reste hermétique, muette, inconsolable. Elle se déshabille et se couche sans consentir un seul regard à son modèle. Dominique éteint à regret et s’allonge à son tour, évitant soigneusement toute tentation charnelle... C’est Marie-Pierre qui vient se blottir au creux de ses bras. Animée par son besoin d’amour, elle lâche prise et redevient l’amie à rassurer... l’amante à assouvir. Leur bouche et leurs mains pallient aussitôt l’impuissance des mots à soulager leur cœur de sa désespérance. Là où les amies déçues s’étaient quittées, les amantes fougueuses se retrouvent. A leur mutisme succède l’étreinte ; à leurs larmes, l’indomptable frisson. Avant que le sommeil les emporte, Marie-Pierre s’excuse d’avoir aussi stupidement succombé à la honte devant Gisèle. ─ Je ne comprends pas ta peur, réplique Dominique. Tu étais si résolue à ne pas nous cacher... ! ─ Je le suis toujours. C’est seulement devant ta mère que je coince. Je ne me sens pas à ma place. ─ Maman est une femme réservée. Tu découvriras bien vite qu’elle t’aime beaucoup, même si elle n’en dit rien. Pour le reste, je ne vois pas pourquoi tu t’es mise dans un tel état... Je suis restée discrète, d’accord ; mais j’étais à tes côtés... ! ─ C’est bien là le nœud du problème, Dominique ! Te savoir à mes côtés... simplement à mes côtés, cela ne me suffit plus. J’ai be-


soin de sentir, de toucher, d’être moi... De vivre, quoi ! Au fond, je crains d’être restée petite fille... Dominique hoche la tête. ─ Je ne pouvais pas te tenir la main ! ─ Hélas ! Non... Pourtant, j’en ai souvent éprouvé le désir. Je ne pourrai pas éternellement attendre la nuit pour me coller à toi, tu sais... même si, pour l’instant, c’est ce que nous avons de mieux à faire. Dis... ? A ton avis, comment ta mère nous juge-t-elle ? La question clé... ! C’est vrai que Dominique appréhende encore la réaction de sa mère, même si la vieille dame a déjà démontré une indéniable largesse d’esprit. Qu’en sera-t-il demain... ? Confirmation ou volte-face ? Dans le doute, Dominique joue la carte de l’apaisement. ─ A l’heure qu’il est, elle dort... Et, si elle dort, cela signifie qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Effectivement, aucun tracas n’a troublé le repos de Gisèle. Comme à l’accoutumée, elle s’éveille de bonne heure et s’assied un long moment près de la cheminée, à souhaiter un bonjour silencieux au portrait de son mari. Lorsque les jeunes femmes descendent à leur tour, une savoureuse odeur de café chaud et de pain grillé flotte dans la maison. Gisèle se lève pour les embrasser. Au passage, elle constate que Marie-Pierre a les yeux rougis. Par pudeur, elle engage la conversation sur le programme de leur journée. ─ J’avais projeté d’emmener Marie-Pierre jusqu’au Pic d’Aï, répond sa fille avec enthousiasme. Cet engouement, Marie-Pierre semble loin de le partager. Son regard en dit long sur son inquiétude. Mais cette escapade arrange bien Gisèle... Au moins, elle pourra vaquer sans contrainte à ses occupations domestiques. Elle prête main forte à sa fille pour convaincre leur invitée. ─ N’ayez pas peur... Il ne s’agit pas d’une partie d’escalade, rassure-t-elle. Vous n’allez pas rester cloîtrée près d’une vieille radoteuse ! Gisèle abandonne les deux amies dans la cuisine. Le soleil mon-


tera bientôt à l’assaut de sa terrasse et elle s’empresse de soigner ses fleurs... Les inquiétudes des derniers jours ont failli leur être fatales aussi. Elles ont triste mine. Gisèle les arrose copieusement et les conjure de rester en vie. A son retour, la table est débarrassée, l’eau coule dans l’évier et elle est à deux doigts de surprendre les filles en flagrant délit de bécotement. Epaule contre épaule, feignant l’innocence malgré leurs lèvres humides, elles se font gentiment réprimander. ─ Faites donc attention... L’eau va déborder ! Elles l’ont échappé belle. Du regard, elles conviennent de se mettre au travail. Sans crier gare, Gisèle les en empêche. ─ Laissez-moi faire ! Vous aurez tout loisir d’abîmer vos mains plus tard. Puis, s’adressant à sa fille : ─ Par contre, si tu pouvais t’occuper des courses... ? Dominique se tourne vers Marie-Pierre. Pour l’une comme pour l’autre, l’occasion est belle de s’éclipser. Par contre, laisser Gisèle aux prises avec sa pile de vaisselle sale... Marie-Pierre suggère une solution inattendue, en tous points raisonnable, mais qui n’est pas sans risques. Surtout pour elle... ─ Si tu y allais seule, Dominique... ? Il est normal que j’aide ta maman. La mère et la fille se regardent avec étonnement et fierté. Au moment de sortir, Dominique réussit à gratifier son amie d’un baiser plus caressant que de raison. Celle-ci y puise, sinon une précieuse récompense, un précieux encouragement. Quant à Gisèle, l’absence de sa fille la métamorphose. Elle s’avère soudain beaucoup plus à l’aise avec son invitée. En tout cas, une chose est claire : son dessein n’est pas de la sonder, mais de la mieux connaître. ─ Vous êtes la première véritable amitié de Dominique, dit-elle. Du moins, la première amitié aussi forte. Elle semble beaucoup apprécier ce que vous faites. ─ C’est réciproque. Elle m’a tellement aidée ! ─ Je sais. Dominique s’est toujours débrouillée comme un homme. N’empêche... Grâce à vous, elle a changé un peu. ─ Grâce à moi... ?


─ Oui... Elle a retrouvé un cœur de femme. A vrai dire, pendant tout un temps, j’ai cru qu’elle n’était plus capable de pleurer. Gisèle temporise. Un sourire s’affiche sur ses lèvres ; un sourire nostalgique, aussi doux qu’un merci. Puis elle avoue : ─ Grâce à vous, j’ai retrouvé les petits chagrins de sa jeunesse... et surtout, j’ai pu la consoler à nouveau ! De savoir que Dominique a pleuré à cause d’elle, Marie-Pierre éprouve un profond sentiment de gêne. Pourtant, loin de lui reprocher quoi que ce soit, Gisèle lui saisit affectueusement le bras. ─ Une mère est là pour cela, mon petit ! Elle est faite pour deviner certaines choses, pour les comprendre ; et, s’il le faut... pour les pardonner ! A présent que je la sens heureuse, j’imagine que tout est parfait... Et si vous avez contribué à votre façon à lui rendre sa joie de vivre, c’est encore mieux. ─ Vous savez, elle semblait déjà heureuse avant de me rencontrer ! Gisèle la fixe un long moment, puis elle poursuit sur un ton aussi sceptique que mielleux : ─ En êtes-vous bien certaine ? Peut-être la conviction de ne pas être plus malheureuse qu’une autre lui suffisait-elle... ? Cette subtilité de langage laisse Marie-Pierre perplexe. Alertée par son visage inquiet, la vieille dame s’empresse de rendre une tournure plus dynamique à leur parlote. ─ Je m’en veux de vous miner le moral avec des choses tristes... C’est vrai que, depuis la mort de mon mari, je passe le plus clair de mon temps à méditer. La perte d’un être cher vous amène à voir les choses de la vie sous un autre jour. Il arrive un temps où il faut bien clore le chapitre. Tiens, si vous me parliez un peu de vos projets ? Cela nous changerait les idées. Marie-Pierre est sur la sellette. Au premier abord, elle n’en éprouve plus aucune angoisse. Elle résume posément ses récentes démarches et leur aboutissement tout proche. Puis elle annonce fièrement l’entrée en fonction de Dominique. Incidemment, elle insinue que, pour les besoins de leur travail, son modèle pourrait encore être amené à loger chez elle un jour ou l’autre. Mais elle abandonne à Dominique le soin d’avouer que cette cohabitation sera définitive... La détermination sereine de Marie-Pierre doit rassurer Gisèle car


celle-ci lui démontre de chaleureux encouragements. Quant aux absences probables de sa fille, elle n’en paraît pas accablée outre mesure. Quoi qu’il en soit, le retour de Dominique estompe instantanément son éventuelle déception. Comme d’habitude, après le déjeuner, Gisèle s’installe dans un canapé pour faire sa sieste. Les yeux mi-clos, elle s’assoupit sur le magazine ouvert sur ses genoux. Par politesse, les deux amies lui adressent un signe de la main. Peine perdue... Gisèle dort ! Alors, elles s’éclipsent sur la pointe des pieds, et gagnent leur voiture en étouffant leurs rires. ─ C’est pareil tous les jours, lance gentiment Dominique. Maman est une vraie marmotte ! ─ Je la trouve attendrissante, concède Marie-Pierre. Je m’en voudrais de lui causer de la peine. ─ Il me semble, en effet, que vous avez fameusement sympathisé... De quoi avez-vous parlé pendant mon absence ? ─ De nous quatre, forcément... ─ Jusqu’à nouvel ordre, nous sommes trois ! ─ A l’entendre évoquer ton père, j’ai du mal à le croire. ─ Sotte ! J’ai cru un instant que maman me cachait un petit frère. Mais c’est vrai que papa est resté présent... A la fin, on oublie qu’il n’est plus. Cela dit, je serais curieuse de savoir jusqu’où vous avez poussé vos confidences... ─ Très loin. L’attitude à la fois espiègle et mystérieuse de Marie-Pierre, sa manie de soulever des interrogations... ─ Ta mère m’a appris une chose surprenante à ton sujet... ...puis de prolonger le suspense ! ─ Désormais, tu posséderais un cœur de femme. C’est possible ? ─ Quand a-t-elle remarqué cela ? ─ Depuis quelques jours. Mais il y a plus grave... ! Le regard de Dominique s’obscurcit. Son cœur s’emballe. Sûr que Marie-Pierre va lui sortir une révélation embarrassante. Et, de fait… ─ Elle sait que tu pleurais à cause de moi. ─ C’est bien ce que je craignais... Elle a tout compris. ─ Tout... ? Non. Pas encore.


─ Alors, pourquoi cet air désabusé ? Elle a émis une objection ? Elle a formulé des reproches... ? ─ Les reproches, c’est moi qui me les fais, rectifie-t-elle. Il me faudra du temps pour oublier la peine que je t’ai causée. Dominique gare la voiture en bordure de la route. Elle enlace son amie et cherche ses lèvres. ─ Si tu commençais à l’oublier tout de suite ? Marie-Pierre tente de calmer ses ardeurs. ─ Au train où tu vas, ce sera vite chose faite ! Crois-tu que cet endroit soit bien choisi ? ─ Tu sais, en amour, l’heure, l’endroit et la manière importent peu... Cela dit, puisque tu fais la fine bouche, tant pis pour toi ! Elle enclenche la première sous le regard médusé de sa compagne. La route s’engage vers les versants abrupts, à la sortie de la ville. L’étrange bâtiment au pied duquel vient se ranger la voiture intrigue Marie-Pierre. ─ Peux-tu m’expliquer ce que tu mijotes ? ─ Patience, mon amour... Dans moins d’un quart d’heure, tu seras fixée. Elle achète deux billets pour la télécabine. Le palier d’embarquement est providentiellement désert. Elle s’amuse comme un garnement fier de son mauvais coup. A cet instant, une cabine apparaît au loin, par-dessus les sapins. La voir vaciller sous son câble n’a rien de rassurant. ─ Hé ! Tu espères me faire monter là-dedans ? ─ Mademoiselle est claustrophobe ou poltronne ? ─ Tu m’invites à une balade et tu m’enfermes dans une boîte à sardines... ! Je te revaudrai ça, je te le jure ! ─ Cesse de ronchonner et monte ! Tu verras, là-haut, c’est super. En dépit de sa peur, Marie-Pierre s’agrippe à son guide et s’engouffre dans la cabine. Le décollage lui serre les entrailles. Mais le plus dur est fait. Peu à peu, elle se risque à observer la multitude de petits toits rouges et gris qui s’amenuisent à vue d’œil en contrebas. Elle regrette d’avoir boudé pour si peu. Lorsque la cabine s’engage entre deux haies de sapins centenaires, Marie-Pierre n’y tient plus... Elle attire Dominique tout contre elle. Pendant qu’elles s’étreignent, des claquements de plus en plus


inquiétants accompagnent le ronronnement des poulies. Ce fichu engin ralentit... fait presque du surplace ! Heureusement pour MariePierre, les alpages augurent la fin du calvaire. Son amie l’aide à retrouver la terre ferme... et un semblant d’équilibre. Hélas ! Ce qui semblait l’aboutissement de leur périple aérien s’avère, en fait, la première phase d’une machination diabolique. En effet, Dominique refuse obstinément de suivre les panneaux «Sortie»… Pire, elle attire son amie dans un guet-apens ignoble... vers une autre passerelle d’où s’élancent de simples sièges aussi frêles que capricieux ! Dominique a le beau rôle. « Il suffit de se laisser cueillir », affirme-t-elle. A force d’exhortations... et en désespoir de cause, Marie-Pierre offre son noble postérieur à ce strapontin instable. Une brise tiède lui caresse la figure. Le siège tangue dangereusement. Marie-Pierre éprouve la sensation désagréable de pédaler dans le vide... Son amie lui indique la présence d’un repose-pied. Un rien rassurée, elle prête alors plus d’attention aux versants arides qui se rapprochent lentement. Ses mains se décrispent. Son cœur aussi. Dominique lui sourit. Une douce euphorie les réunit. Si haut près des nuages, elles découvrent un charmant petit lac d’un bleu intense qui nappe le fond d’un vallon. Il y vient peu de monde : quelques bergers ; l’un ou l’autre randonneur. ─ C’est beau, avoue Marie-Pierre. Dominique lui prend le bras et entame le tour du plan d’eau. Elles empruntent nonchalamment un sentier sinueux jalonné d’énormes éboulis. L’envie de goûter aux délices de leur tendresse les prend bien vite. La magnificence du site qu’elles surplombent n’est certes pas étrangère à leur envie de s’arrêter. Elles abritent leur bonheur à l’ombre de deux gros rochers plantés en bordure du sentier. Dominique attire le visage de son amie contre sa poitrine. ─ Ici, nous ne risquons rien, murmure-t-elle. Elles se retrouvent aussitôt assises, enlacées, quasiment dévêtues. Elles se bercent mutuellement. De caresses en baisers, l’ivresse les emporte. Les clarines d’un troupeau tintent au loin... Tintent pour


rien. Marie-Pierre se laisse griser par les coups de griffe du désir. Elle s’amuse à émoustiller sa compagne au-delà du raisonnable, pour le seul plaisir de l’entendre demander grâce. Loin de les affliger, ce renoncement lucide à une forme de plaisir un peu primaire les grandit ; il conforte leur certitude de vivre une histoire d’amour affranchie de ses seules contraintes charnelles. En contournant le petit lac, elles réalisent qu’une telle retenue serait inconcevable avec un homme. Dans le meilleur des cas, elles céderaient par complaisance. Elles ne connaîtraient jamais que le désenchantement d’un amour dénué d’amour... Entre elles au moins, cet amour est naturel et facile ; sans excès ni futilités. S’il se nourrit d’un désir intensément partagé, sa raison d’être échappe à la seule emprise du plaisir lubrique. Elles savent se caresser par la pensée. Elles savent surtout s’en contenter. Comme Dominique l’écrira quelques jours plus tard à sa mère, elle songe soudain : «Hier, j’étais simplement heureuse de vivre ; désormais, je suis consciente d’exister». Elle s’arrête un instant de marcher, toute émerveillée par cette réflexion. A la même seconde, Marie-Pierre lui serre plus fortement la main. Le scintillement dans ses yeux semble murmurer : «Moi aussi... ! ». Troublant message. Troublante concordance de sentiments et de pensées. Miracle de l’amour ? ... ─ C’est bon de nous aimer. Tu ne trouves pas, Marie-Pierre ? ─ C’est surtout merveilleux d’être aimée de toi... d’être ici... de savoir qu’aujourd’hui ne finira jamais. Elle bouscule gentiment sa compagne. ─ Mais quel dommage de surplomber un si beau paysage, alors que je ne vois que toi ! Dominique était sur le point de l’embrasser. Elle aperçoit trop tard une troupe de scouts occupés de les épier. Furieuse et vexée, elle déclenche la bagarre. ─ Hé ! Petits curieux ! Vous n’avez jamais vu deux filles épuisées ? ─ Arrête ton char, répond l’un d’eux. ...Y’a pas que la marche qui épuise !


A son tour, Marie-Pierre brave l’hilarité générale. ─ Espèces de cons ! Au lieu de jouer les grands, allez changer vos couches-culottes ! Dominique l’entraîne tendrement, mais avec fermeté. ─ Laisse tomber... Si tu voyais deux types enlacés, tu ne réagirais pas comme eux... ? ─ Je trouve leur commentaire vexant. ─ Moi non... Ils nous charrient. C’est de leur âge. Ils auraient pu nous insulter. ─ Si tu le prends comme ça... ─ A ta place, j’en ferais autant. Garde un peu d’énergie pour le retour... L’éventualité de rejoindre Leysin à pied assombrit le visage de Marie-Pierre. Elle s’arrête net. Devant sa mine dépitée, son amie la taquine à nouveau. ─ Bon, bon... Je voulais t’éviter le supplice du télésiège ; mais, si tu insistes... Elle lui reprend le bras. ─ Avant de rentrer, on pousse jusque l’autre lac... ? Rassure-toi, la route est presque plate. ─ Et ta fameuse Tour d’Aï, c’est pour quand ? ─ La Tour d’Aï... ? Nous y sommes depuis plus d’une heure. Regarde... Elle est au-dessus de toi ! Marie-Pierre a beau scruter le massif et ses alentours herbeux, elle n’y trouve ni la tour, ni son ombre. Dominique réalise soudain la méprise qui s’est installée dans l’esprit de son amie. ─ Ce qu’on appelle la Tour, c’est la pointe du massif, sotte ! ─ Alors, qu’on appelle cela la Pointe d’Aï... Tout le monde comprendra ! ─ Si l’on proposait aux étrangers de grimper sur une pointe d’ail, ils nous prendraient pour des fêlés ! ─ Tu crois... ? Elles pouffent de rire. L’amour et l’euphorie les transportent. Mains contre bras, elles reprennent tendrement leur promenade de tortues paresseuses. Au détour du massif, la vue s’ouvre sur d’autres pics ; sur des crêtes lointaines que Dominique énumère avec précision.


─ Tu vois les chalets disséminés sur ces coteaux ? Au bout de la vallée, derrière les crêtes plus pâles, c’est le glacier des Diablerets. Plus à droite, c’est la France. Dommage qu’il fasse brumeux... Je t’aurais montré le Mont Blanc... ─ Tu deviens difficile en vieillissant ! Je n’ai jamais vu paysage aussi merveilleux. A cet instant, Dominique réalise une chose étrange : jamais auparavant, elle n’a contemplé ces montagnes avec autant d’admiration. Poings aux hanches, elle détaille à satiété l’interminable horizon déchiqueté. Candide et curieuse, elle s’éveille comme au premier matin de sa vie. Comme un atome humain perdu au cœur de cette immensité écrasante. Alors, elle se découvre un désir impérieux... sauvage : celui de croquer la vie à pleines dents. Avec l’amour pour tout bagage. Avec Marie-Pierre comme seule compagne de route. Désormais, grâce à Marie-Pierre, le monde s’apparente à une apothéose. Elles en partageront ensemble les splendeurs, les mystères et, surtout, l’intimité. ─ Si tu descendais de ton nuage, Dominique ? Je me sens abandonnée... La voix qui la tire de sa méditation est douce, étrangement lointaine. Pour ramener son amie plus rapidement sur terre, Marie-Pierre lui caresse les poignets. ─ Je pensais à toi, avoue finalement Dominique. Je repensais aussi à un poème qui reflète fidèlement ce que nous vivons. ─ Tu connais des poèmes ? Toi... ? J’aimerais entendre celui qui nous concerne. ─ Tu me pardonneras si j’ai un trou de mémoire ? Marie-Pierre l’encourage d’un sourire amusé. Sa compagne ferme les yeux pour s’imprégner du texte puis, murmure : «Tes lèvres, dans mon cou «Lancent leurs flèches roses. «Tu ne dis rien... «Les yeux clos, profitant de chaque seconde, «Au creux de mon rêve, tu songes «A ne penser à rien. «Le temps suspend son vol,


«Et l’on n’est plus... «Et l’on est tout... «On est au firmament du monde, «Anges purs, anges fous, «Démons parfois... «Quand le désir nous ronge «Et que nos corps délaissent leur pudeur «Pour s’élever si haut «Qu’au fond de tes prunelles «Une étoile, furtivement, lance des étincelles. «On n’appartient plus au réel ; «On n’appartient plus à la Terre... «A tout jamais, la vie entière, «Tes yeux seront mon atmosphère, «Mon évasion, mon espérance, «Et tes bras seront ma maison ! » Dominique rouvre les yeux. Devant l’attitude admirative de Marie-Pierre, elle désigne le paysage qui les entoure et poursuit : ─ J’ajouterais même : «Et le Monde sera notre jardin» Marie-Pierre s’assure que le sentier est désert ; mais, à cet instant, une foule de curieux ne pourrait la retenir d’enlacer son modèle. Les lèvres tremblantes, avant de l’embrasser avec fougue, elle lui souffle une confidence pleine d’émotion. ─ Si le monde est notre jardin, tu en es la plus belle fleur, mon amour. Le souvenir d’un bouton de rose fané resurgit dans son esprit. Il lui est encore dangereusement familier... Elle s’empresse de confier sa dépouille aux caprices du vent d’oubli. Une tache écarlate flotte un court instant devant ses yeux... Une tache ronde et rouge qui se précise... La bouche ronde et tendre de son amante qui vient à nouveau s’écraser sur ses lèvres, dans un baiser d’amour interminable. Une béatitude silencieuse les accompagne jusqu’au second lac, encore plus minuscule ; opale, parcelle de paradis auréolée d’azur et de quiétude. Elles en font le tour sans vraiment en savourer tout le charme. Epaule contre épaule, parfois main dans la main, elles éprouvent la certitude de vivre un bonheur sans ambages, inaltérable,


déconcertant de limpidité. Une déroutante facilité à s’aimer gouverne leurs gestes et leurs pensées. Un peu trop plongée dans ses pensées, Dominique trébuche. Elle s’agrippe de justesse à Marie-Pierre, et se rétablit contre un rocher moussu qui balise le sentier. Elle s’y adosse pour se masser la cheville. Sa jupe entrebâillée découvre amplement ses cuisses. Marie-Pierre y glisse une main, esquisse une caresse, mais s’interrompt. Une même hésitation les retient toutes les deux. Une hésitation respectueuse. Sans malaise et sans lubricité. Puis, en parfaite osmose, les yeux clos et la bouche étonnamment sage, elles s’associent dans une douce étreinte. Sans éprouver le besoin de se caresser plus intimement ; ou alors, elles répriment ce désir de bien subtile façon... Dominique relève ce détail. ─ Finalement, notre amour se nourrit de peu de choses... Il est presque trop banal pour être vrai. ─ Tu le regrettes ? ─ Non... Je repense à ces années de mirages que j’ai prises pour des années de bonheur. Je savais qu’il faut parfois donner la première. Par contre, j’ignorais que certaines choses sont aussi malaisées à recevoir en retour... Surtout lorsqu’il s’agit d’amour ! ─ Tu parles comme si tu avais des remords... ─ J’ai failli tuer dans l’œuf un sentiment qui nous a grandies ; un sentiment à travers lequel nous nous épanouissons... Je me dis que j’aurais pu aussi nous rendre bien malheureuses. ─ Notre amour te rend triste, ma parole ! ─ Triste... ? Non. Parfois, il me fait encore peur. C’est différent. Quant à ce que tu prends pour de la tristesse, c’est plutôt une forme particulière de tendresse. Une forme trompeuse, sans doute... Mais tous les amoureux n’ont-ils pas ce petit air triste ? Note bien... adolescente, moi aussi, je m’interrogeais sur l’intérêt d’être amoureuse si c’était pour pleurer aussitôt ! ─ Pleurer n’est pas forcément un signe de faiblesse. ─ Pour moi, si ! Quand j’étais prête à pleurer, je pensais à mon père et je surmontais ma peine comme par enchantement. Tu es la seule personne qui comptera plus que lui dans ma vie. Leur cœur se serre. Leurs poings aussi. L’une et l’autre prennent conscience de s’offrir cet amour parental qui leur a cruellement fait


défaut dans leur enfance. Au-delà d’un sentiment d’amour réciproque, elles assumeront de concert ce rôle ambigu de père occasionnel, de sœur aux aguets et d’amante perpétuelle... Une bien étrange trilogie qu’elles auront à gérer seconde après seconde et pour d’innombrables années de bonheur ; une trinité d’amour, de silencieuse guidance et de coquine complicité. Soudain, le tintement rapproché des clarines s’amplifie. Dominique aspire l’air tiède à pleins poumons et s’efforce de sourire. Son amie semble encore bien loin... ─ A quoi penses-tu, Marie-Pierre ? Toujours à ton passé... ? ─ Non. A tes dernières paroles. Je pense que nous avons de la chance. Beaucoup de chance... Mais il faudrait aussi songer à rentrer... ! C’est vrai. D’épais faisceaux brumeux éclaboussent déjà l’horizon et, tel un voile de nuit précoce, l’ombre des montagnes tapisse le fond de la vallée. A cette heure, Gisèle doit s’affairer devant ses fourneaux. Rien que d’imaginer le repas du soir, les jeunes femmes sentent une fringale s’emparer d’elles. Elles avaient à moitié raison sur l’emploi du temps de la vieille dame. Alertée par le bruit de la voiture, celle-ci quitte la fenêtre d’où elle guettait leur retour. Cela dit, si elle s’en écarte, elle ne perd rien des marques de tendresse que les amies se manifestent à la sauvette. L’évidence d’un attachement plus profond que l’amitié lui saute aux yeux. Loin de s’en offusquer, elle s’en réjouit pour ses filles. En les regardant gravir les marches du chalet, elle souhaite de tout cœur que l’été de leur vie éclaire à jamais l’hiver de sa prochaine solitude. Puis, feignant de sortir de sa cuisine, elle redevient souriante et gaie pour les accueillir... comme il se doit de la part d’une mère. Sitôt entrées, les amies bavardent à bâtons rompus comme si elles s’étaient quittées depuis des lustres. Rassurée par le baiser d’accueil de Gisèle, Marie-Pierre lui conte par le détail leur folle équipée en télésiège. Dominique en profite pour leur fausser compagnie, le temps de se désaltérer dans la cuisine. Sa mère la voit réapparaître à pas de loup, une bouteille d’eau à la main et son verre favori au bord des lèvres.


─ Tu aurais pu apporter un verre à Marie-Pierre ! gronde-t-elle gentiment. ─ Pas pensé ! réplique Dominique avec frivolité. D’habitude, c’est elle qui me sert. Tu vois ? Mais qu’à cela ne tienne... Elle vide son verre d’un trait. Puis elle le remplit à ras bord et le tend à son amie en s’essuyant la bouche. Gisèle observe la scène en fronçant les sourcils. Bien que sa désapprobation s’arrête là, elle impressionne Marie-Pierre. Prise entre deux feux, celle-ci obtempère finalement au clin d’œil encourageant de son amie. Ainsi, malgré le regard en coin de Gisèle, elle porte le verre à ses lèvres en s’efforçant de ne pas sourire... et, surtout, de ne pas épancher. Le comportement des jeunes femmes jusqu’à l’heure du coucher sera guidé par ce souci de réfréner tout épanchement ; épanchement sentimental, s’entend ! Même si Gisèle n’est plus dupe. Même s’il est clair qu’elles vont à nouveau dormir ensemble. Heureusement, cet instant délicat se passe dans la sérénité. Amène comme le soir précédent, Gisèle s’interdit toute intrusion désobligeante dans un domaine qui ne lui appartient plus ; dans un comportement qui, malgré tout, lui échappe. Dominique l’en remercie en silence. Sous le coup de l’émotion, Marie-Pierre l’appelle «maman»... Elle essaye aussitôt de se reprendre ; mais, contre toute attente, Gisèle la prend au mot, trop heureuse de compter une autre fille dans sa maison... et dans son cœur. Alors, en témoignage de ce nouveau bonheur, la brave dame les serre toutes deux dans ses bras avant de gagner sa chambre.

L’attitude maternelle de Gisèle a pour résultat immédiat de perturber le sommeil de Marie-Pierre. A l’évidence, cette femme possède un trop-plein d’amour intense, que ses longues années de veuvage ont fini par rendre insupportable. Aujourd’hui, ce trop-plein trouve une personne vers qui déborder sans se méprendre. Une élue ! A charge, pour l’élue, de lui rendre une partie de cet amour par le biais de Dominique. Une fois encore, Marie-Pierre songe que son amie avait raison : sa mère est tout bonnement merveilleuse ! Malgré cela, Dominique appréhende toujours autant l’instant de


vérité. Elle parle peu, mange moins encore et, au fil du temps, les efforts de Marie-Pierre pour l’égayer s’avèrent complètement vains. Lors de leur dernier repas, devant le désarroi alarmant de son amante, Marie-Pierre s’adresse tout de go à Gisèle. ─ Vous m’en voudrez si j’enlève Dominique pour la semaine ? Gisèle reste impassible, comme si la question ne la concernait pas. Visage inexpressif... Silencieuse absence... que la vieille dame brise d’une voix presque railleuse, en déposant ses couverts. ─ Mais vous devenez inséparables ! minaude-t-elle. Vous m’abandonnez déjà... ? Les doigts croisés sur le bord de la table, elle fixe tour à tour les visages anxieux qui lui font face. La résignation se lit dans ses yeux. ─ Bah ! La semaine passera encore vite... ! convient-elle enfin. Pour Gisèle, ce consentement obligé équivaut à porter un nouveau deuil. La crainte de perdre sa fille pour de bon l’incite à tisser bien vite un autre lien. Si ce lien n’est pas tout simplement une forme de chantage... ? ─ Je compte vous voir le week-end prochain ! insiste-t-elle. Et toi, Dominique, passe-moi un petit coup de fil. Le temps me semblera moins long. Dominique baisse les yeux. Marie-Pierre s’aperçoit qu’elle se mord les lèvres. Sans doute pour ne pas pleurer. Le prétexte des valises à boucler leur permet de s’éclipser avant la première larme. A force de boutades, en tirant parti des inévitables aléas qui ponctuent leur départ tumultueux, Marie-Pierre parvient à tempérer la morosité de son amie. Peut-être aussi une infime partie de ses remords... Lorsqu’elles rejoignent la salle à manger, Gisèle se lève de son fauteuil et vient à leur rencontre. Elle tient dans ses mains une boîte ronde, en bois ciselé. Un coffret familier à Dominique. Il regorge de véritables petits trésors… Il rassemble surtout des souvenirs indélébiles, souvenirs d’un bonheur à l’épreuve du temps. Peut-être à l’épreuve de toute logique. Par crainte d’y lire trop de tristesse, Gisèle évite de croiser le regard de ses filles. Elle soulève le couvercle et, d’une voix presque éteinte, elle leur propose de choisir le bijou qui leur plaît. Chacune reste un long moment partagée entre le réflexe de refu-


ser poliment et l’appréhension de décevoir la bienfaitrice. Devant leur indécision, celle-ci dépose le coffret sur un meuble et réunit leurs mains dans les siennes. ─ Ne me refusez pas cette joie, implore-t-elle. Choisissez ce qui vous ferait plaisir. C’est un peu de mon cœur qui vous suivra ! Le sourire des amantes manque de conviction. Gisèle renonce à les sermonner. Elle fouille elle-même parmi les bijoux et porte son dévolu sur deux fines bagues en or presque similaires. Elle les tient de son mari. En d’autres circonstances, elle ne s’en serait séparée pour rien au monde. Elle passe la première bague au doigt de Marie-Pierre. Les yeux écarquillés et la gorge nouée, celle-ci s’avère incapable de la remercier. Elle contemple ce symbole d’amour qui a paré le doigt d’une autre femme. Mais ce cérémonial singulier et poignant possède à ses yeux une valeur plus inestimable encore : mieux qu’un mariage officiel, inconcevable dans leur cas, il concrétise le sacre de leur union, la pérennité de leur couple. Vient le tour de Dominique de recevoir son présent. A l’instant de glisser la seconde bague à l’annulaire de sa fille, Gisèle marque une hésitation. Hésitation riche de sens et d’amour... Ce geste volontairement suspendu démontre d’autant plus l’engagement irréversible qu’il scelle. Chacune en est consciente, fière et heureuse. Au terme de ce cérémonial, la vieille dame enlace affectueusement ses filles. Son visage redevient radieux. Elle lève la tête vers chacune d’elles et lance fièrement : ─ Nous formons une vraie famille, mes enfants ! A compter de ce jour, votre bonheur sera aussi le mien. Ses yeux sont embués de larmes. Elle se tourne vers le portrait du père pour les sécher furtivement. Dans son cadre de bois teinté, Paul continue de lui sourire. A travers ce sourire figé, il lui exprime son entière approbation. Entre-temps, les filles se sont ressaisies. L’initiative de Gisèle a balayé leurs inquiétudes, comme elle a balayé tout sentiment d’immoralité. Seul subsiste l’embarras de se comporter comme un couple à part entière. Pour gommer cet ultime tourment, Gisèle abandonne son rôle de mère pour leur parler d’égale à égale... en femme.


En dépit d’une vie d’épouse assez courte et déjà lointaine, elle garde une vision réaliste du comportement amoureux. Elle soutient surtout un principe cher à Marie-Pierre : si les sentiments cachés sont les plus exaltants, trop retenir ses gestes finit par tuer le désir... Partant de là, c’est l’amour en tant que tel qui perd sa raison d’être. Cette mise au point libératrice, cette absolution par la bande met du baume au cœur des amantes. Gisèle a réussi la gageure de ménager leurs susceptibilités. Elle s’est offerte en exemple pour éviter toute allusion blessante ou mal ressentie. Alors, devant leur reste de café froid, les deux amies se prennent pudiquement la main et Gisèle se souvient... Elle se souvient d’un temps lointain, quand, à l’insu de parents plus rétrogrades, une main caressante et virile tenait la sienne sous la table ! A cet instant, chacune est persuadée que ni le temps ni l’éloignement n’émousseront ce triple cordon d’amitié. La séparation en devient beaucoup moins douloureuse. Avant d’embrasser ses enfants, Gisèle n’a-t-elle pas répété que sa porte et son cœur leur seraient éternellement ouverts... ? Une telle attitude permet à Dominique de supporter mieux que prévu la rupture définitive de son cordon ombilical. Par loyauté, le soir même, elle tient à confirmer par écrit les sentiments qui la lient à sa compagne. En signe de gratitude, Marie-Pierre ajoute quelques lignes admiratives. Puis, en apothéose à cette journée fertile en émotions, elles se donnent l’une à l’autre dans un tourbillon d’amour vertigineux. L’aval de Gisèle dans leur histoire de cœur est la chose la plus précieuse qu’elles pouvaient espérer. Il agit comme un ferment libérateur. Surtout sur la créativité de Marie-Pierre. Pour preuve, dès le lendemain, négligeant vaisselle et maquillage, elle se plante résolument devant son chevalet. Une force mystérieuse guide ses pastels. Aucune hésitation, aucun impondérable ne perturbent son travail. D’ailleurs, rien ni personne ne pourrait modérer l’exaltation qui l’anime. Sauf, peut-être Béatrice... Béatrice qui s’amène en coup de vent, un jour, en plein après-midi.


La présence de Dominique dans le plus simple appareil ne paraît pas la surprendre ; ou alors, elle cache bien sa déception. ─ Je commence à trouver le temps long, toute seule dans ma villa, lance-t-elle en guise de bonjour. L’absence de réponse la prend au dépourvu. Pour surmonter son trouble, et surtout pour se donner une contenance, elle complimente gentiment Marie-Pierre. C’est vrai qu’elle est métamorphosée depuis leur dernière rencontre... ! Marie-Pierre acquiesce d’un hochement de tête. Mieux qu’un aveu, son visage rayonnant et le regard qu’elle échange avec Dominique révèlent l’origine de ce bonheur flagrant. Un bonheur qui dérange car, loin de la féliciter ouvertement, Béatrice lui souhaite simplement bonne chance. Puis, sous prétexte de les déranger dans leur travail, elle se sauve comme une voleuse. Marie-Pierre se sent soulagée par la discrétion dont sa voisine a fait preuve. Béatrice poussera cette discrétion jusqu’à ne pas réapparaître pendant plusieurs semaines. A un certain moment, la jeune artiste croit même qu’elle ne reviendra plus du tout. Mais cette éventualité n’altère pas son engouement pour son art. Au contraire, persuadée que le dernier vestige d’un passé compromettant s’est envolé, elle redouble de persévérance. Désormais, rien ne pourra plus la distraire ni la tenter... En revanche, comme cela se produit parfois lors d’un bonheur trop brutal, Dominique éprouve soudain l’impression de vivre en dehors de la réalité. Marie-Pierre attribue tout naturellement ses passages à vide aux péripéties qui ont émaillé leurs dernières semaines. Inutile d’en faire un plat, d’autant plus que le travail avance et que la cession de l’entreprise les affranchit définitivement de tout souci matériel. Ainsi, chaque jour apporte sa pierre nouvelle à l’édifice que Dominique et Marie-Pierre bâtissent de concert. Tableau après tableau, cette dernière projette la quintessence de son savoir-faire sur les vélins teintés. La femme s’y révèle à la fois sensuelle et féline, soumise et défiante, enjôleuse et rebelle. Insaisissable trésor convoité... L’anti-culte de la femme-objet. Symbolisme ou prémonition... ? Marie-Pierre crée son œuvre la plus forte aux premiers brouillards de l’automne. Ce tableau repré-


sente une femme puma qui rampe à reculons sous la menace d’une Diane chasseresse au visage d’ange. Acculée à une rivière bouillonnante, elle forme un dernier rempart de son corps pour protéger son nouveau-né. Elle défie héroïquement son agresseur, dont le dessein évident est de la lapider. A l’arrière-plan, parmi les remous, un passage à gué discrètement suggéré... Le chemin de la dernière chance, tracé par le Destin. Encore faudra-t-il que la mère en danger l’emprunte à temps !


L’automne s’installe résolument sur le lac. Il y déroule de mouvantes nappes de brume qui rendent les nuits très fraîches. Le soleil caresse beaucoup moins longuement les sommets déjà enneigés. Tout comme Camille, il courbe l’échine. Par Camille, précisément, les jeunes femmes apprennent que Marianne a donné le jour à son bébé. Souhait d’artistes, les parents l’appelleront Moïse. Devant l’insistance du vieux peintre, les deux amies s’octroient un repos mérité, qu’elles vont goûter auprès de l’accouchée. Celle-ci a refusé mordicus de quitter sa maison. Unis dans la joie de cet instant privilégié, mais confrontés ensemble à la même angoisse, les nouveaux parents ont connu le vrai prix de la vie. A la façon de leur amour, Moïse s’est glissé dans leur quotidien comme un présent du Ciel. Sans tapage. Sans témoins. Pour le recevoir, les mains noueuses de Camille se sont métamorphosées en écrin de douceur. A présent, le brave homme peut mourir en paix. Il laissera le souvenir merveilleux d’avoir transmis la vie à l’hiver de sa vie. Son amour pour Marianne a trouvé sa concrétisation intemporelle dans le premier vagissement de ce rudiment d’homme. Désormais, le parcours de son enfant sur cette terre perpétuera sa propre vie. Les yeux rivés sur ce visage encore tout chiffonné, il lui insuffle toute la force de sa tendresse avant que la grande faucheuse accomplisse son destin. Vedette incontestée de ces retrouvailles, Moïse passe de bras en bras sans daigner sortir de sa somnolence. Après lui avoir prodigué sa part de câlins, Marie-Pierre le niche avec précaution contre la poitrine de son amie. Camille choisit malencontreuse-ment cet instant pour lancer sa boutade. ─ A quand votre tour, Dominique ? N’attendez pas que Moïse soit en âge d’écrire... !


Dominique se crispe et fixe le fond de la pièce pour ne croiser aucun regard. Marie-Pierre baisse la tête et fait mine de ne pas comprendre l’allusion. Seule, Marianne réagit à l’encontre du vieil homme par un regard profondément réprobateur. Sous l’effet de la surprise, Camille en oublie de tirer sur sa pipe. Heureusement, Moïse décrispe l’atmosphère en réclamant sa pitance à grands cris. Dominique le rend à sa mère avec un petit mot qui efface la bourde du peintre. ─ Camille est bien gentil de me souhaiter un enfant, lui dit-elle avec un sourire attendri. Mais rien ne presse... Je vais d’abord m’habituer à Moïse !

La rouille de l’automne et les diversions cajoleuses de MariePierre estompent peu à peu le coup de cafard de Dominique. Un court séjour auprès de Gisèle permet de rétablir son équilibre, un instant malmené par la naissance du petit bout. A force de tendresse et de compréhension, elle supporte un peu mieux sa situation affligeante : celle de rester inféconde par amour pour une femme ; une situation qu’elle a choisie et qu’elle assume du mieux qu’elle peut. Entre-temps, Marianne a sermonné son mari. A sa décharge, celui-ci n’aurait jamais imaginé qu’un lien aussi intime unisse les deux jeunes femmes. Pour une fois, sa clairvoyance l’a trahi. Désormais, il se complaira dans son rôle de vieillard innocent. Des heures durant, il guettera la première risette de son petit bonhomme et, comme lui, il sera aux anges. Malgré tout, cet épisode un peu scabreux a un côté positif : il a permis à Dominique de mesurer tout l’amour que lui porte son amante. Plus que jamais, Marie-Pierre représente sa seule raison de vivre. Une passion nouvelle sublime son amour. Unies dans le travail comme dans cet amour sans bornes, elles œuvrent avec une énergie décuplée pour mener leur tâche à bien dans le délai prescrit. Elles y parviennent au-delà de leurs espérances : l’hiver naissant distille ses premiers flocons lorsque Marie-Pierre signe son dernier tableau. Ce soir-là, pour fêter l’événement, elles sablent le champagne. Leur fatigue s’oublie comme par enchantement ; leur désir en efface les dernières traces. Redevenues amantes à part entière, elles


retrouvent les gestes voluptueux de leur première nuit. A nouveau, leurs corps chavirent dans l’ouragan du même plaisir. Alors, la tête vide et les flancs douloureux, elles s’affalent l’une contre l’autre dans une ultime plainte ; un délicieux essoufflement. Le visage de Marie-Pierre glisse lentement le long du cou de son amie, sans jamais parvenir à la poitrine. Dominique sourit et soupire... Marie-Pierre dort comme une enfant... ! Ce retour fébrile aux sources de l’amour leur révèle l’impérieuse nécessité de recourir plus souvent aux charmes de l’imprévu. Malgré leur complicité charnelle irréfutable, elles viennent de retrouver des sensations presque oubliées. Le travail abattu a grippé certains rouages. Elles se jurent de rétablir un rythme de vie plus conforme à leurs aspirations. L’hiver arrive donc à point nommé. Dès le lendemain, emmitouflées dans leur anorak, elles bravent le vent frisquet pour une longue balade le long du lac. En amoureuses. Frileusement cramponnées l’une à l’autre. La neige est encore trop clairsemée pour masquer complètement les feuilles mortes. En bordure de la route, le sol a pris un aspect breughelien qui n’est pas déplaisant. Le soleil paresseux qui filtre des nuages y ajoute une touche de mélancolie. Le cœur au chaud et les mains dans les poches, les jeunes femmes cheminent le long des arbres dépouillés. Dans ce matin gris, les roseaux qui annoncent la villa de Béatrice forment une haie d’honneur duveteuse. A travers cette haie mouvante, Dominique pointe soudain le doigt vers un énorme camion rangé sous les fenêtres de leur voisine. A l’évidence, Béatrice a choisi une parade radicale à ses désillusions. Une parade qui ressemble à une fuite. Une telle lâcheté peine beaucoup Marie-Pierre. Elle signe l’arrêt de mort de sa confiance envers une femme qu’il vaut mieux oublier. Hélas ! A l’instant où elle décide de rebrousser chemin, Béatrice apparaît sous le porche. Le corps moulé dans une salopette en jean, elle ressemble davantage à une star de western qu’à une française en plein déménagement. Elle s’avance vers les promeneuses. Malgré le regard fermé de Marie-Pierre, elle parvient à sourire. Puis, le plus naturellement du monde, elle embrasse Dominique. Le ressentiment de son ancienne


amante éclate avant qu’elle l’embrasse à son tour. ─ Tu serais partie sans me dire au revoir... ! ─ Je comptais venir chez toi demain... peut-être même ce soir. De toute façon, il me reste deux ou trois petites choses à régler... ─ Vous allez séjourner dans une maison vide jusqu’à votre départ ? s’inquiète Dominique. ─ C’est l’histoire de quelques jours. Ce n’est pas bien grave... J’irai à l’hôtel. Béatrice accuse une tristesse évidente, même si elle s’efforce de la cacher. La rancœur de Marie-Pierre s’évanouit aussi vite qu’elle a germé. Sans Dominique, elle lui offrirait certainement l’hospitalité. A défaut de lui assurer le gîte, elle éprouve l’obligation morale de l’inviter à dîner. Cette proposition inattendue touche profondément Béatrice. Elle l’accepte avec un sourire contrit avant de rejoindre les déménageurs qui poireautent devant sa porte. La manière dont s’est déroulé la scène ne manque pas d’éveiller la curiosité de Dominique. Ce n’est pas la première fois qu’elle décèle comme un sentiment de gêne chez cette voisine insaisissable. Aujourd’hui, à travers son départ précipité ; presque à travers son besoin de disparaître, elle a la conviction que ce malaise est lié à sa propre présence. Mais Marie-Pierre est liée à un pacte. Persuadée que, de son côté, Béatrice ne vendra pas la mèche, elle invoque la fragilité de son amie, puis l’effritement de son couple, pour expliquer cette fuite. ─ C’est bizarre... Tu ne m’as jamais vraiment parlé d’elle, fait remarquer Dominique. Pourtant, vous paraissez très proches. ─ Tu sais, il se passait parfois des semaines entre deux rencontres. En outre, Béatrice n’est pas femme à clamer ses malheurs sur tous les toits ! ─ Dans ce cas, de quoi parliez-vous, puisque tu es son amie... mais que tu ne sais rien d’elle ? ─ De nos passions... Elle a fait un peu de danse. De nos amertumes, aussi. Du moins, dans les grandes lignes. Au début de l’année, déjà, elle supportait mal d’être seule ici. Elle se sentait perdue, dépaysée... A mon avis, elle rentre en France.


─ Comme cela... ? Sans te mettre au courant ? ─ Certaines décisions sont trop pénibles à avouer, même à une amie. D’ailleurs, s’est-elle jamais vraiment confiée ? Il suffisait que je l’écoute pour qu’elle soit heureuse. Au fond, c’est cela... Quand j’y repense, nous ne faisions que nous écouter. Elle oubliait sa solitude et moi, les laideurs de mon passé. Au grand soulagement de Marie-Pierre, cette vérité contrefaite rassure Dominique. Celle-ci ne trouve aucun intérêt à s’apitoyer sur le sort d’une femme qui, de toute évidence, refuse toute forme d’apitoiement ! Qui plus est, sur une femme dont le souvenir s’estompera sous peu. Marie-Pierre se colle tendrement contre elle. Pour faire diversion aux pensées qui l’obsèdent encore, elle désigne un massif enneigé, sur le versant français du Léman. ─ Regarde ! La montagne enfile ses habits d’apparat. Bientôt, toute vêtue de neige, elle sera belle comme une reine. Dominique fait la moue. Elle scrute le paysage avec des yeux sceptiques ; puis, elle taquine gentiment sa compagne. ─ Tu vas me trouver chauvine, mais je préfère les montagnes de chez nous... ─ Qu’ont-elles de plus, sinon d’être suisses ? ─ D’abord, elles sont majestueuses, harmonieuses, dignes ! Dignes, au point qu’on croirait voir une immense famille agenouillée aux pieds du ciel. Ensuite... pour moi, elles ont une âme, puisqu’elles possèdent l’âme de mon père. Tu comprends ? Marie-Pierre détourne son regard des massifs alignés dans le lointain et se rallie aux propos de son amante. En lui baisant la bouche, elle songe que, désormais, chaque lieu approché par Dominique possédera inévitablement une âme. Il s’imprégnera de leur amour. Ainsi, dans chaque lieu qu’elles retraverseront au hasard de la vie, elles retrouveront le souvenir de leur passion. Un souvenir inaltéré ; vivace comme au premier jour. Elles reprennent leur flânerie dans une harmonieuse euphorie. Le soleil s’est enfin décidé à percer les nuages. Au retour, les amies s’amusent à poursuivre leur ombre comme des gamines délurées. L’envol d’un couple de sarcelles apeurées les ramène à davantage de discrétion. Alors, un rien confuses, elles continuent leur balade en


silence, accompagnées par le clapotis régulier de l’eau. Le soir venu, répondant à l’invitation de Marie-Pierre, Béatrice les rejoint. Elle est manifestement gênée de leur imposer sa présence. Elle porte en bandoulière un large sac en macramé. Elle en retire deux paquets ficelés en catastrophe, qu’elle offre sans cérémonie à chacune des jeunes femmes. Pendant que Dominique déballe un éventail en soie de Chine, Marie-Pierre découvre avec ravissement deux mignons chaussons roses que l’ancienne danseuse n’a quasiment pas portés. ─ C’est peut-être original, concède la belle française. Dans le tourbillon du déménagement, je ne voyais pas quoi vous offrir... Marie-Pierre ne se lasse pas de caresser le satin des chaussons. ─ C’est ravissant ! assure-t-elle. Je les suspendrai dans ma chambre. Béatrice craint subitement la réaction de Dominique. Comme un fait exprès, leurs regards se croisent... s’accrochent. Mais Dominique s’avance pour l’embrasser, pour abolir cette barrière de méfiance qui tend à nouveau à s’installer entre elles. ─ Les amies de Marie-Pierre sont aussi mes amies, lui dit-elle. Soyez la bienvenue chez nous ! L’apaisement s’installe dans les esprits. Pour Béatrice, l’heure est venue de justifier sa fuite. ─ Je courais à la ruine, explique-t-elle. Non content de m’avoir coupé les vivres, mon mari vient de céder mes parts de la société. Heureusement, il craint le scandale comme la peste. Devant mes menaces, il a fini par payer une partie de sa dette. S’il s’imagine avoir la paix pour autant... ? Je lui réserve une belle surprise. Dominique et Marie-Pierre sont suspendues à ses lèvres. Curieuses et bouleversées, elles attendent une explication qui tarde à venir. Malgré le caractère indiscret de sa question, Dominique aborde carrément le problème de sa survie. ─ Si vous partez, comment l’obliger à subvenir à vos besoins ? ─ Mon point fort, c’est qu’il ignore tout de mon départ. En outre, j’ai beaucoup mûri... La preuve : il me reste assez d’argent pour mener à bien ma riposte ! Elle s’adresse plus particulièrement à Marie-Pierre. Son visage est fier et déterminé.


─ Cette fois, c’est décidé : je divorce ! Demain, mon huissier lui signifiera ma requête. On bloquera ses avoirs. S’il le faut, je ferai liquider la société. C’est moche de vider la maison à son insu, mais je n’ai pas le choix. Comme on dit, je sauve les meubles ! Marie-Pierre admire sa soudaine témérité. Elle n’imaginait pas sa voisine aussi prévoyante et calculatrice. Néanmoins, elle se demande comment elle a pu trouver un nouveau logement aussi facilement... ─ Ma sœur travaille dans l’immobilier en Auvergne, explique Béatrice avec fierté. Malgré nos relations effilochées, elle m’a déniché un appartement impeccable, récemment évacué par un veuf. En viager, il ne me coûtera pas grand-chose... A mon avis, c’est une bonne affaire ! Elle est vraiment sûre d’elle. Cela fait plaisir à voir. Elle s’explique sans inquiétude ni amertume. Pourtant, Dominique appréhende son désarroi quand, du jour au lendemain, elle se retrouvera dans un univers inconnu, sans quelqu’un à qui se confier. Cette crainte, Béatrice refuse aussi de la partager. ─ Ma sœur m’a proposé d’accompagner les clients désireux de visiter ses immeubles. Non seulement, cela rapporte ; mais, au moins, je m’occuperai. Son raisonnement incite à l’optimisme. Elle conclut ses explications avec philosophie. ─ De toute façon, si j’ai le cafard, je peux toujours vous écrire... Deux jours plus tard, elle quitte définitivement la Suisse. Seul indice dénonçant peut-être un déchirement mal maîtrisé, elle arrache à ses amies la promesse formelle de se revoir. A Volvic, où elle habitera, ou ailleurs. Un chapitre crucial de sa vie vient de se clore. Désormais, les volets de sa villa restent clos aussi. Privé de son âme et d’attentions, le jardin ressemble peu à peu à un cimetière oublié. D’un commun accord, les amantes font leur deuil de leurs flâneries dans ce coin tristounet. Finies les valses des libellules. Abandonné, le vieil embarcadère à l’odeur de goudron. Emoussé, le souvenir d’un grand lit à baldaquin... L’imminence de l’exposition estompe encore davantage le sou-


venir de Béatrice. L’énervement de Marie-Pierre est à son paroxysme. Il est d’ailleurs un peu trop flagrant lors du vernissage. Heureusement, la critique souligne surtout la qualité de son art et l’exposition proprement dite connaît un franc succès. Camille, qui la parraine, en éprouve une profonde fierté. Il délaisse même son fils durant tout un week-end pour accueillir les visiteurs. Par contre, pour Gisèle, l’année commence mal : la grippe qui la cloue au lit depuis plusieurs jours évolue en bronchite. En désespoir de cause, la vieille dame se résout à avertir sa fille. Celle-ci abandonne la Galerie pour se rendre à son chevet. Hélas ! Malgré les soins assidus dont Gisèle fait l’objet, la maladie ne régresse pas. Quand l’exposition prend fin, les deux amies se relaient pour la dorloter. Dans un premier temps, la fièvre bat en retraite. La malade respire mieux et, au fil des jours, les risques de complications s’amenuisent. Cela dit, son jeûne l’a passablement décharnée. Elle tient à peine debout. Dans ces conditions, pas question de la laisser une seule minute sans surveillance. Les jeunes femmes obtiennent assez facilement son accord pour les suivre à Vevey. Gisèle entamera sa convalescence dans leur appartement, à leurs côtés, dans leur intimité discrète. Elle y respire un air différent, y puise des forces nouvelles et se nourrit de leur tendresse. Elle y découvre surtout une forme d’amour paisiblement ardent que, dans son jeune temps, elle aurait assimilé à un comportement malsain...


Le printemps finit d’embaumer les vergers quand arrive l’invitation inattendue de Béatrice. Après un début d’année chahuté par les problèmes de santé de Gisèle, les jeunes femmes s’attachent à retrouver une vraie vie de couple. A l’évidence, leur relation a souffert de ce rythme de vie principalement gouverné par la peur. Elles éprouvent le besoin de se replonger dans la tendresse, dans l’insouciance. De se retrouver. Mais ailleurs ! Bref, le message de Béatrice ne pouvait mieux tomber. Hors de leur cadre familier, elles découvriront un environnement vierge de toute inquiétude. En outre, ce premier grand voyage leur tiendra lieu de lune de miel. Même s’il arrive un peu tard, il ponctuera un parcours d’amour déjà riche et toujours exaltant. Plus rien ne les effraie. Même pas l’éventualité que ce séjour chez Béatrice pourrait compromettre une intimité à peine rétablie. L’appréhension de subir à nouveau l’emprise de cette femme troublante ne les effleure plus... ou alors très peu. Elles saisissent donc la balle au bond. A vrai dire, un petit détail les a interpellées : l’évocation d’un château médiéval juché sur un mamelon rocheux aux abords de sa ville. Un tout petit château, majestueux en apparence, mais probablement en ruines, qu’un noble inconnu met en vente. Pour aiguillonner leur curiosité, Béatrice ne termine-t-elle pas sa missive par cette réflexion déroutante : «Je vous imagine très bien en châtelaines... » ? En tout cas, cette sixième lettre de Béatrice depuis son départ démontre à suffisance sa détermination à préserver leur amitié. Son argumentation pour attirer auprès d’elle ses anciennes voisines est tout bonnement géniale. Prise sous le charme, Dominique se déclare partante. Son engouement puéril fait plaisir à voir. Un seul détail vient jeter une ombre sur cette joie partagée. Un détail épineux sur lequel Marie-Pierre ne transigera plus. Néan-


moins, elle éprouve toutes les peines du monde à persuader Béatrice qu’elles logeront à l’hôtel. Inutile d’interférer dans leurs vies respectives... A propos de vie, les amantes en arrivent à imaginer la leur dans ce château presque oublié. Par jeu. Peut-être par rêve... Elles évoquent leurs étreintes aux créneaux, les traversées romantiques du pont-levis. Puis les escapades sauvages au hasard des sentiers, les retours comblés de mots tendres et de baisers fous. Enfin, les retrouvailles de leurs corps dans la sécurité du donjon. Elles s’éblouissent de tendresse et de projets insensés... jusqu’à ce premier jour d’été baigné de torpeur fade... quand elles découvrent enfin la forteresse en ruines que Béatrice leur a décrite avec tant d’exaltation. Du pont-levis, aucune trace ! De l’incontournable douve, non plus. Avec un tel rempart de ronces et d’orties, le château n’en a pas besoin ! Seuls quelques murs empâtés à leur base attestent que cet édifice perché sur un rocher inhospitalier a servi un jour de château fort. Quelques murs délabrés, des meurtrières disséminées dans ce qu’il reste des fortifications... Même l’imposant donjon circulaire ne parvient guère à tempérer la déception des vacancières. En matière de refuge pour leur amour, Béatrice aurait pu trouver mieux ! Malgré la mine désabusée de ses amies, celle-ci les entraîne autour du promontoire. Hélas ! Un groupe de vipères assoupies sur le basalte accentue leur désillusion. Marie-Pierre, que la simple vue d’une araignée effraie, veut rebrousser chemin. Par contre, Dominique braverait vents et marées pour faire le tour complet de ce tas de ruines. Ces vestiges offerts aux orties et aux affres du temps semblent la subjuguer. Devant son insistance et ses supplications, MariePierre consent finalement à visiter l’intérieur du château. A son grand soulagement, elles trouvent porte close. Plus précisément, porte barricadée ! Loin de tempérer sa détermination, cette déconvenue décuple la curiosité de Dominique. Elle convainc Béatrice de trouver la trace du propriétaire dès le lendemain. Marie-Pierre tombe des nues. Elle ne voit dans cet entêtement effréné qu’une lubie sans lendemain. Par amour ou par compassion, elle se retient d’anéantir tout de go les espoirs de sa compagne. Durant toute la soirée, elle subit donc les louanges complètement dé-


placées de son modèle pour ce havre de paix traîtreusement abandonné par une bande de froussards ! Amusée par l’enthousiasme bon enfant de la jeune femme, mais sans doute encore tentée par un vieux rêve, Béatrice apporte un peu d’eau à son moulin. ─ Dominique n’a pas tort, émet-elle d’un air songeur. Restauré sommairement, il attirerait du monde. Volvic est à deux pas. Clermont-Ferrand aussi. Pensez donc... Tout le monde n’a pas la chance d’exposer ses toiles dans un château du XIIème siècle ! Vue sous cet angle, l’idée n’est pas sotte. Malheureusement, une remise en état, même partielle, relève de l’inconscience. Quant à l’achat de ce chef-d’œuvre en péril, il s’inscrit comme une aberration dans l’esprit de Marie-Pierre. D’ailleurs, elle n’a aucune envie de se créer de nouveaux soucis. Les tracas rencontrés auprès de Maître Frimann lui suffisent. Oui… Mais il y a Dominique pour qui ce château minable prend des airs d’Eldorado. Quels rêves de garçon manqué ravive-t-il donc chez elle ? La jeune femme les garde sous silence. Elle se contente d’insuffler à ses amies quelques atomes de son enthousiasme. Demain lui donnera raison ou tort. A l’heure qu’il est, ouvrir un débat lui apparaît, sinon absurde, du moins prématuré. Absurdes se révèlent également les appréhensions pécuniaires de Marie-Pierre. En effet, lors de ses investigations, Béatrice apprend de bonne source que l’héritier du château n’en réclame qu’une somme dérisoire par rapport à sa superficie et à son passé glorieux. Encouragée par cette nouvelle, la belle française sollicite une entrevue avec le notaire. Elle l’obtient d’autant plus facilement que Maître Guérin voit en elle la première personne intéressée par ce tas de cailloux. Mais la jovialité du notaire fait place au scepticisme le plus noir quand Béatrice lui avoue que les amateurs éventuels sont suisses et, de surcroît, deux jeunes femmes. Seul point positif au bilan des acheteuses : Marie-Pierre est fille d’entrepreneur. Donc, selon toute vraisemblance, solvable. Peut-être même consciente d’acheter une ruine ! C’est donc avec un enthousiasme timoré que B��atrice rend compte de ses démarches. Au grand dam de Dominique, mais sans grande surprise en ce qui concerne Marie-Pierre. Au cours de sa vie,


celle-ci a dû se comporter plus souvent en fourmi qu’en cigale. En outre, elle trouve saugrenu et discourtois d’avoir dérangé ce notaire pour le seul plaisir de vagabonder parmi un tas de vieilles pierres dont elles n’ont rien à faire. Elle trouve idiot de le réquisitionner au pied levé pour une visite en tous points inutile... En clair - et elle l’exprime sans détour, malgré la médiation discrète de Béatrice - rien ne l’inspire dans ce château. Ni pour le visiter, moins encore pour y investir ! Cette prise de position radicale sème la consternation dans l’appartement de Béatrice. Un silence pesant s’y installe, brisé par la cuillère de Dominique qui racle le fond de sa tasse vide en méditant. La déception de la jeune femme est grande. Marie-Pierre s’en rend compte. Elle s’en inquiète avec tristesse, mais camoufle ce regret par gêne autant que par pudeur. A peine se penche-t-elle vers sa compagne pour sonder son regard. Pour toute réponse, Dominique lui serre le bras. Son front vient s’appuyer sur son épaule. Contre toute attente, elle ne semble pas lui en vouloir. Alors, d’une voix qui feint l’indifférence, Marie-Pierre s’adresse à Béatrice : ─ A quelle heure, la visite... ? ─ A quinze heures. Pourquoi ? Tu comptes y aller ? Les joues de Dominique s’enflamment. Ses doigts se crispent sur le poignet de Marie-Pierre. Celle-ci a une moue amusée. ─ Ben oui… Après tout, ce n’est jamais qu’une visite ! Puis, devant la mine abasourdie de ses amies, elle frappe dans ses mains et se lève. ─ Allons ! Debout, les filles, lance-t-elle. Si nous voulons arriver à l’heure, il est grand temps de manger ! Pour se faire pardonner, Marie-Pierre invite ses amies dans un restaurant dont elle laisse le choix à Béatrice. Du coin de la terrasse, elles aperçoivent au loin le donjon crénelé qui se découpe sur un massif boisé. Soudain, Béatrice se lève et prend congé. Sa voix est troublée. Elle semble à la fois pressée de partir et gênée de le faire. ─ Tu nous laisses tomber ? s’exclament en chœur ses amies. ─ Je suis déjà en retard... De toute façon, il vaut mieux que vous y alliez seules... Vous me raconterez !


─ Dis, yu nous caches un rendez-vous, ou tu as peur de gêner ? s’inquiète Marie-Pierre. Béatrice est pensive et embarrassée. Elle se justifie comme un enfant pris en défaut. ─ Ce rendez-vous existe bien... Je me demandais si je faisais bien de m’y rendre, c’est tout. Elle quitte la table sans avoir touché à son dessert. Avant de franchir l’ultime marche de la terrasse, elle s’excuse d’un sourire troublé. A cet instant, Marie-Pierre comprend que son ancienne amante est sur le point de retomber dans ses travers. Dans ses désillusions aussi ! Elle n’a pas l’audace de lui reprocher cette rechute. Du reste, a-ton le droit de reprocher à autrui les besoins que l’on connaît soimême ? Il n’empêche que Marie-Pierre se sent mal dans sa peau. Comme si l’éventuelle course au bonheur de Béatrice la dérangeait. Cette susceptibilité malvenue n’échappe pas à Dominique. Par chance, elle attribue cette attitude à de la curiosité mal placée, à ce réflexe typiquement féminin qui consiste à fouiller les mystères, surtout si ces mystères touchent un proche, et plus spécialement la vie intime de ce proche... Par contre, si Marie-Pierre taxe Béatrice de légèreté, Dominique lui attribue un bon point pour sa pudeur. Pudeur dans sa vie de femme. Pudeur aussi vis-à-vis de ses invitées. Grâce à son désistement de dernière minute, le déplacement au château fera moins "visite guidée" ! En l’absence de ce chaperon, Marie-Pierre retrouvera pleinement son libre-arbitre. Durant la visite des ruines, leur intimité sera forcément précaire, mais elles auront leur seul bonheur en point de mire. C’est tout ce qui importe à Dominique. C’est ce qui lui réchauffe le cœur, comme le soleil qui les éblouit toutes les deux en se reflétant sur les couverts. Elles recherchent en même temps l’ombre du parasol. Dominique s’aperçoit que le visage de son amie prend du hâle. Marie-Pierre surprend son regard. ─ Que se passe-t-il... ? J’ai changé ? ─ En quelque sorte, oui... Le soleil te va bien. ─ Mieux qu’avant ? ─ Différemment... Il te va femme... !


─ Traduis-moi cela en clair. ─ Cela signifie que le soleil a mûri ta beauté. ─ J’en avais tellement besoin ? ─ Je n’ai jamais dit cela... ─ Alors, j’embellis et ça ne te fait rien... ? Je te remercie. Pour ta punition, pas de visite au château ! ─ Sotte ! Tu n’as jamais été aussi séduisante. ─ Je ne te le fais pas dire... ! Elle se lève de table et houspille joyeusement sa compagne. ─ Alors... ? C’est pour aujourd’hui ? Dominique ne se fait pas prier. L’éventualité d’une déception ne l’effleure même pas. Son cœur bat à tout rompre à mesure qu’elles approchent de Tournoël. Devant ses yeux qui dévorent l’édifice, Marie-Pierre se prend peu à peu de compassion. Avant de gravir pour la seconde fois le promontoire sur lequel est juchée la ruine, elles s’aperçoivent qu’on a fauché les orties qui bordaient le sentier. Un paysan descend à leur rencontre en s’épongeant le front. Ses gros sabots raclent les pierres. A y regarder de plus près, il claudique un peu. Il a le crâne et le visage burinés des serviteurs de la terre. A leur approche, il cale bien vite son chapeau de feutre sur sa tête, s’essuie une main sur la couture de son pantalon et les accueille d’une voix bourrue, à l’accent savoureux. ─ Alors ? C’est-y vrai qu’vous êtes Suisses ? Bon sang, l’notaire vous traite comme des princesses... J’déblaie l’route depuis c’midi ! Le brave homme anticipe les paroles d’excuse de Marie-Pierre. ─ Oh ! Vous tracassez pas, j’ai l’habitude. Si jamais vous avez b’soin de moi, j’habite là au fond, à la première ferme. Il charge sa faux sur son épaule. ─ Mon p’tit nom, c’est Mimile... Y’en a qui m’appellent « Patte à ressorts », mais ça ne me fait pas rire. Allez, montez : on vous attend ! Il salue les jeunes femmes sans se retourner. Il s’éloigne en piétinant les rares orties qui ont survécu au fauchage. Les amies attendent qu’il ait complètement disparu derrière les massifs sauvages, puis elles contournent le donjon et atteignent la porte principale. Elle


est entrouverte et pesante à pousser, au point que Marie-Pierre doit s’y prendre à deux fois pour la faire pivoter. Aux premiers grincements des gonds, un homme encore jeune, de mise élégante, accourt prêter main forte. ─ Mesdemoiselles Marchand et Charlier, je présume ? Bienvenue au domaine de Tournoël ! D’emblée, il entame une litanie apparemment apprise par cœur. ─ Ce château, qui fait la gloire de la région depuis des siècles, domine un paysage fabuleux et se dresse dans un décor de rêve. Les fortifications dessinent un ovale dont les rayons mesurent approximativement cent quarante et cinquante mètres. Le site se prête d’ailleurs à une gamme d’aménagements illimitée. Un étrange parfum de noblesse enveloppe ce guide inattendu. Il s’exprime sur un ton presque monocorde, en détachant cérémonieusement chaque syllabe. Il n’a pas un regard pour son auditoire. Par contre, sa démarche guindée amuse très fort les visiteuses collées à ses basques comme des collégiennes espiègles. Il décrète une première halte dans ce qu’il appelle la Cour d’Honneur et réalise avec confusion qu’il a omis de se présenter... ─ Maxime de Saint-Ange, déclame-t-il en s’inclinant. Descendant de la famille de Chabrol ; famille qui occupa le château en dernier lieu. La particule lui sied à ravir. En redingote et col de dentelle, on l’appellerait Milord. Pendant quelques secondes, les jeunes femmes en oublient qu’elles sont venues visiter une ancienne place forte ! Leurs regards aussi admiratifs qu’interloqués flattent le guide. Pourtant, de ce dernier n’émane aucun signe d’orgueil. Il rectifie furtivement les manchettes blanches qui dépassent de sa jaquette avant de poursuivre d’une voix diantrement convaincante : ─ Remarquez, mesdemoiselles, que l’intérieur du château est admirablement conservé. Regardez... ! A elles seules, ces tourelles sont un véritable trésor d’architecture. Il n’y a pas à dire : l’ornementation des porches et des fenêtres a conservé sa finesse et sa perfection originale. En parfaite connaisseuse, Marie-Pierre approuve de la tête. Conscient d’avoir touché une corde sensible, Maxime place une première estocade. ─ De nos jours, il faut oser investir dans un projet d’envergure.


Avouez qu’une telle chance ne se galvaude pas. Ceci n’est pas un château, c’est une œuvre d’art. Et quel art ! Du pur gothique ! ─ Du gothique flamboyant, rectifie Marie-Pierre avec à-propos. Son regard caresse les moulures. Sans tomber dans les griffes du vendeur, elle se montre admirative. ─ C’est vrai que cette cour a du cachet... Poussé par un irrépressible courant de sympathie, Maxime de Saint-Ange s’approche d’elle. Une pensée troublante lui traverse la tête. Il n’hésite pas une seconde à la confier à sa visiteuse. ─ Ce n’est pas un hasard si vous êtes venue ici, mademoiselle... Me trouverez-vous indiscret si je vous demande quelle sera l’affectation future de ce domaine ? ─ Pour être franche, notre dessein n’est pas vraiment d’investir, avoue Marie-Pierre. ─ Nous sommes peintres, renchérit Dominique. Ce château fait partie de nos rêves. Je trouve cet endroit tellement merveilleux... ! En dépit d’une déception matérielle certaine, Maxime convient qu’il face à lui deux femmes éprises de beauté vraie. Qui plus est, deux femmes susceptibles de redonner vie à ces ruines oubliées. Néanmoins, il est clair que Dominique est la seule à désirer vraiment s’établir dans le château. Riche de cette certitude, il se penche vers elle tandis qu’elle observe les tourelles et les créneaux. ─ Admettons un instant qu’il ne soit pas question d’argent... Quel serait votre premier souci ? ─ Je réparerais le donjon. Il me fait mal au cœur. Puis, je rafistolerais le dessus des murs d’enceinte et j’inviterais mes amis à partager ma joie. ─ Mes compliments ! clame Maxime. Vous êtes raisonnable et efficace. J’aurais agi de même. Au regard pétillant du bel homme, Dominique oppose une mine déconfite et un regret amer. ─ Hélas ! De nos jours, tout est question d’argent ! Elle cherche le regard de Marie-Pierre. Mal à l’aise dans son rôle de banquière tatillonne, celle-ci baisse les yeux. Avec davantage de tristesse que de lâcheté... Maxime, pour qui l’appât du gain n’est pas la préoccupation essentielle, s’empresse de rétablir une atmosphère moins défaitiste.


─ Certes... certes, convient-il sobrement. Mais nous sommes entre artistes. Avec un peu de souplesse de part et d’autre... Continuons la visite, voulez-vous ? Les jeunes femmes découvrent tour à tour le cuvage et son immense pressoir, les écuries voûtées que Dominique imagine déjà converties en salle d’exposition, et les anciennes cuisines. Une rampe en pente douce les conduit ensuite vers une tour carrée dont les intempéries ont détérioré la dalle supérieure. Quelques nuages blancs filent dans le carré de ciel bleu qui se découpe au-dessus de leur tête. Silencieusement, Marie-Pierre épie les moindres gestes de Dominique. Celle-ci s’extasie devant l’ampleur des bâtiments. ─ On pourrait en faire des choses, ici ! murmure-t-elle à l’oreille de son amie. Maman, Camille et sa famille pourraient s’y installer sans nous gêner le moins du monde. A propos d’espace, les locaux s’avèrent encore plus nombreux qu’elles l’imaginaient. L’inscription en vieux français que Dominique essaie de déchiffrer porte à croire que certaines pièces ont servi de geôle. «Dieu veulle que je m’en alle», lit-elle. Devant cette imploration, elle croise discrètement les doigts et supplie : «Dieu veuille plutôt que nous revenions ! ». Discrètement aussi, Maxime écourte la visite des cachots. De retour à l’air libre, il rejoint la Cour d’Honneur et s’attarde dans la Grande Salle qui occupe toute la largeur du château. Enfin, arrivé au pied du donjon, il annonce fièrement la Cour du Jet d’eau... qu’un véritable jet d’eau aiderait à mériter son nom ! Mais point de jet d’eau, hélas ! pour briser l’uniformité grisâtre des murailles. «Plus tard, peut-être... ? » songe Dominique. Marie-Pierre manifeste enfin un semblant d’intérêt en apprenant que le donjon comporte trois étages aménageables. Elle s’engage dans l’escalier à la suite de sa compagne et débouche dans l’appartement de l’ancienne châtelaine. Le soleil jaillit par les baies. Il éclabousse la pièce d’un halo mystérieux. Tout à coup, l’austérité devient envoûtante ; le silence, enchantement. La nudité des murs en parfait le prestige. Comme prévu, du haut du donjon, la vue est sublime. MariePierre se penche longuement aux ouvertures. Dominique la rejoint et


s’appuie sciemment contre son épaule. Ensemble, elles offrent leur visage aux caresses du vent tiède. Marie-Pierre s’aperçoit que son amante a fermé les yeux. Elle s’en rapproche pour que ses cheveux lui taquinent la joue. Elle éprouve un tel bien-être que la présence de Maxime lui échappe un instant. Ce dernier intervient en faisant mine d’ignorer leur tendresse. ─ Vous conviendrez que les trois niveaux de la tour permettent d’y vivre confortablement. Voici quelques années, lors d’un concours d’architecture, un ami architecte a dressé des plans pour restaurer ce donjon de façon originale. Son astuce consistait à creuser dans l’épaisseur des murs. Les étages y gagnaient en volume, et on récupérait suffisamment de pierres pour remodeler les créneaux. Dommage qu’il n’ait pu mettre ses idées en pratique... Il serait célèbre depuis longtemps. A la seconde, Dominique imagine le salon circulaire entièrement meublé. Puis, elle convertit l’appartement plus lumineux de la châtelaine en immense atelier. Elle imagine les années de bonheur qu’elles pourront couler ensemble en prolongeant des siècles de souvenirs. Déjà, la forteresse lui paraît moins impressionnante et sa remise en état moins utopique. D’ailleurs, comme elle le fait remarquer tout bas à Marie-Pierre, en focalisant les premiers travaux sur ce donjon, elles pourraient s’installer assez vite et sans gros frais. Pour le reste, rien ne presse... Mais Marie-Pierre ne se rend pas encore aux arguments de sa compagne. Pour tout dire, elle admire à la fois son engouement et sa naïveté. Par crainte de la peiner, elle met en exergue les aléas d’une telle opération, les démarches à mener à bien, les engagements à prendre... Pourtant, à travers ses propos, Maxime décèle un premier signe de fléchissement. Il abonde aussitôt dans le sens de Dominique. Avec discrétion, certes, mais avec un indéniable talent de médiateur. ─ Mon ami architecte est un artiste comme vous, mesdemoiselles. Il est surtout rationnel. De ce fait, il vous dirigera vers les solutions les moins onéreuses. Vous plairait-il de le rencontrer ? Marie-Pierre ne peut accuser Maxime de lui forcer la main... ni reprocher à Dominique de lui emboîter le pas. Elle abandonne la responsabilité de leur décision à son modèle. Malgré son visage


rayonnant, celle-ci parvient à tempérer sa joie. En hochant la tête, elle donne même l’impression d’être confuse. Elle acquiesce comme si on ne lui offrait pas d’autre alternative. ─ D’autant que cela ne vous engage à rien, renchérit Maxime. Il a marqué un point capital. Il le consolide aussitôt. ─ Si cela vous agrée, j’inviterai mon ami ici même. Pour l’heure, je vous laisse vagabonder à votre guise. Vous me trouverez dans la Cour d’Honneur. Il s’éloigne sans attendre une réponse. Marie-Pierre se penche une nouvelle fois à sa baie favorite d’où elle détaille longuement l’étrange labyrinthe de murailles écrêtées. Son visage est songeur. Dominique craint fort qu’elle renonce définitivement à leur projet. A cet instant, Marie-Pierre se retourne. La soudaine sérénité de son regard est presque inquiétante... Une sérénité qui lui fait défaut depuis leur arrivée à Tournoël, et même avant. ─ Vivre seules parmi ces vieux murs, je trouverais cela triste, dit-elle sur un ton boudeur. Elle saisit brusquement les mains de Dominique. Sans lui laisser le temps de comprendre ce changement d’attitude, elle murmure avec exaltation : ─ Mon rêve, ce serait d’y amener un chien. Un grand ! Intelligent et affectueux. Un peu comme Max... Dominique imagine l’exaucement de son vœu. Déjà, elle jubile. Marie-Pierre l’incite à la pondération. A moins qu’elle veuille simplement la taquiner... ─ Hé ! Restons calme. J’ai dit qu’il s’agissait d’un rêve. De plus, je suis très difficile en matière de chiens ! Elle recule lentement vers l’escalier en observant une dernière fois la pièce austère. Difficile d’imaginer si elle regrette de partir déjà, même si ce départ est le prélude à leur bonheur futur ; ou si elle regrette de partir en sachant qu’elle ne reviendra pas. Cette incertitude tourmente Dominique jusqu’à la dernière marche. Elles débouchent dans la Cour du Jet d’eau. La chaleur concentrée entre les murs les surprend agréablement. Dominique s’attarde un instant au pied de la tour, fascinée par sa silhouette trapue. MariePierre lui tend la main, s’empare de son bras et l’engage à abréger sa contemplation.


─ Tu viens ? Maxime de Saint Chose doit trouver le temps long ! Maxime trouve surtout le temps chaud. Il s’excuse d’avoir ôté sa veste. Dans l’aventure, une pochette en soie brodée est tombée sur les gravillons. Il la ramasse et la secoue énergiquement... sous le regard médusé de Dominique. Celle-ci trouve ce geste peu distingué pour un homme de son rang. Maxime se justifie par une boutade. ─ Je suis d’une maladresse dramatique. Il ne se passe guère une semaine sans que j’égare quelque chose. A ce rythme-là, je serai vite ruiné... Il adresse une œillade à Marie-Pierre avant de préciser : ─ Vous comprenez à présent pourquoi je vends ce château... ? Marie-Pierre baisse à nouveau les yeux. Elle découvre qu’elle s’est souillé les doigts. Sans doute en s’appuyant contre un mur humide. Du coup, elle appréhende l’instant où elle devra serrer la main de cet homme tiré à quatre épingles. Mais une autre préoccupation la surprend avant de quitter la Cour d’Honneur... ─ C’est bizarre... Je n’ai pas souvenance d’avoir vu le moindre point d’eau. Il doit bien y avoir un puits quelque part... ? ─ Soyez rassurée, affirme Maxime avec emphase. Ce puits existe. Non seulement, il est intarissable ; mais son eau est d’une pureté à toute épreuve. Cela dit, je ferai volontiers installer les commodités élémentaires avant que vous preniez possession de votre domaine... Si tel est votre dessein, naturellement ! ─ Même l’électricité ? risque Dominique, malgré le coup de coude de son amie. ─ A moins que vous préfériez l’éclairage aux flambeaux, comme les seigneurs d’autrefois... ? Il fait preuve d’un sérieux déroutant. Les jeunes femmes lui emboîtent le pas en se retenant de rire. Une longue allée enchâssée entre les murs d’enceinte les ramène à leur point de départ. Arrivés devant l’énorme porte, Maxime s’efface pour les laisser passer. Il se laisse distancer, le temps d’enfiler sa veste. Quand il les rejoint à l’extrême pointe de l’enceinte, elles dominent un versant abrupt que la forêt envahit avec anarchie. Maxime lui-même en convient. ─ Le domaine est limité par une rivière. Elle serpente quelque part à travers ces taillis, précise-t-il. Défrichée avec discernement, cette parcelle présenterait un aspect autrement attrayant.


Il pose un regard attendri sur les mains frêles de Marie-Pierre. ─ Naturellement, une telle besogne est indigne d’une artiste, poursuit-il. Mais, dans la région, les âmes courageuses n’ont jamais manqué. D’ailleurs, en guise de salaire, les paysans se contentent souvent du bois abattu ! Ils se rendent utiles et sont heureux ainsi... Peu à peu, les investissements tant redoutés par les visiteuses retrouvent des valeurs acceptables ; comme si une bonne fée protégeait le rêve de Dominique. Avant de prendre congé, celle-ci tient à lever un doute lié aux éventuels travaux. ─ J’imagine qu’une telle entreprise prendrait des mois, voire des années. Sans savoir quand les travaux pourraient débuter. ─ Mon ami architecte a deux gros atouts rétorque Maxime. D’abord, il connaît parfaitement son sujet, c’est-à-dire le château. Ensuite, il possède ses propres corps de métier. Une première phase pourrait déjà commencer dès le printemps. D’ici là, Emile et son fils auront essarté les abords. Rien ne s’opposerait donc à votre installation à l’automne prochain puisque, si je ne m’abuse, tel est votre désir. Dominique n’ose plus regarder son amie. Elle a conscience de la mettre au pied du mur et elle en souffre. Ce dessein qu’elle caresse depuis des jours est maintenant aussi près de se réaliser que de tourner court. La jeune femme vit autant dans l’espoir que dans l’appréhension. Mais, hélas ! surtout dans l’appréhension... Discrètement, Marie-Pierre imagine les implications financières - et peut-être sentimentales - de cette probable folie. D’un côté, l’achat absorberait à peine la moitié de l’argent de sa villa de SainteCroix. Elle ne court donc pas de gros risques. De plus, l’idée que ce château deviendrait un jour son cadre de vie commence à la séduire. Elle ne s’est jamais sentie une âme aussi bohémienne qu’en ce moment. Finalement, tout en se retenant de l’avouer, elle admet que son bonheur auprès de Dominique mérite bien cet investissement... Elle cherche subitement la présence de leur guide. Ce dernier s’est quelque peu retiré. Il est perché sur une pierre, et contemple son domaine comme s’il allait le quitter pour toujours. Marie-Pierre ressent une sorte d’apitoiement à son égard. En tout cas, elle estime avoir suffisamment abusé de son temps. Elles empruntent donc à rebours le sentier tracé par Emile.


Maxime les précède de quelques mètres. Il rejoint une imposante limousine, de laquelle surgit un chauffeur en livrée noire. Quelques mots échangés à voix basse... Un geste confus à l’adresse des jeunes femmes pour solliciter leur patience... Déjà, derrière les vitres teintées, la longue silhouette de Maxime manie le téléphone de bord... Quelques instants plus tard, il apporte la bonne nouvelle aux acheteuses. ─ Mon ami Gontrand se fait une joie de vous rencontrer, mesdemoiselles. Demain, à la même heure. Cela vous convient-il ? C’est presque trop beau pour être vrai. Les amies en oublient de répondre à leur guide. Mais leur regard est plus qu’éloquent. ─ Dans ce cas, à demain, conclut Maxime. Pour Dominique, ce banal «à demain» représente une éternité à attendre. Les pressentiments les plus contradictoires se bousculent dans sa tête pendant que s’éloigne la limousine. L’intervention enjouée de Marie-Pierre la ramène dans un présent plus insouciant. ─ Il est chou, ce type, lance-t-elle. Quelle classe, mes aïeux ! Dominique parvient à sourire, sans plus. Son amie s’assure que les alentours sont déserts, puis elle lui soulève le menton et attire sa bouche à deux doigts de ses lèvres. Contre toute logique, le modèle reste étonnamment sage... ─ Tu l’as dans la peau, ce château, n’est-ce pas ? Dominique ne répond pas. Marie-Pierre hoche la tête avec une moue attendrie, puis elle se tourne vers le talus encore hérissé d’orties. Prudemment, elle s’approche du vieux piquet portant le panonceau «A VENDRE». Elle pose le pied à mi-hauteur du support. Sans doute pourri, le pieu cède du premier coup. ─ Dans cette forteresse, notre amour n’aura rien à craindre, conclut-elle en se frottant les mains. D’un bond audacieux, elle rejoint le bas-côté du chemin. ─ Tu veux dire... Tu vas vraiment l’acheter ? balbutie Dominique. ─ Oui. Pour autant que notre Maxime respecte ses engagements. Mais à une nuance près : «NOUS» allons l’acheter, ma chérie ! Demain, nous serons les nouvelles châtelaines de Tournoël. Dominique ne peut contenir sa joie. Ses larmes de bonheur ruis-


sellent sur la joue de Marie-Pierre. Elles s’unissent dans un émouvant silence entrecoupé de baisers furtifs. Désormais, leur amour possédera un écrin à sa mesure. Elles éprouvent l’envie d’en avertir Béatrice. Mais pas tout de suite... L’air est redevenu infiniment plus doux. Sous le soleil rougissant, la nature commence à respirer. Le ciel invite à la tendresse. Il est strié de filaments rosâtres et les jeunes femmes se laissent séduire par ce crépuscule enjôleur. L’absence de Béatrice ne ternit pas leur allégresse. Elles profitent de chaque seconde et s’attardent un moment à la terrasse d’un café. Mais l’arrivée d’un groupe de joueurs de boules brise tout le charme de leur escapade. Dominique lâche aussitôt le poignet de son amie. Trop tard, apparemment... La bande d’énergumènes part d’un rire gras et forcé. ─ Partons ! décrète Marie-Pierre. Elles se lèvent en chœur et toisent les joueurs excités. Quelquesuns les sifflent avant qu’elles démarrent. Le bras d’honneur de Dominique n’y change rien.

Un faisceau de lumière à la fenêtre de Béatrice les assure de sa présence. Au lieu de leur ouvrir depuis son appartement, leur amie descend à leur rencontre. D’après sa mine radieuse, un événement heureux a bouleversé sa vie. ─ Je ne suis pas seule, avoue-t-elle comme une excuse. Puis, en se forçant, elle ajoute : ─ Mais vous pouvez quand même monter... Drôle de façon de recevoir ! Marie-Pierre n’apprécie pas. ─ Dans ce cas, juste un instant, réplique-t-elle. Béatrice s’engouffre la première dans la cage d’escalier. Sans allumer. Trop pressée de présenter celui qu’elle appelle déjà "son" homme. ─ Il s’appelle Mike, chuchote-t-elle. Texan... Industriel... Il cherche à implanter sa filiale dans la région. Je lui sers d’interprète.


Marie-Pierre lui adresse un regard sceptique qui l’incite à se justifier. ─ Au moins, tant qu’il sera là, j’aurai l’impression d’être une femme... Tu n’as pas l’air d’apprécier... ? ─ Oh ! Je ne te juge pas... Au contraire, je souhaite que tout aille bien entre vous. Béatrice fait semblant de la croire. Elle s’efforce de lui sourire. Puis, elle pousse la porte de l’appartement. Un sac de voyage entrouvert gît au pied du portemanteau. Une agréable odeur de cigare flotte dans le vestibule. La chemise ouverte sur son torse glabre, Mike salue les jeunes femmes d’un «Hello» à l’accent prononcé. Il baisse même le son du téléviseur. Ses cheveux drus, coupés en brosse, et sa figure carrée lui confèrent un air sérieux. Pourtant, malgré sa carrure de joueur de baseball, il se dégage de cet homme un charme indéniable. Au passage, Béatrice lui caresse le cou pour le lui démontrer. Par contre, Dominique le trouve sans-gêne, débraillé et provocateur. Elle lui tend négligemment le bout des doigts. Son impatience manifeste à lever le pied incite Marie-Pierre à entrer directement dans le vif du sujet. ─ Nous aussi, nous avons une surprise, annonce-t-elle avec fierté. Jalousie ? Rancœur latente ? Béatrice feint si bien l’étonnement qu’elle oblige sa jeune amie à divulguer son évidente "surprise".... ─ Le château ! articule péniblement Marie-Pierre. Un étrange silence succède à cette "révélation". Intrigué, Mike se tourne vers les trois femmes. Subitement démonstrative, Béatrice lui annonce la nouvelle. ─ It’s wonderful, dear : they’ve bought the castle ! Le nouvel amant de Béatrice lève le pouce dans leur direction. Son sourire sincère et chaleureux découvre des dents parfaites. ─ Great ! lance-t-il avant de se replonger dans l’émission de sports. ─ Tout se jouera demain, rectifie Marie-Pierre. Si tout se passe bien, nous pourrions déjà occuper le domaine dès l’été prochain. ─ Dites donc ! Voilà une affaire rondement menée. Cela mérite un toast.


─ Non, pas ce soir, interrompt Dominique. J’ai envie de dormir. Elles prennent congé un peu trop précipitamment au gré de Béatrice. Au moment de fermer la porte, celle-ci ne peut s’empêcher d’adresser un clin d’œil à Marie-Pierre. Ce brin d’audace choque la jeune artiste. Mais elle n’en souffle mot à son modèle. Au contraire, elle s’efforce d’oublier ce regard conquérant. Les souvenirs exaltants de leur journée lui permettent bien vite d’y parvenir. Comme on l’imagine, la gratitude de Dominique est délirante. De retour à leur hôtel, elle submerge Marie-Pierre d’amour et de sensualité. A défaut de phrases choisies, elle confie à son corps et à ses mains le doux message imprimé dans son cœur. Et, lorsque le sommeil emporte les amantes, un même rêve les réunit. Un rêve singulier... Nues et enlacées, elles flottent le long du chemin de ronde, accompagnées d’enfants et de chiens. Par l’escalier d’une immense tour illuminée, elles accèdent à leur nid douillet, au creux d’un nuage...

Au réveil, elles conviennent de laisser à Béatrice l’initiative de les recontacter. Pour l’une, la présence dérangeante de Mike ; pour l’autre, le comportement aguichant de Béatrice incite à l’éloignement, voire à la méfiance. Cette parade concertée ravive leur plaisir d’être seules. Elles mettent à profit cette harmonie pour échafauder un plan de reconstruction rationnel. Ainsi, avant de rejoindre Maxime et son ami au château, elles ont déjà une idée bien arrêtée de ce que sera l’édifice. Une immense fierté les envahit à mesure que les créneaux du donjon se précisent. Un autre motif de satisfaction les attend car le fauchage des orties est quasiment terminé. Par contre, elles constatent avec un certain malaise que l’ouvrier censé aider Emile les observe à la dérobée, par-dessus son épaule. Elles évitent de lui adresser la parole et grimpent d’un pas décidé à la rencontre du vieux paysan. Celui-ci défriche les abords immédiats de l’enceinte. Les voyant, il plante sa serpette en travers d’un tronc mort et les accueille d’une voix teintée d’orgueil. ─ Alors... ? Vous trouvez du changement ? Mon fiston voulait raser l’restant des orties avant vot’ arrivée !


Il ajoute à voix basse, en les priant d’approcher : ─ Hé ! Faites pas attention... Il cause pas, et l’est pas trop malin. Mais il est fort comme un turc... L’a fait une méningite quand l’était petit. Comprenez... ? Pauv’ mioche ! Il lui manquait ça ! Le mioche en question a la trentaine bien sonnée. A sa façon lancinante d’aiguiser sa faux en épiant les filles, on devine qu’il n’est pas sot pour tout. Le pire, c’est qu’il n’inspire pas confiance... Il se met à abattre les ronces comme un forcené. Sa figure se tord sous les grimaces. Pour compléter le tableau, il répond au délicat prénom d’Ignace. Enfin, les amies apprennent qu’il a trouvé l’âme sœur en la personne d’une orpheline de Châtel-Guyon ; mais, pour peu qu’elles en déduisent, Emile ne la porte pas dans son cœur. De toute façon, ces potins de famille n’ont guère d’intérêt et les retardent inutilement. ─ Monsieur de Saint-Ange va s’impatienter, s’excuse MariePierre. Bon courage... Je crois que vous en aurez besoin ! Le paysan marmonne une sorte de remerciement, et crache dans sa paume. Puis, il empoigne sa serpette et couche l’arbre en quatre ou cinq coups bien assénés. Espoirs déçus... Cette démonstration de force et d’adresse ne suscite aucune réaction de la part des jeunes femmes ; simplement une silencieuse admiration. Les claquements plus tempérés de l’outil contre les branches les accompagnent jusqu’au château. A mesure qu’elles s’en approchent, un autre bruit leur parvient de l’intérieur. Il semblerait qu’on cloue. Près de la porte en chêne, accroché au mur d’enceinte, un panneau plastifié attire leur regard. ─ Le plan du domaine ! s’exclame Marie-Pierre. Regarde... ! Nous sommes ici, près du triangle rouge ! Elles rejoignent rapidement Maxime au pied d’une tourelle qui domine la Cour d’Honneur. Il converse avec trois hommes. L’un d’eux, coiffé d’un casque de chantier tout blanc, avertit discrètement Maxime de l’arrivée des visiteuses et confie d’autres panneaux aux ouvriers qui l’accompagnent. Puis, un rouleau de plans sous le bras, il s’entend présenter par son ami : ─ Mesdemoiselles, voici Gontrand Desterel ! Architecte, artisan mais, avant tout, ami d’enfance.


Marie-Pierre le trouve bien jeune pour s’engager dans un tel projet. Cela étant, son regard franc et son menton volontaire plaident en sa faveur. Son aplomb aussi. ─ J’ai dessiné quelques projets en perspective, annonce-t-il d’emblée. Bien sûr, ils ne concernent que les aménagements les plus urgents, et ils restent assujettis à votre consentement... Marie-Pierre se réjouit de la précision des détails et juge les dessins sublimes. Dominique trouve judicieuse l’idée de préserver l’apparence vétuste des murailles. L’investissement s’en trouvera réduit d’autant. Un jointoiement sommaire de ces vieilles pierres suffira amplement à leur rendre leur cachet d’antan. Dans le silence de l’immense cour, les amies restent longuement penchées sur les plans. Le soleil tape fort. Plus fort que la veille. Ruisselant de sueur, Gontrand ôte son casque. Soulevés par le vent, ses cheveux s’ébouriffent. Il renonce à les dompter. Les bras croisés sur la poitrine, il attend le verdict des jeunes femmes. Il ne manifeste pourtant aucune vanité excessive lorsque Marie-Pierre s’avoue satisfaite de ses projets. ─ Votre préoccupation majeure ne touche-t-elle pas la remise en état du donjon ? intervient alors Maxime. Pour tout dire, Marie-Pierre ressent à la fois un léger malaise et une bonne dose d’orgueil à l’idée d’influer sur l’aspect final de son domaine. Elle en reste un instant muette. Dominique en profite pour préciser leurs intentions. ─ Une remise en état, je crois que c’est peu dire... ! Il s’agit de rendre la tour habitable. Dans un laps de temps raisonnable, évidemment ! ─ Bien sûr, concède Gontrand, habitué aux exigences les plus farfelues. Néanmoins, avant de terminer les travaux, permettez-moi de les commencer. Voulez-vous ? Dominique se retient de réagir. Elle refuse surtout de répondre au sourire du jeune homme. A leurs côtés, Marie-Pierre et Maxime rient sous cape en s’efforçant de rester dignes. Le plus embêté dans l’histoire, c’est Gontrand. La vexation affichée par Dominique lui fait vite regretter ses propos. Pendant qu’ils gravissent l’interminable escalier du donjon, il redouble de prévenance pour tâcher de se racheter. La courte halte à mi-parcours, c’est


pour elle qu’il la décrète. Il lui saisit même le poignet pour franchir une volée de marches plus délabrée. Dominique ne s’attendait pas à un tel revirement. Toujours contrariée, elle subit la pression de la main mâle en étouffant ses réticences. Une portion d’escalier plus accessible lui offre l’occasion de se libérer. Gontrand trouve ce geste vexant. Il lâche sa main à contrecœur. Puis, philosophe, il se console en estimant que cette femme doit se montrer plus ardente en affaires qu’en amour... De toute façon, ardente ou pas, il préfère l’autre fille... la blonde ! En signe de mécontentement, il ne s’adresse plus qu’à MariePierre. Efficace et discret, Maxime tente une nouvelle fois d’effacer la bévue de son ami. Au risque de paraître inconvenant, il se rapproche de Dominique ; il la questionne sur les accommodements qui lui plairaient personnellement. Cette mise en vedette produit l’effet escompté. La jeune femme retrouve sa verve. Ses suggestions trouvent même un écho favorable dans le chef de sa compagne et de Gontrand. Les rares écueils qui contrariaient encore la concrétisation du projet s’en trouvent dissipés comme par enchantement. L’incident est clos. Installée dans son rêve, Marie-Pierre visionne sa future demeure. Elle trouve simplement sa compagne géniale. L’instant, historique. La vie, merveilleuse. En outre, l’estimation financière des travaux s’avère tout à fait raisonnable. Les délais d’exécution aussi. Gontrand est un homme de parole. Dans un an, elles occuperont le donjon dans le confort et le dépaysement les plus complets. Maxime suggère de coiffer le dernier niveau d’une coupole de verre et d’y installer leur atelier. Transformés en chambres rustiques, les appartements hébergeraient les amis, voire d’autres peintres. Qui sait... ? D’autant plus que la Grande Salle se prêterait magnifiquement à l’organisation d’expositions permanentes. La dernière suggestion se heurte au veto de Marie-Pierre qui entend préserver une intimité chèrement acquise. Cette mise au point faite, les amies se concertent du regard. Elles arrêtent leur décision à la seconde même. Dominique s’en fait l’interprète. ─ Inutile de tergiverser, monsieur de Saint-Ange : nous sommes preneuses. Si monsieur Desterel peut nous confirmer le planning des


travaux à travers un devis officiel, nous lui confierons volontiers la restauration du domaine. N’est-ce pas, Marie-Pierre ? Gontrand entrevoit la concrétisation de son rêve. Les mots lui manquent pour exprimer sa joie. Plus qu’un apport financier, il considère cette commande comme une récompense. A ses yeux, ces vieux murs ont déjà un tout autre aspect. La pénombre devient lumière ; la grisaille, une palette de couleurs. Le château va reprendre vie. Il retrouvera toute sa noblesse. En prime, il y gagnera en charme. Grâce à lui... Grâce à elles ! Avant de redescendre les trois volées de marches, il congratule chaleureusement les acheteuses. Néanmoins, en pensées, il leur concède une fameuse dose de courage, voire d’héroïsme. Il est vrai que leurs motivations profondes lui restent inconnues. Et quelles motivations... ! Un véritable envoûtement ! Pour la première fois, il s’attache à les découvrir, à mieux les connaître. Il réalise à quel point elles sont jeunes, jolies, seules, et manifestement heureuses de l’être. L’intervention alléchante de Maxime l’empêche de pousser plus loin sa réflexion. ─ Que diriez-vous de célébrer l’événement devant un bon verre, mesdemoiselles ? Sous le soleil de votre nouveau pays... ! Gontrand applaudit à cette initiative. Pendant qu’il replie ses plans, les jeunes femmes échangent furtivement une accolade. Alors, seulement, l’architecte réalise les affinités particulières qui les unissent. Une illusion encore confuse vient de se briser en lui. Une sorte de regret s’imprime sur son visage lorsque Marie-Pierre croise son regard. Quel contraste dans leur attitude ! Elle, rayonnante mais réservée ; lui, déçu à l’idée que l’amour de ces filles désirables lui soit défendu. A l’idée qu’il n’a aucune chance d’en séduire au moins une... Et de se demander pendant combien de temps encore ce grand amour à venir ne restera toujours qu’un rêve... Le lendemain, Marie-Pierre et Dominique signent le compromis de vente. Au passage, Maître Guérin souligne la souplesse inhabituelle de son client. Chevaleresque et détaché, Maxime allègue la sympathie particulière qu’il éprouve pour les acheteuses, les pôles d’intérêt qui les rapprochent. Au grand dam du notaire, il cède même les terrains qui bordent la rivière pour le franc symbolique.


─ Pour un franc... ? fulmine Maître Guérin en replaçant le capuchon sur son stylo. Maxime redresse fièrement la tête. Sa répartie patriotique désarçonne l’homme de loi. ─ Oui, Maître ! articule-t-il. Mais pas n’importe quel franc... Un franc français ! Avant de regagner la Suisse, où Gisèle doit trouver le temps long, les deux amies s’accordent à rendre une ultime visite à Béatrice. Une visite de courtoisie, sans plus. Et qui ne les enchante pas outre mesure... A vrai dire, le silence persistant de l’aventurière commence à les inquiéter. A moins que sa lune de miel américaine ait rendu à Béatrice l’illusion d’un bonheur conformiste... Un bonheur comme elle prétendait ne plus y croire. Un bonheur qui, malgré tout, décevrait Marie-Pierre... Elles se rendent à Volvic en plein après-midi. Sans prévenir. Cette fois, Béatrice n’hésite plus à les faire monter. Sa voix dans le parlophone exprimerait même du soulagement à l’idée de les recevoir... Pourtant, en pénétrant dans la cage d’escalier, Dominique se demande quelle nouvelle déconvenue les guette. Sans le montrer, Marie-Pierre partage son appréhension. Appréhension justifiée par des éclats de voix provenant de l’appartement... Les visiteuses attendent une accalmie pour risquer trois petits coups à la porte. Béatrice apparaît. Un peignoir enfilé à la hâte sur sa peau nue camoufle à peine ses seins bronzés. Elle s’excuse de les accueillir pieds nus et invoque l’effet de surprise pour justifier sa tenue négligée. A sa manière de les embrasser, les jeunes femmes réalisent qu’elles ne gênent pas... ou qu’elles ne gênent plus. Elles suivent leur hôtesse jusqu’au salon. Une bouteille de whisky débouchée traîne sur la table basse. Un gros cigare tout mâchonné se consume dans un cendrier. Plus à l’écart, sur la moquette, un soutien-gorge et des sous-vêtements noirs. Ils gisent entre deux fauteuils dont les coussins en désordre trahissent des occupations peu conventionnelles à cette heure de la journée. Plus troublant encore est le comportement de Mike : retranché dans la chambre, il ne daigne pas se montrer.


Dominique balaye du regard tous ces détails compromettants. Son amie lui heurte le coude pour l’inciter à plus de discrétion. Béatrice, qui surprend son geste, éprouve un profond sentiment de honte. L’intervention énergique de Marie-Pierre la dispense d’une explication gênante et, somme toute, inutile. ─ Nous ne voulons rien savoir, Béatrice, décrète-t-elle. Surtout, ne rien savoir. Tournoël nous appartient depuis hier. Nous tenions à te l’annoncer avant de rentrer au pays. ─ Vous partez déjà ? ─ Déjà... ? Nous sommes restées plus d’une semaine ! C’est vrai. Le temps a passé à la vitesse de l’éclair. Si Béatrice a réussi la gageure d’appâter Marie-Pierre avec ce château, elle a gâché l’occasion de ranimer le sentiment qui, un jour de désespoir, a fait d’elles deux amantes. Tout cela à cause d’un fichu amerloque ! Elle s’en mord les doigts. Elle fait pitié. Marie-Pierre justifie tendrement la fatalité qui sépare une nouvelle fois leurs chemins. ─ C’est la vie, Béatrice. Pleurer sur son passé ne sert à rien. Distoi que derrière les nuages les plus noirs se cache le soleil à venir ! Sa tentative de réconfort ne porte pas ses fruits. Béatrice consent tout au plus à sourire. Sa répartie angoissée ressemble à s’y méprendre à un appel de détresse. ─ Quand reviendrez-vous ? demande-t-elle en s’adressant plus précisément à Marie-Pierre. Ce ton larmoyant met la jeune artiste dans l’embarras. Malgré son apitoiement, elle ne peut décemment programmer toute sa vie en fonction des états d’âme de cette femme. Alors, comme autrefois, elle affirme simplement : ─ Nous reviendrons... ! Béatrice ne trouve pas les mots pour la retenir. L’amertume de se sentir évincée pour de bon s’ajoute à sa peur de la solitude. Elle contemple une dernière fois son ancienne amante. Son regard crie qu’elle a encore envie d’elle. Plus que jamais... Et elle referme sa porte sur l’image d’un amour dont elle n’admet pas encore de faire son deuil. Dominique n’a pas tellement apprécié la scène. Les comportements biscornus de Béatrice commencent à l’exaspérer. A peine sont-elles dans la rue qu’elle dit son fait à Marie-Pierre.


─ Drôle de bonne femme, ta copine ! ─ Pauvre femme ! rectifie Marie-Pierre. ─ Elle se comportait déjà ainsi quand tu l’as connue ? ─ Un peu, oui... Elle collectionne les tuiles. ─ Dis plutôt qu’elle collectionne les hommes ! Ah! Ce qu’elle m’énerve à toujours pleurnicher sur son sort ! Mais il suffit que tu paraisses, et hop !... Elle redevient fringante. ─ Ce n’était pas vraiment le cas, il y a quelques instants... Ou alors, j’ai la berlue. ─ D’accord. Mais tu lui annonçais ton départ ! ─ A ton sens, je lui accorde trop d’attention... ? Tant qu’à faire, engueule-moi ! ─ C’est à elle que je m’en prends ! Je n’admets pas qu’elle accapare ta présence par pur égoïsme. La discussion tourne à la scène de jalousie. Marie-Pierre trouve qu’il est temps d’y couper court. Elle empoigne sa compagne et la pousse dans leur voiture. ─ Monte et tais-toi ! ordonne-t-elle sur un ton énigmatique. ─ Qu’est-ce qui te prend ? ─ Rien d’original... On va faire un tour. ─ Maintenant ? ... Où ça ? ─ Au château, soupe au lait ! Il n’en faut guère plus pour apaiser l’effarouchée. Au moins, elles quitteront l’Auvergne avec un souvenir qui leur sera propre. Un souvenir qui rallie leurs pensées vers le même but.

Comme elles l’espéraient, le site est désert. Emile est rentré dans sa ferme. Elles l’entendent rappeler ses bêtes pour la nuit. Rien ne s’oppose donc à ce qu’elles laissent libre cours à leur tendresse. D’ailleurs, s’il le fallait, d’immenses bouquets de châtaigniers disséminés autour du promontoire les protégeraient des regards indiscrets. Mais elles trouvent mesquin de se cacher. Au contraire, elles éprouvent un plaisir sans bornes à se tenir par la main. Le soleil sur le déclin empourpre le donjon. La tour ainsi éclairée les fascine un long moment. Puis, la nostalgie des mois à patienter les gagne. Dominique suggère de pousser la promenade jusque la


rivière évoquée par Maxime. Hélas ! En matière de rivière, elles découvrent un paisible ruisseau qui déroule ses méandres entre de larges rochers plats. Ça et là, un amoncellement de galets forme un semblant de barrage. Avec un peu plus d’eau, on pourrait s’y baigner. Les amies s’arrêtent à l’extrême limite des galets mouillés. A l’entrechoquement des cailloux écrasés sous leurs pas, succède le clapotis de l’eau limpide. Une étrange magie s’installe. Le reflet mouvant des arbres et des nuages... Ce calme olympien... MariePierre sent la main de son amante lui caresser le cou. Par-dessus son épaule, elle croise le regard émerveillé de son modèle. ─ Si tu veux bien, nous demanderons à Emile de ne pas toucher à ces arbres, murmure celle-ci. J’ai une folle envie de peindre la rivière telle qu’elle est en ce moment. Marie-Pierre se colle contre elle. ─ C’est étrange, Dominique... J’éprouve le même bonheur que le jour où tu m’as dit «Je t’aime» pour la première fois. J’en arrive à croire que nous devons être loin de tout pour être bien. ─ Pourquoi penses-tu que je t’ai attirée ici... ? Nous sommes trop sensibles aux problèmes des autres. Finalement, au lieu de les résoudre, nous les traînons derrière nous. Tu sais quoi ? Je commence à comprendre les gens égoïstes ! Marie-Pierre sourit et hoche la tête en signe de perplexité. ─ Tu ne seras jamais égoïste. Ni égoïste, ni vraiment adulte. De toute façon, je m’en fiche. Pourvu que tu restes toi... que tu restes femme... ! Dominique la prend au mot. Sans crier gare, elle déboutonne son chemisier. ─ Femme comme ceci... ? demande-t-elle en obligeant son amante à lui presser les seins. ─ ...ou comme cela ? reprend-elle en l’embrassant à pleine bouche. Elles s’abandonnent à leurs baisers. Les caresses durcissent les seins brûlants de Dominique. L’une et l’autre savourent le désir grandissant qui leur mord le ventre. Pourtant, sans trop savoir pourquoi, elles se contentent de ce vertige inachevé.


Marie-Pierre renoue elle-même le chemisier de son amie. Un seul nœud. Très bas. ─ Ça fait davantage boléro, précise-t-elle. Tu aimes ? Dominique lui prend la taille. Silencieuses et comblées, elles flânent jusqu’à une roche érodée, suffisamment plate et spacieuse pour s’y asseoir ensemble. A son tour, le modèle taquine les petits seins de sa compagne. ─ Pas ici, murmure Marie-Pierre. Pas maintenant... Sans cette judicieuse dissuasion, elles s’allongeraient peut-être pour s’aimer. Le cadre les y invite. Elles se contentent d’offrir leur corps hâlé aux caresses du soleil mourant. A défaut de se dénuder, elles ôtent leurs escarpins et s’éclaboussent du bout du pied. La tiédeur du courant leur inspire même l’envie d’y barboter jusqu’aux chevilles. L’insouciance... Un bonheur simple et grisant. Un chez-soi à ciel ouvert pour protéger leur rêve. Elles ne peuvent que se laisser aller à la tendresse. Sans arrière-pensée. Elles en oublient même leur tentation de faire l’amour en plein air.


A leur retour en Suisse, un léger malaise s’installe entre les jeunes femmes. Elles ne retrouvent plus l’ambiance de tendresse et d’abandon qu’elles connaissaient à Tournoël. Dans un premier temps, elles attribuent ce relâchement de leur passion aux fatigues du voyage. En l’absence d’amélioration notoire, elles l’imputent à leurs nouvelles responsabilités. Puis, peut-être pour se rassurer, à un sentiment de culpabilité lié à Gisèle. A aucun moment, il ne leur vient l’esprit que, désormais, cet appartement n’est plus qu’un point de chute sans attrait. Une seconde résidence où elles atterriront lorsqu’elles n’auront pas d’autre choix. La logique et la sagesse leur conseillent de faire confiance au temps. Au temps et à Gontrand ! Dans l’immédiat, elles s’attacheront à vivre leur amour au jour le jour. Comme avant... Elles se remettent donc à la peinture, histoire de s’occuper l’esprit. A la faveur de ce nouvel élan, elles en reviennent à se chérir, puis à se comprendre comme autrefois. En outre, chaque week-end les voit retrouver Gisèle. Si elle semble accepter leur expatriation, la vieille dame refuse néanmoins de les suivre. Son acharnement à satisfaire leur moindre désir n’est qu’un paravent destiné à masquer sa tristesse. Un paravent pour le moins efficace car, tout à la joie de sentir leur mère aussi forte, les futures châtelaines ne s’aperçoivent pas qu’elle évoque de moins en moins son mari. Voient-elles seulement les rides qui se creusent sur son visage ? Mais l’abnégation de Gisèle est sans bornes. Seul compte le bonheur de sa fille. Elle lui a pardonné depuis longtemps ses chagrins à venir. Elle a conscience qu’elle flétrira à l’ombre de ses montagnes ; ces montagnes qui, par un matin ensoleillé d’hiver, ont emporté Paul, son beau mari. Avec un peu de chance, comme lui, elle s’éteindra toute seule. Au moins, à l’instant du grand départ, elle ne verra pas pleurer Dominique...


A propos de départ, Dominique annonce le sien dès le début du mois d’avril. Oh ! Rien que pour vérifier l’avancement des travaux... Mais déjà, Gisèle s’en fait tout un monde. Elle lui demande de ramener des photos ; une moisson de photos. Et aussi des pierres. Et quelques fleurs cueillies aux alentours. Plus tard, tous ces petits riens lui permettront de sentir encore ses filles auprès d’elle. Par la pensée, par le toucher... Par l’odeur dont ces choses seront imprégnées. Dominique trouve ces souhaits un peu saugrenus. Marie-Pierre les qualifie d’attendrissants. Elle promet de les satisfaire. Avant de gagner Tournoël, elles séjournent un moment à la Côte aux Fées, le temps de souffler les soixante bougies de Camille. Pourtant, c’est encore Moïse qui accapare l’attention. Il ne quitte quasiment pas les bras de sa marraine ! Dominique se sent un peu exclue, un peu frustrée... Non pas qu’elle soit jalouse du bambin, loin de là ! C’est beaucoup plus subtil... comme un souhait d’autant plus inconcevable qu’on s’y accroche en dépit du bon sens. Et ce désir encore secret s’ancre dans son esprit au point de virer à l’obsession. Au fil des heures, elle sombre dans de longs silences. Maintes fois, Marie-Pierre doit la tirer de ses méditations. Seul, Camille ressent l’urgence de réagir. Sous ses airs de père tranquille, il réalise que cette femme cache un profond chagrin. Peu lui importe la cause, pourvu qu’il adoucisse un tant soit peu cette douleur... Ainsi, pendant que Marianne et Marie-Pierre pouponnent le bébé, il lui souffle à l’oreille quelques astuces d’aquarelliste. Des petits trucs glanés au long de sa vie d’artiste. De petits conseils qui ne coûtent rien, mais qui touchent Dominique. Cette marque d’intérêt l’encourage à réintégrer un cercle d’amis où elle ne trouvait plus sa place. Deux jours plus tard, en dépit de l’attachement qu’elle éprouve à nouveau pour ses hôtes, elle reprend la route avec soulagement ; un soulagement qui ressemble à s’y méprendre à une délivrance ! Malgré tout, le malaise persiste. Il ne fait qu’empirer durant le trajet vers la France. Réponses évasives, incohérences, prostration... Toute la panoplie des comportements les plus horripilants ! Comme un fait exprès, les tentatives de Marie-Pierre pour cerner le problème


se heurtent à un mur de silence et de mauvaise volonté. La mort dans l’âme, et la rage au cœur, elle capitule. Hélas ! Après vingt-quatre heures de ce cirque, elle n’en peut plus. Alors, elle adresse cet ultimatum à sa compagne : ─ Tu dépasses les bornes, Dominique ! Si tu ne m’aimes plus, c’est ton droit. Mais, dans ce cas, dis-le carrément ! Comme elle en a pris l’habitude, Dominique se replie dans son mutisme. A la différence que, désormais, en plus, elle pleure ! Des sanglots silencieux devant lesquels Marie-Pierre reste inflexible. ─ Nous ne quitterons pas cette chambre avant que tu m’aies expliqué ce qui se passe, déclare-t-elle. Les minutes suivantes sont interminables. Une véritable guerre des nerfs que Marie-Pierre gagne au finish. Poussée dans ses derniers retranchements, Dominique avoue un tourment inattendu. ─ Pardonne-moi, implore-t-elle. J’ai tellement besoin de toi... Mais il m’arrive une chose difficile à concevoir... Elle prend son souffle. Puis, son élan. ─ J’aimerais que nous ayons un enfant. Voilà ! ─ Un enfant ! ... Nous ? Tu es tombée sur la tête ? Dominique n’espérait pas de miracle. Heureusement. Pourtant, sa sincérité a le mérite d’apaiser sa compagne. ─ Dis... ? Tu me tires la tête depuis une semaine pour une bêtise pareille ? Tu ne pouvais pas le dire tout de suite ? Un enfant ! Je peux savoir ce qui t’inspire cette lubie ? Les yeux toujours baissés, Dominique hausse les épaules. Pour la première fois depuis des lustres, un léger sourire anime ses lèvres. L’image d’un bambin familier lui rend le courage de soutenir le regard de son amante. Comme une évidence, elle avoue : ─ Le petit Moïse, tiens ! Le petit Moïse et toi... ─ Et moi ? Dis... ? Réfléchis deux secondes... Tu nous vois avec un môme dans les jambes ? Le visage de Dominique s’assombrit. L’amertume la rend agressive. ─ Je savais que tu n’apprécierais pas. J’aurais dû me taire. ─ Certainement pas ! Si tu tiens à cet enfant au point d’en faire une maladie, nous en parlerons à tête reposée. Laisse-moi simplement réaliser ce qui risque de nous tomber sur la tête.


Si minime soit-elle, cette lueur d’espoir transfigure la jeune femme. Elle se précipite au cou de son amie. ─ Tu veux dire que tu ne m’en veux plus ? Que tu serais d’accord ? ─ Hé ! Doucement ! J’ai accepté d’y réfléchir... Mais d’y réfléchir ensemble. Tu te rends compte de ce que cela implique ? ─ J’y ai songé. Mais je ne peux plus me soustraire à l’idée qu’un enfant m’est nécessaire. A fortiori, j’ai pensé qu’un enfant bien à nous... rien qu’à nous... ! Marie-Pierre démontrerait une mauvaise foi flagrante en niant son amour pour les enfants. En particulier pour son filleul. Néanmoins, devant le choix qui se pose, elle préfère prendre du recul. A plus longue échéance, elle jugera mieux si un projet aussi fou se justifie ou pas. ─ Si nous attendions d’être installées, risque-t-elle. Nous ne savons pas encore quand les travaux seront achevés. ─ Desterel est formel, rétorque Dominique. Pas plus tard qu’hier, il a répété que tout serait terminé en juillet. Même si nous n’emménageons qu’en automne, je trouve qu’il serait temps d’y penser... ! Elles ont localisé l’abcès. Marie-Pierre décide de le crever une fois pour toutes. Assise au bord du lit, face à son modèle, elle ouvre le débat. Fait étrange, parmi les arguments de Dominique, elle retrouve certaines aspirations personnelles qu’elle croyait définitivement balayées suite aux agissements de son père. Elle découvre aussi une autre Dominique. Des affinités insoupçonnées les ressoudent. Alors, dans la foulée de cette réconciliation, elle se rallie aux souhaits maternels de son amie. ─ C’est ton droit, admet-elle. J’avoue même que cette perspective ne me déplaît pas. Dominique reste un instant interdite. L’émotion est trop forte. Elle serre les bras de Marie-Pierre à lui rompre les os. Puis, au comble de l’excitation, elle lui prodigue des rafales de baisers. ─ Tu viens de m’offrir la plus belle preuve d’amour qui soit ! murmure-t-elle. Ce regain de tendresse bouleverse Marie-Pierre. Sa complaisance


à l’égard de son amante s’en trouve décuplée. Pourtant, elle se permet une suggestion qui lui tient fort à cœur. ─ Si tu n’y vois pas d’objection, j’aimerais que ce soit un garçon. Pour le reste, tu as carte blanche. ─ Un garçon ? Facile à dire ! Nous prendrons ce qui se présentera. ─ Nous avons le droit d’avoir une préférence, non ? Il suffira de l’exprimer lorsque nous entamerons les démarches. ─ Je ne te suis pas... De quelles démarches parles-tu ? Marie-Pierre la trouve bien naïve. Afin de la préparer à toute mauvaise surprise, elle lui saisit affectueusement les mains. ─ Tu crois qu’on adopte un enfant du jour au lendemain ? Armetoi de patience... Dans le meilleur des cas, cela prend des mois ! Telle une tigresse blessée, Dominique retire ses mains. ─ Qui t’a parlé d’adoption ? Tu es folle ? Je veux un enfant à moi, figure-toi. Un enfant que j’aurai désiré, conçu et porté ! Marie-Pierre sent ses jambes se dérober. Ce vertige passé, elle réplique avec une égale véhémence de langage. ─ Te rends-tu compte de ce que tu veux faire ? Je te rappelle à toutes fins utiles qu’un enfant se conçoit avec l’aide d’un homme ! ─ Et alors ? Il n’y a pas de quoi en faire un plat ! C’est pour la bonne cause. Si tu crois que cela m’enchante ? ─ Ça alors ! Tu en as de bonnes ! rugit Marie-Pierre en s’éloignant du lit. Tu vas te vautrer dans le plumard d’un homme, et je devrais te plaindre ? Sais-tu comment on appelle une femme qui couche avec n’importe qui ? ─ Je t’interdis de me traiter de pute ! Oui, j’aurai besoin d’un homme. Ce n’est pas une raison pour sombrer dans la vulgarité. Si j’avais le choix, ma chère, je me passerais de cette formalité. Marie-Pierre réalise un peu tard sa maladresse et sa méchanceté. Elle réalise surtout qu’elles ont négligé une alternative qui résoudrait le problème. Ce suprême espoir lui donne d’abord le courage de s’excuser. Puis, de proposer sa suggestion. ─ Si tu as creusé la question autant que tu l’affirmes, comment n’as-tu pas songé à la fécondation assistée ? ─ Parce que ça ne change rien au problème. ─ Tu trouves ? Tu porterais quand même ton enfant !


─ D’accord. Mais ce ne serait jamais qu’un enfant anonyme. Un enfant dont je ne saurais rien du père. Non... ! Faire un enfant dans ces conditions, je m’y refuse. ─ Donc, tu persistes à vouloir faire ce gosse avec un homme ; même si je m’y oppose ? ─ Je ne vois pas de quel droit tu t’y opposerais... ! ─ Je m’insurge contre un caprice qui va nous détruire. ─ Tu ne comprends donc pas ce qu’est l’instinct maternel ? Pour toi, tous les hommes sont des bêtes. En ce qui me concerne, ils représentent l’unique chance de réaliser ma vie de femme. Cette remarque humilie Marie-Pierre au plus haut point. Elle ôte sa bague, l’expédie au milieu du lit, et se dirige résolument vers la porte. ─ Je t’avertis une dernière fois, Dominique : si tu me fais ce coup là, tu ne me reverras plus ! Elles s’affrontent du regard. Dominique semble de marbre. Son aplomb est désarçonnant. ─ Tant pis, répond-elle posément. Mais je le ferai ! ─ Je te hais ! hurle Marie-Pierre en claquant la porte. Dominique l’entend courir dans le couloir. Le démarrage en trombe de la voiture consomme leur rupture. La rancœur et la désillusion la pétrifient. Elle reste longtemps prostrée. Dans ce qui était leur chambre, tout lui semble vide : la pièce, sa vie et son cœur. Elle réalise tout ce qu’elle vient de perdre. Mais, si la fin de leur idylle la torture, la mise à jour du vrai visage de Marie-Pierre l’anéantit encore plus. Au bout du compte, elle se demande si la fatalité ne lui a pas épargné un calvaire encore plus éprouvant : la réclusion à perpétuité auprès d’une femme sans cœur et sans parole ! Marie-Pierre a sacrifié leur enfant avant qu’il soit conçu. Cela, elle ne le lui pardonnera jamais ! *** Le carillon tonitruant tire Béatrice de son sommeil. Le cerveau engourdi par un somnifère, elle réagit tant bien que mal à la détresse de Marie-Pierre. Celle-ci frôle la crise de nerfs et s’avère incapable d’articuler un mot. Elle s’effondre dans ses bras. Pendant un bon


moment, Béatrice craint même qu’un malheur soit arrivé. Après plusieurs minutes de sanglots, Marie-Pierre se calme enfin. Son visage mouillé colle à l’épaule de son amie. Elle redresse brusquement la tête. ─ C’est affreux... J’ai quitté Dominique ! Béatrice pourrait jubiler en secret. Elle n’en fait rien. Un drame d’amour vient de se produire. Elle en connaît le prix et la douleur. Elle imagine également que les explications de Marie-Pierre les entraîneront tard dans la nuit. Dans cette perspective, elle se dépêche de préparer du café fort. Revenue au salon, elle repousse les revues qui encombrent la table. Sans autre cérémonie, elle dispose deux tasses à même le bois verni. Paralysée par l’injustice qui lui reprend son bonheur, MariePierre attend l’invitation de son amie à s’attabler auprès d’elle. Mais Béatrice préfère lui faire face. Elle contourne la table en traînant les pieds sur le tapis bouclé. Déception… Marie-Pierre se demande ce qu’elle est venue chercher auprès de cette femme distante. Le café corsé les aide l’une et l’autre à retrouver un minimum de sérénité. Béatrice en profite pour aborder le problème. ─ Raconte-moi... C’est si grave ? La réponse tombe comme un couperet. ─ Pour moi, oui ! ... Elle veut un enfant ! Sur le coup, Béatrice trouve le désespoir de sa visiteuse démesuré. Elle en sourit... Réaction mal interprétée, qui déclenche aussitôt le courroux de Marie-Pierre. ─ Rigole, Béatrice, maugrée-t-elle. Surtout, ne t’en prive pas... Tu la tiens, ta revanche, n’est-ce pas ? Cette répartie ne va pas faciliter les confidences. En une fraction de seconde, le visage de la belle française se durcit. ─ Mesure tes paroles, s’il te plaît ! réplique-t-elle sans sourciller. Que tu me tires du lit après minuit pour te confier, d’accord ; mais que tu veuilles te défouler sur moi, c’est trop ! Marie-Pierre se calme. A moins que sa détresse l’anéantisse à nouveau... ─ Où sont passées nos belles promesses ? gémit-elle. Je te fais confiance, et tu me traites en ennemie !


C’est vrai qu’elle est à la dérive... Sa rupture avec Dominique la déboussole. Surmontant son orgueil, Béatrice lui tend une main pardessus la table. Le premier instant de surprise passé, Marie-Pierre baisse les yeux et s’y accroche. Puis, à nouveau sécurisée, elle repart à l’attaque contre son modèle. ─ Elle n’a aucune pudeur, rage-t-elle. Mademoiselle va coucher avec un type et moi, j’ai le droit de me taire. Elle veut un enfant pour elle seule ! Tu accepterais cela, toi ? Au premier abord, le comportement de Marie-Pierre tient de la jalousie ou de la frustration. Avec un peu de patience, on s’en remet. Béatrice allie humour et psychologie pour dédramatiser la situation. ─ Je comprends ta vexation, admet-elle. Cela dit, presque tous les couples désirent, un jour, avoir un enfant. Alors, si la maternité ne t’inspire pas, il fallait bien qu’elle se sacrifie ! ─ Quitte à me tromper ? Dis, Béatrice... Tu as sauté de joie, quand ton mari t’a plaquée ? Moi, je n’admettrai pas qu’un homme touche Dominique. Jamais, tu entends ? ─ Vous êtes aussi stupides l’une que l’autre... Pourquoi forcément coucher ? ─ Mademoiselle veut à tout prix connaître le père de "son" enfant ! Cette fois, Béatrice se rend à l’évidence. ─ C’est vrai qu’elle est à peine compliquée, ta copine, dit-elle. ─ Tiens... ! Tu ne la défends plus ? ─ Tout dépendra de ta réponse à ma prochaine question... Sois franche : qu’est-ce qui te choque le plus ? Le fait qu’elle ait besoin d’un homme, ou l’intrusion d’un gosse dans votre couple ? Marie-Pierre n’hésite pas un instant. ─ Pour qui me prends-tu ? J’étais prête à tout pour qu’elle obtienne cet enfant. Nous avons épluché toutes les solutions... Elle ne veut rien entendre ! ─ Si je comprends bien, elle a le champ libre pour arriver à ses fins, à condition de ne rien faire avec un homme... ? ─ C’est la moindre des conditions, non ? ─ Dans ce cas, j’ai peut-être la solution... ─ Je doute fort qu’elle t’écoute ! Justement toi... ! ─ Pourquoi devrait-elle m’écouter ? C’est toi qui va lui parler !


─ Si elle s’imagine que je vais la supplier, elle peut courir ! ─ Mais non... ! Vous avez trop besoin l’une de l’autre. ─ Je la déteste ! ─ C’est bien ce que je dis... Tu l’aimes ! Allons, cesse tes enfantillages et écoute-moi. Malgré la possibilité qui s’offre enfin de récolter les fruits de sa patience, malgré la tentation de réveiller un penchant toujours en veilleuse chez son amante d’un jour, Béatrice joue les bons samaritains. Avec douceur, elle détaille et répète une marche à suivre un peu biscornue, mais qui permettra à Dominique et à Marie-Pierre d’être parents sans se déchirer. Une nouvelle fois, elle voit s’évaporer le mirage de son impossible amour. Quoi qu’il en soit, la méthode évoquée par Béatrice rencontre l’assentiment de son amie. Comme l’affirme cette dernière, ce sera cela ou rien ! Quant à passer un coup de fil à l’hôtel pour rassurer Dominique, Marie-Pierre s’y refuse catégoriquement. Elle ne manifeste même aucune hâte à partir. Alors, pour tuer le temps qui ne s’écoule plus, Béatrice propose une nouvelle tasse de café et s’allume une cigarette. ─ Je ne t’ai jamais vue fumer ! s’étonne Marie-Pierre. ─ C’est la faute à Mike. ─ Excuse ma franchise, mais je préférais l’odeur des cigares. ─ Si tu avais passé une semaine auprès de lui tu ne dirais plus cela. Elle montre sa cigarette. ─ Tu veux que je l’éteigne... ? ─ Tu en as vraiment besoin ? Béatrice ne répond pas. Elle aspire une longue bouffée, puis emporte le cendrier dans la cuisine. Elle revient avec le café, quelques biscuits, deux verres et une bouteille de bourbon. Tu veux me faire boire de l’alcool à quatre heures du matin ? Toujours l’influence de Mike, sans doute ? ─ Bois ! insiste Béatrice en lui offrant un verre. C’est la meilleure façon de rester éveillée. ─ Désolée, mais je préfère encore dormir ! ─ C’est cela... Sur une chaise ! Béatrice aurait pu y penser avant. Mieux vaut tard que jamais,


elle l’invite à gagner le divan. Dans la foulée, elle l’engage à s’étendre auprès d’elle. Puis, pour en revenir à Mike, elle évoque la querelle dont Marie-Pierre a perçu les échos, quelques mois plus tôt. ─ Il avait une conception toute personnelle de l’amour à la française, explique-t-elle. J’attendais de la tendresse, il me submergeait de fantasmes... Bien sûr, il trouvait tout naturel que je les satisfasse. ─ Tu semblais pourtant folle de lui ? ─ Sans ses comportements pervers, je le serais sans doute encore. Malheureusement... Marie-Pierre se souvient de son passé. A présent, dans son esprit, elles sont sur un pied d’égalité. ─ Lui aussi, il t’obligeait à faire des trucs... ? ─ C’est pire. Il s’arrangeait pour que je les fasse de ma propre initiative ! Le fameux soir où vous êtes venues, je ne l’avais pas fait jouir comme il le souhaitait. Il est entré dans une rage folle ! ─ A cause de nous ? ─ Non. Il braillait déjà avant votre arrivée. A partir de là, tout s’est déglingué. Mais c’est la première fois de ma vie que je me fais larguer sans regrets ! ─ Et maintenant ? ─ Maintenant... ? Elle sourit et enlace machinalement Marie-Pierre. Son regard se porte au loin, dans l’infini de ses souvenirs. ─ Maintenant, reprend-elle, je console une amie qui a besoin de moi. Je tiens ma promesse. Et je suis bien ! Une étrange lueur brille dans ses yeux. Son visage qui se penche et s’approche… Marie-Pierre enfouit sa figure au creux de son cou. Hélas ! C’est surtout pour dissuader Béatrice de l’embrasser... L’une et l’autre mesurent à temps le pas à ne pas franchir. Jusqu’aux premières lueurs de l’aube, elles jouent simplement à somnoler. Marie-Pierre se redresse la première. ─ Tu m’en voudras si je pars maintenant ? ─ Non. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de te perdre. Quoi qu’il arrive, je sais que tu reviendras... Marie-Pierre ne la dément pas. Elle se laisse raccompagner jusqu’au palier. Son amie lui rectifie un peu les cheveux, lui baise furti-


vement la joue et se retire en étouffant sa peine. ─ Bonne chance ! murmure-t-elle en appuyant son front contre la porte close. Le retour de Marie-Pierre à son hôtel ne se fait pas sans angoisse. Par chance, elle réussit à s’engouffrer dans la cage d’escalier sans éveiller l’attention du réceptionniste. La porte de sa chambre n’est pas verrouillée. Un pressentiment inquiétant s’installe dans son esprit. Elle s’avance dans la pénombre. Sur le lit, inerte, elle devine enfin sa compagne. En dépit des apparences, Dominique ne dort pas. D’ailleurs, elle n’a pas fermé l’œil de la nuit. Ses traits tirés accusent autant l’épuisement que la tristesse. A vrai dire, cette tristesse, elles l’éprouvent autant l’une et l’autre. Elles souhaitent ne plus jamais avoir à l’éprouver. Elles ont tenu un comportement stupide. Cet aveu solidaire scelle pour de bon leurs retrouvailles. Cela dit, si leur nuit blanche les a assommées, elle apporte de précieux enseignements sur leur couple. Cette épreuve démontre la force de leur passion ; elle dénonce aussi ses points faibles. Elle invite surtout à renouer un dialogue malencontreusement rompu. Avec le recul, Dominique juge son projet de porter un enfant aussi égoïste qu’utopique. Elle reconnaît même le caractère offensant de sa lubie. Marie-Pierre ne mérite pas cela ! Sur sa lancée, elle se reproche également son implication capricieuse dans l’acquisition du château ; une acquisition onéreuse, fantasque et, une fois encore, égoïste ! Lorsque Marie-Pierre prend la parole dans ce débat à sens unique, elle envisage leur avenir tout autrement... ─ Le chapitre est clos, Dominique. Nous ne changerons rien à nos projets. Ni aux nôtres en général, ni aux tiens en particulier. ─ Il n’est plus question de projets particuliers, promet Dominique. A l’avenir, nous déciderons ensemble. ─ Alors, commençons tout de suite... Je ne suis pas revenue bredouille de chez Béatrice. Tu ne la portes pas dans ton cœur, c’est un fait. Pourtant, elle connaît la solution de ton problème. Non seulement, elle la connaît, mais elle te l’offre. ─ Arrête ! Tu sais bien qu’il n’y a pas de solution miracle.


─ Pas sûr... ! Je peux t’expliquer un truc ? Sans perdre une seconde, Marie-Pierre relate par le détail un fait divers peu ordinaire. Un scandale qui, selon Béatrice, avait secoué toute une région de Grande-Bretagne et occasionné l’intervention de la justice. Il mettait en cause une jeune fille pareille à Dominique ; une fille célibataire, dont le seul crime était, aussi, de vouloir un enfant pour elle seule... mais, surtout, par elle seule ! Sans relations intimes, sans père encombrant... Dans la plus stricte intimité ! La loi n’autorisant que les couple stables et réguliers à procréer de cette manière, on lui refusa la fécondation assistée. Partout ! Aucun gynécologue ne s’attendrit devant sa détresse. Pourtant, son jusqu’au-boutisme s’avéra payant : à défaut de lui fournir des spermatozoïdes, un centre de planning familial lui confia le matériel pour les utiliser à bon escient. ─ C’est presque trop simple, termine Marie-Pierre. Il a suffi qu’on donne à cette femme un gobelet aseptisé pour récolter le sperme, et un applicateur pour se l’injecter. ─ Et le donneur... ? ─ Sans doute un proche... Tu comprends bien qu’on n’a pas dévoilé son nom ! Dominique se met à réfléchir à la question. Elle envie cette femme qui a réalisé son rêve contre vents et marées. Mère célibataire, vierge de tout attouchement mâle... Le pied ! Hélas ! Dans son cas, une telle solution est impensable. Trouver un homme avec qui coucher, ce n’est pas un problème... ! Mais qui accepterait de prêter son concours à une masturbation charitable ? D’autant plus que le cercle de leurs relations masculines est, pour le moins, restreint. Malgré tout, par jeu, elles en font le tour. ─ Maxime ? Son rang ne le lui autorise pas, voyons ! ─ Tu crois qu’il y penserait dans un moment pareil ? ─ Et Gontrand ? ─ Je ne me sentirais pas à l’aise. Quoique... Avec de tels yeux… ─ Reste Emile... ! ─ Non merci ! Tant qu’à faire, envoie-moi le simplet ! Marie-Pierre sursaute... Un éclair de génie. ─ Si nous demandions à Camille ? C’est un artiste, il comprendra !


Dominique ne semble guère enchantée de la proposition. Avant de la rejeter, elle mesure la portée de ses paroles. Inutile de choquer une nouvelle fois Marie-Pierre. ─ Je ne pourrais pas lui demander une chose aussi intime, avouet-elle. Il nous connaît trop bien. D’ailleurs, il t’a déjà tellement aidée... ─ Raison de plus ! Une fois de plus, une fois de moins... ! C’est vrai qu’elles n’ont pas d’autre choix. Pour Dominique, l’aboutissement du rêve est intimement lié à l’accord de cet homme. Peu à peu, un soupçon de confiance remplace son scepticisme. ─ Ce serait trop beau... Mais j’ai peur que nous commettions une grosse bêtise... ─ C’est le risque à courir. Préfères-tu que j’en parle d’abord à Marianne ? Dominique l’attire contre elle sans pouvoir répondre. Soucieuse de couper court à cet accès de tristesse, Marie-Pierre se montre à la fois tendre et énergique. ─ Allons, du nerf ! s’exclame-t-elle. Une douche, un bon petit déjeuner, puis, dodo ! Demain, dès l’aube nous mettrons le cap sur la Côte aux Fées. L’espoir et le doute alternent à qui mieux mieux dans l’esprit des jeunes femmes. Hélas ! Leur débarquement impromptu chez le vieux peintre coïncide avec un événement douloureux : Max vient de succomber à une embolie. Touchée par les larmes du vieux peintre, Dominique le réconforte pendant qu’il enterre son chien au pied d’un bouleau. Marie-Pierre en profite pour informer Marianne de leur tourment et jeter les bases de leur démarche insolite auprès de Camille. Consternation... Cas de conscience épineux… Longs instants de stupéfaction au terme desquels la jeune mère s’attache à découvrir les motivations réelles de ses amies. Heureusement, les justifications avancées par Marie-Pierre s’avèrent probantes, car Marianne consent finalement à jouer les médiatrices ; la décision finale appartenant, bien sûr, à son mari. Accablé par la tristesse, ce dernier se retire étonnamment tôt


dans sa chambre, obligeant Marianne à reporter sa démarche. Ce soir-là, elle se fait réexpliquer minutieusement tout le processus de la fécondation. Au-delà d’une réticence toute sentimentale, elle admet une fois pour toutes que son mari constitue la seule issue à ce dilemme. Hélas ! Le lendemain, Camille souffre toujours autant. Au grand désappointement de sa compagne, il pleure à tout bout de champ. Pour sa part, Dominique lui reconnaît le droit de pleurer son chien. Le temps cicatrisera sa blessure... Les amies quittent donc la Côte aux Fées avec les mêmes incertitudes. Tous leurs espoirs reposent sur la pauvre Marianne. Si elle trouve jamais l’instant propice pour intercéder en leur faveur ! L’attente devient insupportable. Au fil des jours, leur confiance s’estompe dans une pesante monotonie. Elles végètent comme des arbres privés de sève et d’eau. Mille fois, elles sont près d’appeler Marianne. Chaque fois, un soupçon de raison les retient. Pour corser le tout, survient la réprimande justifiée de Gisèle qui s’inquiète de leur mutisme. La pauvre... ! Inutile de se chercher des excuses : elles l’ont complètement oubliée ! Au comble du désarroi, elles appréhendent sa réaction face à leur dessein. Elles redoutent plus encore l’instant de lui avouer leur façon peu chrétienne d’accéder à la maternité. Dans un tel climat de crispation, la passion de Marie-Pierre pour son modèle tourne plutôt à la pitié. Soudain, la sonnerie du téléphone ! Malgré son impatience, Dominique refuse de décrocher. L’appréhension d’apprendre un désistement plus que probable lui noue la gorge. Les jambes défaillantes, elle se cramponne à un fauteuil puis s’assied en amazone sur son accoudoir. Dans un premier temps, ses craintes s’avèrent pour le moins fondées. A travers les paroles de Marie-Pierre, elle comprend qu’il est question du moral de Camille. C’est à désespérer. Son amie s’informe et s’inquiète sans que Dominique décèle le moindre signe encourageant… jusqu’au moment où les gesticulations de son amante ravivent enfin ses espoirs. En un quart de seconde, Marie-Pierre redevient radieuse. Radieuse et écarlate lorsqu’elle se penche vers son modèle.


─ Marianne demande quel jour tu tenterais l’expérience, chuchote-t-elle. Dominique ouvre son agenda. Pour le mois d’avril, c’est fichu... Elle coche un mardi du mois de mai. Marie-Pierre annonce la date avec un pincement au cœur : ce jour-là, on fête la Sainte Gisèle !

Elles mettent à profit leurs trois semaines d’attente pour se gorger de moral et d’amour. Leur joie de vivre fait plaisir à voir. Gisèle, qui les retrouve après une longue éclipse, les voit toutes métamorphosées. Décidément, sa fille devient de moins en moins sa fille... La vieille dame subit cette constatation comme un coup de massue. Au poids des ans se greffe la tristesse de se voir bientôt délaissée pour de bon. Une foi intense et, surtout, le réconfort d’outre-tombe de son mari lui permettent de ne pas trop afficher sa douleur. Arrive enfin le jour du grand espoir. Des grappes de lilas blanc parfument les abords de la fermette où Camille va devenir père pour la seconde fois. Il vient personnellement à la rencontre des amantes, Marie-Pierre en tête, le visage un rien crispé. Ensuite, Dominique, discrète, qui se cantonne dans l’ombre de son amie. A cet instant, Camille découvre le chiot qu’elle tient dans les bras. Ses yeux accusent la nostalgie et l’admiration. Dominique continue de caresser l’animal. Avec douceur et maladresse. Puis, sans laisser au vieux peintre le temps de s’étonner, elle dépose le chiot contre son épaule. ─ J’espère qu’il vous plaît, dit-elle en rougissant. Nous l’avons choisi spécialement pour vous. Les yeux de Camille pétillent, s’embuent, puis se mouillent tout à fait. Il se tourne vers Marianne pour les essuyer. ─ Regarde, ma chérie ! s’exclame-t-il. N’est-ce pas ravissant ? Tout le pelage de Max... ! Il calme l’animal avec mille précautions. ─ Nous t’appellerons... Voyons... ? Son regard se lève vers Dominique. ─ Nous t’appellerons « Domino » !


Le ravissement de Camille est attendrissant. On dirait un enfant qui étrenne son premier costume d’indien ! Pendant qu’il joue sur la pelouse avec son cadeau à quatre pattes, les femmes se retirent pour faire le point. Marianne suggère d’attendre l’heure du coucher pour procéder. Camille a certainement programmé cette heure avec sa femme car, de toute la soirée, il ne sera jamais question de son intervention solitaire. Mieux, il fume sa dernière bouffarde de la journée avec un calme déconcertant. Lorsque sa pipe s’éteint, il interroge son épouse du regard. Dominique et Marie-Pierre sentent leur visage s’empourprer. Malgré la gêne, une sensation exaltante les submerge ; plus encore à mesure qu’elles gravissent l’escalier à la suite de Marianne. Sur le palier, Camille reçoit discrètement son gobelet. Plus discrètement encore, il s’éclipse. Débute alors une silencieuse et fastidieuse attente... Allongée sur le lit, Dominique vérifie plusieurs fois la présence de l’applicateur à ses côtés. Marie-Pierre lui caresse patiemment le cou pour la détendre. Marianne, intriguée par la dimension du tube, exprime subitement ses inquiétudes quant à l’introduction d’un tel engin chez une femme présumée vierge. ─ Je ne le suis plus, avoue timidement Dominique. C’est bien la seule chose que les médecins ont daigné faire pour moi... Un léger claquement de porte... Les trois amies sursautent en même temps. Le cœur battant, Marie-Pierre et Marianne se précipitent à la rencontre de Camille. Elles le trouvent planté devant la porte. Particulièrement mal à l’aise, ce qui se conçoit aisément. Hélas ! Le gobelet qu’il hésite à leur tendre est on ne peut plus vide ! ─ Je suis désolé, Marianne, dit-il. Je n’y arrive pas. Marianne partage sa gêne et son désappointement. Elle lui presse le bras avec amour, mais cela ne l’empêche pas de trembler. Alors, d’une discrète œillade, elle invite Marie-Pierre à se retirer. Puis, elle s’enferme dans la chambre avec son mari. Marie-Pierre s’exécute avec un pincement au cœur. La tête basse, elle annonce l’échec de la tentative à Dominique. Sur le coup de la détresse, celle-ci ne bronche pas. Son silence et sa dignité la


grandissent aux yeux de son amie. Avec le recul, la défaillance du vieux peintre était à prévoir. Elles n’ont aucune raison de lui en vouloir. Epaule contre épaule, un filet de tristesse au coin des yeux, elles se contentent de se taire. Elles s’apprêtent docilement à consommer la fin d’un trop beau rêve qui se termine en cauchemar. Comme le sang qui leur glace les veines, le temps cesse de s’écouler. Elles ont fait une croix sur l’intervention du brave Camille. Avec dix ans de moins... ? Peut-être... Elles trouvent mille prétextes pour se culpabiliser... L’irruption tapageuse de Marianne les efface toutes. ─ Dépêchons-nous, lance-t-elle en exhibant la fameuse éprouvette. ─ Déshabille-toi ! renchérit Marie-Pierre en déchirant l’emballage stérile. Elle prépare fébrilement l’applicateur. En tremblant de la sorte, elle court à la catastrophe... ─ Laisse-moi faire, décrète Marianne en lui prenant la seringue. Pour avoir les mains libres, elle lui confie le gobelet. Dégoûtée par son contenu, Marie-Pierre détourne son regard. Entendre est un supplice suffisant. Un bruit d’aspiration... Le cognement de l’applicateur contre le fond du récipient... Le bouillonnement de l’air qui se mélange au liquide... Dominique ferme les yeux. Elle les ferme moins de peur que de honte. Son corps crispé à l’extrême ne facilite pas le travail d’approche de Marianne. Pourtant, le temps presse. Leur rêve est à deux doigts d’aboutir... A cet instant, Marie-Pierre reprend courage. Pour tout dire, elle le retrouve au moment crucial. La précision de son toucher s’avère d’ailleurs déterminante pour décrisper sa compagne et permettre l’introduction de l’applicateur. Cette pénétration laborieuse a mis les nerfs des trois femmes à rude épreuve. Dominique halète comme si elle accouchait. Le pouce collé au poussoir de la seringue, Marianne attend un signe de sa part. L’instant est d’une intensité suprême. A ce moment précis, tout reste possible... Lasse d’attendre un geste qui ne vient pas, Marie-Pierre


manifeste son impatience. Son regard est implacable. Dominique rejette sa tête en arrière. Alors, fermant les yeux à son tour, son amante actionne le piston de toutes ses forces. Le sperme tiède gicle au fond du corps de Dominique. Celle-ci grimace et griffe la main de Marianne. Ses yeux se mouillent. De honte ou de bonheur ? Elle seule pourrait le dire. Pour l’heure, elle est tout entière accaparée par ce qui l’attend. Marianne enlève même l’applicateur sans qu’elle s’en aperçoive. Croyant bien faire, MariePierre invite leur assistante à rester encore un peu auprès d’elles. Enlacées dans le silence presque pieux d’une nuit inqualifiable, les amantes s’efforcent de se montrer heureuses. Elles tachent surtout de se donner raison. De son côté, si Marianne a consenti à les aider, si elle n’a rien à se reprocher dans cette procréation quelque peu immorale, sa conception de la vie l’empêche de cacher plus longtemps son état d’âme. ─ Je m’inquiète pour Camille, dit-elle pour justifier son départ précipité. La porte claque. Le bonheur fragile de Dominique se mue en inquiétude. Elle se sent lâche, sale et moche. Toutes les vexations imposées à Marie-Pierre serviront-elles à quelque chose ? La quiétude et le sourire de sa compagne apaisent peu à peu son désarroi. Non seulement, Marie-Pierre s’est pliée à une bien sale besogne, mais elle est toujours à ses côtés. Plus enthousiaste, et peutêtre plus heureuse qu’elle !

Le lendemain, après une nuit chamboulée par quelques réveils en sursaut, elles tentent d’enrayer le cafard qui les tenaille. En guise de réconfort, elles étrennent les vêtements neufs qu’elles ont achetés ensemble pour la circonstance. Comme si cela suffisait à les rétablir dans leur dignité... ! Dans la salle à manger, la table est mise depuis un bon moment. Marianne les accueille avec une certaine froideur. Elle excuse l’absence de Camille avec un sourire crispé. Sans commentaire. D’ailleurs, tout ce qui touche de loin ou de près à l’opération de la veille semble devenu tabou. Il flotte dans cette maison un parfum de scandale. Les amantes


ont subitement la sensation d’être de trop. Du regard, elles s’accordent à partir sur-le-champ. Marianne ne les en dissuade pas... Commence alors une attente plus éprouvante encore... Un jour gris succède à un jour noir. Puis, par un matin rose, Dominique acquiert la certitude d’être enceinte. Elle se précipite sur le téléphone pour avertir Marianne et, indirectement, Camille. Celui-ci la félicite en jouant la carte de l’innocence. Pourtant, au-delà de sa relative indifférence, il est franchement heureux et soulagé. Heureux du bonheur de ses amies, soulagé de ne pas devoir renouveler son offrande ! A nouveau, il pourra supporter le regard des jeunes femmes sans rougir. Cela tombe bien car ces dernières sont impatientes de revoir leurs bienfaiteurs. La cassure morale qui menaçait l’amitié des deux couples est oubliée. L’invitation à rappliquer dare-dare à la Côte aux Fées en est la meilleure preuve. En cours de route, Marie-Pierre et Dominique dévalisent quasiment une boutique pour enfants. Elles gravissent le sentier sinueux qui mène à la fermette, les bras chargés de cadeaux pour Moïse. Embarrassée par cet amoncellement de présents, Marianne leur saute au cou en les grondant pour leurs folies. Puis, elle interpelle son mari qui persiste à rester à l’écart. ─ Camille... ! Qu’est-ce que tu attends ? Viens voir les beaux habits du petit !... La tête un peu basse, il se décide à les rejoindre. Dominique lui épargne de prononcer les mots des retrouvailles. ─ Je suis heureuse de vous retrouver, dit-elle. Comment va Domino ? Le chien sautille entre leurs jambes comme un petit fou. La réponse est évidente. Camille trouve superflu de l’énoncer. Par contre, avant d’embrasser la future mère, il avoue : ─ Je commençais à trouver le temps long... Encore toutes mes félicitations, Dominique ! Marianne les regarde de loin, le cœur apaisé. Trois jours durant, elle entretiendra ce climat de liesse qui accompagne le retour des deux amies. Trois jours au terme desquels, contraint et forcé, son


époux se plie à l’invitation de Marie-Pierre. ─ L’aménagement du château touche à sa fin, insiste-t-elle. L’un des appartements vous est réservé. Vous y séjournerez autant qu’il vous plaira. Cette ultime ligne droite avant le grand départ, chacun la vit dans une secrète effervescence. Malgré son état, Dominique se lance tête baissée dans les préparatifs du déménagement, ce qui suscite le courroux de Marie-Pierre. Autant vouloir dresser un cheval de bois! Les siestes et les pauses décrétées par son chaperon, Dominique s’y soustrait avec une désinvolture agaçante. De plus, son corps refuse obstinément de s’arrondir. Au grand dam de Marie-Pierre. Lasse d’en épier la moindre métamorphose, elle se résout à peindre une dernière fois son modèle avec son ventre plat. Bientôt, peut-être... ? Le coup de téléphone de Maxime fait brusquement passer les préoccupations maternelles de Marie-Pierre au second plan. Cette fois, ça va déménager pour de bon. Et vite ! L’aristocrate n’en est pas peu fier : à l’entendre, le château est devenu un bijou. Dans la région, il fait même couler beaucoup d’encre. Maxime est exalté comme un jeune coq. Il ponctue son interminable compte rendu par une nouvelle surprenante. ─ J’ai pris la liberté d’organiser une petite fête à l’occasion de votre arrivée, avoue-t-il. Oh ! Rien d’envahissant, rassurez-vous... Un petit drink entre nous... ! Un petit drink ! Connaissant le bonhomme, Dominique imagine mal une réception intime. Mais si cela lui fait plaisir... ? ─ Cette fois, nous touchons au but, soupire-t-elle. Pourtant, j’ai peur... Marie-Pierre croit deviner les raisons de cette angoisse. ─ Ce n’est pas évident de tourner le dos à ses racines, admetelle. En ce qui nous concerne, si sacrifice il y a, je lui vois une contrepartie positive : au moins, nous bâtirons notre avenir sur un terrain vierge de mauvais souvenirs ! Dominique acquiesce après une longue hésitation. Puis elle défend un point de vue qui lui est cher. Viscéralement cher. ─ Nos souvenirs sont les témoins privilégiés de notre vie, Marie-


Pierre. S’efforcer de les oublier, c’est comme se suicider un peu. Voilà pourquoi mes racines me suivront partout. Toujours… C’est pour maman que j’ai peur. Et cette peur, personne ne peut me l’enlever. Effectivement, par son altruisme et son extrême tolérance, la vieille dame leur pose un cas de conscience. Dominique en est d’autant plus accablée qu’elle ne trouve pas le courage de l’informer de sa grossesse. De son côté, Gisèle passe sous silence les examens auxquels l’a conviée son médecin. Elle balaie surtout un espoir que Dominique voyait déjà réalisé. ─ Je ne vous accompagnerai pas en France la semaine prochaine, annonce-t-elle. ─ Maman... ! Rien qu’une dizaine de jours... ? ─ Je ne peux pas, mon petit. Ma place est près de ton père. Dominique se retient à grand peine d’insister. Marie-Pierre la sent très peinée. Elle lui serre la main en signe de compassion. Gisèle profite de cet instant d’inattention pour s’éloigner. A son retour, elle confie à sa fille un vieux crucifix en bois, une photo de Paul et un sachet de terre de leur pays. Dans ses yeux maternels, Dominique perçoit comme un message d’adieu. Le pressentiment qu’elles ne se reverront plus s’imprime dans son esprit. La vieille femme comprend-elle le chagrin qui envahit le cœur de sa fille ? Elle cède aux larmes comme elle ne l’a jamais fait. Au même instant, Dominique se souvient d’une promesse. Les photos, les cailloux, les fleurs sauvages qu’elle n’a jamais ramenés. Amertume... Elle a tout oublié. Un oubli impardonnable que Gisèle a eu la générosité de ne même pas lui reprocher ! Futile compensation pour cette mère presque laissée pour compte, Marie-Pierre lui confie sa plantation de fleurs, à l’exception du yucca offert par sa compagne. Gisèle apprécie ce cadeau à sa juste valeur. Son tout dernier cadeau, sans doute... Les amantes s’en retournent donc, les yeux humides et le cœur gros, dans un appartement aux trois-quarts vide. Le remords les ronge sans qu’elles arrivent à se consoler. Elles passent leur dernière nuit en Suisse, à mi-distance entre la détresse du présent et l’inconnu du lendemain.


Au matin de leur émigration, Marie-Pierre constate avec soulagement que l’amertume de son amie semble dissipée. Une exaltation teintée d’ivresse la rend même d’humeur joyeuse. En l’espace d’une nuit, les affres du repentir ont fondu comme neige au soleil... Ce fringant soleil les accompagne jusque Volvic. Elles se rafraîchissent et se restaurent chez Béatrice avant de rejoindre Tournoël. Malgré la fatigue, la chaleur et une douleur lancinante au creux des reins, Dominique se montre la plus impatiente de découvrir leur domaine. Marie-Pierre n’a pas le cœur de freiner son enthousiasme. Maxime leur pardonnera bien d’arriver avec autant d’avance... ! Séduisant comme à son habitude, il les accueille avec dignité, ce qui ne l’empêche pas de fleurir généreusement Dominique. Moins protocolaire, Gontrand remet les clés du château à Marie-Pierre avec une évidente fierté. A défaut d’être reçue avec la même ferveur, Béatrice récolte quelques éloges pour sa beauté. Frustrée, elle décide de rester dans l’ombre des nouvelles châtelaines. Mis à part un éclairage discret au pied des murailles restaurées, l’intérieur du château n’a pas subi de modifications notoires. Par contre, une étrange bande de tissu blanc masque les créneaux de la tour carrée. Travaux inachevés ? Pire... Travail gâché ? Devant les interrogations de Dominique, Maxime prend un air mystérieux. Puis, l’œil sévère, il lui défend formellement de mettre les pieds dans cette tour sans son autorisation. ─ Vous risquez d’y rencontrer des fantômes, renchérit Gontrand en invitant les jeunes femmes à rebrousser chemin. Elles s’exécutent sans protester. Leur esprit bouillonne d’incertitudes. Cette sévérité leur est inconcevable. Le charme est bien près de se rompre. Pourtant, à peine franchie la porte de la grande cour, elles découvrent une haie d’honneur qui leur coupe le souffle : deux rangées de palmiers nains dressés dans leurs baquets de bois comme des sentinelles au garde-à-vous. Auteur présumé de cette étonnante décoration, Maxime baisse les yeux devant le regard émerveillé de Marie-Pierre. Puis il rejoint Gontrand à l’extrémité de l’allée. Les mains rivées au bras de sa compagne, Dominique déambule


comme un automate. Autour d’elles, tout est beauté et perfection. Même les fenêtres des tourelles s’agrémentent de géraniums multicolores qui déroulent leurs cascades de fleurs sur les murs ternes. Blasons flamboyants... Feux d’artifice imprimés sur la pierre. Un sentiment d’ivresse entraîne les amies d’un mur à l’autre, le nez en l’air et les yeux écarquillés. A peine s’aperçoivent-elles que la Grande Salle est coiffée de sa nouvelle toiture ! A peine Dominique réalise-t-elle que Gontrand lui a saisi le bras. ─ Si Mademoiselle veut bien pousser cette porte... ? suggère-t-il en s’inclinant. A travers l’huisserie, un bruit à la fois étrange et familier parvient à Dominique. Elle s’exécute avec circonspection. De l’eau… ! Des gerbes d’eau projetées en éventail par une fontaine. Une naïade au corps cuivré dressée au milieu d’un bassin ovale. ─ La Cour du Jet d’Eau mérite enfin son nom, décrète Maxime. ─ C’est une merveille ! s’exclame Marie-Pierre. Paradoxalement, Dominique semble embarrassée. Elle se tourne vers les deux hommes. ─ Puis-je savoir qui est à la base de cette initiative ? Maxime et Gontrand échangent un regard volontairement étonné puis ils se désignent mutuellement du doigt en pouffant de rire comme des malandrins satisfaits de leur bon tour. ─ C’est un cadeau sans importance, assure Maxime. Je viens de réaménager le parc de mon manoir. Au lieu de me défaire de cette statue... l’imaginer dans la pelouse d’un fortuné ignare... j’ai préféré la confier à des artistes respectueux de la beauté vraie... Vous ! Marie-Pierre s’empourpre. Maxime ne lui laisse pas le temps de s’émouvoir davantage. ─ Ne dites rien, déclame-t-il sur un ton détaché. Vos yeux ravis me remercient à suffisance. Elles quittent lentement la Cour du Jet d’Eau. Presque à regret. Le cœur encore serré. Gontrand les précède sous le porche du donjon. Un éclairage diffus illumine le nouvel escalier taillé dans l’épaisseur du mur. Le plâtre récent achève de ressuyer. Il exhale une odeur un peu âcre et blanchit les doigts vagabonds de Dominique. Au premier niveau s’établit le séjour. Le mobilier, disposé


conformément aux instructions des châtelaines, s’harmonise avec le ton crémeux des murs. Par les fenêtres agrandies, la lumière envahit chaque recoin de la pièce. Marie-Pierre s’approche d’un vitrage, actionne l’espagnolette et se penche au dehors. Aussitôt, le mystérieux camouflage tendu sur la tour carrée réveille sa curiosité. Que peut donc bien dissimuler cet immense voile blanc qui épouse des contours bizarres et dessine des ombres pointues, dressées comme des stalagmites ?... Marie-Pierre n’ose plus interroger Maxime. En cédant sa place à Dominique, elle lui presse doucement le bras pour l’inciter à la même discrétion. Puis, passé le second niveau où sont installées leur chambre et une salle d’eau, elles découvrent leur vaste atelier. ─ Génial ! s’exclame Dominique. ─ Vraiment super ! renchérit Marie-Pierre. Des toiles vierges et tout le matériel courant sont rassemblés contre un mur. A l’aplomb de la coupole trône un chevalet massif pour le travail en intérieur. Un autre, plus léger, intrigue les jeunes femmes. Le visage rayonnant, Gontrand se disculpe. ─ Désolé, je n’y suis pour rien ! ─ Mademoiselle Charlier, je me suis laissé dire que vous pratiquiez l’aquarelle... ? intervient Maxime. ─ La région recèle d’endroits merveilleux, ajoute Gontrand. Déconcertant ! Jamais auparavant, les jeunes femmes n’ont fait l’objet d’une telle somme d’égards. Elles en sont toutes retournées, d’autant plus que ces marques de sympathie leur sont prodiguées par des hommes. Des hommes désintéressés… Une espèce qu’elles croyaient en voie de disparition ou d’un autre millénaire ! ─ Pour terminer, découvrons les chambres d’hôtes... Les guides espèrent vous avoir donné satisfaction et vous remercient de votre attention ! La conclusion taquine de Gontrand tire les châtelaines de leurs pensées. En réponse à son sourire, elles l’assurent que la métamorphose du château les comble en tous points. Elles en oublient Béatrice. A vrai dire, depuis l’accueil en demi-teinte qu’elle a reçu, celle-ci les suit surtout pour la forme. Elle voulait se faire oublier, le résultat dépasse ses espérances. Cela dit, elle se demande si ses amies s’habitueront un jour à autant d’espace et de solitude.


Avec le recul, il est presque inconcevable qu’un environnement aussi austère ait pu les séduire à ce point. En Suisse, elles avaient dix fois plus de confort. Pourtant, à les voir aussi épanouies, il est clair que ce château pourri n’était pas simplement une lubie. Désormais, les amantes au cœur d’amadou possèdent à peu près tout ce que la vie peut offrir de bienfaits. Tout ce que la vie a progressivement repris à Béatrice : la fortune, l’amour, le bonheur... et même l’exaltation d’une grossesse. Malgré cette amertume, Béatrice les envie sans les maudire. En retour, elle sait que leur amitié lui est acquise. Elle accepte donc sans étonnement leur invitation à passer cette nuit mémorable au château, dans l’une des trois chambres réservées aux amis. Camille, qui vient d’arriver avec sa petite famille, en occupera une autre, plus spacieuse. Dominique songe avec tristesse qu’une seule pièce restera vide et l’image de Gisèle s’affiche devant ses yeux comme un reproche. ─ Tu ne te sens pas bien ? s’inquiète Marie-Pierre. ─ Un petit coup de fatigue... C’est déjà passé. ─ Tu ne t’assiérais pas ?... ─ Ça va, je t’assure. Rejoignons les autres... On nous observe. Effectivement, immobiles et effacés au pied de l’escalier, Gontrand et Maxime attendent leur bon vouloir pour rejoindre l’air libre. Dominique s’efforce de leur sourire ; puis elle leur emboîte le pas en s’accrochant à sa compagne. Ce tour fastidieux du domaine les ramène à leur point de départ. Le souffle de l’avant-soirée commence à tiédir l’atmosphère. Camille confie son fils à Marianne et bourre sa pipe, la première depuis de longues heures. Pendant un instant, il fait silence et bonheur discret au pied du grand donjon... L’ombre des fortifications nappe la fontaine sans pour autant en altérer le charme. Le majordome qui a aidé Camille à rejoindre la troupe se tient à l’écart, à côté d’un domestique mandé lui aussi par Maxime pour cette circonstance. Marie-Pierre se rend seulement compte de leur présence... comme elle découvre enfin le buffet installé secrètement derrière la naïade... ! Pendant que le champagne pétille dans les coupes, Dominique présente Camille à l’assemblée. Conquis par la riche personnalité du


peintre, Maxime l’engage dans une conversation à bâtons rompus. Marie-Pierre profite de l’animation générale pour se pencher vers Gontrand. ─ Pourquoi tout ce faste ? Vous n’étiez pas obligés... L’architecte lui adresse un sourire obligé mais très doux. Il se lève lentement et l’entraîne hors de portée de voix de leurs amis. De la tête, il désigne Maxime. Son regard est pathétique. ─ Il vivait dans la nostalgie d’une telle fête depuis si longtemps ! Pauvre ami... Vous ne pouvez pas imaginer son bonheur en ce moment. Il tenait tellement à vous voir heureuses... ─ Justement... Pourquoi nous ? ─ Un jour ou l’autre, vous apprendrez par les commérages qu’il n’est pas estimé de tous dans cette région. La jalousie... Vous savez, lorsqu’on est riche et un peu original !... Il s’est reconnu à travers vous deux. Il vous tient en profonde estime, vous savez ! En tout bien, tout honneur, bien sûr. ─ Pourtant, un homme de son rang doit susciter la sympathie ! ─ Détrompez-vous. Il côtoie du beau monde, oui... Mais l’avantage lié à son rang s’arrête là. Les coups de griffe de la vie l’ont forcé à se montrer rigoureux dans ses choix. En toute modestie, je suis son seul ami. ─ C’est incroyable... Il ne s’est jamais marié ? Un si bel homme... ! ─ Merci pour lui ! rétorque l’architecte avec un sourire en coin. Marie-Pierre espérait un embryon d’explication sur le célibat de Maxime. Elle comprend que son meilleur ami ne lèvera pas le voile sur ce mystère. ─ Venez, murmure-t-il sur un ton grave. Vos amis vont se poser des questions. Ils se rasseyent à l’instant où le majordome illumine la Cour du Jet d’Eau. Des projecteurs dissimulés dans la fontaine éclairent la naïade. L’émerveillement atteint son paroxysme. Des reflets ambrés lèchent la tour sur toute sa hauteur. Le cœur des châtelaines se serre et s’emballe. Moïse s’accroche au cou de sa mère et se met à pleurer. Maxime se lève et porte un toast. ─ Mes amis, cette journée est historique : Tournoël n’a plus connu autant de joie depuis des siècles ! Votre présence honore la


mémoire de mes ancêtres. Buvons à ceux qui sont morts pour ces murs, et à celles qui vont leur rendre vie. Il lève sa coupe vers le donjon, se recueille, puis boit. A peine a-t-il vidé sa coupe que Dominique le prend en aparté. ─ Monsieur de Saint-Ange, me permettez-vous une question ? Pourquoi n’occupez-vous pas personnellement ce château ? Maxime ne paraît pas autrement surpris par la curiosité de la jeune femme. A peine ses paupières se plissent-elles un peu. ─ Ce château est riche d’un passé beaucoup trop lourd à porter, dit-il. Du moins, en ce qui me concerne... Comme je le disais, mes ancêtres ont offert leur sang et leur vie pour sauver ces vieilles pierres ; je ne me sens pas digne de vivre dans l’aisance, là où d’autres ont vécu dans l’horreur ! ─ Cela, c’est de l’histoire ancienne. Vous n’y êtes pour rien ! ─ Qu’en savez-vous ? L’histoire survit au temps, mademoiselle. Surtout lorsqu’elle s’est nourrie d’autant de morts ! ─ Vous me faites peur, tout à coup... ─ N’ayez crainte : le passé de ce château ne poursuivra que moi. Me promettez-vous la discrétion et la clémence ? ─ La discrétion, certes ; mais pourquoi la clémence ? Maxime la fixe droit dans les yeux. Un regard froid et dur. Dominique le sent souffrir. Son aveu est une déchirure qui lui torture les lèvres. ─ Pour la faute qui m’empêche de vivre en paix dans ces murs, murmure-t-il avec peine. Un long silence... Silence où se mêlent la douleur de l’un et l’étonnement sceptique de l’autre. Par respect, Dominique s’abstient de questionner Maxime davantage. Elle espère simplement une suite, un éclaircissement, un mot qui rassure... ─ Vous ne me demandez pas ce que j’ai pu faire d’aussi grave ? ─ Je ne m’en sens pas le droit. D’ailleurs, tout ceci me gêne un peu. Votre histoire est si mystérieuse ! ─ Mais nous sommes précisément au cœur d’un mystère, mademoiselle. Dites-moi... Croyez-vous à la réincarnation ? A cette heure tardive et en ce lieu tapissé d’ombres, Dominique n’est pas spécialement désireuse d’écouter des histoires de revenants. Elle exprime cette réticence par un léger haussement


d’épaules. Maxime n’en tient pas compte. ─ Dans une vie antérieure, j’ai abandonné ce château devant l’envahisseur, reprend-il d’une voix grave. Je dois à tout prix racheter cette lâcheté durant ma vie actuelle, sinon... ─ Sinon... Quoi ?... Maxime est catastrophé, comme sous le coup d’une terrible menace. ─ Sinon, je serai contraint de me réincarner à nouveau. Dans quelques décennies... peut-être dans quelques siècles... Il l’implore du regard. ─ Franchement, je n’y tiens pas ! avoue-t-il enfin. ─ Vous n’êtes pas heureux de vivre ? ─ De revivre, nuance ! rectifie-t-il. J’espère que vous m’éviterez ce nouveau supplice. ─ Je ne vous suis plus très bien, Monsieur de Saint-Ange... Qu’attendez-vous de nous ? Dominique a frissonné. L’inquiétude se lit sur son visage. Maxime a conscience de sa fragilité. Il lui saisit affectueusement le coude et répond d’une voix redevenue très douce : ─ Il dépend de vous que mes ancêtres soient lavés une fois pour toutes du déshonneur que je leur ai infligé. Ce château a connu la honte, la désolation... l’oubli ! Aujourd’hui, le bonheur et la beauté commencent à gommer les laideurs du passé. De toute évidence, il veut se rassurer aussi. Sa question impromptue en est la preuve irréfutable. ─ Je ne me trompe pas ? poursuit-il. En ce moment, vous êtes bien heureuse ? ─ Oui... Oui, je le suis. ─ Permettez-moi à mon tour une question... Si ce n’est pas trop indiscret, bien sûr ! ─ Demandez toujours. ─ Mademoiselle Marchand et vous... Vous vous aimez ? Dominique n’a pas le cran de répondre. Sa façon de baisser les yeux conforte Maxime dans ses présomptions, même s’il s’en veut d’avoir violé une facette aussi intime de sa personnalité. Alors, il lui soulève délicatement le menton et lui chuchote une confidence qui prête au réconfort :


─ J’en suis heureux pour vous. Doublement heureux. Rendezvous compte : il vous suffit d’imprégner ces murs de votre bonheur pour sauver de leur enfer des centaines d’innocents ! ─ C’est aussi simple que cela ? Maxime acquiesce longuement de la tête. Bien qu’elle le trouve un tantinet farfelu, Dominique lui pardonne ses divagations historiques. En guise de conclusion, elle l’assure qu’il sera toujours le bienvenu au château. Puis, sans tarder, ils rejoignent les convives groupés autour d’un Camille émoustillé par le champagne. Marie-Pierre intercepte aussitôt sa compagne. ─ Vous en aviez, des choses à vous raconter ! ─ Il m’a parlé de ses ancêtres. ─ Pendant plus d’un quart d’heure ? ─ Oui, forcément... Ils sont nombreux, tu sais ! ─ Dis... Je ne sais pas ce qui se mijote, mais Gontrand insiste pour que nous passions dans la Cour d’Honneur. ─ Dans ce cas, allons-y... Nous ne sommes plus à une surprise près. Marianne aide son mari éméché à se lever. Rompue de fatigue, elle confie Moïse à Marie-Pierre. Tout ce petit monde se regroupe autour de Camille, au centre de la grande cour. Soudain, le noir absolu... Chez les femmes, un sentiment d’inquiétude succède à l’effet de surprise. Seul, Maxime éprouve le besoin de rire. Gontrand prône le calme. Une clarté encore vague lèche bientôt le bas des murailles. Alors, comme dans un conte de fées, la tour carrée se découpe à nouveau sur le ciel d’encre sous les feux naissants des projecteurs pointés sur sa façade. Surprise... ! Au-dessus des créneaux, trois étendards flottent au vent. ─ Celui de gauche porte les armoiries des seigneurs de Tournoël, commente fièrement Maxime. Celui de droite, les couleurs de l’Auvergne. ─ Et celui du milieu ? ... interroge Marie-Pierre. L’étendard qui intrigue la nouvelle châtelaine est d’un bleu très tendre. Il porte deux lys blancs coiffés chacun d’une couronne de lauriers. ─ Ce blason vous représente, intervient Gontrand. Disons qu’il


reflète l’image que j’ai de vous depuis votre première visite... Emerveillée autant qu’émue, Dominique le gratifie d’une chaleureuse poignée de main. Moins cérémonieuse, Marie-Pierre l’embrasse carrément sur la joue. ─ C’est vous qui l’avez conçu ? s’enquiert-elle. ─ Oui. Mais l’idée en revient à Monsieur de Saint-Ange. Voilà pourquoi l’accès à la tour vous était interdit. Ils rejoignent la fontaine juste à temps pour trinquer une dernière fois avant que les domestiques vident les lieux. De la fête, il reste un souvenir étrange, impalpable. Camille est monté se coucher. Maxime et Gontrand prennent congé à leur tour en réitérant leurs félicitations.

Malgré leurs yeux bouffis de fatigue, les amantes refusent de céder trop vite au sommeil. Elles s’enivrent à nouveau des émotions emmagasinées tout au long de cette journée. Il leur tarde surtout de partager à l’envi tout l’amour que leur pudeur a muselé durant ces longues heures. ─ Je t’aime, mon amour ! murmure Dominique. ─ Tu ne m’avais plus dit cela depuis longtemps... ─ Oui, je t’aime. Je n’aime que toi ! Marie-Pierre lui bécote les lèvres, blottit son visage au creux des seins nus puis, du doigt, elle dessine une ellipse sur le ventre encore plat. Ses yeux pétillent étrangement. ─ Moi, je ne suis pas égoïste, réplique-t-elle. La preuve... Je vous aime tous les deux ! Leurs cœurs n’ont jamais autant battu à l’unisson. L’évocation de leur enfant déchaîne des vagues de passion. Elles s’y noient avec une ferveur décuplée, se rendent heureuses à en perdre la tête, et voient poindre le jour sans avoir fermé l’œil. Camille et sa famille quittent le domaine quelques jours plus tard. Les jeunes femmes retrouvent leur solitude. Mais une solitude ouatée qui colle parfaitement à leur tempérament romanesque et exclusif. Elles partagent leur bonheur en duo. Sans chaperon ni témoin. Chaque jour les voit, main dans la main, parcourir le versant essarté par Emile. Chaque soir les ramène invariablement au bord de


la rivière, pour y goûter la tiédeur du soleil mourant. Côté surprises, elles reçoivent d’abord la visite de courtoisie de Maître Guérin. L’initiative serait sympathique si le notaire insistait moins sur ses qualités de gestionnaire financier... Gontrand démontre une plus grande correction. D’un naturel réservé, il se manifeste davantage par le biais du téléphone. Pour prendre des nouvelles, s’assurer que tout va bien. S’il lui arrive de passer, il gratifie chaque fois les châtelaines d’un présent original. Il ne s’incruste pas. Il veille... ! Mais la palme du visiteur déconcertant revient sans conteste au brave Emile. Le lendemain de leur installation, il offre aux jeunes châtelaines une immense corbeille chargée de légumes frais, de beurre et d’œufs. Touché par les mimiques de Moïse, il retourne même à la ferme pour lui chercher du lait. Les jours suivants, pour ne pas déranger, il dépose la corbeille sur le pas de la grande porte. Discrètement. Sans rien escompter en retour. Pour le plaisir de faire plaisir ! En retour, les jeunes femmes lui confient quelques menus travaux qu’il accomplit avec enthousiasme. Hélas ! En cours de besogne, il se foule la cheville. Son fils prend tout naturellement le relais ; un relais d’abord gênant puis, franchement contrariant : le «mioche» passe le plus clair de son temps à épier le château ! Du haut de leur donjon, les amies ne perdent rien de son manège. Heureusement, le rétablissement du vieux fermier ramène l’apaisement au domaine, même si le problème de l’espion reste posé. Dominique trouve une astucieuse parade à cette forme de voyeurisme. ─ Un jour, sur le chemin de ronde, tu m’as parlé d’un rêve qui te tenait à cœur... Tu te souviens ? ─ Ma foi, non... J’ai tellement rêvé dans ma vie ! ─ Si je te dis : quatre pattes et une queue... ? ─ Un chien ?... Ne me tente pas ou je dis oui tout de suite ! ─ Chiche ? ─ Chiche ! Nous demanderons à Béatrice de nous renseigner un éleveur sérieux. ─ Si nous nous passions de Béatrice, désormais ? Tu veux ? Plus que jamais, Dominique souhaite préserver leur intimité de


toute incursion parasite. Au fond, Marie-Pierre lui donne raison. Quant à leur compagnon poilu, Emile leur dira bien où le trouver en toute confiance !

Le problème n’est pas résolu pour autant. Si les amantes s’accordent sans peine sur le choix du chenil, puis sur celui de la race, elles butent sur le choix de l’animal. En désespoir de cause, mais surtout à l’instigation de l’éleveur, elles emportent chacune le berger allemand de leur cœur : Dominique, un robuste mâle qu’elle prénomme «Duc» ; Marie-Pierre, une femelle moins féroce dont la robe noire et fauve l’incite à l’appeler « Flamme ». Les nouveaux pensionnaires ont tôt fait de s’acclimater à la vie du domaine. Néanmoins, leur éducation et leur exubérance donnent du fil à retordre aux châtelaines. La soif de jouer des chiots est intarissable. L’embonpoint naissant de Dominique ne facilite pas les choses. Un léger malaise survenu lors d’une séance de dressage un peu chahutée incite même Marie-Pierre à lui imposer le repos absolu. A la limite, elle l’autorise à peindre, puisque cette envie la taquine depuis des mois. Elle tuera le temps d’une manière créative... Comme elle le souhaitait, Dominique étrenne son nouveau chevalet au bord de la rivière. Marie-Pierre apporte son concours pour trimbaler tout le matériel. L’automne commence à cuivrer les frondaisons. Le soleil tape moins fort. L’ambiance est idéale. Malgré l’attachement que lui voue déjà Duc, Dominique craint qu’il se sauve ou s’égare. Elle suggère à son amie de le ramener au château. Flamme apprécie. Marie-Pierre l’entraîne à sa suite en sautillant. Avant que la rivière disparaisse entièrement derrière les taillis, la jeune femme se retourne une dernière fois. Un sourire s’affiche sur ses lèvres : Dominique peint ! Le murmure de l’eau orchestre la première aquarelle de l’artiste en herbe. La première au château. Le soir venu, Marie-Pierre la trouve assise contre un hêtre fourchu. Elle a les yeux clos. On dirait qu’elle se tient le ventre. ─ Tu m’as flanqué une de ces frousses ! avoue-t-elle. Je voyais ta chaise vide... puis, toi, par terre...


─ Que veux-tu qu’il m’arrive ? Je ne vais pas me noyer dans ce filet d’eau ! Rassurée, son amie l’enlace. ─ Fatiguée ?... ─ Même pas. Il m’arrive une chose merveilleuse. Approche-toi ! Dominique laisse à sa compagne le temps de s’asseoir à ses côtés. Puis, elle lui prend la main et la glisse lentement sous les fronces de son short. ─ Tu ne pourras plus cacher ton état pendant bien longtemps, constate Marie-Pierre en la caressant. ─ Ne bouge pas ! Tu vas peut-être le sentir bouger aussi. Tout à l’heure, il m’a donné son tout premier coup de pied. Tu te rends compte... ? Il vit ! Il vit, mon amour ! Son regard pétille et s’embue. Dommage que Marie-Pierre ne puisse vivre la métamorphose qui s’opère à cet instant dans son corps. Dommage qu’elle en soit réduite à imaginer cet instant magique, et qu’elle soit surtout à mille lieues d’imaginer ce que cet instant représente pour une mère. Dommage encore qu’elle reste aussi passive dans un moment aussi exaltant... Mais si Marie-Pierre persiste à se taire, c’est pour ne pas trahir l’émotion qui la transporte au bord des larmes. En découvrant suffisamment le ventre de son amie pour l’embrasser, elle avoue avec une profonde sincérité : ─ J’ai hâte qu’il soit là ! Paradoxalement, ce témoignage d’amour ravive chez Dominique un sentiment culpabilisant. Par bonheur, Marie-Pierre se blottit contre elle et ne voit pas son visage se crisper. Flamme, qui s’applique à lécher sa maîtresse, complète le tableau d’un bonheur unanime... Au fil des jours, une routine émouvante s’installe : convertie en porteur, Marie-Pierre dispose elle-même tout l’attirail de Dominique au bord de la rivière ; puis, l’ayant noyée sous des recommandations aussi naïves que farfelues, elle gratifie sa compagne d’interminables signes de la main en regrimpant vers la forteresse. Alors, chacune de son côté goûte au silence et à la sérénité de son coin fétiche. Une sérénité que la visite impromptue de Béatrice, un dimanche après-


midi, n’entamera même pas. Pour tout dire, cette maternité désormais assurée clôture une fois pour toutes un chapitre longtemps entaché d’ambiguïté, surtout dans le chef de la belle française. En remontant au château d’avoir été saluer la future mère sur le terrain de ses exploits artistiques, Béatrice en fait l’aveu à Marie-Pierre. ─ Je me suis souvent demandé si vous pourriez vous accorder l’une à l’autre. Aujourd’hui, je m’aperçois que c’est chose faite. Je m’en réjouis pour toi. ─ Seulement pour moi ?... Béatrice hausse les épaules. Ses yeux accusent une tristesse indéfinissable. ─ Pour vous deux, si tu y tiens ! Dans ce coup de cœur insensé, c’est quand même toi qui avais le plus à perdre, tu ne crois pas ? ─ Ne me dis pas que tu espérais... ? ─ Cesse d’insinuer, Marie-Pierre. Je n’espérais rien. Seulement, quand on aime profondément quelqu’un... et c’était mon cas... on ne l’abandonne pas ; même si ce quelqu’un se sent invulnérable. J’ai voulu m’assurer que ton choix était le bon. Rien de plus. ─ Donc, si je m’étais trompée... ? Comme tout à l’heure, Béatrice hausse les épaules. A la différence près que, cette fois, elle sourit. ─ Dans ce cas, nous serions peut-être trois à nous lamenter. Dieu merci, il n’en est rien. C’est mieux pour tout le monde. ─ Excuse-moi. Je ne voulais pas te blesser. ─ Alors, oublions cela. Maintenant, ne me blâme pas si je file comme une voleuse. Je suis invitée à une soirée. Tu embrasses Dominique de ma part ?...


Absorbée par son travail, Dominique est loin d’imaginer l’effervescence verbale qu’elle vient de susciter. Une langueur paisible habite ses pensées. Dans son dos, quelqu’un s’avance avec précaution sur les galets. Ce bruit de pas discret et familier décuple son bonheur. Une ombre glisse à ses pieds, se mélange à la sienne. Son cœur bat plus vite... Elle se retourne. Un éblouissement fulgurant... Une gerbe de feu dans sa tête... Voile noir... Soleil rouge... Le néant qui s’installe... ─ Dominique... ! Marie-Pierre, qui descendait vers la rivière en compagnie des chiens, s’est arrêtée net. Son hurlement déchire le silence trop paisible. Exaltés par ce vocable familier, Flamme et Duc s’élancent aussitôt vers leur maîtresse. Hélas ! Malgré leurs coups de museau affectueux, la jeune femme reste inerte, sa main gauche appuyée sur une racine affleurante. En parcourant les derniers mètres qui la séparent de la rivière, Marie-Pierre essaie de se persuader que Dominique est victime d’un malaise, sans plus. La crainte qu’elle perde son bébé lui torture déjà le cœur. Aussi, écarte-t-elle les chiens sans ménagement pour se pencher sur son amie. Le visage repose sur les gravats. Marie-Pierre le soulève avec précaution. Il faut à tout prix que Dominique reprenne ses esprits ; au prix d’une paire de claques, si nécessaire. Hélas ! Avant d’en arriver là, Marie-Pierre constate que sa main droite est maculée de sang. Du sang brunâtre et poisseux. Alors, redoutant le pire, elle porte son regard sur la face cachée de ce visage sans vie... Le spectacle est effroyable : Dominique a la tempe fracassée ! Le sol se dérobe sous ses pieds. Elle ne trouve pas la force de hurler son dégoût. A sa douleur se greffe une peur panique. Elle jette


à la ronde un regard épouvanté. Le corps de sa compagne lui glisse entre les doigts. Elle l’allonge tant bien que mal, avec un haut le cœur, et détale vers le château. Flamme hurle à la mort dans l’une des cours. Marie-Pierre frôle la crise de nerfs. La voix hachée par les convulsions, elle éprouve toutes les peines du monde à prévenir les secours. Par ailleurs, sa démarche en vue de toucher Béatrice se solde par un échec. Le vacarme des sirènes qui approchent ravive sa douleur. Pourtant, les gendarmes dépêchés sur place font montre d’une extrême prévenance. Dans la mesure du possible, ils la dispensent d’une collaboration trop déprimante ; une collaboration dont les gens de la Criminelle ne la dispenseront peut-être pas autant dans les heures qui viennent. ─ Vous avez aperçu quelqu’un sur les lieux du crime ? La question clé... ! Malheureusement pour les enquêteurs, le témoin numéro 1 hoche à peine la tête et continue de regarder dans le vide. ─ Souhaitez-vous que nous prévenions sa famille ?... ─ Vous ne devriez pas rester seule, suggère un autre gendarme touché par la prostration de la jeune femme. Contre toute logique, Marie-Pierre se rebiffe. ─ Si ! réplique-t-elle. Je veux rester seule. Seule avec elle. Ramenez-la simplement près de moi... ─ Je crains fort de vous décevoir, mademoiselle, mais... ─ S’il vous plaît !... l’interrompt-elle. L’officier lui tourne le dos. Pendant quelques secondes, il arpente la pièce en fuyant son regard. Puis il revient vers elle, appuie un poing sur la table et affirme que le corps lui sera rendu dans les plus brefs délais. ─ Je vous laisse un de mes hommes, conclut-il. Si vous désirez quoi que ce soit, n’hésitez pas à lui en faire part. Durant la demi-heure qui précède l’arrivée de l’inspecteur Brisard, Marie-Pierre tente de se convaincre qu’elle vit un mauvais cauchemar. Elle tente de se convaincre que, tout à l’heure, à son réveil, elle sentira encore le souffle chaud et le corps moelleux de sa compagne. Mais le souvenir de son regard éteint resurgit de plus


belle et chacune de ses tentatives débouche sur un constat de vide et de mort. Son cœur saigne et sa raison vacille. A la limite, l’auteur et le mobile du drame la laissent indifférente... A l’aube d’un parcours de vie plein de promesses, seule compte la disparition injuste de l’être aimé. A cet instant, malgré l’amour qui la lie encore à son amie, Marie-Pierre ne peut s’empêcher de se comporter en parfaite égoïste. En égoïste prête à reprocher à quiconque... même à Dominique... la solitude et la détresse qui l’anéantissent. Enquête oblige, les heures qui suivent la replongent bon gré mal gré dans l’horreur du crime. Cette fois, la volonté farouche de voir démasqué l’auteur du forfait lui évite de perdre pied. Hélas ! Les questions de pure routine débouchent rapidement sur des investigations plus indiscrètes... ─ Vous me dites vivre seules dans ce château... Hormis vous, mademoiselle Charlier avait-elle d’autres relations d’ordre privé ? Un homme, par exemple ? ─ Non. Je puis vous l’assurer. ─ Il lui arrivait de rencontrer d’autres gens... Réfléchissez. Ne voyez-vous, dans son entourage, aucun homme susceptible d’avoir agi, disons, par jalousie ? Par vengeance ? Un maniaque, par exemple... ? ─ Impossible, inspecteur. Je vous répète que Dominique n’avait pas d’ami et encore moins d’amant. Sceptique, le Brisard... ─ Passons quand même en revue la liste des hommes qui l’ont approchée depuis votre arrivée... Marie-Pierre se plie à la requête de l’inspecteur sans croire un seul instant que l’assassin fasse partie de leurs relations. Même pas Emile ! Brisard se désespère. ─ Vraiment, vous n’avez jamais rien remarqué d’anormal autour du château ? ─ Comment voulez-vous... ? Je passe le plus clair de mon temps là-haut, dans mon atelier. De son côté, si Dominique avait constaté quelque chose d’anormal, elle me l’aurait dit. ─ Etrange, étrange... Il n’y a pas si longtemps, vous avez pourtant acquis deux chiens de défense ?


Il a insisté sur le «deux». Un déclic s’opère chez Marie-Pierre. ─ C’était un vieux rêve. Mais attendez... Vous me rappelez des agissements qui nous avaient assez contrariées... Elle paraît très bouleversée. Sa voix tremble pendant qu’elle expose l’incident qui a motivé l’achat de Duc et de Flamme. Sa révélation intéresse fortement l’inspecteur. ─ Avez-vous revu cet Ignace dans les parages par la suite ? ─ Non. Son père rétabli, il ne s’est plus manifesté. Du moins, pas de façon flagrante. ─ Voici néanmoins une piste. Je vais voir ce que je peux tirer de ce bonhomme. ─ Vous n’en tirerez pas grand-chose, inspecteur : c’est un arriéré. Et, de surcroît, il est muet ! Comme suspect, Brisard aurait pu trouver mieux. Il se gratte le menton, mais ne s’avoue pas vaincu. En serrant la main de la jeune femme, il se montre même rassurant. ─ Je repasserai demain, mademoiselle. D’ici-là, si quelque détail vous revenait... Faites-moi signe. Le silence et la solitude s’abattent sur le château. La nuit durant, Marie-Pierre s’emprisonne dans d’interminables supputations. Elle pense intensément à Dominique et à Ignace, aux circonstances qui ont pu générer cet acharnement sanglant qui décapite sa propre vie. Le front posé contre un portrait récent de son amie, elle n’éprouve ni le besoin ni l’envie de dormir. Sa vie a perdu toute sa logique et tout son sens. D’ailleurs, à bien y réfléchir, rien dans sa vie n’a jamais eu beaucoup de sens : ni les années de honte vécues auprès de son père, ni son expérience insensée avec Béatrice. Quant à son amour pour Dominique, il n’a jamais été à l’abri des nuages. Tant s’en faut. Coïncidence macabre, cet amour s’achève comme il a commencé, c’est-à-dire dans le sang... et par un deuil ! Les cauchemars étranges de Dominique n’étaient pas des avertissements fortuits. Leur atrocité et leur précision auraient dû alarmer les amantes. Tout simplement, ces visions prémonitoires vouaient leur amour à néant avant même qu’il prenne corps. Cette injustice est écœurante. Marie-Pierre maudit le Ciel et tous ses saints en martelant son oreiller de rage. A défaut de lui rendre goût à la vie, ces blasphèmes inutiles contribuent à lui calmer les


nerfs. Dès les premières lueurs de l’aube, étonnamment sereine, elle appelle à nouveau Béatrice. Atterrée par la nouvelle, celle-ci bondit dans sa voiture et gagne Tournoël sans terminer sa toilette. A son grand étonnement, Marie-Pierre la reçoit sans émotion apparente. Comme un automate. A vrai dire, ses yeux ont eu tout loisir d’épuiser leurs larmes durant la nuit. Mais que son cœur, lui aussi, se soit complètement asséché, a de quoi troubler. Elle relate le drame avec un détachement inquiétant. Comme si ce meurtre ne la concernait pas. Béatrice ne retrouve l’apaisement qu’à la fin du récit de son amie, lorsque celle-ci exprime enfin de la rancœur à l’encontre de l’assassin. ─ Je suis brisée, termine Marie-Pierre. Je ne peux même pas espérer un brin de compréhension de la part de la police. A peine morte, Dominique est devenue une curiosité que l’on s’arrache. La presse... Les badauds... Maintenant, les médecins légistes... ─ La police n’agit pas toujours de gaieté de cœur... Chaque minute compte ! ─ Je déteste les gens dont le métier consiste à fouiller au plus intime d’un cadavre, spécialement lorsqu’il s’agit d’une femme ! La mort m’a pris Dominique. Comme si ce n’était pas suffisant, eux, ils me la confisquent. C’est répugnant ! ─ Que vas-tu faire à présent ? ─ Je ne sais pas. Rien... Attendre. ─ Veux-tu venir chez moi pendant quelques jours ? De la tête, Marie-Pierre décline l’invitation sans lever les yeux. Béatrice accepte sa décision sans démontrer la moindre rancune. ─ Dans ce cas, dis-moi ce que je peux faire. Je voudrais t’aider. ─ Personne ne peut m’aider, Béatrice. Personne. La belle française baisse les bras. Une franche déception se lit sur son visage. Marie-Pierre lui prend les mains. ─ Je ne te repousse pas, tu sais. Mais les animaux eux-mêmes se cachent pour souffrir. J’ai toujours eu un tempérament sauvage... Ce n’est pas nouveau ! ─ As-tu songé à prévenir sa mère ? ─ Je ne m’en sens vraiment pas le courage.


─ Donne-moi son numéro. Je m’en charge. Maintenant, à ta place, je prendrais une douche fraîche et je m’occuperais des chiens. Ils n’ont plus rien à manger, ni à boire ! De fait, contrairement à leur habitude, Flamme et Duc aboient lors du passage de Béatrice dans leur cour. L’apparition de leur maîtresse tempère à peine leur agressivité. Ils s’accrochent à ses basques et lui font la vie jusqu’au moment d’obtenir leur pitance. Les écuelles sont remplies à ras bord. Les chiens se précipitent. La visite prévisible de l’inspecteur Brisard ne perturbe même pas leur premier repas depuis la veille. A l’intonation énergique du policier, Marie-Pierre comprend que l’enquête a progressé. Par contre, à l’inverse de ce qu’elle supposait, les investigations tendent à disculper Ignace. En outre, le sourire retenu de Brisard a quelque chose de vexant. ─ Votre bonhomme avait l’étoffe du parfait suspect, mademoiselle. Heureusement pour lui, le hasard nous a lancés sur la bonne piste. Sans risquer de trop m’avancer, je puis vous annoncer que le vrai coupable est sur le point d’avouer. La stupéfaction muette de Marie-Pierre ne penche guère en sa faveur. L’inspecteur ne se trouve aucune raison de ménager son interlocutrice. ─ Est-ce là tout l’apaisement que vous inspire cette nouvelle ? Si vous me parliez de ce Monsieur de Saint-Ange ? Quels rapports entretenez-vous avec lui ? ─ Nous lui avons acheté le château. ─ Là n’est pas la question. Je vous demande quels étaient vos rapports avec cet homme. ─ Des rapports amicaux. Purement amicaux... ─ Bien sûr, vous n’avez rien remarqué d’anormal dans son comportement... Admettons ! Autre chose : Gontrand Desterel. Que savez-vous de lui ? ─ Peu de choses. C’est notre architecte. ─ Mais encore... ? ─ Il est le seul véritable ami de Monsieur de Saint-Ange. Exaspérée par ces insinuations qui ne riment à rien, Marie-Pierre prend la mouche. ─ Il nous a énormément aidées, inspecteur. Si Gontrand est votre


nouveau suspect, je suis prête à le défendre ! Brisard sourit et vient se planter devant la jeune femme. ─ Si cela peut vous rassurer, il n’est pas directement impliqué dans le meurtre. Seulement, hier soir, vous ne m’avez pas tout dit. A cause de vous, nous sommes presque passés à côté du vrai coupable. C’en est trop ! Ces sous-entendus stupides font rugir MariePierre. ─ Inspecteur... A quoi riment ces jongleries verbales ? ─ Elles riment avec crime ! Mais revenons un instant à Desterel. Votre amie s’entendait bien avec lui, si je ne m’abuse ? ─ Moi aussi... ! Où voulez-vous en venir ? ─ A ceci, mademoiselle : hier, vous m’avez menti. Non seulement, votre amie ne vivait pas comme un ermite mais Desterel était loin d’être un étranger pour elle. A présent, expliquez-moi pourquoi vous m’avez caché sa grossesse ! Marie-Pierre blêmit. Elle comprend un peu tard son erreur d’avoir dissimulé cette vérité par simple respect envers sa compagne. ─ C’est vrai, avoue-t-elle. Dominique était enceinte ; mais pas de lui. Si je ne vous ai rien dit, c’est parce que cette parenthèse n’a rien à voir avec le meurtre. C’est... C’est personnel ! ─ Désolé, mais je ne vous autoriserai pas à bloquer mon enquête avec de tels arguments. Dites-moi qui est le père, je vous prie ! La tête basse, Marie-Pierre se mordille les lèvres. La perspective d’impliquer Camille la rend malade. Elle cède en essayant de ne pas en dire trop... ─ C’est un ami commun... Un ami suisse. Il n’est venu qu’une seule fois au château. De plus, il est marié. ─ Bravo ! Belle mentalité ! A part cela, votre amie ne voyait personne, hein ? Sans attendre, l’inspecteur enfonce le clou. ─ Toujours à propos de mœurs douteuses, saviez-vous que le Saint-Ange était pour les hommes ? ─ Maxime !... ─ Oui. Maxime, comme vous dites si naturellement. Une tête de linotte, entre nous soit dit... Hier, il a perdu une pochette en soie portant ses initiales. Et savez-vous où nous l’avons retrouvée... ? Sur les lieux du crime !


Marie-Pierre explose. Elle est écarlate. ─ Cela ne tient pas debout ! Monsieur de Saint-Ange s’est toujours montré d’une correction exemplaire. Une ébauche de sourire au bord des lèvres, Brisard continue d’arpenter la pièce. Ses mains disparaissent au fond des poches de son pantalon froissé. ─ Je ne me fie jamais aux apparences, répond-il avec aplomb. D’ailleurs, monsieur de Saint-Ange est incapable de fournir le moindre alibi. Vous m’avez bien dit que Desterel était son seul ami...? ─ C’est ce qu’il nous a confié lui-même. ─ Il a dit vrai. L’enquête a démontré que Saint-Ange n’était pas tellement aimé dans la région. Il avait un ami, oui. Mais un seul ! ─ Et alors... ? Qu’est-ce que ça prouve ? L’inspecteur s’arrête net. Il se tourne vers la jeune femme et pointe un doigt rageur dans sa direction. ─ Et alors ? ... Lorsqu’on est détesté, pédé et lorsqu’on possède un seul ami, on ferait n’importe quoi pour le garder ! ─ Tout cela est absurde et malsain, inspecteur ! Qu’est-ce qui vous prend de vous acharner ainsi sur ces deux hommes ? ─ Je vais vous le dire, mademoiselle Marchand : Saint-Ange a commis un crime passionnel. Craignant que son amant s’amourache de votre amie, il a liquidé l’intruse. Logique, non ? Un crime de pédé, je vous dis. D’ailleurs, la victime n’a même pas été violée ! ─ Désolée, mais votre histoire ne tient pas debout. Je maintiens que Dominique ne fréquentait pas Desterel. A fortiori, il n’est pas le père de l’enfant. ─ Qu’il soit ou non le père, cela n’enlève rien à la jalousie qui aveuglait Saint-Ange. Mais revenons au mouchoir. Ce fameux mouchoir que notre homme a lui-même reconnu... Allez-y ! Expliquez-moi comment il est atterri près de votre amie. Marie-Pierre est contrée. Elle serre les dents et les poings. Muette et impuissante. Satisfait mais songeur, Brisard décide enfin de s’asseoir. ─ Vous tenez vraiment à sauver leur peau, hein ! J’aimerais bien savoir pourquoi. ─ Parce qu’ils n’y sont pour rien. J’en suis certaine.


─ Vous me donnez l’impression d’en savoir beaucoup plus que vous voulez bien l’admettre… Maintenant, quelles que soient vos motivations, je vais vous dire une bonne chose : Saint-Ange est cuit, ma petite dame. Il aura tôt fait d’avouer. Comptez sur moi ! Marie-Pierre ne raccompagne pas le policier. Elle reste longtemps prostrée sur sa chaise. Cet amalgame de soupçons morbides, cette collusion absurde dont Brisard veut à tout prix la convaincre, tout cela devient insoutenable. Quant à deviner le véritable dessein de cette tête de mule... mystère ! Il n’empêche que ce flic de merde la met en cause dans une histoire de meurtre qui lui a déjà tout pris. Enfin... tout sauf sa propre vie ! Mais ne voit-il pas, cet inspecteur sans scrupules, qu’elle est sur le point de mourir de honte ? La même honte mortifie Gontrand. Il suffit de voir sa mine lorsqu’il s’annonce, peu après midi, en compagnie de Béatrice. La voix brisée, il confirme la mise au secret de Maxime et l’interrogatoire musclé auquel ils ont eu droit tous les deux. Il confirme surtout la détermination aveugle des enquêteurs. ─ Ils veulent sa peau, c’est clair. Le plus grave, c’est qu’ils le mettent hors d’état de se défendre. Comme si sa mise à mort ravissait autant ses détracteurs que la police. Ah ! Si je tenais le salaud qui a déposé ce fichu mouchoir au bord de la rivière ! ─ Parce que vous croyez à un coup monté... ? ─ Destiné à l’accuser en lieu et place d’un autre. Oui. Mon avocat s’évertue à relancer l’enquête sur le terrain. Ce ne sera pas une mince affaire. Pourvu que Maxime ne craque pas entre-temps ! Il a les yeux rouges et les traits tirés. Marie-Pierre le sent tout retourné. Elle lui prend le bras sans qu’il bronche. ─ Je suis désolée pour vous, Gontrand. J’ai affirmé à l’inspecteur que, l’un et l’autre, vous étiez innocents... Il n’a pas voulu me croire. A la limite, il me soupçonnerait bien aussi ! Gontrand ne répond pas. Il paraît encore plus contrarié. La jeune femme s’accroche à ses épaules pour le réconforter. ─ Merci d’être venu, Gontrand. Si vous le voulez, nous nous battrons ensemble. Ils ont porté atteinte à l’honneur de Dominique. A présent, ils s’attaquent au vôtre. Cela, je ne peux le supporter. L’architecte non plus n’a pas fermé l’œil de la nuit. En proie à


un léger vertige, il se laisse aller contre Marie-Pierre. La joue posée contre les cheveux blonds, il reçoit un conseil inattendu. ─ A votre place, je me reposerais un peu. Tout finira par s’arranger... ─ Ça alors ! Dans cette histoire, vous êtes la plus à plaindre et vous trouvez le moyen de me réconforter ! ─ Détrompez-vous. Je ne suis plus malheureuse. Je suis écœurée. Maintenant, rentrez vous reposer, Gontrand. Mais vous serez toujours ici chez vous. Il sort comme un somnambule. Béatrice, qui n’est pas encore intervenue, s’approche de son amie. Les yeux dans les yeux, conscientes que leur premier geste conditionnera la suite de leur relation, elles s’acharnent à sonder les pensées de l’autre sans y parvenir. De guerre lasse, elles s’enlacent avec dignité pour camoufler leurs inquiétudes. Béatrice exprime un remords qui touche très fort son amie. ─ Je regrette que tu n’aies pu me joindre hier soir, dit-elle. Dire que je m’amusais alors que tu avais besoin d’aide ! Le pire, c’est que, non seulement je ne t’ai pas aidée, mais que j’ai peut-être contribué à te rendre malheureuse. ─ Qu’est-ce que tu vas chercher ? ─ Si je t’avais quittée plus tôt, tu aurais peut-être rejoint Dominique avant qu’on l’assassine. Voilà ce qui me poursuit ! ─ Ne dis pas de bêtises. Le seul responsable, c’est le salaud qui l’a tuée. Ce qui m’inquiète, c’est qu’il court toujours. Pendant ce temps, la police humilie des innocents ! ─ Et si Maxime était quand même coupable ? Tu prends des risques en voulant le couvrir... ─ Peut-être. Je ne sais plus où j’en suis. Et puis, merde ! Qu’ils découvrent ou non l’assassin, les policiers ne me rendront pas Dominique ! L’atrocité de ces dernières paroles glace les deux femmes. Le visage de Béatrice s’assombrit. Marie-Pierre la regarde s’éloigner sans comprendre. ─ Ce matin, j’ai pu toucher sa mère. ─ La pauvre... C’est assez pour la tuer ! ─ Justement non... Quelque chose détonne dans son attitude. Elle


n’a même pas demandé comment sa fille était morte. Elle m’a parlé de volonté divine... quelque chose de ce genre. ─ Au fond, elle doit m’en vouloir. ─ Détrompe-toi. C’est même cela le plus troublant : elle s’inquiète pour toi et te souhaite beaucoup de courage. J’en suis encore toute émue ! Le pardon et la bonté de cette femme qu’elle n’osera plus jamais regarder en face culpabilisent encore plus Marie-Pierre. Les yeux humides et le cœur brisé, elle se prend à murmurer : ─ Insaisissable Gisèle... ! La vie lui aura tout pris ; même la raison. Malgré cela, elle arrive encore à soulager la douleur des autres. J’ai honte, Béatrice ! Le dos tourné, elle se cache la figure dans les mains. Béatrice l’enlace par derrière et la couve longuement sans prononcer un mot, sans perpétrer le moindre geste indélicat. A la honte succède peu à peu le réconfort d’une amitié indéfectible et, à cet instant précis, désintéressée. ─ Tu me comprends, toi, Béatrice... ─ Nous nous comprenons. Nuance ! Parce que, l’une comme l’autre, nous avons tout perdu aussi. A des moments différents de notre vie, certes ; mais le même vide nous habite. Des coups de feu tirés aux alentours du château les interrompent. Marie-Pierre se précipite vers une fenêtre. Elle est verte de rage. ─ Ces chasseurs ne respectent même pas les morts. C’est honteux. ─ Tu vois quelque chose ? ─ Non. Mais ils ne perdent rien pour attendre. Je refuse qu’on chasse sur mes terres. Je vais prévenir les gendarmes. Elle met sa menace à exécution sans perdre une seconde. Quand elle raccroche, ses joues sont écarlates mais sa voix a retrouvé sa douceur. ─ Ils envoient une patrouille, dit-elle avec soulagement. ─ Tu veux que je m’en aille ? ─ Pourquoi ? Ils ne viendront pas jusqu’ici. Et puis même ! Béatrice la remercie d’un sourire. Le visage blême et les traits tirés de son amie l’incitent à la sagesse. Elle s’apprête à prendre congé.


─ Essaye de dormir un peu. Tu ne gagneras rien à rester debout. Ou plutôt, si... une mine affreuse. ─ Je préférerais que tu restes encore un peu. ─ Si tu veux. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Marie-Pierre semble tracassée, peut-être confuse de chambouler le programme de son ancienne amante, peut-être alertée par le réveil de souvenirs inconvenants... Béatrice, qui partage ses appréhensions, la rassure. ─ Tu crains que je m’ennuie ? Tu as bien quelques bouquins… Je t’éveillerai pour le dîner. Nous mangerons ensemble. J’espère que tu apprécieras mes talents de cuisinière ! Elle accompagne son amie jusque dans sa chambre. Sur un mur, juste à côté du lit, un détail l’interpelle. ─ Tu as toujours mes chaussons ?... ─ Je n’avais aucune raison de m’en séparer. ─ Ça me fait quelque chose de les revoir... C’est vrai qu’elle est émue. Elle s’empresse de balayer toute équivoque. ─ Ce n’est pas ce que tu crois. Je te les ai offerts par amitié, mais aussi pour rompre avec mon passé. Avec le recul, je me rends compte que ce passé n’était pas si moche. On n’oublie pas aussi facilement les petites touches de bonheur qui ont émaillé notre vie. Au fond, c’est mieux ainsi. Marie-Pierre ne la dément pas. Elle s’allonge sans se dévêtir. Le regard nostalgique, Béatrice la borde et l’embrasse. Puis elle descend dans la cuisine, explore les placards et rassemble de quoi mitonner un repas décent. La sonnerie du téléphone tire Béatrice de sa lecture. Il fait presque nuit et elle s’en inquiète. Elle s’en veut surtout d’avoir oublié d’éveiller son amie. A l’autre bout du fil, Gontrand semble contrarié, puis inquiet de ne pas avoir affaire à Marie-Pierre. Béatrice le rassure à voix basse. ─ Je l’ai forcée à se reposer. Elle dort comme une souche ! L’architecte semble toujours aussi bizarre. A travers ses propos exaltés, Béatrice devine qu’il y a du nouveau. Malheureusement pour sa curiosité, Gontrand se contente d’annoncer son arrivée. Eveillée en sursaut, Marie-Pierre apparaît quelques secondes


plus tard. Elle est moins livide mais toujours aussi apeurée. ─ Qui était-ce ? ─ Desterel. ─ Qu’est-ce qu’il t’a dit ? ─ Rien... Il arrive. ─ C’est tout ?... Mon Dieu, pourvu que Maxime n’ait pas avoué ! ─ Tu sais, lui ou un autre ! ─ Un autre, je le maudirais. A la limite, je projetterais enfin ma rancœur sur quelqu’un. Maxime, lui, c’est comme si on tuait Dominique une seconde fois ! A la grande stupeur de Marie-Pierre, c’est l’inspecteur Brisard qui arrive presque aussitôt. Son attitude n’a plus rien de commun avec le comportement arrogant qu’il tenait lors de sa dernière visite. Il entre d’emblée dans le vif du sujet. ─ Votre calvaire est terminé, mademoiselle Marchand. Le crime est élucidé. Je m’empresse de vous rassurer : votre ami de SaintAnge est libre. Toutes mes excuses. Entre nous, si vous m’aviez informé des relations disons... spéciales que vous entreteniez avec la victime, vous vous seriez épargné une bonne dose de désagréments ! ─ Qui a tué ? intervient Béatrice, que l’évocation de la vie privée de son amie indispose. ─ Il ne fallait pas chercher bien loin... L’inspecteur s’interrompt. Gontrand franchit la porte comme un revenant. Il est essoufflé. Les deux hommes se serrent la main puis échangent les premières paroles amicales depuis le jour du drame. ─ Sans rancune, monsieur Desterel... ? ─ Rebonsoir, inspecteur. Vous avez annoncé la nouvelle ? ─ J’en étais à la libération de votre ami. C’est une nouvelle importante aussi, n’est-ce pas ? Gontrand parvient à sourire. Il se rapproche de ses amies et laisse l’inspecteur poursuivre ses explications. ─ On m’a rapporté que vous aviez déposé une plainte cet aprèsmidi... ? ─ Oui. Contre des chasseurs. Certainement des braconniers. ─ Savez-vous qui les gendarmes ont arrêté sur la route qui longe le château ? Marie-Pierre est perplexe. A tout hasard, elle lance :


─ Ignace... ? ─ Exactement ! Il courait droit devant lui comme s’il avait la mort aux trousses. Marie-Pierre ne peut s’empêcher de rager intérieurement contre l’obstination du policier qui, hier encore, refusait mordicus de suivre cette piste. Elle s’apprête à lui dire son fait, mais Brisard lui coupe l’herbe sous le pied. ─ Ce n’est pas tout. A force de voir gesticuler le gaillard, mes hommes ont compris qu’il voulait les conduire à la ferme. Et là... ! Suspectant une autre horreur, Marie-Pierre frémit. L’inspecteur sait entretenir un suspense. A croire qu’il se régale de voir cet auditoire féminin suspendu à ses lèvres. Ses yeux s’allument. ─ Coup de théâtre ! s’exclame-t-il. Dans le grenier à fourrage, le père pendait au bout d’une corde. Une fois encore, Marie-Pierre tombe dans le panneau. ─ Je ne peux imaginer cela d’Emile. Il semblait tellement droit ! ─ Justement, il l’était. C’est même ce qui l’a amené à tuer. Ainsi, pour la police, le meurtrier de Dominique était, pour le moins, pardonnable. Peut-être aussi méritait-il des fleurs... ? L’inspecteur enchaîne avant que Marie-Pierre lui saute à la figure. ─ Puis, Ignace nous a conduits jusqu’au corps, au fond de la grange. Marie-Pierre et Béatrice échangent un regard sceptique. Le récit du policier tourne à la farce macabre. A moins que, Brisard confonde deux enquêtes. Impassible, il poursuit son compte-rendu. ─ Deux décharges de chevrotine tirées en pleine poitrine. A bout portant. Les deux coups de feu qui ont retenti cet après-midi ! Il grimace. ─ Le corps était méconnaissable ! ─ Le corps... De quel corps parlez-vous, inspecteur ? s’inquiète enfin Béatrice. ─ Le corps d’Yvonne Plouvier, la femme de notre Ignace ! Je me tue à vous dire que c’est elle, l’assassin de votre amie ! ─ Comment pouvez-vous affirmer une chose pareille alors qu’elle est morte et son beau-père aussi ? Et tout d’abord, quel rapport entre cette femme que nous ne connaissons pas et Dominique ?


Marie-Pierre perd patience. Elle en a marre d’écouter les divagations du policier. Celui-ci l’invite délicatement à se détendre avant de fournir la clé du mystère. ─ Ignace nous a tout raconté. Enfin... Il a fait ce qu’il a pu ! Premier point : sa femme portait des griffures récentes sur la figure. La perquisition qui a suivi nous a permis de retrouver d’autres mouchoirs parmi son linge. Vous vous souvenez... ? Le fameux mouchoir qui accusait Saint-Ange ? ─ Comment aurait-elle pu se les procurer ? ─ Oh ! C’est tout simple : son beau-père les ramassait au fur et à mesure que monsieur de Saint-Ange les perdait ! Vous n’ignorez pas qu’ils travaillaient beaucoup ensemble. ─ Je ne vois toujours pas ce qui a conduit cette femme à tuer. ─ La jalousie, ma petite dame ! Dieu me pardonne, Yvonne Plouvier était laide comme un pou. Je suppose qu’elle a épousé Ignace pour l’argent. Mais elle n’a pas supporté que son mari joue les voyeurs auprès d’une femme autrement plus séduisante qu’elle. Alors, au lieu de l’en empêcher, ce qui tenait de l’impossible, elle s’en est prise à sa rivale. Classique !... ─ Et le comportement d’Emile, vous l’expliquez comment ? ─ Il se justifie de lui-même. A la campagne, on ne badine pas avec l’honneur, mademoiselle. Il a découvert la culpabilité de sa belle-fille. Il a fait ce que sa conscience lui dictait de faire, et puis, voilà... Quand je vous disais qu’il était droit, cet homme ! Marie-Pierre reste sans voix. Elle réalise soudain que son amie est morte pour rien. Cette vérité s’avère presque insoutenable. Gontrand lui prête son épaule pour pleurer. Béatrice et Brisard s’étonnent en silence de cette prévenance inattendue. ─ Il me reste à me retirer. L’action de la justice est éteinte, conclut le policier. Béatrice allait le raccompagner. Il fait volte-face. ─ Ah ! J’allais oublier... Vous pouvez inhumer votre amie ici. Sa mère ne s’y est pas opposée. Marie-Pierre sursaute. A nouveau, son visage est atterré. ─ Vous lui avez parlé de cela... ? ─ J’ai pensé que tel serait votre souhait. Vous garderez un moins mauvais souvenir de moi...


Cette fois, il lui serre la main. A son tour, Béatrice s’approche de son amie. Mais pour l’embrasser. ─ Tu m’excuseras... ? Je dois partir aussi. Je te sonne demain. Ce départ, que rien ne laissait présager, contrarie Marie-Pierre. Elle tente maladroitement de retenir celle qui, à l’évidence, veut fuir. ─ Mais... Nous devions dîner ! Béatrice la repousse avec tact. Pourtant, malgré son sourire, elle se montre inflexible. Désormais seule avec Gontrand, Marie-Pierre sent le cafard l’envahir. ─ C’est la seule amie qui me reste sur terre et voilà qu’elle m’en veut aussi ! gémit-elle. ─ Ne vous mettez pas dans cet état. Cette histoire nous a tous bouleversés. ─ A propos, comment réagit Maxime ? ─ Comme ci, comme ça... J’ai voulu rester près de lui pour lui remonter le moral... Il n’a rien voulu entendre. Vous voyez, nous sommes logés à la même enseigne ! ─ A présent, c’est vous qui m’avez l’air triste, Gontrand. Vous êtes triste à cause de lui ? ─ En grande partie, oui. Elle le contemple avec des yeux attendris. ─ C’est donc vrai, ce que raconte la police ? Etonnement sincère ? Barrière de pudeur ? Gontrand écarquille les yeux. Par crainte de l’avoir contrarié, Marie-Pierre se ravise. ─ Vous n’êtes pas obligé de répondre, vous savez. ─ Tout dépend de ce qu’ils vous ont dit. ─ C’est délicat à expliquer... ─ N’ayez pas peur... Si la police en parle !... ─ Soit ! Ils disent que Maxime et vous... Enfin... Vous seriez pour Maxime ce que Dominique était pour moi... Marie-Pierre est confuse mais soulagée. Après l’avoir longuement dévisagée, Gontrand secoue la tête et lui sourit. ─ Franchement, vous n’y êtes pas. Maxime est un ami. Un simple ami. Un véritable ami ! Marie-Pierre voudrait se trouver sous terre. La honte empourpre ses joues. Gontrand s’approche d’elle et la force à soutenir son regard.


─ Moi aussi, j’ai une question délicate à vous poser, MariePierre. Bien sûr, je connaissais vos sentiments pour Dominique... Cela dit, vous serait-il impossible d’aimer un homme ? Elle serait bien en peine de répondre. Elle l’admet avec un sourire déçu. Puis elle ajoute : ─ Pour tout vous dire, je n’ai jamais essayé. ─ Vous semblez terrifiée à l’idée de me décevoir... Je n’ai pas à vous juger, vous savez ! On n’essaye pas d’aimer quelqu’un... On l’aime naturellement ou on ne l’aime pas du tout. ─ Moi, je m’étonne qu’un homme comme vous ne soit pas encore marié. Vous êtes le contraire de tous ceux que j’ai rencontrés. Il sourit de toutes ses dents, ce qui ne l’empêche pas de rosir lorsqu’il avoue : ─ Je manque peut-être d’assurance avec les femmes... ─ En tout cas, j’espère que la compagnie d’une femme ne vous empêche pas de manger ! ─ Pas que je sache. Pourquoi ? ─ Pour trois raisons : je meurs de faim, Béatrice a préparé un repas pour deux, et je n’ai aucune envie de dîner seule. Il y a aussi une quatrième raison : vous ne devez pas avoir mangé depuis un bout de temps... ─ Je n’en avais vraiment pas le cœur. ─ Alors... ? C’est oui ? Gontrand acquiesce. Il accepte en grande partie pour ne pas abandonner Marie-Pierre à une solitude trop brutale. Au cours du repas, ils se dévoilent les petits secrets de leur jeune existence. Bien sûr, la jeune femme passe sous silence les agissements particuliers de son père... Par contre, elle évoque sans honte son amour vrai pour Dominique. Le fait d’en parler sans tabou à cet ami discret restaure presque la présence de la disparue. Elle s’épanche d’autant plus ouvertement que Gontrand semble avide de détails sur sa vie et impatient de la découvrir sous toutes ses facettes. Il enregistre précieusement ses peines et ses joies passées. Dignement. Sans curiosité déplacée ni voracité morbide. Il passerait la nuit à l’écouter se raconter. La sagesse l’incite à interrompre leurs bavardages. Toutefois, il s’aperçoit que la jeune femme ne semble plus souffrir. A cet instant, sa question n’a plus


rien d’inconvenant. ─ Que ressentez-vous, maintenant que vous êtes seule, MariePierre ? Elle reste un long moment silencieuse. Son regard est figé vers le lointain. Puis, comme sortant d’un rêve, elle se tourne vers l’architecte et accroche son regard. Elle a l’air désolée. ─ En vingt-quatre heures, je suis passée de l’effondrement à la résignation. Vous devez me trouver d’humeur changeante... ? A vrai dire, je ne saurais traduire ce que je ressens actuellement. J’ignore plus encore ce que j’éprouverai demain ! Gontrand quitte le château avec, dans le cœur, un arrière-goût d’admiration et de tristesse. Comme promis au cours du dîner, il prendra en charge les préparatifs de l’enterrement. De son côté, Béatrice remonte au château dès le lendemain matin avec le dessein louable de réparer sa bévue. Sa jalousie de la veille était déplacée. Désormais, elle retrouve un rôle à la hauteur de l’amitié qui la lie à Marie-Pierre ; sa tendre amie Marie-Pierre dont elle soigne le moral jusqu’au jour des obsèques. Journée de déchirement... Ultime torture... Maxime, en proie à une dépression, s’est fait excuser. Cela dit, il aurait pu assister aux funérailles sans appréhension car l’église est lugubrement déserte. Dehors, quelques rares curieux suivent, de loin, le passage des trois amis derrière le corbillard. Marie-Pierre surmonte sa douleur tout au long de l’office. Comme Béatrice, elle ne fond en larmes qu’au cimetière.


A dater de ce jour, la vie de la jeune artiste à Tournoël ressemble à un veuvage. Toute vêtue de sombre, elle quitte uniquement le château pour faire gambader ses chiens dans la propriété. Béatrice et Gontrand s’étonnent même qu’elle reste en France. Mais, sans se l’avouer, n’ont-ils pas tous besoin les uns des autres ? Marie-Pierre traverse donc l’hiver comme une marmotte solitaire, le cœur et l’esprit en léthargie. Les premiers beaux jours la trouvent un peu moins tristounette. Béatrice la surprend de plus en plus souvent en compagnie de l’architecte. Dans un premier temps, elle se réjouit de cette métamorphose ; ensuite, resurgit ce désir de posséder son ancienne amante pour elle seule. Pourtant, la peur de gâcher trois destins en lançant ce pavé dans la mare la retient. Elle reste prisonnière de cette menace pendant de longues semaines, jusqu’au soir où, finalement, son besoin d’amour s’avère plus fort que tout... Le printemps montre le bout de son nez. Dans les taillis qui ceinturent le château, les muscaris tapissent de bleu le lit de feuilles mortes déjà bien tassé. Câline et entreprenante, Béatrice persuade aisément son amie d’honorer cette nature radieuse. Elle lui rappelle que l’amour et les fleurs vont de pair. Aussitôt rejaillit dans la mémoire de Marie-Pierre le souvenir d’un bouton de rose. La suite de l’opération "séduction" n’est plus qu’un jeu d’enfant... Penchée sur la coiffure de son amie, la toujours belle française pose les derniers jalons de sa reconquête. Elle remodèle sans relâche les mèches blondes indociles, négligées... abandonnées ! Alors, un étrange sentiment d’ivresse et de nostalgie envahit Marie-Pierre. Béatrice profite de cet attendrissement pour l’enlacer. Un souffle sépare leurs bouches. Rien qu’un souffle. Chaud. Sensuel. Béatrice n’y tient plus. ─ Veux-tu à nouveau m’ouvrir ton cœur ? supplie-t-elle. Marie-Pierre ne la repousse pas. Elle réfléchit un long moment..


─ Est-ce bien raisonnable ?... ─ Rien n’est raisonnable en amour. Ce qui importe avant de recommencer à nous aimer, c’est de savoir si tu le désires autant que moi. ─ Je le voudrais. Tu le sais bien. Mais ce ne serait plus pareil. Il y a eu Dominique. ─ Je ne te demande pas de l’oublier. Durant tous ces mois, je t’ai aimée en silence. Aujourd’hui, j’ai trop besoin de toi. Je voulais que tu le saches.. En vertu de leurs sentiments d’autrefois, peut-être aussi par charité envers cette femme qui lui a conservé son amour contre vents et marées, Marie-Pierre se laisse embrasser. Les bras inertes et le cœur à peine enflammé, elle reçoit sans réussir à donner. Déçue par ce manque d’enthousiasme, son amie relâche son étreinte. Marie-Pierre se justifie. ─ Laisse-moi t’aimer à mon rythme, Béatrice. Si nous sommes faites l’une pour l’autre, l’amour reviendra en son temps. ─ Si je comprends bien, tu ne m’aimes plus... ? ─ Je ne suis pas prête à aimer de nouveau. C’est différent… ─ Et Gontrand, alors... ? La réplique est trop agressive. Marie-Pierre se libère et tourne le dos à son amie. ─ Justement... Désormais, il y a aussi Gontrand ! avoue-t-elle. ─ Tu l’aimes, n’est-ce pas ? J’aurais dû m’en douter... ─ L’aimer, c’est beaucoup dire. Du moins, pour l’instant. Elle se tourne vers son amie. Il se dégage de son regard une foi presque brutale. ─ Je ne désespère plus de fonder une vraie famille. Voilà ! Avec un vrai mari et des enfants. ─ Sauras-tu un jour ce que tu veux ? ─ Ne sois pas amère, Béatrice. Je vous aime très fort tous les deux et je ne veux faire souffrir personne. ─ Pourtant, l’un de nous souffrira forcément... A défaut de séduire une nouvelle fois son amante, Béatrice comptait bien jouer les trouble-fête entre Marie-Pierre et Gontrand. Elle est bien près d’y parvenir. En effet, par crainte de peiner l’un ou l’autre, la jeune artiste se montre subitement distante vis-à-vis de


Gontrand. Craignant un accès de déprime, celui-ci lui prodigue encore plus de prévenances et de tendresse. Au fil des jours, MariePierre lui reconnaît même de réels talents de diplomate. Comme Dominique en son temps, il ne ménage pas ses efforts pour la faire rire et parler. Comme Dominique, sans remous ni exubérance, il se pose inéluctablement en élu de son cœur… En toutes circonstances, il reste d’une correction exemplaire. A la limite, Marie-Pierre le trouve un peu trop réservé. Dès qu’une certaine intimité s’installe entre eux, elle le sent paniqué à l’idée de mal agir. Alors, pour se donner une contenance, il dit n’importe quoi. Ou presque. Comme ce dimanche après-midi où le soleil sur le déclin taquine une toile accrochée au mur. ─ C’est bête… Je n’ai jamais vu vos autres toiles. Vous voulez bien me les montrer ? Marie-Pierre tarde à acquiescer. Depuis des lustres, plus personne n’a fait allusion à sa peinture. Une fois encore, Gontrand touche la corde sensible. Elle lui ouvre la porte de son jardin secret avec gratitude. Avant de gravir l’escalier qui traverse sa chambre, elle avertit Gontrand que toutes les toiles risquent de se ressembler… ─ Je suis certain de les aimer quand même, assure-t-il. ─ Dans ce cas, vous l’aurez voulu ! La chambre baigne dans une quasi obscurité. En cherchant la volée d’escalier suivante, Gontrand bute contre une chaise. MariePierre l’aide à s’orienter jusque la fenêtre. Elle ouvre les tentures. ─ Cette pièce n’a pas reçu le moindre rayon de lumière depuis la mort de Dominique, explique-t-elle. Dans le noir, j’imagine qu’elle est près de moi. Vous comprenez ? Elle baisse la tête. Son regard est triste et ses cheveux frôlent le visage du jeune homme. Celui-ci pose une main sur son épaule pour la réconforter. Une fois n’est pas coutume, son besoin de l’aider l’emporte sur sa peur. ─ Vous êtes trop belle pour vivre de souvenirs, murmure-t-il. Il lui soulève le menton, caresse sa joue et poursuit : ─ J’ai pris le temps de vous connaître, Marie-Pierre. J’ai même essayé de me convaincre que vous aimer serait une folie… ─ Vous y êtes parvenu… ?


Il dissimule son regard dans la chevelure de la jeune femme. ─ Non, répond-il. C’est même devenu une obsession. Marie-Pierre réalise aussitôt dans quel labyrinthe elle s’engage. Certes, elle est sous le charme de cet homme mais, au désir de s’en faire aimer pleinement s’oppose déjà l’appréhension de lui offrir son corps. Cette appréhension, elle tente courageusement de s’en défaire, tout comme elle s’emploie à chasser le souvenir d’une vieille déchirure perpétrée par le plus odieux des hommes. Pour sa part, Gontrand montre l’image d’un homme sensé, d’un homme soucieux de bâtir leur bonheur sans la contraindre ni la museler. Marie-Pierre ne se dérobe donc pas aux caresses hésitantes de ses mains dans son cou. Et s’il est encore loin de lui émoustiller les sens comme l’a fait Béatrice, elle préfère de loin sa pudeur maladroite à l’agressivité de son amie française. Alors, acculé à ce rêve qui peut s’évanouir autant que prendre corps, Gontrand se décide à porter l’estocade. Il s’y résout avec la peur au ventre, en des termes presque solennels : ─ Marie-Pierre ! Tout nous rassemble. Voudrais-tu partager ma vie ? Instant poignant. Marie-Pierre s’enivre de ses paroles. Son cœur bat à tout rompre. Pourtant, par pudeur aussi, elle réfrène le délire qui voudrait la faire bondir de joie. Elle lui démontre son consentement avec les lèvres, dans leur premier vrai baiser. Puis elle pose son regard sur les chaussons accrochés près du lit. En imaginant la personne qui les a portés autrefois, elle répond avec un pincement au cœur : ─ Je le voudrais vraiment, Gontrand. ─ Alors, promets-moi de m’aimer ! ─ Sois patient, murmure-t-elle en fermant les yeux. Je te promets d’essayer. Mais toi, donne-moi la force d’y parvenir…! ***


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Une Femme inachevee