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Du même auteur Racket De mystérieux attentats troublent la Nouvelle Orléans. Des Kamikazes équipés de gilets piégés se font exploser au contact de citoyens apparemment sans histoire. Dans la région de Montréal, une secte adoratrice du soleil semble être un maillon de la chaîne. Deux policiers que tout sépare vont devoir collaborer pour déjouer un racket organisé au plus haut niveau de l’état. Jerry Sorti d’un mauvais rêve au milieu de la nuit par un coup de sonnette, Peter Cunningham apprend la mort de son jeune frère qu’il n’a pas vu depuis quatre ans. Jerry, journaliste free-lance, a été brutalement assassiné, sans mobile apparent. Revenu sur les lieux de son enfance, Peter, que rien ne destine à mener une enquête, va se trouver entraîné malgré lui dans la recherche de la vérité. Les amis et les ennemis de son frère vont très vite devenir les siens, et Peter va apprendre à ses dépens la signification du mot « engrenage » : le mauvais rêve va progressivement se transformer en cauchemar.


Michel Dejolier

Double jeu

Éditions Azimuts Cité Nicolas Deprez, 61 B - 4040 - HERSTAL (Belgique) http://azimuts.kazeo.com


Copyright  Éditions Azimuts a.s.b.l., 2006 Illustration de la couverture :  Michel DEJOLIER. Droits de traduction, de reproduction ou d'adaptation réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est interdite. Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit, photographie, scanner, microfilm, bande magnétique, disque ou autre, constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 sur la protection des droits d'auteur. Adresse de contact : editionsazimuts@hotmail.com

Dépôt légal : D/2006/9858/4 ISBN : 2-9600-3803-7


À ma sœur Nicole, Fidèle correctrice et impitoyable critique sans laquelle ce livre n’existerait pas.


Virginie - 25 juillet

Douglas Saunders avait les deux mains serrées sur les accoudoirs de son siège, au point de faire blanchir les articulations de ses doigts. L’avion était en approche finale de l’aéroport international de Dulles et les nuages bourgeonnants de cette fin juillet provoquaient quelques turbulences dans le ciel de la Virginie. Mais même quand le vol était tout à fait calme, Douglas n’arrivait pas à se détendre complètement pendant les phases de décollage et d’atterrissage et le fait que les statistiques soient particulièrement favorables au transport aérien en matière de sécurité n’y changeait rien. Au moment où le bruit caractéristique des roues touchant le sol se fit entendre, il exhala un profond soupir qui arracha un sourire bienveillant à son voisin. Le vol avait été long, un peu plus de cinq heures, depuis San Francisco et les courbatures habituelles étaient encore aggravées par la tension nerveuse qui habitait Douglas. Et ce n’était pas seulement la peur de l’avion qui était en cause. Depuis quelques jours, il avait l’impression que quelque chose avait foiré, sans pouvoir expliquer les raisons de ce sentiment diffus. Il détacha sa ceinture et se leva pour prendre sa petite valise dans le coffre à bagages au-dessus de lui. Une hôtesse ouvrait déjà la porte avant de l’appareil et une bouffée d’air chaud envahit aussitôt la carlingue, contrastant brutalement avec l’atmosphère conditionnée qui régnait jusque là. Une de ces étranges navettes affublées d’une cheminée qui semblent être l’apanage de l’aéroport de Dulles vint se coller contre le flanc de l’avion et les passagers commencèrent à débarquer. Après quelques minutes, le conducteur ferma les portes, fit redescendre la cabine à hauteur du sol et commença à rouler vers le terminal. Personne n’attendait Douglas et comme il n’avait 1


que son bagage à main, il se dirigea aussitôt vers le parking pour reprendre sa voiture. Au moment où il allait franchir la porte automatique, une silhouette vaguement familière attira son attention. –– Ce type était là quand je suis parti lundi, se dit Douglas, et il s’arrêta machinalement pour le regarder. Mais l’homme ne fit pas attention à lui et leva la main en direction d’un autre arrivant. –– Bon Dieu, je deviens complètement parano ! marmonna Douglas en reprenant sa marche, il est temps que ça cesse. Sa Chrysler Le Baron démarra comme toujours au quart de tour et il prit la 267 en direction du sud pour rejoindre la route 7 qui le mènerait tout droit à Falls Church. La route était dégagée en ce jeudi soir et il mit à peine quarante minutes jusqu’à l’entrée de la petite agglomération. A partir de là, la vitesse était limitée à 35 kilomètres heure et les fréquentes voitures de patrouille étaient en général conduites par des policiers totalement dépourvus du sens de l’humour… Un peu après Washington Street, Douglas tourna à gauche, longea le petit cimetière et déboucha dans Randolph Street. Au numéro 2068, la maison bâtie légèrement en retrait de la rue était entièrement recouverte de bois peint en bleu très clair. Au moment où il s’engageait dans l’allée, Douglas vit un rideau bouger à une fenêtre du deuxième étage. Le temps de mettre pied à terre et une tornade s’abattit sur lui en hurlant : –– Youpi… Papa… — Oh, du calme Judy ! fit Douglas en riant, tout en essayant de desserrer les bras qui lui encerclaient le cou, tu vas finir par m’étrangler ! Judith Saunders venait d’avoir douze ans, mais sa petite taille la faisait paraître plus jeune. Elle était aussi rousse que sa maman, dont les origines irlandaises ne pouvaient faire aucun doute. — Où est ton frère ? demanda Douglas. 2


— Devine ? dit Judy avec une moue écœurée, Ken est en train de massacrer de l’alien à l’aide d’une massue cloutée à guidage laser. Ça fait bien dix fois que je lui demande de baisser le son de l’ordinateur. — Entre ta musique et les bip-bip de ton frère, ta mère va finir par disjoncter, gronda gentiment Douglas tout en entraînant la fillette vers la porte d’entrée. — Ma musique est calme et apaisante, répliqua la fillette d’un ton docte, ce qui amena une moue sceptique sur le visage de son père. Megan Saunders apparut dans le couloir. C’était une femme plutôt petite, à la peau constellée de taches de rousseur, pleine de charme plutôt que simplement jolie. La douceur de ses traits et de ses yeux verts était tempérée par une mâchoire carrée qui semblait indiquer un caractère bien trempé. Douglas la dévisagea. Il ne se lassait pas d’admirer les contours pulpeux de sa bouche vermeille, la rondeur de ses seins mise en valeur par son pull moulant, le galbe de ses jolies jambes que dévoilait une jupe indiscrète. Il dut se pencher pour l’embrasser, bien qu’elle se fût hissée sur la pointe des pieds. — Salut Doug, dit-elle d’une voix chantante, tu as une sale tête… je veux dire, tu as l’air fatigué. Douglas haussa les épaules. — Bof, j’ai mal dormi la nuit passée et ce voyage en avion m’a achevé. En plus, le temps est vachement moins lourd sur la côte ouest. Le changement est assez brutal quand on débarque ici, il fait au moins trente-cinq degrés. Mais la bonne nouvelle, c’est que je ne travaille pas demain. — Ouais, répondit Judy en écho. — Comment s’est passée ta semaine ? demanda Megan. Tu dois repartir lundi ? Douglas secoua la tête.

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— Non, je reste ici toute la semaine prochaine. Je repartirai samedi ou dimanche, je crois, mais j’ai une réunion à Langley lundi matin. J’en saurai plus à ce moment-là. Megan s’était progressivement habituée à l’absence régulière de Douglas qui passait pratiquement la moitié de son temps en déplacement. Les premières années avaient été assez difficiles, d’autant plus que Douglas lui avait expliqué que la nature même de son travail l’empêchait de lui donner des explications détaillées. Il avait simplement dit occuper une fonction d’analyste dans une grande agence gouvernementale et elle avait compris peu de temps après qu’il s’agissait de la CIA. — Ne m’en veux pas, Meg, avait-il dit, je ne peux absolument pas parler de ce que je fais, à personne, et tu ne pourras jamais me contacter à mon boulot. — Tu es un espion ? avait-elle demandé naïvement. Douglas avait ri tellement fort qu’elle n’avait nourri aucun doute quant à l’inanité de sa question. — Non, avait-il dit après avoir repris son souffle, je serais plutôt une espèce de chercheur, j’analyse les faits et j’en tire des conclusions que j’essaie ensuite de valider avec d’autres types comme moi. Ne m’en demande pas plus. Et Megan s’était contentée de cela, sachant qu’il ne risquait somme toute pas sa vie. Elle-même était infirmière à l’hôpital de Béthesda et entre les enfants, les trajets, les courses et son service, elle avait assez peu de temps libre, de sorte que les absences régulières de son mari ne lui pesaient pas trop, sauf lorsqu’elles se produisaient le week-end. Un bruit de pas se fit entendre dans les escaliers et Ken termina la descente en sautant de la quatrième marche directement dans les bras de son père. Il n’avait que dix ans, mais il était déjà aussi grand que sa sœur et la ressemblance avec Douglas était étonnante. — Salut Dad, dit-il d’une voix fluette, je n’avais pas entendu la voiture arriver. 4


— Je suis déjà très flatté que tu abandonnes ton jeu pour venir embrasser ton vieux père, fit Douglas en collant un baiser sonore sur la joue du gamin. — Non, non, répliqua Ken avec la franchise de son âge, j’avais justement terminé ma partie. J’ai fini par avoir la peau de ce foutu troll. Megan éclata d’un rire sonore en voyant la mine dépitée de son mari. — Eh oui, nous sommes très peu de chose, dit-elle en passant vigoureusement la main dans les cheveux de son fils, et c’est comme ça tous les jours, Doug. Douglas laissa filer Ken qui commençait déjà à se tortiller et attira Megan contre lui. — Tu m’as manqué, Meg, souffla-t-il à son oreille sous le regard attentif de Judy. — Toi aussi Doug. Ce serait tellement bien si tu pouvais arrêter ces déplacements incessants… Le visage de Douglas se ferma aussitôt. Il se raidit. — Je ne peux pas, on en a déjà discuté des dizaines de fois. Je t’en prie, ne revenons pas là-dessus. Megan poussa un profond soupir. — Excuse-moi, je ne voulais pas gâcher ton retour. Bon, c’est pas tout ça : j’avais prévu de faire un barbecue ce soir, ça te convient ? — Super, je vais le mettre en route, dit Douglas, soudain pressé de quitter la pièce. Il se dirigea vers la terrasse à l’arrière de la maison, suivi par Judy qui le regarda verser les briquettes de charbon sans dire un mot. Il versa ensuite du liquide allume-feu et craqua une allumette. Les flammes s’élevèrent aussitôt. — Dis, papa, fit soudain la fillette, c’est vrai que ce serait mieux si tu étais là plus souvent… Douglas l’attira contre lui.

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— Je sais Judy, mais je ne peux vraiment rien y changer, ditil en lui caressant les cheveux, c’est mon métier qui veut ça et je ne sais rien faire d’autre. — Mes copines disent que tu as sûrement déjà tué des gens, c’est vrai ? — Bon Dieu, non ! s’exclama Douglas en reculant d’un pas, tu ne crois tout de même pas ces bêtises ? Et puis, tu sais très bien que tu ne dois pas parler de mon travail avec tes amies. — Si tu n’es pas un espion, pourquoi est-ce qu’on ne peut pas en parler ? — Judy, c’est une règle dans toutes les agences gouvernementales, dit Douglas patiemment, je te l’ai déjà expliqué. Même ma secrétaire a dû s’engager à ne parler à personne de ce qu’elle voit et entend. Tiens, même la dame qui sert le café a signé des documents d’engagement de confidentialité. Quand je mange à la cafétéria, j’ai en permanence des panneaux sous le nez pour me rappeler que je ne dois pas parler boulot avec mes collègues. Ils n’ont pas forcément le droit de savoir ce que je sais, pourtant ils travaillent avec moi… — En somme, vous êtes des paranos, assena Judy en fronçant les sourcils. Douglas éclata de rire. — Tu en connais des mots, toi ! Dans le fond, c’est à peu près ça. Allez, va chercher la viande à la cuisine et s’il te reste une main, prends-moi une bière en passant. — Doug, téléphone ! dit Megan en apparaissant sur la terrasse, le portable à la main. — Qui est-ce ? demanda-t-il avec une moue contrariée. — Pas la moindre idée… Pierce Brosnan peut-être ? Douglas lui tira la langue en louchant affreusement et prit le combiné. — Douglas Saunders à l’appareil. Megan restait là à le regarder et elle vit son visage se crisper. 6


— Je ne veux pas que vous m’appeliez ici, dit-il sèchement. L’autre parut insister un long moment et Douglas, réalisant que sa femme l’observait, s’éloigna vers le jardin. Elle le vit encore parler brièvement, puis il raccrocha et revint vers la terrasse. — Qui était-ce ? demanda-t-elle avec une pointe d’anxiété dans la voix. — Oh, personne, un raseur, répondit Douglas en haussant les épaules. Mais tout le reste de la soirée, il eut l’air absent et participa à peine à la conversation que Megan s’efforçait d’entretenir. Quand les enfants furent enfin couchés, elle revint s’asseoir près de lui et lui prit la main. — Qu’est-ce qui ne va pas, Doug ? Je peux faire quelque chose ? C’est à cause de ce type qui a téléphoné tout à l’heure ? — Non, dit-il en secouant la tête, je suis seulement un peu fatigué et cette chaleur n’arrange rien. La semaine a été, disons, difficile et ça risque de durer un certain temps avec tout ce qui se passe dans le monde pour l’instant… — Je sais ce qu’il te faut Doug, dit-elle en le forçant à se lever : un de ces bons massages dont j’ai le secret !

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San Francisco - 3 août

Douglas inséra sa carte de crédit dans l’automate qui régissait la sortie du parking longue durée de l’aéroport de San Francisco et la barrière s’ouvrit devant lui. Le temps était ensoleillé, avec un ciel sans le moindre nuage, mais la température était plutôt basse, pas plus de dix-sept degrés, ce qui n’était pas inhabituel, même en plein mois d’août. Il prit la route 101 vers le nord et se trouva bientôt dans la circulation fluide d’un samedi après-midi d’été, conduisant machinalement, sans même voir le paysage qui défilait. Il n’arrivait pas à chasser une pensée obsédante de son esprit : quelqu’un l’avait percé à jour, il en était sûr. Aucun fait tangible ne venait étayer cette certitude, c’était plutôt un sentiment diffus qui ne l’avait pas quitté pendant toute la semaine écoulée. L’attitude des gens à son égard lui semblait différente, des regards semblaient fuir le sien et il avait plusieurs fois eu l’impression d’être suivi dans tous ses déplacements. Il lui restait cependant assez de lucidité pour se dire que tout cela relevait sans doute de son imagination et que la fatigue accumulée ces derniers temps n’arrangeait pas les choses. Il avait vu à plusieurs reprises le regard inquiet que Megan posait sur lui quand il était perdu dans ses pensées et elle avait essayé à maintes reprises de le questionner sans en avoir l’air. Il avait esquivé à chaque fois, mais cela l’avait mis de mauvaise humeur. L’échangeur menant au pont qui traverse la baie vers Oakland apparut dans le lointain et Douglas se déporta vers la gauche pour rester sur la 101 qui pénétrait en ville. En effectuant cette manœuvre, il regarda instinctivement dans le rétroviseur et vit à nouveau la Ford Mercury bleue qui était restée à 9


une vingtaine de mètres de lui depuis le parking de l’aéroport. Il lui semblait distinguer deux silhouettes derrière le pare-brise, mais les reflets du soleil sur sa propre vitre arrière limitaient sa vision. Pour en avoir le cœur net, il lâcha la pédale des gaz et la Chrysler ralentit immédiatement, réduisant aussitôt l’écart avec l’autre véhicule qui le dépassa lentement par la gauche. Il y avait un seul homme à bord, qui semblait siffler en conduisant et qui ne lui jeta pas le moindre regard. Douglas regarda la voiture s’éloigner lentement et poussa un profond soupir, à la fois dépité et soulagé. — Je commence à devenir dingue, dit-il entre ses dents. Après le large virage à gauche, les premiers quartiers résidentiels commencèrent à apparaître et Douglas prit bientôt une sortie qui le menait à Richmond. Quelques minutes plus tard, il tourna dans la huitième avenue et continua sur près de trois cents mètres avant de se ranger le long du trottoir devant une maison de style victorien à la façade peinte en rose très pâle. Il coupa le contact et actionna le petit levier qui commandait l’ouverture du coffre, puis il sortit de la voiture et alla prendre sa valise. Au moment où il se retournait, il aperçut la Ford bleue qui roulait lentement vers lui et la surprise le figea sur place. Il y avait bien deux hommes à bord et celui de droite avait le bras qui pendait par la fenêtre ouverte. Il leva légèrement la main et Douglas eut le temps de voir la gueule noire d’un silencieux se braquer sur lui, sans comprendre exactement ce qui lui arrivait. Et il n’eut jamais le temps de comprendre : un poing énorme le frappa en pleine poitrine et il n’entendit même pas le bruit étouffé de la détonation. Le tueur ouvrit calmement la portière, visa la tête du corps étendu sur le trottoir et tira deux balles supplémentaires. Puis la Ford repartit sans un crissement de pneus et sans que personne aux alentours n’ait rien remarqué. Une dizaine de minutes s’écoulèrent avant qu’une voiture vienne se ranger derrière celle de Douglas. La femme qui en 10


sortit découvrit la flaque de sang qui avait coulé vers la rigole et qui commençait déjà à sécher. Le hurlement qu’elle poussa en découvrant le reste du spectacle n’avait rien d’humain.

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L’avenue était maintenant complètement barrée par des voitures de police mises en travers. Un policier en civil était accroupi près du corps et sa collègue essayait de réconforter Marjorie Stevens qui avait réussi à les appeler avant de s’effondrer, en proie à une crise de nerfs. Une ambulance était arrêtée à quelques mètres, mais les hommes savaient déjà qu’ils n’auraient pas à intervenir. Le policier se releva et s’approcha des deux femmes. — Putain… Je ne m’y ferai jamais, Carol, dit-il en poussant un profond soupir, C’est incroyable la quantité de sang qu’il peut y avoir dans un bonhomme. — Jack ! répliqua Carol en lui lançant un regard lourd de reproches et en pointant du menton vers celle qui n’avait pas encore arrêté de pleurer. Jack Sedona leva la main pour s’excuser. — Tu veux que je fasse venir le médecin ? demanda-t-il, je crains que madame soit notre unique témoin et on va avoir besoin d’elle pour démarrer. — Donne-moi encore cinq minutes, dit Carol, je crois que ça va aller. Carol Eastman et Jack Sedona faisaient équipe depuis près d’un an au sein de la police criminelle de San Francisco et même si le grade de lieutenant de Jack lui conférait l’autorité, c’était plus souvent Carol qui était à la base des initiatives. Jack le savait et ne lui en tenait pas rigueur, ni n’en faisait mystère. Les mauvaises langues de la brigade prétendaient qu’il était secrètement amoureux de sa coéquipière, mais Jack se contentait de lever les yeux au ciel quand on le charriait là-dessus. Jack 13


était de taille moyenne et ses cheveux très noirs soigneusement peignés en arrière, ses yeux bruns et sa peau mate laissaient entrevoir de lointaines origines mexicaines. Carol par contre, était blonde comme un champ de blé au milieu de l’été et ses yeux d’un bleu très pâle fascinaient tous les hommes qui avaient eu le privilège ou la malchance de la rencontrer, selon le côté de la barrière où ils se trouvaient. Ses cheveux mi-longs ondulaient naturellement et effleuraient ses épaules à chaque mouvement de sa tête. De taille moyenne, elle avait une démarche qui attirait le regard sur ses formes rondes. Une grande sensualité émanait de son corps, ce qui pouvait être considéré comme un inconvénient, mais aussi comme un atout, voire une arme, quand on exerce ce métier… Le camion laboratoire était en train de se ranger le long du trottoir et Jack se dirigea vers lui pour donner ses consignes aux hommes. Il n’avait même pas fouillé les poches du mort afin de ne pas risquer de déplacer quoi que ce soit avant que le photographe n’ait terminé son travail. Carol aida Marjorie Stevens à se relever et la fit asseoir sur le muret qui clôturait sa maison. — Nous avons besoin de votre aide, madame, fit Carol d’une voix douce mais ferme. Est-ce que vous vous sentez en état de répondre à quelques questions ? Marjorie renifla bruyamment tout en faisant oui de la tête. — Bien. Avez-vous vu les gens qui ont fait ça? Marjorie secoua négativement la tête sans prononcer une parole. — Est-ce que vous connaissez la victime ? — C’est monsieur Allen, mon voisin de gauche, fit Marjorie d’une toute petite voix. Et elle fondit aussitôt en larmes. Carol sortit un carnet de sa poche et nota le nom qui venait de lui être donné. Puis elle passa son bras autour des épaules de Marjorie et attendit qu’elle se calme. Jack vint s’asseoir près d’eux. 14


— Qu’est-ce que ça donne ? demanda-t-il d’une voix neutre. — J’ai le nom du type, rien de plus, répondit Carol, un certain Allen. Elle dit que c’est son voisin de gauche. — Je vais jeter un coup d’œil, dit Jack en se levant. Il se dirigea vers la maison. Le nom indiqué sur la boîte aux lettres correspondait bien et il sonna longuement à la porte, tout en sachant bien qu’il n’y avait probablement personne. Le bruit des sirènes avait attiré tous les voisins à leur fenêtre ou sur le pas de leur porte. Il attendit une longue minute et enfonça à nouveau le bouton sans plus de succès. Puis il retourna vers le corps allongé sur le trottoir auprès duquel se trouvaient deux hommes vêtus d’une combinaison blanche. — Vous en avez encore pour longtemps, les gars ? — Non, Jack, répondit l’un d’eux, on te laisse la place dans cinq minutes. Tiens, voilà déjà le contenu de ses poches. Il lui tendit un sac en plastique transparent contenant une série d’objets. Jack alla s’asseoir dans sa voiture et commença à examiner le contenu du sac. Un portefeuille, un porte-clefs, un tube de comprimés antalgiques, un téléphone portable, un agenda, un stylo à bille, un tube de bonbons à la menthe presque terminé et un paquet de mouchoirs en papier. Il étala le tout sur le siège passager et reprit le portefeuille pour en extraire le contenu : une cinquantaine de dollars en coupures diverses, un permis de conduire au nom de Douglas Saunders, une carte de sécurité sociale au même nom… Jack fronça soudain les sourcils et reprit le permis de conduire. Ce n’était pas ce nom là que Carol avait mentionné, il en était sûr… Il sortit de la voiture et retourna vers le muret sur lequel les deux femmes étaient toujours assises. — Vous êtes certaine de connaître la victime, madame ? demanda-t-il en s’adressant directement à Marjorie Stevens. Carol lui lança un regard interrogateur. — Oui, c’est monsieur Allen, mon voisin, répondit-elle en fondant à nouveau en larmes. 15


— Tiens, regarde, dit Jack en montrant le permis de conduire à Carol, et c’est pareil sur la carte de sécurité sociale. Elle prit le papier et chuchota à l’attention de Jack : — Elle a pu se tromper, la tête est plutôt amochée… — Non ! s’écria Marjorie qui avait entendu, je connais parfaitement sa voiture et puis, il porte presque toujours cette veste-là. — Regardez, madame Stevens, dit Carol en montrant la photo du permis de conduire, c’est bien de lui que vous parlez ? — Oui, c’est monsieur Allen, je vous dis ! — Ça commence fort, marmonna Jack. Carol, je vais avoir besoin de toi. Tu peux confier madame Stevens à quelqu’un de chez nous ? — Non, je vais rentrer chez moi, dit Marjorie en se levant, visiblement vexée qu’on ait pu mettre sa parole en doute. Carol la raccompagna jusqu’à l’entrée de sa maison et lui dit que quelqu’un passerait la voir plus tard. Puis elle alla vers le barrage de voitures établi à l’entrée de l’avenue. — Tom, dit-elle à l'un des policiers, prévenez-moi si une madame Allen se présente et ne la laissez surtout pas passer. — Ok, sergent, répondit l’homme en levant la main et il passa aussitôt la consigne aux autres. Jack était assis dans sa voiture et regardait un document avec une moue dubitative quand Carol le rejoignit. — Tiens, regarde ça, dit-il en lui donnant le papier. — Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Carol stupéfaite. — Je n’en ai pas la moindre idée, dit Jack, mais je vais demander à Lee de faire une recherche. Il prit son téléphone portable et composa le numéro de Lee Clayborne, qui restait en permanence à la brigade pour assister les équipes de terrain. — Salut, Lee, fit Jack, tu pourrais faire deux recherches pour moi de toute urgence ?

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— Tu sais combien de mecs m’ont déjà dit que leur truc était plus urgent que celui des autres aujourd’hui, Jack ? répondit Lee avec un profond soupir. — Mais moi, c’est vrai, dit Jack avec son aplomb habituel, trouve-moi les coordonnées d’un nommé Douglas Saunders dont le permis de conduire a été délivré en Virginie, comté de Fairfax. Et parallèlement, donne-moi tout ce que tu as sur un dénommé Douglas Allen, domicilié dans notre bonne ville de San Francisco. Et je te parie dix dollars que c’est le même homme. — Je ne parie plus avec toi, Jack. Tes coups sont soit foireux, soit truqués jusqu’à la moelle. — Oh, je sens que tu m’en veux encore, Lee. Tiens, je t’invite à manger le hamburger du siècle si tu me trouves tout ça avant ce soir. — Ouais. File-moi plutôt le pognon et j’irai manger tout seul, dit Lee en lui raccrochant au nez. Jack regarda l’appareil d’un air dépité. — Sacré Lee. Toujours aussi aimable. Mais je parie qu’on aura tout dans deux heures. Il se tourna vers Carol. — Qu’est-ce que tu en penses ? — Rien. Je me demande comment on fait pour avoir deux permis de conduire dans notre pays. — Oh, si ce n’était que ça, fit Jack, il a aussi deux cartes de sécurité sociale… — Faudra d’abord voir si ces documents sont authentiques, fit remarquer Carol, on peut tout acheter de nos jours. Jack la regarda d’un air admiratif. — Merde ! J’y avais même pas pensé, pourtant je suis le chef. — Je te laisse croire que tu l’es. Ce n’est pas tout à fait la même chose, dit Carol en éclatant de rire. Un policier en uniforme s’approcha de la voiture. 17


— Lieutenant, il y a une madame Allen accompagnée d’un enfant qui vient d’arriver. Elle a déjà compris qu’il se passait quelque chose de grave chez elle. Qu’est-ce que je fais ? Jack poussa un profond soupir. — Je viens, Jim ! Carol, tu m’accompagnes. On ne sera pas trop de deux. Il sortit de la voiture et se tourna vers les hommes du coroner qui attendaient à l’écart. — Vous avez recouvert le corps ? Faites-moi disparaître cette bon dieu de tache de sang sous le drap, ou asseyez-vous dessus si vous voulez. Il y a un gosse qui va passer par ici. — Dis donc, Jack, on ne bosse pas pour toi, protesta l’un des deux. — Non, mais c’est moi le chef d’enquête ! Carol le prit par le bras pour l’entraîner vers le barrage de voitures. — Ne les agresse pas comme ça, ils ne t’ont rien fait. Tu seras bien avancé quand ils ne pourront plus t’encadrer. — J’en ai marre du laisser-aller, dit Jack avec une parfaite mauvaise foi. Une Chevrolet Corsica blanche était arrêtée devant les voitures mises en travers de l’avenue et une femme attendait debout à côté de la portière restée ouverte. Une silhouette enfantine était visible à l’intérieur, à genoux sur le siège arrière. La femme regarda avancer les deux policiers sans bouger, le visage inexpressif et blanc comme la craie. Elle était plutôt petite et dut lever la tête quand Jack fut près d’elle. Ses cheveux bruns coupés au carré encadraient deux yeux myosotis qui reflétaient une immense angoisse. Elle portait une robe en soie, fendue sur le devant, qui laissait entrevoir des jambes fines et agréablement galbées. Jack se racla la gorge. — Madame Allen, j’ai malheureusement une mauvaise nouvelle. Un homme a été tué devant votre maison et ses papiers 18


sont au nom de Douglas Allen. Est-ce un membre de votre famille ? Elle se tourna rapidement vers l’intérieur du véhicule, comme pour s’assurer que l’enfant n’avait pas entendu, mais Jack avait parlé à voix basse. Elle respira profondément en fermant les yeux avant de répondre. — C’est mon mari… Carol vint se placer à côté d’elle, prête à la soutenir, mais elle ne s’effondra pas. — Puis-je rentrer chez moi ? demanda-t-elle simplement. — Euh, oui, bien sûr, fit Jack désarçonné, mais… — Madame Allen, le coupa Carol, le mieux serait de laisser votre voiture là pour l’instant. Nous allons vous raccompagner chez vous et faire en sorte que le petit ne remarque rien. — La petite… c’est une fille. — Bien, dit Carol qui savait qu’un état de choc peut créer des situations surréalistes, comment s’appelle-t-elle ? — Erin… Carol passa la tête dans l’habitacle. — Erin, viens avec moi. Nous devons laisser la voiture ici pour aller à ta maison. La fillette sortit sans protester, mais son regard exprimait une frayeur infinie. Dehors, elle donna instinctivement la main à Carol. Ils parcoururent les quelques dizaines de mètres en silence et Jack fit écran quand ils arrivèrent à proximité du corps étendu sur le trottoir. Ils entrèrent dans la maison et Carol referma la porte. Puis elle inspira profondément et lâcha la main d’Erin. — Madame Allen, avez-vous quelqu’un susceptible de s’occuper de votre fille pendant que nous parlons ? demanda Carol. — Joan. Je m’appelle Joan. Il y a la voisine qui vient régulièrement s’occuper d’elle quand je dois m’absenter… — Pas madame Stevens, j’espère ? s’inquiéta Jack. 19


— Non. Samantha, deux maisons plus loin, au numéro 2018. — Bien, je vais la chercher, dit Carol en ressortant. Quelques minutes plus tard, elle revint avec une jeune métisse qui avait l’air au moins aussi effrayée qu’Erin. Carol lui avait déjà parlé et elle prit aussitôt la main de la fillette pour l’emmener dans une autre pièce. — Bien. Pouvons-nous nous asseoir dans le salon, madame Allen ? demanda Jack. — Suivez-moi, répondit-elle toujours aussi calme. — Madame Allen, commença Carol dès qu’ils furent installés, si vous avez besoin d’une assistance médicale, nous pouvons faire venir quelqu’un maintenant. Pour parler franchement, au plus vite nous pourrons vous interroger, au mieux ce sera pour notre enquête. — Non, ça va aller, je crois. Dites-moi ce qui s’est passé. — Nous ne savons pas exactement, madame, dit Jack. Aucun témoin direct ne s'est manifesté jusqu’à présent. Nous avons toutes les raisons de croire que votre mari a été abattu par un ou des tueurs professionnels. Je dis cela à cause de la méthode utilisée et de la discrétion totale dont ils ont fait preuve. Je vais être obligé de vous poser quelques questions qui risquent de vous paraître stupides, mais nous avons besoin de quelque chose pour démarrer. Votre mari se sentait-il menacé ces derniers temps ? — Non, il ne m’a parlé de rien. Il avait l’air tout à fait normal. Qui aurait pu lui en vouloir ? — Je ne sais pas.. Quelle est la profession de votre mari ? — Il est… il était employé par une grande agence gouvernementale. La NSA, je crois. — Savez-vous ce qu’il y faisait ? intervint Carol, ce meurtre pourrait être lié à son travail… — Non, il était très discret là-dessus. Il m’a toujours dit qu’il n’avait absolument pas le droit de me parler de ce qu’il faisait.

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— Travaillait-il ici, à San Francisco ? continua Jack, Je ne sais même pas s’il y a un bureau de la NSA ici. — Non, il passait régulièrement la semaine à Washington DC. Parfois aussi, il allait à Denver et à Los Angeles. Il n’était pas souvent à la maison, à peu près un week-end sur deux. — Mmm… des coups de fil bizarres ces derniers temps ? — Non, dit Joan Allen, il ne s’est rien passé de spécial. Je ne vois pas. — Madame Allen, dit Carol, votre mari avait une valise. D’où venait-il ? — Oh, il avait encore passé la semaine à Washington. Il devait rester trois jours ici. Après je ne sais pas. Les choses n’étaient jamais fixées d’avance. Nous avions appris à vivre au jour le jour. Même Erin avait fini par s’habituer… — Avez-vous un numéro de téléphone où vous pouviez le joindre quand il était en déplacement ? Cela nous permettrait de contacter plus facilement ses employeurs. — Non. Je ne pouvais pas l’appeler. C’était contraire au règlement de la NSA. C’était toujours lui qui appelait. — Je n’ai jamais entendu parler d’un règlement de cette sorte, dit Carol avec un froncement de sourcils. Joan Allen la regarda sans comprendre. — Madame Allen, continua Carol, je sais que ce que je vais vous demander est difficile, mais il faut absolument que quelqu’un reconnaisse le corps, c’est la loi. Il n’y a aucune chance que nous nous soyons trompés, mais quelqu’un ayant volé les papiers de votre mari pourrait avoir été tué à sa place. Si vous n’en avez pas la force, un autre membre de la famille peut s’en charger. — Non, dit Joan avec détermination, c’est moi qui dois le faire. Peut-on y aller tout de suite ? J’ai besoin de savoir… — Non, madame, ce n’est pas possible. Il faudra que vous veniez à l’institut médico-légal demain matin. Vous devez comprendre que le corps n’est vraiment pas montrable pour 21


l’instant. Votre mari a reçu deux balles de gros calibre dans la tête. Excusez-moi de vous donner ce genre de détail, mais vous devrez le reconnaître autrement que par son visage. Un silence gêné s’installa. Pour la première fois, Joan Allen sembla prendre conscience de ce qui s’était passé et son visage se décomposa. Puis les larmes jaillirent, brutalement. — Je fais venir la psy, chuchota Jack à l’oreille de Carol. Celle-ci approuva de la tête tout en prenant la main de Joan Allen qui était littéralement en train de s’effondrer. Elle finit néanmoins par se calmer avant même le retour de Jack. — Madame Allen, dit Carol, nous allons vous laisser avec quelqu’un de chez nous qui restera aussi longtemps que vous le désirerez. Je viendrai vous chercher demain matin pour aller à l’institut médico-légal avec vous et ensuite, si vous vous en sentez capable, j’aimerais poursuivre cette conversation avec vous pour essayer de faire avancer l’enquête le plus vite possible. Je voudrais seulement vous poser une dernière question avant de vous laisser : est-ce que le nom Saunders vous dit quelque chose? Joan Allen la regarda étonnée. — Non, rien du tout. Pourquoi me demandez-vous ça ?

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San Francisco - 4 août

Il était près de onze heures lorsque Carol pénétra dans les bureaux de la brigade. Le ciel était radieux, mais elle ne se sentait pas vraiment d’humeur à folâtrer après ce qu’elle venait de vivre. Joan Allen ne s’était pas écroulée au moment où on lui avait présenté le corps de son mari, mais en sortant de l’institut médico-légal, elle s’était mise à hurler comme un animal blessé. Une horreur ! Un des médecins de service lui avait administré un tranquillisant et Carol était restée encore une heure avec elle après l’avoir ramenée chez elle. C’était terrible, ce sentiment d’impuissance face à la douleur des gens. Jack était adossé au mur en face de la porte de son bureau, en grande conversation avec le capitaine Caldwell. Il se redressa en apercevant Carol et lui fit signe de les rejoindre. — Bouh ! Ça n’a pas l’air d’aller très fort, dit-il en voyant la tête qu’elle faisait, ça s’est passé si mal que ça ? Carol haussa les épaules. — Tu as déjà vu une séance qui se passe bien, toi ? — Oui, une fois, fit Jack, le type a failli applaudir en voyant le corps de son frère. Une famille unie…! Carol pouffa malgré elle et Caldwell leva les yeux au ciel en secouant la tête. À présent, Carol pleurait de rire, ce qui lui permettait d’évacuer l’insupportable tension qui s’était accumulée au cours de la matinée. Elle finit par reprendre son souffle, sous le regard un peu éberlué des deux hommes. — Je crois que j’ai besoin d’un café, dit-elle en se frottant les yeux.

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— Eh bien, viens le boire dans mon bureau, dit Jack. Je crois qu’on a besoin de faire le point. D’ailleurs, j’en boirais bien un aussi ; noir, sans sucre s’il te plaît. Non, je rigole ! Je t’accompagne jusqu’à la machine. Il la regarda à la dérobée tandis qu’elle se servait une grande tasse d’un jus brunâtre et transparent. — C’était si moche que ça ? — Pire que tout ce que tu pourrais imaginer, dit Carol, et pourtant, je commence à avoir l’habitude. Ils avaient réussi à le rendre à peu près présentable. Ils sont très forts… — Elle a pu le reconnaître ? — Ouais. Elle n’a pas eu l’ombre d’une hésitation. C’est bien Douglas Allen. — Ce n’est peut-être pas aussi simple que tu le crois, dit Jack en hochant la tête, j’ai quelques petits trucs à te raconter… Ils s’installèrent de part et d’autre du bureau de Jack qui disparaissait sous un amoncellement de dossiers et d’objets divers. — Quel bordel ! s'exclama Carol, comment fais-tu pour t’y retrouver ? — J’ai mon système de classement personnel, moi madame. Surtout, ne touche à rien, sinon c’est foutu. Tiens, lis ce fax que j’ai reçu ce matin de notre ami Lee. Carol prit le papier qu’il lui tendait. Elle lut à haute voix : — Douglas Allen, né le 28 mars 1962 à Sacramento, Californie, fils de Thomas Allen et de Meredith Hewitt, tous deux décédés en 1981 dans un accident de voiture. Épouse Joan Ruggieri le 14 avril 1985. Domicilié à San Francisco depuis cette date. Une fille nommée Erin, née le 8 février 1992. Aucune indication concernant son employeur. Inconnu de la justice. Numéro de sécurité sociale et de permis de conduire existent. Elle reposa le document.

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— C’est tout ? Ce n’était pas vraiment la peine de faire bosser Lee pour obtenir ça ! — Justement ! Le fait que Lee trouve ces informations banales est déjà bizarre en soi. Mais lis plutôt son deuxième fax. Il lui tendit un autre document. — Douglas Saunders, né le 28 mars 1962 à Hartford, Connecticut, fils de John Saunders et d’Emma Carlson, tous deux décédés en 1979 dans le crash d’un avion de la Pan Am. Épouse Megan O’Donnell le 27 avril 1986. Domicilié à Falls Church, Virginie, 2068 Randolph Street depuis cette date. Une fille, nommée Judith, née le 18 juin 1990 et un garçon, nommé Kenneth, né le 23 mars 1992. Aucune indication concernant son employeur. Inconnu de la justice. Numéro de sécurité sociale et de permis de conduire existent. Elle releva la tête. — À part la date de naissance et le prénom, il n’y a rien de commun… — Si, dit Jack, les parents sont tous les deux décédés prématurément dans un accident. — Mmm… tous ces gens existent réellement ? Je veux dire, à part Joan Allen et Erin… — Si c’est le sens de ta question, les papiers ne sont pas des faux grossiers. Megan Saunders et ses deux enfants existent bien et habitent effectivement à Falls Church. Pour les parents, c’est moins clair et Lee a besoin d’un peu de temps. Carol se passa lentement la main dans les cheveux. — Qu’est-ce qu’on est censés faire ? demanda-t-elle enfin. Normalement, on prévient la famille de la victime le plus vite possible. Là, on a deux familles. La première est déjà au courant… merde ! C’est complètement dingue… — J’en discutais justement avec le capitaine quand tu es arrivée. On a demandé à la police de Falls Church de contacter l’autre famille sans tarder. On leur a faxé la photo de Douglas Allen et ils l’ont bien identifié comme étant Douglas Saunders. 25


Un des flics le connaissait personnellement. Je crois qu’il n’y a aucun doute possible. — Si les informations de Lee sont exactes, dit Carol, ce type mène une double vie depuis 1986. Comment a-t-il fait pour ne jamais être démasqué ? Comment a-t-il pu obtenir deux jeux de papiers authentiques ? — Ce n’est pas ça le plus difficile, fit Jack en haussant les épaules, on a déjà eu le cas d’un type qui avait pris l’identité d’un mort dans un autre état et il n’avait pas eu beaucoup de mal à berner les employés de la sécurité sociale. C’était un petit gars bien tranquille qui cherchait seulement à disparaître pour ne plus payer de pension alimentaire à son ex-femme. — Douglas Allen a manifestement été descendu par des pros, dit Carol, et d’après sa femme, il travaillait pour la NSA. Tu crois que cette affaire va rester longtemps chez nous ? Jack étouffa un bâillement. — D’abord, j’attends de savoir s’il travaillait vraiment pour la NSA. Je doute que ce job soit compatible avec une double identité, compte tenu de toutes les vérifications qu’ils doivent faire dans ce genre d’organisation. À mon avis, c’est aussi bidon que tout le reste. Je verrais mieux une sordide histoire de mafia pour expliquer la façon dont il est mort. — Bon… Comment annonce-t-on la chose à madame Allen ? — Eh bien, fit Jack en se grattant le cuir chevelu, je crois que ce serait bien que tu t’en charges. Moi, je m’occupe de l’autre famille. — Oui, c’est ça, dit Carol avec une moue dégoûtée. Tout ce que toi tu as eu à faire, c’est de contacter la police de Falls Church pour leur raconter ton histoire. Et pendant ce temps-là, moi, je me tape le sale boulot toute seule. Bien joué… — Tu sais bien que tu as plus de doigté que moi pour ces choses-là, répondit Jack avec un sourire enjôleur, et puis, c’est une preuve de confiance tout de même…

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— Tu sais où tu peux te la mettre ta confiance, Jack ? dit Carol en sortant du bureau. Elle passa prendre son sac à main et se dirigea vers la sortie, croisant le capitaine Caldwell dans le couloir. Ce dernier l’arrêta au passage : — En finesse, hein Carol. On compte sur vous. — Pff…! Vous êtes déjà au courant… un coup monté, quoi… Le capitaine prit l’air offensé, mais elle se détourna sans rien ajouter. Le trajet jusqu’à la huitième avenue dura une quinzaine de minutes, pendant lesquelles elle se tortura l’esprit pour essayer de trouver une façon pas trop brutale d’annoncer la nouvelle à Joan Allen. Elle rangea la voiture devant la maison et resta assise un long moment à contempler son volant comme si la solution allait brusquement en jaillir, puis elle décida d’improviser. Joan Allen ouvrit presque immédiatement, comme si elle l’avait guettée derrière la porte. Son visage était tiré et plus pâle encore que le matin, mais elle semblait avoir repris le contrôle de ses nerfs. Elle guida Carol vers le salon sans poser la moindre question et elle s’installa dans le divan de cuir sans cesser de fixer le visage de la policière. Celle-ci se racla la gorge avant de parler : — Madame Allen, j’ai des informations un peu étranges à vous communiquer. Croyez-moi, j’aurais aimé pouvoir vous laisser tranquille pendant quelques jours, mais votre témoignage sera sans doute essentiel pour l’enquête. — Allez-y, inspecteur, répondit-elle d’une voix ferme, je comprends très bien. Et appelez-moi Joan, s’il vous plaît. Je peux vous appeler Carol ? — Heu… oui, bien sûr. Joan, voilà… Nous avons de bonnes raisons de croire que votre mari se faisait aussi appeler Douglas Saunders ; il avait des papiers à ce nom dans ses poches et ils ont l’air authentiques. Est-ce que cela vous dit quelque chose ? 27


— Non, vous m’avez déjà demandé cela hier. Je n’ai jamais entendu ce nom-là. — Madame Allen… Joan, le problème, c’est que sa photo se trouvait sur ces documents et que nous avons aussi trouvé son adresse en Virginie, à Falls Church. Il avait une maison là-bas. Joan eut un imperceptible sourire : — Vous devez vous tromper. Il habitait ici depuis notre mariage et il n’a jamais eu de maison en Virginie, il m’en aurait parlé. Il passait beaucoup de temps là-bas pour son travail, mais c’est tout. Carol hésita un court instant. — Joan, la maison se trouve très précisément au numéro 2068, Randolph Street. Et ce n’est pas tout : d’autres personnes habitent également cette maison. Joan Allen s’agita. — Je ne comprends pas ce que vous me dites. Il avait une maison en Virginie qu’il louait à des gens ? Ce fut au tour de Carol de remuer dans son fauteuil. — Pas exactement. En fait, il semblerait qu’il vivait avec ces gens. — Ah. Comme un hôtel près de son travail, alors ? — Joan… Je sais que ça paraît absurde, mais il avait une femme et deux enfants à Falls Church. Nous essayons de les contacter. Joan émit un rire bref. — Vous êtes folle ? Il était marié avec moi et il était célibataire quand nous nous sommes rencontrés. Je peux vous montrer notre certificat de mariage, d’ailleurs. — Joan… Ce que je suis en train de vous dire, c’est qu’il menait une double vie depuis longtemps, après vous avoir épousée. Je sais que vous étiez mariés. Il était aussi marié à une autre femme et il avait deux autres enfants…

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Joan la regarda fixement, les yeux écarquillés, puis elle enfouit son visage dans ses mains. Un lourd silence plana pendant un temps qui sembla à Carol proche de l’éternité. — Non, je suppose que vous n’êtes pas folle, dit enfin Joan, et j’espère que vos services ont bien vérifié. — Absolument, Joan. Nous sommes certains de ce que nous avançons. — Comment vous dire, Carol… Il y a à peu près cinq ans que j’ai commencé à me douter qu’il avait une liaison, mais au fond de moi, je préférais ne pas le savoir. Je pensais qu’avec la vie que nous menions, il était impossible que je lui suffise. Au début, j’étais rongée par la jalousie, je le haïssais parfois… Puis j’ai fini par me dire que rien n’avait vraiment changé dans notre vie. Nous avions toujours les mêmes bons moments et le pire aurait été de le perdre complètement. Vous pouvez comprendre cela, Carol ? Carol toussota, un peu gênée. — Je ne sais vraiment pas. Ça ne regarde que vous… — Et maintenant, continua Joan d’une voix absente, j’apprends qu’il était marié à une autre femme. Comment ce genre de chose est-il possible ? — Nous ne savons pas encore comment il s’y est pris, mais vous savez, ce n’est pas si compliqué. Il y a une autre chose que nous n’avons pas encore pu éclaircir : c’est la question de son employeur. Vous nous avez dit qu’il travaillait pour la NSA mais que vous n’aviez aucun détail. — Oui, il était très secret à propos de son travail et nous évitions soigneusement d’en parler. — Joan, nous n’avons rien pu trouver à ce sujet et ce n’est pas normal. S’il travaillait pour la NSA, nous l’aurions trouvé tout de suite. Je crains qu’il ne vous ait menti à ce sujet-là aussi. — Ce n’est pas possible, murmura Joan, j’ai l’impression de faire un cauchemar. Tout cela est absurde… Carol se leva. 29


— Joan, je vais vous laisser maintenant, mais je reviendrai sans doute vous voir demain. Si vous avez besoin de quelque chose, ou si un détail vous revient, n’hésitez pas à m’appeler. — Merci Carol. Pensez-vous que je vais pouvoir reprendre le corps et préparer l’enterrement ? — Je crois que ça va prendre encore un peu de temps. Nous n’avons pas l’habitude de ce genre de situation…

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Virginie - 4 août

— Comment ça, marié ? s’écria Megan, incrédule. Le sergent Heller se dandina d’un pied sur l’autre, tout en maudissant celui qui l’avait chargé de cette mission. — Heu… madame Saunders, mes collègues de San Francisco m’ont appelé cet après-midi pour me confirmer cette… nouvelle. Quand je suis venu vous annoncer le décès de votre mari ce matin, je n’étais pas au courant. — Mais vous êtes devenu fou ? le coupa Megan. Vous connaissez Douglas tout de même ! — Madame Saunders, les vérifications nécessaires ont été faites. Je sais que ça paraît incroyable, mais c’est vrai. Je peux vous donner tous les détails si vous êtes prête à les entendre. — Prête à les entendre ? s’étrangla Megan. Ce matin, j’apprends que mon mari est mort assassiné, et je n’ai pas encore eu le temps de réaliser ce qui m’arrive que vous venez m’annoncer qu’il y a une autre femme. Ce n’est pas possible ! — Calmez-vous, madame. Je vous jure que je n’en croyais moi-même pas mes oreilles, mais il n’y a pas de doute. On a déjà vu ce genre de choses. — Vous peut-être, mais pas moi ! Quel salopard, ce type ! Non, pas vous, sergent ! Et dire que je ne me suis doutée de rien. Ça dure depuis combien de temps ? — Heu… en fait, il était déjà marié quand vous vous êtes mariés. Je veux dire, vous êtes la deuxième… — Oh, génial ! Vous avez d’autres bonnes nouvelles de ce genre ? — Eh bien… il y a aussi une petite fille de dix ans, nommée Erin… 31


— Quoi ? C’est le nom que j’avais d’abord choisi pour Judith en souvenir de l’Irlande, mais Douglas trouvait ça ringard. Et elle a aussi dix ans, comme Ken ? — Oui. Elle est née en février 1992. — Un mois avant Ken… Je n’arrive pas à le croire. Bon Dieu, comment est-ce possible ? Moi qui croyais bien le connaître… — Ne le jugez pas trop vite, madame Saunders, il y a peutêtre une explication à tout ça. Megan émit un grincement. — Je me demande bien laquelle, sergent ! C’était un foutu menteur, oui ! La voilà, l’explication ! — Oui, madame Saunders, répondit Heller qui n’avait aucune envie de la contrarier davantage, je vais vous laisser, maintenant. Souhaitez-vous que la psychologue de la police vienne vous tenir compagnie ? Vous savez, elle est là pour ça… — Non merci, sergent. J’ai eu ma dose pour aujourd’hui. Mon principal souci maintenant, c’est la façon d’annoncer ça à mes enfants. — Justement, tenta Heller, elle pourrait vous aider. Elle a une grande expérience de ces situations. — Mon œil, coupa Megan, ma main à couper que justement, elle n’a jamais eu ce genre de problème sur les bras. Je voudrais seulement qu’on me fiche la paix. — Comme vous voudrez, madame, dit le sergent en amorçant un virage vers la porte d’entrée. — À propos, le rappela Megan, savez-vous où en est l’enquête ? On a un peu tendance à oublier qu’il s’agit avant tout d’un meurtre… — Il semblerait que mes collègues de San Francisco n’aient pas de piste sérieuse pour l’instant. On a affaire à des professionnels, ça c’est sûr… — Il y a un rapport avec son travail ?

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— Je ne sais pas. À vrai dire, on n’est plus très sûr de son travail non plus… — Bon, je ne veux plus rien entendre pour l’instant. Il va falloir que je me concentre sur l’organisation des obsèques, et je veux avant tout préserver mes enfants. Quand le corps me serat-il rendu ? Le sergent Heller s'éclaircit la voix. — Je ne peux pas vous le dire, madame Saunders. Le problème est que vous êtes deux à demander la même chose. On ne sait pas à qui il faut le rendre…

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San Francisco - 5 août

Carol était d’une humeur de dogue quand elle arriva à la brigade. Même le ciel bleu qui régnait sur la baie depuis plusieurs jours n’arrivait pas à lui redonner le sourire. Son sommeil avait été agité, peuplé de rêves étranges qui lui faisaient revivre sans arrêt la scène de la veille. Jack l’attendait déjà dans son bureau, bien qu’il ne fût pas encore huit heures et il n’avait pas l’air franchement mieux luné qu’elle. — ‘lut, marmonna-t-elle en jetant littéralement son sac sur une chaise. — Bonjour, mademoiselle Eastman, fit Jack avec onctuosité. Elle lui jeta un regard à glacer une colonie de pingouins et il battit en retraite. — Faut qu’on fasse le point, dit-il en ayant l’air de s’excuser, l’enquête est au point mort et on a un autre problème sur les bras. — Ok Jack, soupira Carol, donne-moi cinq minutes et je te rejoins dans ton bureau. — Si tu vas à la cafetière…, commença Jack, mais il s’interrompit aussitôt. — Oui, je sais, noir sans sucre. Je t’apporte ça. Jack se dit que, décidément, il ne comprendrait jamais rien aux femmes. Elle revint avec deux gobelets fumants qu’elle déposa sur la table et s’assit à sa place, laissant Jack sur la chaise visiteur. — Alors, chef, dit-elle en appuyant sur le deuxième mot, quoi de neuf ? — Rien, justement, fit Jack avec une moue désabusée. J’ai eu le rapport du médecin légiste hier soir et je peux te dire ce 35


qu’Allen avait mangé dans l’avion, si ça t’intéresse. À part ça, on sait que les balles utilisées étaient du 38 spécial, un flingue de pro. Le type lui a d’abord collé une balle en plein cœur, qui l’a tué sur le coup, puis, pour faire bonne mesure, il lui en a mis deux autres dans la tête avant de disparaître dans la nature. Personne n’a rien vu, rien entendu. Donc il avait un silencieux. Et on suppose qu’ils étaient deux pour ce genre de boulot. À part ça, rien. Pas de véhicule suspect, aucun signalement, pas de mobile apparent. On va comparer les balles à toutes celles répertoriées dans nos bases de données pour le cas où l’arme aurait déjà servi dans un autre meurtre, mais on n’a pas beaucoup d’espoir de ce côté-là. Joan Allen n’a pu nous donner aucune indication et du côté de Falls Church, ce n’est pas mieux. Voilà, j’ai tout dit… Carol haussa les épaules. — Si Allen fricotait avec la mafia, on finira bien par trouver des traces de son petit business. On va utiliser ses cartes de crédit, ses billets d’avion, ses factures de téléphone et ses notes de restaurant pour reconstituer son emploi du temps des derniers jours pour commencer. Mais je suis d’accord avec toi pour dire que s’il a été tué par des pros, on ne les retrouvera jamais. Quel est l’autre problème ? — Eh bien, le corps, fit Jack en écartant les mains, on n’en a plus besoin maintenant. Le tout est de savoir si on le donne à la famille Allen ou à la famille Saunders. — Ah… Et comment va-t-on trancher ? demanda Carol. — Ça, c’est marrant, fit Jack en s’esclaffant, le capitaine Caldwell m’a justement suggéré de le couper en deux pour résoudre le problème. — Oh, vous êtes drôles, les gars, soupira Carol, vous pourriez peut-être penser aux familles, non ? — Oui, bon. C’était du second degré… — Je crois que j’avais compris, merci. Sérieusement, quelle est la solution ? 36


Jack prit un air de conspirateur. — En principe, c’est Joan Allen qui devrait avoir le droit de récupérer le corps de son mari. D’une part, le meurtre a eu lieu ici, mais, d’après le maire, ce n’est pas ça qui compte. En fait, elle est la première femme de Douglas et l’autre mariage doit être considéré comme nul puisque la bigamie est interdite. En fait, madame Saunders n’est tout simplement pas madame Saunders. Enfin, tu comprends ce que je veux dire. Carol réfléchit un moment. — Et si le vrai nom de Douglas était bien Saunders et pas Allen, est-ce que ce raisonnement tiendrait encore, compte tenu du fait que son premier mariage aurait été conclu sous un faux nom ? — Oh misère, Carol ! Ne viens pas tout compliquer avec tes hypothèses à la noix ! Tu imagines qu’on doive mettre le gars au frigo en attendant qu’une cour ait donné son avis… — Ah oui ? Et tu crois qu’une des deux familles va accepter de passer son héritage par pertes et profits sans même consulter un avocat ? Dieu seul sait quelles autres conséquences cela pourrait avoir pour la femme et les enfants qui vont être considérés comme illégitimes. Jack hocha la tête. — Ouais, tu as sans doute raison. On n’est pas sortis de l’auberge. En attendant, on a décidé de communiquer cette décision aux deux familles pour que les obsèques puissent être organisées. On verra bien ce qui va se passer. Tu te charges de prévenir Joan Allen ? — Ah non ! s’écria Carol, j’en ai marre de me taper toutes les corvées. Tu pourrais peut-être t’en occuper cette fois-ci ! — Bon, fit Jack, l’air offusqué, je vais lui téléphoner. Après tout, c’est une bonne nouvelle que j’ai à lui donner. — Une bonne nouvelle… soupira Carol, ce type est dingue. Et en plus, tu ne vas même pas aller la voir…!

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L’entrée providentielle d’une secrétaire dispensa Jack de répondre. — Un fax pour vous, lieutenant. Ça vient de Lee Clayborne. — Merci, fit Jack en prenant le document. Et il commença à le lire sous l’œil impatient de Carol. — Alors ? Jack prit tout son temps. — Intéressant, laissa-t-il enfin tomber. Il semblerait que Allen soit son vrai nom… enfin, il est peut-être prématuré de l’affirmer. Thomas Allen et Meredith Hewitt ont bien eu un fils prénommé Douglas, né le 28 mars 1962 à Sacramento. Reste à voir si c’est bien de notre Douglas qu’il s’agit. Par contre, les parents Saunders ont eu un fils qui est mort trois jours après sa naissance. Il ne s’appelait pas Douglas, était bien né en 1962, mais pas le 28 mars… quelle salade ! — Au moins, dit Carol, on sait à qui rendre le corps, maintenant, c’est déjà ça. Et à propos de son employeur ? — Là, ça se complique : Lee ne trouve absolument rien. C’est comme si ce type ne travaillait nulle part. La CIA et la NSA disent ne pas le connaître, sous aucun des deux noms. À se demander de quoi il vivait… — C’est curieux, murmura Carol, ça ne cadre pas avec ton hypothèse d’un meurtre lié à une activité mafieuse. Tous les gens qui travaillent de près ou de loin avec la mafia ont un job qui leur sert de couverture. — Ça pourrait vouloir dire que Allen n’est pas son vrai nom et qu’il avait une troisième identité, dit Jack d’un air pensif. Mais alors, on devrait trouver une trace du vrai Douglas Allen, d’une façon ou d’une autre, comme pour le fils Saunders. Bon ! On va voir ce que donne la vérification de ses cartes de crédit et de tout le reste. On saura peut-être au moins à quoi il a passé ses dernières semaines. Je vais contacter les compagnies aériennes pour essayer de reconstituer tous ses déplacements des derniers mois. On va aussi s’occuper de son carnet d’adresses et 38


du répertoire de son téléphone portable. Il faudrait aussi analyser les factures de téléphone de ses deux domiciles, il y aura peut-être quelque chose à trouver. — Il faudrait aller voir à Sacramento si quelqu’un se souvient du fils de Thomas Allen, ajouta Carol, ça nous permettrait de confirmer son identité. — Ok, dit Jack, tu t’occupes de ce point-là, mais après l’enterrement. Je voudrais qu’on y soit tous les deux pour voir ce qui s’y passe. Il y a souvent des surprises ces jours-là…

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San Francisco - 8 août

Le révérend Huxley était perplexe. Joan Allen l’avait mis au courant de la situation la veille, et ç’aurait été un euphémisme de dire qu’elle n’était pas banale. D’habitude, il demandait à un membre de la famille proche de s’exprimer au nom des autres et de faire en quelque sorte le portrait du défunt. Pas un éloge funèbre, non, parce qu’il avait personnellement toujours considéré comme grotesque de trouver subitement toutes les qualités à un homme sous prétexte qu’il vient de mourir. Plutôt une sorte de résumé de ce qu’avaient été sa vie, ses joies, ses peines, son occupation favorite, les vides qu’il laisserait. Mais pour une fois, personne n’avait semblé vouloir accepter cette tâche et il allait devoir s’en charger lui-même, alors qu’il ne l’avait même pas connu. Plus que jamais, il devrait éviter des clichés tels que "époux modèle" ou "père affectueux" et il éprouvait des sueurs froides à l’idée de commettre la gaffe qui lui donnerait l’envie de se jeter lui-même dans le trou béant. Le cercueil était placé devant lui, à côté de la fosse fraîchement creusée et les quelques personnes présentes étaient réparties en deux groupes bien distincts, pour ne pas dire deux clans. À sa gauche, il voyait Joan Allen qui tenait sa fille Erin par la main. Elle avait l’air de fixer les choses et les gens sans vraiment les voir. Ses parents se tenaient légèrement en retrait, ainsi que quelques voisins qui avaient l’air de regretter d’être venus. Megan Saunders et ses deux enfants se trouvaient à droite du pasteur et personne ne les accompagnait, les parents de Megan ayant catégoriquement refusé de faire le voyage après avoir appris l’affront fait à leur fille unique. 41


Les deux policiers qui menaient l’enquête avaient pris position de son côté, comme pour établir un fragile équilibre. Judith et Ken n’en menaient pas large, mais leur mère semblait parfaitement maîtresse d’elle-même et un observateur candide n’aurait jamais pu imaginer qu’elle était l’épouse du défunt. Le révérend Huxley se racla la gorge, prit une profonde inspiration et se lança, la voix un peu tremblotante : — Mes amis, nous sommes réunis pour dire adieu à notre frère Douglas Al… Douglas, dont la vie a été brutalement ôtée par un de ses semblables. Nous savons tous que sa vie comportait quelques zones d’ombre, mais je vous demande aujourd’hui de ne pas le juger et d’essayer de voir au-delà des apparences. Les actes de ceux qui nous sont chers ne sont pas toujours compréhensibles pour nous, mais bien souvent, il y a des raisons qui nous échappent. En ce moment, il serait bien que vous puissiez ne vous souvenir que des moments agréables que vous avez eus ensemble, les uns et les autres. Un jour peut-être, les choses deviendront plus claires, et vous pourriez regretter… Megan venait de lever la main : — Révérend… votre tâche n’est pas facile, mais ce serait bien de ne pas compliquer la nôtre non plus. L’autre côté la fusilla du regard, mais elle ne sembla pas s’en apercevoir. — Oui… heu, bien, dit le révérend Huxley coupé dans son élan. Puisse notre frère Douglas reposer en paix. Quelqu’un veut-il ajouter quelque chose ? Il n’attendait pas vraiment de réponse, mais l’épaisseur du silence le surprit. Jack et Carol échangèrent un regard. — La cérémonie est terminée, dit le révérend, soudain pressé de partir, je vous laisse vous recueillir… Megan prit ses deux enfants par la main et avança vers le cercueil. — C’était votre père, leur dit-elle doucement. Quoi qu’il arrive, ne laissez jamais quelqu’un dire du mal de lui. 42


Judy et Ken ne semblaient pas très bien comprendre ce qui se passait, mais ils approuvèrent tous deux de la tête. Ils restèrent quelques instants immobiles, puis leur mère les entraîna vers le sentier tout proche sans un regard pour le reste de l’assistance. Carol se dirigea vers eux. — Madame Saunders, dit-elle, je suis l’inspecteur Eastman, en charge de l’enquête concernant le meurtre de votre mari. Mon collègue est le lieutenant Sedona. Pourrions-nous vous parler dans le courant de l’après-midi ? Megan la jaugea du regard avant de répondre : — Venez me retrouver à l’hôtel vers trois heures. Je suis à l’Holiday Inn sur Van Ness Avenue. Puis elle se détourna et s’en alla sans rien ajouter. — Misère, souffla Jack, quel glaçon… Ils se dirigèrent tous deux vers Joan Allen qui avait observé la scène de loin. — Vous avez vu ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint, j’ai eu l’impression d’être l’intruse. Elle a fait exactement comme si je n’existais pas ! — Calmez-vous, Joan, fit Carol en la prenant par le bras, essayez de vous mettre à sa place. Nous allons vous laisser avec votre famille, mais nous devrions avoir une conversation demain. Puis-je passer chez vous dans la matinée ? — Oui, dit Joan d’une voix lasse, venez quand vous voulez. De toute façon, je ne bougerai pas de chez moi. — Disons, neuf heures ? Joan hocha la tête en poussant un profond soupir et fondit en larmes. Carol lui fit une grimace d’encouragement et rejoignit Jack qui s’éloignait déjà. — Tu pourrais m’attendre ! Que fait-on maintenant ? — On se creuse la cervelle. Si on ne trouve pas rapidement quelque chose à propos de son éventuel employeur, cette enquête ne démarrera jamais. Il avait forcément des rentrées d’argent, donc sa banque doit pouvoir nous dire qui lui versait 43


un salaire. Et même si l’argent ne provenait pas d’une entreprise, on doit pouvoir retrouver les coordonnées de ceux qui le payaient. Et si on ne trouve que des versements en liquide, ce sera aussi une indication en soi. — J’ai déjà demandé à American Express et à MasterCard un double de ses derniers relevés, dit Carol, je devrais avoir tout ça aujourd’hui ou demain au plus tard. Pour ses voyages en avion, il faudra un peu plus de temps parce que toutes les compagnies aériennes doivent faire des recherches dans leurs archives. La circulation de cette fin de matinée était dense et ils mirent près d’une heure pour arriver à la brigade. Jack décida de commander une pizza pour deux et choisit tous les ingrédients sans demander l’avis de Carol, qui ne s’en offusqua pas outre mesure. — Dis donc, Jack, avec un zouave comme Douglas, on n’est pas sûr du tout de pouvoir reconstituer ses déplacements à l’aide des informations fournies par les compagnies aériennes. Il a très bien pu se déplacer sous un autre nom s’il ne voulait laisser aucune trace. Pour des vols intérieurs en tout cas, ça ne pose aucun problème. On va devoir interroger ses deux femmes et confronter leurs déclarations. — Oui, j’y pensais tout à l’heure, au cimetière, dit Jack. À un moment donné, on va être obligés de leur parler ensemble pour voir leurs réactions. J’espère qu’elles ne vont pas se taper dessus ! — Megan a l’air de savoir ce qu’elle veut, mais à mon avis, ce n’est pas une emmerdeuse, dit Carol. Je te parie dix dollars qu’elle n’essaiera même pas d’attaquer la succession en justice. Ce n’est pas le genre. — Tenu ! Quand il y a du pognon en jeu, les gens sont tous pareils. Des rapaces ! Tu peux préparer ton billet…

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Et il tendit sa main droite que Carol frappa vigoureusement, avec un sourire déjà victorieux. Le livreur de pizza entra, flanqué de l’homme de garde. — Tiens, paie-le, dit Jack, tu déduiras ça de mes gains. — Pas question, mon pote. Tu vas perdre et je ne verrai jamais mon pognon. De plus, je n’ai rien commandé. — Pfft… C’est d’un minable, dit Jack en sortant un billet vert de sa poche. Tenez, gardez tout. — Merci, dit le livreur qui se voyait ainsi gratifié de trentedeux centimes. — On parlait de rapaces, fit Carol avec un sourire perfide. Jack fit celui qui ne comprenait pas et commença à manger voracement. — Tu veux un morceau, ma biche ? demanda-t-il entre deux bouchées. — Je ne suis pas ta biche et je déteste les poivrons, dit Carol en quittant la pièce. Elle revint quelques instants plus tard avec un énorme sandwich qu’elle s’était confectionné le matin en sirotant son café. — Merde, dit Jack, je ne pourrai jamais manger tout ça. — T’avais qu’à me demander… mon biquet ! Jack secoua la tête d’un air dégoûté et le silence régna. — Tu as vérifié s’il y a bien un bureau de la NSA à San Francisco ? demanda-t-il enfin pour faire diversion. — Évidemment. Il se trouve près du Présidio. Je ne les ai pas appelés puisque Lee dit qu’il n’y a pas de trace d’un Douglas Allen chez eux. — Ouais. De toute façon, tu perdrais ton temps, parce qu’ils t’enverraient gentiment promener en te suggérant de passer par la voie hiérarchique. De quoi va-t-on parler avec Megan Saunders ? — Je propose d’improviser, dit Carol, laissons-la parler sans trop l’orienter par des questions. D’ailleurs, sans vouloir te 45


presser, si la circulation est encore aussi difficile, on ferait bien d’y aller. — Ok, fit Jack en enfournant le dernier morceau de pizza. Finalement, c’est bien que tu n’en aies pas voulu. Les rues étaient encore très encombrées et Jack décida rapidement de poser le gyrophare sur le toit pour se frayer un passage. Ainsi, le trajet jusqu’à Van Ness Avenue leur prit environ vingt minutes. Ils pénétrèrent dans le parking de l’hôtel à trois heures cinq. Le réceptionniste leur dit que madame Saunders les attendait à la piscine. — Décidément, fit Jack, elle ne fait rien comme tout le monde. Je m’attendais à la trouver cloîtrée dans sa chambre. Elle était assise à une table un peu à l’écart, un verre à la main, face à la ville qui s’étendait à ses pieds. Elle eut un léger sourire en les voyant, mais ne bougea pas. — Pouvons-nous nous asseoir, madame Saunders ? demanda Carol un peu estomaquée. — Bien sûr, je vous attendais, fit Megan d’une voix basse, voulez-vous boire quelque chose ? — Je prendrais bien une limonade, dit Jack, ce soleil me donne soif. Carol héla le serveur et commanda deux limonades. — Où sont vos enfants ? demanda Carol surprise de ne pas les voir. — Oh, je leur ai expliqué que je devais vous parler et je les ai laissés devant la télévision dans la chambre. Vous savez, ils ne réalisent pas bien ce qui s’est passé, même Judy. Ils sont tellement habitués à l’absence de leur père… — Madame Saunders, nous n’avons pour le moment aucune piste. Cela nous aiderait beaucoup si vous pouviez simplement nous raconter comment était la vie avec votre mari ces dernières semaines. Carol s’arrêta net en réalisant qu’elle avait gaffé.

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— Oui, je sais, dit Megan en se rendant compte de son trouble, moi aussi, je dis encore mon mari en parlant de lui. J’ai l’impression d’avoir pris un énorme coup de massue sur la tête et ça m’empêche de bien prendre la mesure de ce qui est arrivé. C’est un peu comme si j’étais anesthésiée par le choc… — Madame Saunders, intervint Jack, j’ai apporté un petit magnétophone. Seriez-vous d’accord pour que cette conversation soit enregistrée ? Cela nous éviterait de prendre un tas de notes. — Pas de problème, inspecteur. Jack posa l’appareil sur la table et le mit en route. — Jeudi 8 août. Entretien avec madame Megan Saunders qui donne son accord pour cet enregistrement. Pouvez-vous dire "je suis d’accord", madame Saunders ? — Je suis d’accord, répéta docilement Megan. — Arrête ce truc un instant, dit Carol. Madame Saunders, je me sens un peu mal à l’aise : je ne sais pas comment appeler votre… mari. Pouvons-nous nous mettre d’accord pour utiliser seulement le nom Douglas pendant cet entretien ? Megan hocha la tête. Jack remit l’enregistreur en marche. — Bien recommença Carol, racontez-nous pour commencer la dernière semaine que Douglas a passée avec vous. — C’était un jeudi, le 25 juillet je crois. Douglas est rentré de voyage en fin d’après-midi. Il était parti depuis une quinzaine de jours en Californie, enfin, c’est ce qu’il m’avait dit. Il était de très bonne humeur, comme souvent quand il revenait. La seule chose qui l’énervait, c’était que je lui reparle une fois de plus de ses absences incessantes. Je comprends mieux pourquoi maintenant… Il m’a dit qu’il restait toute la semaine en Virginie, qu’il avait des réunions importantes à Langley durant la semaine suivante et qu’il repartirait sans doute le samedi ou le dimanche. — Il n’avait pas l’air inquiet ou nerveux ? Vous voyez ce que je veux dire… 47


— Non. Il y a seulement un coup de téléphone qui l’a contrarié. Il était sur la terrasse à ce moment-là et il s’est éloigné pour que je n’entende pas. Je n’ai aucune idée de la personne qui appelait. C’est moi qui ai décroché, mais je ne connaissais pas cette voix-là. Je lui ai demandé ce qu’il y avait, mais il n’a pas voulu répondre. — Et cette semaine-là, qu’a-t-il fait ? — Oh, comme d’habitude quand il était à la maison. Il partait très tôt au bureau, vers les sept heures trente, et il rentrait à des heures tout à fait variables, selon son emploi du temps. En général, il disait de ne pas l’attendre pour manger et les enfants étaient souvent au lit avant qu’il n’arrive. On en parlait de temps en temps et ça lui donnait mauvaise conscience. Alors, pour se rattraper, il organisait une visite du zoo de Washington ou du musée de l’espace pour se faire pardonner. Vous n’imaginez pas le nombre de fêtes de l’école auxquelles il n’a pas pu assister. Je suppose que la petite Erin n’a pas été mieux lotie. Jack s’agita sur sa chaise, croyant entendre sa propre femme lui reprocher les mêmes choses. Il disait toujours que les flics sont condamnés à finir seuls, parce qu’aucune femme ne peut supporter les week-ends de garde, les nuits écourtées par le téléphone et les vacances annulées en dernière minute. Sur ce point-là au moins, Carol était d’accord avec lui. — Vous avez parlé de Langley, intervint Carol, Douglas disait travailler pour la CIA, n’est-ce pas ? — Oui, il était analyste. Il m’a expliqué que cela consistait en gros à étudier toutes les informations en provenance du monde et à essayer d’en déduire ce qui risquait de se passer dans le futur proche. Il disait toujours qu’il était payé pour lire les journaux pendant que les autres travaillaient. — Est-ce qu’il vous est arrivé de l’appeler à son bureau ?

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— Non, jamais, c’était formellement interdit par le règlement. C’était toujours lui qui prenait contact avec moi. Ces gens-là sont très secrets, vous savez. Carol leva la main en signe de protestation. — Madame Saunders, il n’y a pas de règlement de cette sorte. Les gens qui travaillent pour la CIA sont des fonctionnaires fédéraux comme les autres et l’organisation elle-même n’est pas secrète. Seules les informations connues des employés le sont. Vous savez, aujourd’hui la CIA a même un site web, comme n’importe quelle entreprise. Un de nos agents les a contactés et ils disent ne pas connaître de Douglas Allen, ou Saunders. Nous pensons qu’il avait une toute autre activité, qui pourrait expliquer son assassinat. Megan haussa les épaules. — Oui, je sais. Le policier qui est venu me voir à Falls Church m’a dit qu’il y avait des doutes au sujet de son boulot. Mais je ne vois vraiment pas… — Revenons au 25 juillet, dit Jack, vous avez dit qu’il était parti depuis une quinzaine de jours. Était-ce habituel ? — Non, en général il était plutôt absent une semaine sur deux et tout le monde comprend pourquoi maintenant. Depuis deux ou trois mois, il partait plus longtemps. Il me disait qu’il avait une nouvelle mission mais que cela ne durerait pas. Il savait que j’avais déjà du mal à supporter son absence pendant une semaine et nous avions eu une période de forte tension à ce sujet l’année passée. Je l’avais pratiquement mis en demeure de se trouver un autre emploi ou d’aller se faire voir. Et puis les choses se sont tassées et je me suis à nouveau résignée. Si j’avais su… Elle fit signe à Jack d’arrêter le magnétophone. — Je vais vous dire ce que je pense exactement, mais je n’ai aucune envie que mes enfants entendent cela un jour si vous utilisez cette bande magnétique en justice. C’était un enfoiré ! Il était peut-être représentant de commerce ou trafiquant de dro49


gue, ou tout ce que vous voulez. Mais c’était surtout un menteur de première et il nous a tous menés en bateau pendant des années ! Dieu sait combien j’ai pu souffrir de ses absences répétées et c’est pareil pour ses enfants, même s’ils se sont progressivement habitués. J’aurais beaucoup mieux fait de le quitter quand j’en ai eu envie, parce que ç’aurait été beaucoup moins difficile que ceci. Voilà, vous pouvez remettre votre bidule en route. — Madame Saunders, reprit Carol après un moment de flottement, il est probable que vous n’aurez aucun droit dans cette affaire, compte tenu du fait que votre mariage était illégal. Avez-vous l’intention de porter cette affaire en justice ? Megan eut un petit rire désabusé. — Pour quoi faire, bon Dieu ? Un de mes frères est avocat à Washington et j’en ai discuté avec lui avant de venir. De toute façon, je n’avais aucune intention de me battre pour moi, mais je ne voulais pas que les petits soient encore victimes des agissements de leur père. Il m’a au moins rassurée là-dessus : ce sont des enfants légitimes dès lors qu’ils ont été reconnus, que leur père soit ou non mon mari ne change rien. Donc, la réponse est non, je n’intenterai aucune action. — Mais vous risquez peut-être de perdre votre maison, insista Carol, elle va sans doute entrer dans la succession destinée à Joan Allen… — La maison est à moi, répondit Megan, Douglas avait insisté pour qu’elle soit uniquement à mon nom lorsque nous l’avons achetée, bien qu’il ait mis de l’argent dans cet achat. Mon frère se demande maintenant s’il l’a fait par prévoyance ou simplement parce qu’il ne voulait pas donner son nom pour une opération aussi officielle que l’acquisition d’une maison. Mais peu importe, le principal est que personne ne pourra me la prendre.

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— Madame Saunders, avez-vous l’intention de repartir tout de suite ? Nous pourrions encore avoir besoin de vous parler, mais bien sûr, cela pourrait se faire en Virginie… — Non, je comptais rester quelques jours ici avec les enfants. Je n’ai aucune envie de me retrouver seule dans cette maison pour l’instant. Si je suivais mon instinct, je vendrais cette baraque et j’irais vivre dans un autre état. Mais je suppose que ça va passer, comme tout le reste. — Bonjour monsieur, dit une voix fluette. Judith et Ken étaient arrivés sans se faire remarquer et se tenaient derrière la chaise de Jack. Celui-ci arrêta l’enregistreur. — Bonjour les enfants, dit-il, il y a longtemps que vous êtes en planque ? — Non, dit Ken, vous allez descendre ceux qui ont tué mon père ? — Je vais plutôt essayer de les arrêter, fit Jack sans se formaliser, ce ne sera pas facile, mais je te promets de tout faire pour y arriver. — On peut aller dans la piscine, maman ? demanda Ken avec toute l’inconscience de son âge. Megan eut un sourire un peu las, mais elle approuva de la tête. Carol fit un signe à Jack et se leva. — Madame Saunders, je vous remercie, dit-elle, nous vous tiendrons au courant des progrès de l’enquête. N’hésitez surtout pas à nous contacter si quelque chose vous revient à l’esprit, même un détail qui vous semble insignifiant. Au revoir, les enfants. — Au revoir, madame, répondirent-ils en chœur. Dans l’ascenseur qui les ramenait dans le hall de l’hôtel, Carol se tourna vers Jack : — N’oublie pas mes dix dollars…

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San Francisco - 9 août

Joan avait repris un peu de poil de la bête lorsque Carol sonna à sa porte. Son regard et ses gestes semblaient plus assurés, mais ses yeux rougis témoignaient de la mauvaise nuit qu’elle avait derrière elle. Erin était assise dans le salon en compagnie de Samantha. — Allons sur la terrasse, dit Joan, il fait un temps superbe. Voulez-vous une tasse de café ? — Avec plaisir, fit Carol, je suis désolée de devoir encore vous importuner… — Non, non, je comprends. Et puis, cela me fait de la compagnie… — Joan, je dois vous dire que nous n’avançons pas beaucoup. La vie de votre mari était un vrai mystère. Nous avons rencontré Megan Saunders hier après-midi, mais elle n’a pas pu nous éclairer. La bonne nouvelle, c’est qu’elle ne fera rien pour contester la succession. — Il ne manquerait plus que ça ! répliqua Joan d’un ton sec. — Joan… elle est victime des agissements de Douglas, tout comme vous. Je ne suis pas là pour prendre sa défense, mais je vous assure que c’est quelqu’un de bien. Elle aurait très bien pu vous mener la vie dure en prenant un bon avocat. Dans le meilleur des cas, vous étiez partie pour quelques mois de procédure. — Oui, vous avez raison, se radoucit Joan, mais j’ai encore du mal à ne pas la considérer comme une rivale. Carol sortit le petit enregistreur de son sac et obtint sans problème l’approbation de Joan.

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— Bien. Joan, je voudrais que vous commenciez par me raconter la dernière semaine que Douglas a passée à San Francisco… — Oh, c’était une courte semaine, fit Joan. Il n’est resté que quatre jours. Il est arrivé le dimanche soir et il est reparti le jeudi 25. Il avait l’air épuisé quand il est rentré, il m’a dit qu’il avait eu une semaine épouvantable et qu’il avait dû faire un saut en Europe pour deux jours. Le décalage horaire était sa bête noire. — Le dimanche, dit Carol qui consultait les notes prises à partir de l’enregistrement de Megan Saunders, ça nous fait le 21 juillet. Et avant ça ? — Il a passé la première semaine du mois ici, c’est tout. Et encore, il partait à l’aube et il rentrait très tard le soir, parfois même au milieu de la nuit. En fait, les choses ont commencé à changer au mois de mai. Avant cela, il était pratiquement là une semaine sur deux. — J’aurais besoin de plus de détails… — Eh bien, au début du mois de mai, il est parti près de trois semaines et, quand il est revenu, il avait changé. Il était devenu très nerveux, inquiet même. J’ai essayé de savoir ce qui se passait, mais il s’est mis en colère. Il m’a dit que c’était son affaire et que je devais rester en dehors de tout ça. J’ai été vraiment surprise par sa violence contenue, je ne l’avais encore jamais vu dans cet état. À partir de ce moment, il s’est absenté de plus en plus souvent sans donner d’explication et il s’est renfermé de plus en plus sur lui-même. Il dormait mal ou, certains jours, pas du tout, il ne parlait presque pas, il avait l’air perpétuellement perdu dans ses pensées. Puis, à partir de la fin du mois de juin, les choses se sont améliorées. Il partait toujours autant, mais il avait l’air beaucoup plus détendu, il riait à nouveau, il s’occupait d’Erin. Nous avons même passé une journée tous les trois à Sausalito…

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— Est-ce qu’il y a eu d’autres choses inhabituelles, la visite d'un inconnu, des coups de téléphone bizarres ? — Non, dit Joan après un moment de réflexion, rien qui m’ait frappée. J’ai vraiment mis ce changement d’humeur sur le compte des problèmes professionnels et de la fatigue accumulée. Il détestait les voyages en avion, vous savez… — Parlons de son travail, dit Carol, savez-vous ce qu’il faisait exactement ? — Oh, je sais qu’il travaillait pour la NSA. Il m’avait expliqué que c’est une agence gouvernementale qui s’occupe principalement des écoutes dans le monde. Si j’ai bien compris, ils gèrent entre autres le système Echelon. Douglas m’avait seulement dit un jour que ç’avait permis d’intercepter une communication entre des équipes de terroristes implantées en Europe un peu avant qu’ils ne commettent un attentat. Je crois que ça remonte à l’année dernière. Mais il ne pouvait rien me dire de ce qu’il faisait exactement. — Joan, un de nos spécialistes a officiellement contacté la NSA. Ils ne connaissent pas Douglas… Joan secoua négativement la tête : — Vous devez vous tromper, il travaille chez eux depuis que nous sommes marié. — Non, malheureusement je suis certaine de ce que je dis. D’ailleurs, il vous avait interdit de le contacter à son bureau sous prétexte d’un règlement interne qui n’existe pas. Tant que nous ne saurons pas ce qu’il faisait vraiment, nous aurons du mal à avancer dans l’enquête. Au fait, avait-il souvent beaucoup d’argent liquide sur lui ? — Non, pas spécialement. Mais je suis sûre que vous vous trompez à propos de son travail. Quand il m’a raconté cette histoire de terroristes, il était très enthousiaste ; on voyait qu’il était fier que son organisation ait pu empêcher ces gens de commettre leur crime. Il n’aurait pas pu inventer cela. Carol la regarda d’un air sceptique. 55


— Vous pouvez me donner une date, au moins le mois au cours duquel ça s’est produit ? Je ferai vérifier. Mais si cette information est sortie dans la presse, ça ne prouvera rien du tout. Et quoi qu’il en soit, la réponse officielle de la NSA est très claire : ils ne connaissent pas de Douglas Allen ni de Douglas Saunders. Il faut se rendre à l’évidence. — Il avait un ami là-bas, qui s’appelait Bill. Il en parlait souvent, comme d’un type génial, insista Joan. — Bill comment ? Vous l’avez rencontré ? — Non, bien sûr. Jamais de contact, c’était la règle. Et je ne me souviens pas du nom, s’il me l’a donné. — Vous voyez bien ! Écoutez… je comprends que ce soit difficile à accepter, mais il avait certainement une occupation peu avouable et nous devons absolument trouver de quoi il s’agissait. — Carol, ce n’est pas parce qu’il y avait ce problème dans sa vie privée qu’il était forcément le gangster que vous voulez présenter. — O.K. Alors expliquez-moi pourquoi il a donné deux noms d’employeurs différents qui n’ont jamais entendu parler de lui, dit Carol un peu plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. — Je ne sais pas, mais je continue à lui faire confiance, dit Joan, têtue. — Bon, laissons cela pour l’instant, fit Carol avec un soupir désabusé. Vous a-t-il parfois parlé de ses parents ? — Assez peu, mais quand nous avons décidé de nous marier, il m’a raconté l’histoire de leur accident. J’ai cru comprendre à l’époque qu’il ne s’entendait pas vraiment avec eux et qu’ils avaient assez peu de contacts. — A-t-il hérité de quelque chose ? — Pas que je sache. Pourquoi me demandez-vous cela ? — Pas très important. Tiens, cette maison par exemple, l’avez-vous achetée ensemble ?

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— C’est-à-dire que nous l’avons choisie ensemble, mais elle est à mon nom. Douglas a en fait versé la moitié du paiement initial, mais il tenait beaucoup à ce que je sois la seule propriétaire. — Mmmh… Ça me rappelle quelque chose. En dehors de ses parents, y avait-t-il d’autres membres de sa famille que vous auriez connus ? — Non, il était enfant unique et il avait rompu tous les liens familiaux lors du décès de ses parents. Il m’a un jour parlé d’une cousine avec laquelle il avait passé une partie de son enfance. Ils allaient en vacances ensemble du côté de Santa Barbara, où le père de cette fille possédait une maison. Je crois qu’elle s’appelait Frances, mais je n’en suis plus très sûre. En tout cas, il en parlait comme s’il avait été amoureux d’elle, mais bien entendu, ils avaient tous les deux une quinzaine d’années. — Une cousine du côté de son père ou de sa mère ? — Pas la moindre idée, je ne crois pas qu’il me l’ait jamais dit et ça remonte au début de notre mariage. Carol consulta ses notes. — Ouais, on pourrait toujours rechercher une Frances Allen ou Hewitt et voir ce que cela donne… Aviez-vous accès au compte en banque de Douglas ? — Non, nous avions chacun le nôtre, et un compte commun sur lequel nous transférions une somme d’argent à chaque début de mois. Je connais par contre le numéro de son compte et le nom de la banque. — Oui, j’aurai besoin de cela aussi pour établir la source de ses revenus. Avait-il un ordinateur portable ? — Oui, mais je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il n’est pas dans son bureau et je pensais, en fait, que vous l’aviez retrouvé dans sa voiture. — Jack ne m’a pas parlé de ça, fit Carol en fronçant les sourcils, la voiture est encore chez nous. On va tout vérifier avant de vous la rendre. Un autre ordinateur ? 57


— Il y a celui que nous utilisons tous pour la messagerie et l’accès à internet. Erin a aussi quelques jeux installés sur cette machine. Vous n’allez pas la prendre ? — Non, ne vous inquiétez pas. Un de nos spécialistes viendra simplement l’examiner et vous demandera éventuellement l’autorisation de copier certains fichiers qui pourraient être intéressants. Nous faisons aussi analyser la carte à puce de son téléphone portable, ça pourrait nous permettre de trouver les gens qu’il fréquentait. Avait-il des passe-temps favoris ? — La photographie, à une certaine époque. Mais ça lui était passé… Quand Erin était petite, il n’arrêtait pas de la mitrailler et il développait lui-même les photos. J’ai toujours pensé que cela tenait en partie au fait qu’il ne possédait aucun souvenir visuel de sa famille. Ces dernières années, il avait tellement peu de temps libre qu’il ne faisait rien en dehors de son travail. — Il vous arrivait de voyager ensemble ? — Oh, jamais très loin. Notre dernier voyage remonte à la fin de l’année dernière et c’était seulement un week-end prolongé à Las Vegas. Toujours ce même problème de temps libre… Erin apparut sur la terrasse. — Maman, la dame du cimetière est là. — Quelle dame du cimetière ? demanda Joan, tandis que Carol s’étranglait avec son café. — La dame du cimetière, celle que papa connaissait… Elle a sonné, tu n’as pas entendu ? — On n’entend rien, ici. Quel toupet, celle-là ! Joan partit d’un pas décidé vers la porte d’entrée, mais Carol eut beau tendre l’oreille, elle ne perçut aucun éclat de voix. Quelques minutes plus tard, Joan revint en compagnie de Megan, qui eut un petit sourire en voyant Carol. — Bonjour, inspecteur, dit-elle simplement. — Madame Saunders, fit Carol qui ne savait pas très bien quelle attitude adopter.

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— Madame Saunders, dit Joan en appuyant sur le nom, souhaite me parler en tête-à-tête. Est-ce que cela vous dérange si nous allons un moment au salon ? Cela ne devrait pas être très long… — Je vais plutôt vous laisser, répondit Carol, je reviendrai vous voir à un autre moment. Puisque vous êtes là toutes les deux, j’aimerais que vous établissiez un calendrier de la présence de Douglas. Je réalise ce que ma demande a d’incongru à cet instant, mais cela nous permettrait de déterminer rapidement à quels moments personne ne savait où il se trouvait. Et l’inspecteur Sedona et moi-même aimerions pouvoir vous parler à toutes les deux ensemble, le plus rapidement possible. Les premiers jours d’une enquête sont cruciaux. Après cela, toutes les pistes éventuelles commencent à refroidir et les éventuels témoins perdent de leur précision. Elle partit sans attendre de réponse, plutôt mal à l’aise. Erin la suivit jusqu’à la porte. — C’est vrai que mon père avait d’autres enfants ? demandat-elle d’une petite voix. Carol s’accroupit à côté d’elle : — Oui, c’est vrai, mais ça ne veut pas dire que ce n’était pas quelqu’un de bien, tu sais… — J’aimerais bien les connaître, soupira Erin, je suis toujours toute seule ici… — Parles-en à ta maman, fit Carol en se redressant. Elle caressa les cheveux de la petite et sortit. — Madame Saunders, dit Joan, j’avoue que je ne comprends pas très bien votre démarche. J’ai accepté de vous recevoir parce que… eh bien, je ne sais même pas pourquoi. Je ne crois pas que nous ayons grand-chose à nous dire. — Il me semble, au contraire, que nous avons pas mal de choses en commun, fit Megan d’une voix calme. En premier lieu, nos enfants ont le même père…

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— Je ne suis sans doute pas la première femme qui découvre que son mari avait une maîtresse, dit Joan avec amertume. — Je n’étais pas sa maîtresse, dit Megan sans perdre son calme, votre bout de papier est valable et le mien ne l’est pas, c’est la seule différence. Vous croyez vraiment que cela vous donne le droit de me mépriser ? — Je ne vous méprise pas, je n’ai simplement pas envie de vous connaître. Et je dois aussi penser à protéger ma fille. — La protéger de quoi ? De la réalité ? J’ai parlé à mes enfants ce matin, j’ai essayé de leur expliquer très simplement la situation. Vous croyez qu’ils se sont enfuis en hurlant ? Ils m’ont demandé quand ils pourraient rencontrer leur demisœur… — C’est hors de question ! Je crois qu’il vaut mieux en rester là, dit Joan en se levant. — Est-ce que vous lui avez au moins posé la question ? demanda Megan sans bouger. Vous ne croyez pas qu’à son âge, elle a son mot à dire ? — Erin est une enfant très fragile, fit Joan d’une voix lasse. Mais elle se rassit néanmoins. Elle ne m’a pratiquement pas adressé la parole depuis trois jours. Elle reste assise, les yeux dans le vague, pendant des heures. — Écoutez, dit Megan, ils vont devoir se partager l’héritage de leur père, et je ne parle pas d’argent, bien que nous devrons aborder cette question-là aussi à un moment donné. Il avait deux vies bien distinctes, mais pour votre enfant et pour les miens, il était unique. Il y a deux univers différents, il avait deux chez-lui, mais je suis certaine qu’il y a plein de points communs. Si nous gérons correctement cet aspect des choses, cela ne pourra être que bénéfique pour eux. Faites l’autruche maintenant et je vous garantis que nos enfants auront droit à des années de thérapie plus tard ! — Madame Saunders…

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— Oh, appelez-moi O’Donnell si vous tenez à me donner du "madame". Il n’y avait personne qui s’appelait réellement Saunders. Mais je préfèrerais que vous m’appeliez Megan… — Je ne veux pas prolonger cette conversation, je vous prie de me laisser maintenant ! — Bien, madame Allen, dit Megan en appuyant lourdement sur le mot madame. L’inspecteur Eastman nous a demandé de lui donner un relevé commun de la présence de Douglas. Comment voulez-vous que nous fassions ? — Nous verrons cela quand ils nous convoqueront ensemble. Où sont vos enfants ? ajouta Joan malgré elle. — Oh ! je les ai confiés à la surveillance du maître-nageur de l’hôtel, il s’est pris d’amitié pour eux. Je m’en vais ; si vous changez d’avis, je suis à l’Holiday Inn de Van Ness pour deux ou trois jours encore. Joan ne répondit pas. Elle la raccompagna vers la porte d’entrée. Erin apparut dans l’embrasure de la porte du salon et Megan lui adressa un petit signe amical accompagné d’un sourire. La fillette leva la main en retour et son visage s’illumina. Megan ne vit pas Joan blêmir. Elle était déjà dehors.

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Jack avait l’air furibard lorsque Carol pénétra dans les bureaux de la brigade, mais elle était habituée à ses éclats de voix et ne fut guère émue. Il raccrocha violemment le téléphone au moment où elle passait devant sa porte. — Ah, les cons ! rugit-il, les triples cons ! J’en ai marre de ce foutu métier. Tout le monde veut des résultats et nous, on n’obtient rien et la presse se fout de nous. — Qu’est-ce qui t’arrive ? fit Carol, tu nous fais une crise de lucidité ? — Y a rien qui va aujourd’hui, dit Jack en s’affaissant sur sa chaise, ce matin, le « Bay Chronicle » a sorti un article concernant la mort de Douglas Allen/Saunders qui contient à peu près tous les détails que nous possédons et qui dit que nous ramons comme des débutants. — Et c’est ça qui te met dans un pareil état ? Je pensais que tu étais habitué, depuis le temps… — Lis l’article et tu verras. Tu peux être sûre que c’est quelqu’un de chez nous qui a vendu la mèche, parce qu’il y a un tas de choses qu’ils ne pouvaient pas trouver par eux-mêmes. Mais, tu as raison, ce n’est pas cela le clou de mon cercueil. Figuretoi que j’ai appelé la banque de Douglas pour obtenir une copie de ses extraits de compte et, après m’avoir fait poireauter une bonne dizaine de minutes, ils m’ont annoncé que quelqu’un a fait une fausse manœuvre quand Joan Allen est venue annoncer le décès et que toutes les données ont disparu. Voilà ! Ils doivent faire des recherches sur leurs sauvegardes magnétiques et ils ne savent pas combien de temps cela va prendre. Et en attendant, nous, on rame… 63


— Je ne suis pas un génie en informatique, fit remarquer Carol, mais j’ai quand même du mal à croire que ce soit difficile de retrouver des données concernant un client sur une sauvegarde. Ils ne seraient pas un peu de mauvaise volonté ? C’est pareil à chaque fois, avec les banquiers : touche à un de leurs clients et ils se ferment comme des huîtres ! — Tu as raison, je vais leur balancer un de nos experts pour mettre la pression. Par contre, j’ai déjà reçu par télécopie les derniers relevés de ses cartes de crédit. Rien de très intéressant : quelques restaurants en Virginie et en Californie et un achat dans une grande surface de Falls Church. C’est tout. Pas d’hôtel, pas de voyage en avion. Banal, quoi… — Et tu trouves ça normal ? s’étonna Carol. — Ben quoi ? — Les trajets entre la Virginie et la Californie. Il les payait comment ? Ou alors, qui les payait pour lui ? — Merde, tu as raison, j’avais complètement oublié cet aspect de la question. Si on trouve qui achetait les billets d’avion, on aura sans doute son employeur. Sauf s’il payait en liquide bien sûr, mais ça m’étonnerait… Comment ai-je pu laisser passer ça ? — Ne t’inquiète pas, ça restera entre nous, fit Carol d’un ton condescendant. Bon, moi j’ai aussi une petite piste à exploiter. Joan Allen m’a parlé d’une cousine de Douglas qui s’appellerait Frances et qui aurait vécu dans la région de Santa Barbara. Son nom de famille pourrait être Allen ou Hewitt, mais évidemment, dans le cas d’une cousine, rien n’est sûr. Si on pouvait la retrouver, cela nous permettrait peut-être d’identifier positivement Douglas Allen et d’exclure qu’il ait usurpé cette identité-là aussi. Qu’est-ce que tu en dis ? — Je dis que ça va être coton de la retrouver, mais pourquoi pas…? De toute façon, on n’a rien d’autre à se mettre sous la dent pour le moment.

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— Figure-toi que Megan a débarqué chez Joan Allen pendant que j’étais là. Je me demande ce qu’elles ont bien pu se dire… Il faudra les convoquer ensemble, le plus vite possible. — Ouais, dit Jack, j’espère qu’elles ne se sont pas tapé dessus. Une secrétaire passa la tête à la porte du bureau. — Jack, le capitaine Caldwell veut vous voir tout de suite. — Bon, j’y vais, dit Jack, Tu demandes à Lee d’essayer de localiser une Frances Allen ou Hewitt ? — Oui chef ! Jack haussa les épaules en sortant. Carol retourna s’installer dans son propre bureau et commença à mettre sur papier toutes les idées qui lui venaient pour enfin faire démarrer cette enquête. L’histoire de la banque, qui avait perdu les données de Douglas, lui semblait étrange, mais elle décida de mettre cela sur le compte d’une coïncidence et de la malchance. Par contre, obtenir les informations des compagnies aériennes devenait une priorité puisqu’il semblait que Douglas n’achetait pas ses billets lui-même. Elle s’apprêtait à décrocher son téléphone pour appeler Lee Clayborne quand Jack revint de chez le capitaine. Il s’assit en face d’elle, la mine sombre. — Devine… On est virés de l’affaire ! — Comment ça, virés ? demanda Carol, un peu soufflée. — Caldwell vient de me dire que cette enquête concerne deux états différents et que, par conséquent, nous ne sommes pas compétents. C’est le FBI qui reprend tout ; on est priés de leur communiquer ce qu’on sait et de laisser tomber. — Attends une minute ! Ce meurtre a bien eu lieu à San Francisco ? Si un gars d’un autre état se fait buter chez nous, cela ne veut pas dire que deux états sont concernés et le FBI ne se mêle jamais de ça. Je vais parler au capitaine ! — Rassieds-toi, dit Jack en la prenant par le bras, tu perds ton temps. Caldwell est très embarrassé, mais ça ne vient pas de lui. Il a manifestement pris un coup sur la tête et il essaie de ne 65


pas perdre la face en me servant une salade quelconque. Si tu vas le trouver maintenant, tu vas te faire jeter. Carol bouillonnait de rage. — Comment tu expliques que les pieds plats du FBI se prennent subitement de passion pour un simple assassinat ? Tu les as déjà vus se battre pour du travail supplémentaire ? — Écoute, fit Jack, je m’en fous complètement. On me dit de laisser tomber, je laisse tomber. Caldwell n’avait pas l’air enclin à plaisanter à ce sujet. De toute façon, c’est le genre d’affaire qui n’amène que des problèmes. Ce matin, la presse se foutait déjà de notre gueule et ça ne fait que commencer. Avec ce qu’on a comme éléments, on va droit dans le mur. Alors j’aime autant que d’autres connards se prennent un bide à notre place, si tu vois ce que je veux dire. — Jack, reprit Carol avec impatience, tu ne vois pas qu’on est en train de se faire manipuler ? Si tu mets cette histoire loufoque de la banque en relation avec le fait qu’on nous décharge de cette enquête, tout prend une autre dimension. Ça ne te saute pas aux yeux ? — Je t’ai dit que je ne voulais pas le savoir et si tu n’a pas envie de te retrouver à régler la circulation sur Market Street, je te conseille de faire ce qu’on te demande. J’ai suffisamment de pratique de ce métier pour savoir quand il vaut mieux ne pas insister. Je voudrais que tu prépares un rapport contenant tout ce qu’on a découvert jusqu’à présent, c’est-à-dire, pas grandchose. Et on va remettre le plus vite possible ce précieux document à l’agent Pete Cardillo qui a l’honneur de travailler pour notre bon vieil FBI. Après, on fera semblant d’être contents… — Je crois que tu ne devras pas beaucoup te forcer, dit Carol, non sans amertume. Il faudrait peut-être prévenir Joan Allen et Megan Saunders que nous ne sommes plus sur le coup. — J’allais te le demander.

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San Francisco - 11 août

Megan s’éveilla avec une irrésistible envie de rentrer chez elle. Judith et Ken dormaient encore paisiblement dans le deuxième lit. Elle se leva sans faire de bruit pour se préparer un café en attendant d’aller prendre un petit déjeuner plus copieux. Par habitude, elle alluma la télévision en réduisant le son au minimum et se brancha sur la chaîne d’information continue. La chambre était spacieuse, éclairée par une large fenêtre offrant un panorama sur la ville. La journée s’annonçait à nouveau ensoleillée. Elle appuya son front contre la vitre froide comme chaque fois qu’un léger mal de tête lui semblait sur le point de dégénérer. Dehors, la circulation de ce dimanche matin était fluide. En temps normal, elle aurait aimé profiter d’une journée supplémentaire de flânerie sur le Pier 39, mais sa maison, ses meubles et les paysages de la Virginie commençaient à lui manquer terriblement, maintenant que la pression des derniers jours était retombée. Elle revint face au lit et contempla les deux enfants qui commençaient à bouger. Ken suçait encore son pouce malgré ses dix ans et elle n’essayait plus de l’en empêcher. Judith ouvrit les yeux et sourit en découvrant sa mère qui la regardait. — Salut 'man, dit-elle en baillant à se décrocher la mâchoire, quelle heure est-il ? — Bientôt neuf heures. Je vais prendre une douche. Tu peux essayer de réveiller ton frère en douceur, pendant ce temps-là ? Judy fit la grimace, mais ne dit rien. Dès que Megan fut enfermée dans la salle de bain, la fillette prit la télécommande, passa sur la chaîne de dessins animés et monta le son. Ken ou-

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vrit presque aussitôt un œil intéressé, comme si son subconscient avait déjà compris de quoi il retournait. — C’est quoi ? demanda-t-il d’une voix pâteuse. — Sais pas, fit Judy avec une parfaite mauvaise foi, tout en s’assurant la maîtrise du boîtier de commande. Elle poussa par inadvertance une des touches et l’appareil repassa sur la chaîne d’information au moment précis où le commentateur évoquait l’assassinat de Douglas : — Une semaine après les faits, la police semble n’avoir aucune piste sérieuse et s’orienterait, d’après l'un de nos informateurs, vers la piste du crime mafieux, avec dans ce cas, très peu d’espoir de démasquer les coupables. Douglas Allen, alias Saunders, aurait été impliqué, soit dans un vaste trafic de stupéfiants, soit dans un réseau de blanchiment des fonds colossaux brassés chaque année par la mafia du jeu et de la prostitution. Quoi qu’il en soit, il paraît certain que… Comme dans beaucoup d’hôtels, le son du téléviseur était diffusé dans la salle de bain. La porte s’ouvrit brutalement et Megan, pâle de rage, en jaillit. — L’imbécile ! siffla-t-elle tout en éteignant le récepteur. Elle inspira profondément et s’assit au bord du lit, devant les deux enfants sidérés. — Ces journalistes ne savent rien, murmura-t-elle à leur intention, et dans ces cas-là, ils inventent n’importe quoi. Je sais que votre père n’était pas ce qu’ils essaient de faire croire. Je ne veux pas que vous écoutiez ces idioties… Un silence pesant s’installa, que Judith finit par rompre. — Je voudrais rentrer à la maison, maman. Je n’aime pas cet endroit. — Oui, renchérit Ken, je n’ai même pas mon ordinateur et les jeux sont payants dans la chambre… — Je voulais justement vous en parler, dit Megan qui s’était reprise. Il doit y avoir un avion pour Washington vers deux

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heures. Je peux appeler la compagnie pour demander s’il y a de la place. Qu’est-ce que vous en dites ? — Ouais, bonne idée ! s’écria Ken, tandis que Judy approuvait de la tête. — Bon, dans ce cas, vous allez tous les deux prendre une douche et ensuite, nous prendrons le petit déjeuner en bas. Choisissez chacun les habits que vous porterez pour partir, que je puisse faire la valise pendant que vous vous préparez. Le téléphone sonna au moment où Ken refermait la porte de la salle de bain. Megan décrocha. — Oui, dit-elle après un moment, je pense que c’est une bonne idée, mais nous venons de décider de rentrer à Falls Church dans l’après-midi… Alors, il vaudrait mieux que vous veniez maintenant… Vous avez déjà mangé ? Que diriez-vous d’un brunch ? Bon, d’accord, dans trois-quarts d’heure au restaurant de l’hôtel… Elle reposa le combiné sous l’œil intrigué de Judy. — Eh bien, dit Megan, je pense que tu vas rencontrer ta demi-sœur ce matin… Qu’est-ce que tu en dis ? — C’est bien, dit simplement la fillette en souriant à sa mère. — Bon, j’appelle United Airlines pour réserver nos places. Ne traîne pas ! — Faudrait déjà que Ken me cède la sienne, de place ! répondit Judy, indignée. — C’est vrai, secoue-le un peu, concéda Megan tout en composant le numéro. Trente-cinq minutes plus tard, ils étaient tous les trois dans l’ascenseur qui les emmenait au rez-de-chaussée. Megan avait toutes les peines du monde à tempérer l’excitation de Ken, qui semblait monté sur des ressorts. Quand les portes s’ouvrirent, elle aperçut Joan qui attendait déjà dans le hall, tenant Erin par la main. En les voyant, Joan fit un petit signe de la main et s’avança vers eux. Ken se calma instantanément et parut même rétrécir. 69


— Bonjour, fit Joan d’une voix douce, voici Erin… Après quelques secondes de flottement, Judith osa un pas en avant : — Bonjour. Je m’appelle Judith, mais tout le monde dit Judy. Et l’autre, derrière moi, c’est Ken. Erin lui sourit timidement tandis que Ken gardait obstinément les yeux rivés au sol. — Bon, fit Megan, maintenant que les présentations sont faites, on peut déjeuner. Une hôtesse les conduisit à une table ronde située près d’un somptueux buffet. Une serveuse apparut presque aussitôt pour prendre leur commande de boissons. Un silence un peu gêné régna pendant quelques instants et ce fut Megan qui le rompit. — Je suis contente que vous soyez venue, Joan. Je vous avoue que je n’y croyais pas… — C’est Erin, fit Joan avec un petit sourire contraint, elle m’a pratiquement fait du chantage, je vous passe les détails. Et maintenant, elle ne dit plus un mot… Ken choisit ce moment pour ouvrir la bouche : — Tu as un ordinateur ? demanda-t-il à Erin. — Oui, dit-elle sans lever les yeux. — Ah ! Et tu as Alien Force 2 ? — Non. — Je te le prêterai, si tu veux. — Je n’aime pas ces jeux-là, fit Erin, mettant du même coup fin à l’intérêt que lui portait Ken. — Allons nous servir, dit Megan, nous devons quitter l’hôtel vers midi et demi au plus tard. Ken, je te rappelle que tu as le droit d’aller plusieurs fois au buffet et que ce n’est pas la peine de prendre douze crêpes au premier passage. Ken prit un air offensé, mais ne répondit pas. Il revint néanmoins s’asseoir avec une assiette digne de figurer au livre des records, sous l’œil désapprobateur de sa sœur. 70


— Erin, c’est un prénom irlandais ? demanda Judy. Megan faillit s’étrangler avec son café, mais ne dit rien. — Oui, dit la fillette, c’est même un nom celte, mon père m’a un jour raconté la légende. — C’est notre père ! intervint Ken d’un ton sans réplique. — Il n’est pas très futé, fit Judy à propos de son frère. — Non, il a raison, dit Erin, maman m’a expliqué. Je ferai attention la prochaine fois. Ken prit un air boudeur et plongea dans son assiette. — Carol Eastman vous a appelée hier ? demanda Joan. — Oui, dit Megan, elle avait l’air catastrophée par cette décision de confier l’affaire au FBI. Elle s’est au moins excusée dix fois, comme si c’était sa faute. Je ne comprends pas très bien les raisons de ce changement, mais je ne vois pas de désavantage pour nous. Il me semble au contraire que les fédéraux ont des moyens d’investigation bien plus importants que la police de San Francisco. Qu’en pensez-vous ? Joan écarta les bras. — Je ne sais pas. Carol semblait considérer que ce n’était pas une bonne chose, mais elle ne m’en a pas dit plus. C’est peutêtre seulement son amour-propre qui en a pris un coup… — De toute façon, dit Megan, ils n’ont pas avancé d’un pouce depuis la semaine dernière et s’ils restent sur cette hypothèse de crime mafieux, ils ne risquent pas de progresser de sitôt. Vous imaginez Douglas en trafiquant de drogue, vous ? — Non, c’est absurde, répondit Joan sans hésitation, mais il faut reconnaître que les apparences sont contre lui : une double vie, pas de trace de son employeur et donc, des moyens financiers inexpliqués. Je crois que, pour les enquêteurs, la cause est entendue. Qu’allez-vous faire maintenant ? — Je ne sais pas encore. Nous serons à Falls Church ce soir, ensuite, je prendrai un peu de temps pour réfléchir. Vous savez, ce n’est pas évident de réaliser qu’on n’était même pas mariés légalement. Je ne dis pas que la situation est forcément plus fa71


cile pour vous, mais au moins, sur ce point-là, vous n’avez pas été roulée. Moi, j’ai vraiment l’impression d’avoir été pigeonnée depuis des années et j’ai du mal à l’avaler. Alors, je me demande si la meilleure solution ne serait pas de vendre cette maison et d’aller m’installer dans un autre état pour tout recommencer. D’un autre côté, les enfants y ont grandi et je ne crois pas qu’ils voient les choses de la même façon que moi en ce qui concerne leur père… — Oui, je pense que pour moi, la situation est différente. J’étais tellement persuadée qu’il avait une liaison ! Je ne dis pas cela pour vous blesser, vous savez. Je regrette que vous partiez déjà, nous avons eu à peine le temps de faire connaissance… — Je sais, mais j’ai vraiment besoin de me retrouver chez moi. Je me sens presque en territoire ennemi, ici. Oh, je ne dis pas cela pour vous ! Mais quand les choses seront un peu tassées, nous reviendrons si vous le désirez toujours. Je pense que les enfants auront un tas de choses à se dire… — Ça m’en a tout l’air, dit Joan en montrant Erin qui avait perdu toute timidité. Vous serez toujours les bienvenus. Megan signa rapidement la note déposée sur la table par la serveuse et se leva. — Les enfants, nous devons y aller maintenant. Ken, qu’estce que tu as dans ta poche ? — Une crêpe, emballée dans une serviette en papier, répondit celui-ci sans se démonter, — Mon Dieu, soupira Megan, j’espère au moins qu’elle n’était pas arrosée de sirop d’érable… Erin sembla ravie à cette idée. — Voulez-vous que je vous conduise à l’aéroport ? demanda Joan au moment où ils arrivaient dans le hall de l’hôtel. — Non, je dois rendre la voiture de location, mais c’est très gentil d’y avoir pensé. Un homme assis en face de la réception se leva et se dirigea vers le groupe. Il était vêtu d’un costume gris foncé, che72


mise blanche et cravate sombre. Ses cheveux coupés ras lui donnaient l’apparence d’un militaire déguisé en civil. — Bonjour, dit-il en s’adressant aux deux femmes, je suis l’agent fédéral Pete Cardillo. Pourrais-je vous parler quelques minutes ? Megan se ressaisit la première. — Les enfants, montez déjà dans la chambre, je vous rejoins tout de suite. Emmenez Erin avec vous. Puis elle se tourna vers Cardillo. — Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle avec une certaine agressivité. L’agent fédéral leva les mains en geste d’apaisement. — Seulement vous poser quelques questions et vous mettre au courant de l’évolution de l’enquête. Nous serions peut-être mieux, assis…? — Bon, allons nous installer dans un coin discret, dit Megan, je n’ai pas trop envie d’être vue avec vous. Cardillo ne sembla pas se formaliser. — Je suppose que la police de San Francisco vous a prévenues que nous reprenions l’affaire à notre compte. Il s’agit d’un crime fédéral et il est donc normal que nous nous en occupions. — Pourquoi un crime fédéral ? demanda Megan. Vous n’intervenez pas chaque fois qu’un habitant d’un état est victime d’un meurtre dans un autre état, à ce que je sache. — En effet, concéda Cardillo, mais cette histoire-ci est un peu particulière. La victime menait une double vie et nous avons des raisons de croire qu’elle était impliquée dans une organisation mafieuse, ce qui relève de nos services. — Après tout, dit Megan, peu importent les raisons. Que voulez-vous savoir de plus que ce que nous avons déjà dit à vos collègues de la police ? Cardillo la regarda froidement.

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— J’ai un peu de mal à croire que vous n’êtes ni l’une, ni l’autre au courant de la moindre chose en ce qui concerne l’occupation professionnelle de votre… mari. — C’est pourtant comme ça, fit Megan qui commençait à la trouver mauvaise. — Soit… Laissons cela pour l’instant. Il semblerait que l’ordinateur portable de votre mari n’ait pas été retrouvé. Est-il possible que cette machine soit restée chez vous, madame Saunders ? — Non, je m’en serais rendu compte. En fait, je ne l’ai pas vue depuis un bon moment, je dirais, au moins un mois. Je suis sûre que Douglas ne l’avait pas avec lui la dernière fois qu’il est revenu à la maison. — Et vous, madame Allen ? — Non, je l’ai déjà dit à l’inspecteur Eastman. Elle devait faire vérifier la voiture de Douglas. — Nous l’avons fait et l’ordinateur ne s’y trouvait pas. Nous devons retrouver cette machine. Vous savez que je pourrais faire perquisitionner vos domiciles si vous ne décidiez pas de collaborer ? Megan bondit sur ses pieds. — Dites donc, agent Cardillo, vous commencez à me gonfler. Vous feriez mieux de chercher les coupables au lieu de venir nous emmerder. Vous arrivez avec vos certitudes sur la culpabilité de Douglas, maintenant vous êtes obsédé par un ordinateur portable… Qu’est-ce qu’il a de particulier, ce bidule ? — Madame Saunders, asseyez-vous, s’il vous plaît ! Je n’ai pas voulu vous offenser. Nous pensons que cet ordinateur pourrait contenir des informations permettant de retrouver la trace des employeurs de votre mari, c’est tout. Vos PC fixes ont été analysés par des spécialistes et ils n’ont rien trouvé, pas même un courrier électronique que votre mari aurait envoyé. C’est bizarre, non ?

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— Douglas n’utilisait jamais l’ordinateur, c’est surtout Erin qui s’en sert, dit Joan. — Vous n’avez pas examiné le mien, fit remarquer Megan. — Si, madame. Nous l’avons fait hier. Vos parents étaient chez vous, apparemment pour garder le chat… Il n’y avait rien d’intéressant. — De mieux en mieux, s’insurgea Megan, vous auriez peutêtre pu me demander mon avis ! — Vous n’étiez pas sur place, madame et il y avait urgence. Nos hommes n’ont rien dérangé. — Si, mes parents ! Ils sont âgés et je ne veux pas que vous les mêliez à cette histoire. C’est déjà assez pénible comme cela pour eux. — Bien, je n’ai pas d’autre question pour le moment. Je vous demande de me contacter immédiatement si quelque chose vous revient à l’esprit. Tout ce dont nous parlons doit rester strictement entre nous, j’insiste là-dessus. Voilà, je ne vous retiens pas davantage, madame Saunders, sinon vous allez rater votre avion. Megan se leva pour partir, puis elle se ravisa. — Comment savez-vous que je vais prendre un avion ? Seule Joan est au courant parce que je le lui ai dit quand elle m’a téléphoné. Vous avez mis sa ligne sur écoute ! C’est cela ? Et je suppose que ma ligne a subi le même sort ? — Je ne suis pas autorisé à parler avec vous des moyens que nous utilisons dans le cadre d’une enquête criminelle, dit Cardillo sans s’émouvoir. Mesdames, je pense que nous aurons l’occasion de nous revoir. Il se dirigea tranquillement vers la sortie, suivi par le regard noir de Megan. — C’est dingue, dit-elle, on dirait qu'il nous traite comme des coupables ! Quelle engeance ! — J’en parlerai à Carol, dit Joan, mais je ne crois pas que cela changera quelque chose. Je voudrais juste savoir si nous 75


sommes sur écoute et si tout cela est bien légal. On devrait peut-être prendre un avocat… — Ça, c’est le comble ! rugit Megan. Pourquoi diable aurions-nous besoin d’un avocat ? Je vais en parler à mon frère dès mon arrivée. Bon, il faut vraiment que j’y aille. Je vous appellerai demain dans la journée. Allons récupérer les enfants. Elles les trouvèrent tous trois installés sur le lit, face à la télévision. Erin voulut absolument porter une des valises et tout le monde se retrouva bientôt sur le parking extérieur de l’hôtel. Megan se pencha pour embrasser Erin, puis elle se tourna vers Joan. — Alors, on reste en contact, c’est promis ? — Oui, dit Joan, c’est promis. Elle s’approcha et fondit en larmes en serrant Megan dans ses bras.

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Falls Church - 11 août

Megan poussa un soupir de soulagement. Le voyage du retour lui avait semblé interminable et elle était presque à bout de nerfs quand l’avion se posa enfin sur la piste de l’aéroport de Dulles International. Il était déjà dix heures du soir sur la côte est, mais la température était encore proche des 28 degrés et l’air semblait saturé d’humidité, contrastant brutalement avec la relative fraîcheur qui régnait à San Francisco. Au milieu de la foule qui attendait à la porte de débarquement, elle repéra la tête de son père qui la cherchait des yeux. Elle se dirigea vers lui, suivie de Ken et de Judy qui n’arrêtaient pas de se chamailler depuis près d’une heure. — Ça n’a pas l’air d’aller, Meg, dit-il. Puis, se rendant compte de l’incongruité de ce qu’il venait de dire : Excuse-moi, pendant un moment, j’ai cru que tu revenais de vacances. C’est parce que la dernière fois que je suis venu te chercher ici, tu… — Laisse tomber, papa. Je suis à moitié morte et mes deux zouaves sont montés sur des ressorts depuis tout à l’heure. Maman n’est pas venue avec toi ? — Non, fit son père après s’être raclé la gorge, elle tient une migraine terrible depuis ce matin. Tous ces évènements l’ont secouée, tu sais… — Tant mieux, je n’ai pas envie de répondre à des tas de questions, se dit Megan qui s’en voulut aussitôt de cette mauvaise pensée. — Tu sais que des agents du FBI sont venus dans ta maison hier ? Ils voulaient voir ton ordinateur… — Oui, j’ai appris ça, dit Megan, les dents serrées, ils ont été corrects au moins ? 77


— Oh oui, ils ne sont restés qu’une demi-heure et ils n’ont rien dérangé. Mais ta mère était quand même très inquiète, parce qu’ils n’ont pas voulu dire ce qu’ils cherchaient. Tu as une idée, toi ? — C’est la routine, papa. Ils n’avancent pas dans leur enquête, alors ils font un peu de cinéma pour nous impressionner. Pas de quoi fouetter un chat. Rien de spécial pendant mon absence ? — Non, quelques voisins qui sont venus aux nouvelles et une dame de United Airlines qui a téléphoné. Elle voulait parler à Douglas, mais je lui ai expliqué ce qui s'était passé, alors elle a demandé que tu la rappelles. — Qu’est-ce qu’elle voulait ? demanda Megan intriguée. — Je ne sais pas, je n’ai pas pensé à le lui demander. En tout cas, ça n’avait pas l’air très important. Peut-être une enquête commerciale comme ils en font de temps en temps auprès des gens qui voyagent fréquemment… — Oui, sans doute… Elle n’ouvrit plus la bouche pendant le reste du trajet et son père, qui n’était pas d’un naturel bavard, ne fit rien pour briser ce silence. Ken et Judy s’étaient endormis à l’arrière de la voiture, au grand soulagement de Megan qui n’en pouvait plus. En arrivant devant la maison, elle remarqua qu’il n’y avait aucune lumière à l’intérieur, signe que sa mère était probablement montée se coucher, si tant est qu’elle ait quitté son lit de la journée. Elle réveilla difficilement les deux enfants qui montèrent dans leur chambre sans demander leur reste. — Tu veux manger quelque chose ? demanda son père. J’ai fait quelques courses cet après-midi pour regarnir ton frigo après que tu m’aies téléphoné. Il y a du poulet et de la salade… — Non, merci papa, tu es gentil mais je suis morte de fatigue et je crois bien que je vais prendre un bain et me coucher. Tout ira mieux demain…

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Megan s’éveilla en sursaut et s’assit dans son lit tout en se demandant brièvement où elle se trouvait. Depuis la veille, elle avait l’impression de naviguer à vue, d'avoir perdu tous ses repères. Il commençait à faire jour et le radio-réveil indiquait six heures du matin, mais compte tenu du décalage horaire - il n’était que trois heures à San Francisco - elle se sentait complètement épuisée. Un sentiment de détresse l’envahit soudain, alors qu’elle prenait brusquement conscience du bouleversement qui venait de se produire dans sa vie. Elle enserra ses genoux entre ses bras et regarda autour d’elle, essayant de calmer les battements désordonnés de son cœur. Une grosse larme coula lentement sur sa joue et elle ne fit rien pour l’essuyer. — Douglas, tu es vraiment un enfoiré, dit-elle à haute voix. Ce fut comme si une digue venait de céder. Un torrent jaillit soudain de ses yeux, pour la première fois depuis ce jour où un policier était venu sonner à sa porte. Elle perdit toute notion du temps et sanglota sans retenue jusqu’à ce qu’elle sente une main se poser sur son bras. — Tu m’as fait peur, maman, dit Judy, j’ai entendu du bruit, je ne savais pas ce que c’était… — Ce n’est rien, ma chérie, dit Megan en prenant un mouchoir en papier dans une boîte posée sur sa table de nuit, tu ne dormais pas ? — Non, ça fait bien une heure que je suis réveillée. Papy ronfle dans la chambre d’à côté… Megan sourit presque malgré elle :

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— Viens, on va se faire un petit déjeuner. C’est toi qui prépares les crêpes, cette fois-ci ! — Ouais… ! dit Judy en sautant sur ses pieds. Une fois de plus, Megan s’étonna de la capacité d’adaptation des enfants et elle se dit, avec un brin de mauvaise conscience, que finalement c’était sans doute un bien que Douglas eût été si souvent absent. Elle aurait bien voulu savoir ce que sa fille ressentait au plus profond d’elle-même, mais elle ne savait pas comment le lui demander. — Tu vas bien, Judy ? risqua-t-elle pendant que la fillette tournait dans la pâte. — Oui, je suis juste un peu fatiguée. — Non, je voulais dire… par rapport à ce qui s’est passé avec ton père… — Oh oui ! Erin est super chouette. J’espère qu’on va la revoir… — Ce n’est pas exactement ce que je te demandais, Judy. — Je sais bien que ce n’est pas ça, fit Judy d’une voix étranglée, je n’ai pas envie d’en parler. Tu veux bien préparer la poêle, s’il te plaît ? — C’est fou ce qu’elle me ressemble, se dit Megan qui sentait à nouveau l’émotion l’envahir. Elle s’activa pour se ressaisir, bien qu’elle ne se sentît pas un grand appétit. Un bruit de pas retentit dans les escaliers et son père entra bientôt dans la cuisine. — Bonjour mesdames, dit-il avec un petit salut, y a-t-il une place pour moi à votre table ? Son arrivée eut le don de détendre l’atmosphère et Judy lui servit la première crêpe, celle qui est toujours un peu ratée, comme il le lui fit remarquer. — Nous allons partir aujourd’hui, si ça ne te dérange pas, Megan. Ta mère ne se sent pas encore très bien… — Pas de problème, dit Megan qui ne demandait que ça.

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Judy, qui savait à quoi s’en tenir, lui adressa un clin d’œil complice. — Si tu veux passer quelques jours de vacances chez nous, tu es la bienvenue, tu le sais hein ? Les enfants pourraient profiter de la piscine, elle était à 29 degrés l’autre jour… — Non, merci papa. J’ai besoin de me retrouver un peu. Je pense demander un congé à l’hôpital pour rester un peu avec les enfants et puis, on décidera ensemble de ce qu’on a envie de faire. — Ouais, super ! s’exclama Judy en retournant une crêpe. — Bonjour Meg, fit une voix mourante. Megan se retourna vers la porte où sa mère venait d’apparaître, la main appuyée sur le front. — Ah, maman… Ça ne va pas mieux ? — Ne m’en parle pas. Depuis ces horribles évènements, j’ai mal tous les jours de la semaine. Comment cela s’est-il passé ? — Aussi bien que possible dans une situation de ce genre. — Ah… Tu as vu cette femme ? — Oui, on a même pris le petit déjeuner ensemble hier matin. Elle est charmante, et sa fille aussi. D’ailleurs, Judy l’adore. — Vous avez… Je ne peux pas le croire ! Avec les enfants ? — Evidemment, avec les enfants. Tu veux une crêpe avec ton café ? — Bon Dieu, non. Tu m’as coupé l’appétit. — Ça reviendra, dit Megan d’un ton sec, bien décidée à ne pas se laisser entraîner dans une discussion stérile. Son père lui fit des gros yeux pour essayer de désamorcer la situation et elle eut un geste apaisant en retour. — Bon, je vais me doucher, dit Megan, prenez votre temps, vous savez où tout se trouve… — Nous partons ce matin, fit sa mère d’une voix aigre. — Oui, je sais, papa me l’a déjà dit. Si tu veux, je t’aiderai à faire les valises dès que je serai prête. — Tu n’as rien à raconter ? 81


— Si tu étais venue, tu aurais vu par toi-même, maman… — C’était hors de question ! — C’est bien ce que j’avais compris. On en parlera plus tard si tu veux bien… Megan resta longtemps sous le jet d’eau fraîche qui chassa un peu la moiteur ambiante de l’été virginien et lui rendit un peu de sérénité. Quand elle redescendit, Ken avait rejoint sa sœur dans la cuisine et engloutissait les crêpes à une vitesse hallucinante. Par la fenêtre, elle apercevait son père qui inspectait la voiture comme chaque fois qu’il devait prendre la route. Elle éprouvait quelques remords d’avoir été aussi sèche avec sa mère, mais elle savait à quel point la conversation aurait pu dégénérer si elle n’avait pas coupé court. Avant de partir, une heure plus tard, son père lui tendit un petit papier. — C’est le numéro de téléphone de la dame de United Airlines qui a appelé avant-hier. N’oublie pas. — Ah oui, merci papa. Maman n’est pas trop vexée ? chuchota Megan. — Non, tu la connais. Dans quelques jours, elle t’appellera pour te poser plein de questions. Ne t’inquiète pas… — Oh, je ne m’inquiète pas ! Sois prudent sur la route, hein ! — Ta mère surveille le compteur, dit-il avec une grimace. Il serra une dernière fois Megan dans ses bras avant de monter dans sa voiture. Comme ils habitaient la région de Shenandoah, ils en avaient à peine pour une bonne heure, sur des routes bien dégagées. Megan les regarda disparaître au coin de la rue en direction de la route 7, puis rentra dans la maison, son papier à la main. Elle prit le téléphone et composa le numéro que son père avait inscrit de son écriture fine. — United Airlines, Nancy à votre service, fit une voix assurée, dès la deuxième sonnerie. — Bonjour, dit Megan, je suis madame Saunders. C’est bien vous qui avez parlé à mon père avant-hier ?

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— Ah oui, madame Saunders. En fait, j’avais essayé de joindre votre mari. Permettez-moi de vous présenter toutes mes condoléances. — Merci. De quoi s’agit-il ? — Je suis responsable du service des objets trouvés. Votre mari a oublié son ordinateur portable dans l’avion qui assurait la liaison entre Washington DC et San Francisco le 3 août dernier. Il y avait une étiquette portant son nom et son adresse sur la valisette, alors je voulais le contacter pour lui demander de passer le prendre au bureau de l’aéroport. — Ah, il était donc là ! s’exclama Megan, tout le monde cherche cette machine depuis quelques jours. — En fait, l’adresse mentionnée était en Virginie alors qu’il a oublié la machine en descendant à San Francisco. Il a fallu attendre qu’on nous le renvoie ici par un des vols suivants et en général, nous attendons deux ou trois jours pour voir si quelqu’un se manifeste. Vous pouvez venir le prendre quand vous le désirez, entre huit heures et vingt-deux heures. — Ah, c’est bête, dit Megan, j’étais à Dulles hier soir… — Si vous voulez, je peux le confier au service qui livre les bagages égarés à domicile. Il sera chez vous dans le courant de l’après-midi. — Ça, ce serait génial ! — Bon, alors on fait comme cela. Bonne journée madame Saunders. En raccrochant, Megan se demanda si elle devait prévenir le FBI que le portable avait finalement été retrouvé, mais elle décida d’attendre de l’avoir réellement entre les mains. Elle passa le reste de la matinée à faire un peu de rangement, en prenant bien soin toutefois de ne pas toucher aux affaires de Douglas. Pas maintenant, avait-elle décidé, il serait toujours temps quand elle aurait pris une décision concernant la maison. Vers deux heures et demie, un coup de sonnette retentit et elle alla ouvrir. Un livreur lui tendit une petite mallette noire en 83


tissu renforcé et lui demanda de signer un reçu. Après avoir regagné le salon, elle s’assit dans un fauteuil et contempla longuement l’objet, un des derniers que Douglas avait manipulés. Elle ouvrit la valisette et en sortit l’ordinateur. Elle appuya sur l’interrupteur et la séquence d’initialisation du processeur s’enclencha aussitôt. Quelques instants plus tard, une fenêtre s’afficha, demandant un mot de passe que Megan ne connaissait pas. Elle essaya en tapant son nom, puis celui des enfants, mais rien n’y fit. À tout hasard, elle tapa les noms d’Erin et de Joan, sans plus de succès. Elle réfléchit un instant, puis déposa le portable sur une petite table basse et alla dans le couloir. — Ken, appela-t-elle, tu peux venir un instant ? Son fils apparut quelques secondes plus tard, sautant trois marches à la fois, comme à son habitude. — J’ai récupéré le PC de ton père, dit Megan, mais je n’arrive pas à trouver le mot de passe pour entrer dans le système. Tu ne connaîtrais pas un truc ? — Non, mais le mot de passe, c’est "FortyNiners", le nom de l’équipe de football de San Francisco. — Comment sais-tu cela ? s’étonna Megan. — Ah, ah ! Un jour, j’ai regardé les doigts de papa sur le clavier et j’ai lu le mot. Je n’ai rien dit, sinon il l’aurait changé… — Bravo Ken, tu es un espion de première classe, dit Megan en lui donnant une grande tape dans le dos. Tant que tu y es, tu peux me montrer où se trouve la messagerie électronique ? — Facile, dit le gamin en prenant un air supérieur, c’est Outlook, dans la barre d’outils. Voilà, tu cliques dessus et c’est parti. — Merci Ken, tu peux retourner à ton jeu maintenant, dit Megan qui voulait avoir les coudées franches malgré ses lacunes en informatique.

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— Tu es sûre ? insista Ken, dévoré de curiosité au point d’oublier qu’il avait abandonné son jeu au moment où une armée de trolls déchaînés menaçait ses positions. — Certaine. Je t’appellerai si j’ai un problème. Dès qu’elle fut seule, elle ouvrit la messagerie, mais à sa grande surprise, la boîte de réception était vide. Pas le moindre message. Elle passa dans l’explorateur et sélectionna le répertoire "mes documents". Là aussi, le vide total, comme si cette machine n’avait jamais servi. Elle regarda un long moment l’écran, mais ses connaissances ne lui permettaient pas d’essayer autre chose et elle ne tenait pas trop à mêler son fils à tout cela. Elle reposa la machine sur la petite table du salon et reprit la valise en tissu qu’elle entreprit de fouiller. Il y avait d’innombrables poches, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, et, dans l’une d’elles, se trouvait une enveloppe blanche fermée, sans aucune indication extérieure. Megan l’ouvrit sans hésiter et en sortit une feuille de papier blanc pliée en deux. Une seule phrase s’y trouvait, écrite de la main de Douglas : « Alvaro a la clef et Joan connaît la chanson » Megan retourna le papier, mais il n’y avait rien d’autre. Elle relut la phrase plusieurs fois sans parvenir à lui trouver le moindre sens. Qui pouvait bien être cet Alvaro ? Cela ressemblait à coup sûr à un prénom hispanique, mais elle ne connaissait personne de ce nom-là. — Voyons, fit-elle tout haut, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire : Alvaro a la clef… Douglas aurait-il, par hasard, confié la clef d’un coffre à l'un de ses amis nommé Alvaro ? — Flûte, se dit-elle, j’avais bien besoin d’une énigme en ce moment. Elle se résolut finalement à rappeler Ken à la rescousse, à la grande joie du gamin, ravi d’être consulté. — Fastoche, dit-il avec orgueil après avoir lu le papier. Papa avait un ami appelé Alvaro et il lui a donné la clef d’un coffre

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ou d’une consigne de gare. Joan doit lui chanter une chanson pour se faire reconnaître et il donnera la clef en échange. — Tu es sûr que c’est ça ? demanda Megan d’un ton plus que sceptique. Ça me paraît un peu compliqué. Il y a d’autres moyens de se faire reconnaître par cet Alvaro qu'en lui chantant une chanson… Et d'ailleurs, quelle chanson ? — Il faut demander à Joan, dit Ken, vexé que son explication suscite aussi peu d’enthousiasme. — Tu connais quelqu’un qui s’appelle Alvaro ? demanda Megan pour lui redonner un peu d’importance, un copain de ton père, par exemple…? Ken réfléchit un long moment, mais finit par secouer négativement la tête, profondément mortifié. — Non, je ne crois pas. Je n’ai jamais entendu ce nom-là. Megan poussa un soupir de découragement et éteignit l’ordinateur. — Bon, on n’est pas plus avancés. On verra ça un autre jour. Demande à ta sœur si elle a envie de manger des pattes de crabe au Red Lobster de Mac Lean… — Ouais… ! rugit Ken en se précipitant dans l’escalier. Megan profita de son départ pour déposer le portable dans une armoire du vestiaire.

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Falls Church - 13 août

La sonnette de la porte d’entrée tira Megan de sa rêverie. Elle était assise dans la cuisine depuis un bon moment et sa tasse de café avait refroidi sans qu’elle y touche. Un homme se tenait sur le seuil, sous la pluie battante qui avait brusquement commencé à tomber pendant la nuit. — Madame Saunders, je suis l’agent fédéral Tom Fernwick. Puis-je entrer un moment ? — Encore le FBI ? s’étonna Megan, je croyais qu’on s’était tout dit ! Bon, entrez, mais essuyez bien vos pieds. Fernwick s’exécuta sans paraître s’offusquer de la brusquerie de Megan. Il retira soigneusement son imperméable dégoulinant avant d’avancer dans le couloir. — Allez-y, attaqua Megan dès qu’ils furent installés dans le salon, posez-moi vos satanées questions. Au fait, ça vous arrive d’avoir un peu de temps pour arrêter les assassins, ou alors, vous ne faites que harceler les parents des victimes ? Fernwick la regarda froidement. — Madame Saunders, je pense plutôt que c’est vous qui avez des choses à me dire. Je dirais même… à me donner. — Ah, oui ? Et quoi, donc ? fit Megan qui commençait à comprendre. — Le portable de votre mari, madame Saunders. Nous avons quelques raisons de croire que vous l’avez retrouvé. — Des raisons ? Vous voulez dire des écoutes, je suppose ? — Peu importe, madame. Voulez-vous me remettre cette machine, s’il vous plaît ? — Ce serait difficile, je ne l’ai pas, mentit Megan avec aplomb. 87


Fernwick poussa un profond soupir. — Madame Saunders, nous savons que vous avez téléphoné à United Airlines hier matin et que le service des objets trouvés vous a promis de livrer l’ordinateur dans le courant de l’aprèsmidi. Alors, cessez de me raconter des histoires et donnez-le moi, sinon vous allez au devant de gros ennuis, croyez-moi. — Vos petits espions vous ont presque bien renseigné, continua Megan sans sourciller, mais après avoir téléphoné, j’ai complètement oublié cette histoire et je suis partie avec les enfants. Je suppose que le livreur est passé pendant mon absence et qu’il va revenir lors de sa prochaine tournée, cet après-midi. Vous n’avez qu’à repasser en fin de journée… En terminant sa phrase, elle pria intérieurement pour que sa maison n’ait pas été sous surveillance. Fernwick la considéra un moment sans rien dire. — Bien, concéda-t-il, je vais effectivement revenir tout à l’heure et je vous conseille de ne plus vous absenter tant que l’objet ne vous a pas été rapporté. Vous avez déjà entendu parler d’obstruction à une enquête de police ? Megan prit un air angélique tout en sentant la sueur couler entre ses omoplates. — Donnez-moi votre numéro de téléphone. Je vous contacterai dès que le livreur sera passé. — Je vous le conseille vivement, Madame Saunders. Voici ma carte, dit Fernwick en se levant lourdement. Megan le reconduisit jusqu'à la porte en sentant ses jambes trembler, mais elle réussit à lui adresser un sourire désarmant avant qu’il sorte. Elle courut à la fenêtre voir ce qu’il faisait, mais il remonta dans sa voiture et démarra aussitôt. Elle ne remarqua rien de suspect dans la rue, mais resta encore quelques instants à observer. Quand elle fut convaincue que la maison n’était pas sous surveillance, elle se rua dans l’escalier et pénétra en trombe dans la chambre de son fils, qui dormait encore. 88


— Ken, fit-elle en le secouant doucement, réveille-toi, j’ai besoin de toi tout de suite. Ken grogna et tenta de se retourner, mais elle le secoua encore plus rudement. — Ken, c’est urgent. Réveille-toi, s’il te plaît. Le gamin ouvrit les yeux et regarda sa mère d’un air grognon. — Qu’est-ce qu’il y a ? dit-t-il d’une voix ensommeillée. — J’ai besoin de ton aide pour l’ordinateur. Ken s’assit dans le lit, l’air soudain intéressé. — Que veux-tu que je fasse ? — Je vais devoir donner cette machine à un agent du FBI, mais je voudrais d’abord copier tout le contenu du disque sur ta machine pour pouvoir le lire plus tard. Tu peux faire cela pour moi ? — Facile, dit Ken en se levant d’un bond, je vais le connecter sur mon réseau et ce sera fait en quelques minutes. Megan récupéra le portable dans le placard où elle l’avait caché et regarda son fils le brancher tout en se demandant comment il était possible qu’un enfant de dix ans en sache tellement plus qu’elle-même dans ce domaine. Ken pianota quelques instants sur le clavier, puis se tourna vers sa mère, l’air perplexe. — Il n’y a rien sur le disque, à part le soft de base. Tu ne veux tout de même pas que je copie ça ? — Tu es sûr qu’il n’y a rien d'autre ? — Ben, oui. Attends, je vais vérifier s’il n’y a pas de fichier caché. — Des fichiers cachés ? s’étonna Megan. — Evidemment, fit Ken d’un ton condescendant, il suffit de mettre l’attribut caché à un fichier pour qu’il n’apparaisse pas dans l’explorateur. — L’attribut caché…, répéta machinalement Megan, c’est pire que du chinois ! 89


Ken s’activa pendanr plusieurs minutes, mais finit par s’avouer vaincu. — Non, il n’y a rien, ou alors, c’est géré par un programme spécial. — Qu’est-ce que tu veux dire ? — Eh bien, il existe des programmes qui permettent de rendre tes fichiers invisibles sans toucher à l’attribut caché. Mais là, je ne pourrai pas les trouver, dit Ken, qui avait l’air mortifié. — Merde ! laissa échapper Megan. Dans ce cas, on ne peut rien faire ? — C'est pas dit… J’ai un pote qui connaît bien ces trucs-là. On pourrait aller chez lui… — On n’a pas le temps, Ken. Je dois rendre la machine cet après-midi à un agent du FBI. — Suffit de changer le disque, fit le gamin en haussant les épaules, comme si tout cela était évident. — Changer le disque ? — Ben oui, c’est un disque à tiroir. On va en acheter un autre et on le met à la place de celui-là. — Et après ? — On essaie de trouver une machine qui fonctionne avec le même modèle de tiroir et on installe notre disque dessus. Megan frissonna brusquement. — Ken, je n’ai normalement pas le droit de faire cela. Tu comprends ce que je veux dire ? — T’inquiète pas, maman, fit Ken d’un ton protecteur, je sais la fermer. — Dis-moi seulement ce que je dois acheter et je vais me débrouiller. — Il y a un magasin sur la route 7, près de Tysons Corner, chuchota Ken du bout des lèvres, ils vendent tous les modèles. C’est juste à côté du grand magasin de jouets. Prends le PC avec toi et ils sauront ce qu’il y a lieu de faire.

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— Bien, j’y vais tout de suite. Et toi, tu ne parles de ça à personne, hein ? — Evidemment, fit Ken, l’air offensé. Papa était vraiment un espion, alors ? continua-t-il après un instant de réflexion. — Mais non, rétorqua Megan en secouant énergiquement la tête, ça n’a rien à voir. Je ne veux pas que tu dises ce genre de chose ! — Parano, fit Ken entre ses dents en quittant la pièce. Megan retourna à la fenêtre pour regarder si tout était calme dans la rue, mais elle ne vit rien de particulier. La pluie avait cessé et le soleil commençait à apparaître entre les nuages blancs qui masquaient la plus grande partie du ciel. Une forte odeur d’humidité s’exhalait du sol détrempé. La chaleur ne tarderait pas à redevenir étouffante. Elle prit sa voiture et démarra en direction de la route 7 en surveillant son rétroviseur. Après quelques minutes de conduite, elle se détendit. Personne ne l’avait prise en chasse. Elle atteignit en une vingtaine de minutes le centre commercial indiqué par Ken et se gara juste devant l’immense magasin. Au dernier moment, elle eut une soudaine inspiration et se dirigea vers un distributeur de billets pour retirer deux cents dollars en liquide. Pas question de payer avec une carte de crédit qui pourrait facilement permettre de remonter jusqu’à elle si le FBI se rendait compte de la substitution. Dans le pire des cas, elle pourrait toujours dire que Douglas avait sans doute remplacé le disque lui-même. Elle se dirigea ensuite vers le comptoir des renseignements, décidée à ne pas perdre de temps. — Bonjour, dit-elle à un jeune garçon boutonneux, je voudrais remplacer le disque de cette machine. Est-ce que vous pouvez me dire dans quel rayon je vais le trouver ? — Qu’est-ce qu’il a votre disque ? fit le garçon, ce modèle-là ne casse jamais. Vous êtes sûre que ce n’est pas autre chose qui a foiré ?

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— Occupe-toi de tes affaires, pensa Megan, qui n’était pas un modèle de patience. — Non, il va très bien, mais je partage cette machine avec mon mari et nous avons décidé d’avoir chacun notre disque pour éviter les conflits, dit-elle d’un ton neutre. — Ah, vous voulez un modèle pré-installé ? demanda le boutonneux, qui semblait trouver l’idée idiote. — Un modèle pré-installé ? répéta Megan, proche de l’abattement. — Ben oui, il vous faut un système d’exploitation si vous voulez l’utiliser. — Evidemment, dit Megan, suis-je bête. Donnez-moi un disque pré-installé. — C’est plus cher, dit le garçon, vous devez payer une licence. — Je m’en fous, faillit hurler Megan, mais elle se retint. Ça ira très bien. Vous pourriez l'installer dans la machine ? — Pas de problème. Attendez-moi ici, je vais en prendre un dans la réserve. Il disparut pendant quelques minutes, durant lesquelles Megan, qui était proche de la crise de paranoïa aiguë, se demanda s’il était en train d’alerter le FBI. Il revint enfin, une boîte en carton à la main, dont il sortit un petit objet carré, un peu moins grand qu’un paquet de cigarettes. Il prit un petit tournevis dans un tiroir, chipota quelques instants à l’ordinateur que Megan avait sorti de sa valisette et annonça que c’était fait. — Vous êtes sûr ? demanda Megan qui n’avait rien vu. Le garçon la regarda comme si elle débarquait d’une autre planète, mais ne fit pas de commentaire. — Ce sera 162 dollars, à payer à l'une des caisses, dit-il simplement en lui rendant l’appareil, n’oubliez pas votre disque. Voulez-vous que je le place dans la boîte ? — Parfait, dit Megan, pressée de partir.

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Quelques minutes plus tard, elle reprenait la route de Falls Church. Il n’était même pas midi quand elle s’arrêta devant la maison. La rue semblait toujours aussi tranquille et elle commença à se détendre. Ken la guettait manifestement à la fenêtre de sa chambre et apparut dès qu’elle franchit le seuil. — Voilà, c’est fait, dit Megan, tu connais quelqu’un qui pourrait nous prêter une machine ? — Faut voir, dit le gamin. — Comment ça ? je croyais que ça ne posait aucun problème. — Je vais demander à mes potes, dit Ken qui regrettait visiblement de s’être avancé trop vite, c’est un modèle récent… — Ken, ce disque ne doit pas sortir de la maison. Si tu peux trouver un ordi à prêter pour un ou deux jours, c’est parfait. Sinon, ne pars jamais avec le disque, c’est bien compris ? — À ta place, je brûlerais la boîte en carton, répliqua Ken du tac au tac, vexé, en retournant dans sa chambre. Comme preuve, on ne trrouve pas mieux ! « Il a raison, se dit Megan, j’aurais l’air maligne si le FBI trouvait ça chez moi. » Elle sortit l’ancien disque de la boîte et chercha un endroit où le cacher. Après quelques hésitations, elle le glissa derrière une pile d’assiettes, dans une armoire de la cuisine. Puis elle sortit sur la terrasse, jeta le carton dans le barbecue, l’arrosa de liquide allume-feu et craqua une allumette. En quelques minutes, il ne resta plus qu’un petit tas de cendres qu’elle remua bien pour s’assurer que toute trace avait disparu. Elle se sentait brusquement épuisée par la tension nerveuse et une vague de panique faillit la submerger. — Pourquoi suis-je en train de faire tout cela ? dit-elle à haute voix, ce serait plus simple de laisser faire le FBI… Sa propre voix lui sembla sonner faux, mais cela lui permit de reprendre son calme et de réfléchir à la suite. Comme le livreur était passé la veille en début d’après midi, elle décida 93


d’attendre trois heures avant de contacter l’agent Fernwick. Une sueur froide l’envahit soudain : elle avait été bien près de laisser l’enveloppe contenant le petit mot de Douglas dans la poche de la valisette en tissu. Elle rentra en hâte dans la maison et récupéra le papier qu’elle relut une fois encore en se demandant ce que Douglas avait bien pu vouloir dire. Puis, elle le rangea derrière la même pile d’assiettes que le disque et retourna s’asseoir dans le salon, décidée à appeler Joan pour essayer d’en savoir un peu plus sans mettre la puce à l’oreille de ceux qui écouteraient. Elle regarda sa montre : il était neuf heures et demie en Californie. Elle décrocha son téléphone. Joan répondit à la deuxième sonnerie. — Bonjour, c’est Megan, dit-elle simplement. — Oh, Megan, je suis contente de vous entendre. Comment s’est passé le voyage ? — Épuisant, dit Megan avec un petit rire, les enfants étaient déchaînés. Du neuf de votre côté ? — Non, rien, Et vous ? — United Airlines a retrouvé le PC de Douglas. Ils vont me le rapporter cet après-midi, fit Megan en choisissant soigneusement ses mots. Un agent du FBI va passer le prendre tout à l’heure. — Oh, c’est dommage, vous n’aurez pas le temps de voir s’il y a des choses qui nous intéressent ! — Non, mais je suppose que ces messieurs nous le rendront rapidement, dit Megan en étouffant un petit rire. — Vous croyez ? demanda Joan, sceptique. Ils vont sans doute le garder comme pièce à conviction pendant des mois. — De toute façon, je préfère oublier tout cela, dit Megan à l’intention des écoutes, comment fait-il à San Francisco ? — Encore et toujours le grand bleu. On ne s’en lasse pas, croyez-moi, même s’il ne fait pas vraiment chaud. Erin n’arrête pas de parler de Judy et de Ken… 94


— Il faudra qu’on se revoie bientôt, alors, dit Megan en se rendant compte qu’elle n’arriverait pas à poser la moindre question intéressante sans mettre la puce à l’oreille de ceux qui espionnaient la ligne. Vous avez eu des contacts avec Carol Eastman ? — Non, rien, je crois qu’ils sont vraiment hors du coup. C’est dommage, elle était plus sympathique que ce type du FBI. — Ne dites pas trop de mal de ces singes, dit Megan en riant, n’oubliez pas qu’ils nous écoutent en ce moment. Bon, je vous rappelle. Au revoir Joan. Elle raccrocha et réfléchit un moment à la meilleure façon de parler à Joan sans être interceptée. Puis, elle prit une feuille de papier, griffonna rapidement quelques lignes et glissa la feuille dans une enveloppe. Ensuite, elle prit sa voiture et se rendit au coin de Washington Street et de la route 7, où se trouvait une cabine téléphonique dont elle nota le numéro d’appel sur le papier qu’elle avait préparé. De là, elle se rendit au bureau Fédéral Express de Broad Street où elle expédia l’enveloppe pour livraison le lendemain matin à la première heure. À trois heures moins le quart, elle était à nouveau installée dans son salon et elle composait le numéro de téléphone de l’agent Fernwick, qui parut surpris d’entendre sa voix. — Voilà, dit-elle, l’ordinateur m’a été livré, vous pouvez passer le prendre quand vous voulez et le plus tôt sera le mieux. Il répondit qu’il venait tout de suite, et en effet, moins de quinze minutes plus tard, il sonnait à sa porte. Megan avait laissé la valisette noire en évidence sur la table du salon, comme si on venait de la lui apporter. Fernwick en devint presque aimable. — Madame Saunders, je suis content de voir que vous êtes raisonnable. J'admets avoir nourri quelques craintes hier et j’aurais été navré de devoir vous causer des ennuis.

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— Comme je le disais tout à l’heure à vos hommes, j’ai vraiment envie d’oublier toute cette histoire le plus vite possible. — À mes hommes ? s’étonna Fernwick, Quels hommes ? — Eh bien, au téléphone, fit Megan d’un ton innocent, vous savez bien, les plombiers… Le visage de l’agent Fernwick se ferma instantanément. — Madame Saunders, dit-il d’une voix dure, vous seriez bien inspirée d’arrêter ce petit jeu stupide. Nous ne faisons que ce qui est nécessaire pour résoudre nos problèmes et votre attitude ne fait que compliquer les choses. Je vous conseille une dernière fois de ne pas entraver notre enquête, vous pourriez le regretter amèrement. — Je me demande ce que j’aime le plus chez vous, dit Megan avec un gentil sourire, votre délicieux sens de l’humour ou votre élégant costume gris. C’est fourni par la maison ? Fernwick s’empourpra, parut sur le point de répondre, puis se ravisa. Il haussa les épaules, saisit le portable et se dirigea vers la sortie sans prononcer une parole. — Bon débarras, fit Megan avec un pied de nez, demain, on passe aux choses sérieuses.

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San Francisco - 14 août

Le coup de sonnette prolongé fit sursauter Joan qui rêvassait dans un fauteuil après une mauvaise nuit passée à se tourner et à se retourner sans trouver le sommeil. Une camionnette de Fédéral Express était garée devant la maison. Le chauffeur lui remit une enveloppe cartonnée qui portait le nom de Megan comme expéditeur. Joan regarda l’enveloppe sans comprendre, puis se décida à l’ouvrir. À l’intérieur, un simple papier plié en deux, avec un texte très court : Joan, je dois absolument vous parler de choses très importantes, mais nos lignes sont surveillées en permanence. Allez dans une cabine téléphonique à 11 heures et appelez-moi au numéro (703) 2457721. C’est aussi une cabine. Si vous êtes suivie, laissez tomber, j’essaierai de trouver un autre moyen. Détruisez cette lettre. À demain. Megan Elle relut le texte deux fois de suite pour bien comprendre, puis regarda machinalement sa montre : neuf heures, elle avait bien le temps. Elle était à la fois intriguée et effrayée : pourquoi Megan lui demandait-elle pareille chose ? Devait-elle y aller ou ignorer cette lettre ? Joan n’était pas une aventurière et avait une saine horreur des complications, mais la curiosité prit le dessus et elle décida de faire ce que Megan lui demandait. Elle allait se rendre immédiatement dans un centre commercial du coin, flâner dans les magasins jusqu’à l’heure de l’appel pour être sûre que personne ne la suivait et appeler d’un des nombreux téléphones publics de l’endroit en utilisant une 97


carte prépayée. À cette idée, elle sentit les forces lui revenir et elle appela tout de suite Samantha pour l'inviter à s’occuper d’Erin. À dix heures moins le quart, elle montait dans sa voiture après avoir scruté les alentours sans rien découvrir de suspect. Une délicieuse excitation commençait à grandir en elle, au point qu’elle fit plusieurs détours pour arriver au centre commercial, comme elle l’avait vu faire dans quelques films. Après avoir garé sa voiture près de l’entrée principale, elle resta même deux longues minutes derrière son volant pour s’assurer qu’aucune voiture suspecte ne pénétrait à sa suite dans le parking, mais elle ne vit rien d’anormal. Elle verrouilla soigneusement les portières et pénétra au rez-de-chaussée du grand magasin Macy’s où elle se mit à déambuler dans les rayons tout en consultant fréquemment sa montre. À onze heures moins cinq, elle gagna le grand hall qui reliait toutes les boutiques et se dirigea vers l’angle où se trouvaient les téléphones publics. Elle forma rapidement le numéro d’appel gratuit de l’opérateur, composa le code secret de sa carte prépayée et ensuite le numéro que Megan lui avait communiqué. Une voix synthétique lui apprit qu’elle disposait de trente-neuf minutes de communication longue distance, puis la sonnerie retentit dans l’écouteur. Megan décrocha presque immédiatement. — Joan, c’est vous ? — Oui, oui. Je suis dans un centre commercial près de chez moi. Je n’ai pas été suivie. Joan baissa instinctivement la voix et regarda autour d’elle, mais personne ne la regardait. — Qu’est-ce qui se passe ? reprit-elle. — Je ne sais pas exactement, répondit Megan d’une voix un peu tendue, mais je n’ai pas confiance dans ces types du FBI. Ils se conduisent comme des voyous. D’ailleurs, je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais l’agent Cardillo ne nous a 98


même pas montré sa plaque. Et celui qui est venu me voir hier a fait de même, mais je n’ai pas eu le réflexe de lui demander de prouver son identité. — Vous ne voulez quand même pas dire que ce sont des bandits ? demanda Joan d’une voix mal assurée. — Non. Je pense qu’ils sont bien du FBI, mais ils nous traitent comme du bétail et je n’aime pas ça. Et puis, il y a d'autres choses. Je vous ai dit que j’allais récupérer l’ordinateur de Douglas, mais en fait, je l’avais déjà depuis la veille. Je ne vous l’ai pas avoué hier parce que le FBI écoutait notre communication et je leur avais menti sur ce point. Donc, j’ai eu le temps de consulter le contenu du disque dur et ce qui est vraiment étrange, c’est précisément qu’il n’y a rien dessus… pas le moindre fichier, pas de courrier électronique, rien… — C’est effectivement bizarre, fit Joan, mais Douglas avait peut-être simplement tout effacé… — Oui, c’est possible, mais ce n’est pas tout. Dans la poche de la valise de l’ordinateur, j'ai trouvé un papier sur lequel était écrit une seule phrase : « Alvaro a la clef et Joan connaît la chanson. » Ça vous dit quelque chose, le nom Alvaro ? — Non, comme ça à première vue… je ne connais personne qui s’appelle Alvaro. C’était peut-être un de ses collègues ? — Bon, et la chanson ? — Je ne sais pas, moi, dit Joan, je chante tout le temps en travaillant, mais jamais la même chanson… — Vous chantez tout le temps ? Quoi, par exemple ? — Mais de tout ! Des airs d’opéra, des chansons napolitaines, du disco… J’ai toujours chanté, vous savez. Quand j’étais petite, ma mère m’apprenait un tas de chansons italiennes qu’elle avait elle-même apprises de ma grand-mère. Mes grands-parents sont arrivés en Amérique un peu après la grande dépression et ma mère est née quelques années plus tard. Elle était encore très imprégnée de culture italienne. Tout le monde chante, là-bas. 99


— Mais, insista Megan, vous n’avez pas un air favori, quelque chose qui revient toujours, ou que Douglas aimait particulièrement ? — Il aimait beaucoup quand je chantais Santa Lucia, se rappela Joan, un peu gênée de la tournure que prenait la conversation, il trouvait que ma voix convenait parfaitement à ce genre de mélodie. — Bon, ben alors c’est simple : on trouve Alvaro, on lui chante Santa Lucia et il nous file la clef en question ! — Vous trouvez que c’est simple ? dit Joan d’une voix mourante. J’aimerais mieux dire à cet Alvaro : « Bonjour, je suis la femme de Douglas. Pourriez-vous me remettre la clef qu’il vous a confiée ? » De toute façon, Alvaro, ce n’est pas un nom italien. Il ne va même pas comprendre ce que vous lui chantez. — Joan, dit Megan avec un peu d’impatience, je suppose que c’est un signe de reconnaissance dont ils ont convenu. Si vous arrivez, ou moi d’ailleurs, en disant : « Bonjour, je suis la femme de Douglas », il n’est pas obligé de vous croire. Quoi qu’il en soit, il faut d’abord lui mettre la main dessus, à cet Alvaro. Je n’ai pas la moindre idée de qui cela peut être. Vous pourriez m’envoyer les paroles de cette chanson par courriel ? Je vais devoir apprendre à en chanter au moins un passage. J'achèterai un disque sur lequel figure cette chanson, pour m’entraîner. Vous pourriez m’en chanter un extrait, là ? — Pas maintenant ! fit Joan, horrifiée à l’idée de l’effet produit dans le centre commercial. — Bon, je vais me débrouiller, dit Megan sur un ton agacé. — Ce serait quand même plus simple si vous donniez ce papier au FBI. Ils ont d’autres moyens que vous pour retrouver cet Alvaro. — Hors de question, dit sèchement Megan, ces types ne cherchent pas vraiment à trouver qui a assassiné Douglas. Ils cherchent autre chose et j’aimerais bien savoir quoi. J’ai décidé de mener mes propres recherches et je vais commencer tout de 100


suite, sinon la mort de Douglas restera impunie, vous pouvez me croire. Quand mes signaux d’alarme se déclenchent, ils ne me trompent jamais. Ne leur parlez surtout pas de ce papier, vous me mettriez dans un sacré pétrin ! — Ne vous en faites pas, je sais tenir ma langue, répliqua Joan, piquée au vif. Si vous avez des ennuis, ce ne sera certainement pas à cause de moi. Comment allez-vous faire ? — Je n’en ai pas la moindre idée. Depuis hier, j'y réfléchis à m’en faire éclater les méninges. Si vous aviez vu l’arrogance de cet agent du FBI qui est venu prendre l’ordinateur, vous comprendriez mieux. Je suis certaine que Douglas n’a rien fait de mal… enfin, je veux dire, en dehors de ce qu’il nous a fait à toutes les deux. Et je le prouverai, parce que c’est important pour mes… pour nos enfants. Si vous croyez que ces empaffés du FBI vont faire cela à votre place, grand bien vous fasse. À partir de maintenant, j’ai décidé de ne compter que sur moimême sinon, dans cinq ans, on en sera encore à dire que Douglas était un mafieux. Vous pouvez vivre avec cette idée, vous ? Moi pas ! — Pourquoi ne pas parler à Carol ? suggéra Joan. Je pense que c’est quelqu’un d’honnête, j’ai bien vu sa réaction quand elle a été déchargée de l’enquête. — C’est un flic, elle aussi, Joan. Si vous lui dites quoi que ce soit, elle sera obligée d’en référer à ses supérieurs, sinon elle mettra sa propre carrière en danger. Croyez-moi, personne ne nous aidera sur ce coup-là. Joan prit en même temps une grande inspiration et une décision qu’elle devait juger plus tard bien téméraire, pour ne pas dire insensée. — Je suis avec vous, Megan. Je prends l’avion demain et je vous rejoins, qu’en pensez-vous ? On pourra se partager le boulot…? — Qu’est-ce que vous dites ? demanda Megan, incrédule.

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— Je dis que je viens vous rejoindre en Virginie et que nous allons chercher ensemble. De toute façon, vous n’arriverez jamais à chanter Santa Lucia correctement si vous trouvez cet Alvaro. Je peux au moins vous servir à ça et en plus j’ai de très grands dons pour l’organisation, vous verrez. — Et Erin, pendant ce temps-là ? — Elle vient avec moi. C’est encore les congés scolaires et elle sera ravie de retrouver Ken et Judy. Vous avez la place pour nous loger ? — Oui, ce n’est pas un problème, dit Megan qui réfléchissait à toute vitesse, et mes enfants sont aussi en congé pour le moment. Mais ce n’est pas un jeu, Joan, je pense sincèrement qu’il y a des risques. Etes-vous vraiment sûre de vouloir faire cela ? Personne ne vous y oblige, vous savez. Ce n’est pas parce que moi je… — Si, coupa Joan avec une violence soudaine, je pense que vous avez raison. C’est important pour ma fille de savoir que son père n’était pas un gangster. Et je ne veux pas que vous fassiez tout le travail à ma place, ce ne serait pas juste. J’ai besoin de cette journée pour tout préparer, nous arriverons demain par le vol du soir. — Bon, d’accord, dit Megan qui finissait par trouver l’idée plaisante. Joan reprit l'initia tive. — Megan, nous devrions nous téléphoner officiellement à ce sujet cet après-midi, sinon le FBI va se poser des questions quand je vais débarquer. — Vous avez raison, dit Megan un peu estomaquée, je vais vous appeler d’ici une heure et nous ferons semblant de décider de votre venue. Pas de gaffe, hein ! — J’ai pratiqué l’art dramatique étant jeune, dit Joan avec un rire, vous allez voir ce que vous allez voir. À tout à l’heure ? — Oui, c’est moi qui appelle, vers deux heures, heure de San Francisco. 102


Joan raccrocha avec un sentiment d’allégresse qui la surprit elle-même, puis elle revint sur terre et jeta un coup d’œil un peu apeuré autour d’elle, mais le coin de la galerie où elle se trouvait était pratiquement désert et les rares passants ne prêtaient pas attention à elle. Elle retourna vers le parking sans rien remarquer de suspect et reprit sa voiture. Sur le chemin du retour, elle n’arrêtait pas de scruter son rétroviseur, mais elle était pratiquement seule sur la route à la fin du trajet et une filature aurait été pratiquement impossible. Une surprise l’attendait néanmoins à l’arrivée : Carol Eastman sortait de l’allée menant à la porte de sa maison au moment même où Joan garait sa voiture. Elle sentit son cœur s’arrêter de battre un bref instant, mais l’attitude de la policière ne semblait nullement agressive. — Bonjour, dit celle-ci, je voulais seulement m'assurer que tout allait bien. La dernière fois que je vous ai vue, ce n’était pas terrible, hein ? — Oh, ça commence à aller un peu mieux, fit Joan en reprenant son sang-froid, je regrette seulement que vous ne soyez plus chargée de l’enquête. Ces gens du FBI ne sont pas très agréables et j’essaie d’être aimable, là… Carol se rembrunit instantanément. — Oui, je ne comprends pas très bien ce qui s’est passé et personne n’a pris la peine de nous l’expliquer à Jack et à moi. Encore que lui… Je suis vraiment désolée, Joan. J’espère que tout se passera bien pour vous et votre fille. Si je peux faire quelque chose pour vous, n’hésitez pas à me contacter. — Je m’en souviendrai, Carol, dit Joan qui devait se mordre les lèvres pour ne pas tout lui raconter. Vous croyez vraiment que Douglas était un bandit ? Carol eut une hésitation. — Eh bien, je dirais que les apparences sont contre lui, mais les choses sont rarement ce qu’elles ont l’air d’être dans ce genre de circonstances. Depuis que les fédéraux ont débarqué 103


avec leurs grands pieds, je me dis qu’il y a peut-être autre chose que ce que nous avons tous cru au départ. Mais bon, je suis déchargée, alors ça ne me regarde plus. Je suis vraiment désolée… — Merci pour tout, Carol, dit Joan avec douceur. Et elle posa un baiser sonore sur la joue de la policière avant de rentrer chez elle.

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Virginie - 15 août

Ken trépignait d’impatience dans la salle des arrivées de l’aéroport de Dulles. Il était dix heures du soir et le vol en provenance de San Francisco avait atterri depuis une vingtaine de minutes. Erin apparut enfin, précédant une Joan qui poussait un chariot à bagages chargé d'un nombre impressionnant de valises en équilibre précaire. — Seigneur ! s’exclama Megan. Tu devrais acheter des armoires à roulettes, ce serait plus simple. Viens, nous allons prendre un deuxième chariot et répartir tes bagages avant que tout s’écroule. Joan eut un sourire un peu gêné mais ne répondit pas, tandis qu’Erin, manifestement habituée à ce genre de situation, pouffait, bientôt imitée par les deux autres enfants. La Chrysler Voyager de Megan était remplie jusqu’au toit lorsqu’ils prirent, tous ensemble, le chemin de Falls Church. À l’arrivée, il y eut un petit moment de flottement : — C’est donc ici que vivait Douglas, murmura Joan, figée dans l’allée du garage. — Il vaudrait mieux qu’on n’aborde pas ce sujet pour l’instant, dit fermement Megan en la prenant par le bras, ça m’a fait exactement le même effet lorsque je suis venue chez toi. Je suppose que cela nous fera rire dans quelques années. — Rire…? répondit Joan en écho. — Viens, Joan, insista Megan, je vais te montrer ta chambre et celle d’Erin puis, je vous ferai faire le tour de la maison. Une heure plus tard, les enfants étaient toujours réunis dans la chambre de Judy, lorsque Joan décida qu’il était temps pour elle d’aller dormir. En montant se coucher vers trois heu105


res, Megan dut user de toute son autorité pour envoyer tout le monde au lit. Allongée sur son lit, elle fixa longtemps le plafond, sans bouger, essayant de mettre de l’ordre dans ses idées, avant de sombrer, un peu avant l’aube, dans un sommeil sans rêves.

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Megan n’avait dormi que trois heures, mais elle n’avait plus aucune envie de rester au lit. Une odeur de café fraîchement passé lui chatouillait les narines et elle se tourna instinctivement vers son radio-réveil qui indiquait huit heures. Un chuchotement provenait déjà de la chambre d’Erin et Megan ne put s’empêcher de sourire. Ces trois-là n’avaient pas vraiment de problème d’adaptation ! Elle se demanda soudain ce que Douglas aurait pensé de tout cela, mais elle rejeta cette pensée en secouant violemment la tête. En descendant l’escalier qui donnait dans le salon, elle entendit Joan qui chantonnait en s’activant et cela lui remit en mémoire la phrase mystérieuse. Alvaro… — Bonjour, fit Joan en la voyant arriver, j’espère que je n’ai rien fait de mal, je ne pouvais plus dormir et je ne suis bonne à rien tant que je n’ai pas bu mon café. — Pas de problème. Moi, j’ai même du mal à faire chauffer l’eau le matin, alors, ça m’arrange plutôt bien. On pourrait même faire un pacte… Joan rit de bon cœur. — Qu’est-ce que tu chantais ? demanda Megan. Tu as vraiment une jolie voix. — Oh, « la donna è mobile », dit Joan en rougissant, c’est un air d’opéra italien qui dit que la femme est volage… — Ouais, fit Megan, en ce qui nous concerne, on devrait plutôt chanter « il signore - c’est correct ? - è mobile » ! Bon, j’avais dit que c’était un sujet tabou ! Elle se servit une tasse de café et s’assit à la table, face à Joan qui avait déjà englouti son petit déjeuner. Elle resta pen107


sive un long moment, touillant machinalement dans le liquide fumant. Puis elle releva la tête : — Je n’arrête pas de penser à cette phrase que Douglas avait cachée dans la valise de l’ordinateur, et je n’ai toujours pas la moindre idée de la façon dont nous allons trouver cet Alvaro. Je ne sais même pas par quoi commencer. — Je connais un chanteur qui porte ce prénom, dit timidement Joan. — Quoi ? Un chanteur ? — Oui, un chilien qui chante dans un groupe anglais. Il est venu à San Francisco l’année passée et nous étions allés l’écouter à l’auditorium Wheeler. Il s’appelle Alvaro Penas, je crois. Douglas avait adoré. — Mmm… Rien à voir, à mon avis, fit Megan avec une moue sceptique. Je pense plutôt qu’on devrait se concentrer sur les gens que Douglas fréquentait, les restaurants, les bars, peutêtre l’un ou l’autre magasin. Le problème, c’est que je ne sais pas si nous devons chercher ici ou à San Francisco. Je voudrais bien savoir à l’intention de qui il a écrit cette phrase : toi, moi, ou une autre personne ? Si on le savait, cela limiterait déjà le périmètre, si je peut dire. — Redis-moi la phrase ? demanda Joan. — Alvaro a la clef et Joan connaît la chanson. Difficile de faire plus nébuleux… Joan la regarda intensément. — À mon avis, il l’a écrite à ton intention. Il dit : Joan connaît la chanson. Si ce mot m’était destiné, il aurait dit : tu connais la chanson. Et puis… — Et puis ? — Il me semble évident que s’il avait dû choisir une de nous deux pour prendre une initiative, il se serait tourné vers toi, dit Joan en contemplant ses pieds. Moi, j’aurais tout donné à la police sans me poser de questions, et il le savait bien.

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— Ce n’est pas faux, dit Megan avec prudence, d’ailleurs, c’était sans doute la chose raisonnable à faire. Mais je suis tout sauf raisonnable, surtout quand un corniaud de fédéral me cherche des poux. Elle se leva pour prendre un bloc de papier et un stylo à bille. — Bon, faisons une liste des choses intelligentes que nous pourrions faire pour trouver cet Alvaro. Je connais un bar à Georgetown, dont le patron est d’origine espagnole. Nous y sommes allés quelques fois avec des amis. Douglas discutait souvent avec ce type, comme s’il le connaissait bien et je sais qu’il y est allé plusieurs fois sans moi. Par contre, je ne me souviens pas du tout de son prénom… ni du nom du bar d’ailleurs. Mais je sais où il se trouve. Bon, je note : le bar. — On n’y arrivera jamais, comme cela, soupira Joan. — Eh ! Si la phrase m’est destinée, je suppose qu’il s’agit d'une personne que j’ai de bonnes chances de retrouver en fouillant dans mes souvenirs, non ? Sinon, ça n’a pas de sens ! — On ne peut quand même pas faire tous les bars et restaurants de la ville pour demander si un certain Alvaro travaille chez eux ! — Mais si, on peut. C’est comme cela que ferait la police. Ils ne sont pas plus intelligents que nous, quand même ? — Non, dit Joan, mais ils sont beaucoup plus nombreux. On devrait peut-être plutôt s’intéresser aux collègues de Douglas. — Quels collègues ? À moi, il a dit qu’il travaillait à la CIA. À toi, il a dit que c’était la NSA. Tu nous vois débarquer au siège de la CIA à Langley en demandant à parler à Alvaro ? Autant filer tout de suite le nom à l’andouille du FBI ! — Tu es dure avec ce type, soupira Joan, il fait son boulot… — Si tu l’avais vu, tu serais de mon avis. Bon, on fera la liste plus tard, dit Megan en repoussant le feuillet qui ne comportait finalement qu’une seule ligne. Si on allait voir du côté de ce bar en fin de matinée, qu’est-ce que tu en dis ? 109


— Pourquoi pas ? répondit Joan sans grand enthousiasme, et que fait-on des enfants pendant ce temps-là ? Megan balaya l’objection d'un geste de la main. — Ils sont habitués à rester seuls. Ne t’inquiète pas, Judy veille au grain. — Mais Erin ne reste jamais seule, objecta Joan d’une voix inquiète. — Ici, elle n’est pas seule, coupa Megan, catégorique. Allons nous préparer, nous avons des choses à faire. Deux heures plus tard, Megan garait la voiture dans Dumbarton Street, en plein cœur du quartier universitaire qui commençait à s’animer. — Ce n’est pas l’idée que je me faisais de Washington, dit Joan dubitative. — Oh, rien à voir avec le centre-ville ! Georgetown est vraiment différent, mais on y vit surtout la nuit. Viens y faire un tour le soir, tu retrouveras un peu l’ambiance de San Francisco. Le bar est au coin de la 33ème rue. J’espère qu’il est déjà ouvert. En fait, il ne l’était pas, mais le patron et l'un des serveurs étaient occupés à tout nettoyer quand les deux femmes entrèrent. — C’est fermé, dit le patron, un homme assez corpulent au teint basané, nous ouvrons à midi. — Bonjour, dit Megan avec un grand sourire, nous ne venons pas pour consommer… enfin, pas tout de suite. Je suis Megan Saunders, le femme de Douglas, vous vous souvenez de moi ? — Oh oui, madame Saunders ! J’ai appris ce qui est arrivé à Doug, c’est vraiment un grand malheur. Permettez-moi de vous présenter toutes… — Vous l’avez appris comment ? le coupa Megan. — Par un type qui le connaissait, fit l’homme, un de nos habitués. 110


— Vous connaissez son nom ? demanda Megan avec empressement. J’aimerais pouvoir lui parler. — Il y a beaucoup de monde qui vient ici, dit l’homme prudemment, je ne connais pas le nom de tous mes clients. — Je vois, fit Megan, Est-ce que le nom Alvaro vous dit quelque chose ? — C’est un nom espagnol. — Oui, ça je le sais, fit Megan qui commençait à perdre son sourire, je voulais dire, connaissez-vous quelqu’un qui porte ce nom et qui aurait pu fréquenter Douglas ? — Pourquoi me demandez-vous cela, madame Saunders ? dit l’homme d’un air un peu moins amène. — Bon, changeons de tactique, murmura Megan à Joan. Chante-lui la chanson. — Mais non, répliqua Joan, paniquée. Il n’a pas dit qu’il s’appelait Alvaro. — Chante-la, je te dis ! continua Megan à voix basse, si ça se trouve, Douglas a écrit le nom Alvaro pour nous orienter vers la communauté hispanique, sans plus. Vas-y. Pendant cet échange feutré, l’homme les regardait avec une inquiétude croissante dans le regard, se demandant visiblement s’il n’avait pas affaire à deux cinglées. Après un dernier coup de coude de Megan, Joan se décida : Sul mare luccica l’astro d’argento Placida è l’onda, prospero il vento Venite all’agile barchetta mia ; Santa Luci-ia, Santa Luci-ia Le serveur vint rejoindre son patron, les yeux aussi ronds que ce dernier. — Voilà, dit Megan, qu’est-ce que vous en dites ? — C’est très bien, dit l’homme, visiblement décidé à ne plus la contrarier, mais chez nous, on préfère le flamenco. De toute façon, je dois vous dire tout de suite que nous ne pouvons en-

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gager personne pour le moment. Par contre, si cela peut vous aider, je connais un restau… — Vous n’êtes pas Alvaro, alors ? l'interrompit Megan. — Mais non, dit le patron, je m’appelle Fernando. J’ai bien eu un serveur qui s’appelait Alvaro, mais il m’a quitté à la fin du mois de juin pour passer à la concurrence. Tout ça pour moins d’un dollar de l’heure en plus. L’ingrat ! Alors que je l’avais sorti de… — Où est-il ? l’interrompit une fois de plus Megan. — Vous n’allez pas lui faire d’ennuis, au moins ? risqua encore le patron. — Mais non ! Il doit seulement me rendre quelque chose que mon mari lui a prêté, c’est tout. — Bon, comme cela, ça va. Il travaille au restaurant "La Casa Manuel" sur O Street. Vous devriez le trouver à cette heureci. — On y va, dit Megan en tournant les talons. Oh, merci pour le renseignement, Fernando ! — Pas de quoi, fit ce dernier, trop heureux de les voir partir. Quand elles furent dehors, Joan prit Megan par le bras, les yeux étincelants de colère. — Ne me fais plus jamais cela, tu entends ? J’ai vraiment eu l’air d’une conne devant ces deux types ! — Mais pas du tout, fit Megan en se dégageant doucement, j’ai trouvé au contraire que c’était très bien. D’ailleurs, il était prêt à te recommander un restaurant italien qui t’aurait engagée sur le champ. — En tout cas, ne me demande plus jamais de chanter ! — Eh ! On doit aller voir cet Alvaro à la Casa Manuel, maintenant ! — Je m’en fous ! dit Joan avec force. Tu n’as qu’à chanter toi-même. — Bon, on verra ça, dit Megan en l’entraînant vers O Street qui se trouvait à moins de cinq minutes. 112


Les clients de midi commençaient rejoindre la Casa Manuel lorsqu’elles arrivèrent. Megan n’avait toujours pas réussi à convaincre Joan de chanter une fois de plus Santa Lucia. En entrant, elles se dirigèrent vers un homme presque aussi large que haut qui se tenait près du comptoir et qui semblait diriger son monde à la baguette. — Bonjour, dit Megan avec un sourire ravageur, malgré la répulsion que lui inspirait le bonhomme, je voudrais parler à un de vos serveurs qui s’appelle Alvaro. — Et qu’est-ce que vous lui voulez à Alvaro, demanda l’homme, dont le visage se ferma instantanément. Vous êtes de l’immigration ? Il est en règle de papiers, si c’est ce que vous voulez savoir. Je n’engage jamais personne sans vérifier. — Nous ne sommes ni de la police, ni d’aucun autre service gouvernemental, le rassura Megan. Je n’ai pas le temps de vous raconter toute l’histoire, mais il a sans doute connu mon mari qui est décédé au début du mois et il a peut-être encore quelque chose que mon mari lui aurait prêté et que j’aimerais récupérer. — Bon, mais deux minutes alors, dit l’homme en s’éloignant, le coup de feu va commencer et on n’a pas que ça à faire. Il revint quelques instants plus tard, suivi d’un garçon assez jeune, très noir de cheveux, que Megan ne se souvenait pas avoir jamais vu dans le bar. — Bonjour, Alvaro, attaqua-t-elle d’emblée, je suis Megan Saunders. Est-ce que mon nom vous dit quelque chose ? Mon mari s’appelait Douglas. Nous étions clients de l’Andalousia. C’est Fernando qui nous a dit où vous trouver. — Non, fit timidement Alvaro, je ne connaissais pas très bien le nom des clients et je ne suis pas resté très longtemps à l’Andalousia, à peine neuf mois. Je ne me souviens pas de vous avoir vue là. Qu’est-ce que vous voulez ? — Eh bien, commença Megan, mon mari pourrait vous avoir confié un objet à mon intention. 113


— Quel genre d’objet ? Je ne comprends rien à ce que vous dites. Je dois retourner travailler, excusez-moi. — Attendez ! Ecoutez ceci. Et Megan se mit à chanter l’air de Santa Lucia en faisant "la la la", puisqu’elle n’en connaissait pas la première parole, tout en jetant un regard courroucé à Joan, qui semblait avoir envie de rentrer sous terre. Le résultat était assez épouvantable, Megan n’ayant aucune culture musicale. — Je crois que c’est Santa Lucia, dit Alvaro après un moment d’hésitation. — Ah, dit Megan, enfin ! Et maintenant, avez-vous quelque chose à me donner ? — Mais non, rien ! dit Alvaro indigné, je ne vous ai pas demandé de chanter, et en plus, c’était vraiment très mauvais. Laissez-moi tranquille ou je demande au patron d’appeler la police ! Il les planta là, disparaissant dans une arrière-salle, probablement pour se mettre à l’abri de ces deux allumées. — Viens, Megan, dit Joan en l’entraînant vers la sortie, nous perdons notre temps. Ce type ne comprend rien à ce que tu lui demandes et nous allons finir par attirer l’attention sur nous. Megan la suivit à contrecœur en jetant un coup d’œil pardessus son épaule. Mais Alvaro n’était plus visible. — Bon, dit Megan, je crois que nous avons besoin d’un endroit calme pour faire le point. Allons boire un verre à l’Andalousia. Je me ferais bien un petit sandwich. Pas toi ? — OK, dit Joan, mais je te préviens : plus de chanson, ou je te plante là ! Je n’ai encore jamais entendu quelqu’un chanter aussi faux. Pour tout dire, je ne croyais même pas cela possible. — C’est facile ! Fallait chanter toi-même... — De toute façon, dit Joan, cet Alvaro ne comprenait absolument pas de quoi tu lui parlais. Je crois qu’il n’a rien à voir avec celui que nous recherchons.

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— Ah, vous revoilà déjà, dit Fernando en les voyant entrer. Vous avez pu parler à ce traître d’Alvaro ? — Oui, dit Megan, mais ce n’était sans doute pas celui que nous recherchons. Vous en connaissez un autre ? — Ce ne sont pas les Alvaro qui manquent dans notre communauté, dit Fernando, mais je ne les connais sans doute pas tous. Je vous sers quelque chose en attendant ? Megan commanda un sandwich club avec une citronnade maison ; Joan prit une omelette aux pommes de terre, spécialité de l’Andalousia, accompagnée d’un verre de rosé. — Je ne crois pas que ce soit la bonne méthode, fit remarquer Joan quand le patron se fut éloigné. — Bah ! on ne pouvait quand même pas espérer tomber sur le bon Alvaro dès la première visite. Tu as entendu ce que le patron vient de dire : il y a beaucoup d’Alvaro dans le coin. On n’a plus qu’à faire tous les restaurants et tous les bars un par un jusqu’à ce qu’on tombe sur le bon ! Ce n’est pas plus difficile que ça. — Pas plus difficile que ça ? s’étrangla Joan. Et je suppose que tu vas chaque fois me demander de chanter ? En arrivant, j’ai bien dû voir une centaine de bars et de restaurants dans le quartier. En tout cas, ne compte pas sur moi, je renonce ! Je n’ai aucune envie de finir à l’asile avant la fin de la journée. Tu as vu comment ces types nous ont regardées quand tu as commencé à chanter ? Sans moi, je te dis ! — Joan, ce n’est pas bien ! Tu abandonnes trop facilement ! dit Megan d’un ton sévère. — Je n’ai pas dit que j’abandonnais, s’insurgea Joan, mais je veux que nous changions de méthode. Ou alors, tu vas visiter tous ces bars toute seule et tu leur fais tes épouvantables "la la la", pendant que j’essaie de trouver une autre idée. On avait dit ce matin qu’on ferait une liste de tout ce qu’il faudrait vérifier, puis tu as écrit une ligne et nous sommes parties. Moi, je pense que nous devrions vraiment réfléchir à ce qui peut être fait 115


avant d’entreprendre quoi que ce soit. D’ailleurs, je t’avais dit avant de venir que j’étais plutôt douée pour l’organisation. Fernando apporta les assiettes, et elle se turent pendant un moment. — Bon, d’accord, dit enfin Megan, nous allons rentrer à la maison et essayer de mettre au point un plan d’action pour les prochains jours. Mais après ça, on y va ! Parce que les batailles se gagnent sur le terrain, pas dans les salons ! Joan poussa un profond soupir de soulagement et se mit à manger son omelette de bon appétit.

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Virginie - 16 août

Les trois hommes étaient réunis dans une pièce aux murs blancs, dépouillée de toute décoration et complètement aveugle, un de ces endroits où tout ce qui se dit n’a aucune chance de filtrer à l’extérieur et qui reste à jamais inconnu du commun des mortels. Une partie du bâtiment était enfouie profondément dans le sous-sol de la Virginie, capable de résister indéfiniment à une attaque nucléaire. L'un des trois occupants de la salle était l’agent Tom Fernwick. Il semblait plutôt mal à l’aise. — Si j’ai bien compris la situation, dit l’un des autres à l'intention de Fernwick, cet ordinateur ne contient rien du tout. Or, il a été en possession de Megan Saunders pendant vingt-quatre heures parce que vous n’avez même pas pris la peine de vérifier ce qu’elle vous racontait. — Écoutez, Ron, tenta Fernwick, je n’avais aucune raison de penser qu’elle me racontait des salades. Et de toute façon, je ne crois pas que ses connaissances en informatique lui aient permis de trouver quoi que ce soit sur cette machine. — Dans ce cas, comment expliquez-vous qu’il n’y ait aucun fichier ? Vous croyez vraiment que Douglas aurait tout effacé sans cacher une copie quelque part ? Ce n’était pas un imbécile comme vous ! J’espère au moins que vous l’avez fait vérifier par nos spécialistes en décryptage ! — Évidemment, dit Fernwick, qui se raidit sous l’insulte. C’est pour cela que je pense que le disque a été changé. — Qu’est-ce que vous dites ? intervint le troisième homme, un nommé Frank. Le disque a été changé ? Il ne manquerait plus que ça. Bravo ! Fernwick s’agita sur sa chaise. 117


— Nous n’en sommes pas certains, mais l'un de nos experts a examiné la machine et a constaté que la couleur du tiroir n'était pas exactement la même que celle du reste du boîtier. A priori, cela ne prouve rien, mais on pourrait penser que Douglas a effectué le remplacement et a caché l’original quelque part. Cela expliquerait en tout cas que ce disque-ci soit vide. — Ouais, dit le nommé Ron, Douglas ou quelqu’un d’autre… Pourquoi Megan Saunders a-t-elle voulu conserver cet ordinateur, à votre avis ? Fernwick secoua négativement la tête. — Je pense qu’elle a voulu lire le courrier électronique de son mari avant de nous rendre l’ordinateur. Quoi de plus normal, après tout ? Comment voulez-vous que cette bonne femme ait seulement l’idée d’enlever le disque dur ? Je parie qu’elle ne sait même pas qu’il y en a un dans un PC. — Vous faites beaucoup trop de suppositions, Tom, intervint Frank, vous feriez mieux de vérifier tout cela au lieu de vous comporter comme un bleu. Voici mes ordres, et vous feriez bien de les suivre à la lettre, cette fois : vous allez prendre deux hommes avec vous et perquisitionner la maison de Saunders. Foutez-lui la trouille de sa vie, à cette emmerdeuse, et assurezvous qu’elle ne nous cache rien. Et collez-lui quelqu’un au train vingt-quatre heures sur vingt-quatre à partir de maintenant. — C’est déjà fait, ça, dit Fernwick, qui brûlait de se rattraper. J’ai pris l’initiative de la faire surveiller par mes gars depuis hier soir, mais depuis que Joan Allen a débarqué, j’ai plutôt l’impression qu’elles ont la tête à faire du tourisme. Frank poussa un profond soupir. — Je n’aime pas ça du tout : je pensais qu’elles allaient s’entretuer et porter l’affaire en justice pour en tirer le dernier centime. Au lieu de ça, elle font amie-amie après deux semaines. Je savais que la double vie de ce con finirait par nous amener des merdes !

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— Ça nous a quand même bien servis, fit doucement remarquer le nommé Ron, il ne faudrait pas l’oublier. — Ouais, dit Frank, je me sentirais quand même beaucoup mieux si on retrouvait ce disque rapidement. J’espère que mes instructions sont claires ? Action, maintenant !

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Megan et Joan tenaient une discussion animée, essayant de se mettre d’accord sur la façon de trouver Alvaro, lorsqu’un coup de sonnette impérieux retentit, suivi de coups violents frappés sur la porte d’entrée de la maison. — FBI, ouvrez immédiatement ! — Merde ! jura Megan en se levant d'un bond, tandis que Joan devenait toute pâle. Megan se précipita dans la cuisine et ouvrit l’armoire à la volée, passant sa main derrière la pile d’assiettes. Ses doigts se refermèrent sur l’enveloppe, qu’elle glissa dans la poche de son jeans, mais elle ne parvint pas à attraper le disque qui avait dû glisser plus loin. Les coups redoublèrent et elle crut un instant qu’ils allaient enfoncer la porte. Elle courut vers l’entrée en criant : — Voilà, voilà, j’arrive ! Fernwick, l’air de très méchante humeur, et deux autres agents se tenaient sur le seuil. Il brandit un papier sous le nez de Megan, qui recula instinctivement : — J’ai ici un mandat de perquisition, dit-il en entrant aussitôt, suivi par ses sbires. Asseyez-vous où bon vous semble et ne bougez plus jusqu’à ce que je vous y autorise. — Je vais appeler mon frère, dit Megan en faisant demi-tour, il est avocat. Fernwick la saisit par le bras et le serra brutalement. — Vous n’allez appeler personne pour le moment. Je vous ai dit d’aller vous asseoir et c’est valable aussi pour votre petite copine. Si l’une d’entre vous essaye de bouger, je l’embarque pour obstruction à la justice. C’est clair ? 121


— Vous allez le regretter, cracha Megan en obéissant. Fernwick n’avait pas l’air de plaisanter. Elle retourna auprès de Joan, qui semblait transformée en statue de sel. — Ne dis pas un mot, lui souffla Megan. — Où sont les enfants ? demanda Fernwick. — Les deux filles sont dans la chambre de Judith et Ken est parti chez un copain, répondit Megan sur un ton menaçant. Si vous y touchez, je vous tue de mes propres mains… Fernwick essaya vainement de soutenir son regard étincelant de colère, puis il se tourna vers les deux autres agents : — Allez-y, foutez-moi tout ça en l’air ! Megan intervint à nouveau : — Fernwick, si vous écornez ne serait-ce qu’une page d’un de mes livres, je vous attaque en justice et je vous le ferai payer jusqu’à la fin de vos jours. — Madame Saunders, répondit-il du tac au tac, vous savez ce que je cherche. Donnez-le moi et nous partons sur le champ, mes hommes et moi. — Je n’ai pas la moindre idée de ce que vous voulez, mentit effrontément Megan, cela tourne au harcèlement et je n’ai pas l’intention de me laisser faire, croyez-moi ! — Quand j’aurai mis la main sur ce disque, vous le prendrez un ton plus bas, dit Fernwick, parce que là, j’aurai un motif d’inculpation suffisant pour vous arrêter immédiatement. — Quel disque ? demanda Megan d’une voix un peu plus faible. Fernwick, qui pensait précisément que Megan ne savait pas à quoi pouvait ressembler un disque dur, se laissa piéger. — L’ordinateur de votre mari, reprit-il plus doucement, a été trafiqué. Quelqu’un a semble-t-il retiré le disque de son logement et en a mis un autre, vierge, à la place. Nous devons absolument retrouver l’original et je vous conseille de coopérer. Si vous n’aviez pas menti dès le début, nous n’en serions pas là.

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Vous avez conservé cette machine pendant une journée avant de me la remettre. Pourquoi ? — Je voulais seulement lire ce que Douglas aurait pu laisser à mon intention, dit Megan d’une toute petite voix. Vous comprenez ? Un courrier électronique non envoyé ou je ne sais quoi d’autre. Mais je n’ai rien trouvé, alors je vous ai appelé tout de suite. Fernwick la regarda longuement, mais elle réussit à conserver son air innocent tout en priant pour que Joan ne s’effondre pas sur la moquette. Finalement, Fernwick se tourna vers ses deux acolytes : — Bon, fouillez toute la maison, mais allez-y mollo. Ne laissez rien passer, surtout. Megan sentit ses jambes se dérober sous elle et s’assit à côté de Joan, qui avait l’air complètement absente. Fernwick leur enjoignit à toutes deux de ne pas bouger de là et rejoignit les deux autres qui commençaient à vider systématiquement les armoires, en prenant toutefois quelques précautions. Megan se dit qu’elle en aurait pour des heures à tout remettre en place, et elle trouva cette pensée idiote, se préparant au pire. Son imagination aidant, elle se voyait déjà dans la combinaison orange que portaient tous les prisonniers en Virginie et elle dut faire un violent effort pour ne pas remettre à Fernwick ce qu’il cherchait. Elle glissa doucement la main dans la poche de son pantalon et sentit le papier qu’elle y avait glissé quelques minutes plus tôt. Joan lui lança un regard suppliant. En retour, Megan fronça les sourcils. Le salon commençait à ressembler à un chantier, mais Megan savait bien qu’ils n’y trouveraient rien, et pour cause… Il ne leur fallut pas moins de trois quarts d’heure pour passer la pièce au crible, en vain. Ensuite, Fernwick précéda les deux autres vers la cuisine et Megan sentit une main d’acier lui broyer le cœur. Elle dut à nouveau faire un violent effort pour ne pas craquer en entendant le bruit de la vaisselle que l’on dé123


plaçait, essayant de deviner à quelle armoire ils étaient arrivés et s’attendant à tout moment à entendre un cri de triomphe sortir de la bouche de Fernwick. Instinctivement, elle prit la main de Joan et la serra très fort, arrachant à sa voisine un gémissement de douleur. La fouille dura une vingtaine de minutes, mais à la grande surprise de Megan, les trois hommes ressortirent de la cuisine et demandèrent où se trouvait la salle de bain. Megan, figée de stupeur, eut à peine la force de la leur indiquer de la main et Fernwick prit cela pour une reddition sans condition. Megan dut se mordre les lèvres jusqu’au sang pour ne pas se précipiter dans la cuisine. Joan, qui ne savait pas où Megan avait caché le disque, ne se rendit compte de rien et resta dans la même position, le regard dans le vide. Les trois hommes restèrent assez peu de temps dans la salle de bain et demandèrent ensuite à voir les chambres. Megan se leva pour les conduire à l’étage et attendit sur le palier qu’ils en aient terminé. Adossée au mur, elle se rendit compte que Fernwick ne croyait plus à ce qu’il faisait. Cela dura néanmoins encore plus d’une heure et aussi bien la chambre de Judy que celle de Ken et d’Erin furent passées au peigne fin sans résultat. Fernwick réapparut enfin. — Madame Saunders, dit-il, je voudrais les clefs de votre voiture, je dois aussi l’inspecter. Megan descendit sans un mot dans le salon et prit les clefs dans la poche de sa veste qui se trouvait sur un dossier de chaise. Fernwick revint moins de cinq minutes plus tard et s’entretint à voix basse avec ses hommes qui quittèrent ensuite la maison sans un mot. Il se tourna ensuite vers Megan qui avait repris sa place à côté de Joan pour être à même de la soutenir si le besoin s’en faisait sentir. — Madame Saunders, vous avez de la chance. Je pense que vous nous avez dit la vérité et je ne vais pas vous poursuivre pour nous avoir menti la première fois. Mais je vous conseille de ne plus jamais vous mettre en travers de notre route.

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Il sortit rejoindre les deux autres et Megan referma la porte derrière lui, prise d’un soudain accès de faiblesse. Elle entendit distinctement Fernwick dire : — Je le savais, ce n’est pas elle qui a échangé les disques. Elle se dirigea en chancelant vers la cuisine, pour découvrir toute sa vaisselle étalée sur les plans de travail. L’armoire dans laquelle elle avait caché le fameux disque était vide et elle la contempla, incrédule. Pourquoi diable, Fernwick l’avait-il pris sans en parler aux autres ? Elle retourna dans le salon, où Joan n’avait toujours pas bougé. Megan la secoua doucement et elle sortit de son apparente rêverie. — Joan, je n’y comprends rien : le disque n’est plus là où je l’avais mis, et cet enfoiré de Fernwick a fait semblant de ne pas le trouver. — Ah…? fit Joan d’un ton complètement détaché. Puis, elle s’effondra subitement en larmes. — Je n’en peux plus, hoqueta-t-elle, je veux qu’on nous laisse tranquilles. Megan la prit dans ses bras et la serra doucement jusqu’à ce qu’elle se calme. Elles restèrent ainsi pendant quelques minutes, jusqu’à ce que Megan entende la porte d’entrée s’ouvrir. Ken apparut dans le salon et sa mâchoire tomba en découvrant le spectacle qu’avaient laissé les fédéraux. — Merde, dit-il enfin, on a été cambriolés ? Ils n’ont pas pris ma console de jeux, au moins ? — Non, répondit Megan qui ne put s’empêcher de sourire, ce sont les flics qui ont fait ça. Ils sont venus chercher le disque de l’ordinateur de ton père… — Merde…, dit encore Ken en rougissant violemment et en laissant tomber le cartable qu’il tenait à la main. Megan eut une soudaine illumination. — C’est toi ! Joan la regarda sans comprendre.

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— Euh, oui, fit Ken piteusement, j’ai un copain qui a le même genre d'ordi, alors j’ai pris le disque pour l’essayer chez lui. Je t’avais vu le planquer… je pensais le remettre à sa place par après. De toute façon, il n’y a vraiment rien dessus Megan poussa un hurlement : — Ken !! Le gamin recula d’un pas, mais sa mère se précipita vers lui et le serra dans ses bras en l’embrassant fougueusement. Ken ne comprit absolument pas ce qui lui arrivait.

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Virginie - 17 août

Megan se leva en même temps que le soleil, après moins de trois heures d’un sommeil plutôt agité, peuplé de rêves plus étranges qu’effrayants où Fernwick tenait le rôle principal. Elle descendit sans faire de bruit et trouva Joan, déjà attablée devant une tasse de café, le menton appuyé sur la main droite et les yeux dans le vague. Depuis la veille, elle semblait ne pas pouvoir sortir de cet état second provoqué, croyait Megan, par la frayeur. Après le départ des policiers, les deux femmes, aidées de Judy et d’Erin qui ne semblaient pas trop affectées par ce qui venait de se produire, avaient passé le reste de l’après-midi à tout remettre en place. Ken, devenu par la force des choses la vedette incontestée du jour, avait accepté de dévoiler une cachette aménagée dans le plancher de sa chambre et Megan avait décidé de mettre le disque à cet endroit, bien qu’une nouvelle perquisition soit hautement improbable. Joan sembla cependant sortir de sa torpeur lorsque Megan s’assit en face d’elle. — Tu as bien dormi, Joan ? demanda doucement Megan. Joan eut un geste fataliste de la main. — Je ne dors presque plus depuis deux semaines, et cette nuit, j’ai bien cru dix fois les entendre revenir. À la fin, j’ai préféré me lever. — Ils ne reviendront pas, dit Megan avec assurance, ils sont persuadés que nous n’avons rien à voir dans la substitution. Tu peux dormir tranquille, maintenant. — Tu en as de bonnes, toi ! gémit Joan en se prenant la tête à deux mains, avec tout ce qu’on a encaissé ces derniers temps…! 127


— Si ça peut te rassurer, je ne dors pas beaucoup mieux que toi, mais curieusement, je le supporte assez bien. En temps normal, cela me rendrait folle. — Et ton travail ? s’inquiéta Joan. L’hôpital n’attend pas que tu reprennes ? — Non, pas tout de suite. J’ai demandé à prendre tous mes congés annuels en une fois. Avec toutes les récupérations auxquelles j’avais droit, je suis tranquille jusqu’au début du mois de septembre. Euh… tu as aussi droit à une assurance vie, toi ? Joan toussota, l’air gênée. — Ben, oui… Un million de dollars. Déjà qu’avant cela, je n’avais pas de problème… Megan posa la main sur le bras de Joan. — Ne t’en fais pas, moi aussi, j’y ai droit. Je craignais que la compagnie ne se fasse tirer l’oreille, compte tenu des circonstances, mais mon frère a vérifié et il n’y a aucune raison pour qu’ils ne paient pas. Tu n’as jamais travaillé ? Joan rougit jusqu’aux oreilles. — Non, je n’en ai jamais eu besoin. Tu sais, je suis fille unique et mes parents… — Pas besoin de te justifier, coupa Megan, je ne voulais pas être indiscrète. Bon, c’est pas tout ça ! Il faut qu’on travaille à notre plan d’action. Je crois que j’ai eu une idée géniale. — Oh, non ! soupira Joan, je sens que tu vas encore m’entraîner dans des trucs dingues… — Moi ? fit Megan d’un air offensé. Pas du tout ! Nous allons prendre contact avec un détective privé et c’est lui qui recherchera Alvaro. Tu vois, rien de bien méchant. — Mmm… Tu connais un détective qui pourrait se charger de ça ? Quelqu’un de sérieux ? — Mon frère travaille souvent avec eux lorsqu'il prépare un procès. Il m’a donné quelques adresses d’officines en Virginie, toutes agréées PIAVA. — PIAVA ? 128


— Oui : Private Investigator Association of Virginia. Un label de qualité, si tu veux. Qu’est-ce que tu en dis ? — Oh moi…! Je n’ai aucune envie de passer mon temps à chanter Santa Lucia à tous les Alvaro de l’état, sans compter ceux de Californie. Donc, si tu penses que c’est une bonne idée, je suis d’accord. Mais tant qu’à faire, on devrait aussi leur demander de rechercher Bill et Frances. — Ah ! D’où sortent-ils, ces deux-là ? demanda Megan en redressant la tête. — J’en avais parlé avec Carol Eastman, dit Joan, c’est comme cela que ça m’est revenu. Frances était une lointaine cousine de Douglas, mais je ne sais pas si c’était du côté de sa mère ou de son père. La seule chose dont je sois sûre, c’est qu’elle vivait dans la région de Santa Barbara et que Douglas a passé des vacances avec elle quand il était adolescent. Bill était un collègue de Douglas à San Francisco, apparemment, à la NSA, mais je n’en sais pas plus. Carol pensait que ces deux pistes pouvaient être intéressantes, au moins pour certifier que Douglas s’appelait bien Allen. Qu’est-ce que tu crois ? — Au point où nous en sommes, tout est bon à prendre, dit Megan sur un ton désabusé, mais ça veut dire qu’on aura besoin d’un enquêteur en Californie. On ferait peut-être bien de choisir un cabinet qui possède une succursale à San Francisco… Je vais téléphoner à ceux que mon frère m’a indiqués pour vérifier, ensuite on y va ! — Mais si tu téléphones, objecta Joan, le FBI va savoir ce que tu veux faire… — Eh non ! répondit triomphalement Megan en sortant un petit appareil portable de son sac. J’ai acheté un téléphone avec une carte prépayée. Personne ne connaît son numéro d’appel, donc, pas moyen de l’intercepter pour le moment. Une heure plus tard, elles avaient fixé leur choix sur le cabinet "Mallory Associates", où un dénommé Chuck Harper les attendait en début d’après-midi. 129


— On va encore devoir laisser les enfants seuls, fit Joan d’un ton hésitant. — Oui, et si tu veux mon avis, ils en seront ravis ! — Crois-tu vraiment que je doive t’accompagner ? — Oh oui ! Tu viens de me parler de Bill et de Frances et il va falloir que tu donnes plus de détails à notre ami Chuck. Je dirais même que si quelqu’un doit absolument y aller, c’est bien toi ! Et compte tenu de ce qui nous attend dehors, on va devoir jouer la partie autrement. — Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Joan avec une pointe d’angoisse. Qu’est-ce qui nous attend dehors ? — Tu n’as vraiment pas remarqué ? s’étonna Megan. Ce crétin de Fernwick nous a laissé des anges gardiens dans la rue. Ils ne seraient pas moins discrets s’ils s’étaient collés un gyrophare sur la tête ! Je me suis levée pendant la nuit, ils étaient déjà là. Autant te dire qu’ils vont nous filer le train où qu’on aille, d’autant plus que j’ai bien l’impression qu’ils ne font pas le moindre effort pour se dissimuler. À mon avis, ils ont reçu comme instruction de bien nous montrer qu’on est sous haute surveillance. — C’est quand même un comble, dit Joan avec une moue écœurée, nous sommes les femmes de la victime ! Oui, je sais, ça a l’air idiot, mais c’est à peu près la vérité, non ? Pourquoi nous ont-ils en point de mire ? — Très bonne question, ma chère ! Depuis hier, je me dis que les choses ne sont probablement pas ce qu’elles ont l’air d’être. J’ai parlé à mon frère des écoutes téléphoniques organisées par le FBI. Il était abasourdi… D’après lui, c’est totalement illégal dans ce genre d’affaire et il est d’avis de déposer une plainte pour faire cesser leur petit jeu. La seule chose qui le gêne encore, c’est que nous n’avons aucune preuve de ces écoutes : le FBI n’aurait aucun mal à affirmer que nous sommes deux pauvres paranoïaques en pleine dépression et le juge les suivrait sans doute. Pour tout te dire, je pense que mon frère, lui 130


aussi, a eu cette pensée quand je lui ai expliqué ce qui se passait, mais le coup de la perquisition l’a retourné complètement. Il va essayer d’en savoir plus par ses relations. Mais, pour revenir à nos moutons, je crois que tu vas devoir jouer le premier rôle dans l’acte suivant, parce qu’on va devoir se débarrasser rapidement de ces messieurs… — Pitié, gémit Joan, je voudrais que tu engages un cascadeur pour me remplacer ! — Mais non, sotte ! Je ne vais pas te demander de faire des choses dangereuses ! Est-ce que tu as bien en tête tout ce dont il faut parler avec le détective ? Alvaro, Bill et Frances… — Oui, je crois. Mais tu m'accompagnes, hein ? — En tout cas, dit Megan avec un sourire féroce, je pars au moins avec toi… Allez, on y va ! Elles sortirent de la maison et Megan fit un large signe de la main aux deux hommes assis dans une voiture sombre, garée quelques mètres plus loin, de l’autre côté de la rue. Ils firent mine de ne pas la voir. — Arrête, souffla Joan, tu vas encore les énerver. — Rien à foutre ! fit Megan en montant dans sa Chrysler. Regarde dans la boîte à gants : il y a un plan de la ville. Prendsle. Nous allons en voiture jusqu’à la station de métro de Falls Church. Là, tu vas descendre de la voiture et prendre le prochain train qui va à Washington centre. Tu sors à la deuxième station sur le Mall et de là, tu vas à pied jusqu’aux bureaux de "Mallory Associates". Ce n’est pas compliqué à trouver, c’est sur Pennsylvania Avenue, à deux blocs de la station de métro, vers le nord. Tu mets tout au point avec le sieur Chuck Harper et tu reviens à la maison par le chemin inverse. Pendant ce temps, je continue à balader les deux enflés. — Et s’ils décident de me suivre ? demanda Joan d’une voix tremblante. — On annule tout et on trouve autre chose ! Mais je suis presque sûre qu’ils ont reçu pour mission de surveiller Megan 131


Saunders et qu’ils ne vont pas décider de se séparer sans en avoir référé à leur chef. Sur ce temps-là, tu seras déjà loin. Et comme moi, je vais démarrer dès que tu seras sortie de la voiture, ils n’auront vraiment pas d’autre choix que de s’accrocher à mes basques. — Tu penses à tout, hein ? — Bon, on y va ? Joan eut un geste fataliste que Megan considéra comme un accord. Elle démarra sèchement, un peu par jeu, et eut la satisfaction de voir l’autre voiture quitter précipitamment son emplacement. Elle résista à l’envie de les promener et se dirigea par le plus court chemin vers la station de métro, distante d’un peu plus d’un kilomètre. Là, elle s’arrêta brusquement et Joan mit aussitôt pied à terre pour s’engouffrer dans le bâtiment, son plan à la main. Megan repartit en faisant crier les pneus, persuadée que ce bruit strident aurait un effet tétanisant sur les deux agents. Elle sentit son cœur s’arrêter de battre un court instant en voyant que l’autre voiture restait sur place, mais deux secondes plus tard, elle la vit repartir sur ses traces sans que personne n’en soit descendu et elle poussa un profond soupir de soulagement. Elle ralentit l’allure pour ne pas les semer et reprit la route 7 vers le centre commercial Tyson’s II situé à quelques kilomètres plus à l’est. Pendant ce temps, Joan n’en menait pas large, craignant à chaque seconde de voir surgir un escadron entier lancé à sa poursuite. Mais après trois minutes d’une attente insupportable, une rame de métro providentielle arriva. Elle s’assit tout près de la porte et commença à se détendre. Le train sortit bientôt à l’air libre et resta en surface jusqu’aux portes de la ville, avant de replonger brutalement dans le noir. Un quart d’heure plus tard, elle descendait à la station que Megan lui avait indiquée, pour émerger au milieu des immenses pelouses qui relient le Capitole au mémorial Lincoln.

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Malgré le stress de la situation, elle s’arrêta un moment pour contempler le spectacle de l’immense obélisque qui se dresse à égale distance des deux monuments, puis, armée de son plan, elle se rendit à Pennsylvania Avenue en moins de dix minutes, se retournant fréquemment comme le lui avait recommandé Megan. Personne ne l’avait prise en chasse lorsqu’elle atteignit l’immeuble abritant l’agence de détectives. Dans le hall, un panneau indiquait que Mallory Associates se trouvait au deuxième étage. Elle prit l’ascenseur. Lorsque les portes se rouvrirent, elle se trouva face à une réception assez imposante derrière laquelle se trouvait une secrétaire. — Bonjour, dit Joan d’un ton mal assuré, j’ai rendez-vous avec monsieur Harper. — Qui puis-je annoncer ? demanda la jeune femme avec un sourire aimable. — Joan Allen… et Megan Saunders. — Ah… Vous attendez quelqu’un d’autre ? — Non… C’est à dire que je devais venir avec madame Saunders, mais elle a été retenue. Mais, comme c’est elle qui avait contacté monsieur Harper, je ne suis pas sûre… — Asseyez-vous un instant, madame Allen, je préviens monsieur Harper de votre présence, dit la secrétaire en décrochant son téléphone. Elle prononça quelques mots très brefs, opina de la tête, puis raccrocha. — Voilà, madame Allen. Monsieur Harper vient vous chercher. Quelques instants plus tard, un colosse barbu émergea du couloir qui débouchait à côté de la réception, et se dirigea vers Joan, la main tendue. — Madame Saunders, je suis Chuck Harper. Enchanté ! — Euh, non, murmura Joan, je suis Joan Allen. Megan n’a pas pu venir, mais je suis au courant de tout.

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— Pas de problème, dit Chuck Harper en serrant la main de Joan à la broyer. Suivez-moi, nous allons nous installer dans une des salles de réunion. Il guida Joan le long du couloir jusqu’à une petite pièce très lumineuse dont les fenêtres donnaient sur l’avenue ensoleillée, et la fit asseoir dans un confortable fauteuil. — Madame Allen, commença Harper, je suis au courant d’une partie de votre histoire par la presse, tout au moins ce qui concerne l’assassinat de Douglas Saunders et sa double vie, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à vous voir aujourd’hui à la place de Megan Saunders. Elle ne m’avait pas parlé de vous. — En fait, nous devions venir ensemble, mais le FBI nous suit partout et Megan a préféré que je vienne pendant qu’elle les promenait. Chuck Harper se rembrunit sensiblement. — Pourquoi le FBI vous surveille-t-il ? Et d’abord, pourquoi s’occupe-t-il de cette enquête ? Il me semble que c’est plutôt du ressort de la police criminelle, non ? — Nous ne savons pas, dit Joan qui prenait peu à peu de l’assurance, ils voulaient récupérer l’ordinateur portable de Douglas et tout est parti de là, parce que Megan ne voulait pas le leur remettre sans avoir vérifié ce qu’il contenait. Ils n’ont pas apprécié et maintenant ils nous suivent partout. Chuck Harper l’arrêta d’un geste. — Madame Allen, qu’attendez-vous de moi exactement ? Joan prit une grande inspiration, essaya de se rappeler les recommandations de Megan et se lança : — Il faudrait retrouver Alvaro et lui chanter Santa Lucia pour qu’il nous donne la clef. Cette fois, Chuck Harper la regarda avec une réelle inquiétude. — Vous pourriez me redire cela lentement ?

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— Je crois qu’il faut que je vous raconte tout depuis le début, sinon vous allez me prendre pour une folle. Voilà… : Et Joan débita toute l’histoire, depuis l’assassinat de Douglas, la rencontre avec Megan, l’ordinateur retrouvé et le billet qu’il contenait, la recherche d’Alvaro dans les cafés de Georgetown, ce qui amena un petit sourire sur le visage de Chuck Harper, qui prenait des notes à toute allure. Puis elle parla de la perquisition organisée par le FBI, de Bill et de Frances qui pourraient sans doute donner de précieuses indications au sujet de Douglas. Quand elle eut terminé, Chuck Harper resta un bon moment silencieux. — Madame Allen, dit-il enfin, vous ne m’avez pas dit ce qu’il est advenu de ce disque que tout le monde voudrait bien retrouver… Joan rougit jusqu’à la racine des cheveux. — Nous supposons que Douglas l’avait remplacé et qu’il a caché l’original quelque part. C’est sans doute l’objet que nous pourrons trouver si Alvaro nous remet la fameuse clef. — Vous vous rendez compte, je suppose, que si nous trouvons effectivement ce fameux disque, nous devrons le remettre au FBI…? — Il faudra que vous voyiez cela avec Megan, dit Joan, prudemment. — Je crois que vous ne m’avez pas compris, madame Allen, dit Harper en secouant la tête, c’est une condition sine qua non pour que j’accepte de m’occuper de cette affaire. Je ne tiens pas à perdre ma licence en jouant avec les pieds des fédéraux, sans compter l’éventuelle inculpation pour dissimulation de preuves et entrave à la justice. Vous devrez aussi vous engager à tout me dire si quelque chose de nouveau se passait. — Pas de problème, répondit Joan, en pensant au disque caché sous le plancher de la chambre de Ken. Cette fois, elle réussit à ne pas rougir.

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— Bien, dans ce cas, passons à la partie honoraires. Ce qui concerne Bill et Frances sera pris en charge par un de mes collègues du bureau de San Francisco. Nous travaillons à l’heure, jamais au forfait, et notre tarif horaire est de quatre-vingts dollars, auxquels il faut ajouter nos frais de déplacement éventuels. S’il est nécessaire de payer un indicateur, nous vous demandons l’autorisation d’engager des frais supplémentaires. Je ne vous cache pas qu’il nous faudra un certain temps pour localiser cet Alvaro sur base des renseignements que vous m’avez donnés… — Seigneur, pensa Joan, ça va nous coûter une petite fortune. Mais elle approuva de la tête, sachant que Megan ne s’arrêterait pas à ce genre de détail. — Madame Allen, continua Chuck Harper, il y a autre chose que je ne comprends pas très bien. Vous m’avez dit que personne ne sait exactement pour qui votre mari travaillait, la CIA ou la NSA… ou encore, une autre organisation. Si j’ai bien compris, lorsque la police de San Francisco a demandé des renseignements, ou plutôt des copies d’extraits de compte, à la banque, celle-ci a répondu que les archives avaient été accidentellement effacées. Pour dire vrai, je ne crois pas un instant à ce genre d’explication et de toute façon, ça n’a rien de bloquant en ce qui concerne l’enquête. Votre mari remplissait bien une déclaration de revenus, non ? — Je suppose, fit Joan, je ne m’occupais pas de ce genre de chose et comme je ne travaillais pas… — D’ailleurs, continua Harper, le regard vague, je me demande comment il s’y prenait vis-à-vis de cette administration pour ne pas être imposé deux fois sur les mêmes revenus. La police de San Francisco n’a pas cherché dans cette direction ? — Je ne crois pas, ils ont été dessaisis juste après avoir contacté la banque. Vous croyez qu’il y a un lien ?

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— Je n’en sais rien, dit Chuck Harper en haussant les épaules, mais comme je ne comprends absolument pas ce que les fédéraux viennent faire dans cette histoire et qu’en plus, la réponse de la banque me paraît fantaisiste… Si vous êtes d’accord, je vais contacter un de mes amis qui travaille pour le fisc et je vais essayer de savoir qui payait votre mari tous les mois. Ils doivent bien le savoir, eux… et il faut bien commencer cette enquête quelque part. — Pour moi, c’est bon, dit Joan, avez-vous besoin d’une provision ? — Normalement, oui, dit Harper, mais il se fait que je connais très bien Sean O’Donnell, le frère de Megan. Nous travaillons souvent pour son cabinet. Donc, je vous enverrai une note d’honoraires au fur et à mesure de l’avancement de nos travaux. Je demanderai au bureau de San Francisco de faire la même chose. Joan quitta les bureaux de Mallory Associates le cœur léger, enchantée de sa propre prestation et persuadée que Megan serait fière d’elle. L’inquiétude la reprit lorsqu’elle arriva en vue de la maison. La voiture du FBI était à nouveau garée de l’autre côté de la rue et elle devait forcément passer devant. Elle prit un air dégagé et ralentit un peu l’allure, tout en sentant des battements sourds dans sa poitrine, mais les deux agents ne bougèrent pas quand elle parvint à leur hauteur. Elle dut cependant faire un effort surhumain pour ne pas courir jusqu’à la porte d’entrée, qui s’ouvrit avant même qu’elle n’ait sonné.

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Virginie - 18 août

Megan rongeait son frein depuis la veille. Le récit que Joan lui avait fait de sa visite chez Mallory Associates l’avait laissée sur sa faim et elle regrettait vivement de ne pas avoir été présente, tout en sachant bien qu’il n’y avait pas eu d’autre solution. Elle avait passé une bonne heure dans le centre commercial de Tysons II avant de regagner la maison, les agents du FBI sur ses talons, et elle avait l’impression qu’ils ne s’étaient absolument pas rendus compte qu’ils avaient été manipulés. Après cela, elle avait guetté Joan à la fenêtre, craignant tout de même qu’elle ne soit interceptée par les deux hommes en faction dans leur voiture, sachant qu’elle ne tiendrait pas cinq minutes s’il leur prenait la fantaisie de la secouer un peu. Puis, elle avait bombardé Joan de questions pendant près d’une demi-heure, finissant tout de même par lui dire qu’elle avait très bien mené l’entretien. Joan en avait rosi de plaisir et de fierté. En fait, Megan se sentait un peu comme face au vide, à cause de cette inaction forcée à laquelle elle était réduite en attendant que Chuck Harper ait trouvé quelque chose. Elle se trouvait brusquement rattrapée par les évènements des deux dernières semaines, que cette course folle avait un peu occultés jusque là. Joan n’avait d’ailleurs pas l’air en meilleure forme, assise dans un fauteuil, le regard fixé dans le vide, comme bien souvent depuis que Megan la connaissait. La sonnerie de son téléphone portable fit sursauter Megan. Elle vérifia le numéro appelant avant de décrocher : Mallory Associates… — Bonjour, dit Chuck Harper d’une voix guillerette, j’ai déjà quelques informations intéressantes. J’ai retrouvé la société qui employait votre mari… enfin, je veux dire Douglas. 139


Megan commençait à avoir l’habitude de ce genre de lapsus. — Super, s’écria-t-elle, tirant Joan de sa torpeur, comment avez-vous fait ? — Eh bien, j’avais dit à votre amie que je connaissais quelqu’un susceptible de me renseigner aux services du trésor et ça n’a pas traîné. Il a retrouvé un Douglas Saunders dans les fichiers et c’est le bon, parce que l’adresse correspond. Euh, j’ai dit avoir des nouvelles, mais je ne garantis pas qu’elles vont vous faire plaisir… — Pas de problème, dit Megan, je commence à être blindée, allez-y. Joan se rapprocha et tendit l’oreille. — Eh bien, il déclarait des revenus d’environ cent dix mille dollars, ce qui est plutôt confortable et correspond au salaire d’un cadre moyen dans une grande entreprise. Par contre, la société qui le payait s’appelle Mayflower Limited et est enregistrée à Nassau, aux Bahamas. Rien à voir avec la CIA ou la NSA, j’en ai peur… — Oui, ça on commençait à s’y attendre, dit Megan avec un haussement de sourcils, c’est cela, la nouvelle qui ne devait pas nous faire plaisir ? — En partie, seulement. J’ai contacté un de nos correspondants à Nassau. Il lui a fallu moins d’une heure pour se rendre compte que cette société est complètement bidon. Elle est gérée par un cabinet d’avocats qui doit bien avoir mille plaques d’entreprises différentes affichées dans le hall. Rien que le nom de la boîte donne déjà une idée… Mayflower, vous vous rendez compte ? — Pas très bien, dit Megan, qu’est-ce que tout cela signifie ? — Madame Saunders, comment vous dire… quand quelqu’un se fait payer par ce genre de boîte, cela peut vouloir dire deux choses : soit, il cherche simplement à frauder le fisc, soit il trempe dans des affaires pas très propres. Dans le cas de 140


Douglas, il ne s’agit certainement pas de fraude fiscale, puisqu’il déclarait ses revenus. Donc, ce n’est pas Douglas qui était à la base de cette société, mais bien ses employeurs. — Ce qui veut dire ? — Eh bien, que les activités de cette société se situent probablement dans des domaines aussi louches que le trafic d’armes ou même de drogue. La mafia utilise énormément ce genre de structure pour blanchir son pognon et je peux vous dire que le cabinet d’avocats qui gère Mayflower Limited a une réputation pour le moins douteuse. — Vous aussi, vous insinuez que Douglas était un truand ? demanda Megan d’un ton agressif. Joan fit des yeux ronds. — Madame Saunders, je ne fais que vous rapporter les faits, rétorqua Chuck Harper un peu ennuyé, je pense que c’est pour cela que vous me payez, non ? — Oui, excusez-moi, je n’arrive tout simplement pas à y croire. Selon vous, le fait qu’il s’agisse d’activités mafieuses justifierait l’intervention du FBI dans cette affaire ? — Oui, sans doute. Mais il y a encore autre chose… Mon contact au trésor a aussi trouvé la trace d’un Douglas Allen dans ses fichiers. — Oui, ça me paraît normal… — Tiens donc ! fit Chuck Harper. Moi, je m’attendais au contraire à ne trouver qu’un seul des deux noms. Parce que je n’imagine pas quelqu’un payant volontairement deux fois l’impôt sur le revenu ! Je m’étais dit que Douglas avait choisi de payer ses impôts en Virginie parce qu'en Californie, la fortune personnelle de Joan suffisait à lui éviter des questions gênantes de la part du fisc. Eh bien, pas du tout : la société Mayflower Limited payait aussi le nommé Douglas Allen, cent dix mille dollars par an, ce qui lui faisait un total de deux cent vingt mille dollars annuels. Pas mal…! Au service du trésor, personne ne s’est rendu compte de rien, puisqu’il s’agissait de 141


deux noms différents à des adresses différentes. Avouez que ce n’est pas banal… Megan resta un moment sans voix. — Bon, dit-elle enfin, Douglas était payé deux fois, par une société des Bahamas. Est-ce que cela prouve forcément qu’il était impliqué dans des activités mafieuses ? — Madame Saunders, répliqua Chuck sans manifester d’impatience, pouvez-vous imaginer une entreprise classique agissant de cette façon ? Vous devez comprendre que la société en question était tout à fait au courant de la double vie de Douglas et n’a pas cru utile d’avertir les autorités. Je ne connais pas une seule boîte sérieuse qui prendrait le risque d’embaucher un homme susceptible d'être condamné pour bigamie. Excusezmoi d’être aussi brutal…! — Je pense qu’il y aura une autre explication, dit Megan, un peu plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. Autre chose? Chuck Harper s'éclaircit la voix. — Eh bien, j’ai contacté quelques personnes que je connais bien dans trois compagnies aériennes. Deux d’entre elles m’ont confirmé que la société Mayflower Limited avait, à plusieurs reprises, acheté des billets au nom de Douglas. Il utilisait le nom Allen lorsqu’il partait de San Francisco et le nom Saunders quand il partait de Dulles. Il y a cependant une chose étrange : tous ces billets concernaient exclusivement des lignes internes, aucun voyage international… — Qu’y a-t-il d’étrange à cela ? Cela voudrait dire au contraire que Douglas exerçait ses activités uniquement aux États-Unis et cela irait plutôt dans le sens d’une occupation tout ce qu’il y a de plus légale ! — À première vue, sans doute, concéda Chuck Harper, mais la même société Mayflower a acheté à trois reprises un billet pour Riyad, au départ de Dulles, à chaque fois pour la même personne. — Je ne sais même pas où se trouve Riyad, dit Megan. 142


— En Arabie Saoudite, madame Saunders… — Décidément, je n'y comprends plus rien, s’impatienta Megan. Quel rapport entre Douglas et ces trois billets pour l’Arabie ? — Eh bien, ce sont les trois seuls billets que cette société a acheté pour une autre personne que Douglas, un certain Dennis Chapman. J’ai déjà demandé des renseignements sur ce Chapman et je mets ma main à couper que ce type n’existe pas. Pour moi, il s’agit de Douglas, voyageant sous un troisième nom… — Ce sont des suppositions, non ? dit Megan, un peu désarçonnée. — Oui, admit Chuck, mais tout cela se tient très bien, si vous voulez mon avis. Et puis, si Douglas était lié à un trafic de drogue, la destination arabe pourrait très bien s’expliquer. Dans ces régions-là… — Douglas n’était pas un trafiquant de drogue, le coupa brutalement Megan, ne vous égarez pas sur cette piste-là ! Chuck Harper poussa un profond soupir. — Madame Saunders, je dois tout envisager si vous voulez que mes recherches aboutissent. — C’est vrai, mais Douglas était viscéralement opposé à tout ce qui touche à la drogue. Nous en avions parlé plusieurs fois et il craignait très fort que les enfants ne soient exposés à ce risque au sein même de l’école. — Ce ne serait pas le premier qui… — Non ! Je ne veux même pas en entendre parler ! dit Megan sur un ton péremptoire. Avez-vous commencé à chercher Alvaro ? — Ce ne sera pas la partie la plus simple. J’essaie d’obtenir une liste de toutes les personnes dont le prénom est Alvaro, aussi bien en Virginie que dans la région de San Francisco, mais cela va prendre du temps. Quand nous aurons cette liste, je suggère que nous la parcourions ensemble pour le cas où vous reconnaîtriez quelqu’un. Je ne sais pas du tout combien il peut 143


y avoir d’Alvaro dans les deux états, mais si on doit les contacter un par un… — Bon. Et pour Bill et Frances ? — Un de mes collègues a pris cette partie-là en charge. Je pense qu’il lui faudra quelques jours pour obtenir des résultats, mais si cette Frances habite toujours la région il la retrouvera. Quant à Bill, comme nous n’avons qu’un prénom, il faudra avoir de la chance, d’autant plus que l’hypothèse de la NSA ne tient plus vraiment… — Ça reste à voir ! dit Megan. — Bien. C’est tout ce que j’ai pour l’instant, madame Saunders… — Je dois avouer que ce n’est pas mal, reconnut Megan, tout cela en une journée… mon frère m’avait dit que votre cabinet était l'un des meilleurs ! — Merci. Je vous rappelle dès que j’ai du nouveau. Oh ! De votre côté, rien de spécial ? — Non, le FBI est toujours devant ma porte. — Je vais en parler avec votre frère, dit Chuck. À plus tard ! Megan coupa son portable. Joan la regardait, les yeux écarquillés. — C’est incroyable le nombre de gens qui veulent faire passer Douglas pour un mafieux. Tu imagines notre mari en trafiquant de drogue, toi ?

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San Francisco - 18 août

Ray MacGoff regardait la ville illuminée par la fenêtre de son bureau situé au trentième étage de la pyramide. C’était son moment préféré, lorsque le soleil vient de se coucher, mais que ses lueurs teintent encore l’horizon. Comme d’habitude, il était le dernier à quitter le bureau et comme d’habitude, il allait passer boire un verre chez Joey avant de rentrer chez lui, où de toute façon, personne ne l’attendait. La journée avait été plutôt monotone pour lui, qui préférait se balader dans les rues plutôt que de rester assis à donner des coups de téléphone dans tous les sens, mais il n’était pas trop mécontent des résultats qui se profilaient. La dénommée Frances serait sans doute facile à identifier à partir d’une liste de toutes les personnes portant ce prénom dans l’état de Californie, sauf si elle avait quitté la région, bien sûr. Mais peu de gens ayant la chance de vivre là prenaient la décision de partir, estimait Ray. Alors, pour peu qu’elle s’appelle Hewitt ou Allen, ce n’était plus qu’une question d’heures. Sinon, eh bien, il faudrait trouver une Frances qui serait la fille de quelqu’un ayant épousé un ou une Hewitt ou Allen. Pas trop compliqué en somme. Le cas de Bill serait sans doute plus difficile à résoudre, mais enfin, Ray avait déjà lancé un ballon d’essai en téléphonant à l'un de ses amis, employé par la NSA, qui lui avait promis de se renseigner. Si c’était un surnom, évidemment… Ray bâilla en s’étirant et s’éloigna de la fenêtre pour prendre sa veste, déposée sur le dossier de sa chaise. Il ferma les tiroirs de son bureau à clef, éteignit la lumière et sortit dans le couloir désert. L’ascenseur le mena rapidement au rez-dechaussée et il salua Sam, le gardien, qui avait commencé son 145


service de nuit. La température avait chuté sensiblement depuis la veille et Ray frissonna en sortant de l’immeuble. Il descendit Montgomery Street en direction de Chinatown, bifurqua dans Columbus Avenue après quelques minutes et tourna à droite dans Jackson Street. Le bistrot de Joey se trouvait à quelques maisons du coin, mais comme il allait l’atteindre, quelqu’un le héla : — Oh, Ray ! Il se retourna et vit une camionnette grise se ranger le long du trottoir, la fenêtre côté passager ouverte. Il se dirigea vers elle et se pencha pour regarder à l’intérieur. — Salut, Ray, fit une voix inconnue. Ray MacGoff n’entendit pas la détonation étouffée par le silencieux. Il était déjà mort avant que sa tête heurte le poteau d’éclairage qui se trouvait derrière lui. La camionnette démarra aussitôt en direction de l’embarcadère.

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Carol glissait la clef dans la serrure lorsque son téléphone portable sonna. — Flûte ! dit-elle en le décrochant de sa ceinture. — Salut, ma biche, fit Jack d’une voix presque joyeuse, devine quoi…? — Je suis rappelée, sans doute. Il n’y a qu’à ces moments-là que tu as l’air aussi content ! Et je ne suis pas ta biche ! — Bingo ! dit Jack, sans relever l’insinuation. Nous avons un meurtre sur les bras à l’angle de Jackson et de Columbus. Il faudrait que tu viennes tout de suite. J’y vais de ce pas. — OK, soupira Carol, je dépose mes sacs à provisions et j’arrive. Elle raccrocha en pestant contre ce foutu métier qui ne permettait jamais d’avoir des soirées tranquilles. Trois minutes plus tard, elle reprenait sa voiture et démarrait sur les chapeaux de roues, son gyrophare rouge posé sur le toit. Lorsqu’elle arriva sur place, les policiers tendaient les bandes de plastique jaune autour de la zone et Jack semblait très agité. Elle rangea sa voiture à côté des autres véhicules qui barraient la rue, et se dirigea vers le corps étendu sur le trottoir, saluant au passage quelques policiers qu’elle connaissait bien. Le camion laboratoire arriva sans bruit et fit une marche arrière pour se garer près de la victime. — Te voilà enfin ! dit Jack, assez énervé. — Il n’y a même pas un quart d’heure que tu m’as appelée, répondit sèchement Carol, qu’est-ce qui s’est passé ? — C’est Ray MacGoff, dit Jack d’une voix altérée, il s’est fait descendre… 147


— Quoi ? Carol contourna Jack pour s’approcher du corps. Elle reconnut immédiatement MacGoff, avec qui tous deux avaient souvent travaillé dans le passé, lorsqu’il était encore inspecteur à la criminelle de San Francisco. Elle se retourna vers Jack, la main sur la bouche. — Je n’arrive pas à y croire, murmura-t-elle. On a une idée de ce qui s’est passé ? — Pas la moindre, c’est un client de Joey qui l’a trouvé en sortant du bar. Personne n’a rien vu, ni entendu. Apparemment, il a pris deux balles en plein cœur, presque à bout portant ; du travail de pro. Carol resta silencieuse, regardant les hommes du labo qui commençaient leurs constatations et prenaient des photos du corps sous tous les angles. Un technicien installait des projecteurs qui éclairèrent brusquement la scène d’une lumière blafarde. Elle frissonna et sentit une profonde tristesse l’envahir. Ray MacGoff avait quitté la brigade quatre ans auparavant pour rejoindre le cabinet Mallory Associates, le plus grand de la région, avec des succursales dans plusieurs états. Il en avait assez des problèmes de budget, des moyens insuffisants et de la hiérarchie souvent tatillonne. Il n’avait pas fait mystère des raisons de son départ, au grand dam du capitaine de l’époque, qui avait pris cela pour un affront personnel. Depuis, il avait gardé quelques contacts parmi ses anciens collègues et il leur arrivait parfois de partager des renseignements. — Je me demande qui pouvait avoir des raisons de le tuer, murmura Carol pour elle-même. Jack, qui avait entendu, se rapprocha d’elle. — J’ai déjà appelé Dick Butters. Il va nous ouvrir les portes du bureau et nous aider à éplucher les dossiers de Ray. Il était dans tous ses états… Richard Butters était le directeur de la succursale de Mallory Associates en Californie et un vieil ami de Ray MacGoff. 148


C’était lui qui avait fait des pieds et des mains pour attirer le policier dans son équipe, quatre ans plus tôt. — Viens, dit Jack, on y va tout de suite, on ne peut rien faire ici. Les hommes du coroner se débrouilleront bien sans nous. On prend ta voiture, tu me ramèneras ici quand on aura terminé. Carol conduisit machinalement jusqu’à l’entrée de la pyramide, un des plus hauts immeubles de San Francisco, qui abritait les bureaux de Mallory Associates. Les traits tirés, Richard Butters, les attendait devant la porte principale. Il leur serra la main sans dire un mot et les précéda à l’intérieur du bâtiment. Le gardien se leva de derrière son bureau, mais se rassit en reconnaissant Butters, qui lui fit un signe de la main. Ils prirent tous les trois l’ascenseur qui les emmena à toute vitesse au trentième étage. — C’est fou, dit alors Butters, je ne réalise absolument pas ce qui s’est passé. Cet après-midi, nous avons encore discuté pendant un bon moment des affaires sur lesquelles il travaillait. Et maintenant… — Monsieur Butters, dit Jack, ce n’est pas un simple crime crapuleux ; Ray a été tué par des professionnels qui ne lui ont laissé aucune chance. — Oui, oui, dit Butters, j’ai compris cela presque immédiatement quand vous m’avez appelé. Dans notre métier, cela arrive assez fréquemment qu’on soit confronté à la violence, mais de là à… Il s’interrompit, les yeux pleins de larmes et se détourna pour masquer son chagrin. Jack toussota, mal à l’aise, mais Carol lui fit signe d’attendre un moment que Butters se reprenne. — Nous allons jeter un coup d’œil à ses dossiers, dit finalement ce dernier, cela nous aidera peut-être à comprendre. Il passa derrière le bureau de MacGoff et alluma l’ordinateur. Puis il ouvrit un à un les tiroirs et en sortit plusieurs liasses de papiers couverts d’une fine écriture.

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— Ray prenait énormément de notes au sujet de tout ce qu’il faisait, dit Butters. Il y aura peut-être des références à une menace quelconque… Comment fait-on ? On partage ces quelques dossiers entre nous trois et on épluche tout ? — Je crois que cela prendra beaucoup de temps, intervint Carol, je propose qu’on regarde d’abord de quel genre d’affaires il s’agit et on approfondira plus tard. Je doute qu’un simple cas de filature pour adultère puisse amener quelqu’un à engager des tueurs pour éliminer le détective. — Vous seriez étonnée de voir jusqu’où les gens peuvent aller dans la violence s’ils pensent qu’ils pourraient être acculés à payer des sommes astronomiques à leur ex, dit Butters avec un petit sourire triste. Mais, ceci dit, vous avez raison : essayons de trier par ordre d’importance. Ray travaillait manifestement sur une dizaine de dossiers, certains déjà assez anciens, dont un qui portait sur la recherche des héritiers d’un homme mort plus de trois mois auparavant, laissant une fortune estimée à dix millions de dollars sans personne pour la réclamer. Jack poussa un petit sifflement. — Pfft… ce n’est pas à moi que ça arriverait ! Carol posa les documents sur le bureau. — Bon, résumons-nous, dit-elle, nous avons des héritiers fantômes, deux histoires d’adultère, deux employeurs qui font réaliser une sympathique petite enquête sur des candidats, une bonne femme qui pense que le voisin veut empoisonner ses chiens, un jeune homme qui voudrait bien retrouver la trace de ses parents, un type qui se sent menacé et qui voudrait bien qu’on le protège et deux pages blanches sur lesquelles il est seulement indiqué Bill et Frances. Tout cela ne nous mène pas bien loin… — Dites donc, fit Jack à l’intention de Butters, il gérait encore ses dossiers à la main ? C’est un peu curieux, non ? On n’est plus à l’âge de la pierre !

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— Bien sûr que non, dit Butters, nous avons un système standardisé pour l’ouverture des dossiers sur notre serveur. Mais par après, Ray aimait tenir une sorte de journal de chacune des affaires. Il disait que le fait d’écrire lui permettait de clarifier ses idées. Je vais vous montrer les dossiers informatisés. Butters s’installa au clavier de l’ordinateur et afficha une fenêtre dans laquelle apparaissaient des informations générales, affaire par affaire. — Vous voyez, dit-il, nous indiquons la date de début de l’investigation, le commanditaire, le type d’enquête et une brève description. Après cela, chaque enquêteur met à jour l’état d’avancement, chaque fois qu’il l’estime nécessaire. Ray tenait ses notes en plus… — Eh bien, voyons cela, dit Carol. Butters fit défiler les affaires les unes après les autres. Soudain, l’écran afficha la date du dix-sept août, le nom Bill et un commentaire disant : « demander à Morgan s’il connaît un prénommé Bill dans la maison. » — Plutôt court comme explication, fit remarquer Carol. — Oh, vous savez, intervint Butters, c’est une enquête qu’il a entamée hier. Il n’a donc pas encore grand-chose à dire. C’est pour cela que ses notes manuscrites ne contiennent rien… Il passa à la suivante. Toujours la date du dix-sept août, le nom Frances avec, entre parenthèses, « Hewitt ou Allen ? » et en commentaire : « Rechercher d’abord dans la région de Santa Barbara. » Carol poussa un cri étouffé. — Wouaw ! Tu as vu ça ? demanda-t-elle en prenant le bras de Jack. — Ouais, dit ce dernier, ça me rappelle quelque chose. Qui a commandé cette recherche ?

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— D’après le code, dit Butters, cela vient de notre bureau de Virginie. Chaque succursale possède un numéro de code qui nous permet de refacturer nos services. — Et le client final ? demanda Carol. — Le bureau qui est en charge de l’enquête principale a sauvegardé ses coordonnées dans notre ordinateur central. Il suffit de cliquer sur cette icône-là, vous allez voir… Un nouvel écran s’afficha, avec le nom du détective Chuck Harper, le numéro du dossier en Virginie et le commanditaire : Megan Saunders / Joan Allen. — Putain, dit Jack, voilà autre chose… Qu’est-ce qu’elles veulent ? — J’imagine très bien Megan faisant une chose pareille, dit Carol. Telle que je l’ai vue, elle n’a pas dû apprécier l’intervention musclée du FBI. Et Joan fait cause commune avec elle, on aura tout vu ! — Quel rapport avec l’assassinat de Ray ? demanda Butters. — Aucun pour l’instant, dit Jack, tandis que Carol hochait la tête. C’est sans doute une coïncidence… — Une coïncidence ? répéta Carol d’un ton rêveur. Oui, sans doute, mais alors, elle est énorme. Tu imagines cela ? On a Douglas Saunders qui se fait descendre au début du mois, contre toute logique on nous débarque de l’enquête alors qu’on allait probablement, nous aussi, nous mettre à chercher les nommés Bill et Frances, Megan confie cette recherche à un privé et il se fait descendre le lendemain… Sans compter l’épisode de la banque qui a perdu tous les fichiers ! — J’admets que c’est gros, mais ça ne prouve rien, dit Jack, on va prendre contact avec ce Chuck Harper demain matin pour entendre ce que lui peut nous dire. En attendant, pas de conclusions hâtives. — Toi, quand tu n’as pas envie de voir les choses…! fit Carol avec une moue dégoûtée. Bien, en pratique, comment allons-nous faire ? Si nous étions encore en charge de l’affaire 152


Allen, on la mettrait inévitablement en parallèle avec celle-ci. On appelle nous-mêmes le FBI ? — Ne fais pas de mauvais esprit, dit Jack, de mauvaise humeur, je n’ai rien dit de pareil. On va prendre en considération tous les dossiers sur lesquels Ray travaillait, donc la recherche de Bill et de Frances aussi, mais pas seulement… Pendant cet échange aigre-doux, Butters les regardait d’un air dubitatif, mais il ne fit pas de commentaire. — Vous désirez voir autre chose ? demanda-t-il. — Pas pour l’instant, monsieur Butters, dit Jack, pressé de reprendre la situation en main, nous vous recontacterons demain, après avoir parlé avec Chuck Harper. Ils sortirent tous trois du bureau et reprirent l’ascenseur. Cette fois, le gardien ne bougea pas de sa chaise. Au moment de partir, Butters dit simplement : — J’espère que vous les aurez… — Nous ferons tout pour cela, dit Jack sobrement, en montant dans la voiture de Carol. Quand ils arrivèrent sur la scène du crime, le corps avait été emporté et le camion laboratoire était prêt à partir. Seules deux voitures de police et une tache sombre sur le sol témoignaient encore de ce qui avait eu lieu. — Jack, dit Carol, à ta place, je demanderais une comparaison entre les balles qui ont tué Ray MacGoff et celles qu’on a retirées du corps de Douglas Allen. On ne sait jamais… — Évidemment, répondit Jack en haussant les épaules, tu me prends pour quoi ? — Pour un mec qui va encore perdre dix dollars si jamais on parie !

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Virginie - 19 Août

Megan venait à peine de se lever lorsque le téléphone portable sonna, la faisant tressaillir désagréablement. C’était Chuck Harper, la voix tendue : — Madame Saunders, je suis désolé de vous déranger aussi tôt, mais il faut absolument que nous parlions. — Bien, fit Megan, un peu désarçonnée, je vous écoute… — Non, pas au téléphone. Je voudrais que vous passiez toutes les deux à mon bureau ce matin. — Euh… ce ne sera pas possible, monsieur Harper, Joan n’est pas ici, mentit Megan avec aplomb. Chuck Harper poussa un profond soupir. — Bon, alors venez seule, mais ne tardez pas s’il vous plaît. Je vous attends. Et il raccrocha. « Qu’est-ce qui se passe encore ? » se demanda Megan. Elle monta quatre à quatre les escaliers pour aller réveiller Joan qui, pour une fois, dormait encore. — Joan ! Lève-toi ! On a un problème ! Joan se dressa brusquement sur le lit, les yeux hagards. — Quoi ? Que se passe-t-il ? Ils sont revenus ? — Non. C’est Chuck Harper qui vient de téléphoner. Il voulait nous voir toutes les deux ce matin, mais il n’a pas pu dire pourquoi au téléphone. Je lui ai dit que tu n’étais pas là, parce qu’on va devoir refaire le coup du métro à nos amis du FBI. Cette fois, c’est toi qui gardes la voiture. Dépêche-toi ! Joan se leva avec l’impression d’être promise à l’abattoir, mais elle ne fit pas de commentaire. Un quart d’heure plus tard, elle prenait en vitesse la tasse de café que Megan lui avait pré155


paré, avant de s’installer au volant de la Chrysler sous l’œil indifférent des deux agents qui veillaient toujours au même endroit. Cette fois, ce fut Megan qui descendit à la station de métro, tandis que Joan prenait la direction de Tysons II, suivie par la voiture des fédéraux. Megan attrapa un train au vol et, à neuf heures trente précises, elle entrait dans les bureaux de Mallory Associates, où Chuck Harper la reçut immédiatement. — Madame Saunders, me cachez-vous quelque chose ? attaqua-t-il d’emblée. Megan faillit un instant perdre pied, mais elle se reprit. — Je ne comprends pas votre question, dit-elle. Chuck Harper la regarda fixement avant de continuer. — Notre homme du bureau de San Francisco a été tué hier, dit-il enfin sans la quitter des yeux. Megan sursauta, croyant d’abord avoir mal compris. — Qu’est-ce que vous dites ? Tué ? Comment ? — Abattu dans la rue en rentrant chez lui, dit Chuck, avec un pincement des lèvres, à peu près comme votre mari. On ne lui a pas laissé l’occasion de se défendre. J’ai reçu un appel de Jack Sedona ce matin à l’aube. C’est lui qui est en charge de l’enquête. Il a trouvé votre nom et celui de madame Allen dans les dossiers de mon collègue. Alors, il se demande pourquoi vous avez fait cette démarche… Et moi, je me demande ce que vous me cachez. — Mais enfin, s’emporta Megan, dont la patience n’était pas la principale vertu, c’est complètement dingue ! Chaque fois qu’il se passe quelque chose d’anormal, c’est moi qu’on soupçonne. Le contenu de l’ordinateur ne convient pas au FBI, c’est ma faute ! Votre collègue est assassiné, c’est ma faute ! Tout le monde a l’air d’oublier que je suis la femme, enfin une des femmes, de la victime ! — Je n’ai pas dit que c’était votre faute, tempéra Chuck Harper, je dis que c’est fâcheux comme coïncidence. Ray MacGoff, c’est le nom du détective qui a été tué, n’a pas été victime 156


d’un voleur. Il a été descendu par des professionnels et on ne lui a pas pris son portefeuille. Les flics ont l’intention de comparer les balles qui l’ont tué avec celles qu’on a utilisées contre votre mari. Enfin, en général, les professionnels ne se servent pas deux fois de la même arme… Ils la balancent dans la mer ou dans un fleuve après leur coup et on n’en entend plus jamais parler. — Si je comprends bien, dit Megan qui sentait monter la colère, vous êtes en train de me dire qu’on ne sait absolument rien de ce qui s’est passé, mais vous estimez déjà que je vous cache quelque chose qui serait à la base de la mort de votre collègue. Il y a longtemps que vous exercez ce métier ? — Madame Saunders, répondit Chuck Harper sans se démonter, depuis le début, rien n’est normal dans cette affaire et vous ne seriez pas sous la surveillance des fédéraux si vous n’aviez rien à cacher. Laissez-moi vous dire une chose : si le FBI a pris l’affaire en main, c’est qu’ils pensent qu’il s’agit d’un crime fédéral. Or, un simple meurtre ne fait pas partie de cette catégorie. Par contre, une association mafieuse, bien. Mais même dans ce cas-là, la famille est rarement inquiétée ou mise sur écoute. On pourrait dire que certaines personnes pensent que vous en savez beaucoup plus sur les activités de votre mari que vous ne voulez l’admettre. Et de ce qui s’est passé hier, on peut déduire que certaines autres personnes ne veulent pas que l’on retrouve les gens qui ont côtoyé votre mari… — Je crois que j’en ai assez entendu, dit Megan en se levant, qu’est-ce que vous voulez ? — Nous avons décidé d’abandonner cette enquête, dit Chuck Harper en regardant le mur. Il ne nous est pas possible de travailler sans la confiance. — Oui, dites plutôt que vous avez peur, lança Megan, folle de rage, quand je pense que mon frère m’avait recommandé votre agence ! On se débrouillera sans vous ! Et vous pouvez faire des confettis avec votre note d’honoraires ! 157


Elle sortit sans attendre la réponse de Chuck Harper, qui ne bougea pas. La secrétaire vit passer une furie qui parlait toute seule et elle crut comprendre qu’il s’agissait d’un enfoiré émasculé, sans toutefois oser faire la relation avec son patron. Dehors, l’air particulièrement doux et le soleil radieux eurent rapidement raison de l’emportement de Megan. Elle marcha tranquillement jusqu’à la station de métro du Mall en profitant de la vue superbe sur le Capitole. L’obélisque se reflétait dans l’eau immobile des bassins avec autant de netteté que s’il s’agissait d’un miroir. Les enfants d’une école passèrent à côté d’elle en chantant avec entrain. Elle poussa un profond soupir, prête à fondre en larmes et s’assit un moment sur un banc, à l’ombre des arbres. Décidément, plus rien ne tournait rond et elle voyait s’effondrer son seul espoir de découvrir ce qui s’était passé. Pendant un instant, elle songea à abandonner, mais son esprit se révulsa à cette pensée. Ils n’avaient pas le droit de la traiter ainsi ; elle n’avait jamais rien fait de mal et si Douglas avait été hors la loi, elle ne l’avait jamais su. Est-ce que Joan, par hasard… ? Non, elle rejeta cette idée. Joan, si douce, si timorée… Évidemment, elle s’appelait Ruggieri, mais tous les Italiens ne sont pas forcément membres de la mafia. Elle reprit son chemin vers la station et, à cette heure creuse, dut attendre plus de dix minutes avant de voir arriver une rame qui allait à Falls Church. La Chrysler était garée dans l’allée quand elle arriva chez elle et les sbires du FBI étaient à leur poste. Elle crut voir un sourire narquois sur le visage de l’un d’eux quand elle passa devant leur véhicule, mais elle s’appliqua à les ignorer. — Alors ? demanda Joan, qui l’attendait avec anxiété. Megan lui raconta toute l’histoire. — Bon, dit Joan quand Megan eut terminé. Si je comprends bien, c’est foutu ? On laisse tomber ? — Non, on réfléchit. J’en ai marre d’être considérée comme la femme d’un truand ! Pas toi ? 158


— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ? implora Joan, je n’ai pas envie que nos enfants deviennent des cibles. — Joan, quoi que nous fassions, le FBI est devant notre porte. Nous sommes purement et simplement suspectes de je ne sais quoi ! Tu ne m’as rien caché, toi ? Joan la regarda, ahurie. — Qu’est-ce que tu veux dire ? — Non, rien. Laisse tomber, dit Megan en levant les bras. — Je veux seulement dire que même si nous laissons tomber, les deux andouilles resteront devant notre porte et ça, c’est insupportable. — Il suffit de leur rendre le disque. On leur dira qu’on vient de le retrouver. — Oui, c’est ça, dit Megan d’un ton ironique, après une perquisition en règle ! Je suis sûre que le costume orange m’ira très bien… — Bon, alors on le dépose quelque part et on leur donne un coup de fil anonyme. — Ils sont cons, mais pas à ce point-là. D’ailleurs, ce disque semble aussi vide que celui que j’ai remplacé. Ils vont encore penser qu’on se fout d’eux ! Non, il n’y a rien à faire : il faut retrouver Alvaro et cette fameuse clef. Après, on sera tranquilles. Tiens, si nous appelions Carol Eastman ? Elle sera peut-être de bon conseil et elle travaille certainement avec l’autre, j’ai oublié son nom, sur le meurtre du détective. Qu’est-ce que tu en dis ? — Bonne idée, dit Joan avec l’espoir que Carol réussirait à convaincre Megan d’abandonner. Joan avait noté le numéro direct de Carol dans son petit carnet d’adresses et Megan appela une fois de plus de son portable pour éviter les écoutes. Carol décrocha à la première sonnerie. — Bonjour, c’est Megan Saunders.

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— Oh, madame Saunders, dit Carol, je suis contente de vous entendre. Vous êtes au courant de ce qui est arrivé hier soir ? — Oui, c’est pour cela que nous vous appelons. — Nous ? — Oui, dit Megan, Joan est ici, avec moi. — Ah, d’accord ! dit Carol, depuis hier, je me demandais comment le dossier de Mallory Associates avait été ouvert à vos deux noms. Joan est chez vous ? — Oui, nous avons quelques problèmes, c’est pour cela que je vous appelle. En fait, nous aimerions avoir votre avis. Megan lui résuma tout ce qui était arrivé depuis que Joan et elle-même étaient rentrées à Falls Church. Carol resta un moment sans voix. — Je ne comprends pas, dit-elle enfin, les gens du FBI n’ont pas l’habitude de se comporter comme des voyous. C’est vrai qu’ils vous traitent comme si vous étiez suspectes… Là où je suis, je ne peux malheureusement pas vous aider. J’ai été déchargée de cette enquête et je n’ai pas le droit de communiquer avec vous dans le cadre de ce nouveau meurtre, sauf si nous estimons nécessaire de vous interroger. Mais cela dépend de Jack, mon supérieur hiérarchique. Pour l’instant, il n’a rien décidé. — Mais vous, Carol, vous ne croyez pas que les deux assassinats sont liés ? Carol eut une brève hésitation avant de répondre. — Franchement, si. Surtout après ce que vous venez de me raconter. Mais ce n’est que de l’intuition, comme dirait Jack. — À ce qu’on m’a dit, vous allez comparer les balles, reprit Megan, ce sera bien une preuve, ça… — Si c’est positif, oui, dit Carol, autrement, ça ne prouvera rien du tout. C’est le détective qui vous a dit cela ? — Oui, juste avant qu’on se fâche définitivement… Carol eut un petit rire. — Je crois comprendre ce que vous voulez dire… Si je peux vous donner un conseil, restez le plus possible en dehors de 160


cette histoire. Il n’y a rien de bon là-dedans. Je sais que cette idée ne vous plaît pas, mais je crois sincèrement que Douglas trempait dans des trucs pas nets. Excusez-moi, je dois vous laisser, on m’attend pour une réunion. — Merci Carol. On se reverra peut-être… Megan coupa son téléphone. — Je l’ai sentie un peu mal à l’aise, dit-elle. Malgré ce qu’elle dit, je crois qu’elle pense comme nous. — Oh non, soupira Joan, tu n’entends que ce qui t’arrange. — Basta, comme on dit chez toi ! dit Megan, j’en ai marre aujourd’hui. Ce soir, je t’emmène dîner chez un Italien génial. Je vais demander aux enfants s’ils veulent venir, mais ça m’étonnerait.

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À neuf heures, Joan et Megan étaient attablées devant une énorme tranche de tiramisu, après avoir dégusté une côte de veau que Dino, le patron, qualifiait lui-même de la meilleure du monde. Le restaurant se trouvait un peu en retrait par rapport à la route 7, non loin de l’intersection avec la 123. Le cadre était superbe et leur table était installée dans une petite alcôve à l’écart de la salle principale. De temps à autre, Dino poussait la chansonnette, avec une superbe voix de ténor et Joan, qui avait apprécié le vin de la maison, n’était pas loin de l’accompagner. Au cours du repas, Megan avait admis qu’il ne restait plus beaucoup de possibilités d’action après le forfait de Chuck Harper, et que le conseil de Carol était sans doute à suivre. Mais Joan avait bien remarqué qu’elle avait dit cela du bout des lèvres. Après un dernier extrait de Funiculi, Funicula interprété par Dino, la main sur le cœur, elles décidèrent de rentrer pour ne pas laisser les enfants seuls trop longtemps. En sortant, la première chose que Megan constata fut la disparition de la voiture du FBI qui les avait accompagnées jusque là. — Tiens ! Nos anges gardiens ont levé le camp. Ce n’est pas trop tôt ! On va enfin pouvoir respirer normalement. Elles reprirent le chemin de Falls Church sous un ciel qui se chargeait rapidement de gros nuages d’orage. Personne ne les suivit et, lorsqu’elles arrivèrent devant la maison, aucune voiture ne les attendait. Megan engagea la Chrysler dans l’allée et coupa le moteur. Au moment où elle mettait la main sur la poignée, sa portière s’ouvrit violemment et une main brutale la saisit par le col de sa veste pour la tirer hors de la voiture. Elle 163


faillit tomber sur le sol, mais l’homme la redressa brutalement en lui mettant un couteau à cran d’arrêt sous le nez. — Écoute-moi bien connasse, dit-il d’une voix grasse, tu commences à nous emmerder sérieusement. Si tu tiens à ta peau et à celle de tes gosses, tu ferais bien de laisser tomber. C’est la dernière fois qu’on te le dit ! Il la repoussa contre la voiture et lui asséna une gifle à assommer un bœuf. Ensuite, il ne comprit pas ce qui lui arrivait. Une espèce de furie armée d’un bâton pointu lui tomba dessus par derrière et faillit lui crever un œil d’entrée de jeu. Joan avait fait le tour de la Chrysler en prenant au passage le parapluie de Megan qui traînait sur le plancher. Megan reprit du poil de la bête et balança un grand coup de pied dans l’entrejambe de son agresseur, qui poussa un cri de douleur en laissant tomber son couteau sur le sol. Il réussit à placer un coup de poing qui toucha Joan à l’épaule et l’envoya rouler au sol, puis il prit le parti de rompre le combat et s’enfuit à toutes jambes en direction de la rue. Quelques instants plus tard, une voiture démarra en faisant hurler les pneus sur l’asphalte. Megan se précipita vers Joan pour l’aider à se relever. — Ça va ? Tu n’as rien ? — Aïe, gémit Joan en se redressant péniblement, je vais avoir un énorme bleu. Il est parti ? — Et comment ! Je crois qu’on l’a bien amoché. Qu’est-ce qui t’a pris ? — Je ne sais pas, dit Joan en se massant l’épaule, je l’ai vu ouvrir la portière, le parapluie était par terre… je m’en suis emparé sans réfléchir. — Eh bien dis donc ! Il vaut mieux ne pas se fâcher avec toi… Zut, les enfants ! Viens vite ! Joan retrouva soudain toute son énergie et elles coururent vers la porte d’entrée. Ken était dans sa chambre et les deux filles, tranquillement installées devant la télévision du salon, n’avaient rien remarqué. Megan décrocha le téléphone et appela 164


la police. Ils débarquèrent en force, pas moins de trois voitures, toutes sirènes hurlantes, en moins de cinq minutes. Le sergent Heller prit les choses en main. Plusieurs policiers se mirent à fouiller le jardin, comme si l’assaillant pouvait encore s’y trouver caché. — Ne perdez pas votre temps, dit Megan, dont la joue écarlate commençait à enfler, il a filé depuis un bon moment. Je pense que quelqu’un l’attendait un peu plus loin, parce que la voiture a démarré très vite. — Vous avez une idée de ce qu’il voulait ? demanda Heller, toujours aussi placide. — Ma voiture, je suppose, mentit effrontément Megan. Joan lui jeta un coup d’œil surpris, mais ne fit pas de commentaire. — Bon, dit Heller, qui semblait croire à la version de Megan, nous allons entrer et mettre tout cela dans un rapport. Vous pouvez me donner un signalement de votre agresseur ? — Dans le noir, vous pensez… ! Et personne ne m’a jamais mis une pareille baffe. — Avez-vous besoin d’un médecin ? s’inquiéta un peu tardivement Heller. Je peux en faire venir un tout de suite, avant de prendre votre déposition. — Non, ça ira, dit Megan, je vais appliquer de la glace. Une heure plus tard, les policiers partirent en promettant d’augmenter les rondes dans le quartier pendant quelques jours. Heller expliqua à Megan qu’il y avait assez peu de chances de retrouver son agresseur, ce dont elle se doutait bien, mais pour des raisons différentes de celles du policier. Dès qu’elles furent seules, Megan servit deux grands verres de porto. — Pourquoi leur as-tu dit que ce type voulait te voler la voiture ? demanda Joan d’un ton de reproches. Ce n’est pas comme cela qu’ils retrouveront quoi que ce soit… — De toute façon, ils ne trouveront rien du tout, d’autant plus que Heller n’a pas l’air d’être un aigle ! Je commence à en 165


avoir marre que tout le monde me cherche. Demain, on passe à l’attaque ! — Oh non, pitié ! gémit Joan. Un coup de tonnerre résonna, assez proche, et la pluie se mit à tomber.

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Virginie - 20 août

Megan lorgnait à travers la vitrine du magasin, mais Joan restait à l’écart, regardant ostensiblement ailleurs, les deux mains dans les poches de son imperméable. — Viens, je te dis, lança Megan avec impatience, il n’y a personne, c’est le bon moment ! De toute façon, tout le monde en possède une, par ici… Joan fit semblant de ne pas entendre. — Bon, comme tu veux, dit Megan, moi j’y vais… Elle entra dans le magasin, faisant tinter la sonnette de la porte. Le vendeur la regarda sans manifester le moindre étonnement. — Bonjour madame, dit-il simplement, que puis-je faire pour vous ? — Je voudrais acheter une arme, dit Megan. L’homme, qui travaillait dans la même armurerie depuis près de dix ans, resta impassible. — Bien sûr, madame. Quel genre d’arme ? — Une grosse… Je veux dire, impressionnante… ! — Vous voulez dire une arme de défense, alors ? Pas un fusil de chasse. — Non, non. Une arme de défense, quelque chose que je pourrais porter facilement sur moi ou dans mon sac à main. L’homme regarda son sac avec scepticisme. — Je ne crois pas que vous pourrez fourrer quelque chose de très impressionnant là-dedans, ironisa-t-il. Avez-vous déjà tiré ? — Évidemment, mentit effrontément Megan. Montrez-moi ce que vous avez, nous règlerons le problème de la taille plus tard. Quelque chose d’impressionnant, donc… 167


— Bon, soupira le vendeur, je vais vous montrer notre 357 magnum. Vous trouverez difficilement plus impressionnant. Il se dirigea vers une étagère située derrière le comptoir et sortit un énorme revolver chromé qu’il déposa devant Megan. Elle recula instinctivement. — Vous préférez peut-être un pistolet automatique ? demanda le vendeur. Le tintement de la sonnette accorda un moment de répit à Megan. Joan n’avait pu résister à la curiosité, mais elle poussa un cri étouffé en découvrant l’arme posée sur le comptoir. — Tu ne vas pas prendre ça ? demanda-t-elle à voix basse. — On en est aux discussions techniques, dit Megan entre ses dents. Puis en s’adressant au vendeur : — Vous prendriez un pistolet automatique, vous ? — Tout dépend de l’usage que l’on veut en faire, madame. Le revolver ne s’enraye jamais, mais il a une capacité limitée à six cartouches. Vous avez des automatiques à seize cartouches, mais de temps en temps, ils s’enrayent… — Ils s’enrayent, répéta Megan, c’est bien embêtant… J’essayerais bien ce modèle-ci. — Bon, dit l’homme avec un haussement d’épaules, suivezmoi à l’arrière, nous avons une ligne de tir à dix mètres. Les deux femmes entrèrent à sa suite dans une sorte de long couloir dont le fond était fortement illuminé. Une silhouette noire se découpait, menaçante, devant un mur immaculé. L’homme ouvrit le barillet et y plaça une seule cartouche avant de placer le revolver sur une tablette en bois, le canon face à l’extrémité du couloir. — Voilà, dit-il, quand vous prenez l’arme, vous la gardez toujours pointée en direction de la cible. Ne vous retournez jamais, même si quelqu’un vous appelle. Pour tirer, relevez d’abord le chien, sinon la détente sera beaucoup trop dure. C’est un double action… 168


— Vous pourriez me montrer la meilleure position ? temporisa Megan, qui ne savait pas où se trouvait le chien. Le vendeur se plaça à côté d’elle, prit la crosse dans la main droite, posa la main gauche en support et pointa l’arme vers la silhouette, le bras bien tendu. — Je ne vous ai pas vu relever le chien, fit remarquer Megan. L’homme lui lança un regard torve, mais du pouce, releva le chien sans faire de commentaire. Puis il le rabaissa et tendit l’arme à Megan. Le poids la surprit et entraîna son bras vers le bas. Elle dut utiliser sa main gauche pour ramener le canon à l’horizontale. — Ne tirez pas encore, dit précipitamment le vendeur, nous devons d’abord coiffer les casques anti-bruit. Il tendit à Megan et à Joan une sorte de paire d’écouteurs et leur montra comment les porter. Megan reprit le magnum tandis que Joan fermait les yeux. Elle tenta désespérément de relever le chien du pouce, comme elle l’avait vu faire par le vendeur, mais il ne bougea pas d’un millimètre. L’homme la regarda s’escrimer sans broncher, puis vint à sa rescousse. Megan se replaça dans l’axe du couloir et visa la silhouette de papier qui lui semblait bien lointaine. La détonation dépassa en puissance tout ce qu’elle avait imaginé, mais ce n’était rien en comparaison du recul qui faillit lui arracher l’arme des mains. La cible, par contre, était intacte… — Vous n’avez pas tiré souvent avec ce modèle, constata le vendeur, sans même l’ombre d’un sourire, je vous conseille d’opter pour quelque chose de plus léger. Attendez-moi ici. Joan ôta son casque. — Laisse tomber, supplia-t-elle, on n’y arrivera jamais. — Pas question, répondit farouchement Megan, j’en ai marre de servir de punching ball. Le prochain qui m’agresse, je lui fais sa fête.

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L’homme revint avec un petit revolver à canon court, qui avait l’air d’un jouet à côté du 357 magnum. Il inséra quelques petites cartouches dans le barillet et tendit l’arme à Megan. — Même principe, dit-il, vous relevez le chien, vous visez et vous tirez. Avec celui-ci, vous n’avez même pas besoin du casque… Cette fois, Megan n’éprouva aucune difficulté à armer le revolver et elle tira posément les six coups, sans pratiquement ressentir de recul. Quand elle eut terminé, le vendeur poussa un bouton et la silhouette noire se rapprocha rapidement en coulissant sur un rail fixé au plafond. Elle était percée de seulement trois trous dispersés. — Ouais, fit l’homme avec une moue de désapprobation, ce n’est pas terrible. Vous ne préférez pas une bombe antiagression ? Megan se raidit sous l’insinuation. — Je crois que ceci conviendra très bien, dit-elle en pinçant les lèvres, à moins que vous préfériez que je m’adresse à un de vos concurrents ? L’homme hissa le drapeau blanc. — Pas du tout, madame… Si nous retournions dans le magasin ? Je vais vous montrer en détail comment entretenir ce revolver, puis nous pourrons remplir les papiers. Megan et Joan repartirent une demi-heure plus tard avec un superbe calibre 32 et une boîte de cartouches. — Maintenant, on rentre et on met au point notre stratégie, dit Megan sur un ton sans réplique. Joan lui jeta un regard apeuré.

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Megan était allongée sur le divan, les mains derrière la nuque, depuis près d’une heure. — Il faut que nous allions à San Francisco, dit-elle soudain. — Qu’est-ce que tu as dit ? demanda Joan, qui était plongée dans un magazine. — Nous perdons notre temps ici. Harper nous laisse tomber, nous n’avons pas la moindre piste pour retrouver Alvaro et nous ne savons même pas s’il est en Virginie ou en Californie. — Ici ou là-bas, c’est pareil, non ? dit Joan. — Pas du tout, dit Megan, je crois que Bill serait plus facile à retrouver qu’Alvaro. En principe, il travaillerait à la NSA et cela réduit déjà le champ des recherches. — En principe, comme tu dis, fit remarquer Joan, parce qu’on ne sait pas du tout… — Il faut partir de l’hypothèse que Douglas disait la vérité, au moins en partie, sinon on n’arrivera à rien. Je suis presque sûre que si nous arrivons à mettre la main sur Bill, il pourra nous dire qui est Alvaro. Et si nous trouvons cette fameuse clef, je suppose que tout deviendra plus facile. — Mmmm…, fit Joan, sans enthousiasme, pourquoi ne veux-tu pas laisser faire la police ? On n’a que des ennuis depuis le début. — Écoute Joan, je ne t’oblige pas à me suivre, mais je crois que la police ne trouvera rien du tout pour la simple et bonne raison qu’ils ne cherchent pas la même chose que nous. — Évidemment, tu leur caches tout ! Ils ne savent même pas qu’Alvaro a reçu une clef de Douglas.

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— Si Douglas avait voulu que la police soit au courant, tu crois qu’il aurait procédé de la sorte ? D’une certaine façon, il s’est confié à nous. Ce serait le trahir que donner cette information au FBI. Joan parut ébranlée par cet argument. — N’empêche qu’il nous a bien menti… — C’est vrai, concéda Megan, et je ne suis pas près de l’oublier. Mais je n’oublie pas non plus le genre d’homme qu’il était, ni ses convictions. Je ne peux tout simplement pas l’imaginer en truand. — Bon, qu’est-ce que tu proposes, alors ? demanda Joan, prête à tout. — On va à San Francisco toutes les deux, on trouve un moyen de prendre contact avec Bill et en même temps, on se met à la recherche de la cousine Frances. On improvise, quoi… — Et que fait-on des enfants pendant ce temps-là ? — Je préfère ne pas les mêler à cela. Les miens vont chaque année passer quelques jours chez mes parents, du côté de Front Royal ; ils adorent. Mon père les emmène régulièrement dans la forêt et dans les cavernes. Si tu veux, Erin peut rester avec eux. — Oh, Samantha pourrait s’occuper d’elle, ce n’est pas un problème, elles s’adorent. Je vais lui poser la question et lui laisser le choix. Dis donc… Tu as vraiment l’intention de te servir de cette arme ? Megan eut un petit sourire triste. — Non… Mais ça me rassure de penser que je pourrais si je le voulais. Écoute, je vais téléphoner à la compagnie aérienne pour voir s’il reste de la place sur le vol de demain et ensuite j’appellerai mon père. Demande à Erin ce qu’elle préfère, parce que si elle veut venir avec nous, elle doit se décider tout de suite, avant que je ne confirme les réservations. Si tout est en ordre, nous pourrions conduire les gosses chez mes parents cet après-midi. C’est à environ une heure et demie de route. Qu’en dis-tu ? 172


— Je vais voir avec Erin, mais je n’aime pas l’idée de la laisser ici avec tout ce qui nous est arrivé ces derniers temps. — Je te ferai remarquer que, plus elle est loin de nous, moins elle court de risques… — Oui, sans doute, mais ce n’est encore jamais arrivé… — Il y a un début à tout, maman poule ! Joan fut assez dépitée lorsque sa fille choisit sans la moindre hésitation de rester avec Judith et Ken, mais elle essaya de faire bonne figure. La préparation des valises ne prit pas beaucoup de temps, le plus dur étant de convaincre Ken de ne pas emporter son ordinateur. Megan finit par y renoncer… Pendant tout le trajet, elle ne put s’empêcher de surveiller le rétroviseur, mais personne ne les suivit. — Plus aucune trace du FBI, dit Megan d’un ton rêveur, et on nous a attaquées juste après que les fédéraux se soient retirés. C’est curieux comme coïncidence, non ? — Tu trouves ? Si quelqu’un avait envie de s’en prendre à nous, il a dû attendre que nous soyons sans protection ; ça me semble normal, au contraire. — Sans doute, admit Megan, à moins que… — A moins que ? — Non, rien. Tu n’avais jamais vu les Appalaches auparavavant ? Les parents de Megan habitaient une maison en bois, construite en bordure de la forêt de Shenandoah. Son père attendait sur la terrasse qui courait tout autour de l’habitation. Il fit de grands gestes de la main en voyant arriver la Chrysler. Ken jaillit de la voiture en poussant un cri de guerre et lui sauta au cou. — Doucement, dit son grand-père en riant, tu vas me faire tomber. Attirée par le bruit, la mère de Megan, apparut sur la terrasse. Son début de sourire s’estompa dès qu’elle aperçut Joan qui descendait de la voiture, mais elle ne fit aucun commen173


taire. Megan avait déjà décidé de ne pas s’attarder, d’une part parce qu’elle et Joan devaient encore préparer leurs bagages, et d’autre part, pour éviter une situation qui risquait d’être tendue entre sa mère et Joan. Elle en avait discuté avec son père au téléphone et il avait très bien compris sa décision. Après trois quarts d’heure, Megan fit signe à Joan qu’il était temps de repartir. Il fallut encore une dizaine de minutes à celle-ci pour faire ses recommandations à Erin, sous l’œil amusé du père de Megan qui avait été mis au courant par sa fille. Sur le chemin du retour, Joan resta silencieuse, l’œil à nouveau perdu dans le lointain.

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San Francisco - 20 août

— Ouf, dit Megan en posant sa valise, cette fois, on y est vraiment. Je déteste ces longs voyages en avion. C’était seulement le début de l’après-midi à San Francisco, à cause du décalage de trois heures avec Washington, mais Megan et Joan était parties de la maison avant six heures du matin pour prendre le vol de sept heures et quart. L’escale à Phœnix leur avait fait perdre pas loin de trois heures, mais Megan n’avait pas pu trouver de vol direct compte tenu de leur réservation tardive. — Drôle d’impression que de se retrouver ici, murmura Megan. Joan, par contre, semblait heureuse de rentrer chez elle malgré l’absence d’Erin, à laquelle elle n’avait plus fait allusion depuis la veille. Elle ouvrit les volets à l’arrière de la maison, puis conduisit Megan jusqu’à sa chambre. — J’ai eu une idée dans l’avion, dit Megan. — Ah…? fit Joan d’un air inquiet, tu vas essayer de trouver un missile d’occasion ? — Très drôle ! Je crois que, pour commencer nos recherches, nous devrions téléphoner à Carol pour lui dire que nous sommes revenues et en profiter pour lui demander si elle peut nous mettre en contact avec le patron de ce MacGoff qui a été tué. Il acceptera peut-être de nous aider, rien ne dit qu’il a pris la même décision que ce poltron de Harper. Quand tu penses que ce type mesurait près de deux mètres ! — Oui, pourquoi pas ? On ne risque rien. Tu ne veux pas défaire tes bagages ?

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— Non, plus tard, dit Megan, j’ai plutôt envie de tester cette idée tout de suite. Tu l’appelles ? Elles descendirent dans le salon et Joan composa le numéro de Carol. Celle-ci décrocha presque immédiatement. — Carol ? C’est Joan Allen. Nous sommes revenues… — Ah, Joan ! Décidément, vous devenez inséparables, dit Carol avec une pointe d’ironie. Vous avez décidé d’abandonner vos projets ? — Euh, pas exactement, mais je vous passe Megan. Elle vous expliquera tout cela beaucoup mieux que moi. — Bravo, dit Megan, qui dans le fond était ravie de reprendre l’initiative. Bonjour Carol. Je me demandais si vous aviez besoin de nous pour l’enquête sur le meurtre du détective. — Ne me dites pas que vous êtes revenues à San Francisco seulement pour ça ! répondit Carol sur un ton moqueur. — Non, non, mais puisque nous sommes là… — Si je comprends bien, dit Carol, beaucoup plus sérieuse, vous avez décidé de continuer vos recherches. J’avais pourtant cru entendre que cela ne s’était pas très bien passé ces derniers temps, entre vous et Chuck Harper… Ce qui est arrivé à Ray MacGoff ne vous a pas refroidie ? — Il y a un lien établi ? demanda Megan. — Non, rien de neuf, on attend les résultats de l’expertise balistique. Sérieusement, pourquoi êtes-vous revenues ? Les enfants sont avec vous ? — Non, ils sont restés chez mes parents en Virginie, dit Megan. Vous n’avez donc pas été déchargée de l’enquête, cette fois ? — Pas encore. Vous n’avez pas répondu à ma question… — Écoutez Carol, vous n’êtes sans doute pas au courant, mais nous avons été attaquées avant-hier en rentrant à la maison. Si Joan n’avait pas été là, Dieu seul sait ce qui me serait arrivé. Et comme par hasard, le FBI, qui nous espionnait vingt-

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quatre heures sur vingt-quatre, avait levé le camp juste avant. Rien ne se passe normalement dans cette affaire… — Qui vous a attaquées ? Vous avez prévenu la police ? — Bien sûr, dit Megan, la police pense qu’il s’agit d’un voleur de voitures qui passait par là. J’ai rarement entendu parler d’un voleur qui dit à sa victime : « Tu commences à nous emmerder, si tu tiens à ta peau, tu ferais bien de laisser tomber. » — Ah… vous avez dit cela à la police ? — Non, j’ai dû oublier, dit Megan sans se démonter, de toute façon, ils ne m’écoutaient même pas. — Pourquoi n’allez-vous pas raconter tout cela au FBI ? Je pense qu’ils seraient ravis de vous entendre. — Je n’en suis pas si sûre, j’ai comme l’impression qu’ils ne m’aiment pas beaucoup. — Je ne sais vraiment pas quoi vous dire, Megan, à part de laisser tomber et de laisser faire les fédéraux. Je comprends très bien que vous ayez du mal à admettre que Douglas était impliqué dans des affaires louches, mais arrêtez de croire que le FBI ne veut pas trouver la vérité. Donnez-moi une seule bonne raison pour cela ? Ou alors, vous savez des choses que vous nous avez cachées… — C’est une obsession, ma parole ! Carol, j’aurais… nous aurions besoin d’un service. — Je vous arrête tout de suite, Megan. Il m’est impossible de vous aider de quelque façon que ce soit. Je suis déchargée de cette enquête et je n’ai plus le droit d’y toucher. Vous comprenez ? — Je ne vous demande pas de vous impliquer ou de me communiquer des renseignements. Je voudrais simplement que vous nous présentiez au patron de ce Ray MacGoff. Je voudrais essayer de le convaincre d’encore travailler pour nous. Carol réfléchit un court instant. — Oui, je crois que cela doit être possible. J’ai rendez-vous avec lui en fin d’après-midi. Vous pourriez me retrouver vers 177


dix-sept heures à l’entrée principale de la pyramide. Je vous laisserai vous débrouiller avec Dick Butters, c’est lui le patron. Je ne vous garantis pas qu’il sera très réceptif, Ray MacGoff était son ami… — Ce serait génial, Carol. Merci d’avance. À cinq heures alors ? — Oui, dit Carol avant de raccrocher. — Bon, on avance, conclut Megan, tu sais où se trouve la pyramide ? — Oui ça, difficile de la manquer… On a environ deux heures devant nous avant de partir. Tu veux défaire ta valise ? — Non, non, attends, il faut qu’on trouve un moyen de contacter le fameux Bill. Tu n’as vraiment aucune idée de qui il peut s’agir ? — Mais non, je te l’ai déjà dit. Il n’y a que toi qui caches des choses… Megan haussa les épaules d’un air outragé. — Pfft… ! Seulement aux policiers. Tu n’as pas une idée géniale pour mettre la main sur lui ? — Géniale, c’est beaucoup dire, mais si on passait tout bêtement une annonce dans les journaux ? Il y a pas mal de gens qui recherchent une personne disparue par ce moyen-là. Dans ce cas-ci, ce n’est même pas une personne disparue. Donc, s’il voit cette annonce, il se décidera peut-être à prendre contact avec nous. De toute façon, on ne risque rien… Megan réfléchit un instant. — Tu as raison, on n’a rien à perdre. On pourrait la rédiger tout de suite, elle pourrait encore paraître demain matin si on la communique par téléphone. Attends, je prends un bloc de papier. Megan s’installa à genoux devant la table de salon et se mit à sucer son crayon avec application. Puis elle commença à écrire à toute vitesse.

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— Écoute ça, dit-elle : « Si vous vous appelez Bill et si vous avez bien connu Douglas, Joan et Megan seraient heureuses de vous rencontrer le plus vite possible pour parler du passé. Appelez au numéro… » Qu’en dis-tu ? — C’est suffisamment explicite ? demanda Joan. — Que veux-tu que je mette de plus ? Une allusion à la CIA ou à la NSA ? Je crois qu’on a déjà eu assez de problèmes comme cela… — Megan qui devient prudente, ironisa gentiment Joan, on aura tout vu ! Non, blague à part, je crois que c’est très bien. Reste à espérer que ce Bill lit les journaux. — On verra bien. J’envoie ? Joan approuva de la tête. Megan téléphona successivement à trois journaux différents et demanda chaque fois que le texte soit publié tous les jours pendant une semaine à dater du lendemain. — Voilà, dit-elle en raccrochant, ce problème-là est provisoirement réglé. On va rejoindre Carol ? Le trajet jusqu’à la pyramide prit moins de vingt minutes et elles durent attendre un bon moment avant de voir arriver Carol, légèrement essoufflée. — Désolée, dit-elle, nous sommes un peu surchargés à la brigade en ce moment. J’ai une nouvelle, enfin, si on veut : Ray MacGoff n’a pas été tué avec la même arme que Douglas, ce qui ne prouve évidemment rien du tout. Mais à cause de cela, les deux enquêtes sont complètement dissociées. Le fait que MacGoff travaillait pour vous est considéré comme une simple coïncidence pour le moment. Je ne devrais pas vous dire tout cela normalement… Le bon côté des choses, c’est que Dick Butters est totalement libre de vous communiquer les informations qu’il veut, puisque vous n’avez rien à voir dans cette histoire. Allons-y, il nous attend.

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Une secrétaire les introduisit immédiatement dans le bureau de Richard Butters, qui se leva pour les accueillir plus chaleureusement que Megan ne l’aurait cru. — Entrez, entrez, dit-il, la main tendue, ne faites pas attention à mon désordre. Voulez-vous boire quelque chose? Megan et Joan optèrent pour un verre d’eau et Carol refusa poliment. — Monsieur Butters, commença Carol, je vais laisser madame Saunders vous expliquer elle-même pourquoi elle a souhaité vous rencontrer. Après cela, il faudra que je vous voie seul pour faire le point de l’enquête. Sommes-nous d’accord ? — Pas de problème pour moi, fit Butters en se tournant vers Megan et Joan. Elles approuvèrent toutes deux de la tête. — Voilà, dit Megan, Nous avions demandé à Chuck Harper de rechercher un dénommé Bill et une Frances Hewitt ou Allen en Californie. Suite à l’assassinat de Ray MacGoff, Harper nous a dit que votre cabinet avait décidé de résilier ce contrat. Je voudrais au moins pouvoir bénéficier des recherches que Ray MacGoff avait déjà entamées et je suis prête à payer pour cela. J’avoue que je n’ai pas très bien compris l’attitude de Chuck Harper. — Madame Saunders, dit Butters, dans notre organisation, chaque cabinet régional est totalement libre de ses choix. J’ai parlé avec Harper ce matin et il m’a dit avoir l’impression que vous lui cachiez des choses importantes. C’est l’unique raison pour laquelle il a préféré se retirer. Je dois vous dire que j’aurais exactement la même attitude dans ce cas de figure et que la plupart de mes confrères, en tout cas ceux qui sont sérieux, feraient pareil. En ce qui vous concerne, l’attitude du FBI n’est pas… classique, dirons-nous. Ce qui veut dire qu’eux aussi pensent que vous savez certaines choses. — Écoutez, monsieur Butters, dit Megan, dont les joues commençaient à s’enflammer, tout le monde a l’air d’oublier 180


que nous sommes la famille de la victime. Il y a eu un incident malheureux à propos de l’ordinateur portable de Douglas, que j’ai voulu examiner avant de le remettre au FBI. Il se fait que cette machine ne contenait rien et les fédéraux ne sont pas satisfaits. Que voulez-vous que j’y fasse ? Il me semble que la mission que j’avais confiée à votre cabinet était des plus anodines : rechercher deux personnes. Croyez-vous que j’ai quelque chose à voir dans la mort de votre associé ? Richard Butters leva les mains en signe d’apaisement. — Madame Saunders, je n’ai rien dit de semblable, et Chuck Harper non plus. D’ailleurs, rien ne prouve pour l’instant que Ray ait été tué parce qu’il enquêtait pour votre compte. Je pense pour ma part que ce que vous lui avez demandé de faire est en effet très classique et je ne vois pas pourquoi quelqu’un déciderait de se débarrasser de lui pour cela. Par contre, je pense aussi que vous nous cachez quelque chose, sinon, l’attitude du FBI ne peut pas s’expliquer. Cela pourrait être quelque chose dont vous n’avez même pas conscience… — Je ne vois vraiment pas, dit Megan avec force, ce foutu disque était bien vide… Et puis, comment expliquez-vous que nous ayons été attaquées juste après que les fédéraux aient levé leur surveillance ? — Je ne sais pas, fit Butters, un hasard sans doute. Megan eut un petit rire sans joie. — Décidément, personne ne veut voir la réalité… Bon, allezvous nous aider, ou non ? Richard Butters poussa un profond soupir. — Oui, je vais vous aider, bien que je n’aie pas grand-chose. J’ai pris le courrier de Ray ce matin et j’ai relu ses dossiers. En ce qui concerne le fameux Bill, il n’y a rien de nouveau. Le problème, c’est que je ne connais pas le contact de Ray, le nommé Morgan qui est indiqué sur sa fiche de travail. Par contre, l’état civil lui a fait parvenir la liste qu’il avait demandée et je l’ai parcourue. Il y a bien une Frances Hewitt qui ha181


bite à Santa Barbara. Quant à savoir si c’est celle que vous recherchez… — Mais c’est génial ! s’écria Megan. Enfin quelque chose de concret ! Vous allez nous donner son adresse ? — Oui, bien sûr, rien ne nous empêche légalement de le faire. D’ailleurs, c’est le genre de recherche qu’un particulier peut très bien réaliser lui-même. Si cette madame Hewitt ne veut pas vous parler, elle vous le dira… et dans ce cas, je vous conseille de ne pas insister… Tenez, je vous ai inscrit l’adresse sur ce papier. — Monsieur Butters, dit Megan, je ne sais comment vous remercier… — Eh bien, vous me remercierez plus tard, si c’est vraiment la bonne personne et si elle peut vous être utile… Qu’attendezvous d’elle exactement, si je ne suis pas indiscret ? — Vous connaissez notre histoire ? demanda Megan. — Oui, bien entendu. — Je crois que Joan et moi avons besoin de savoir si Douglas s’appelait bien Allen, ou s’il était encore un autre personnage, un inconnu en quelque sorte… Et puis, cette Frances Hewitt aura peut-être des liens avec d’autres personnes que Douglas a connues et cela pourrait nous aider à trouver la vérité. — Mais dans ce cas, pourquoi ne donnez-vous pas tout simplement cette information au FBI ? Ils sauraient l’exploiter bien mieux que vous… — Je n’ai pas confiance en eux, répondit farouchement Megan. Ils ne veulent pas que Douglas soit innocent. Pour eux, c’est une affaire entendue. Butters toussota avant de continuer. — Madame Saunders, si le FBI venait me demander des comptes, je serais obligé de lui communiquer cette information, sinon, je serais inculpé pour obstruction à la justice et, dans ce cas, vous pourriez avoir de sérieux ennuis.

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— Je les ai déjà, les sérieux ennuis, dit Megan en haussant les épaules, et si je n’arrive pas à démontrer que Douglas était un honnête homme, c’est toute ma famille et celle de Joan aussi, qui devront porter ce poids jusqu’à la fin des temps. Elle se leva, imitée par Joan, qui n’avait pas ouvert la bouche. — Merci, Monsieur Butters, dit-elle simplement en lui tendant la main. — Vous permettez un instant, intervint Carol, je vais les raccompagner jusqu’à la sortie. Je voudrais leur dire un mot en privé et je vous rejoins. Elles sortirent toutes les trois et se dirigèrent vers l’ascenseur. — Megan, dit Carol, soyez très prudente. Je ne partage pas l’avis de Dick Butters : je pense que les deux meurtres sont au contraire bien liés et votre obstination ne va pas plaire à ces gens, quels qu’ils soient. Vous avez vu de quoi ils sont capables… — Oui, je sais. Nous ferons attention. Si vous le voulez, nous vous tiendrons discrètement au courant de ce que nous avons trouvé. Carol hésita un moment avant de répondre. — Oui, faites-le. Mais je suis vraiment en équilibre instable dans cette histoire, parce que les fédéraux ne feraient qu’une bouchée de moi s’ils savaient que je n’ai pas communiqué une information. — C’est curieux, dit Joan, quand les portes de la cabine se furent refermées, les gens font toujours comme si je n’existais pas…

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San Francisco - 21 août

La sonnerie retentit pour la dixième fois, mais personne ne décrocha. — C’est rageant, dit Megan en coupant son téléphone portable, on dirait qu’elle n’est pas là. Tôt le matin, elle avait obtenu le numéro de téléphone de Frances Hewitt en consultant les renseignements sur Internet et depuis, elle avait appelé toutes les heures, en vain. Il y avait environ cinq cents kilomètres entre San Francisco et Santa Barbara et elle n’avait aucune envie de faire le trajet sans être sûre de trouver quelqu’un à l’adresse que lui avait communiquée Dick Butters. — Que fait-on ? demanda-t-elle à Joan. Il est déjà presque deux heures. On prend le risque ? Si on roule bien, on pourrait être sur place vers sept ou huit heures. On se prend un petit hôtel et demain, on se pointe chez Frances Hewitt… — Si tu veux, dit Joan, sans enthousiasme. Megan ouvrait la bouche pour ajouter quelque chose, lorsque la sonnerie du téléphone fixe lui coupa la parole. Joan alla décrocher. — Joan Allen, dit-elle de sa voix douce. Megan la vit pâlir. — Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle à voix basse. Joan posa sa main sur le micro. — C’est Bill…, chuchota-t-elle. Puis elle tendit le combiné à Megan, stupéfaite, qui resta un moment sans réaction. — Madame Allen, fit la voix dans l’écouteur, vous êtes toujours là ? 185


— Non, c’est Megan Saunders, réussit-elle à articuler, Joan est à côté de moi. — Je disais donc que j’ai vu votre annonce ce matin dans le journal, reprit Bill. Je pourrais passer chez vous en fin d’aprèsmidi, si vous le souhaitez. — Et comment ! dit Megan, je ne m’attendais vraiment pas à vous entendre aussi vite. Vous savez où nous habitons? — Huitième Avenue, je crois ? — Oui, c’est bien cela. Venez le plus tôt possible ! dit Megan, toute excitée. Elle raccrocha. — Bon, je crois que notre voyage à Santa Barbara est remis à plus tard, dit-elle, c’est incroyable ! Je ne pensais pas que cela marcherait aussi facilement. Tu te rends compte ? — Pas très bien, dit Joan, qui avait repris des couleurs. J’ai un peu peur de ce que nous allons apprendre… — Mais pas du tout ! s’écria Megan. Tu ne comprends donc pas ? Si Bill existe, cela veut dire que Douglas n’a pas menti au sujet de son travail. Et le FBI s’est complètement planté, depuis le début ! — Mmm…, fit Joan, perplexe devant l’enthousiasme de son amie. Megan tourna en rond dans la maison jusqu’à ce que le coup de sonnette annonçant Bill se fasse entendre. Elle courut vers la porte d’entrée, sans laisser à Joan le temps de réagir. Un homme de taille moyenne, âgé d’environ cinquante ans, les cheveux gris clair coupés courts, se tenait sur le seuil. Il était vêtu du costume sombre qui semble faire partie de la garderobe de toute personne travaillant pour le gouvernement des États-Unis. Il lui adressa un sourire aimable et tendit la main. — Vous êtes madame Saunders, je ne me trompe pas ? demanda-t-il. Je suis Bill… — Bill comment ? s’enquit Megan.

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— Je préférerais rester Bill tout court, si cela ne vous dérange pas. Mon nom n’a pas grande importance… Il suivit Megan jusque dans le salon. — Voici Joan Allen, dit Megan, qui inversait les rôles sans même s’en rendre compte. Bill serra la main de Joan, qui sembla reprendre ses esprits. — Ainsi, vous avez connu Douglas ? murmura-t-elle. — Plus que connu, dit Bill avec un sourire, nous étions vraiment amis. Sa disparition m’a frappé de plein fouet, mais je ne pouvais pas me faire connaître, vous comprenez? — Oui, bien sûr. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que Douglas faisait exactement ? — Madame Saunders, dit Bill avec une petite grimace, je préférerais que vous m’expliquiez d’abord ce qui vous a amenées à passer cette annonce. Ensuite, vous me poserez les questions que vous voudrez. J’y répondrai si cela ne met pas en cause le secret professionnel auquel je suis tenu… — Mais vous travaillez bien pour le gouvernement ? s’inquiéta Megan, qui s’était raidie. — Oui, cela je peux vous l’assurer, dit Bill, qui avait remarqué son trouble. — Bien, dit Megan, plus détendue. C’est Joan qui s’est souvenue de votre nom, lors d’un entretien avec la police criminelle, avant que ces crétins du FBI ne s’emparent de l’affaire. Elle s’est seulement rappelée que Douglas avait plusieurs fois fait allusion à vous. Je ne me trompe pas, hein Joan ? — Non, c’est bien cela. Douglas vous qualifiait de type génial, dit Joan en souriant. Il ne parlait jamais de son travail et vous êtes la seule personne dont j’ai jamais entendu le nom. Enfin, le prénom… — Avez-vous une idée des raisons pour lesquelles on l’aurait tué ? demanda Bill.

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— Je pensais plutôt que vous auriez une idée, fit remarquer Megan. — Racontez-moi ce que vous savez, suggéra Bill, je pourrai peut-être apporter un éclairage différent. — Eh bien, commença Megan, l’ordinateur portable de Douglas avait disparu et la police le cherchait, pensant apparemment y trouver des informations importantes. Quand je suis rentrée chez moi après l’enterrement, j’ai trouvé un message de la compagnie aérienne, me signalant que le PC avait été retrouvé dans l’avion de San Francisco. Je l’ai récupéré le lendemain. Je l’ai conservé vingt-quatre heures avant de le remettre aux fédéraux, le temps de lire les fichiers éventuels qu’il contenait. Mais il n’y avait absolument rien sur le disque. Je suppose que Douglas a enlevé l’ancien et installé un nouveau à la place. Le FBI pense que c’est moi qui ai fait cette manipulation et depuis, nous avons eu pas mal d’ennuis… Par contre, il y avait un mot caché dans la valisette de l’ordinateur et celui-là, je l’ai gardé. C’est pour cela aussi que nous vous avons contacté. — Quel genre de mot ? demanda Bill, qui semblait suspendu à ses lèvres. — Oh, une référence à un certain Alvaro, à qui Douglas aurait confié une clef. Apparemment, ce type devrait nous remettre cette clef si nous lui donnons une espèce de mot de passe. Mais nous n’avons pas la moindre idée de l’endroit où se trouve cet Alvaro. Vous le connaissez ? — Jamais entendu parler, dit Bill. Et ce mot de passe ? — Sans doute les paroles d’une chanson, mais nous n’en sommes même pas sûres. Vous connaissez Santa Lucia ? C’est une chanson italienne… Cela pourrait être le mot de passe. Nous avons bien essayé de trouver Alvaro à Georgetown, dans les bars et restaurants que Douglas fréquentait, mais cela n’a rien donné. J’espérais que vous pourriez nous aider à le trouver…

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— Je le pourrais sans doute, fit Bill, qui avait l’air songeur. À votre avis, à quoi doit servir cette clef ? — Eh bien, je suppose que Douglas a caché le disque de l’ordinateur dans un coffre de banque ou dans une consigne de gare ou d’aéroport et qu’il a ensuite confié la clef à Alvaro avec mission de la remettre à toute personne qui connaîtrait le mot de passe. À mon avis, le FBI a raison de penser que ce disque contient des informations précieuses sur les activités de mon mari. Si nous arrivons à le trouver, l’affaire sera sans doute résolue. Bill hocha la tête. — Pourriez-vous me montrer ce fameux mot de Douglas ? Megan se raidit. — Je l’ai détruit après l’avoir lu, mentit-elle, un peu mal à l’aise, je ne voulais pas qu’il tombe dans de mauvaises mains. Joan la regarda, un peu étonnée, mais elle ne fit pas de commentaire. — Dommage, dit Bill, un peu contrarié, y a-t-il autre chose ? — Non, dit Megan, à part le fait que le détective qui était chargé de vous retrouver a été assassiné le lendemain, mais je suppose que vous êtes déjà au courant par la presse… — Oui, en effet, dit Bill sur un ton détaché, reste à voir si ce n’est pas une coïncidence… — Je ne crois pas que c’en soit une, Bill, répondit tranquillement Megan. Entre nous, la presse n’a jamais mentionné le fait que Ray MacGoff vous recherchait, ni même qu’il travaillait pour nous… Bill poussa un profond soupir. — Bien joué, madame Saunders… Mais peut-être un rien trop tard. Je vous remercie pour cette précieuse information concernant Alvaro et le mot de passe… Les yeux de Megan étincelèrent. Elle rugit. — Salaud ! Qui êtes-vous exactement ? Bill se leva pesamment. 189


— Agent Samuel Ashley, FBI… Joan mit la main devant sa bouche, les yeux écarquillés. Megan se leva d’un bond. — Vous êtes vraiment… — Madame Saunders, coupa le pseudo Bill, je pourrais vous faire inculper sur le champ pour entrave à la justice et dissimulation de preuve. Il n’est d’ailleurs pas impossible que je le fasse. À partir de maintenant, vous êtes hors jeu et je vais aussi avoir une petite explication avec la brigade criminelle, qui ne nous a jamais parlé de ce Bill qui connaissait si bien votre mari… Et tant que j’y suis, je vais aussi parler avec le directeur de Mallory Associates. Megan sentit des larmes de rage monter, mais elle fit un effort surhumain pour ne pas le montrer. — Quand nous avons vu votre annonce dans le journal, ce matin, continua Ashley, nous ne pouvions pas le croire… Une chance pareille, ça ne se refuse pas. Que cela vous serve de leçon. À partir de maintenant, restez en dehors de cette histoire. C’est le dernier avertissement… ! Ashley se dirigea vers la porte. — Une dernière chose, dit-il en se retournant, si vous apprenez quelque chose de nouveau, mettez-vous immédiatement en contact avec nous, sinon… Je crois que mon collègue, Pete Cardillo, vous avait donné sa carte. — L’ordure ! s’exclama Megan avant même que la porte ne se soit refermée. Et moi, quelle idiote je fais ! Je lui ai donné le nom d’Alvaro et le mot de passe sans me méfier. Il m’a eue comme une débutante. Elle donna un grand coup de pied dans un fauteuil. — On n’est pas sûres du tout que ce soit le bon mot de passe, fit remarquer Joan, et ils auraient appris le nom d’Alvaro en allant chez Mallory Associates, ce qu’ils auraient fait tôt ou tard. Heureusement, tu n’as pas parlé du disque que tu as retiré de la machine. 190


— Pour ce que ça change ! murmura Megan avec amertume, il est aussi vide que celui que j’ai mis à sa place. — Oui, mais le FBI aurait voulu le récupérer, et on était bonnes pour aller le rechercher en Virginie… Megan partit d’un petit rire sans joie. — Qu’est-ce que tu crois ? Il est dans ma valise, évidemment… — Évidemment. Tu n’as pas emporté le revolver, au moins ? — Non, ça je n’ai pas osé. Je suppose qu’on ne m’aurait pas laissé prendre l’avion avec ça dans ma valise. Bon, on n’a plus qu’à retrouver Frances Hewitt le plus vite possible. — Pourquoi faire ? demanda Joan. Tu as entendu ce qu’Ashley a dit. On doit rester hors du coup. — Simplement pour savoir qui était réellement Douglas. Je propose qu’on parte tout de suite, on pourrait y être avant minuit, et demain matin… — Bon, bon, d’accord, dit Joan. De toute façon, je n’ai pas envie de rester ici après ce qui vient de se passer. Et si le vrai Bill prend contact entre-temps ? — Flûte, je n’avais pas pensé à cela ! dit Megan, en se tapant le front. On peut dévier ton téléphone sur mon portable ? — Oui, j’ai ce service-là, je ne me souviens plus comment cela fonctionne… — Moi je sais, je l’employais tous les jours. Bon, on a besoin d’une petite valise pour deux ou trois jours maximum. Et si ce n’est pas la bonne Frances Hewitt, on sera sans doute revenues demain… Une heure plus tard, la voiture de Joan fonçait plein sud sur la route 101.

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Santa Barbara - 22 août

Megan rangea la voiture le long du trottoir dans De la Vina Street. La température était nettement plus élevée qu’à San Francisco, bien qu’il fût à peine neuf heures. La veille, Megan et Joan étaient arrivées un peu après minuit. Elles avaient pris une chambre dans un petit motel près du bord de mer. Assommée par la longueur du trajet, Megan avait dormi comme un loir pour la première fois depuis la mort de Douglas et c’est Joan qui l’avait réveillée vers sept heures et demie. Elles s’étaient procuré un plan de la ville à la réception de l’hôtel et, après un rapide petit déjeuner, elles avaient pris la direction du centre ville, qui n’était pas très éloigné. La maison au numéro 412 était de style espagnol, avec une façade peinte en jaune très clair et des volets vert pâle. Megan coupa le contact et observa un instant les alentours, s’attendant presque à voir surgir un agent du FBI, prêt à l’arrêter. À côté d’elle, Joan bâillait à se décrocher la mâchoire. — Qu’est-ce qu’on attend ? demanda-t-elle. — Rien, dit Megan, on y va. Il n’y avait pas de sonnette, mais bien un petit heurtoir en fer forgé au milieu de la porte de bois. Megan frappa deux coups. Un bruit de pas résonna quelques instants plus tard et la porte s’ouvrit sur une femme d’une quarantaine d’années, qui les regarda avec un certain étonnement. — Bonjour, dit Megan avec son plus beau sourire, êtes-vous Frances Hewitt ? — Oui, que voulez-vous ? — Je m’appelle Megan Saunders et voici Joan Allen. Nous étions les femmes de Douglas. 193


— Ah, je vois… Enfin, je crois… — Madame Hewitt, continua Megan, pouvons-nous entrer quelques instants ? C’est vraiment très important pour nous. Frances Hewitt leur fit signe de la suivre à l’intérieur de la maison et les guida jusqu’à une terrasse située à l’arrière. — Asseyez-vous, dit-elle, je n’ai malheureusement pas beaucoup de temps, je dois partir à Los Angeles tout à l’heure… J’ai appris par la presse ce qui est arrivé à Douglas. Je suis vraiment désolée. — Vous êtes donc bien sa cousine ? demanda Megan, qui avait encore du mal à croire à leur chance. — Oui, oui. Je suis la fille d’un des frères de la mère de Douglas. Nous avons passé une bonne partie de notre enfance ensemble, mais je ne l’avais pas vu depuis plus d’un an. Je ne me suis pas manifestée quand j’ai appris ce qui s’était passé, parce que je pensais bien que la situation serait tendue. — Tendue ? répéta Megan. — Oui. J’étais au courant de la situation de Douglas, je veux dire par rapport à Joan et à vous… Il m’en avait parlé il y a environ cinq ou six ans. Je pense qu’il avait besoin de se confier à quelqu’un et nous avions été très proches autrefois. Je n’arrivais pas à le croire ! Au début, j’ai cru qu’il me faisait une blague, mais pas du tout : il avait bien réussi à épouser deux femmes, sans se faire pincer par l’administration. — Mais pourquoi ? demanda Joan d’une voix éteinte. — Je ne peux que vous répéter ce qu’il m’a dit à l’époque et je ne sais pas si cela vous fera plaisir… — Au point où nous en sommes ! dit Megan, en balayant l’objection d’un geste de la main. — Par où commencer… ? dit Frances d’une voix hésitante. Il avait acquis une deuxième identité dans le cadre de son travail, alors qu’il était encore tout débutant. À l’époque, c’était en 1984, il m’a parlé d’une mission d’infiltration d’un groupe de militants pacifistes. C’était un peu après l’invasion de l’île de la 194


Grenade par les Marines. Reagan avait ordonné cette action, officiellement pour protéger un millier de citoyens américains qui résidaient là, parce que des gauchistes s’étaient emparés du pouvoir après un coup d’État. Le camp démocrate avait hurlé, bien sûr, mais le président déclara alors répondre à l’appel d’une Organisation des Nations des Caraïbes de l’est… Vous imaginez ? Les mouvements pacifistes de tout le pays se sont mobilisés et la CIA ne voyait pas cela d’un très bon œil. — Donc, Douglas travaillait réellement pour la CIA ? demanda Megan. — Oui, bien sûr. Pourquoi me demandez-vous cela ? dit Frances, étonnée. Vous ne le saviez pas ? — Si ! Mais le FBI prétend le contraire aujourd’hui. Ils disent que Douglas était un mafieux… Frances Hewitt resta un instant sans voix. — Il doit y avoir une erreur. Douglas était entré à la CIA comme analyste à la fin de 1982. Il avait été recruté pratiquement à la sortie de l’école, par un type qui contactait systématiquement les élèves brillants de chaque promotion. Je m’en souviens très bien, il était fou de joie à l’époque parce qu’il avait toujours rêvé de travailler pour le gouvernement. Je ne peux pas imaginer qu’il m’ait menti à ce sujet, c’est invraisemblable ! — Ce n’est pas la seule chose aberrante dans cette histoire, dit Megan, continuez… — Oui, dit Frances, un peu déstabilisée. Où en étais-je ? Ah oui… Donc, il avait infiltré ce groupe de pacifistes sous l’identité de Douglas Saunders. Quand je dis infiltré, ce n’était pas du tout une mission dangereuse, sinon on ne l’aurait pas confiée à un jeune gars comme lui, d’autant plus qu’il n’était pas un agent de terrain. Il devait simplement participer aux réunions de cette organisation et rédiger quelques rapports. On lui avait expliqué que c’était important pour sa propre formation. Nous étions encore en pleine guerre froide et Douglas disait que pour être gauchiste en Amérique, il fallait vraiment n’avoir 195


rien compris. Je me souviens que nous nous sommes accrochés violemment à ce sujet, parce que j’étais, moi, plutôt de gauche. Douglas disait que les gens comme nous étaient un péril pour la démocratie, parce que nous faisions tout pour occulter les vrais problèmes. Nous étions jeunes tous les deux, mais je peux vous dire que Douglas croyait vraiment à ce qu’il faisait. C’était un idéaliste, avec tous ses excès… Enfin bref, quand il a terminé cette mission, il s’est arrangé pour conserver les documents d’identité de Douglas Saunders, sans que personne ne s’en inquiète. Un peu par jeu, je pense. Il m’avait raconté à l’époque que c’était le nom d’un enfant qui était né à la même date que lui dans le Connecticut, mais qui était mort à la naissance ou peu après, je ne sais plus. D’après lui, la CIA tenait une liste des identités disponibles et choisissait de préférence un prénom, une date de naissance, un signalement général correspondant à la personne qui devait endosser cette identité de façon à lui faciliter le travail d’assimilation des détails, pour ne pas être percé à jour. Pendant un bon moment, il ne s’est plus servi de ce nom d’emprunt et tout le monde a même oublié qu’il l’avait porté un jour. Frances s’interrompit et regarda Joan. — Cette année-là, il vous a rencontrée, continua-t-elle, et il a très vite décidé de vous épouser, à peine quelques mois plus tard. Il m’en avait parlé et je lui avais fait remarquer qu’il vous connaissait à peine, mais il n’a même pas voulu en discuter. Ce fut notre deuxième grosse dispute… Je n’ai d’ailleurs pas été invitée à votre mariage, cela vous le savez déjà… — Oui, confirma Joan, il m’a parlé de vous bien plus tard, et comme quelqu’un de très éloigné, qu’il ne voyait plus depuis longtemps. Frances esquissa un petit rire. — Très éloigné… En fait, il se tournait toujours vers moi quand quelque chose n’allait pas et je crois que, pour cette raison, il tenait beaucoup à ce que je reste dans l’ombre. Et moi, 196


ce rôle me convenait finalement… Vous savez, il avait à peine dix-neuf ans quand ses parents se sont tués dans cet accident de voiture. Il avait été complètement anéanti par cet événement, au point d’envisager de se suicider. À ce moment-là, il a décidé de rompre avec tout ce qui restait de sa famille, moi exceptée. Je l’ai recueilli pendant quelques semaines et je m’en suis occupée, comme une grande sœur, bien que nous ayons le même âge. Comment vous dire… ? C’était quelqu’un de très brillant, trop même… Avec une sensibilité à fleur de peau, un mal de vivre épouvantable… Après la mort de ses parents et son séjour chez moi, j’ai pensé qu’il allait abandonner ses études, ou à tout le moins, rater son année. Eh bien, pas du tout. Quand il a recommencé, il a fini en tête de sa classe, sans la moindre difficulté. Je l’appelais l’extraterrestre… Lui-même disait régulièrement : je suis un inadapté. Quoi qu’il en soit, peu de temps après votre mariage, il vint me voir en disant qu’il avait rencontré une femme extraordinaire en Virginie. Il était détaché auprès d’un bureau de la NSA à San Francisco et il devait se rendre de temps en temps à la maison mère, comme il disait, à Langley. Je lui ai fait remarquer qu’il venait à peine de se marier avec une autre femme, qu’il trouvait tout aussi merveilleuse peu de temps auparavant. Il m’a répliqué que je ne comprenais rien, comme d’habitude ; que ça ne remettait pas en cause l’attachement qu’il avait pour sa femme, mais qu’il était irrésistiblement attiré par vous, Megan… Je me suis dit que cela lui passerait et que s’il trompait sa femme, ma foi, il ne serait pas le premier. De temps en temps, il m’en parlait encore, mais comme quelque chose de plus banal. Comme un homme qui a une femme à un endroit et une maîtresse à un autre endroit. On voit cela tous les jours, n’est-ce pas ? Ce n’est que bien plus tard qu’il m’a avoué l’incroyable : il avait épousé l’autre femme sous le nom de Douglas Saunders. Je vous l’ai dit, j’ai cru à une blague ; mais en même temps, il avait l’air tellement désemparé… Je lui ai demandé pourquoi il avait fait cela. Il 197


m’a répondu que vous lui aviez imposé un ultimatum, Megan. Soit il vous épousait, soit vous le laissiez tomber… — C’est vrai, reconnut Megan, il avait l’air assez indécis à l’époque et j’avais décidé de le bousculer un peu. Si j’avais su… — Je me suis fâchée, poursuivit Frances, je l’ai traité d’abruti intégral et de je ne sais quoi d’autre. Il m’a simplement dit qu’il n’avait pas pu choisir entre vous deux. C’était tout à fait lui, ça : passionné au point de se moquer complètement des convenances, de la loi, des complications inévitables. Un problème s’était posé à lui, il l’avait résolu à sa manière. Point final. Et j’étais sûre, dès ce moment, qu’il allait faire tout ce qui était humainement possible pour que cette situation ne fasse souffrir personne. J’ai appris la naissance des enfants, des deux côtés si j’ose dire, et Douglas était à chaque fois fou de joie, comme si tout était parfaitement normal. Je crois bien qu’il n’aurait cédé sa place à aucun prix. Son travail lui permettait d’expliquer tous ses déplacements et ses nombreuses absences et je suppose que personne ne se serait douté de quoi que ce soit s’il n’avait pas été tué… Vous avez une idée de ce qui a pu se passer ? Joan et Megan se regardèrent en silence. — Non, pas la moindre, dit finalement Megan. Ce que vous nous apprenez aujourd’hui ne fait que rendre les choses plus nébuleuses encore. Pensez-vous que Douglas puisse vous avoir menti sur toute la ligne, y compris sur son travail ? Frances secoua la tête. — Absolument pas ! Il ne m’a d’ailleurs rien caché, puisque j’étais au courant de sa double vie. Et puis, lorsqu’il est entré à Langley, il est venu tout fier, me montrer son insigne. Je le vois encore arriver, une bouteille de champagne sous le bras… Non, il ne peut y avoir le moindre doute à ce sujet. — Comment se fait-il que vous ne l’ayez plus vu depuis un an ? demanda Joan. 198


— Vers le milieu de l’année passée, au mois de mai je crois, il est venu me voir sans prévenir. Il avait l’air très contrarié, je dirais plus en colère qu’effrayé. Son discours était un peu incohérent et il n’arrêtait pas de dire que moins j’en saurais, mieux cela vaudrait pour moi. J’ai bien essayé d’en savoir plus, mais à un moment donné, il m’a dit que pour ma propre sécurité, il allait devoir m’éviter à l’avenir. Il m’a promis de reprendre contact plus tard, quand tout serait terminé, ce sont ses propres termes. Je ne l’ai plus jamais revu et je n’ai pas eu le moindre coup de fil depuis ce jour-là. Puis, j’ai appris ce qui lui était arrivé… J’ai compris que vous alliez enfin vous rencontrer toutes les deux, mais je dois avouer que je ne m’attendais pas à vous voir débarquer ici, surtout ensemble… Megan lui raconta succinctement tout ce qui était arrivé depuis l’assassinat de Douglas, en insistant sur l’attitude hostile du FBI à leur égard. Quand elle eut terminé, Frances hocha lentement la tête. — Comment peuvent-ils dire que Douglas ne travaillait pas pour la CIA ? Même s’il l’avait quittée de son plein gré, ils auraient toujours une trace de lui dans leurs fichiers… — Est-ce que le nom Alvaro vous dit quelque chose ? demanda Megan à brûle-pourpoint. Frances la regarda avec étonnement. — C’est assez répandu par ici, vous savez. Mon blanchisseur s’appelle comme cela et je connais au moins un serveur de restaurant qui porte ce nom-là. Pourquoi me demandez-vous cela ? — Douglas nous a laissé un message dans lequel il parle d’un Alvaro à qui il aurait confié quelque chose. Pensez-vous que cela pourrait être un de ceux que vous connaissez? Je veux dire, Douglas les a-t-il connus ? — Non, je ne crois pas, dit Frances en fronçant les sourcils, il ne restait jamais dans le coin, sauf à l’époque où ses parents sont morts, mais cela fait bien longtemps.

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— Et un certain Bill avec qui il aurait travaillé dans la région de San Francisco ? — Non, ça ne me dit rien. Il m’a seulement parlé d’un certain Ryan avec lequel il s’entendait très bien, mais sans jamais donner de détails. Il n’aimait pas parler de son boulot… Écoutez, je suis vraiment ravie de vous avoir rencontrées, mais je dois vraiment partir à Los Angeles maintenant. Il faut absolument que nous restions en contact et j’aimerais beaucoup faire enfin la connaissance de vos enfants. Je pense rentrer demain soir. — Les enfants sont en Virginie, chez mes parents, dit Megan, mais vous serez la bienvenue chez moi. Et puis, nous reviendrons sans doute par ici aussi. Nous allons peut-être rester un ou deux jours dans le coin pour profiter de ce temps superbe. — Alors, appelez-moi après-demain, dit Frances avec insistance, je crois que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire. Tenez, voici mon numéro de téléphone. Elle reconduisit Megan et Joan vers la porte en s’excusant encore de ne pouvoir rester. — Qu’est-ce que tu en dis ? demanda Megan, en retournant vers la voiture. — Sympa, dit Joan. — Non, je parle de ce qu’elle nous a appris ! — Eh bien, je crois que je comprends encore moins qu’avant… L’histoire de Douglas me fait un peu penser à ces agents secrets qu’on laisse froidement tomber quand ils se font prendre. On va jusqu’à nier les avoir jamais connus. J’ai lu cela dans des livres. — C’est peut-être pas idiot, dit Megan, dubitative. Son téléphone portable sonna au moment où elle s’installait derrière le volant. — Megan Saunders, dit-elle en décrochant. — Ah, dit une voix inconnue, je pensais téléphoner chez Joan Allen… 200


— Elle est à côté de moi, dit Megan, nous avons dévié son téléphone fixe parce que nous sommes dans le sud. Je vais vous la passer. — Ce n’est pas nécessaire, madame Saunders, je sais qui vous êtes. Mon nom est Bill… — Ah, dit Megan, vous êtes le deuxième… — Je vous demande pardon ? — Non rien, je vous expliquerai plus tard. Vous êtes vraiment Bill, l’ami de Douglas ? — Oui, j’ai vu votre annonce hier soir, mais j’avais besoin d’un peu de temps pour réfléchir à ce que je devais faire. Où êtes-vous ? — À Santa Barbara. Mais nous pouvons rentrer à San Francisco en fin d’après-midi. — Bien. Je passerai chez vous vers sept heures alors, je connais l’adresse. Et il coupa la communication. — Pas bavard, le bonhomme ! s’exclama Megan. Bon, les vacances sont déjà terminées !

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San Francisco - 22 août

Megan arpentait le salon depuis un bon moment lorsque la sonnette de la porte d’entrée retentit enfin. Elle se précipita dans le couloir sans laisser à Joan le temps de se lever. Comme la veille, un inconnu se tenait dans l’entrée, mais en tenue décontractée : jeans un peu défraîchi, chemise à manches courtes et mocassins ayant déjà bien vécu. Il adressa à Megan un timide sourire, tandis qu’elle le dévisageait avec méfiance. — Bill ? demanda-t-elle simplement. — Oui, en quelque sorte, dit l’homme. — Comment cela, en quelque sorte ? Êtes-vous Bill, oui ou non ? continua Megan sans faire mine de le laisser entrer. — Mon vrai nom est Ryan Levitt, mais je suis le Bill que vous attendez. Megan se souvint du nom prononcé par Frances Hewitt : Ryan… — Entrez, dit-elle, en souriant à son tour. Bill la suivit dans le salon, où Joan attendait avec anxiété. Megan fit les présentations. — Pourquoi avez-vous dit que j’étais le deuxième ? demanda Bill en guise d’entrée en matière. — Parce qu’un agent du FBI s’est présenté hier en se faisant passer pour vous, dit Megan. Ils ont vu l’annonce et, apparemment, ils se sont dit que c’était une bonne occasion de vérifier ce que je savais exactement. J’ai encore eu droit aux menaces traditionnelles. — Mmm… Je n’aime pas trop ça, fit remarquer Bill. Par chance, ils ne savent pas qui je suis, sinon, j’aurais déjà entendu parler d’eux. Il n’y a que Douglas qui m’appelait Bill… 203


— Mais pourquoi ? demanda Joan, qui s’était rapprochée. — Oh, il donnait des surnoms à peu près à tout le monde, dit Bill en riant. Il a trouvé un jour que je ressemblais à une vieille gravure où l’on voit Buffalo Bill cerné par les Indiens. C’est aussi simple que ça. Mais je préférerais que vous m’appeliez Ryan. Pour vous dire, le technicien qui s’occupait de la photocopieuse dans nos bureaux de San Francisco était d’origine italienne : Douglas l’avait surnommé Al Carbone… — On aurait pu chercher longtemps, avoua Megan, songeuse, vous allez peut-être trouver ma question naïve, mais travaillez-vous pour la CIA ? — Cela n’a rien de naïf, dit Ryan, mais je travaille pour la NSA, l’agence qui s’occupe de la sécurité nationale et principalement de la surveillance des communications. Douglas venait me voir régulièrement lorsqu’il avait besoin d’interceptions dans le cadre de ses analyses. C’est comme cela que je l’ai rencontré, il y a pas mal d’années… J’ai encore du mal à croire que je ne le verrai plus. — Vous étiez au courant de sa double vie ? demanda Megan, avec une pointe d’agressivité. — Non, pas du tout, dit Ryan, j’ai appris cela par la presse, comme tout le monde je suppose. Je me demande comment il a pu garder ce secret pendant autant d’années. Il était toujours très évasif quand nous abordions des sujets personnels. Maintenant, je comprends pourquoi… Il avait beaucoup changé depuis quelque temps, il était devenu nerveux, irritable. Et pas moyen de savoir ce qui se passait : il ne voulait tout simplement pas en parler. — Cela avait-il un rapport avec son travail ? demanda Megan. — Je me suis posé la question plusieurs fois, et à mon avis, la réponse est oui. Vous devez savoir que, même entre employés d’agences gouvernementales, nous ne discutons jamais en détail de nos activités, sauf si c’est nécessaire pour que le 204


boulot se fasse et si nous en avons explicitement obtenu l’autorisation. Donc, je ne sais pas exactement sur quoi il travaillait, mais je me souviens que ce changement d’humeur est intervenu pratiquement en même temps qu’une nouvelle affectation. Je n’ai pas le droit de vous dire ce qu’il en est précisément, mais il s’est mis à s’intéresser à une autre région du globe et il n’y avait plus que cela qui comptait. À partir de ce moment, toutes les demandes qu’il m’a faites concernaient un seul endroit de la planète, qui n’avait plus rien à voir avec ce qu’il faisait avant. Et je l’ai vu beaucoup moins souvent qu’avant. Apparemment il voyageait beaucoup… — Mais alors, pourquoi le FBI continue-t-il à prétendre que Douglas ne travaillait pas pour le gouvernement ? s’écria Megan. — Ils disent cela ? fit Ryan, stupéfait. C’est complètement idiot ! Au début, dans la presse, on parlait de crime mafieux, mais j’ai pensé que c’était encore un journaliste qui racontait n’importe quoi. Il faut dire que la CIA n’aime pas annoncer qu’un de ses employés a été abattu, même si cela n’a éventuellement aucun rapport avec ce qu’il faisait… J’avoue ne pas comprendre. — Nous non plus, dit Megan sur un ton amer. Et Alvaro, cela vous dit quelque chose ? Ryan la regarda, abasourdi. — Oui, bien sûr, comment avez-vous entendu parler de ça ? Megan bondit sur ses pieds. — Quoi ? Vous le connaissez vraiment ? — Mais oui ! D’où tenez-vous ce nom-là ? insista Ryan. — De Douglas, dit Megan, il avait caché un bout de papier dans la mallette de son ordinateur portable. Le nom d’Alvaro était mentionné sur ce papier. Apparemment, Douglas lui aurait confié la clef d’un coffre ou d’une consigne.

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— Madame Saunders, dit Ryan, qui s’était penché en avant, c’est vraiment très important : que disait exactement ce message ? Megan le regarda sans répondre. — Ecoutez, Ryan, dit-elle enfin, je veux trouver la vérité sur la mort de Douglas. Ne me piquez pas une information pour la refiler aux fédéraux ! S’ils trouvent Alvaro avant moi, je crois bien que c’est foutu. — Ils ne risquent pas de le trouver, dit Ryan à mi-voix, vous avez ma parole : cela restera entre nous. D’ailleurs, toute cette conversation ne devrait pas avoir lieu, je prends moi aussi quelques risques. Que disait ce message ? — Textuellement : Alvaro a la clef et Joan connaît la chanson. C’est tout. Ryan poussa une exclamation de surprise. — Ça alors ! C’est bien du Douglas. Où est cet ordinateur maintenant ? — Le FBI l’a emporté, dit Megan, mais j’avais eu le temps de regarder son contenu : il n’y avait strictement rien sur le disque. — Le FBI… ? Alors, vous pouvez oublier Alvaro ; il ne vous sera d’aucune utilité, dit Ryan en secouant la tête. D’ailleurs, les spécialistes vont le découvrir avant vous. — Je n’y comprends rien, qui est Alvaro ? dit Megan avec rage. Encore un de vos collègues ? — Si on veut, dit Ryan avec un petit sourire, c’est encore un surnom inventé par Douglas un jour où il était en grande forme et il n’y a que lui et moi à utiliser ce nom de code. Nous avons un programme de cryptage qui s’appelle poétiquement CL1. Il peut vous transformer n’importe quel texte en un charabia incompréhensible. Nous utilisons entre autres ce système pour que personne ne puisse lire accidentellement un document qui ne lui est pas destiné. Un jour que Douglas avait terminé le cryptage d’un papier, il y a jeté un coup d’œil avant d’éteindre 206


sa machine et il a trouvé que cela ressemblait à de l’espagnol. En tout cas, il m’a dit que cela avait autant de sens pour lui que si c’était de l’espagnol. Et il a rebaptisé CL1, Alvaro. Depuis, entre nous, nous utilisions toujours ce nom-là. — Vous voulez dire qu’Alvaro est un programme ? fit Megan, éberluée. — Exactement. Enfin, c’est le nom que Douglas donnait à ce programme CL1. Il y eut un moment de silence pesant. — Quand je pense que tu m’as fait chanter Santa Lucia ! dit Joan d’une petite voix. — Qu’est-ce que c’est cette histoire ? s’enquit Ryan. — Eh bien, dit Megan, un peu embarrassée, comme Douglas avait écrit : Joan connaît la chanson, j’avais pensé que les paroles d’une chanson servaient de mot de passe pour qu’Alvaro nous remette la clef en question. Comme Joan chante souvent des airs italiens, et notamment Santa Lucia… Cette fois, Ryan rit franchement. — Bon Dieu, dit-il en reprenant son souffle, ne me dites pas que vous avez chanté ce truc à un Alvaro pris au hasard… ? — Si, dit Joan avec force, et même plus d’un ! Ryan rit de plus belle. — Oh non… j’aurais voulu voir ça ! — Tu vois, dit Joan d’une voix lourde de reproches, tu me fais passer pour une idiote. — Oh, je l’ai chanté aussi, dit Megan. Joan fit la grimace. — Chanté…? — Remarquez, dit Ryan, vous n’étiez sans doute pas très loin de la vérité. D’après ce que Douglas a écrit, ce sont bien les paroles d’une chanson qui servent de clef. Pourquoi pas Santa Lucia…? — Pourriez-vous nous expliquer, au lieu de rire bêtement ? demanda Megan sur un ton faussement coléreux. 207


— Oui, voilà, dit Ryan en reprenant son sérieux, CL1, ou Alvaro si vous préférez, a besoin d’une clef pour effectuer son travail de cryptage. Et la même clef, exactement la même, doit être utilisée pour décrypter, sinon le texte reste illisible. Il semblerait que Douglas ait choisi les paroles d’une chanson. En général, nous prenons quelque chose que nous ne risquons pas d’oublier, sinon il est impossible de décoder le texte. — Je ne suis pas sûre de comprendre, dit Megan. — Oui, évidemment, pour nous c’est de la routine, dit Ryan. Imaginez que vous ayez encodé un document quelconque dans un traitement de texte. Quand vous avez terminé, vous appelez le programme Alvaro et vous lui donnez le nom de ce document. Alvaro vous demande alors une clef de cryptage, qui est une suite de lettres et de chiffres. Par exemple, pour être certaine de vous rappeler la clef utilisée, vous lui donnez le titre d’une chanson que vous connaissez bien. Alvaro va alors transformer tout votre texte en effectuant un calcul complexe, et il va devenir illisible. Si la personne à laquelle vous destinez ce texte possède aussi Alvaro et connaît la clef à utiliser, ici, le titre de la chanson, elle pourra le rétablir dans son état original. Sinon, seule une équipe de spécialistes y arriverait, en y passant pas mal de temps… Megan poussa un profond soupir. — Donc, si je comprends bien, Douglas a enregistré un fichier à mon intention et il l’a crypté en utilisant Alvaro. Puis, il s’est arrangé pour me faire comprendre à quoi ressemblait la clef… — Exactement, dit Ryan, vous pouvez essayer plusieurs clefs, jusqu’à ce que vous ayez la bonne. Évidemment, quand vous n’avez pas la moindre piste, vous n’avez aucune chance de la trouver. Mais bon, comme je le disais tout à l’heure, si le FBI a pris l’ordinateur, tout cela ne sert plus à rien. Leurs spécialistes auront vite fait d’identifier le programme de cryptage CL1 et il leur faudra peut-être quelques heures pour trouver la 208


bonne clef. Pas plus… À l’heure actuelle, ils doivent déjà savoir. Megan le regarda longuement avant de se décider. — En fait, quand j’ai regardé le contenu du disque, il n’y avait rien. Mais j’ai tout de même décidé de le remplacer avant de donner la machine aux fédéraux… Ils n’ont vraiment reçu qu’un disque vierge… — Vous avez fait ça…? — Ben oui, je suis allée acheter un disque vierge et le vendeur l’a mis dans la machine. J’ai conservé l’autre… Ryan eut l’air à la fois catastrophé et soulagé. — Vous prenez un risque énorme, madame Saunders. Si les fédéraux se rendent compte de la manipulation, vous allez vous retrouver avec une inculpation sur le dos. — Je sais, soupira Megan, ils n’arrêtent pas de me dire ça. J’espère que vous n’allez pas me trahir… ? — Certainement pas, dit Ryan, offusqué, j’étais l’ami de Douglas. S’il a voulu vous transmettre un message, il devait avoir ses raisons… Où est ce disque ? — En sécurité, dit Megan, qui ne voulait pas en dire trop. Mais, de toute façon, il était vraiment vide. Je suppose que Douglas avait lui aussi installé un nouveau disque sur sa machine et que l’original est caché quelque part. Mais où ? — Je ne suis sûr de rien, évidemment, dit Ryan, mais cela m’étonnerait. En général, nous utilisons sur nos machines un système de gestion qui s’appelle SpaceWalker et cela rend toute une partie des fichiers complètement invisibles à l’explorateur. Encore une précaution de plus pour le cas où une machine s’égare… Si vous me montrez ce disque, je pourrai m’en assurer tout de suite. — Bon Dieu, je n’arrive pas à y croire, fit Megan, soudain toute pâle. J’aurais eu ces fichiers sous la main pendant tout ce temps !

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— J’ai mon portable dans la voiture et j’ai un port externe pour connecter un deuxième disque, dit Ryan, c’est vous qui décidez… Megan n’hésita pas plus d’une seconde. — Allez le chercher tout de suite !

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Virginie - 22 août

L’atmosphère était tendue dans la pièce immaculée. Tom Fernwick avait l’impression de faire face à un tribunal déjà décidé à le condamner. — Je ne pouvais pas savoir, Frank, tenta-t-il de plaider, la logique voulait que Douglas ait procédé lui-même à la substitution. Personne ne pouvait imaginer que sa femme nous ferait ce coup-là. Le dénommé Frank tapa du poing sur la table. — Bordel ! Il vous a fallu huit jours pour retrouver le magasin qui a vendu un disque similaire à Megan Saunders. Huit jours !!! Je vous avais dit d’utiliser tous les moyens possibles pour retrouver l’original. Résultat des courses : nous avons probablement des données sensibles qui se baladent en Californie. — Elle avait payé en liquide, dit Fernwick d’un ton maussade, il a fallu interroger tous les vendeurs un par un jusqu’à ce que l’un d’eux se souvienne avoir modifié un ordinateur pour une bonne femme qui ressemblait à Megan Saunders. Et pour avoir une certitude, on a dû obtenir la confirmation qu’elle a fait un retrait d’argent à un distributeur proche de ce magasin. — Vous avez toujours de bonnes raisons pour expliquer vos échecs, dit Frank d’un ton menaçant. Il nous faut ce disque avant que ces deux idiotes aient le temps de le lire, si ce n’est pas déjà trop tard. — Douglas n’a certainement pas laissé des données en clair, dit Fernwick, qui se tassait sur sa chaise. Sans l’aide d’un spécialiste, elles n'arriveront à rien.

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— Je vous le souhaite, Tom, dit Frank. Autre chose : a-t-on enfin identifié ce Bill ? — Il n’y a personne de ce nom-là dans l’entourage de Douglas, fit Fernwick, qui transpirait abondamment malgré la fraîcheur de l’air conditionné. Nous allons devoir élargir le champ des recherches. Tout cela prend du temps et nous n’avons pas assez de ressources. Nous ne sommes même pas certains que ce type existe vraiment, ni qu’il se fera connaître, d’ailleurs… — Peu importe, martela Frank, nous ne pouvons pas courir ce risque. Je ne crois pas un instant que Douglas ait oublié son ordinateur dans cet avion. C’était bien trop important pour lui et pour nous tous. Je pense qu’il se savait menacé et que le danger était imminent. Il a choisi de laisser le portable dans le coffre à bagages en se disant que ce serait provisoirement l’endroit le plus sûr. Il voulait, soit le récupérer plus tard, soit s’assurer que quelqu’un pourrait prendre la relève s’il lui arrivait malheur. Il a très bien préparé son coup… Vous avez carte blanche pour retrouver ce disque et me le ramener dans les plus brefs délais, sinon, c’est toute l’opération qui risque de foirer. Je n’y survivrai pas et vous non plus… — Bien, dit Fernwick en se levant, je vais aller là-bas moimême pour superviser les opérations. — Faites plus que superviser, Tom, dit Frank d’un ton neutre. Et si quelqu’un a eu la mauvaise idée de décrypter ce disque, il faudra procéder à un nettoyage complet… J’espère que je me fais bien comprendre… — Oui, dit Fernwick qui s’était remis à transpirer de plus belle, il n’y aura pas de problème… — J’aime à vous l’entendre dire…

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San Francisco - 22 août 20 h

— Voilà, dit Ryan en insérant dans le lecteur externe le disque que Megan venait de lui remettre, nous serons fixés dans un instant. Il pianota quelques secondes sur son clavier, tapa une commande que Megan ne parvint pas à lire et eut un petit sourire de triomphe. — Bingo ! C’est bien SpaceWalker qui gère l’espace disque. C’est pour cela que vous n’avez rien pu voir. En fait, il y a plus de deux mille fichiers de toutes sortes. Il y en a un qui s’appelle tout simplement Megan-Joan… Voulez-vous que j’essaie de l’ouvrir ? Megan prit une grande inspiration avant de répondre, sentant une main de fer lui broyer le cœur. — Oui, allez-y… Ryan tapa à nouveau sur le clavier et un document apparut sur l’écran ; il ne contenait que des caractères sans signification. En même temps, un message s’afficha en surimpression. — Oui, bien sûr, murmura Ryan, c’est crypté. Il nous faut trouver la clef maintenant… Puis, en s’adressant aux deux femmes : — Vous m’avez parlé de Santa Lucia tout à l’heure. Je vais essayer avec le titre… Il tapa « Santa Lucia » en réponse au message et le texte se transforma, tout en restant aussi illisible. Megan poussa une exclamation de dépit. Ryan leva la main en un geste apaisant. — Non, ne vous inquiétez pas. Ce serait un coup de bol extraordinaire de tomber du premier coup sur la bonne phrase

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clef. Il suffit d’un caractère différent pour que le décryptage se fasse mal. Donnez-moi la première phrase de la chanson. Megan se tourna vers Joan. — Sul mare luccica l’astro d’argento, dit-elle, mais il vaudrait mieux que vous me laissiez taper, c’est de l’italien… — En effet, dit Ryan en cédant sa place devant le clavier. Joan fit courir ses mains sur le clavier à une vitesse stupéfiante. Megan la regarda, ébahie. Le texte se modifia sensiblement, mais resta toujours incompréhensible. — Essayez la deuxième phrase, dit Ryan, j’espère que Douglas n’a pas utilisé seulement une portion, sinon nous allons mettre un temps fou à la trouver. Je ne crois pas qu’il aurait fait cela, il savait très bien que cela rendrait la tâche bien trop compliquée. Joan encoda la suite, sans plus de succès. Toute la chanson y passa sans le moindre résultat. Ryan se gratta le crâne d’un air dubitatif. — Qu’est-ce que tu chantais l’autre jour dans ma cuisine? demanda soudain Megan en se tournant vers Joan. Tu sais, une histoire de femme volage… — Ah oui, la donna è mobile, dit Joan, j’essaie celle-là ? Elle s’activa sur les touches sans attendre la réponse. Un texte en clair apparut instantanément. Ryan poussa un cri de Sioux. — Ouais !!! On l’a Ils se regroupèrent tous trois autour de l’écran pour lire ce qui ressemblait à une lettre : En écrivant ces lignes, je sais très bien que si vous les lisez un jour, cela voudra dire que je me suis fait descendre. Et je suppose que vous êtes là toutes les deux, Joan et Megan… Avant toute chose, je voudrais vous dire que, même si vous me considérez comme un sale type, je ne regrette pas vraiment ce que 214


j’ai fait, bien que, comme vous le lirez plus loin, c’est cela qui a causé ma perte. J’ai bien vécu et j’ai eu de très bons moments avec chacune de vous ; comment pourrais-je regretter cela ? Je serai sans aucun doute la seule personne à penser que tout cela était finalement très bien et je n’essaierai pas de vous convaincre. Mon seul espoir est que vous puissiez tous bien vous entendre, même si cela se fait à mes dépens. Quoi qu’il en soit, je ne pouvais tout simplement pas agir autrement et je trouverais particulièrement inconvenant d’avoir apprécié les avantages de cette situation et de faire ensuite un acte de contrition parce que les choses sont en train de mal tourner. La situation a commencé à se gâter le 3 juin 2001 : ce jour-là, j’ai été convoqué par Ron Klingemann, qui est le patron du directorat des renseignements généraux. Un autre homme, que je ne connaissais pas, était présent lors de cette entrevue. J’ai appris plus tard qu’il s’appelait Frank Callary et la seule chose dont je sois certain, c’est qu’il occupe une des plus hautes fonctions dans l’agence. À ce jour, je n’ai pas réussi à connaître sa position exacte, ce qui veut vraisemblablement dire qu’il est très haut dans la pyramide. Bref, Klingemann m’a annoncé de but en blanc qu’ils avaient découvert ma double vie, presque par hasard. Quelqu’un à l’administration s’est rendu compte, des années après, simplement en vérifiant mon dossier en vue d’une promotion, que j’avais conservé des documents d’identité au nom de Douglas Saunders et, un peu par jeu, il a fait une vérification de routine. Quand il a compris que quelque chose clochait, il a passé les renseignements au niveau supérieur et l’enquête a démarré. Il ne leur a pas fallu trois jours pour découvrir le pot aux roses… Je m’attendais à être purement et simplement arrêté sur-le-champ en attendant mon expulsion de l’agence, mais Klingemann m’a dit que j’allais avoir une chance de me racheter et même, ce sont ses propres termes, d’effacer complètement mon ardoise. Comme je ne comprenais 215


pas, il m’a dit que j’aurais l’occasion de rendre un énorme service à mon pays et qu’en échange, tout le monde fermerait les yeux sur ma situation. On effacerait totalement cette information de mon dossier et personne ne pourrait plus jamais rien découvrir. Je n’étais bien entendu pas en situation de discuter quoi que ce soit, mais ils n’ont pas voulu m’en dire plus ce jour-là. Ils m’ont demandé de réfléchir jusqu’au lendemain et de donner une réponse qui m’engagerait jusqu’à mon dernier jour. Le choix était : la prison et le déshonneur ou rendre service à mon pays. Je suis sorti de là avec l’impression que le monde venait de s’écrouler autour de moi. Je crois que j’ai compris à ce moment-là ce que peut être la vie d’un rat de laboratoire : j’avais envie de courir dans tous les sens, j’espérais me réveiller en réalisant que tout cela n’était qu’un horrible cauchemar, j’avais le sentiment que mon cerveau n’arrivait plus à aligner deux pensées cohérentes… Je ne suis pas rentré à la maison ce jour-là, j’ai prétexté un déplacement imprévu. En fait, j’ai bu jusqu’à tomber au plus profond d’une obscure oubliette dans un motel proche de Langley. Au fond de moi, la décision était déjà prise et je n’avais d’ailleurs pas vraiment le choix : peut-on vraiment hésiter entre le pénitencier et un service rendu à son pays ? Le lendemain après-midi, je me suis retrouvé dans la même pièce avec les deux mêmes hommes et je leur ai dit immédiatement que je n’avais pas eu besoin de réfléchir, ce qui a eu l’air de les amuser beaucoup. Ron Klingemann m’a alors annoncé que j’allais devoir quitter ma fonction d’analyste pour devenir un agent de terrain, qui dépendrait directement et exclusivement de lui. Il m’était bien sûr interdit de parler à quiconque de ma nouvelle fonction, que ce soit à ma famille ou à mes collègues, sous peine d’être démis sur-lechamp, avec toutes les conséquences que cela impliquait… J’allais aussi être officiellement radié des listes du personnel de la CIA de façon à n’être plus identifiable. Cela peut paraître

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surprenant, mais c’est en réalité une procédure courante pour les agents de terrain amenés à opérer en territoire ennemi. Mon salaire serait dorénavant payé par une société domiciliée aux Bahamas, mais, en pratique, cela ne ferait aucune différence pour moi. De même, mes déplacements et autres frais professionnels seraient pris en charge par cette entreprise. Ce n’était en somme que de l’administration. Pendant le mois qui a suivi, on ne m’a confié aucune mission particulière, à mon grand soulagement. Je m’étais imaginé devenir subitement et sans entraînement particulier, une sorte de James Bond faisant le coup de poing aux quatre coins de la planète. Au lieu de cela, Ron Klingemann m’a demandé de me familiariser le plus rapidement possible avec la géographie du Moyen-Orient et d’étudier notamment le système politique des principaux pays du Golfe Persique. Vous n’imaginez pas le soulagement qui m’envahit : ce travail était en fait plus intéressant que ce que je faisais jusqu’alors. Dans le courant du mois de juillet, Ron Klingemann m’a à nouveau fait venir dans son bureau. Il y avait ce jour-là Frank Callary et deux autres hommes dont je ne connais pas le nom, mais que j’ai revus plusieurs fois par la suite. Je pense qu’ils n’appartenaient pas à l’agence, parce que leur comportement était très différent, mais tout cela est évidemment subjectif. J’ai eu du mal à comprendre exactement ce qu’ils me disaient. Au début, l’un d’eux a commencé par me rappeler que je m’étais engagé à coopérer totalement et que le moindre manquement suffirait à m’envoyer au pénitencier de Virginie. Puis, l’autre a entonné un couplet patriotique duquel il ressortait que nous étions gouvernés par des gens corrompus qui ne pensaient qu’à leur propre réélection plutôt qu’au bien de la nation. J’ai compris sans qu’ils soient nommés que le président était directement visé, et la plupart de ses conseillers avec lui. Ensuite, il m’a expliqué que je faisais partie d’un vaste projet destiné à rendre toute sa puissance à l’Amérique et 217


à assurer son indépendance énergétique jusqu’à la fin du siècle. Comme je ne comprenais pas très bien de quoi il s’agissait, j’ai eu droit à un cours magistral sur les réserves pétrolières prouvées des différents pays producteurs. En soit, le sujet était intéressant parce que j’ignorais totalement que nos réserves nationales étaient aussi faibles. J’ai ainsi appris que si l’on continuait simplement à produire au même rythme, le pétrole américain serait épuisé dans dix ans et celui du Canada, dans seulement huit ans. L’Iran en avait pour cinquante-trois ans, l’Arabie Saoudite pour cinquante-cinq ans et le Koweït, pour cent seize ans… Mais la palme revenait à l’Iraq, avec une réserve estimée à cinq cent vingt-six ans… L’homme m’a alors posé une question : « A votre avis, quelle est la puissance pétrolière qui va dicter sa loi au marché dans une vingtaine d’années ? » J’ai répondu l’Arabie, un peu au hasard et parce que c’est ce que l’on m’avait enseigné à l’école. « Vous n’y êtes pas du tout, m’a-t-il dit : c’est la Russie. Depuis l’effondrement du mur de Berlin, ils sont exsangues, mais ils vont commencer à se développer de plus en plus vite et leurs réserves pétrolières et gazières sont colossales. Aujourd’hui, ils adoptent un profil relativement bas parce qu’ils ont besoin de l’Occident, simplement pour survivre à court terme. Mais ils ont une soif immense de revanche et quand ils seront prêts, les règles du jeu vont changer. Ils détiendront les clefs de l’énergie et tout le monde, à part les écologistes, sait très bien qu’il n’y a pas d’alternative crédible au pétrole pour le futur proche. Entre-temps, nous aurons épuisé nos réserves et nous serons à la merci des pays producteurs. Nous ne pouvons tout simplement pas accepter cela en restant les bras croisés et il est de notre devoir d’anticiper. Les immenses réserves de l’Iraq seront à nous dans peu de temps, cela est déjà programmé et ceux qui croient encore que la guerre du Golfe s’est terminée en 1991 n’ont pas compris grand-chose. Laissons ce sujet de côté… La production irakienne pourra être multipliée par cinq tout en gardant 218


un niveau de stock élevé, mais cela ne suffira pas à nous rendre indépendants. Nous avons besoin de prendre le contrôle de l’Arabie Saoudite. Ensuite, les Émirats Arabes Unis et le Koweït tomberont d’eux-mêmes dans notre escarcelle. » À ce stade-là de la conversation, j’ai voulu comprendre que notre pays allait conclure un accord avec ces pays arabes et j’ai naïvement posé la question. L’homme m’a regardé comme si j’étais un Martien et il m’a exposé son point de vue : puisque nos gouvernants étaient incapables de prendre la seule décision correcte qui s’imposait, nous allions les forcer à le faire. J’ai alors demandé qui était ce « nous » et il m’a répondu que j’en faisais partie, ce qui était devenu évident pour moi quelques secondes plus tôt. « Nous » était un groupe de « patriotes », comme il aimait se définir lui-même, qui avait décidé de prendre les choses en mains tant qu’il était encore possible de le faire et d’obliger le congrès et la présidence à aller dans une certaine direction. Et pour cela, j’étais chargé d’une mission de la plus haute importance : provoquer un incident avec l’Arabie Saoudite, d’une ampleur telle que l’intervention immédiate de nos forces armées serait applaudie par le reste du monde. Une fois que le contrôle de ce territoire serait achevé, la maîtrise du Koweït ne prendrait que quelques jours et probablement sans le moindre combat, puisqu’il serait pris en tenaille entre l’Irak et nous. Ils seraient sans doute heureux de nous voir arriver… Et les autres voisins suivraient… Croyez-moi ou non, mais à ce moment-là, je n’avais pas encore bien réalisé que je faisais désormais partie d’un groupe occulte, composé de personnages haut placés dans la hiérarchie de l’agence et épaulés par des fonctionnaires de divers autres organismes, dont le FBI et le sénat, qui avaient été convaincus du bien-fondé de cette entreprise. Tout cela se mettait en place depuis bien des mois et j’étais pratiquement le dernier arrivé. 219


J’ai demandé de quel genre d’incident il s’agirait, mais on m’a répondu que je saurais cela en temps utile. Qu’il me suffise de savoir que certains sacrifices seraient nécessaires pour le bien du plus grand nombre… J’ai cru entrevoir de quoi il s’agissait. Je le répète, je ne comprenais pas qu’il puisse s’agir d’un groupe agissant à l’insu des plus hautes autorités du pays : cela me paraissait tout simplement invraisemblable et j’ai pensé pendant un bon moment que le président des États-Unis ne voulait pas prendre le risque d’être impliqué dans une opération occulte, comme cela s’est déjà produit bien des fois par le passé. Ce n’est que bien plus tard que j’ai été forcé d’admettre que tout cela s’apparentait à un coup d’état. J’ai donc commencé à faire ce que l’on me demandait et d’ailleurs, je n’avais pas d’autre choix possible, à moins d’être suicidaire. C’était d’autant plus facile que, au départ, j’ai seulement pris des contacts avec d’autres gens chargés de travailler avec moi à la préparation de cet incident dont, soit dit en passant, je n’avais pas encore saisi toute la portée. J’ai donc passé pas mal de temps en Arabie Saoudite, jamais plus de quelques jours à la fois et toujours sous une fausse identité, une de plus diront les mauvaises langues… Cette fois, je m’appelais Dennis Chapman… Mes contacts étaient à la fois des Américains qui participaient à ce projet, des Saoudiens qui souhaitaient ardemment un changement de régime et que la perspective de trahir leur roi ne tracassait donc pas, et des mercenaires venus d’horizons divers. Vous allez sans doute me trouver naïf, mais il était difficile à ce moment-là de ne pas se laisser transporter par l’exaltation : cette cause paraissait juste, surtout si l’on écoutait les histoires que racontaient les agents locaux. J’ai vraiment cru à un moment donné participer à une œuvre de salut public : ce n’était pas seulement le confort de l’Amérique qui était en jeu, mais aussi le bien-être de la terre entière, y compris celui des populations concernées au premier plan par notre action. Mes premiers doutes sont apparus lors d’un voyage 220


dans le courant du mois de décembre. J’ai alors rencontré quelques personnages troubles qui devaient directement participer, je veux dire les armes à la main, à l’exécution de cet incident. J’ai très vite réalisé que ces gens-là n’avaient aucun scrupule, ni le moindre idéal et c’est en partie grâce à leur cynisme que j’ai compris de quoi il s’agissait exactement. Des centaines de nos soldats stationnés dans les bases d’Arabie Saoudite seraient sacrifiés pour pouvoir justifier notre intervention et on avait pris soin de choisir une des unités les moins performantes qui se trouverait dans la région au moment voulu, de manière à ne pas perdre des combattants de grande valeur. J’ai alors commencé à tenir un journal de tous mes déplacements et de tous les contacts que j’avais avec d’autres participants de manière à pouvoir reconstruire toute l’histoire. Il se trouve sur l’ordinateur et est accompagné de photos que j’ai eu l’occasion de prendre de temps en temps. Je me suis rendu compte après quelques semaines que les autres membres du groupe ne me faisaient pas confiance. Cela tient probablement à certaines réticences que je n’ai pas toujours réussi à cacher quand je les entendais exposer froidement les détails de leur plan. Vers le mois de mai de cette année, j’ai compris que j’étais surveillé en permanence, mais j’ai toujours pris soin de ne laisser aucune trace permettant de me coincer et je pense qu’ils m’ont accordé le bénéfice du doute. Je crois aussi qu’ils avaient décidé de me garder dans l’équipe aussi longtemps que je ne représentais pas un danger immédiat pour leur projet, parce que je ferais un bouc émissaire bien pratique si quelque chose devait mal se passer. Bref, dans le courant de juin, j’ai réalisé que les choses risquaient de tourner vraiment mal pour moi, mais je ne pouvais rien faire. J’ai alors décidé d’écrire cette lettre en complément de mon journal et le message manuscrit que vous avez probablement trouvé dans la valise de mon ordinateur. Je sais que cela n’a sans doute pas été facile à comprendre, mais je devais utiliser des termes qui ne pour221


raient être compris par personne d’autre que vous. J’espère que Joan se souviendra de la personne que je mentionnais souvent et qui pourra vous aider à décoder ce message, sinon tout sera probablement perdu. J’ai aussi conscience de vous mettre en danger en écrivant tout ceci ; ceux qui ont mis sur pied cette immonde machination ne reculeront devant rien pour garantir le succès de leur entreprise. Aussi, je vous demande de bien réfléchir avant de tenter quoi que ce soit. Si vous décidez de ne rien faire, personne ne pourra vous en vouloir ; il y a des tâches qui dépassent la capacité des êtres humains et j’en ai fait la triste expérience. Ni vous, ni moi ne pourrons changer le monde et sacrifier sa vie n’est pas forcément utile. Moi, j’ai été piégé au départ et je n’ai pas eu d’autre alternative que d’obéir, du moins en apparence. Vous avez vraiment le choix. Quoi que vous puissiez décider, il était important pour moi de faire savoir à mes proches ce qui m’était arrivé. Le reste a finalement peu d’importance. Tous les détails de l’opération « Jugement de Dieu », c’est le nom qu’ils lui ont donnée, se trouvent sur cette machine. Voilà, je ne sais que dire de plus. Encore une fois, je ne regrette rien, sinon de m’être fait prendre. La vie a été belle… Megan releva la tête, pâle comme la mort. À ses côtés, Joan et Ryan n’en menaient pas plus large. — Bon Dieu, fit ce dernier d’une voix sourde, si je ne connaissais pas Douglas, je penserais qu’il se fout de nous une dernière fois… Megan prit une grande inspiration. — Alors, Douglas a été tué par des gens de la CIA ou du FBI… C’est bien cela qu’il faut comprendre, Ryan ? — Je n’arrive pas à le croire, mais c’est bien ce que Doug laisse entendre, dit Ryan, atterré. Je ne connais aucune des personnes qu’il mentionne, mais comme je vous l’ai dit, je tra222


vaille seulement pour la NSA, pas pour la CIA. Je crois que j’ai besoin de relire ceci une deuxième fois… Et puis, il y a tous les autres fichiers auxquels Doug fait allusion dans sa lettre. Je suppose qu’il y donne plus de détails. Putain ! Quelle histoire de dingues ! — En tout cas, cela expliquerait l’acharnement du FBI à notre égard et l’agression dont nous avons été victimes, fit remarquer Joan, de même que la mise à l’écart précipitée de Carol Eastman et de son chef, dont j’ai oublié le nom. Ryan hocha la tête avant de répondre. — Je crois qu’il ne faut pas parler du FBI dans son ensemble, mais bien de quelques personnes impliquées dans ce complot et qui ont réussi à s’approprier l’enquête sur l’assassinat de Douglas. En fait, si tout ce que Douglas raconte est exact, il n’y a aucune enquête en cours. — Sans parler de la mort de Ray MacGoff, ajouta Megan, Ils ne font pas dans le détail ! Ryan se rembrunit soudain. — Si ces gens-là se rendent compte que vous êtes en possession du disque de Douglas, votre vie ne vaudra pas cher. Ils ne peuvent tout simplement pas se permettre de courir le moindre risque. Votre seule chance est qu’ils continuent de croire que c’est Douglas qui a procédé à la substitution, mais je ne me fais pas trop d’illusions à ce sujet ; même s’ils sont en nombre limité, ils doivent avoir des moyens d’investigation importants et je parierais qu’ils peuvent sans trop de difficultés utiliser des agents subalternes qui ne sont pas impliqués dans cette organisation en leur faisant croire à des opérations de routine. Megan serra les poings. — Regardons la suite, dit-elle d’une voix dure, nous parlerons du reste plus tard.

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San Francisco - 22 août 23 h

— Bon, où en sommes-nous ? demanda Megan en retirant les feuilles de l’imprimante. — C’était le dernier fichier, dit Ryan, il reste éventuellement les photos, mais ce ne sera pas terrible sur du papier normal… — On verra ça plus tard, dit Megan, ce n’est pas le plus urgent. Nous devons décider ce que nous allons faire de tout cela. Ryan s’agita sur sa chaise, visiblement mal à l’aise. — Megan, dit-il après s’être raclé la gorge, le plus sage serait de remettre tout cela à la police. Vous êtes déjà dans l’illégalité la plus totale. — Moi je suis dans l’illégalité ? C’est la meilleure de la journée ! Vous pouvez me dire qui, exactement, représente la loi dans cette affaire ? — Le problème n’est pas là, Megan, reprit patiemment Ryan. Même si Douglas a raison, et ce n’est pas encore prouvé, les gens qu’il cite ont le pouvoir, ou du moins, l’apparence du pouvoir. S’ils décidaient de vous arrêter, personne ne pourrait rien pour vous. Je ne vous conseillais évidemment pas de leur remettre ce disque, mais de le confier à la police, tout simplement. Laissez-les décider de ce qu’il faut en faire… Megan eut un geste d’impatience. — C’est cela, oui… La police a été dessaisie de l’enquête quand ces types-là l’ont voulu. Que croyez-vous qu’il va arriver à ces fichiers si je les donne aux flics ? Dans douze heures, on n’en parlera plus. Si Douglas avait eu confiance en quelqu’un, il aurait pu lui transmettre les fichiers lui-même. Il a préféré faire en sorte que nous les trouvions… Vous n’avez pas une meilleure idée, Bill ? 225


Ryan rougit violemment, mais ne protesta pas. — Vous ne faites pas le poids, dit-il enfin, personne ne fera le poids face à des personnages aussi haut placés dans la hiérarchie de l’agence. Vous serez laminée avant même d’avoir compris ce qui vous arrive. Vous n’avez aucune idée de la puissance de ces gens ! — Ryan, vous êtes avec nous ou pas ? demanda Megan d’une voix posée. — Non, dit Ryan après une profonde inspiration, je n’ai pas l’intention de vous aider à vous faire tuer comme Douglas. Je ne vous dénoncerai pas davantage, mais je vous conseille encore une fois de vous débarrasser de ce disque au plus vite. C’est de la dynamite. Il se leva et retira le tiroir du lecteur externe de son ordinateur. Megan le regarda faire sans broncher, puis elle tendit la main. Ryan y déposa le disque sans rien ajouter et éteignit sa machine. Il se dirigea vers la porte d’un pas lourd et disparut dans le couloir. — On ne peut pas lui en vouloir, fit remarquer Joan en entendant la porte d’entrée se refermer, il n’a pas les mêmes raisons que nous de continuer… Megan la regarda, un peu étonnée. — Tu veux continuer, toi ? Joan haussa les épaules. — Tu trouves qu’on a le choix ? demanda-t-elle. — Non, admit Megan en frissonnant malgré elle, au point où nous en sommes, il n’y a sans doute qu’en allant jusqu’au bout que nous aurons une chance de nous en sortir. Mais je dois avouer que j’ai la trouille et pas seulement pour moi. Il y a des moments où je regrette vraiment d’avoir conservé ce foutu disque. — De toute façon, c’est trop tard, dit Joan, et il semblerait bien que ces gens-là ne savent pas que nous l’avons. Cela nous donne quand même un sérieux avantage… 226


— Sauf qu’on ne sait pas quoi en faire… Ryan avait vraiment très peur pour nous et je ne crois pas que ce type soit un lâche. Je pense aux enfants, aussi… — On peut toujours décider de quitter le pays. Nous avons toutes les deux suffisamment d’argent pour vivre ailleurs, en Europe par exemple… Megan resta un moment sans rien dire, les yeux dans le vide, puis elle indiqua les feuilles imprimées à Joan. — On verra ça, dit-elle, commençons plutôt de trier tous ces papiers, ça nous donnera le temps de réfléchir. Il leur fallut près de deux heures pour parcourir l’ensemble des notes de Douglas. À un moment donné, Joan tendit un feuillet à Megan. — Tiens, lis ce passage, dit-elle, c’est de la folie… Megan saisit le papier qui était daté du vingt mai. Aujourd’hui, j’ai eu droit à un discours enflammé d’un certain Alexander Baron, qui semble être en contact direct avec Frank Callary et qui veille au moral des troupes. D’après lui, tout ceci dépasse largement le cadre de la simple indépendance énergétique. L’administration américaine avait seulement l’intention de s’emparer de l’Irak et de ce fait, non seulement de contrôler les réserves pétrolières de ce pays, mais aussi de garantir l’acheminement de tout ce qui sera bientôt pompé dans la mer Caspienne après la pacification de l’Afghanistan. La pression sur l’Arabie Saoudite aurait été immense et, rien qu’en manipulant les prix, nous aurions pu mettre à genoux ce royaume dont l’économie ne repose que sur l’or noir. Notre groupe a décidé d’aller plus loin et de contrôler directement la production de toute la région, afin de pouvoir l’utiliser comme arme économique absolue dans la guerre qui nous oppose à la vieille Europe, sans parler de l’Asie. Plus aucun pays ne pourra rivaliser avec nous. Quand je lui ai demandé comment nous ferions ensuite pour occuper militairement tout ce terrain, il 227


m’a répondu que cela ne serait pas nécessaire. D’après lui, il serait facile de remettre sur le « trône d’Irak » un membre de la famille royale jordanienne, qui a régné sur ce pays jusqu’en 1958. Ensuite, on réunirait l’Irak, la Jordanie et l’Arabie Saoudite sous la même couronne. Je lui ai demandé si les Jordaniens étaient d’accord et cela l’a bien fait rire. Il a ajouté qu’après cela, les Iraniens seraient heureux de nous manger dans la main. — C’est du délire, murmura Megan en déposant le papier sur la table basse, mais Douglas en est mort. Moi, j’ai trouvé des détails sur cet « incident » que le groupe doit provoquer pour justifier l’entrée en guerre. Ce n’est pas beaucoup mieux… Regarde ! Un groupe de mercenaires en uniforme de l’armée saoudienne devra attaquer la base de Dharan et faire un maximum de dégâts et de victimes parmi les soldats d’une unité nonessentielle qui sera désignée le moment venu. Un appel à l’aide sera alors lancé à l’attention de l’armée régulière saoudienne qui arrivera sans aucun doute rapidement au secours des soldats américains. Mais à ce moment-là, les mercenaires se retireront et nos hommes, pensant être agressés par les nouveaux arrivants, vont leur rentrer dedans. Aucune date précise n’a encore été fixée, mais il est clair que nous profiterons du déploiement de nos troupes en vue de l’invasion de l’Irak pour agir en Arabie. De cette façon, le problème sera très vite réglé puisque nous disposerons de deux cent mille hommes dans la région, et de tout le matériel nécessaire. — Ça me donne froid dans le dos, dit Joan, on dirait presque que Douglas est d’accord avec ces types. — Non, dit Megan avec force, C’est simplement un compterendu. Les faits, rien que les faits. C’était un analyste, ne 228


l’oublions pas. J’ai aussi trouvé une liste de personnes impliquées dans cette opération. On y retrouve notre ami Tom Fernwick… Il y a quelques personnages dont nous avons déjà entendu parler… — Que faisons-nous ? demanda Joan, qui faisait preuve d’un sang-froid étonnant. — Je propose que nous fassions d’abord une copie de tous ces papiers, juste pour le cas où quelque chose arriverait à ce disque. On met le tout sous enveloppe et on l’expédie à mon adresse de Falls Church en recommandé. Comme cela, le facteur ne pourra pas le livrer tant que je ne serai pas rentrée et le colis sera en sécurité à la poste. On fera ça demain matin à la première heure. Ensuite, j’ai bien envie de consulter Carol Eastman. Qu’est-ce que tu en dis ? — Je vote pour, dit Joan, elle a été sympa et cela ne lui a manifestement pas fait plaisir d’être déchargée de l’enquête. Elle pourra sûrement nous conseiller et peut-être nous mettre en contact avec quelqu’un de confiance. Je t’avoue que j’aimerais bien être débarrassée de cette histoire… — Bon, puisqu’on est d’accord sur tout, il ne reste plus qu’à trouver un endroit sûr pour planquer ce disque.

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San Francisco - 23 août

Carol arriva aux alentours de neuf heures, seule, comme Megan le lui avait demandé. Elle se rendit compte que quelque chose clochait, rien qu’en voyant la mine de Megan et de Joan, qui n’avaient pratiquement pas dormi de la nuit, sursautant toutes deux au moindre bruit. Elle ne s’attendait néanmoins pas à ce qui allait lui tomber sur la tête. Elle s’assit dans un des fauteuils sans poser la moindre question. — Je sais que tout ce que nous allons vous raconter va vous sembler complètement fou, commença Megan, mais nous avons vraiment besoin de votre avis. Vous vous souvenez de l’ordinateur portable de Douglas ? Nous avons réussi à lire le contenu de son disque dur. Voici la dernière lettre de Douglas… Elle tendit les feuillets à Carol. Un long silence régna dans la pièce, troublé seulement par le bruit du papier lorsque la jeune femme passait à la page suivante. Son visage restait de marbre. — Je n’arrive pas à croire ce que je lis, dit-elle enfin en déposant la lettre sur ses genoux. Si Douglas n’avait pas été assassiné, je pencherais pour une mauvaise plaisanterie. Qui est cet homme que Douglas mentionne et qui vous a aidées à décoder les fichiers ? Le fameux Bill que vous aviez chargé Mallory Associates de retrouver ? — Oui, acquiesça Megan, il s’appelle en réalité Ryan Levitt. Il est parti en courant après avoir lu tout ceci. Je peux le comprendre. D’ailleurs, si vous voulez en faire autant… Carol ne releva pas. — Qui d’autre que vous et Bill a vu cela ? demanda-t-elle. 231


— Personne, dit Megan, absolument personne. Le disque était crypté et il n’y a que Joan qui pouvait connaître la clef. Une chanson italienne… Carol reprit les papiers et lut une deuxième fois. — Je comprends mieux pourquoi nous avons été déchargés de cette façon, murmura-t-elle. Tout cela n’avait aucun sens, mais Jack n’a pas voulu m’écouter. — Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Megan. — Je ne pensais évidemment pas à quelque chose d’aussi dément, répondit Carol, mais dès le départ, je n’ai pas cru aux raisons officielles qu’on nous donnait pour justifier le transfert de l’enquête au FBI. Mon chef n’a même pas voulu m’écouter, mais il adore faire l’autruche. C’est sa grande spécialité… Enfin, de toute manière, cela n’aurait rien changé. Qu’allez-vous faire maintenant ? — Mais c’est pour cela que nous vous avons demandé de venir, intervint vivement Joan, qui commençait à craindre une nouvelle initiative de Megan, nous ne savons pas quoi faire, justement… — Moi non plus, dit Carol avec une moue dubitative, si les personnages que Douglas mentionne sont aux commandes, je ne vois pas très bien comment nous pourrions les arrêter. Vous avez vu ce qui est arrivé à Ray MacGoff ? Je suppose qu’ils l’ont descendu parce qu’il s’était mis à la recherche de Bill. Il a dû questionner quelqu’un de la NSA et l’information est arrivée aussitôt chez ces gens-là. Il ne faut pas chercher plus loin… — On ne peut tout de même pas rester les bras croisés ! s’insurgea Megan. Sans compter que s’ils se rendent compte que j’ai le disque, ma vie et celle de Joan ne vaudront pas cher. On ne peut pas faire remonter ces informations à un très haut niveau dans votre hiérarchie ? — Comment saurons-nous à qui faire confiance ? objecta Carol. Je vous répète que MacGoff n’a pas vécu une seule journée de plus après s’être mis en chasse ! Si nous remettons 232


l’information à la mauvaise personne, c’en est fini de nous ! D’après ce que dit Douglas, il y a des sympathisants jusqu’au sénat et au congrès. Ajoutez à cela la CIA, le FBI, la NSA… et Dieu sait qui d’autre… Je ne vois vraiment pas ce que nous pourrions faire. Ou plutôt si, je sais ce que vous devriez faire : envoyer ce disque à cet agent fédéral qui est venu vous voir à Falls Church. Avec un peu de chance, il pensera que vous n’avez pas pu le lire et ils vous foutront la paix. — Vous rendez-vous compte de ce que vous dites, Carol ? fit Megan en secouant la tête. J’oublie toute l’affaire et tant pis pour Douglas, c’est bien cela ? Et tant pis aussi pour le reste de la terre et pour les soldats américains qui vont se faire tuer sans même comprendre ce qui se passe. Nous n’avons pas le droit de laisser faire cela sans rien tenter ! — Pensez plutôt à sauver votre vie et celle de vos enfants ! reprit Carol avec violence. Pour le moment, cela me semble être LA priorité. Où sont-ils, d’ailleurs ? — Chez mes parents, en Virginie, dit Megan, qui se sentait gagnée par l’effroi perceptible chez la policière, il faudrait que je les appelle… — Ne le faites pas d’ici, l’arrêta Carol, vous pouvez être sûre qu’il y a au moins dix personnes qui vous écoutent chaque fois que vous téléphonez. — J’ai un portable avec carte prépayée, dit Megan, personne n’en connaît le numéro. Carol hocha la tête. — Si vous avez été suivie, il leur suffit de questionner le magasin qui vous l’a vendu pour connaître le numéro d’appel et vous placer sur table d’écoute. À votre place, je ne me ferais pas trop d’illusions… Si vous voulez encore l’utiliser, allez acheter une autre carte à puce le plus vite possible. — J’ai l’impression d’être prise dans une nasse, murmura Megan, proche de l’abattement. C’est toi qui as raison, dit-elle à l’attention de Joan, nous sommes bonnes pour l’exil… 233


— Pouvez-vous me confier cette lettre ? demanda soudain Carol. Je voudrais la montrer à Jack. Il aura peut-être une idée géniale… Dans le cas contraire, je vais demander qu’on vous mette immédiatement sous protection. Je ne pense pas qu’ils oseraient nous attaquer de front. — Je voulais en faire une copie pour la mettre en sécurité, dit Megan, je ne veux pas prendre le risque de tout perdre s’il arrive quelque chose à ce foutu disque. — Vous avez bien d’autres choses à perdre, dit Carol d’un ton sévère, mais il y a une boutique équipée d’une photocopieuse à deux pas d’ici. Allons-y ensemble et après cela, je retourne à mon bureau…

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Jack reposa les papiers sur son bureau. — Tu crois vraiment à ces sornettes ? demanda-t-il à Carol qui était assise en face de lui. — Ça, je m’y attendais, s’écria-t-elle, Monsieur Sedona a déjà son opinion faite : c’est du baratin. Je me demande pourquoi je perds mon temps avec toi ! — Mais parce que je suis ton supérieur et que tu respectes la hiérarchie, dit tranquillement Jack, sinon, tu te mettrais dans un sale pétrin. Ceci dit, je te demande seulement si tu y crois, je n’émets pas d’opinion. — Ah non ? Et le mot sornettes, alors ? — C’est une façon de parler… Avoue que tout ceci a l’air sorti d’un mauvais film. — Oui, dit Carol, sauf que deux personnes en sont mortes jusqu’à présent. Et à mon avis, si nous ne faisons rien, il y aura bientôt d’autres victimes à ajouter à la liste. Nous devons arriver à faire remonter cette information vers quelqu’un de sûr. — Attends une minute, fit Jack en levant les mains, si tout cela est fantaisiste, nous allons nous couvrir de ridicule. Et je dois avouer que j’ai du mal à croire que toute cette histoire n’est pas due à l’imagination de Douglas Allen. Franchement, tu imagines un énorme complot dans notre pays ? — Et pourquoi pas ? Douglas a bien été assassiné, non ? Et Ray MacGoff, tu crois qu’il a été tué par un petit malfrat qui en voulait à son pognon ? Et tu oublies aussi que nous avons été déchargés de l’enquête dans des conditions plutôt bizarres ?

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— OK, dit Jack, allons en parler avec le capitaine Caldwell. C’est à lui de prendre la décision, après tout. Je demande à le voir d’urgence.

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En ouvrant la porte, Joan se rendit compte qu’il y avait quelque chose d’anormal. Elle revenait avec Megan du centre commercial où elles avaient quitté Carol après lui avoir remis une des photocopies des documents de Douglas. L’autre copie avait été postée immédiatement par Megan, adressée à ellemême en Virginie. — Quelqu’un est venu pendant que nous étions parties, souffla Joan, toute pâle. — Qu’est-ce que tu racontes ? fit Megan, incrédule. — Je ferme toujours à double tour en partant, dit Joan d’une voix tremblante, la porte s’est ouverte dès que j’ai tourné la clef. Quelqu’un est venu… — Mais non ! Tu auras oublié de fermer, tout simplement. Nous sommes parties en coup de vent… — Je n’oublie jamais, insista Joan. — Allez, viens, dit Megan en la prenant par le bras, nous en sommes presque à voir des fantômes. Elle poussa la porte du salon et fit un bond en arrière. Tom Fernwick était assis dans le divan et la regardait avec un mauvais sourire. Deux autres hommes se trouvaient avec lui dans la pièce, un peu en retrait. — Quel plaisir de vous revoir, mesdames, dit Fernwick d’un ton sarcastique, entrez donc… Megan voulut instinctivement faire demi-tour, mais elle se heurta à Joan qui la suivait de près. Fernwick sortit un énorme revolver de son holster et le pointa sur elle. — Non, non Madame Saunders. Ne jouez pas à cela, sinon je vais être obligé de vous tuer tout de suite. Avancez toutes les 237


deux par ici et placez-vous dos au mur, vite ! Fermez la porte derrière vous. Joan poussa un gémissement, mais elle obéit, suivant Megan qui reprenait son sang-froid. — Qu’est-ce que vous voulez encore, Fernwick ? demanda cette dernière d’une voix contenue. Vous avez oublié quelque chose la dernière fois ? — Vous savez très bien ce que je veux, Madame Saunders, dit Fernwick qui avait perdu son sourire, donnez-le moi et nous vous laisserons définitivement tranquilles. — Je ne comprends rien à ce que vous dites, dit Megan en haussant les épaules. Comme d’habitude ! Tom Fernwick rougit de colère. — Écoute-moi bien, conasse, rugit-il en relevant le chien de son arme, tu vas fermer ta grande gueule et me donner ce disque tout de suite. Sinon, je te flingue et ensuite ce sera le tour de ta copine. — Mais quel disque ? tenta encore Megan qui sentait ses jambes trembler. — Arrête de l’énerver, souffla Joan. — Quoi, qu’est-ce que vous dites ? hurla Fernwick en tournant son arme vers elle. Joan leva instinctivement les bras. — Je lui disais de ne pas vous énerver… — Tiens, dit Fernwick en se tournant à nouveau vers Megan, je vais faire un marché avec toi : nous avons retrouvé la boutique où tu as acheté le disque et le vendeur se souvient très bien de toi. Tu lui as demandé de placer le nouveau disque dans la machine et tu as repris l’ancien. Tu vois, nous savons tout. Alors, tu as exactement cinq secondes pour me dire où il se trouve et en échange, je ne descends pas ta copine. Qu’est-ce que tu en dis ? Joan émit un râle étouffé.

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— Laissez-la tranquille, dit Megan, ce foutu disque se trouve dans ma valise, au premier étage. Deuxième porte à droite sur le palier. — Va le chercher, Sam, dit Fernwick en regardant un de ses acolytes. L’homme sortit aussitôt et son pas lourd résonna dans l’escalier. — J’espère pour vous qu’il va le trouver, dit Fernwick en appuyant le canon de son arme sous le menton de Megan.

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Don Caldwell poussa un profond soupir. — C’est quoi ce ramassis de conneries ? grogna-t-il en jetant les feuilles sur son bureau. — Nous avons de bonnes raisons de penser que tout cela est vrai, protesta Carol, tandis que Jack baissait la tête, l’air accablé. — Vous avez surtout de bonnes raisons de rester à l’écart de cette affaire ! tonna Caldwell en se levant brusquement. Dois-je vous rappeler que nous avons été dessaisis de cette enquête ? Ce sont les fédéraux qui ont la main, pas nous ! — Mais enfin, Capitaine, protesta Carol, ce sont des fédéraux et des hommes de la CIA qui sont mis en cause par Douglas Allen ! L’agent Pete Cardillo, qui a repris officiellement l’affaire, figure sur la liste dressée par Douglas. De même que Tom Fernwick, qui s’occupe du volet virginien de l’enquête. Cela nous donne le droit de reprendre l’initiative, non ? Caldwell émit un ricanement sinistre. — Le droit ? Mais bordel, vous n’avez pas le moindre commencement de preuve pour étayer cette fable ! Vous voulez que j’appelle le directeur du FBI en personne pour lui dire que ses hommes ont monté un complot contre l’Amérique ? — Non, dit Carol sans se démonter, nous ne pouvons pas être certains qu’il ne fait pas partie de la bande. Nous devons jouer cette partie à notre façon. — Sans blague ? Et en pratique, ça veut dire quoi? Je vais voir le maire et je lui raconte qu’une de mes brillantes policières a mis au jour une épouvantable machination ourdie par la

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CIA et le FBI réunis pour la circonstance ? Vous avez une idée de ce qui va m’arriver après ? Jack s’agita sur sa chaise. — Nous pourrions peut-être faire parvenir ces informations directement au gouverneur de l’état, suggéra-t-il. À lui de décider ce qu’il veut en faire. — Non, pas bon, coupa Carol, le gouverneur ne se mouillera pas et, de plus, il est peut-être dans le coup. Personne ne voudra de ce brûlot à un niveau intermédiaire. — Ah… Votre suggestion, alors ? fit Caldwell d’une voix doucereuse. — Faire parvenir ces documents au président, martela Carol. Douglas dit clairement que le chef de l’état n’est pas au courant de ce qui se trame. C’est le seul moyen d’être absolument certains de ne pas être court-circuités. — Et bien sûr, vous connaissez personnellement le président, fit Caldwell, ironique. — Je n’ai pas prétendu que je savais comment le faire, dit Carol sans relever, c’est pour cela que nous sommes venus vous voir. — Eh bien, je vais vous dire ce que nous allons faire : nous allons donner ces documents à l’agent Pete Cardillo qui est officiellement chargé de cette enquête. Le reste ne nous concerne pas. Ce Douglas Allen a démontré de façon éclatante qu’il n’était pas quelqu’un de fiable et nous n’avons aucune raison d’ajouter foi à ce qu’il raconte. Je ne vais certainement pas risquer ma carrière pour vous suivre sur ce terrain miné. Vous aurez probablement droit aux honneurs pour avoir mis la main sur ces précieuses informations… — Vous ne pouvez pas faire cela, capitaine, dit Carol d’un ton ferme, si vous ne voulez pas bouger, je me passerai de vous. Elle tendit le bras pour reprendre les feuilles déposées sur le bureau, mais Caldwell fut plus rapide.

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— Ne touchez pas à ça, sergent ! gronda Caldwell, je vous suspends de vos fonctions pour insubordination. Veuillez me remettre votre insigne et votre arme sur-le-champ ! Carol vacilla sous le choc. — Qu’est-ce que vous dites ? Suspendue ? Mais vous faites partie de la bande, ma parole ! Jack mit la main sur son bras pour tenter de la calmer. — N’aggrave pas ton cas, dit-il, fais ce que le capitaine t’ordonne. Carol respira profondément et se leva. Elle sortit son insigne de sa poche et le jeta sur la table. Ensuite, elle tira son arme de l’étui qu’elle portait à la hanche gauche et elle recula d’un pas pour s’éloigner de Jack. — Donnez-moi ces papiers, Capitaine, dit-elle calmement en braquant la gueule de son 38 spécial vers lui. Jack fit mine de se lever, mais Carol tourna légèrement le bras dans sa direction et il se ravisa. — Tu es cinglée, dit-il en secouant la tête, où crois-tu aller comme cela ? — Ce ne sont plus tes affaires, Jack, dit Carol en ramassant prestement les feuilles étalées sur le bureau. Elle recula lentement vers la porte et sortit sans quitter les deux hommes des yeux. Dès qu’elle fut dehors, Jack bondit sur ses pieds et voulut se lancer à sa poursuite, mais la main de Caldwell l’arrêta net. — Laisse-la faire, Jack…

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— Sam ne va pas le trouver, articula péniblement Joan. — Qu’est-ce que tu as dit, toi ? grommela Fernwick en se tournant légèrement vers elle. — Je dis que Sam ne va pas trouver le disque dans la valise de Megan. C’est moi qui l’ai… Megan la regarda, incrédule. — Où est-il ? rugit Fernwick. — Ici, fit Joan en montrant son sac, qu’elle portait encore à l’épaule. — Donne-le moi tout de suite, dit Fernwick en rengainant son arme. Joan jeta un regard apeuré en direction de Megan, stupéfaite, et fit glisser la lanière de son sac le long de son épaule. Elle plongea la main dedans et la tendit ensuite en direction de Fernwick. Il poussa un hurlement et recula précipitamment, trébucha sur la table basse et s’étala de tout son long en heurtant au passage une lampe sur pied qui s’écroula avec fracas. Le troisième homme n’eut pas le temps de bouger. Joan se tourna vers lui et tendit à nouveau la main. L’agent du FBI prit à peu près le même chemin que son chef. — Tu vois que c’était bien, cette bombe anti-agression, dit Joan, foutons le camp avant que l’autre ne redescende.

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Carol sortit en courant de la brigade, s’attendant à tout moment à entendre les sommations d’usage. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle allait faire, mais elle monta rapidement dans sa voiture et démarra aussitôt en direction de son appartement, où elle arriva moins de dix minutes plus tard. Elle sortit une valise de l’armoire, y entassa quelques affaires sans vraiment choisir ce qu’elle prenait et repartit quelques instants plus tard vers la sortie sud de la ville. Elle décida de rouler jusqu’à San José et de prendre une chambre dans un motel, un peu à l’écart, pour avoir le temps de faire le point sur sa situation, qui était tout sauf brillante.

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Megan se précipita dans le couloir à la suite de Joan, sans laisser aux deux hommes aveuglés le temps de se reprendre. Elles montèrent dans la voiture garée devant la porte et Joan démarra sur les chapeaux de roues en direction du Bay Bridge. — Tu savais que j’avais le disque dans mon sac ? demanda Megan. — Oui, je t’avais vu le mettre dedans hier soir. Je me suis dit que si l’autre redescendait, mon compte était bon… — Je n’avais pas l’intention de le laisser te tuer, dit Megan, un peu penaude, je voulais juste gagner un peu de temps. — Mmm…, fit Joan, pas rancunière. Où allons-nous ? — Je crois que nous sommes grillées ici, dit Megan, je propose de retourner vers la Virginie, mais par la route. Je pense que d’ici une demi-heure, tous les aéroports du pays auront reçu notre signalement…

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Californie - 23 août 14 h

— Tu sais où tu vas ? demanda Megan après plus d’une heure de route. — Tout ce que je sais, c’est que la Virginie se trouve à l’est, alors je vais vers l’est, dit Joan. Nous sommes sur la 99, qui va vers Bakersfield et ensuite, nous rejoindrons la 40 qui traverse tout le pays d’ouest en est. C’est celle qui a remplacé la légendaire route 66… C’est bien dommage d’ailleurs ! — Tu as une idée du temps qu’il nous faudra pour arriver chez moi ? Joan calcula mentalement. — Cinq jours, en roulant bien. Quatre si on se tape douze heures par jour, en se relayant. — Bon, disons trois alors, fit Megan qui reprenait du poil de la bête. On va jusqu’où, aujourd’hui ? — Je propose Barstow, c’est à environ cinq heures d’ici et c’est le début de la route 40. Il y a quelques motels et personne ne pensera à nous chercher dans ce coin-là. Elles roulèrent un long moment sans rien dire. — Il faudrait qu’on s’arrête quelque part, dit Megan, le plus vite possible. — Pourquoi ? fit Joan, étonnée. — Eh bien, d’une part nous n’avons pas le moindre vêtement de rechange ni de trousse de toilette, mais ce n’est pas le plus important. Il faudrait que nous retirions le plus possible d’argent liquide à un seul endroit, le plus près possible de San Francisco. Après cela, nous devrons éviter d’utiliser nos cartes de crédit, parce que cela donne un moyen en or à ces types pour nous suivre à la trace. Et puis, après ce que Carol m’a dit, je 251


voudrais bien acheter une carte de téléphone pour pouvoir appeler qui je veux sans être écoutée. Ils en vendent dans toutes les aires de repos. Joan prit la première sortie qui les conduisait à Showchilla, où elles trouvèrent sans peine un petit centre commercial avec tous les magasins nécessaires pour se constituer un bagage suffisant pour quelques jours. En utilisant toutes leurs cartes, elles arrivèrent à retirer deux mille dollars à un distributeur. Puis, elles reprirent sans s’attarder la route de Bakersfield. — Flûte, dit Megan quelques instants plus tard, j’ai oublié d’acheter la carte de téléphone et je voudrais appeler Carol Eastman pour lui raconter ce qui vient de nous arriver. — Il y a une station service à moins de trente kilomètres, dit Joan, nous allons nous arrêter là. Je boirais bien un café. Un quart d’heure plus tard, elle garait la voiture sur une aire de repos ombragée. Megan retira une carte de téléphone à un distributeur automatique et se dirigea ensuite vers les cabines publiques. Elle composa le numéro de Carol et laissa sonner près d’une minute, en vain. Joan la rejoignit. — Elle n’est pas là, dit Megan. Personne ne décroche. Apparemment, elle a oublié de brancher son répondeur. — J’ai le numéro de son portable dans mon agenda, dit Joan en fouillant son sac, tiens, le voici. — Génial ! exulta Megan, tu es une vraie petite fée. Joan rougit de plaisir. Cette fois, Carol décrocha après deux sonneries. — Oh, c’est vous Megan ! dit-elle. Vous tombez bien, je n’osais pas vous appeler. J’ai eu un gros problème… — Eh bien, vous n’êtes pas la seule, fit Megan, qu’est-ce qui vous arrive ? — Non, vous d’abord… Megan lui fit un récit assez coloré de ce qui venait de se passer, mais Carol ne poussa pas les exclamations de surprise auxquelles elle s’attendait. 252


— Il n’y a plus le moindre doute maintenant, dit-elle quand Megan eut terminé, Douglas a dit la vérité sur toute la ligne. Je suis moi même en cavale, après avoir braqué mes deux boss, qui voulaient me confisquer les documents que vous m’avez remis. Ce fut à son tour de raconter les derniers évènements de la matinée. Joan trépignait d’impatience à côté de Megan, en voyant la tête que celle-ci tirait en entendant le récit de la policière. — Où êtes-vous maintenant ? demanda finalement Carol. — Je peux répondre sans risque ? demanda Megan. Vous n’êtes pas sur écoute, vous ? — Non, attendez ! Donnez-moi le numéro de votre cabine et je vous rappelle d’un téléphone public. Même s’ils écoutent, ils n’auront pas le temps matériel de mettre en place une interception. Deux minutes… Megan raccrocha et mit Joan au courant de la situation de Carol. La sonnerie du téléphone l’interrompit. — Voilà, dit Carol, je crois que nous sommes tranquilles. À partir de maintenant, nous ne communiquerons plus que de cette façon. Vous m’appelez sur mon portable pour me donner un numéro de téléphone public et je vous recontacte dès que je peux. Où êtes-vous ? — Sur une aire de repos près de Madera, dit Megan, nous roulons vers Fresno, mais je pense que nous allons essayer de rejoindre Barstow avant la nuit. Nous avons décidé de retourner en Virginie : cela nous met provisoirement à l’abri de Fernwick et consorts. Carol réfléchit un bref instant. — Vous n’avez que deux heures d’avance sur moi : je vous rejoins à Barstow. Je pense que c’est une très bonne idée de retourner vers Washington : la solution est peut-être là. Appelezmoi quand vous serez arrivées et donnez-moi simplement un nom d’hôtel sans préciser la localisation. Je vous trouverai. 253


— Génial ! sécria Megan en coupant son téléphone avec enthousiasme. Nous allons recevoir du renfort. La chasse est ouverte ! Joan la regarda avec inquiétude, mais ne fit pas de commentaire. Elles reprirent la route sans traîner, mais en veillant à ne jamais dépasser la vitesse autorisée. Après deux heures de conduite, Joan prit le volant à la place de Megan et elles ne s’arrêtèrent que pour refaire le plein d’essence. Il était près de neuf heures du soir lorsqu’elles atteignirent Barstow. Un petit motel se dressait à l’entrée de la ville et elles y prirent une seule chambre, Joan n’ayant aucune envie de rester seule. — Il faudrait que j’appelle mes parents, dit Megan, cela fait deux jours qu’ils sont sans nouvelles de nous. Il est trop tard maintenant, minuit sur la côte est. Je ferai cela en priorité demain matin. On se trouve quelque chose à manger ? — Tu dois appeler Carol, rappela Joan. — Juste, dit Megan. Elle composa le numéro de téléphone et, lorsque Carol décrocha, elle dit simplement : « Pine Tree ». — Compris, dit Carol, dans deux heures…

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Virginie - 23 août 22 h

Une atmosphère de crise régnait dans la salle aux murs blancs. Tom Fernwick venait d’arriver de San Francisco à bord d’un avion militaire spécialement affrété pour lui et ses hommes. Il avait encore les yeux rouges et gonflés par le jet de gaz que Joan lui avait expédié à bout portant, et même sa voix était altérée. — Allez-y, Tom, dit Frank Callary qui semblait décidé à ne pas accabler davantage son agent, nous vous écoutons. Fernwick prit le temps de se moucher avant de commencer. — Voilà : après nous avoir piégés, les deux femmes ont disparu dans la nature en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Nous n’avons pas la moindre idée de l’endroit où elles sont allées se planquer ; peut-être sont-elles retournées à Santa Barbara, mais ce n’est qu’une supposition. Nous espérons qu’elles vont se servir de leurs cartes de crédit dans un hôtel ou dans un restaurant, cela nous donnera au moins une indication. Par contre, nous sommes certains que Megan Saunders a subtilisé le disque original de la machine de Douglas. Quand je lui ai dit que nous avions retrouvé le magasin où elle l’a acheté, elle n’a pas essayé de nier. — Un instant, intervint un homme dont Fernwick ne connaissait pas le nom, la seule chose dont nous pouvons être certains, c’est qu’elle a remplacé le disque par un autre. Rien ne prouve par contre que celui qu’elle a retiré de la machine était bien l’original. Douglas avait pu faire la même manipulation avant d’être tué et dans ce cas-là, nous courrons après un leurre. Il nous faut une certitude dans les plus brefs délais… 255


— Quelle est la probabilité qu’elles aient pu lire le contenu du disque ? demanda Callary. — Faible, dit un nommé Ramon, qui était un expert en décodage de la CIA. Il y a de grandes chances que Douglas ait crypté tous ses fichiers en utilisant CL1 ou un programme comparable, parce qu’il ne pouvait pas prendre le risque de voir ces informations tomber entre les mains du premier venu. Seul quelqu’un de chez nous ou de la NSA peut décoder cela rapidement. — Elles ont passé une annonce dans le journal pour retrouver un certain Bill qui a connu Douglas, rappela Fernwick, nous ne savons pas qui cela peut être… — Et si elles l’avaient déjà retrouvé ? coupa Callary. Vous pouvez garantir que ce n’est pas le cas ? — Pas à cent pour cent, reconnut Fernwick de mauvaise grâce, leur domicile n’était plus sous surveillance ces deux derniers jours. Cardillo avait pris l’initiative de relever ses hommes quand elles sont parties à Santa Barbara. Cette Frances Hewitt ne représentait aucun danger et il a cru qu’elles avaient finalement décidé de prendre des vacances. Nous ne savons d’ailleurs pas pourquoi elles sont rentrées aussi vite. — Bref, nous ne savons rien, conclut Callary, cela devient une habitude plutôt gênante pour une agence de renseignement ! Messieurs, je crois que la conclusion est très simple : dans le doute, nous devons considérer que ces deux femmes sont en possession d’informations utilisables, que nous devons récupérer par tous les moyens. C’est maintenant la priorité absolue : vous me les trouvez et vite ! — Nous ne savons même pas par où commencer, protesta Fernwick, elles peuvent être n’importe où… Il nous faut beaucoup plus de moyens. — Elles vont forcément commettre une erreur, coupa Callary, ce ne sont pas des professionnelles. Encore que, comparées à vous… 256


Fernwick rougit sous l’insulte, mais ne répondit pas. Un homme se détacha du mur auquel il était appuyé depuis le début de la réunion. — Il existe peut-être une solution très simple, dit-il doucement. — Ah oui, laquelle ? demanda Callary. — Si nous ne savons pas où elles se trouvent, faisons-les venir à nous…

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Californie - 24 août

Carol rejoignit Joan et Megan au petit déjeuner. Elle était arrivée après minuit et, épuisée, était allée se coucher presque aussitôt. — J’ai une tête, ce matin… ! dit-elle en guise de bonjour. — On a vu pire, dit Joan sur un ton sentencieux. Elles éclatèrent toutes les trois de rire, malgré ou à cause de la tension permanente. Carol fit le récit de ce qui s’était passé la veille dans le bureau du Capitaine Caldwell. — Eh bien dis donc, c’est pas ça qui va faire avancer ta carrière, fit remarquer Megan en éclatant à nouveau de rire, n’empêche que j’aurais voulu voir leurs tronches. Elles se sentaient étrangement telles trois collégiennes en vacances, malgré toutes les menaces qui pesaient sur elles. — C’est bizarre, conclut Carol, mais j’ai l’impression qu’ils n’ont pas vraiment essayé de m’arrêter. Cela me suit depuis hier et je n’arrive pas à évacuer cette pensée. Pourquoi auraientils fait cela ? — S’ils sont dans le coup, ils doivent être vachement sûrs d’eux, dit Megan en hochant la tête. — J’ai du mal à croire que Jack…, commença Carol, sans aller au bout de sa pensée. Il est parfois borné, mais tout de même… — Souviens-toi… Douglas a écrit qu’au début, il avait du mal à ne pas se laisser séduire par leur argumentation. Ces types sont très, très forts… — On doit appeler les enfants, rappela Joan, qui enfilait les crêpes à un rythme d’enfer. — C’est juste, dit Megan en prenant son téléphone portable. Elle composa le numéro de ses parents, à Shenandoah. 259


— Allô, fit une voix inconnue. — Oh, excusez-moi, dit Megan, j’ai dû faire un faux numéro. — Qui demandez-vous ? — Monsieur O’Donnell, dit Megan. — Vous êtes bien chez les O’Donnell, dit la voix, qui êtesvous ? — Megan Saunders, sa fille. Il est arrivé quelque chose? — Madame Saunders, quelle bonne surprise ! reprit l’autre. Justement, nous nous demandions comment entrer en contact avec vous ! — Mais qui êtes-vous ? Joan et Carol la regardèrent intriguées. — Oh, vous ne reconnaissez pas ma voix ? C’est vrai qu’elle est un peu enrouée… Votre vieil ami, Tom Fernwick, vous vous souvenez ? Megan resta un instant sans voix. — Qu’est-ce que vous faites chez mes parents ? coassa-t-elle enfin. Carol se rapprocha et tendit l’oreille, comprenant qu’il se passait quelque chose d’anormal. — Mais je prends soin d’eux, chère madame, un accident est si vite arrivé, surtout à leur âge… — Qui est-ce ? demanda Carol à mi-voix. Megan masqua le micro de la main. — Le pourri du FBI, Tom Fernwick, souffla-t-elle. — Oh non ! gronda Carol, tandis que Joan devenait blanche comme un linge. — Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Megan, au bord du désespoir. — Vous le savez très bien, madame Saunders, dit Fernwick qui jubilait manifestement, ne me faites pas répéter la même chose à tout bout de champ. Cela pourrait très mal se terminer, et pas seulement pour vous…

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— Bon, d’accord, dit Megan, je vais vous donner ce que vous voulez, mais ne faites pas de mal aux enfants. — Où êtes-vous, madame Saunders ? — En Californie, dit Megan, sans donner de précision. — Et votre amie est avec vous ? — Oui. Je veux parler à mes enfants. — Vous n’avez pas à vouloir quoi que ce soit, coupa Fernwick. À partir de maintenant, vous allez faire exactement ce que je vous dis et rien d’autre. Vous allez prendre toutes les deux un avion pour Washington et je veux ce disque demain matin au plus tard, sinon… — Bien, dit Megan qui se sentait vaincue, nous sommes assez loin de San Francisco, il nous faut du temps pour retourner vers l’aéroport et trouver une place dans un vol de l’après-midi. — Je ne veux pas le savoir, madame Saunders, vous avez vingt-quatre heures, pas une de plus. — Nous serons là, promit Megan, qui commençait à trembler, autant de rage que de peur, mais je veux parler aux enfants pour m’assurer qu’ils vont bien. Il y eut un silence sur la ligne. — D’accord, dit Fernwick, deux minutes, pas plus. Viens ici, toi ! Il y eut un bruit quand le téléphone changea de main. — Maman ? fit la voix de Judy. — Oh, ma chérie ! Tu vas bien ? — Oui, oui. Mais ces deux types du FBI ne sont pas très gentils. Ils n’arrêtent pas de gueuler sur nous ! — Parle convenablement, ne put s’empêcher de dire Megan, qui se reprit aussitôt. Ken et Erin sont avec toi ? — Oui. Papy et Mamy aussi. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Tu as fait quelque chose de mal ? — Non, non. Ne t’inquiète pas, nous serons là demain. Tu peux me passer…

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— C’est assez, coupa la voix dure de Fernwick, mettez-vous immédiatement en route si vous ne voulez pas qu’il arrive un malheur. Et n’oubliez pas : pas d’entourloupe, cette fois ! Il coupa lui-même la communication. — L’ordure ! jura Megan, par Saint Patrick, je vais le tuer de mes propres mains ! Joan se mit à pleurer convulsivement et Carol lui prit les mains. — Ne t’inquiète pas, dit-elle en faisant une grimace à Megan, nous allons les sortir de là. — Il faut y aller tout de suite, dit Megan, nous avons près de sept heures de route jusqu’à San Francisco. Ce n’est presque pas faisable, je ne suis même pas sûre qu’il y ait un vol le soir… — Las Vegas est seulement à trois heures, fit remarquer Carol, cela nous donne une bonne marge. Ceci dit, je crains que ce ne soit pas la bonne solution. — Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Megan. — J’ai peur qu’ils ne laissent aucune trace derrière eux, si tu vois ce que je veux dire, répondit Carol sans ménagement, vous leur avez causé trop de soucis. Joan poussa un gémissement lugubre. Megan prit sa décision au quart de tour. — Tu as raison, dit-elle avec force, il faut passer à l’attaque. Ils ne savent pas que tu es avec nous et ils ne sont que deux, Judy a parlé de deux types. Si nous pouvons avoir l’avantage de la surprise, c’est jouable. — Mais vous êtes folles ! s’insurgea Joan, je ne veux pas qu’il arrive malheur aux enfants. Ils vont les tuer si vous ne faites pas ce qu’ils ont dit ! — Joan, Joan, calme toi… ! Tu as entendu ce que Carol a dit. Ils ne laisseront pas de témoin. Notre seule chance est de leur tomber dessus au moment où ils ne s’y attendent pas. Tu comprends cela ? 262


— Oui, dit Joan après un instant de flottement, mais nous n’arriverons jamais à les prendre par surprise. Ils vont surveiller les aéroports et nous suivre tout le long du trajet. — Tu as raison, Joan, dit Megan pensivement, notre signalement doit avoir été largement diffusé. Je ne vois qu’une seule possibilité : quel est l’aérodrome privé le plus proche ? Joan réfléchit un moment. — Je crois que San Bernardino est à environ une heure d’ici. Qu’est-ce que tu veux faire ? — Louer un avion privé, dit tranquillement Megan, et leur tomber sur le râble en pleine nuit. Vous êtes du voyage, Carol ? — Génial, murmura cette dernière, je n’y aurais pas pensé. Oui, je viens avec vous, bien sûr. Allons-y tout de suite ! Elles remontèrent en vitesse rassembler leur maigre bagage et moins d’un quart d’heure plus tard, elles fonçaient plein sud sur la route 15, à bord de la voiture de Carol, nettement plus puissante que celle de Joan. À onze heures, elles se garaient devant le bâtiment principal du petit aéroport. Un homme, qui balayait consciencieusement le trottoir, leur indiqua un hangar à l’autre bout de la piste où se trouvaient les avions privés et l’école de pilotage. Elles reprirent la voiture pour faire ce kilomètre supplémentaire. Une maisonnette de bois servait à la fois de salle de classe et de bureau de location. — Bonjour, dit Megan à un homme d’une trentaine d’années installé derrière un comptoir, nous voulons louer un avion. — Alors, vous êtes au bon endroit, dit l’homme en se levant, je m’appelle Kevin Hopkins et je dirige cette compagnie. — Compagnie ? fit Megan, vous voulez dire… aérienne ? — Bien sûr, dit Kevin, sans s’offusquer, nous avons cinq avions et deux instructeurs, plus moi-même. Vous voulez un baptême de l’air ou une balade jusqu’au Grand Canyon ? Je peux vous faire un super prix… — Non, nous voulons aller à Washington et c’est urgent. Mes parents sont très malades… 263


— Tous les deux ? fit Kevin en ouvrant des yeux ronds. — Oui, une intoxication alimentaire, dit Megan, qui s’impatientait. — Je ne peux pas aller à Washington, dit Kevin. — Puis-je savoir pourquoi ? demanda Megan sur un ton qui n’augurait rien de bon. — Parce que le seul avion qui peut faire cela est mon Cessna Citation et il faut deux pilotes. Je suis tout seul pour la matinée… Vous savez qu’il y a des vols réguliers à Los Angeles ? — Très drôle, dit Megan, combien de temps avec votre Cessna machin ? — Six heures, c’est un biréacteur. Seulement, ça coûte sept cents dollars de l’heure et il faut aussi compter le retour : 8.400 dollars en tout. — C’est vendu, dit Megan. — Non, il faut un deuxième pilote, corrigea Kevin, qui avait autant de sang irlandais que Megan. — Moi, j’ai une licence, dit une petite voix. Megan se tourna vers Joan, incrédule. — Toi ? — Oui, Douglas m’avait offert les cours il y a trois ans. Je suis désolée de parler de cela en ce moment, mais… — Tu as volé quand, la dernière fois ? coupa Megan. — L’année passée, mais… — Attendez, intervint Kevin, quel genre de licence ? — Aussi un Cessna… — Quel genre de Cessna ? insista Kevin, soupçonneux. — Un 172. Kevin leva les yeux au ciel. — Si vous voulez vous rendre à Washington avec ça, vous en avez pour trois jours… Sans compter les escales pour refaire le plein. — Elle ne pourrait pas vous assister à bord ? demanda Megan pleine d’espoir. 264


— Ah oui ? Et je reviens comment ? demanda Kevin, ironique. De toute façon, le contrôle ne me laisserait pas décoller avec un copilote amateur… — Amateur ? dit Joan d’un air dégoûté. J’ai 65 heures de vol tout de même… ! — C’est bien ce que je dis, reprit Kevin. Bon, écoutez, je vais appeler mon instructeur. Il pourra peut-être se libérer, mais je vais devoir fermer la boutique, moi. — Si c’est une question d’argent… ? commença Megan avec un soupir agacé. — Non, non, dit Kevin en levant les mains, j’ai dit 8.400 dollars… Il décrocha son téléphone et composa un numéro. — Derek ? C’est Kevin. Tu pourrais faire un aller-retour sur Washington avec moi ? Oui, tout de suite. Enfin, le temps de déposer un plan de vol, une heure quoi… Trois passagères… Oui, oui, mignonnes… OK, Derek, je t’attends. Grouille-toi. Il reposa le téléphone, l’air très content de lui. — Voilà, Derek sera ici dans moins d’une heure et c’est le délai minimum qu’il me faut pour obtenir une autorisation de décoller en IFR. Vous pouvez me régler la course maintenant ? Megan remarqua sur le comptoir une vieille machine qui servait à prendre l’empreinte des cartes de crédit. — Vous prenez la VISA ? demanda-t-elle. — Tu as dit qu’on ne pouvait pas utiliser nos cartes de crédit, souffla Joan en la prenant par le coude. — Avec cette antiquité, la transaction n’est pas enregistrée automatiquement, répondit Megan à voix basse, seulement lorsqu’il envoie le papier à la banque. Kevin, qui ne pouvait pas entendre ce qui se disait, leur lança un regard intrigué. — Un problème ? — Non, non, dit Megan, nous nous disputions le droit de payer. 265


Elle tendit sa carte à Kevin, qui la plaça dans la machine avec un papier bleuté. Il déplaça la glissière à grand fracas, écrivit le montant, puis tendit le papier et la carte à Megan qui signa sans hésiter. — Bien, dit Kevin, manifestement ravi de sa journée, Venez voir la bête. Il les emmena par la porte arrière qui donnait sur le tarmac et la piste d’envol. Le Cessna Citation n’était manifestement pas de première jeunesse, mais Derek en semblait très fier. Il les fit monter à bord par la petite échelle intégrée dans la porte d’embarquement. L’intérieur était assez luxueux, bien que le cuir des sièges fût usé par endroits, de même que le tapis de sol qui avait connu des jours meilleurs. — Vous devez attendre dehors pendant que je fais le plein de kérosène, dit Kevin, il y a une machine à café dans mon bureau. Je vais commencer par téléphoner notre plan de vol à la tour de contrôle. Nous décollerons vers 1 heure et demie. — Tu as confiance toi ? demanda Joan à mi-voix, en se penchant vers Megan. — Oh, ce n’est pas pire que n’importe quel avion de ligne russe, répondit-elle. De toute façon, nous n’avons pas vraiment le choix. Ne t’inquiète pas pour cela, tout se passera bien. — J’envie ton optimisme, soupira Joan. Kevin amena un camion le long des ailes de l’avion et entreprit de remplir les réservoirs pour un long trajet. Puis, il fit une vérification complète de l’extérieur du fuselage, des gouvernes et du train d’atterrissage. Joan expliqua aux deux autres que c’était la procédure normale et que cela ne signifiait absolument pas que Kevin n’avait pas confiance dans son matériel. Un grand gaillard chevelu et barbu apparut à la porte du baraquement. — Salut les filles ! cria-t-il joyeusement en agitant la main, je suis Derek, votre copilote. — Bon Dieu, souffla Carol, ce ne peut pas être lui… ! 266


— Le meilleur, dit Kevin qui avait entendu la remarque, surtout quand il ne boit pas. Carol le regarda, mais il ne souriait pas. Les préparatifs furent bientôt terminés et Kevin demanda à ses passagères de prendre place. Elles s’installèrent dans trois sièges qui se faisaient face. Le claquement de la porte fit sursauter Megan, dont les nerfs étaient à fleur de peau depuis le coup de fil du matin. Le ronronnement doux des réacteurs commença à se faire entendre, puis l’appareil se mit à rouler vers la piste. La porte du poste de pilotage était ouverte et Derek se tourna vers elles avec une grimace pouvant passer pour un sourire. — On décolle dans deux minutes, cria-t-il pour couvrir le bruit des moteurs. Vous êtes bien attachées ? C’est un peu turbulent aujourd’hui à cause de la chaleur au-dessus du désert. Joan resserra instinctivement sa ceinture. L’avion tourna en bout de piste et se plaça dans l’axe. Presque en même temps, Kevin poussa les manettes de gaz et commença à rouler de plus en plus vite. Au milieu de la piste, il avait déjà quitté le sol et montait rapidement dans le ciel clair. Les turbulences prophétisées par Derek étaient au rendez-vous, mais elles ne durèrent heureusement pas longtemps et Megan fut bientôt la première à déboucler sa ceinture, vite imitée par les deux autres. Derek quitta son siège et vint dans la cabine. — Vous avez des boissons et des sandwichs dans le frigo, là au fond. Nous arriverons à Washington vers 8 heures, peut-être un peu avant. Nous allons atterrir à Leesburg, parce que les taxes sont exorbitantes à Dulles ou à National. C’est à environ une heure de route du centre. — Oui, je sais où c’est, dit Megan, ça nous arrange bien, nous ne devons pas aller au centre ville et Leesburg est du bon côté. — Parfait, approuva Derek en retournant vers le poste de pilotage.

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— Bon, dit Megan d’un air décidé, et maintenant les filles, mettons au point notre plan de bataille.

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Virginie - 24 août 19 h

Tom Fernwick se dirigea vers la fenêtre et s’assura que tout était calme dans les environs. Il avait tombé la veste et son arme était bien visible dans le holster qu’il portait à l’épaule. Dans le grand salon, les parents de Megan étaient assis sur le divan, surveillés en permanence par l’un des hommes qui avaient agressé Megan et Joan à San Francisco. Les trois enfants étaient installés par terre, devant la télévision et ne semblaient pas inquiets outre mesure. Le FBI ne pouvait pas vraiment représenter un danger à leurs yeux, même si les manières des deux agents étaient un peu brusques. Le téléphone de Fernwick sonna. — C’est impossible, dit-il après avoir écouté son interlocuteur, vérifiez encore. Je suis certain qu’elles viendront, elles ne peuvent pas faire autrement. Rappelez-moi. Il fit signe à son coéquipier de le rejoindre et lui parla à voix basse. — C’est dingue, elles n’ont été signalées dans aucun aéroport de la côte ouest jusqu’à présent, ça n’a aucun sens. Il faut croire qu’elles étaient déjà très loin d’un grand aéroport, peutêtre du côté de Yosémite. Je ne les imagine pas abandonnant leurs gosses… — Ces deux folles sont capables de tout, grommela Sam, qui avait eu la chance de ne pas être gazé par Joan. — Cela veut dire en tout cas qu’il ne se passera rien avant demain matin, dit Fernwick, le dernier avion quitte San Francisco vers 7 heures et il n’est pas direct. Il n’arrive à Dulles que vers 6 heures du matin. On commande des pizzas pour tout le monde ? 269


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Le bruit des réacteurs changea brusquement et Megan leva la tête. Pas de doute, l’avion commençait à descendre. Elle regarda sa montre, qui était restée à l’heure de la côte ouest : quatre heures et demie. Elle l’avança rapidement à sept et demie et réveilla Joan qui somnolait à ses côtés, brisée par l’émotion. Carol était dans le cockpit avec les pilotes. — Je crois qu’on arrive, Joan, dit doucement Megan, on voit des lumières là-bas. Le Cessna perdait rapidement de l’altitude et les oreilles de Megan se bouchèrent. Carol revint s’asseoir. — Derek pense qu’il y a un petit loueur de voitures à l’aéroport de Leesburg, dit-elle, on en aura besoin. Megan hocha la tête sans rien dire, sentant toute la tension revenir d’un seul coup. Les lumières de la piste apparurent devant le nez de l’appareil et le bruit caractéristique des roues sortant de leur logement ébranla la carlingue. Deux minutes plus tard, ils étaient sur le sol et roulaient à vitesse réduite vers un petit bâtiment situé au milieu du long ruban de béton. L’avion s’immobilisa doucement et Derek sortit de son siège pour venir ouvrir la porte. — Voilà, les filles ! dit-il joyeusement, Kevin et moi allons passer la nuit ici, avant de repartir demain matin. Si vous voulez profiter du voyage, n’hésitez pas : vous avez payé les deux trajets… — Ça m’étonnerait, Derek, dit Megan, mais merci quand même. Elles descendirent le petit escalier et se dirigèrent vers l’aérogare surmontée d’une minuscule tour de contrôle. La nuit 271


tombait rapidement, mais la température restait très agréable. Il y avait effectivement une société de location installée dans le petit hall des arrivées, un nom parfaitement inconnu, mais cela avait peu d’importance. Megan se dirigea vers le comptoir. Cinq minutes plus tard, elle rejoignait Joan et Carol, un porteclefs à la main. La voiture se trouvait en face de la sortie et elles quittèrent rapidement l’aéroport en direction de Falls Church. Il était huit heures. — Bien, dit Megan, nous en avons pour trois quarts d’heure jusque chez moi, dix minutes sur place et ensuite une bonne heure pour aller à Front Royal. Cela nous ferait arriver aux alentours de dix heures… Un silence tendu régna dans la voiture jusqu’à ce que Megan tourne dans Randolph Street. — Bon Dieu, murmura Megan, j’ai l’impression d’être partie depuis dix ans. C’est incroyable… Elle rentra la voiture dans l’allée et coupa le moteur, puis resta un moment à observer sa maison. Toutes les lumières étaient éteintes et il n’y avait pas le moindre signe de vie. — Allons-y, dit-elle instinctivement à voix basse. Elles entrèrent dans la maison et Megan alluma la lumière. Rien n’avait bougé depuis son départ, à son grand soulagement. Elle s’était plus ou moins préparée à retrouver son habitation entièrement saccagée par ceux qui voulaient à tout prix retrouver ce disque, mais il n’en était rien. Elle monta rapidement dans sa chambre, suivie de Carol et Joan. — Bon, on se met des vêtements sombres, dit Megan, prenez des tee-shirts dans le tiroir de droite. Moi, j’ai aussi un pantalon noir. Megan ouvrit le tiroir de sa table de nuit et prit le petit revolver chromé et la boîte de cartouches. Elle vérifia le contenu du barillet comme une vraie professionnelle sous le regard apeuré de Joan. — Je n’aime pas te voir manipuler ce truc, dit-elle. 272


— Tu as toujours ta bombe ? demanda Megan. — Oui, j’en ai six. — Six ? — Ben oui, c’était moins cher…

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— Bon, dit Fernwick qui commençait à trouver le temps long, il est dix heures. Les enfants vont dormir tous les trois dans la même chambre. Sam, accompagne-les et ferme la porte à clef en sortant. Les deux autres dorment ici dans le divan. — Mon film n’est pas fini ! protesta Ken. — Fais ce qu’il dit, Ken, dit doucement son grand-père, qui semblait très calme. Ken se leva en maugréant et suivit ses deux sœurs qui montaient l’escalier en compagnie de Sam. Celui-ci redescendit quelques instants plus tard, après avoir verrouillé la porte. — Ils ne risquent pas de foutre le camp par la fenêtre ? demanda Fernwick. — Non, pas de danger, c’est bien trop haut pour sauter… — Bien, dit Fernwick, nous allons dormir à tour de rôle dans le fauteuil. Je ne crois pas qu’elles arriveront aujourd’hui, mais il vaut mieux ne pas prendre de risque. Tu dors le premier, Sam et je te réveille dans trois heures. À l’extérieur de la maison, une voiture arrivait silencieusement, tous feux éteints. Megan continua sur sa lancée jusqu’à un bouquet d’arbres qui la mettait hors de vue. Elle observa la façade. Il y avait de la lumière dans le salon et dans la chambre d’amis. Un véhicule inconnu était rangé le long de la façade ouest de la maison. Elles sortirent sans bruit de la voiture, en évitant de claquer les portières. Joan frissonna, mais elle avait l’air décidé et calme. — Il y a une échelle dans la remise, chuchota Megan, je vais essayer d’atteindre la fenêtre de la chambre. Je parie que les enfants sont là. Allez vous cacher dans le massif de rhododen275


drons et attendez mon signal. Si j’arrive à entrer, je sifflerai deux coups. Elle disparut dans l’obscurité. Carol et Joan se dirigèrent à pas de loup vers le buisson qui se trouvait presque face à la porte d’entrée. Megan plaça doucement l’échelle contre la façade et grimpa lentement en retenant son souffle. Elle atteignit la vitre et jeta un coup d’œil rapide à l’intérieur de la pièce. Elle ne vit tout d’abord que Ken et Erin, mais Judy apparut soudain dans son champ de vision. Elle attendit encore quelques instants, puis tapa doucement à la fenêtre. Ken tourna la tête vers elle et ouvrit la bouche comme pour crier. Megan crut que son cœur s’arrêtait de battre, mais Ken se retint in extremis. Il se précipita pour ouvrir, suivi des deux filles. Megan mit son doigt sur ses lèvres. — Ouais, maman ! dit Ken d’une voix étouffée Je savais que tu viendrais. Megan prit pied dans la chambre et serra les trois enfants contre elle en étouffant un sanglot, mais elle se reprit très vite. — Nous allons sortir d’ici, dit-elle, un à un, par l’échelle. Je vais vous aider, ne regardez pas en bas et descendez lentement, un barreau à la fois. Restez groupés en attendant que j’arrive. Elle aida Judy à enjamber le rebord et tint le montant de l’échelle pendant que la fillette descendait. Le cœur de Megan battait sourdement dans sa poitrine. Elle craignait à chaque instant d’entendre un pas lourd dans l’escalier ou de voir apparaître quelqu’un dans le jardin. Puis ce fut au tour d’Erin, qui n’en menait pas large, mais qui ne fit pas de difficulté. — À toi, Ken. Je te suis. Dès que le gamin fut en bas, elle prit le même chemin et retrouva les trois enfants tapis contre le mur. — Suivez-moi en silence, murmura-t-elle. Elle se dirigea rapidement vers l’endroit où elle avait laissé la voiture. Joan et

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Carol émergèrent du buisson en la voyant déboucher à l’angle de la maison. — Bien joué, dit Carol, on va les mettre en sécurité. Ce serait peut-être mieux si l’une de nous partait immédiatement avec eux. Ils seraient hors de portée de ces fous furieux. — Non, dit Megan, on reste groupés. Mes parents sont encore à l’intérieur et on ne sera pas trop de trois pour les faire sortir sans casse. Ken, il n’y a toujours que deux types du FBI ? — Oui, un grand bête et un petit hargneux… — Fernwick et notre ami Sam, conclut Megan, ils nous sousestiment encore… Bon, les enfants, dans la voiture et vous ne bougez sous aucun prétexte. Nous revenons le plus vite possible, mais par pitié, ne prenez aucune initiative. Compris, Ken ? — Oui, dit le gamin, boudeur, mais j’aurais pu vous aider. — Tu m’aideras en montant la garde auprès de tes sœurs, dit Megan sur un ton sans réplique. Ken se sentit à nouveau important. — Bien, dit Megan, changement de plan : je retourne dans la chambre par le même chemin et j’en attire un des deux à l’étage. Vous en profitez pour entrer en utilisant la clef que mon père m’a confiée. Normalement, la porte ne fait pas de bruit. On y va. Donnez-moi cinq minutes d’avance. Je ferai un bruit d’enfer… Elle disparut à nouveau dans l’obscurité. Carol et Joan se rapprochèrent de l’entrée de la maison et se tapirent le long du mur, de part et d’autre de la porte. Joan tenait une bombe lacrymogène dans chaque main et Carol avait sorti son arme de service, dont elle semblait savoir se servir. Brusquement, un vacarme épouvantable se produisit. Megan tapait à grand coups de pieds dans la porte de la chambre en criant « Au secours » d’une petite voix. Il était 23 heures 10. — C’est à nous, dit Carol en engageant doucement la clef dans la serrure. Tu me suis ?

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Fernwick, dont c’était le tour de garde se précipita en jurant dans l’escalier. Monsieur O’Donnell se leva précipitamment, mais Sam, qui venait d’ouvrir les yeux, lui fit signe de ne pas bouger. Fernwick ouvrit la porte et ne vit tout d’abord personne. Il alluma la lumière et se rendit compte que la fenêtre était ouverte. Il voulut dégainer son arme en jurant. — À ta place, Tom, je ne ferais pas cela, dit une voix familière. Il se retourna, sidéré, et vit Megan qui le menaçait d’un petit revolver. Elle tenait une bombe noire, que Fernwick identifia aisément, dans sa main gauche. — Pas un mot, ou je t’envoie un mélange de gaz et de plomb dont tu me diras des nouvelles. Tu n’aurais pas dû t’en prendre à mes enfants… Fernwick leva les deux mains, provisoirement résigné, se disant que si Joan s’attaquait à Sam, elle aurait affaire à forte partie. — Tu peux venir, Megan, cria une voix féminine que Fernwick ne connaissait pas. — Passe devant, Tom, dit gentiment Megan, et pas d’héroïsme… Dans le salon, Sam se trouvait à genoux, les bras derrière la tête, face à Carol qui braquait son arme sur lui d’une main ferme. Joan avait l’air ravie. — Rejoins ton copain, Tom, dit Megan, il montre le bon exemple. D’un signe, elle invita ses parents à venir la rejoindre. Son père la serra longuement dans ses bras, et même sa mère l’embrassa chaleureusement. — Bon, dit Megan en se dégageant, ne restons pas ici, ils pourraient recevoir des renforts ! Papa, les enfants sont dehors dans une Pontiac rouge : rejoins-les et sors aussi ta voiture. Tu dois nous accompagner, maintenant, je t’expliquerai tout plus tard. 278


— Tu as fait quelque chose de mal, Megan ? demanda son père. — Non, au contraire ! répondit-elle avec force. Je continue ce que Douglas a commencé. C’est pour cela qu’ils l’ont tué… Vas-y, vite… ! Monsieur O’Donnell sortit sans poser d’autre question, suivi de sa femme. Quelques instants plus tard, le bruit de sa voiture retentit dans l’allée. — Joan, ça va être à toi, dit Megan avec un sourire carnassier. Il me faut ces deux types hors de combat pendant au moins une heure ! Joan s’avança vers les deux hommes toujours tenus en joue par Carol. Elle leva les deux mains et appuya simultanément sur les boutons poussoirs. Un jet de gaz jaillit en pleine figure de Tom Fernwick et de Sam, qui s’écroulèrent tous deux sur le sol en hurlant. Joan accompagna leur mouvement de chute sur le sol jusqu’à ce que Megan l’arrête. — Ne les tue tout de même pas. Le visage de Joan exprima un profond regret, mais elle ne dit rien. — OK, les filles. Changement de plan. Suivez-moi, dit Megan en se dirigeant vers la porte. — Quoi ? Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ? demanda Joan, effrayée par tout ce qui venait de se passer. — Nous devons les arrêter définitivement, dit Megan d’un ton farouche, sinon, nous allons passer le reste de notre vie à nous cacher et à changer d’endroit toutes les semaines. C’est cela que tu veux ? — Non, bien sûr, dit Joan, mais je ne vois pas… — Nous retournons à Leesburg, dit Megan, je vous expliquerai mon idée en chemin. Faites-moi confiance. De toute façon, la priorité est de mettre le plus de distance possible entre Fernwick et nous. Il ne va pas tarder à récupérer, malgré ce que Joan

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vient de lui mettre. Entre parenthèses, je ne voudrais pas être ton ennemie… ! Elles se dirigèrent vers la voiture de monsieur O’Donnell qui s’était rangée à côté de la leur. Les enfants étaient sortis et piaillaient joyeusement avec leurs grands-parents. — Papa, dit Megan, tu viens avec nous, tu ne peux plus rester ici. Je t’expliquerai tout ça un peu plus tard. Prends les enfants avec toi, dans la voiture, et suis-nous. Nous allons à Leesburg. Son père acquiesça sans poser de question. Ils démarrèrent rapidement sans être inquiétés par les deux hommes du FBI, aveugles et aphones pour un bon moment. — Voici ce que nous allons faire, dit Megan quand Carol eut démarré.

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L’aéroport de Leesburg était désert et la piste n’était même plus éclairée. Carol rangea la voiture devant le bâtiment principal et le père de Megan se gara à côté d’elle. — Restez-là, dit Megan, Je vais voir Kevin. Je suppose qu’il dort dans son avion… Elle se dirigea vers le Cessna, bien visible sous le clair de lune. Sa porte était ouverte et elle s’engagea dans le petit escalier. — Kevin, appela-t-elle à mi-voix. Une ombre bougea dans la cabine et Derek surgit, les cheveux plus hirsutes que jamais. — Ah, c’est vous ! Vous m’avez fait peur. — Désolée… J’ai décidé d’accepter votre proposition, dit Megan, nous repartons avec vous. — Ah… Demain matin, alors. Nous ne pouvons pas repartir maintenant : l’aéroport est fermé. — Bon, d’accord. Il y a juste un petit problème : nous sommes plus nombreux, dit Megan, contrariée. — Plus nombreux ? Combien en tout ? — Huit, dit Megan, mes parents et mes enfants. Il y a combien de sièges dans votre avion ? — Neuf. C’est quoi cette histoire ? Vous n’allez pas nous attirer des ennuis au moins ? — Mais non, dit Megan, nous voulons seulement les emmener en vacances, et puisque l’avion est payé… — Mouais… Enfin, vous n’avez pas l’air d’être des trafiquants, fit Derek, dubitatif, Kevin dort, je ne veux pas le réveiller maintenant, sinon il va être d’une humeur de dogue… 281


— Est-ce qu’il y a un hôtel ouvert à cette heure ? s’enquit Megan, qui tombait de sommeil. — Oui. Le Country Inn, juste au bout de la rue. Il y a un veilleur de nuit qui donne les clefs. C’est quarante dollars la nuit. — Parfait, à quelle heure pouvons-nous partir ? — Le contrôle commence à six heures, mais il faut déposer un plan de vol avec préavis d’une heure. Cela nous fait sept heures. — Rendez-vous à six heures et demie, alors, dit Megan. Juste un détail : nous n’allons pas jusqu’à San Bernardino. Vous pouvez faire un crochet par Atlanta ?

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Géorgie - 25 août

— Contrôle Fulton County, dit Kevin dans son micro, ici Novembre, huit, deux, neuf, zéro, Zoulou. Nous passons la balise Tango à huit mille pieds et demandons les instructions d’atterrissage. Il était dix heures, heure de Géorgie et le vol s’était déroulé sans histoire dans un ciel parfaitement dégagé. Tous les passagers avaient très peu dormi la nuit précédente et le silence régnait dans la cabine. Quand ils s’étaient tous retrouvés au Country Inn, la veille, Megan avait expliqué à ses parents tout ce qui s’était produit depuis l’assassinat de Douglas. Son père avait voulu téléphoner à un sénateur de ses amis, mais Megan avait réussi à l’en dissuader en lui exposant son plan. Carol et elle avaient passé une partie de la nuit à discuter, pendant que Joan, brisée par l’émotion, dormait sur un des lits jumeaux. Manifestement, Fernwick n’avait pas réussi à retrouver leur trace, mais les deux femmes estimaient que ce n’était qu’une question de temps, au vu des moyens dont il disposait. À six heures et demie, tout le monde s’était retrouvé au pied de l’avion où Kevin était déjà à l’œuvre. Il n’avait pas posé la moindre question et avait seulement demandé à Megan si elle était d’accord de payer le carburant supplémentaire nécessaire pour l’escale à Atlanta. Kevin amorça la descente vers l’aéroport de Fulton situé à une dizaine de kilomètres d’Atlanta et les roues touchèrent bientôt le sol en souplesse. L’appareil roula encore quelques minutes vers un petit terminal et s’immobilisa sans heurt. Derek ouvrit la porte et dégagea l’escalier. Megan entra dans le cockpit où Kevin terminait la procédure d’arrêt des moteurs. 283


— Merci pour tout, dit-elle en lui serrant vigoureusement la main, vous n’avez pas idée de ce que vous avez fait pour nous… ! — Eh bien, je suppose que vous avez quelque chose d’important à faire, dit Kevin avec un petit sourire, et si vous voyagez avec un flic, c’est que vous n’êtes pas des truands… — Comment savez-vous que Carol est flic ? s’étonna Megan. — Oh, sa façon de parler, de se tenir, un peu autoritaire… Je les renifle de loin, vous savez. Et puis, j’ai vu la crosse de son flingue… Allez, bonne chance les filles ! Tout le groupe se dirigea vers l’entrée de l’aérogare et Megan partit une nouvelle fois louer une voiture. Cette fois, elle opta pour une énorme Ford qui pouvait accueillir les huit fugitifs. Ils prirent ensuite la route en direction du nord de la ville où, d’après Derek, il y avait plusieurs motels de bon niveau. Une heure plus tard, ils disposaient de quatre chambres à La Quinta. — Bon, dit Carol, comment fait-on à présent ? Il ne faut pas perdre de temps… — Nous ne connaissons personne en particulier, dit Megan, je crois que le mieux est de se présenter à la réception et de dire qui nous sommes. Je suis sûre que les noms de Saunders et Allen sont encore connus. Toi, tu viens avec nous, Carol, parce que tu pourras confirmer pas mal de nos dires et raconter ce qui t’est arrivé personnellement dans le cadre de cette affaire. — Les enfants ne risquent rien ? demanda Joan, toujours inquiète. — Plus vite on agira, plus ils seront en sécurité, dit Megan avec force, nous n’avons plus le choix à présent, ça passe ou ça casse… — Je suis sûre que ça va marcher, conclut Carol, allons-y ! Megan alla frapper à la porte de la chambre de ses parents et les mit rapidement au courant de ce qu’elles allaient faire. — Dieu vous garde, lui dit simplement son père. 284


Virginie - 25 août

Tom Fernwick mit à nouveau des gouttes dans ses yeux douloureux. Son collègue, Sam, avait dû être hospitalisé après avoir inhalé une trop grande quantité de gaz ; Joan y était allée de bon cœur… — Nous avons la certitude qu’elles sont venues avec un avion privé, dit Fernwick, qui plaidait une nouvelle fois sa cause devant Callary et Klingemann. Leurs noms ne figurent sur aucune liste de passagers des compagnies régulières et elles n’ont été vues dans aucun aéroport de la côte ouest. Nous avons tout vérifié, de Los Angeles à Phœnix. Elles ne pouvaient pas être plus loin quand Megan Saunders a téléphoné chez ses parents. Nous sommes en train de vérifier tous les aéroports de la région dans un rayon de cent kilomètres. — Et qui est la troisième personne ? demanda Klingemann, qui semblait passablement énervé. — C’est probablement Carol Eastman, la flic qui était en charge de l’enquête à San Francisco, répondit Fernwick, je ne l’ai jamais rencontrée, mais Pete Cardillo la connaît. Il faudrait lui donner son signalement. En tout cas, Megan l’a appelée Carol devant moi… Et c’était une professionnelle : elle tenait son flingue comme une personne entraînée. — Pour ce que cela change, avec vous ! dit Callary d’un ton méprisant. Je regrette de vous avoir fait confiance aussi longtemps… Bien : il nous reste très peu de temps pour rattraper le coup. Nous devons les localiser en vitesse et les éliminer tous. Ordre de tirer à vue ; nous trouverons une justification après. Un homme entra dans le bureau, visiblement excité.

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— Ça y est, nous savons où elles sont ! dit-il en déposant un papier devant Frank Callary. Elles sont arrivées avec un avion qui appartient à une petite compagnie de San Bernardino en Californie. Le zinc s’est posé hier soir à Leesburg et est resté là toute la nuit. C’est à environ une heure de route de Front Royal. Tout coïncide. L’avion est reparti ce matin vers sept heures avec huit personnes à bord à destination d’Atlanta. — Nous les tenons ! dit Callary entre ses dents. Il faudra s’occuper des pilotes aussi, ajouta-t-il à l’adresse de Fernwick, aucun témoin… — Qu’est-ce qu’elles vont faire à Atlanta…? murmura Klingemann.

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Géorgie - 25 août 14 h

La Ford roulait sur l’autoroute, au milieu d’un trafic assez dense, malgré l’heure creuse. Megan tourna à droite dans International Boulevard et continua en direction de l’imposant complexe qui se dressait au loin. Elle engagea la voiture dans la rampe du grand parking public qui se trouvait sous un bâtiment voisin et descendit au quatrième sous-sol avant de trouver un emplacement libre. — Nous y sommes, dit Megan, espérons qu’ils vont nous écouter… Elles sortirent du garage et se dirigèrent vers l’immeuble tout proche qui se dressait fièrement dans le ciel de la ville. Megan se dirigea résolument vers le centre d’accueil de la chaîne d’information continue. — Bonjour, dit-elle à une des hôtesses, je voudrais voir le rédacteur en chef. C’est urgent. — Vous avez rendez-vous ? demanda la jeune femme avec un sourire commercial. — Non, dit Megan, qui s’attendait à cette question, mais il va être content de me voir, croyez-moi. — Je suis désolé, madame, dit l’hôtesse dont le sourire commençait à s’effacer, mais vous devez prendre contact par téléphone avec son secrétariat, qui décidera de l’opportunité de vous fixer un rendez-vous. Elle commençait déjà à se détourner, quand Megan la prit par le bras. — Ecoutez ! J’ai fait des milliers de kilomètres pour le rencontrer et c’est une question de vie ou de mort, pour moi et pour ma famille. Alors, décrochez votre saleté de téléphone et dites à votre rédacteur en chef que Megan Saunders et Joan Al287


len doivent lui parler immédiatement. Je parie que vous aurez une promotion. L’hôtesse chercha des yeux un garde de sécurité, mais le regard à la fois suppliant et inflexible de Megan la fit changer d’avis. Elle composa un numéro et parla presque aussitôt en cachant sa bouche avec sa main. Megan entendit cependant prononcer son nom et celui de Joan. — Voilà, Madame Saunders, Monsieur Laruson va vous recevoir. Je me souviens de vous maintenant ; on a beaucoup parlé de votre histoire au début du mois… Assez incroyable… — Beaucoup plus que ça, fit Megan, en lui adressant un sourire reconnaissant. Un garde appelé par la jeune femme les escorta jusqu’au vingtième étage de la tour. Un homme de haute taille, la quarantaine bien sonnée, les attendait à la sortie de l’ascenseur. — Bonjour, dit-il en tendant une main ferme, je suis Ted Laruson, assistant du rédac’chef. Suivez-moi. — Assistant…? se rembrunit Megan. Ecoutez, ne le prenez pas mal, mais il faut absolument que nous parlions à votre patron. — Madame Saunders, d’une part il n’est pas là pour l’instant, et d’autre part, j’ai toute sa confiance, croyez-moi. Venez… Il les précéda dans une grande salle de réunion dont les murs étaient couverts d’écrans diffusant les informations en provenance du monde entier. — Vous n’avez jamais visité un centre de production ? demanda Laruson, amusé par la mine ébahie des trois femmes, je vous ferai visiter plus tard si vous le voulez. Bien, mettons tout d’abord les choses au point : vous êtes Megan Saunders et vous êtes Joan Allen, les femmes de Douglas, si vous me permettez l’expression. Par contre, je ne sais pas qui vous êtes, Madame…

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— Sergent Carol Eastman, de la police criminelle de San Francisco. — Ah oui, vous étiez en charge de l’enquête sur le meurtre de Douglas Allen, si je me souviens bien. Et puis, le FBI a pris le relais… — C’est bien cela, dit Carol, c’est une partie du problème… — J’espère que vous n’êtes pas ici pour alimenter la guerre des polices, dit Laruson avec un petit sourire. — Monsieur Laruson, s’il vous plaît, dit Megan, pour gagner du temps, je voudrais que vous lisiez la dernière lettre de Douglas, que nous avons récupérée sur son ordinateur portable. Elle lui tendit les feuilles imprimées et Laruson commença à lire. Au bout d’un moment, il émit un petit sifflement. — Impressionnant, dit-il, mais un peu court… — Tenez, dit Megan, en lui tendant les passages dans lesquels Douglas donnait des détails sur l’opération, lisez encore ceci… Laruson posa les papiers devant lui, sur la table. — Qu’attendez-vous de moi ? — Que vous diffusiez tout cela, dit Megan, c’est la seule façon de tout arrêter et de sauver nos vies par la même occasion. Sans cela, nous ne vivrons plus très longtemps. D’autres personnes sont déjà mortes… Et d’autres encore vont mourir… Laruson se leva et se dirigea vers la porte. — Attendez-moi un instant, ce ne sera pas long. Dix minutes interminables s’écoulèrent. — Bon Dieu, dit Megan, qu’est-ce qu’il fout ? J’espère qu’il n’a pas appelé les gardes pour nous faire jeter dehors… La porte s’ouvrit et Laruson revint, accompagné d’un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux poivre et sel. — Je vous présente Franklin Ames, notre rédacteur en chef, dit Laruson. — Je croyais que vous n’étiez pas là, dit Megan avec soulagement. 289


— En général, je n’y suis pour personne, dit Ames avec un petit sourire d’excuse, c’est la seule façon de ne pas être sollicité en permanence. Il s’assit à la table et déposa devant lui les papiers que Laruson avait emportés avec lui. — Mesdames, dit-il, je n’irai pas par quatre chemins. Ce que vous avez là est très intéressant, pour employer un euphémisme, mais si cela se limite à ces documents, je crains que ce ne soit pas suffisant. Tous les journalistes de ce pays ont été étonnés de la manière dont cette enquête se déroulait et se sont posé des questions. Nous étions tous persuadés qu’il y avait quelque chose d’autre que ce que l’on voulait bien nous dire, mais personne n’avait imaginé cela. Nous pensions plutôt à une opération occulte qui aurait mal tourné, une de celles où le gouvernement a l’habitude de laisser tomber les agents qui se sont fait pincer… Mais si nous diffusons cela sur antenne sans preuve, nous risquons de très gros problèmes… — J’ai tout ici, dit Megan tranquillement, en sortant le disque de son sac, il y a tous les rapports de Douglas, sur chacun de ses voyages, les photos qu’il a pu prendre à certaines occasions et la liste des personnes impliquées, du moins celles que lui connaissait. Cela vous suffit ? — C’est déjà beaucoup mieux, dit Ames, mais je dois me rendre compte par moi-même. Trouve-nous un PC compatible avec ça, Ted… Laruson sortit de la pièce en faisant un clin d’œil à Megan. — Vous avez encore été attaquées ? s’enquit Ames, comme s’il s’agissait d’un détail anodin. Megan lui fit le récit détaillé des dernières heures. — Où sont vos enfants, maintenant ? demanda Ames, qui ouvrait des yeux ronds. — Excusez-moi, dit Megan, je préfère que personne ne le sache pour le moment… 290


— C’est à ce point-là ? murmura Ames. Laruson revint avec un ordinateur flambant neuf, qu’il connecta à l’un des écrans muraux. Il inséra le disque de Douglas dans lecteur et alluma la machine. Dans un silence de mort, Ames commença à parcourir quelques fichiers et à visionner des photos que Megan et ses deux amies n’avait pas encore vues. Cela dura une bonne demi-heure. — Bien, dit Ames, je crois que nous avons de la matière. Quelle heure est-il ? — Quatre heures vingt, dit Laruson. — Branche-moi ça sur le réseau et trouve quelques types pour trier tous ces fichiers, ordonna Ames, on doit pouvoir sortir quelque chose pour les infos de vingt heures !

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L’avion se posa sur la piste de Fulton County à 17 h 10 et se dirigea vers le terminal. La porte s’ouvrit dès que l’appareil fut immobilisé et Fernwick en descendit, suivi de trois hommes portant le même costume gris que lui. Ils se dirigèrent rapidement vers l’entrée du bâtiment. — Elles ont dû prendre une voiture, dit Fernwick. John, tu vérifies avec les deux sociétés de location et tu nous obtiens le numéro de plaque et le type de véhicule. Hans, tu trouves un annuaire et tu téléphones à tous les hôtels de la ville et des environs pour savoir s’ils ont un groupe enregistré sous le nom Saunders ou Allen. Fred, tu t’assures qu’elles n’ont pas repris un autre avion pour Dieu sait où ; elles ont très bien pu essayer de brouiller les pistes. Il y a un hôtel juste à côté, je vais louer une salle de réunion pour établir notre bureau de crise. Exécution ! Les trois hommes s’éparpillèrent précipitamment et Fernwick prit son téléphone pour informer ses supérieurs de la situation. Ses yeux lui faisaient encore horriblement mal, mais ce n’était rien à côté de la blessure infligée à son amour-propre par ces trois femmes. Il en faisait maintenant une affaire personnelle. Pete Cardillo et quelques hommes faisant partie de son équipe étaient en route pour venir lui prêter main forte. Les mailles du filet se resserraient.

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— C’est incroyable, dit Franklin Ames, je connais personnellement plusieurs des personnes qui figurent sur la liste de Douglas. Bancroft est un sénateur républicain que j’ai moi-même interviewé le mois dernier. Je savais qu’il faisait partie des faucons, mais de là à participer à un coup d’état… Bon, Messieurs, où en sommes-nous ? Il est déjà 17 heures trente : il est temps de faire une synthèse et de nous assurer que nous avons suffisamment de matériel pour aller au feu. — Il y a quelques photos géniales, dit Laruson, on y voit quelques-uns des personnages mentionnés par Douglas, dont Ron Klingemann : c’est le patron du directorat Moyen-Orient à la CIA. Il a dû prendre des risques considérables pour tirer ces portraits… Il a aussi enregistré quelques conversations téléphoniques avec Frank Callary et il les a digitalisées sur son ordinateur : ça, c’est de la dynamite ! Ces types pensaient vraiment tenir Douglas et ils l’ont largement sous-estimé… Je crois qu’on peut y aller sans problème.

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Atlanta - 25 août 19h59

Le décompte final affichait une minute sur l’énorme chronomètre mural. Franklin Ames ajusta sa cravate, tandis que la maquilleuse apportait une dernière retouche pour éviter que son visage ne luise, conséquence de l’état de tension qui ne le quittait pas depuis plusieurs heures : il n’avait plus présenté le journal en personne depuis bientôt six ans et celui-ci était très particulier. Le réalisateur tendit sa main grande ouverte : cinq secondes. Puis les doigts se fermèrent un à un : antenne ! — Mesdames et Messieurs, bonsoir. Ici Franklin Ames qui vous parle en direct d’Atlanta pour cette édition spéciale du journal télévisé. Certains d’entre vous, les plus jeunes en particulier, ne me connaissent probablement pas, puisqu’en général, je suis derrière les caméras. Ce soir, j’ai pris la décision de reprendre mon ancienne fonction pour ne laisser à personne d’autre, la responsabilité de ce que vous allez entendre et que vous aurez probablement du mal à croire jusqu’à ce que les preuves vous soient présentées. Il se ménagea une pause, à la fois pour reprendre son souffle et pour augmenter l’effet d’annonce. — L’Amérique est-elle devenue folle…? J’ai pu le croire un moment, cet après-midi, en prenant connaissance des informations que je vais partager avec vous. Il y a de cela trois semaines, nous vous faisions part de l’assassinat d’un homme, presque un fait divers dans nos pays dits civilisés. Mais cet homme avait quelque chose de particulier : il était marié à deux femmes, vivant dans deux états très éloignés l’un de l’autre, la Virginie et la Californie. Son nom était Douglas Allen ou Douglas Saunders, selon l’endroit où il se trouvait. Peu de temps après, la police crimi297


nelle de San Francisco était dessaisie de l’enquête au profit du FBI, dans des circonstances qui nous ont paru étranges, mais pas inédites… Et nous avons très vite oublié cette affaire banale. Pendant ce temps-là, les deux femmes de Douglas étaient en butte à la vindicte de quelques agents fédéraux, qui les traitaient davantage comme des coupables que comme des parties civiles. Mais coupables de quoi…? Coupables d’avoir eu entre les mains des informations que personne ne devait voir… Des informations qui démontraient qu’un petit groupe d’hommes détenant une parcelle du pouvoir avait décidé d’entraîner notre pays dans une guerre injuste, en forçant la main au congrès et au président des Etats-Unis. Et pas de n’importe quelle façon… En faisant en sorte qu’un certain nombre de nos soldats soient tués… Je devrais dire, assassinés, comme Douglas l’a été… Ces hommes ont recruté des mercenaires qui avaient pour mission d’attaquer une de nos unités stationnées en Arabie Saoudite, en se faisant passer pour des soldats de l’armée régulière de ce pays. Ils devaient faire un maximum de victimes et de dégâts, avant de se retirer discrètement à l’arrivée des secours réclamés par leurs soins. Dans le même temps, certains personnages clefs du royaume Saoudien auraient été assassinés pour accréditer la thèse d’un coup d’État suivi d’une déclaration de guerre à l’Amérique. Le but de tout cela ? Établir un ordre nouveau dans tout le Moyen-Orient… Notre équipe prépare un reportage complet sur ce qu’il faut bien appeler un complot, sur base des documents qui nous ont été fournis. Vous pourrez le suivre aux environs de 22 heures. Mais, sans attendre, nous avons décidé de vous montrer le visage d’un des instigateurs de cette odieuse machination… Une photo remplaça Franklin Ames sur le moniteur de contrôle. — Son nom est Frank Callary. C’est un des plus hauts responsables de la CIA et nous détenons un enregistrement d’une conversation téléphonique qui ne laisse planer aucun doute 298


quant à sa culpabilité. Mais il est loin d’être le seul… Nous avons eu accès à une liste de gens impliqués, et la gangrène a atteint jusqu’au congrès des États-Unis ; cette liste sera intégralement publiée, parce que vous avez le droit de savoir… Il s’interrompit à nouveau, savourant ses effets, et son visage revint à l’écran. — Si nous sommes en possession de ces informations et si la vie de nos soldats va être épargnée, nous le devons à deux femmes courageuses qui n’ont pas hésité à risquer leur vie pour faire triompher la vérité. Le plan s’élargit pour faire apparaître Megan et Joan à la droite de Franklin Ames. — Permettez-moi de vous présenter Megan Saunders et Joan Allen. Il y a de cela à peine trois semaines, ces deux femmes ne se connaissaient pas. Elles ne se doutaient pas non plus de ce qu’elles avaient en commun : Douglas, leur mari… Elles auraient pu se déchirer ; c’était même l’évolution la plus probable… Elles ont préféré refuser la version officielle qui tentait de faire passer Douglas pour un vulgaire truand et unir leurs forces pour tenter de découvrir ce qui s’était réellement passé pour que l’on veuille, avec autant d’acharnement, les intimider. Ces dernières heures, la vie de leurs enfants a été menacée par des agents du FBI et de la CIA réunis qui n’ont pas hésité à les prendre en otage. Là encore, elles n’ont pas cédé et elles ont pris la décision, après avoir réussi à libérer leur famille par la ruse, de révéler tout ceci en utilisant notre canal. Elles vous raconteront elles-mêmes leur histoire sur notre chaîne… Une troisième femme a joué un rôle capital ces derniers jours, en mettant sa vie et sa carrière en jeu. Le plan s’élargit encore pour montrer Carol à la gauche de Franklin Ames. — Carol Eastman est sergent à la police criminelle de San Francisco. Elle était en charge de l’enquête sur l’assassinat de Douglas jusqu’à ce que le FBI en prenne le contrôle. Elle non 299


plus, n’a pas accepté les raisons douteuses qui lui étaient données pour justifier ce dessaisissement et elle a continué à chercher, jusqu’à être suspendue de ses fonctions. Nous avons décidé de ne pas les interviewer avant la diffusion intégrale de notre reportage, pour que vous compreniez bien la situation, mais elles ont toutes trois accepté de répondre à nos questions dans une émission spéciale qui sera réalisée demain. Compte tenu de l’exceptionnelle gravité des événements, la totalité de notre programme va y être consacrée dans les heures qui viennent. Restez avec nous… La lampe rouge s’éteignit au-dessus de la caméra qui faisait face à Ames. Il poussa un soupir de satisfaction. — Alors ? Comment j’étais après toutes ces années ? — Génial, dit Laruson, qui surgit dans la lumière des projecteurs, le téléphone commence déjà à chauffer et certains appels viennent de très haut. — Bon, dit Ames en se levant, on va mettre au point l’émission de 22 heures. Qu’on ne me passe aucune communication pour l’instant : il faut que toutes les infos soient inédites au moment de la diffusion. Ce n’est pas le moment d’avoir des fuites. Il se tourna vers Megan. — Je suppose que vous avez toutes les trois envie d’aller vous reposer après cela. Je pense que nous n’avons plus besoin de vous ce soir. Vous pourriez être ici vers neuf heures demain matin ? — Pas de problème, dit Megan, qui se sentait effectivement épuisée, merci pour tout… — Je crois que vous êtes en sécurité désormais, continua Ames, plus personne n’osera vous toucher maintenant… Dormez bien ! Elles se dirigèrent vers l’ascenseur. Au moment où les portes s’ouvraient, Carol poussa une exclamation.

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— Zut ! J’ai oublié mon sac sous la table du studio. Allez-y déjà, je vous rejoins dans deux minutes. Et elle repartit en courant dans le couloir. — J’ai l’impression d’être passée sous un rouleau compresseur, dit Megan, en bâillant à se décrocher la mâchoire, je ne suis même pas sûre d’avoir la force de conduire… — Je prendrai le volant si tu veux, dit Joan, qui semblait en meilleur état. Une chouette fille, Carol, tu ne trouves pas ? J’espère que nous continuerons à la voir… Elles étaient arrivées à la sortie du bâtiment et elles se mirent à marcher lentement dans la tiédeur de la nuit. — J’espère que tous les journalistes de la terre ne vont pas nous poursuivre pendant des semaines, continua Joan, j’aimerais bien pouvoir tourner la page… — J’y ai pensé, dit Megan, le plus simple est de signer un contrat d’exclusivité avec Franklin Ames. Les autres nous foutront la paix quand ils sauront qu’il n’y a rien à faire. Elles s’assirent sur un rebord de pierre. Au moment où Joan ouvrait la bouche pour répondre, une ombre s’allongea sur le trottoir, juste devant elles. — Cette fois je vous tiens, salopes, dit Tom Fernwick avec une joie mauvaise, je suis peut-être foutu, mais pour vous, c’est terminé aussi. Megan n’eut même pas la force de se lever. — Ne faites pas le con, Fernwick, dit-elle avec lassitude, si vous tirez, vous allez vous retrouver dans le couloir de la mort. — Qu’est-ce que vous croyez qu’il va m’arriver de toute façon ? ricana Fernwick. Je n’ai aucune envie de passer le restant de mes jours dans un quartier de haute sécurité. Vous avez foutu en l’air un projet qui aurait pu changer la face du monde et rendre la vie plus facile pour tous nos concitoyens. Et ces imbéciles ne vont rien trouver de mieux que de vous acclamer…? Que le peuple est con !

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Il se rapprocha en pointant son automatique vers la tête de Megan. Joan avait l’air pétrifiée. — J’aurais dû faire cela beaucoup plus tôt, continua Fernwick, nous n’en serions pas là… Megan ferma les yeux, résignée. La détonation lui sembla lointaine, mais elle ne ressentit rien. Un bruit de chute lui fit reprendre conscience. Fernwick gisait à ses pieds, l’air étonné. Carol se rapprocha, pointant toujours son arme vers lui, mais il ne bougeait plus.

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Virginie - 25 août 23h40

— Ah, les cons ! dit Frank Callary, ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont fait. Des années de travail pour rien… Et ils vont sans doute fêter cela… Il était assis à son bureau de Langley, Ron Klingemann en face de lui. — Il faut partir, Frank, dit ce dernier, nous ne pouvons pas rester ici. Dans quelques heures il sera trop tard. Tu imagines le sort qu’ils vont nous réserver…? Tu verras que dans peu de temps, plus personne ne nous connaîtra, à commencer par ceux qui nous ont soutenus et qui ne figurent pas sur la liste de cet enfoiré de Douglas. Celui-là, j’aurais dû le faire flinguer beaucoup plus tôt… — Notre pays ne mérite même pas ce que nous avons fait pour lui, dit Callary d’un air absent, mais je n’ai pas vraiment envie de vivre en exil pour le restant de mes jours. Ma place est ici… — Frank ! Réveille-toi, dit Klingemann en le prenant par le bras. C’est terminé ! Nous avons planqué assez d’argent pour vivre sans souci dans n’importe quel pays d’Amérique du Sud ou dans une île des Caraïbes. On prend tout et on s’en va ! — Oui, on s’en va, répéta Callary en se levant. Il se dirigea vers un coffre mural et composa la combinaison d’une main incertaine. Puis, il ouvrit la porte et plongea la main dedans. Klingemann se pencha pour ramasser une serviette en cuir qui se trouvait à ses pieds. Quand il se redressa, Callary tenait un petit automatique à la main. — On ne va nulle part, Ron, dit-il doucement. Et il appuya sur la détente. Klingemann s’effondra sans bruit sur le tapis et une tache s’élargit rapidement autour de sa 303


tête. Callary retourna s’asseoir à son bureau, sans un regard pour son complice. Il prit une feuille de papier et griffonna rapidement quelques lignes, puis il déboucha une bouteille qui se trouvait à droite sur sa table et se servit calmement un verre. Quand les policiers vinrent pour l’arrêter, il avait encore le canon de son arme dans la bouche.

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San Francisco - 27 août

— J’ai du mal à réaliser que tout cela est terminé, dit Megan en s’étirant, j’ai l’impression que quelqu’un va sonner à la porte et me demander ce foutu disque. J’en ai rêvé la moitié de la nuit. — Non, c’est bien fini, dit son père, qui sirotait une bière dans le fauteuil voisin, j’ai lu les journaux ce matin : le grand nettoyage a commencé. Il y a déjà eu trente arrestations et cela ne fait que commencer. Le journaliste laissait sous-entendre que la liste de Douglas ne présentait qu’une partie de l’iceberg et que les aveux des premiers types qu’ils ont cuisinés n’étaient pas tristes. Un conseiller du président a même démissionné pour raison de santé… Quel panier de crabes ! — C’est fou la capacité d’oubli des enfants, dit Joan, en montrant Erin, Ken et Judy qui couraient dans le fond du jardin. Moi, j’ai encore les jambes qui tremblent rien que de penser à la tête de Fernwick. — Dieu ait l’âme de ce coyote, dit Megan, sans l’intervention de Carol, j’étais cuite et toi probablement aussi. — Ne dis pas cela ! dit Joan, épouvantée. Je ne veux plus jamais entendre parler de ce type. — Tu as raison, dit Megan, je crois que nous devrions prendre quelques jours de vacances. Qu’est-ce que tu dirais de retourner voir Frances à Santa Barbara ? Les gosses adoreraient… Tu veux venir avec nous, papa ? — Non, dit celui-ci, je crois que ta mère a déjà envie de rentrer. Sa campagne lui manque… Megan poussa un soupir, mais n’insista pas. — Moi, je suis partante, dit Joan, mais avant cela, il y a quelque chose que je voudrais faire… 305


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Carol pénétra dans les bureaux de la brigade avec une petite appréhension. — Ah, te revoilà ! dit Jack, en apparaissant comme par magie, tu vas sans doute recevoir une médaille… — Tiens ! Monsieur Sedona ! Ils ne t’ont pas encore mis en taule ? lança Carol, hautaine. — Lieutenant Sedona ! dit Jack, en haussant les épaules, tu n’as tout de même pas cru que je faisais partie de la bande ? Le capitaine Caldwell entra dans le bureau. — Bravo Carol. Je savais que vous y arriveriez ! dit-il en la serrant sur son cœur, au point de l’étouffer à moitié. — Attendez, dit celle-ci, j’ai dû rater un épisode. C’est quoi cette histoire ? — Une idée de Jack, dit Caldwell, nous avions les mains liées depuis que les fédéraux avaient repris l’affaire. Jack m’a convaincu de jouer la comédie, sachant que vous alliez sans doute griller un fusible et faire des grosses conneries ; ça n’a pas manqué… Un grand psychologue, ce garçon ! — Un sale con, oui ! dit Carol, dont le sourire éclatant démentait les paroles. — Je préfère n’avoir rien entendu, dit Caldwell en sortant. Il repassa aussitôt la tête. — Vous êtes réintégrée, bien entendu. Passez donc prendre votre insigne dans mon bureau. — Capitaine, s’écria Carol, je crois avoir besoin de quelques jours pour me refaire une santé. J’ai l’impression que mes deux amies vont faire une petite escapade ces jours-ci et je voudrais les accompagner. Vous me devez bien ça…? 307


— D’accord, dit Caldwell en s’éloignant dans le couloir, une semaine… — Quelle générosité, conclut Carol en soupirant.

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Joan et Megan se tenaient côte à côte, devant le petit monticule de terre fraîchement remuée. — C’est incroyable, dit Megan, je n’arrive pas à croire que tout cela a commencé il y a un peu plus de trois semaines. C’est comme si j’avais pris une année en quelques jours… Elle se tourna vers Joan qui ne répondait pas. Une grosse larme silencieuse coulait sur sa joue. Elle lui prit la main et la serra très fort, la lèvre tremblante, et elles restèrent un long moment immobiles. — Tu crois qu’on devrait dire quelque chose ? demanda finalement Joan. — Si tu veux, dit Megan, qu’est-ce qu’on pourrait dire ? — Je ne sais pas, moi. Il est peut-être là à nous regarder du haut d’un arbre. On pourrait lui dire que tout s’est bien terminé et qu’on est contentes d’être ensemble… — D’accord, approuva Megan, vas-y, tu parles mieux que moi. Joan toussota, un peu gênée malgré tout. — Voilà. Douglas, je voulais te dire que nous sommes toutes les deux très fières de ce que tu as fait. Les enfants aussi parlent de toi comme d’un super-héros et ta photo est partout en première page des journaux. Tu nous manques énormément… — Amen, dit Megan. Elles restèrent encore quelques minutes sans rien dire, puis Megan se détourna, suivie par Joan. En arrivant au bout du sentier, Megan se retourna une dernière fois, l’œil mauvais. — N’empêche… Tu étais un foutu menteur !

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ImprimÊ en Belgique en mai 2006 pour les Éditions Azimuts

Double jeu  

Polar de Michel Dejolier

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