Issuu on Google+

L’asile de la dépression Charlotte

Editions AZIMUTS


 Editions Azimuts, 2008  Charlotte pour l’illustration de la couverture. Droits de traduction, de reproduction ou d’adaptation réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est interdite sans l’accord écrit de l’auteur. Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit, photographie, scanner, microfilm, bande magnétique, disque ou autre, constitue une contrefaçon passible des peines prévues par la loi du 11 mars 1957 sur la protection des droits d’auteur. Toute demande sera adressée à : editionsazimuts@yahoo.fr Dépôt légal : D/2008/9858/10 ISBN : 978-2-87471-022-3


L’ASILE DE LA DÉPRESSION

Charlotte

Éditions AZIMUTS Cité Nicolas Deprez, 61 4040 – HERSTAL www.azimuts.be


Préambule

Chers lecteurs, Avant de vous laisser pénétrer dans l’antre de mes pensées, je tiens à préciser que, suite à de nombreuses menaces et pressions psychologiques familiales, cet ouvrage a été amputé d’une partie de ses révélations. J’en suis fort désappointée et en veux énormément aux personnes concernées. Ce ne sont néanmoins pas ces brimades qui m’empêcheront de publier mon œuvre. En conclusion, j’adresse ce texte à mes bourreaux. On ne choisit pas ses parents, On ne choisit pas sa famille, Mais que faire alors, À présent que l’on est en vie ? Je pense qu’il faut au plus vite Couper ce fameux cordon, Celui qui, à la limite, Nous empêche de voir l’horizon. C’est pour moi très difficile 5


De me sortir de ce foutu carcan Mais là, je suis en péril. Alors, coûte que coûte, je me défends. La perversité des miens Me blesse et me laisse perplexe. Sont-ils donc si vilains Pour avoir ces terribles réflexes Qui consistent à préférer sauver leur peau Au lieu d’aider ceux à qui ils ont donné le jour ? Dorénavant, même si devant moi ils font le beau, Je sais que dans leur cœur, il y a bien peu d’amour. J’arrête de m’accrocher à eux, J’arrête une fois pour toutes d’espérer. De toute façon, ils ne changeront jamais en mieux. Et je renonce à vouloir les changer. Adieu chers père et mère Adieu chers frère et sœur Ne me faites plus la guerre Et fichez-vous de mes malheurs.

6


Il y a des choses qu’on n’imaginerait jamais pouvoir nous arriver. Ces choses arrivent aux autres, oui. Mais pour nous, commun des mortels, humains parmi tant d’autres, elles sont inconcevables, c’est certain ! Et puis un jour, on se réveille et on se rend à l’évidence : quelque chose ne tourne pas rond, il y a un truc qui cloche. Serait-ce possible ? Est-ce bien moi qui suis assise là, entourée de ces "gens" ? Non, je dois rêver. Pourtant, il y a cette douleur, la sensation du réel, la lourdeur des actes passés. Tous ces flashes dans ma tête… Charbon de bois, soins intensifs, urgences, spleen, ambulance... — Gardez les yeux ouverts, me dit une voix inconnue. Je veux dormir. Non, je veux mourir. Enfin, je voulais… puisque là, à priori, je suis toujours vivante ! On veut comprendre comment, pourquoi, quand, où... On veut savoir quelle erreur on a pu commettre. Quelle immonde chose a-t-on pu faire pour en arriver là ? Car c’est bien là que je suis, dans ce que l’hôpital appelle dans son langage politique7


ment correct la psychologie médicale. Tout juste oset-on prononcer le mot « psychiatrie » ! Mais là, assise à souper, entourée d’autres mortels semblables à moi, là, je me rends compte. Je le prends comme un coup de poing dans la gueule. Direct du gauche, uppercut, K.O… ! J’y suis ! Les fous, l’asile, l’hôpital psychiatrique… Appelez ça comme bon vous semble, mais j’y suis. Et ça fait mal, ça fait très mal ! Ce n’est pas tant ce cathéter placé dans ma veine, ni cet arrière-goût de sable charbonneux ou de charbon sablonneux qui vous donne un sourire idyllique ! Non, ça, ce n’est rien. Elle est plus sournoise, cette douleur insidieuse, cachée, tapie bien à l’abri des regards. Et elle vous ronge. Lentement d’abord, par millimètre. Oh ! on sent bien qu’on n’est pas comme d’habitude, mais c’est ça la vie… Il y a des hauts et des bas ! Puis, elle s’attaque à votre chair, centimètre par centimètre, là où ça fait mal. Mais on se relève encore. Après tout, la vie continue. Personne n’a jamais dit que tout était rose sur terre, loin de là !!! Ensuite, elle s’en prend à vos tripes, à vos entrailles, et là, ça commence à devenir difficile de négocier l’affaire. On trouve ses petites solutions bien à soi, chacun à sa manière. Certains font probablement de meilleurs choix que d’autres. Coup de déprime, petit antidépresseur et c’est reparti ! 8


Parfois, on se trompe : au lieu de tourner à droite, vers l’Éden, on est comme aspiré, intrigué par cette gauche si sombre, si mystérieuse. Non, on n’a pas besoin de médocs ! Faut passer le cap, c’est tout. Et puis, un petit verre n’a jamais tué personne ! Ni un joint. Ni quelque autre solution choisie au moment où votre cœur est attaqué. Là, elle vous possède, elle vous tient, elle vous dirige. Vous avez beau essayer de prendre le dessus, elle revient, encore et encore, continuellement. Alors, vous luttez. Autour de vous, tout paraît simple. Tout paraît si simple pour vous : Se lever le matin, direction salle de bain, En route pour le boulot, Dîner si le timing le permet, Rentrer après sa journée, satisfait, Retrouver son chez soi, les siens, souper, Passer une agréable soirée, se coucher, S’endormir jusqu’au lendemain, Certain de retrouver les mêmes êtres, Les mêmes choses, la même vie. Une vie normale en soi. Pourquoi ne me parle-t-elle pas, cette vie ? Qu’est-ce que j’en attends ? 9


Trop ? Pas assez ? Juste être heureuse ? Non, ça c’est trop. Ne pas trop souffrir ? Pas assez. Il est où, le juste milieu ? A priori, il devrait se trouver là, Entre ces deux extrêmes. Or, entre ces 2 situations, je ne ressens Qu’une sorte d’absence de sentiments. Triste vie alors ! Je n’en veux pas. Même si je pense que le concept de bonheur N’est en fait que pure invention Pour aider les êtres faibles que nous sommes À continuer de vivre malgré les difficultés Que nous traversons chaque jour. Je voudrais à nouveau ressentir La sensation d’être heureuse, Même si elle est fausse. Cette absence de douleur, Sensation de plénitude, Pas de colère, pas de stress, Pas de fatigue, pas d’interrogations, Pas d’ennui, pas de tristesse, Plus de pleurs inexpliqués, Plus d’excès de violence incontrôlés, 10


Plus de manque, plus de doute. Peut-être n’ai-je jamais connu cet état Mais, en tout cas, je m’en suis rapprochée. Hélas ! chaque jour qui passe M’en éloigne un peu plus. Je voudrais tant ne pas avoir vécu Ces dernières années, Qu’elles soient un simple cauchemar. Impossible ! La vie ne fait pas de cadeau. Pas à moi en tout cas. Toujours attendre des jours meilleurs. Toujours croire que je peux m’en sortir. Toujours me battre Contre l’effroyable invisible. En définitive, toujours souffrir, Toujours subir. Sans savoir pourquoi ni comment. Juste parce que c’est comme ça, C’est la vie !!! Le 12 octobre 2007 Mais la lutte est inégale. La partie est perdue d’avance. Après avoir tourné à gauche, on ne pourra plus jamais revenir vers cette droite si paisible que 11


l’on a refusée, préférant l’aventure, persuadée de pouvoir faire face. Mais personne ne s’attend à faire face à un tel monstre. Tiens, c’est vrai… Je vous parle d’elle depuis un certain temps et je ne vous l’ai même pas présentée ! ELLE a un nom : DEPRESSION Difficile d’expliquer ce qui vous arrive, Difficile de montrer ce que cela ravive. La dépression, je crois, Est la pire des maladies. Difficile pour les autres de l’accepter, Pourtant, c’est une réelle pathologie. Plus de bonheur… que du malheur ! Plus d’insouciance… que de la peur ! Plus aucune envie, plus aucun plaisir, Que des obligations, même celle de périr ! À la place de la fierté, le remords A la place de la vie, rien que la mort… Rien à profiter, juste subir ; Juste la souffrance, surtout plus de rires. Le sommeil s’en va et vous laisse hagard ; Plus jamais de rêves, juste des cauchemars. J’ai mal au cerveau, mal au cœur ; 12


De la culpabilité, plus aucune rancœur. Le temps est si long, Le mal si profond. Personne ne me comprend, Tout le monde se méprend, Je souffre le martyr De tout le mal que je me donne Est-ce ma faute ? Une erreur ? Une mauvaise donne ? Si le bon dieu existe vraiment, Alors, je me dis : mais qu’est-ce qu’il attend ? Le monde crève, l’homme pourrit ; Pourquoi faut-il que certains soient punis ? Sommes-nous si faibles et si vulnérables ? Avons-nous mal agi dans notre vie minable Vivre pour mourir, Manger pour crever, Attendre et se languir, Ne plus jamais rêver… Il était si simple de me laver, C’était si gai de me réveiller ! Tant d’espoir en l’amour, Tout donner pour toujours. Nous sommes tous aveuglés, Misérables, innocents et endoctrinés. 13


La rébellion ne sert à rien, Subir les choses n’est pas un bien. Pourquoi sommes-nous nés, Est-ce notre destinée Ou juste un mauvais sort ? Une responsabilité ? Je souffre de ne plus pouvoir profiter De tant de choses simples Et si belles à mes yeux. Pourquoi ne pas pouvoir Dans la vie se laisser aller ? Est-ce interdit de ne pas vouloir vieillir ? Toujours voir devant soi, Ne jamais se retourner, Profiter de l’instant sans penser au passé. L’illusion est si belle, si confortable alors ! Se croire enfin libre, et le penser si fort ! Nous ne sommes que des pantins Au sein d’un monde de faim ; Juste de petites mains, Faites de tout, mais de rien. J’aimerais tant redevenir ce que j’étais avant. Je ne le pourrai jamais, Même en laissant du temps. 14


Je croyais être bien comme il faut, Bien dans le moule, Passer inaperçue, si commune dans la foule. Ah ! oui, ça je l’étais ! Mais moi je vous le dis, jamais plus ne le serai. La dépression fait mal, Vous ronge de l’intérieur. Elle vous ouvre les yeux, Sur tant de choses, d’ailleurs. Mais on n’est jamais prêt, Jamais vraiment capables De faire face à la haine, L’horreur et l’effroyable. Je devrais me forcer et me forcer encore, Pour me sortir plus forte de ce coup du sort. Jamais je n’oublierai ce volet de ma vie, Je n’enterrerai pas mes rêves de petite fille... Jamais ! Septembre 2007 Puisque j’ai tourné une fois à gauche, il n’y a pas de raison pour que cela s’arrête. Après tout, faire des expériences peut s’avérer intéressant. Hélas ! arrive le moment, CE moment, celui où l’on ne décide plus. On est littéralement possédé, rongé. 15


Être rongée de l’intérieur, Chaque jour, vivre dans la peur. Ne pas savoir ce que réserve le futur, Toujours craindre cette sensation impure, Ce sentiment de vide Qui au fond de moi réside. Pas vraiment de tristesse, Ni non plus d’allégresse ; Juste l’absence de tout, Qui me laisse faible, sur les genoux. L’attente longue, interminable De jours meilleurs, plus soutenables ; L’envie d’autre chose, Peut-être juste d’une pause. Que cesse ce mal indéfinissable, Qu’arrive enfin ce repos ineffable. Que le temps s’arrête et me soit salvateur. Sur cette terre toxique, Que l’oubli soit mon sauveur. Je me sais invivable, voire insupportable. Pourtant eux me supportent, Quel courage implacable ! Maintenant je les sens autres, Peut-être sont-ils au bout De leur tolérance envers tout. 16


Car tout ce que je peux faire, ou leur imposer, Risque de leur déplaire, de les exaspérer. Le jour viendra peut-être où ils ne pourront plus Supporter mes faiblesses, ni mes erreurs ; Cela n’est pas exclu. Je les sens différents, de plus en plus distants, Comme s’ils élevaient des remparts Devant mon être déroutant. Je ne veux pas les perdre, Mais ne fais rien pour les garder J’essaie d’être correcte et de les préserver. Impossible pour moi de leur cacher mes failles Un jour peut-être voudront-ils que je m’en aille, Exaspérés par mes insupportables crises. Mais si ce jour arrive, il faut que je le dise, Je crains que ne s’arrêtent là Mes tous derniers efforts et que sonne le glas. Le 26 octobre 2007

Le glas, je l’entends. Il résonne dans ma tête. Il me nargue car, bien sûr, je me suis encore ratée ! Oui, je suis toujours là ! Pourtant, je n’en peux plus. Je suis à bout… 17


J’en ai marre !!! Marre de tout et de rien, Marre de tant de choses pourtant : Marre de faire semblant, marre des obligations Obligée de sourire, quand on me fait souffrir, Faire du vtt, parce que c’est son plaisir, M’habiller féminine, parce que c’est son plaisir, Me couper les cheveux, parce que c’est son plaisir, Manger la journée, parce que c’est son plaisir, Ne pas boire d’alcool, parce que c’est son désir, Lui faire l’amour, bien sûr, toujours pour son désir. Mais mon plaisir à moi ? N’y ai-je donc pas droit ? Question sans intérêt, même moi je ne le sais pas ! Marre de ce monde solitaire qui se prétend altruiste, Marre des gens si méchants, si cruels, inhumains. Qui savent si bien râler, mais surtout pas bouger. Ils sont endoctrinés mais ne veulent pas l’admettre. Tant de mots déplacés, qui font mal et qui blessent Tant d’agressivité, peu importe le reste ! Tant qu’eux se font plaisir, qu’importe si j’ai mal ? Personne ne veut voir, et encore moins admettre, Qu’à 24 ans à peine, je sois si mal, si faible. Personne ne peut réaliser ce que j’endure. Mais tous veulent à tout prix éviter les éclats… 18


Ça passera tout seul, disent-ils ! Moi aussi, je l’avais espéré, mais je sais maintenant Que sans aucun n’effort, nul n’en sortira vivant. Pourtant, moi, des efforts, je n’arrête pas d’en faire. Je ne fais pas exprès de rechuter sans cesse Vous savez, moi aussi, je voudrais que ça s’arrête ! Je ne tiendrai plus longtemps, dans l’état actuel Si les choses ne bougent pas, je n’en sortirai pas. Pourquoi n’ai-je plus la force de me battre encore ? De m’abstenir une fois pour toute, Et surtout d’oublier mes doutes. Oublier le passé, profiter du présent, Anticiper le futur C’est si simple à dire, quand tout paraît si dur. Il suffirait pourtant d’un seul geste de ma part ; Le bon, une fois pour toutes, pour achever ma route. Même ça je n’en ai pas la force, le courage, la lâcheté. Alors, je suis obligée de continuer à vivre Sans plus aucun désir et bien peu de plaisir J’aimerais pourtant tellement qu’enfin tout s’arrête, Que le sort pour une fois me soit clément et bon. Trop de démons se trouvent au fond de moi ancrés, Eux qui sont si forts, alors que moi si faible, Eux qui me sont si bons, alors que moi si mal 19


Je ne sais plus me forcer, être sans cesse fatiguée, Constamment obligée et sans cesse jugée. Cette fille devenue si aigrie, râleuse et maussade N’a pourtant rien vécu. Si jeune et tout pour être heureuse ! Excusez mes faiblesses et mon incapacité À vivre dans ce monde si méchant, sans humanité. Je veux fuir et mourir, Juste tout oublier ! Septembre 2007 Hélas ! l’histoire ne s’arrête pas là. La dépression, c’est une chose que je dois apprendre à connaître, à gérer. Mais il y a autre chose. Cette autre gauche encore. Dire qu’en plus, je suis gauchère ! C’est bien ma veine… Et c’est justement dans mes veines qu’a coulé ce poison. Il sillonne la moindre partie de mon corps, du plus petit capillaire du bout de mon petit orteil jusqu’à cette infime synapse logée dans ma boîte crânienne, en n’oubliant surtout ni le foie, ni le cœur. J’aimerais tant ne pas avoir fait ce choix, ce virage de trop. Celui qui m’emmènera loin, si loin, peut-être même vers cet endroit d’où personne ne revient. Mais j’ai choisi. En mon âme et conscience ? Jusque là, oui… Sûrement. 20


Je ne veux plus être malade, Je ne veux plus être alcoolique. C’est si dur et si injuste. Qu’ai-je donc fait pour mériter cela ? Certes, d’autres souffrent aussi De ces pathologies inattendues, inéluctables. Mais l’alcoolisme me paraît si pervers, Si insidieux, si profond… si bon parfois… Il me détruit à petit feu et ne me lâche plus. Comment se sortir des griffes D’un si ténébreux supplice ? Quels mots, quelle pilule, quelle stratégie magique Pourrait m’aider à fuir lorsque de l’ombre, il surgit, Assaillie que je suis par ce besoin inattendu ? Rien, je le sais bien, si ce n’est la volonté. La volonté de fuir quand face à lui Je me sens flancher. Car lui faire face, engager une lutte acharnée, À l’échec systématiquement serait voué. Fuir la bouteille, fuir le verre, fuir l’ambiance, Le rayon du magasin, la pub à la télé, La remarque déplacée. Le monde est programmé Pour me rappeler son existence. Sans lui et ses dérives, notre société 21


N’aurait plus de sens. Et moi je suis là, dévorée par l’envie, Souhaitant le plaisir futile D’une déconnexion habile. Rêver la consommation Tout en subissant la condamnation ; Vivre dans l’espoir de s’abstenir, Dans l’attente de guérir, Survivre avec ce sentiment de honte Qu’engendre sa victoire, Regarder le monde sans pouvoir le juger, Moi, si mal placée dans ma dépendance refoulée. J’aimerais tant me réveiller un matin Sans angoisse, sans plus de doutes, Juste l’envie de vivre, Sûre de ma force pour affronter le monde, Certaine de faire face à chaque coup du sort De façon adéquate, sans tout le temps souffrir. Ce matin-là, tout serait parfait : Plus de jugements, plus d’obligations, Plus d’addiction ! Fini les dépressions, les dépendances, les suicides ; Fin aux a priori, aux qu’en-dira-t-on, aux injustices. Tout cela n’est qu’utopie, j’en suis consciente. Toujours cette obligation de souffrir, de subir... 22


Le monde est comme ça et ne changera pas. L’être humain est féroce, Il est son pire ennemi Sa fin est des plus proches, Il finira par avoir sa peau Le 25 octobre 2007

23


24


L’alcoolisme... Eh ! oui. Lui aussi m’accompagne autour de cette table où je mange mon sandwich, groggy, ahurie. Oh ! j’en ai vidé des bouteilles, un sacré paquet. Je suis loin d’en être fière, mais je dois pourtant l’admettre. Moi qui croyais tout maîtriser, tout contrôler, rester maître du jeu, avoir les cartes en mains… Deuxième uppercut, deuxième KO ! Les jours sont durs, les jours sont longs. Si seule souvent, toi en mon intérieur si profond. Prends ma vie une fois pour toutes, Que cessent enfin tous ces doutes. Aide-moi, tue-moi, achève-moi, Que le combat se passe une toute dernière fois. Ne me laisse plus l’opportunité de penser, Oblige-moi indéfiniment à te consommer. Je ne veux plus mentir, je ne veux plus souffrir. Ressentir constamment ce si terrifiant désir. Je veux t’oublier, je veux m’oublier. Telle que je suis maintenant, je ne peux exister. Si vide à l’intérieur et pourtant à saturation, 25


Emplie de ton image, avec cette affreuse sensation. Colère ou tristesse ? Que me procure vraiment Ton existence inéluctable et si futile pourtant. Pourquoi me hantes-tu jour et nuit ? Pourquoi libre ne suis-je plus ? Est-ce toi le coupable et moi la victime Ou moi la coupable te recherchant sublime ? Voudrais-je oublier une partie de moi Si moche, si terrible, qu’il faille qu’elle se noie ? Qu’ai-je donc à cacher de si effroyable Pour aussi souvent me perdre dans tes fables ? Fausses sensations de liberté et de soulagement Qu’au fond je ne veux pas montrer vraiment. Qu’y a-t-il de si terrible à cacher Que toi seul puisses révéler ? M’aideras-tu, me tueras-tu, M’aimeras-tu, me lâcheras-tu ? Toi si puissant, toi si facile Dans ce monde affreux et docile. Je refuse de subir ces horreurs incessantes Et préfère de toi complètement dépendre. Tu es mon excuse, tu es mon sauveur, Mon seul rempart face à chacun de mes malheurs. De toi j’ai besoin, jamais je ne me passerai, Même si au fond, inhumain tu es. 26


M’as-tu déjà tué ou continues-tu lentement ton travail ? En tout cas, je subis, tel un fétu de paille. Peut-être est-ce ma faute, peut-être dois-je assumer ? En tout cas, de toi, je ne peux me passer. Le 18 octobre 2007

Je ne fonctionne plus, je le sais. Je ne vis plus, je le sais aussi. Je suis passé de l’autre côté de la barrière. Traversée sans retour. Le grand saut !

Je ne suis plus moi, Je ne suis plus celle Qui chaque fois, Face au réel Lève la tête, Serre les dents, Reste à la fête, Va de l’avant. Cette fille n’est plus, Oubliez-la, Elle a perdu 27


Face au trépas. Ne lui en veuillez pas, Soyez plus tolérants. À chacun de ses pas, Elle continue pourtant ; Plus de la même façon, La vie l’a fort changée, Elle tire les leçons De ses galères passées. Vous ne vous rendez pas compte À quel point elle lutte Pour oublier la honte, Qui chaque fois la rebute ? Je deviendrai une “ autre ”, Différente, surprenante Une qui n’est pas des vôtres, Peut-être rebutante. Ce sera toujours moi, Mais changée par le temps Et si jamais l’émoi Vous touche un court instant, Dites-vous que dans mon cœur, Il est omniprésent. J’essaie de fuir mes peurs, Mais certaines restant, 28


J’apprends à vivre avec. Même si c’est difficile, Je refuse aussi sec De remettre en péril Ce que depuis des mois, Je tente de reconstruire, Ce qu’au fond de moi, Je ne veux pas détruire. Je veux juste retrouver Cette sensation si tendre De se sentir aimée Et à la fois d’apprendre Que la vie n’est peut-être Pas si horrible, si moche Que ce profond mal-être, D’où rien ne me décroche. Le 25 octobre 2007 Je veux encore y croire. Mais c’est si dur ! Je quitte la table. Je veux écrire, je dois l’écrire. Pour bien me souvenir. Je ne pense pas que j’oublierai un jour ces semaines, ces mois, mais je dois absolument le coucher sur papier, le transmettre. Peut-être simplement pour moi, peut-être cet ouvrage servira-t-il un jour à quelqu’un. En tout cas, je crois pouvoir dire 29


que moi, depuis ma majorité et jusqu’à ce jour, je me suis plantée sur toute la ligne. Et à force de tourner toujours à gauche, on finit par tourner en rond, à en devenir fou. Le suis-je ? Apparemment oui, puisque je suis là, dans ce service.

30


Et si je reprenais tout depuis le début ? J’ai 24 ans. Le bel âge, paraît-il ! Toute la vie devant soi, tous les espoirs sont permis, les rêves les plus fous peuvent encore devenir réalité. C’est à cet âge-là que l’on se construit, que l’on bâtit sa vie, sa famille, son futur. On imagine, on envisage. On plane. La vie est si belle, si simple et si longue encore… STOP ! J’ai 24 ans et l’impression d’en avoir quatre fois plus. Il m’est déjà arrivé de voir le regard de ces personnes âgées qui, se sentant partir, aspirent finalement à ce moment et décident que pour elles, l’heure est venue. Ce regard si touchant, si beau et si vrai, je le comprends, je le sens. Je peux même le toucher. Est-ce si difficile d’admettre, de comprendre que moi, jeune fille en pleine forme et dans la « fleur » de l’âge, veuille que ça s’arrête, que tout s’arrête ? Si vous le voyez au fond de mes yeux, si chaque larme qui coule sur mon visage vous fait souffrir, si 31


chaque mot de désespoir que je prononce vous effraie, si dans mon comportement, vous le sentez, alors pourquoi n’acceptez-vous pas que, même si la vie des autres – la mienne aussi par ailleurs – peut vous paraître si belle ou du moins pas des plus dures, pourquoi n’acceptez-vous pas que certains signes ne trompent pas ? Serait-ce vous ramener trop violemment à la réalité de la vie ? À cette issue fatale et inéluctable qu’elle nous réserve, à nous tous ? Serait-ce vous ouvrir les yeux sur tant de choses enfouies au plus profond de vous ? En quelques années, j’ai perdu tous mes rêves, toutes mes envies, tous mes désirs, toute ma VIE. Je n’ai pas envie d’énumérer les nombreux événements qui, petit à petit, m’ont usée, érodée lentement, insidieusement, jusqu’à me ronger complètement, me détruire, et maintenant je l’espère enfin, me tuer. Pourtant, j’ai l’impression que sans justificatifs, vous penserez que j’exagère, que la vie n’a (quand même) pas pu être aussi terrible pour moi. Ou peutêtre ne suis-je pas faite pour supporter les difficultés si banales et bénignes à vos yeux, et si insupportables dans mon cœur, dans mes souvenirs ? Naître, par la force des choses, n’est jamais un choix. Ça, c’est la première injustice qui me fait souffrir, qui nous est à tous imposée comme un si grand bonheur pourtant. Parce qu’une fois vivant, il faut faire avec. Peu importe ce qui arrive. 32


Grandir avec une mère qui souffre d’un handicap, c’est loin d’être la vie de tous et ne croyez pas que ce soit aussi facile que cela ! Voir sa mère souffrir de ne pas pouvoir faire toutes ces choses si ridiculement simples à vos yeux, et pourtant si complexes pour elle… De plus, devoir sans cesse supporter le regard des autres, qui ne voient au travers de ma maman qu’une dame impolie et incompréhensible. Vous me direz sans doute : « C’est triste, mais ce n’est pas vraiment votre vie. » Mais si ! C’est la vie de ma famille et pendant 24 ans, j’ai enduré le regard posé par ces imbéciles sur ma maman. La meilleure à mes yeux, la seule, l’unique… la mienne ! Je n’ai que peu de souvenirs de mon enfance. Est-ce parce que tout allait bien et que mes neurones n’ont pas jugé nécessaire de les retenir ? Ou parce qu’ils étaient si terribles et qu’il était donc plus facile à mon cerveau de les oublier, de les enfouir au tréfonds de mon âme pour éviter d’avoir à vivre en y pensant constamment ? Impossible pour moi de vous répondre actuellement. Je me souviens uniquement de cette année où nous sommes partis avec mon grand-père, mon BonPapa, tous ensemble en Dordogne. Je devais avoir 3 ou 4 ans. Je me souviens de cette soirée d’orage où, dans ses bras, je découvrais les éclairs et appréciais les coups de tonnerre qui s’ensuivaient. 33


L’insouciance de ces moments, l’impression d’éternité et de plénitude qu’ils me rappellent me sont si douces… Peut-être parce qu’aujourd’hui, il n’est plus de ce monde, il est en paix. J’aimerais tant aller le retrouver, me sentir comme à cette époque, à la fois protégée et à découvert. Autre souvenir, celui des larmes, les premières et probablement les seules que j’ai pu voir couler sur le visage de mon père, ce jour où il a appris par la radio qu’il n’avait plus de boulot. La galère pour toute la famille... Pour lui, chercher du boulot à tout prix pour nous faire vivre. Pour nous, fini les excès, les restos, les cinés, les marques. J’ai appris assez durement ce que signifiait réellement se serrer la ceinture. J’avais 14 ans et déjà, la dure réalité de la vie me rattrapait, commençait son long travail sur moi. S’ensuivit une accumulation invraisemblable d’événements tous plus durs les uns que les autres. Ils m’affectèrent de près ou de loin, touchant tour à tour chacun des membres de ma famille, nous blessant, nous déchirant, jusqu’à aujourd’hui détruire totalement le peu de liens qui nous unissaient encore, il y a peu. La perversité de la nature humaine est telle qu’actuellement, dans ce monde, sur cette terre, au sein de notre société, des personnes excessivement proches dans lesquelles coulent les mêmes caractères génétiques sont capables de s’entretuer à coups 34


d’avocat, de tribunal, de pressions physiques ou morales. Tout ceci, juste pour garder une image, une apparence, défendre une réputation… et surtout par crainte et incapacité d’assumer ses erreurs. Je suis triste aujourd’hui de le dire, mais je préfère me dire orpheline qu’appartenir à cette famille qui ne sera plus jamais la mienne, tant elle m’a désintégrée à petit feu. Mais je n’en ai pas fini avec l’enchaînement des « tuiles » : 3 sinistres totaux en un an, la découverte d’une tumeur cérébrale chez mon grand-père, mon Bon-Papa, son décès le jour de la fête des pères, son enterrement et ses derniers adieux, et enfin la rencontre avec celui qui deviendra mon mari, mais surtout la personne qui achèvera le travail que la vie si « rose » avait déjà commencé. Il devint mon copain, mon ami. Ensuite mon amant, enfin mon mari. Le rêve s’arrête là. Progressivement, je l’ai vu changer ; progressivement je me suis vu apeurée. De moins en moins de respect, de plus en plus de mensonges. Des nuits entières à l’attendre, convaincue de sa fidélité, mais si inquiète en même temps à l’idée d’une éventuelle tromperie. Je l’aimais, je l’aimais trop. Ça me fait encore mal aujourd’hui d’écrire cela, même près de 2 ans plus tard. 35


Je l’ai laissé peu à peu s’imposer à moi, contrôler ma vie, mes coups de téléphone, mes sorties... Petit à petit m’interdire, m’obliger. Puis crier de plus en plus, devenir injurieux, agressif verbalement. Jusqu’à ce jour où les gestes ont dépassé les mots. Cette soirée restera à jamais gravée dans ma mémoire comme la plus noire de ma vie de couple. Tout s’est arrêté. Nous avons pourtant essayé, essayé encore. Toujours les mêmes mots, les mêmes problèmes. Et toujours pas de solution. Le mur. On le voit arriver, on en a conscience et pourtant, on accélère encore et toujours. Puis, c’est le choc. La séparation. Dure, inavouable, inassumable. Ma seule échappatoire, alors : l’alcool. Quand la journée, le réel fait si mal, l’ivresse est si douce le soir, si câline. Elle comble le vide, l’absence, la solitude. Toujours là quand j’en ai besoin, toujours là pour m’aider. M’aider à dormir, m’aider à moins pleurer, m’aider à supporter l’insupportable, l’échec, la souffrance indescriptible. Toujours cette sensation affreuse d’avoir été trahie par l’homme que j’aimais, puis abandonnée par tous ceux sur qui je comptais. M’aider à survivre dans ce bas monde qui, depuis cette époque, ne sera plus jamais pareil. Bien sûr, j’ai essayé de m’accrocher. Je me persuadais encore que je maîtrisais tout, que j’étais en plein contrôle. J’ai même réussi à gravir le Mont 36


Blanc. Persuadée que tout pouvait encore redevenir comme avant. Mais je me trompais. Vint ensuite une période d’alcoolisation de plus en plus régulière, de plus en plus importante. Cette frénétique sensation d’être si forte grâce à l’alcool, de n’exister que dans son ombre ; cette invraisemblable sensation frelatée de dominer ce qui, en fait, m’a depuis longtemps vaincue. Je ne vis plus avec l’alcool, mais c’est l’alcool qui vit avec moi. Il me domine, prend les décisions à ma place. Je lui obéis, je l’aime, je le vénère, toujours persuadée de gérer cette dangereuse relation sans tomber dans la dépendance. Je grimpe des échelons à travers chacun de mes états d’ébriété. Je progresse sur l’échelle, lentement, je prends de la hauteur. Je me sens bien avec lui, supérieure, dominante. Mais quand on se croit si forte, le risque existe, il est bien là. Et quand le risque se transforme en réalité, quand la lente, longue et interminable descente aux enfers commence, plus rien ne peut l’arrêter. Suite à cette rupture sentimentale, lorsque je plonge dans les entrailles de la dépression, je n’y suis pas préparée. D’ailleurs, personne n’y est jamais préparé. Impossible d’anticiper cet état de détresse permanente, cette sensation de lente agonie inéluctable, inévitable. Et puis, le constat décevant que plus rien ne sera jamais comme avant, et que pourtant il faudra conti37


nuer à vivre, à survivre. Tout ça par manque de cran, de courage ? Je suis lâche, je subis en attendant que ça passe. Mais ça ne passe pas. Pas comme ça. La vie ne fait pas de cadeau. Pas à moi. Chaque jour, on essaie de se persuader que ça finira par s’arrêter, que l’on est dans le creux de la vague, que l’on finira par refaire surface. Mais c’est faux. Moi, je le sais ! Après le creux de la vague, il existe le fond de l’océan. Et après le fond des océans, les abysses. Ce monde si affreux, si inconnu de tous, où jamais la lumière ne pénètre, peuplé de monstres affreux et invisibles. C’est ça la dépression ! Imaginez un monde sans lumière, sans vie humaine, sans harmonie, sans beauté, sans gaieté. C’est cela que je vis chaque jour.

38


Après une période de près de 9 semaines de disette littéraire, je reprends ma plume. J’ai tant d’idéaux à écrire, tant de maux à crier, tant de souffrance vécue. Je voudrais transmettre le plus fidèlement possible l’état psychologique dans lequel je me trouve. C’est le chaos dans mes pensées. Alors, difficile pour moi de relater ces derniers événements autrement que dans un certain désordre. * Nous sommes le 3 janvier 2008. Je suis sortie de l’hôpital hier, contre l’avis des médecins. À 23 heures, je signe la décharge, je prends mes paquets et me retrouve dans le froid, dehors, paumée. Sans vraiment savoir si j’ai pris la bonne décision, ni comment me sortir de ce mauvais pas. Il gèle. Heureusement, quand l’ambulance est venue me chercher chez moi la nuit du réveillon, j’ai pris un bonnet. Pourquoi ? Pour cacher ce visage si laid et cette honte inavouable ? Pour dissimuler une silhouette que je ne supportais plus de voir ? Grande question ! Toujours est-il que cette nuit, seule, le long de cette chaussée à faire de l’auto-stop, je suis contente 39


de l’avoir, celui-là ! Dommage que je n’aie pas de gants. Mes doigts sont gelés. Engourdis, bleus. Les rares voitures qui passent à cette heure tardive ne ralentissent même pas. Ah ! une camionnette. Elle s’arrête. Des outils, le capharnaüm. La portière côté passager... Elle doit tenir 5 ou 6 km, le temps d’arriver à ma voiture, chez mes parents. Mais j’ai des craintes. Je me méfie ! Le gars est sympa. Massimo, il s’appelle. Il est assistant restaurateur et il rentre du boulot. L’air fatigué, il me questionne. Que lui répondre ? La vérité ? Impossible, ce serait trop dur et sans doute risqué. Alors, je compose. Bourrée au Nouvel an, je suis partie contre avis médical. Il me croit. S’il savait... Ces 3 derniers mois, écoulés entre déconnexion alcoolisée, ivresse aromatisée cannabis, anesthésie version maison, cachets et pilules en tout genre censés m’aider ; mes parents, toujours aussi distants, qui m’abandonnent, incapables de me comprendre. Mais qui le pourrait ? Mon père a dû voir ce nœud de pendu, il a dû comprendre la réelle motivation de mes actes. J’ai échoué, un échec supplémentaire. La corde a lâché trop tôt. Ou trop tard ? Je n’emploierai plus cette technique. C’est trop douloureux. Alors, pour pallier ce raté : médocs, alcool, trou noir. Forum sur internet. Après ? Black out. 40


1er janvier 2008. 5 heures 35. « Où suis-je ? Je veux rentrer chez moi. » — NON, maugrée une infirmière, pas à cette heure-ci, voyons. Dormez. Pourquoi ? Des bribes de souvenirs, une sirène au loin... Le charbon de bois... BEURK ! Encore dormir… 7 heures. La relève arrive. Plus sympa ? On me propose une douche, je veux un verre d’eau. Ce goût affreux, souvenir d’un échec insurmontable. La douche, juste pour effacer les traces d’une nuit de trop. Que faire ? Qui appeler ? Mes parents ? Certainement pas après tout ce qui s’est passé ces derniers mois. * Derniers mois de l’année 2007. Je vous raconte : j’ai commencé une psychothérapie, il y a environ 3 mois. Un peu moins, un peu plus ? Peut-être. La dépression, ça vous bouffe même la mémoire ! Avec ma thérapeute, on se voit 2 fois par semaine dans l’ancienne maison de mes parents. Eh ! oui… J’sais pas si je vous ai dit, mais j’adore ma toubib. Elle a tellement fait pour moi ! Elle représente tant de choses à mes yeux. À la fois soignante (évidemment), psy (même si elle se revendique limitée), grande sœur, maman, meilleure amie, confidente... 41


Mais elle savait, je crois, qu’un jour viendrait où elle ne pourrait plus poursuivre notre psychothérapie, entamée pourtant avec ses si grandes capacités d’écoute et ses si nombreux conseils. Ma dépression est si profonde et complexe qu’elle finit par stopper le côté psy de mon traitement. Le couperet est tombé début octobre. — Je préférerais que vous poursuiviez la psychothérapie avec un ou une spécialiste. En gros, un psychologue... Je n’avais jamais voulu m’y résoudre, je n’y croyais pas. Des charlatans qui reformulent simplement ce que vous leur dites ; qui donnent éventuellement l’un ou l’autre conseil… Je m’excuse de suite auprès de celle qui est devenue et qui reste aujourd’hui la psychologue avec laquelle je progresse malgré les apparences ! Tout ça pour vous dire que ma doctoresse, après une ultime péripétie peu étonnante avec moi, finit par me donner 2 numéros de téléphone. Des personnes compétentes. Un choix s’impose… J’en choisis une au hasard. Pourquoi ? Impossible de l’expliquer. Je l’appelle. À contrecœur. Craintive. Rendez-vous dans la semaine. Elle prend mon nom, moi son adresse... Rien que le nom de la rue me glace le sang. Puis, le numéro. Eh ! oui, c’est là où j’ai passé une dizaine d’années de ma vie, là où j’ai grandi, là où j’ai souffert aussi. Je fais quoi, là ? J’y vais avec appréhension, 42


crainte et méfiance ? Je renonce ? Cette maison, nous l’avons quittée lorsque mon père a perdu son emploi. Finalement, j’y vais. L’amorce du dialogue. — Connaissez-vous les anciens propriétaires de cette maison ? Je vois de suite dans ses yeux que les neurones travaillent, les connexions s’établissent. Elle a compris. Une question se pose néanmoins : est-il possible de réaliser une psychothérapie sur les éventuels lieux de traumatismes passés ? Qu’allons-nous découvrir ? Aurai-je des blocages ? On tente quand même. Étonnamment, ça fonctionne. Deux mois s’écoulent et tout va déjà mieux. Euphémisme, bien sûr. Eh ! oui, puisque le soir du réveillon, arrivera la rechute. Tout ça pour vous dire que, séance après séance, heure après heure, jour après jour, je finis par me décider à écrire une lettre à mes parents. Mes géniteurs. À l’époque, c’est ma vision, oui. Je leur dis tout ce que j’ai sur le cœur depuis si longtemps ! Franco. Et là, la cata ! Ils se sentent agressés, blessés, ils veulent vieillir calmement. Peut-être m’y suis-je mal prise, mais je devais le faire. À nouveau donc, une rupture. C’est très dur. Un mois sans les voir. Je ne suis plus leur fille, plus la bienvenue, mise à la porte. J’ai longtemps réfléchi quand à l’utilité d’insérer cette lettre dans ces lignes. Néanmoins, je me dois d’être honnête avec vous. Alors oui, il faut que vous 43


puissiez vous forger une idée sur la réelle méchanceté de cette lettre et sur son contenu. Malheureusement, aujourd’hui, les pressions de mon entourage m’obligent à limiter cette révélation. Je m’en excuse auprès de vous et vais tenter de vous faire comprendre ma démarche à travers ces quelques mots.

Très chers proches, Je tiens absolument à ce que chacun d’entre vous lise cette lettre jusqu’au bout. Elle représente énormément à mes yeux. Ces mots doivent peut-être vous rappeler un précédent courrier dans lequel je tentais de vous expliquer mon ressenti, mes émotions face à un événement qui m’a marquée à tout jamais. Je tentais aussi, et surtout, de vous faire comprendre que j’avais encore besoin de vous, même à 22 ans. Aujourd’hui, j’en ai 24. Et quoi que vous puissiez penser, voilà 8 mois que je me bats contre une dépression profonde et contre un alcoolisme dont je ne guérirai jamais. Mais vous savez, même si certains événements de ces 2 dernières années ont été déclencheurs de mon 44


mal-être actuel, cela fait au moins 6 ans que j’entasse l’une au-dessus de l’autre, bien enfouies au plus profond de moi, des tonnes d’émotions. Inutile de vous citer les nombreux événements qui m’ont emmenée là où je suis actuellement. Vous les connaissez autant que moi, même si vous ne les assumez pas. Vous savez aussi les reproches (nombreux, je vous l’avoue) que je peux émettre à votre égard, et que j’émettrai toujours. Lorsque je vous ai présenté Alain, mon futur mari, lorsque je vous ai annoncé le mariage, même si vous avez été surpris, vous ne m’avez à aucun moment mise en garde ou donné des conseils. Vous avez accepté la situation et avez participé activement, je le reconnais, aux frais du mariage. Là, je me dois de vous en remercier. Et lorsque la vie me le permettra, je tenterai de vous rembourser, histoire de ne plus rien vous devoir ! Parce que, lorsque nous nous sommes séparés, il y a bientôt deux ans, je n’ai pas eu votre soutien. Toi, Papa, tu as pris le parti de ton gendre, ne te posant à aucun moment la question de savoir pourquoi, MOI, ta fille, j’avais choisi de le quitter, de le fuir. Si tu as besoin de savoir, alors, sache que je peux supporter beaucoup de choses, que par amour pour lui, j’ai en45


duré son caractère, sa domination sur moi, les débuts de sa violence d’abord verbale et enfin, après les propos violents et agressifs, le début d’une réelle lutte physique face à laquelle, Papa, je ne pouvais plus rien faire, si ce n’est subir. Et là, je l’avoue, je suis partie, je l’ai quitté. Je ne voulais pas avoir à me justifier pour obtenir votre soutien ou votre approbation qui, de toute façon, n’avait pas sa place dans mon histoire de couple. Mais, comme elle est intervenue sans explication, notre séparation vous est apparue comme le coup de tête d’une gamine pourrie gâtée qui n’en fait qu’à sa tête. Et là, je veux que vous sachiez que ce n’était pas le cas. Récemment, j’ai à maintes reprises essayé de venir vers vous, de trouver un peu d’affection, un peu d’aide et de compréhension. Mais je crois qu’à vos yeux, je suis et je resterai à tout jamais cette fille forte et indestructible aussi bien au niveau physique que psychologique. Encore une fois, vous vous trompez. Je suis fragile, c’est dur pour moi de l’avouer. Et, si, jusqu’au au mois de janvier, j’ai su garder mon masque souriant du « tout va bien », ne pas perdre la 46


face, je ne sais plus le faire aujourd’hui. Alors, partout où je vais, je cherche du soutien, de l’amour. Quand fin janvier, je me suis à nouveau sentie seule et abandonnée c’est probablement le Docteur Sherred qui a le plus compté pour moi pendant plusieurs mois. Encore aujourd’hui, son opinion, ses conseils, son regard sur moi et sur la vie comptent beaucoup pour moi. Ensuite, et encore une fois quoi que vous pensiez, Frédéric a fait aussi et fait encore actuellement de son mieux pour m’aider, me soutenir, me faire comprendre que je suis quelqu’un. Quelqu’un de bien. Enfin, ma psychologue, que j’ai longtemps refusé d’aller voir, à mon grand regret, m’aide aujourd’hui à panser mes blessures et à les cicatriser tant bien que mal. Vous, vous n’êtes pas là. Et ne me dites pas que je peux venir chez vous quand je veux ! Car ces paroles sont bien belles, mais vu la dernière tentative que j’ai osé entreprendre, je préfère encore être seule qu’avec vous. Vous ne comprenez donc pas que je suis réellement en dépression profonde et qu’il ne s’agit pas d’un petit coup de déprime passager (huit mois quand même !) ? 47


Vous vivez dans votre monde, sur votre nuage, dans votre cocon doré. Un cocon usurpé que vous ne devez pas à chaque goutte de sueur qui aurait coulé sur votre front, mais surtout au génie de vos ancêtres et plus particulièrement au brio de Bon-Papa. Là où vous vous permettez de payer cash une nouvelle voiture, moi, je dois choisir entre un steak et une séance de psy ; certaines consultations sont même payées à l’amiable. Vos comptes croulent sous le poids des euros alors que vous vivez dans un monde de pauvreté et de misère. Ouvrez les yeux, réveillez-vous ! Mais en tous cas, ne venez plus vers moi. Là où vous avez cru toujours pouvoir me leurrer, je vous ai découverts. Je ne suis plus une enfant, ni une ado. Je suis une adulte qui souffre par votre faute. Si vous désirez me répondre, écrivez-moi et relisez-vous à plusieurs reprises comme moi je l’ai fait pour ce courrier. Je ne voudrais pas que la colère ou l’emportement vous fasse tenir des propos inadaptés ou irréfléchis qui pourraient me détruire encore plus. Je ne sais pas comment je sortirai de cette mauvaise période que m’a réservé la vie, mais si je m’en sors, ce ne sera en aucun cas grâce à vous. 48


Je me suis battue, je me bats et me battrai encore, par orgueil peut-être, jusqu’à la mort probablement, mais plus pour vous. Vous m’avez trop fait souffrir. Je ne vous protègerai plus de mes malheurs. Vous savez, à ma façon, j’ai aussi attenté à mes jours. Mon alcoolisme est aussi un suicide. Mais à petit feu, plus pervers. Vous aimeriez tant savoir où j’en suis par rapport à l’alcool ? Cette histoire ne regarde que moi et j’ai accepté de vous en parler pour être honnête avec vous. Avec le recul, je le regrette. L’honnêteté paie rarement et vous ne savez pas vous en servir. Maintenant, je vous laisse seuls face à vousmêmes et à vos sentiments. À vous de vous remettre en question si vous le pouvez, ou d’abandonner si je vous en demande trop. Bien sûr, au fond de moi, j’espère que chacun d’entre vous prendra le temps de me répondre. Mais surtout, ne vous sentez pas obligés, je ne suis plus dans l’attente. Je suis dans le constat. Triste constat, hélas ! À bientôt. Novembre 2007 * 49


1er janvier 2008. Voilà donc à quoi ressemblait ce courrier. Alors, les appeler après tous ces actes ? Périlleux… ! Ma sœur ? Trop tôt. Elle est sûrement sortie hier et doit dormir à l’heure qu’il est. Personne… Je suis paumée, je dois le dire à quelqu’un. Pourquoi elles ne viennent pas me parler, les infirmières ? J’attends encore un peu. Deux heures, passées aussi rapidement que deux minutes. 9h38. SMS à ma psy. SMS à ma doc. Du moins je crois, tout est si trouble… Ma psy me répond. OUF ! Je l’ai enfin dit à quelqu’un. Elle viendra me voir à l’hôpital où elle travaille. Si j’y suis transférée, bien sûr… Je veux rentrer. C’est dur de se retrouver patient dans une telle situation ! Je sais pertinemment bien ce que pensent les soignants des TS1, car je suis moimême infirmière. J’appelle ma sœur. Elle décroche. — Ne t’inquiètes pas, je vais bien ! Suis aux urgences. Médocs + alcool. Elle va venir. Mais je l’ai réveillée... J’attends, j’attends encore. La doctoresse arrive. J’ai le choix : soit rester là pendant 48 heures, soit être transférée. Quel choix ! Moi, je veux qu’on me transfère chez moi. 1

TS : tentative de suicide.

50


L’infirmière s’approche. Elle est au téléphone. Ça a l’air d’être pour moi. — Vous voulez que je vous la passe ? Mais à qui parle-t-elle ? Je veux ce téléphone. Mais non, elle s’éloigne. Je veux savoir. Elle revient sans le téléphone. C’était mon père, ils vont arriver. Je veux voir ma petite sœur, personne d’autre. C’est mon droit. Le temps passe, personne ne vient. Je suis seule, je veux parler. Je ne me souviens de rien. C’est affreux ! Mais comment en suis-je arrivée là ? Comment suis-je atterrie ici ? 11 heures, toujours personne. 11 heures 30. — Votre famille est là. — Je veux voir ma sœur ! — OK. Mon Bilou, la prunelle de mes yeux, mon amour de toujours. Elle me serre dans ses bras. C’est si bon, si doux. Ça faisait si longtemps. Je pleure. Elle est émue, triste de voir jusqu’où j’en suis arrivée. Mes parents sont dans la salle d’attente. Je ne veux pas les voir ! Mais toujours cet affreux sentiment de culpabilité, presque de honte. Qu’ils entrent donc... 51


Mon père n’est pas là. Parti chez moi chercher mon petit chat. Mon Dieu, que va-t-il penser en entrant ? Les cadavres de bouteilles, les joints, les médocs, la corde et son nœud... J’ai peur. Ma mère s’approche : — Que s’est-il passé ? Quelle question ! Je ne réponds pas. Elle me serre dans ses bras. Quel étrange sentiment de tristesse et d’hypocrisie à la fois, de mécontentement du geste et de ses implications, du soulagement de mon échec. Mais ma sœur est là, c’est le plus important pour moi ! Ma petite sœur, mon ange, ma vie. On a tout vécu ensemble. Un regard et on se comprend ; un geste et c’est l’osmose. Attendre à nouveau mon père. Il arrive. Il patiente en salle d’attente. Que faire à nouveau ? — Qu’il entre... Pas de mots, pas un baiser. On parle de mon chat, du dîner que je dois manger. Comment avoir faim après cette nuit ? Pure utopie ! On fait quoi, maintenant ? Ma sœur me dit de revenir à la maison, (chez les parents), histoire de passer le cap. Le cap ? Un an, voire plus, que j’essaie de le passer ! Alors, hors de question. Ça ne fait pas partie de mes solutions. Rester 48 heures dans cet hôpital pour voir psychologues, psychiatres et toubibs en tout genre que je ne connais ni d’Adam ni d’Eve ? Non plus. 52


Reste le transfert... J’ai tant besoin de parler à ma psy ! Donc, j’accepte. Ma sœur m’y conduit. Avec le cortège parental, bien entendu ! Arrivée à destination, première épreuve : inscription à l’accueil et, bien sûr, premier paiement. 150 euros. Je m’en passerais bien ! Ensuite, installation dans la chambre. En tant que membre du personnel, j’ai droit à une chambre particulière sans supplément. Mais pas de chance (eh ! oui, encore), aucune n’est libre. Donc, ce sera une chambre commune. Je m’allonge. Je dors, je suis cassée, stone, zombie. La dame à côté de moi a l’air correcte. D’après ce que je comprends, elle sort demain. Peut-être serai-je enfin seule ? Je me sens si mal d’avoir raté le plus grand projet de ma vie. J’ai honte, je ne veux pas affronter 2008. NON. Pourtant, j’y suis. Le soir, ma psychologue vient me voir. Enfin une personne qui peut mieux me comprendre et qui me connaît bien. C’est court, mais l’entretien me fait du bien. Dodo, encore dodo. Entre-temps, cachets, pilules, gouttes. Le lendemain, ma voisine rentre chez elle. Résultat : une nouvelle voisine. En une après-midi, elle a tout fait exploser. Moi, je voulais du calme, la paix. Mais non. Alors, une seule solution… vous la connaissez. 53


Mais l’histoire est loin de s’arrêter là. Actuellement, je suis en « psychologie médicale ». * Nous sommes à présent le 3 janvier 2008. Après un savon de mon papa à minuit, suite à ma fuite de l’hosto, je rentre chez moi. Je me réveille le lendemain. Nous sommes jeudi. Je décide de continuer à me faire soigner, histoire de ne pas m’être investie pour rien depuis des mois. Je prends les rendez-vous : demain, ma toubib – ouf ! elle accepte encore de me soigner. Pourtant, je lui en ai fait voir, et ce n’est pas fini, – après-demain, ma psy. Le week-end arrive. J’hésite. Un jour oui, un jour non… Finalement, à contrecœur, je finis par considérer ce week-end comme mon dernier bonus : je me ferai donc à nouveau hospitaliser dans cette clinique d’où j’ai fui. Eh ! oui, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ! Donc, week-end picole, fumette, glandouille et médocs. Promis : après, j’arrête ! Mais c’est qui, ce « JE » qui parle et qui promet ? On verra. Lundi, comme prévu, j’intègre le service de médico-chirurgie de l’institution où je travaille. Pas le même site, heureusement. Évidemment, passage obligé par les urgences, pipi dans le petit pot, prise 54


de sang, étude des différents paramètres vitaux et c’est parti. Direction : la guérison ? En tout cas, c’est le but. Arrivée sur place, toujours pas de chambre particulière. Du coup, j’attends à côté d’une mamy pas méchante mais toussotante la suite d’hôtel que j’obtiendrai en début d’après-midi. Du coup, je sors mon PC, histoire de m’occuper. Un gars (un patient comme moi) passe devant la chambre et reluque mon ordi. Je me méfie. Quelques minutes plus tard, il revient et s’adresse directement à moi. Apparemment, il s’y connaît en PC et me donne d’emblée deux ou trois trucs pour ne pas faire foirer mon ordi. Je l’écoute. Il a l’air sympa. Pas mal, en plus. Mais pourquoi est-il, comme moi, hospitalisé ici ? J’ai des doutes… Il finit par me dire qu’il « loge » à la chambre 110. Au cas où… Après mûre réflexion, je finis par aller le voir. Après tout, j’ai rien compris à ce qu’il vient de m’expliquer niveau informatique. Ça me donne une excuse !!! Il me réexplique, me montre son PC, on papote. Voilà, je sais. Lui aussi est là pour tentative de suicide. On parle de plus en plus, et de plus en plus souvent. L’après-midi, je finis par avoir ma chambre particulière. Vous ne devinerez jamais : je suis au 109, juste à côté de ce jeune homme, Éric. Jour après jour, heure après heure, nous faisons connaissance. Nous faisons du sport ensemble tous les après-midi. Je 55


sens que je vais mieux. Tout est si simple ici :on me sert à manger et on me débarrasse. Aucune obligation ni contrainte. Juste se soigner. Le lendemain de mon admission, je rencontre le neuropsychiatre. Juste avant Éric. L’entretien se passe bien, il établit de suite un nouveau traitement et me renvoie dans mon service. Malgré les nombreux a priori que j’ai sur le monde psy, il est quand même bien, ce gars ! De toute façon, maintenant, j’ai franchi la barrière. Je fais partie de ce monde. « Hélas ! », Éric va beaucoup mieux depuis notre rencontre. De fil en aiguille, nous nous sommes très vite rapprochés l’un de l’autre. Il est si tendre, il me console, me soutient. J’ai dit hélas car, 4 jours après notre rencontre, il sort de l’hôpital. Il va vraiment mieux. Mais il vient toujours me voir. Le week-end semble très long là-bas. Pas de salle de sport ouverte, rien à faire… Un puzzle, ça occupe bien un peu, mais je n’ai pas la tête à ça. J’attends que le temps passe, je me repose. Mes parents viennent me voir. Ce week-end m’a vraiment semblé une éternité. Tous ces longs moments à se demander ce qui a bien pu se passer dans notre tête pour en être arrivé là. Bien évidement, nous, les « malades », nous n’avons pas la réponse. Juste des sensations, désagréables, tristes, maussades. On n’arrive même plus à savoir si l’on est mieux qu’avant la veille, ou moins bien 56


qu’après le lendemain. C’est une sorte de vrille infernale… Chaque minute qui s’écoule, chaque seconde qui passe, on perd un peu plus pied, on s’éloigne de la réalité. Arrive le lundi. Nous sommes le 14 janvier. Je veux sortir d’ici. Je me sens vraiment mieux. Presque euphorique ! Ce nouveau traitement me conviendrait-il si bien ? Serait-ce possible ? C’est bizarre, dans la mesure où par le passé, nous avons essayé bon nombre de traitements médicamenteux avec ma doctoresse et nous nous sommes rendues compte que je réagissais souvent mal à chacun d’eux. Alors, en un seul essai, le neuropsychiatre de l’institution où je crèche aurait-il trouvé la potion magique, la pilule miracle ? J’en parle à ma psychologue. Elle aussi me trouve mieux jour après jour. Je verrai le neuropsychiatre demain, il décidera. En tout cas, cela semble assez bien s’annoncer Comme chaque après-midi de la semaine, je vais faire du sport. Aujourd’hui, je cours et, surprise, qui vois-je arriver ? Éric ! Je finis ma séance, je prends une bonne douche, puis je pars discuter avec lui. Je lui explique les difficultés que j’éprouve à exprimer mes sentiments, tout cela parce que j’ai du mal à les interpréter, à les traduire par des mots. Je sens que des choses se passent à l’intérieur de moi, mais il m’est impossible de les décrire. Amour, haine, tristesse, gaieté, rage, sérénité, colère… 57


Je suis contente qu’il soit là. Cela, je le sais. C’est déjà un bon début, non ? Je lui apprends que je sors le lendemain. Il est content. Pourtant, le lendemain, il ne me verra pas. Le mardi, je me retrouve assez rapidement face à mon libérateur. — Ok, me dit-il. Aujourd’hui ou demain ? Aujourd’hui, tiens. Quelle question !!! Passage par l’électroencéphalogramme, potentiels évoqués, puis direction ma chambre. Je dîne encore là-bas et, à 13h30, tous les papiers en mains, je peux enfin quitter les lieux. Hourra ! J’y suis arrivée. Je suis sur la voie de la guérison. Quel bonheur ! Ma sœur vient me chercher à 14 heures. Sur le chemin du retour, alors que tout se déroule sans encombre, on discute, ma sœur et moi. Puis, un flash. Un éclair ? Un radar ? Un avertissement divin ? Ma sœur me précise qu’il s’agit d’un radar. Merde ! Je n’y crois pas trop à ce radar perdu au beau milieu des champs. Enfin, on verra bien... J’apprendrai plus tard qu’il ne s’agissait pas d’un radar. C’était donc un avertissement ! Arrivée chez mes parents, je retrouve mon petit chat d’amour. Pourtant, il se méfie de moi. — Mais c’est moi, voyons ! Approche… Tu ne me reconnais pas ? Aurais-je changé à ce point ? Il finit par se réhabituer à moi. Nous rentrons 58


chez nous. Il n’aime vraiment pas la voiture, mon petit Malou ! Enfin, je retrouve ma maison. Mes repères. Mes souvenirs… Le clou est toujours là, rappel d’un échec qui, finalement, n’était pas si terrible à surmonter ! Je lui trouverai bien une utilité, à ce clou. Nous sommes mardi. Repos et dodo. La journée a été suffisamment remplie ! Mercredi : courses (eh ! oui, il faut reprendre le cours de la vie normale, même si tout cela me paraît si loin) et prise de rendez-vous avec ma doctoresse. Ce sera pour vendredi, 9 heures. Éric me téléphone. Il propose de passer chez moi dans l’après-midi. Je lui dis de venir vers 16 h car avant cela, j’ai prévu d’aller courir. Un bon jogging, rien de tel pour se refaire une santé. Éric arrive pile poil lorsque je finis de me préparer, à nouveau après ma douche ! Il a un GPS et n’a donc pas eu de mal à trouver ma demeure. Il commence par chipoter à mon PC, effectue des mises à jour et toute la suite. On boit un thé, on papote. Il est très tendre avec moi. Enfin un homme tendre, moi qui n’y croyais plus ! 18h30. Si on allait se manger un petit grec ? — Jamais goûté, me dit-il. Raison de plus pour essayer ! Il y en a un pas très loin de chez moi. Allons-y. Première décision : l’apéro. Un Martini pour lui. 59


Que vois-je ? Un Pisang sans alcool !?! Jamais vu ça, alors, je tente. Quel bonheur ! J’ai le goût, sans le sentiment de honte. Magnifique !!! Comme le reste du repas. Éric adore cette idée du resto grec, il se régale. Moi aussi, tant mieux. 22 heures. Nous quittons l’endroit, Éric me dépose devant chez moi et rentre sagement chez lui. Ce garçon est vraiment un ange tombé du ciel ! Je passe une agréable nuit et me lève le lendemain à 6h15. C’est tôt, mais j’ai décidé d’aller jusqu’à Botassard (Bouillon) faire du VTT. En effet, je fais partie d’un club et j’ai pris en charge l’organisation du week-end annuel de VTT. Par conséquent, je me rends le plus souvent possible sur place, histoire de randonner et de trouver de beaux coins à proposer au groupe. Au cours de la matinée, je parcours 22 km et me rends compte que ma condition physique n’est plus ce qu’elle était ! Du coup, l’après-midi, je reconnais en voiture la route que nous emprunterons pour rejoindre le lieu de l’activité VTT prévue le samedi après-midi. Ensuite, épuisée mais somme toute satisfaite de ma journée, je prends le chemin du retour et rentre chez moi vers 16 heures. Je passe donc la soirée à me reposer et à manger des pâtes, histoire de récupérer de cette journée éreintante. Après tout, je suis sortie de l’hosto depuis seulement 2 jours ! 60


Le lendemain, comme prévu, rencard avec ma doc. Elle me trouve en super forme. On discute beaucoup, de tout et de rien. Je sens nettement la différence de conversation par rapport à nos précédentes discussions, toutes plus ou moins axées sur ma personne, sur mon moral, mes projets, mes attentes. Cela me fait plaisir de pouvoir discuter avec elle presque d’égale à égale. Je sors de là reboostée. Je passe la matinée à ranger la maison, à câliner mon Malou d’amour et à me détendre. Il est prévu que je me rende chez Éric en début d’après-midi et que je reste en sa compagnie jusque 19h20 car à 20 h, c’est l’assemblée générale de mon club de VTT. Présence obligatoire. Je retrouve mon amoureux aux alentours de 14 heures. Nous passons l’après-midi ensemble. Je suis toujours stupéfaite du nombre de points communs qui nous rapprochent ! Un ange, je vous dis. Mon ange ! À 17 heures, il m’emmène souper dans une brasserie des plus sympas où nous passons un agréable moment et dégustons nos plats avec sourires et tendresse partagés. Vers 19h15, mon ange me dépose devant ma voiture. Nous nous séparons. Je prends aussitôt la route pour cette assemblée générale. Une route simple et assez rapidement parcourue. J’arrive à l’heure au Parvis, lieu de réunion de notre club, les NB2000. 61


Une assemblée générale traditionnelle. Toujours les mêmes discussions, le ton qui monte. Cela m’énerve. À 22 heures, je décide de quitter le groupe. Rien ne sert de rester, autant rentrer me calmer. À 23 heures, je suis à nouveau chez moi.

62


Vous savez, lorsque je suis rentrée chez moi, ce vendredi après l’assemblée générale, j’aurais mieux fait de prendre mes médicaments du coucher et de me mettre au lit. Mais j’avais le cœur gros, les larmes sont venues très vite. Ensuite, j’ai été assaillie par cette inévitable solution magique, la seule capable de me guérir du spleen. J’appelle un ami. J’ose déranger ma toubib à minuit. Je tente de garder la tête hors de l’eau, j’essaie de ne pas sombrer. Mais le paquebot est éventré, je coule. Ma toubib m’invite à la rappeler le lendemain matin pour lui dire comment je me sentirai. Alors, après avoir avalé un nombre incalculable de cachets et bu le meilleur des breuvages pour accompagner ma descente aux enfers, je monte me coucher avec l’espoir, cette fois, de ne plus me relever. 8 h 15. Samedi 19 janvier. Je plane. Ah ! oui… Fô que j’appelle ma toubib, elle me l’a demandé hier, je me souviens. Je lui téléphone, mais je ne garde qu’un vague souvenir de notre conversation. C’est moi qui ai demandé cette ambulance ? Pourquoi tambourinent-ils comme des sots contre ma 63


porte ? Qu’ils entrent, quoi ! Bon, je me lève pour leur ouvrir. Mais comment ai-je pu arriver jusqu’à ma porte ? Je suis en mode zombie, là… Je ne capte pas tout. Parfois même rien. Les urgences ? Une décharge ? Mes taux2 sont si hauts que cela semble étonner les médecins urgentistes de m’entendre tenir ces propos. Moi, je ne m’en souviens pas. Je me souviendrai seulement plus tard de ce qu’on me racontera. — Vous irez aux soins intensifs dès qu’une place se libèrera. Ça tombe bien : j’y travaille, aux soins intensifs. Ou alors, j’y travaillais ? Peu importe. Je connais, quoi ! Aujourd’hui, j’en rigole, mais je me souviens que ce jour-là, j’étais loin d’être fière. J’étais surtout bien peu consciente. Je me rappelle vaguement que l’on m’y a installée, que mes parents m’ont vue. Mais ce ne sont que des flashs, comme si certains moments de mon existence se trouvaient à tout jamais enfouis dans les entrailles d’un monde parallèle. On pourra toujours me les raconter, m’aider à me souvenir, mais ces moments resteront très sombres et presque absents pour moi. Les soins intensifs. Mes taux sont encore élevés. Voir les autres me prodiguer des soins – ce qui re2

Taux = taux de benzodiazépine et de tricyclique (médicaments).

64


présentait jusqu’à présent ma propre tâche envers mes patients – est une sensation très étrange ! Le psychiatre de garde viendra me voir. OK, pas de problème. Je ne comprends toujours pas comment j’en suis arrivée là, mais j’arrive à intégrer qu’à certains moments, sans prévenir, je me trouve assaillie par un si profond sentiment de détresse, que la seule solution serait la mort à tout jamais. Je suis capable de vous l’écrire car, il n’y a pas deux heures, je ressentais encore cela. L’impression de ne servir à rien, de n’être qu’un être de trop que la mort soulagerait, plutôt que d’affronter la vie et de foncer tête baissée. Cela me paraît si simple, si anodin, une fois la crise passée ! Et si aujourd’hui, j’ai eu aussi facile, c’est parce que je suis ici, encadrée, à l’asile comme je le dis si bien. Je sais que chez moi, j’aurais tenté un truc. Pas forcément le suicide, mais peut-être une bouteille ou encore un peu de cannabis, juste pour atténuer cette douleur qui me déchire véritablement. Je ne sais d’où elle vient, cette crise, ni pourquoi à cet instant. Je dois juste apprendre à la connaître, la sentir me narguer, savoir la mater, la faire reculer chaque fois un peu plus loin. Alors je sortirai victorieuse une fois pour toutes et j’espère qu’enfin, je pourrai vivre heureuse ! 65


Jeudi 24 janvier 2008. Je n’arrive pas à trouver ma place dans ce nouveau service où l’on vient de me placer à la suite de mon séjour aux soins intensifs. J’ai donc demandé à être retransférée là où j’ai déjà été soignée précédemment. Je m’y sentais mieux, moins aliénée. Mais le neuropsychiatre qui me suit là-bas est en congé jusqu’à lundi. Je passerai donc le week-end ici, à m’ennuyer au possible. Ce matin, je suis allée à l’atelier peinture. Je ne crois pas que j’y retournerai, ce n’est pas mon truc. Hier, c’était atelier pâte à sel. J’ai l’impression d’être considérée comme une demeurée que l’on gardienne. Hier, j’étais vraiment mal. C’est précisément hier que j’ai appris pour mon transfert. J’avais placé tellement d’espoir dans ce changement ! Je souffre terriblement de cette nouvelle déconvenue ! Ce matin, j’ai téléphoné à ma doctoresse. Comme ça fait du bien de l’entendre ! Sa voix me rassure, me donne un repère dans ce monde sans balises que je traverse. En outre, de son côté, elle va également essayer de faire bouger les choses. Hier, dans ma tristesse, j’ai écrit un petit texte dans l’espoir de faire partager un jour cette tristesse dans laquelle je vis depuis 6 jours. Cette affreuse sensation qui me prend à la gorge, Ce picotement des yeux sans que larmes ne sortent L’esprit si fatigué par tant de moralisation, 66


L’âme si déchirée par votre abnégation. Ici, c’est bien l’asile, la prison, l’inmontrable Et pas la guérison. Univers d’un autre âge, Occupation du temps par des activités primaires, Entrecoupées souvent d’entretiens militaires Tous se veulent soignants, possédant la sagesse, Le savoir et l’appoint pour évacuer ma tristesse. Personne ne peut soigner ce mal sans le connaître ; Vous pensez tout comprendre, être maître De la situation qu’engendre ma dépression, Mais qui peut se vanter de connaître mes sensations, Qui peut prétendre me connaître et comprendre Ma douleur quotidienne, voire l’entendre ? Je suis un être vide empli de rien du tout ; Chaque seconde m’apporte un peu plus de dégoût. Dégoût pour la vie, véritable amertume… Je n’arrive même plus à me vouloir posthume ! Qu’y a-t-il d’effrayant dans l’idée de sa fin Si celle-ci apporte soulagement pour demain ? Est-ce si terrible de me voir renoncer, Convaincue que je suis de n’plus jamais gagner ? L’échec habite en moi, mon corps est sa maison Alors que faut-il faire, peut-être l’excision ? Je suis si désolée des éclats provoqués, Jamais j’n’aurais voulu par deux fois être sauvée. 67


Mon heure n’a pas sonné, il n’est pas encore temps Pour moi de vous quitter. Je me dois simplement De respecter les règles que vous, vous pensez justes, Vous qui n’endurez pas cette maladie injuste. L’heure est venue pour moi de tourner cette page De mon histoire si courte et emplie jusqu’ici de tant de dérapages. D’accord, maintenant, j’obéis à vos ordres, Un peu comme si je rentrais dans les ordres. Ce n’est pas par plaisir, encore moins par choix Mais je n’ai pas la force de planter là ma croix Le 23 janvier 2008

68


Le psychiatre passe me voir. Il veut savoir « le » pourquoi. Il aimerait tant comprendre l’origine de mon émoi. Moi pas, peut-être !!! Mais j’ai peu d’informations à lui fournir. Trop peu. Alors, il prend sa décision : je viendrai passer une dizaine de jours dans son service. Après tout, pourquoi pas ? On m’y conduit vers 16 heures, et là, c’est l’affolement. Où suis-je tombée ? Comment tenir ici ? Non, je ne veux pas rester ! — S’il vous plaît, emmenez-moi ! Mais personne ne m’emmènera. Je pleure toutes les larmes de mon corps, mais rien n’y fait. Je suis plongée sans préparation aucune dans un monde atroce, horrible. Ici, on rencontre ce que le monde refuse de voir. La majorité d’entre vous n’imaginerait jamais que de telles situations puissent exister. Dès mon arrivée, je me retrouve face à des « visages ». D’abord le visage d’un homme qui se promène en slip dans les couloirs, à l’aise, et qui quémande un bisou à tous ceux qu’il croise : — S’il vous plaît, un bisou ! Ou encore cette dame perfusée, les traits tirés, tremblotante, les yeux gonflés, certainement en sevrage. J’y croise un autre homme. Son marcel laisse apparaître des tonnes de cicatrices. Il hurle : 69


— Les médocs, infirmière ! C’est l’heure des médocs : des rouges, des bleus, des roses. C’est l’heure des Smarties. Vive les Smarties ! Et pourquoi ne pas vous présenter ce grand type baraqué qui hurle à la mort dans son GSM et qui pleure au beau milieu du couloir ? Un homme que l’on n’oserait jamais approcher seul, mais qui finira par devenir – comme tous les autres – un compagnon de route dans ce service, un alter ego. Au cours de ce séjour, j’ai appris à ne plus juger, à ne plus me fier aux apparences. Désormais, je veux laisser à quiconque la chance de ne pas être ce que la société veut à tout prix cacher. Sous prétexte de ne pas faire partie de la normalité, ou que notre comportement nous démarque des autres, on se retrouve en cage, surveillé comme le pire des malfrats. Même si je ne peux pas vraiment dire que j’y ai créé des liens amicaux solides – mon état psychologique ne me le permettait pas –, j’y ai croisé des vies. Des drames, parfois. Des douleurs, souvent… De la souffrance, tout le temps. Ma rencontre la plus marquante fut probablement celle avec cet homme vêtu d’un marcel et truffé de cicatrices. Son histoire ne peut laisser indifférent. Cet homme, employé dans une boîte d’informatique, ingénieur doté d’une capacité intellectuelle irréfutable, dont la vie a basculé en quelques secondes. Ces quel70


ques secondes, elles se sont égrainées sur sa moto. Une glissade, une vitesse trop importante, une bordure, son casque qui vient s’y fracasser … La suite ? Le coma. Longtemps, trop longtemps. Il ne sera plus jamais le même par la suite. Ces quelques secondes ont définitivement changé le cours de sa vie et l’on amené à se retrouver presque continuellement en institut psychiatrique. La chute a laissé trop de traces. La société n’acceptera plus jamais que ce lambda devenu monstre réintègre un monde si conventionnel, presque consensuel. Cachons ces horribles vérités pour éviter de penser que cela pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous. Même l’homme en slip me touchera avec le temps. Certes, il souffre de cette pathologie psychologique invisible physiologiquement, mais malgré tout, il est touchant, presque émouvant. Ce schizophrène passera des journées entières dans une cellule capitonnée qui jouxte nos chambres. Des journées entières où nous ne le verrons qu’aux repas, assommé par les anxiolytiques. Le reste du temps, nous l’entendrons tambouriner sur la porte et hurler à la mort en chanson ! Rien ni personne ne pourra me faire oublier ce passage éclair au pays des différents, au pays des rebuts et des exclus ! J’en ai fait partie et cela, jamais je ne pourrai l’oublier, ni me soulager des peines et des souffrances vécues là-bas. 71


Le pire, c’est que personne n’est jamais préparé à se retrouver dans un tel environnement. Après avoir franchi la double porte qui détermine la limite entre la normalité et nous autres, les "bizarres", on se retrouve comme jetés dans un monde d’une autre époque. Imaginez un pauvre couloir tracé en carré. Au milieu de celui-ci, une misérable cour aux accès barricadés. Tout autour viennent se greffer les chambres, le réfectoire, le fumoir ou encore le local TV. Celui-ci comporte à peine 5 fauteuils pour la trentaine de patients présents dans le service. Les chambres sont d’un sinistre et d’un glauque à rendre dépressif le plus enjoué des clowns. En effet, lorsque je suis arrivée là, encore sous l’effet de substances endormissantes avalées quelques soirs plus tôt, c’est dans l’une d’elles que je passerai mes premières heures. Accueil glacial dans un lieu qui deviendra ma grotte pendant les dix jours à venir : quatre murs teintés d’un ocre passé et défraîchi par le temps, deux lits posés côte à côte et séparés par une tenture du style toile de parachute de couleur écru délavé, avec pour seule perspective, face aux lits, une croix en bois… histoire de croire encore à quelque chose, peut-être ! Les douches communes (2 pour l’ensemble du service), les WC mutuels ou encore les néons du plafond ajoutent une touche finale encore plus déprimante à ce biotope déjà si particulier. En apothéose, sachez encore que les visites des proches, nos seuls 72


petits moments d’échappatoire, sont limités entre 17 et 18 heures 30. Ni plus, ni moins. Inutile de vous préciser quels sentiments amers nous parcourent durant cet affreux et terrible séjour. Mais revenons à mon récit… Je souffre tant ! Personne ne peut imaginer à quel point je suis déchirée, découpée en lambeaux, humiliée au plus haut point. Et toujours le même discours moralisateur. Voire accusateur. S’ils savaient comme c’est douloureux, peut-être se tairaient-ils ! Hélas ! je n’ai pas le choix, je suis condamnée. Condamnée à rester ici, sans comprendre pourquoi, ni comment j’en suis arrivée là. Je n’ai qu’à supporter, subir… Attendre que ça passe ! 10 jours seulement, avait annoncé le psychiatre venu m’examiner aux soins intensifs. Je ne tiendrai jamais 10 jours. C’est impossible ! Pourtant, le 30 janvier, je peux rentrer, je suis libérée. Enfin… presque ! Je dois d’abord rester sous surveillance pendant quelques semaines. En conséquence, je retournerai chez mes parents. Ils sont d’accord et préfèrent même cette solution. Au moins, ils m’auront à l’œil et pourront surveiller le moindre de mes mouvements ! Moi, je me sentirai déjà plus libre. Finis les déjeuners à 7h30 précises, avec obligation de prendre les médicaments DEVANT l’infirmière. Et attention… bien avaler devant elle ! Finis les dîners à 73


12H30 tout pile, avec les mêmes contraintes à propos des médocs ; finis les soupers à 18h30 – toujours pareil pour les pilules – et finis, entre 21h30 et 22h30, la tournée du soir. Une humiliation. Le summum de l’humiliation ! Sans oublier qu’en principe, durant la semaine, je devais participer aux activités ! Les « activités », tout un programme !!! Entre l’atelier peinture, l’atelier fleurs, la gym douce ou la pâte à sel, j’avais un peu de mal à m’y retrouver. Vraiment plus de repères, entourée de toutes ces gens nécessitant (comme moi) une aide psychiatrique. De quoi devenir dingue ! À moins que je le sois déjà ? Bref ! Je retrouve mes parents et je passe auprès d’eux mes premières journées paisibles et calmes, accompagnant simplement ma mère pour les courses ou diverses autres choses. Durant cette période, je m’éloigne petit à petit d’Éric. Lui, si souvent désemparé face à mes sautes d’humeur. Cette relation est de toute façon vouée à l’échec. Alors, bien maladroitement, j’y mets un terme. Ma seule crainte, c’est qu’il ne tienne pas le coup face à ce nouvel abandon, qu’il attente à nouveau à ses jours ; lui, si fragile. Heureusement, après plusieurs SMS et appels téléphoniques, je me sens rassurée, il semble tenir bon. Finalement, je ne suis pas si indispensable, ni irremplaçable que ça ! Mais le temps passe, et après tous ces jours vécus auprès de mes parents, je me rends tout doucement 74


compte que cette famille – la mienne, je le répète – n’a pas changé du tout alors que moi, absente de ce cocon depuis bientôt 4 ans, j’ai évolué différemment. La veille de mon départ de l’hôpital, j’écrivais encore ce genre de texte : Je ne suis pas guérie, je suis même loin d’être guérie. Je fais comme si tout allait plus au moins bien, comme si j’avais vécu mes 2 TS3 sans les comprendre et qu’actuellement, je cherchais à en comprendre l’origine. Mais il n’en est rien. Je suis toujours taraudée par un ensemble de sentiments contradictoires et très durs dont je ne comprends pas l’origine, contre lesquels je ne sais pas lutter. C’est plus fort que moi, un peu comme si mon Moi voulait mourir, comme si je n’étais pas maître de la situation. J’ai un peu l’impression que tant que le Ça4 ou le Surmoi est présent, tout ira bien. Mais si je laisse libre cours à mon Moi, la réalité de cette personne que je suis vraiment – un monstre – surgit des ténèbres. 3

Tentative de suicide. Ça = selon Freud, l’une des trois instances de la personnalité avec le Moi et le Surmoi.

4

75


J’ai le sentiment de tout faire pour lutter contre ce monstre, mais il est trop fort. Il me possède. Tout ce que l’extérieur ou l’éducation m’a interdit de faire, il me pousse à l’exécuter ; tout ce que ma conscience espérerait est entravé par son existence. Il est si présent, à certains moments, que vous êtes capables de le sentir. Alors, la seule chose qui vous vient à l’esprit dans ce genre de situation, lorsque vous vous trouvez face à une Charlotte incompréhensible, agressive, manipulatrice, impulsive, tout ce qui vous vient à l’esprit est que je suis bien ce monstre. Mais cela, je ne le veux pas ! Comment sortir de cet engrenage, comment survivre ? Je vous en supplie, aidez moi ! C’est affreux et impossible à vivre toute une vie. Il faut que cela s’arrête ! Charlotte, le 29 janvier 2008. 21 h 20 Dans ces conditions, inutile de vous dire que la « réinsertion sociale » est plus que difficile. Parce que j’en suis encore à ce niveau de souffrance. Heureusement, je vois toujours les clés de voûte de tous ces mois écoulés : ma doctoresse et ma psychologue bien aimées. Le travail psychologique continue. Autant de liens qui me retiennent sur terre. Pourtant, j’aimerais tant m’évader de ce monde... 76


Alors, je lance mon SOS. Pourquoi je vis, pourquoi je meurs Pourquoi je ris, pourquoi je pleure Voici le S.O.S D’un terrien en détresse J’ai jamais eu les pieds sur Terre J’aim’rais mieux être un oiseau J’suis mal dans ma peau J’voudrais voir le monde à l’envers Si jamais c’était plus beau Plus beau vu d’en haut D’en haut J’ai toujours confondu la vie Avec les bandes dessinées J’ai comme des envies de métamorphose Je sens quelque chose Qui m’attire Qui m’attire Qui m’attire vers le haut Au grand loto de l’univers J’ai pas tiré l’bon numéro J’suis mal dans ma peau J’ai pas envie d’être un robot Métro boulot dodo 77


Pourquoi je vis, pourquoi je meurs Pourquoi je crie, pourquoi je pleure Je crois capter des ondes Venues d’un autre monde J’ai jamais eu les pieds sur Terre J’aim’rais mieux être un oiseau J’suis mal dans ma peau J’voudrais voir le monde à l’envers J’aim’rais mieux être un oiseau Dodo l’enfant do (Starmania : SOS d’un terrien en détresse) Cette chanson5 me correspond tellement ! Mon séjour dans ma famille continue et je constate de plus en plus que mes parents souhaitent une seule chose : ma guérison. Ils savent que cela prendra du temps et ils ne veulent plus de rechutes. J’ai beau tenter parfois de crier au secours, de leur dire le fond de ma pensée, ils sont tellement convaincus par leur espoir qu’ils en sont aveuglés. Ils me voient aller progressivement mieux. Pourtant, ... Tu surgis à un carrefour, Accompagnes du haut d’une tour, 5

S.O.S. d’un terrien en détresse. Paroles : Luc Plamondon. Musique : Michel Berger, 1978

78


Tends la main à ce vieil homme, Un clin d’œil au p’tit bonhomme, Qu’a rien demandé, qu’a rien voulu, T’es là pour eux, pour le pendu. Moi, je te cherche, moi je te veux, Aussi loin sois-tu à taquiner les heureux, Les arrachant à leur famille, Leur volant toutes leurs envies, Mettant un terme à leur chemin, Arrêtant là leurs feux divins. Dis-moi seulement, que veux-tu que je fasse, Pour qu’à mon tour enfin je trépasse ? L’alcool, l’herbe, la vitesse, L’insouciance, l’inconscience, la hardiesse ? Alors donc, rien ne te suffit Pour couper net le fil de ma vie ? Ni l’ivresse, ni les pétards N’eurent raison de tes remparts. Ni même la corde ou les médocs Ne firent chez moi l’effet ad hoc. Alors, c’est vrai tout ce qu’on dit ? Il faut attendre, nous, les maudits, Et te subir quand décidé tu auras, L’ultime heure, celle de notre trépas. 79


Ce texte, je l’ai écrit chez moi, mon séjour parental achevé, alors que tout aurait dû aller pour le mieux ! À le relire, j’en pleurerais. Pourtant, lors de ces jours de surveillance, j’ai attendu et encore attendu qu’arrive enfin le moment. Et il est arrivé, ce moment, celui où je me retrouve enfin seule. Vendredi soir. Ma sœur est couchée, elle doit dormir. Pour une fois, mes parents montent tôt, à 22 heures, et me laissent achever la soirée, seule devant la télévision. Il me faut moins de 30 secondes pour me retrouver le nez dans le coffre, le coffre au trésor. Après quelques hésitations, j’en sors une bouteille, prête à attaquer. Chose que je fais de suite. Soudain, un bruit. Quelqu’un descend, quelqu’un arrive. Vite ! Cacher la bouteille sous un coussin, fermer le coffre, tout ranger incognito. Trop tard… Ma sœur est là. — Coucou ! me dit-elle. Moi, je prie. Je prie pour qu’elle ne remarque rien, qu’elle vienne juste boire un verre d’eau et remonte aussi sec. Pourtant, elle, c’est mon Bilou et je sais qu’elle saura. Je sais qu’elle le sentira. Mais je ne veux pas. Non, pas ce soir ! — Ben, pourquoi a-t-on retiré ce qu’il y avait sur le coffre ? demande-t-elle soudain. Un blanc... Que faire ? 80


— Laisse, c’est moi, dis-je en bégayant. Long silence... Que dire ... ? Je pleure, j’ai honte. — C’est pas moi, je ne sais pas ce qui se passe, je ne comprends pas, j’ai mal... Elle me console sans minimiser mes actes. Cette fois, je suis cernée. Ma sœur s’est montrée clémente avec moi. Elle a tout fait pour me consoler, mais rien ne me fera plus jamais oublier ces épreuves. Je suis alcoolique et cette maladie me poursuivra ad vitam æternam. Avec le temps, j’apprendrai à continuer à vivre malgré chacun de mes écarts. Pas facile, dans ce monde où la société ne tolère aucun dérapage !

81


82


11 février 2008. Je suis enfin rentrée chez moi. Après avoir passé 12 jours en « psychiatrie », séjour dont je préfère oublier l’intégralité tant il a été éprouvant, interminable et inacceptable ; après avoir passé quasiment 2 autres semaines sous la surveillance-bienveillance de mes parents, je me retrouve enfin seule – chez moi – avec mon petit chat. Je fais le point sur une année de galère. Des mois invraisemblables, sans fin. Et je me dis qu’au bout du compte, je suis toujours là. J’AI SURVECU ! Pas que j’en sois fière, loin de là… Pourtant, malgré mes innombrables boires et déboires, malgré tout ce que j’ai fait endurer à mon organisme sur tous les plans, je suis toujours là et je continue à chercher la raison de ma présence ici-bas. Au cours de tous ces mois, j’ai appris que j’étais une personne psychologiquement très fragile, encline à la dépendance, peu importe laquelle. Je suis consciente d’être touchée de plein fouet par une profonde dépression contre laquelle je me bats pour m’en sortir. J’ai aussi appris que mon corps était excessivement solide et que, hélas pour moi, je ne m’en débarrasserais pas aussi facilement. 83


J’ai également rencontré des personnes exceptionnelles qui m’ont aidée et soutenue depuis le début, qui m’assistent encore régulièrement et à qui je ne dirai certainement jamais assez merci… ni surtout pardon. Car je sais que je n’ai pas été correcte à certains moments, que je me suis montrée sous différents visages, si perturbants parfois. Samedi 15 mars. Je n’ai toujours pas posé ma plume. Pourquoi le ferais-je ? J’ai encore tellement de choses à dire, toujours des histoires à écrire. Je ne comprendrai jamais ce monde. J’ai voulu reprendre le boulot début mars, mais la médecine du travail a refusé. Les tentatives de suicide sont trop proches. Pas assez de recul par rapport à l’alcool, pas de diagnostic psychiatrique. Alors c’est non. — Vous ne pouvez pas reprendre le boulot maintenant, m’a-t-on dit. À l’opposé, le médecin-conseil de la mutuelle me convoque. Il voudrait que je ne dépende plus de la société, que je sois productive en quelque sorte. Quel paradoxe ! D’un côté, on me pousse au boulot, de l’autre, on m’empêche de bosser. Les jours se suivent et se ressemblent. Copiercoller monotones. Alors, je fume pour m’occuper, je bois pour passer le temps. J’essaie de contrôler mes 84


déboires, mais rien que la présence de ces éléments prouve mon inaptitude face aux échecs de ce monde. Mais que pourrais-je faire d’autre ? Les jours sont longs quand la seule chose que je pourrais encore faire sur cette terre m’est interdite. J’écoute de la zik. Rien de très réconfortant, juste la réalité.

85


86


Autodestruction. (Sinik) 6 Je suis ce père de famille Je n’ai pas su rouler ma bosse Mais je me défonce à l’alcool Puis je me défoule sur ma gosse Je suis cette femme qui rêve d’une carrière dans le disque Qui veut être star du cinéma, qui fera la pute dans le hit Je suis un étranger, dis moi je peux faire quoi Puisque je ne fais que déranger C’est ce que la France veut me faire croire Je suis sans domicile, défiguré comme Albator La société me fait comprendre qu’elle prend les hommes pour des labradors Je suis maton j’enferme les hommes sans regrets J’prends du plaisir quand je me rappelle qu’on me tapé a la récré Je suis fugueur parce que mon cœur n’est plus qu’une cicatrice Parce que les juges me veulent en psychiatrie Je suis un clown dans un piteux état Je m’oblige à être drôle pour oublier que ma vie ne l’est pas Je suis un fou qui a perdu la boule Puisqu’on m’a traîné dans la boue, je viens dégainer dans la foule 6

Album « Sang froid », Production « Six-O-Nine », 2006

87


Parce qu’on perd tous la raison On rêve de brûler les saisons Et de voler vers un horizon moins sombre On veut pas être comme tout le monde C’est soit on sort de l’ombre Soit on tombe dans l’auto destruction Je suis ce type à la ramasse Tous mes rêves sont à la casse A cause de moi ma meuf est à la maaf Ma gosse est à la DASS Je suis une jeune groupille Je crie comme je respire Anorexie c’est mon ness-biz J’veux ressembler à Britney Spears Je suis consommateur, je me demande où vont mes tunes Je suis têtu alors je fume pourtant je sais que fumer tue Je suis un condamné a perpette Canal + pour me rincer l’œil Je sortirais dans un cercueil Je suis un grand malade Courageux, écoute bien, Je suis chauve mais la tondeuse n’y est pour rien Je suis un enfant du ghetto comme Jackie Je dors au CJD car je pratique le hall jacking Je suis une mère de famille J’ai peu d’argent et 4 gamins 88


Hier encore je cachais de la viande dans mon sac à main Je suis un commerçant, le pharmacien Dans le quartier depuis 20ans j’ai vu grandir mes futurs assassins Parce qu’on perd tous la raison On rêve de brûler les saisons Et de voler vers un horizon moins sombre On veut pas être comme tout le monde C’est soit on sort de l’ombre Soit on tombe dans l’auto destruction Je suis ce petit gosse de riche, J’ai peur quand on m’engueule Tous mes camarades m’en veulent Millionnaire mais tellement seul Je suis l’ado en mal de tout un petit peu trop stupide Bientôt je ne serais qu’une statistique du taux de suicide Je suis une femme de ménage, comment te dire que je n’ai pas la haine De ramasser une poussière qui n’est pas la mienne Je suis un cancre face au mur pour être mutilé Est-ce un crime de ne pas savoir multiplier ? Je suis un arrivant, soulage mes yeux quand je les baisse Pendant que les corbeaux discutent les chats mangent les restes 89


Je suis ce jeune rappeur Talentueux mais résolu Incompris mais content car méconnu Parce qu’on perd tous la raison On rêve de brûler les saisons Et de voler vers un horizon moins sombre On veut pas être comme tout le monde C’est soit on sort de l’ombre Soit on tombe dans l’auto destruction C’est peut-être vers cela que je me dirige lentement, vers cette autodestruction. Mais sincèrement, je pense qu’il est temps maintenant d’ouvrir les yeux et de voir la vérité, de l’accepter. Nous serons tous amenés à mourir un jour. C’est le destin de toute existence, c’est le propre de l’être humain. La mort, j’ai appris à l’accepter et je peux dire aujourd’hui que cela ne me fait pas peur. Alors, je ne vois pas pourquoi je me protègerais, pourquoi j’éviterais les pièges, puisqu’au bout du compte, nous finirons tous poussière. Vous devez vous dire que c’est dur de penser de la sorte, que la vie, ce n’est pas cela ? Mais moi, c’est précisément en pensant à cela que j’arrive à tenir. Je voudrais simplement pouvoir travailler, recommencer à aider les autres à l’hôpital, pour qu’ils 90


souffrent moins, pour adoucir leur agonie, même si au fond, mon rêve serait de l’abolir. Je pense que si le soleil représente la vie, alors moi, je suis la lune. Je ne brille que par le soleil. Sans lui, je n’existe pas. Pourtant, je n’apparais pas en sa présence. La métaphore peut paraître mignonne, mais moi, c’est ce que je ressens. J’ai l’impression d’être venue au monde pour soulager les gens que je croise du poids que la vie a posé sur leurs épaules ; les soulager de leurs douleurs et de leurs galères. Il n’y a qu’en faisant cela que je me sens exister. Je ne peux pas vivre pour rien. J’ai toujours cherché un sens à ma vie. À travers ces mots, vous pouvez imaginer que je l’ai trouvé mais cela ne me réjouit pas. Je préfèrerais ne pas voir de souffrance ou de drames autour de moi. Hélas ! j’ai compris que je serai toujours en contact avec ce monde de dureté, d’hypocrisie et d’égoïsme. À moi de faire tout ce qu’il est possible pour lutter contre cela. Mes idées suicidaires sont toujours bien présentes, je ne crois plus qu’elles me quitteront un jour. Ma corde est prête, les médocs aussi. J’espère cette fois ne plus me rater et quitter la vie sans laisser trop de traces ni de peines derrière moi.

91


92


Florent Pagny, « Ma vie de mort » 7 Quand tout ça sera terminé Qu’il faudra se dire adieu Quand tout ça sera au passé Je dois vous faire un aveu Je dois pourtant vous dire Que c’est avec plaisir Que j’attends ce moment Cet instant qui m’a fait peur si souvent Et vivre ma vie de mort Vous laisser mon corps Et ne garder que l’esprit Pour vivre plus loin, plus fort Réussir ma mort Et respecter ma vie Que la matière devienne poussière Et que ton âme devienne lumière Enfin oublier les douleurs Pour ne connaître que douceur 7

Album « Réaliste », 1992, Label Mercury.

93


Pouvoir multiplier les rêves Ne plus jamais connaître La haine, l’argent Jalousie et mauvais sentiments Et vivre ma vie de mort Vous laisser mon corps Et ne garder que l’esprit Pour vivre plus loin, plus fort Réussir ma mort Et respecter ma vie Et vivre ma vie de mort Vous laisser mon corps Et ne garder que l’esprit Pour vivre plus loin, plus fort Réussir ma mort Et respecter ma vie Surtout il ne faut pas la chercher Elle saura bien où te trouver Au moment, à l’instant Cet instant qui m’a fait peur si souvent

94


Et vivre ma vie de mort Vous laisser mon corps Et ne garder que l’esprit Pour vivre plus loin, plus fort Réussir ma mort Et respecter ma vie Et vivre ma vie de mort Vous laisser mon corps Et ne garder que l’esprit Pour vivre plus loin, plus fort Réussir ma mort Et respecter ma vie

95


96


ÉPILOGUE Après plus d’un an de lutte acharnée, après maintes rechutes, je voudrais clôturer cet ouvrage en vous disant qu’enfin, je progresse sur la route de la guérison. L’important, je crois, c’est de faire les bons choix aux bons moments. Choisir les bonnes personnes pour nous entourer, choisir les bons soignants, se forcer à continuer à y croire toujours et s’accrocher à cet infime espoir d’un jour pouvoir enfin se sentir bien avec soi-même, bien dans son corps. Longtemps, j’ai cru que ce moment n’arriverait jamais, que je me battais pour rien, dans le vide. Mais c’était faux, maintenant je le sais. Le bout du tunnel n’est pas encore en vue mais j’entraperçois une lueur qui me motive à continuer à avancer. J’espère par ces quelques mots avoir permis à certains d’entre vous une avancée vers le chemin de la liberté et de la sérénité. Enfin, je souhaite beaucoup de courage à ceux qui traversent une période difficile de leur vie, et beaucoup de compréhension à tous ceux qui les entourent.

Boris Cyrulnik - " Un merveilleux malheur " « On s’est toujours émerveillé devant ces enfants qui ont su triompher d’épreuves immenses et se faire une vie d’homme, malgré tout. Le malheur n’est jamais


pur, pas plus que le bonheur. Un mot permet d’organiser notre manière de comprendre le mystère de ceux qui s’en sont sortis. C’est celui de résilience, qui désigne la capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité. En comprenant cela, nous changerons notre regard sur le malheur et, malgré la souffrance, nous chercherons la merveille. »


Remerciements Je tiens particulièrement à remercier : ƒ Mon médecin traitant sans qui je n’aurais pu accomplir ce parcours sur le chemin de la guérison ; ƒ Ma psychologue qui, aujourd’hui encore, me permet de mettre des mots sur mes démons intérieurs ; ƒ Anne-Marie De Pauw et Frédéric Allard, éditeurs de ce livre, pour leur confiance et leur aide dans la réalisation de cet ouvrage ; ƒ Toutes les personnes qui, de près ou de loin, ont joué un rôle prépondérant durant ces mois difficiles traversés.


Imprimé en Belgique en septembre 2008 pour les Éditions AZIMUTS http://azimuts.kazeo.com


Asile de la depression