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Catalogue de la Houle 2012 —

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La Houle est une structure éditoriale bruxelloise située à 117 kilomètres de la mer, composée de Marie Lécrivain et de Jef Caro. De l’art contemporain à la fiction, nos éditions cherchent à jeter des ponts entre l’auteur, le traducteur, l’artiste, le graphiste et l’éditeur. La Houle ne s’attache pas à une seule intention : nous choisissons d’établir, au gré de rencontres et de collaborations, une méthodologie qui se définira au fil de nos publications. Ce premier catalogue de la Houle se veut composite : au-delà d’un recensement des livres édités, en cours d’élaboration et à paraître, il contient des conversations avec des éditeurs, libraires et artistes autour de préoccupations partagées, et ouvre les portes d’une bibliothèque immatérielle en devenir.

Sommaire : 02 - About 03 - Les éditions de la Houle 21 - Conversations 35 - Bibliothèque de la Houle 37 - Further reading 46 - À livre fermé 55 - Index & bibliographie 56 - Bonus

Les éditions de la Houle —

COLOPHON Conception éditoriale : Marie Lécrivain & Jef Caro editionsdelahoule@gmail.com www.la-houle.com Mise en page : Marie Lécrivain Retranscriptions & traductions : Jef Caro Imprimé à 100 exemplaires un week-end ensoleillé du mois d'août 2012 Papiers Cyclus 90 gr et 160 gr

La Houle is a Brussels-based publishing structure located 72 miles away from the sea, composed of Marie Lécrivain and Jef Caro. From contemporary art to fiction, our books try to build bridges between author, translator, artist, and publisher. La Houle will not follow a single path: through various encounters and collaborations, we choose to establish a methodology that will define itself along our publications.

associés selon d’entières possibilités de combinaisons. Le sens originel d’analyse combinatoire est ici détourné pour nommer la manipulation qui associe ces deux signifiants : des nénuphars, essentiellement du genre Victoria, et un cratère de météorite, celui nommé en Arizona le Meteor Crater ou encore le Barringer Crater. Le choix de ces deux sujets est issu d’une analogie formelle évidente, mais également par les très nombreuses différences, souvent extrêmes, de leurs propriétés. —————————————————

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E.E #005 Un grand merci à : Xavier Aupaix, BAT éditions, Adam Biles, Julie Bonnaud, l’imprimerie Brichet, Dieudonné Cartier, Stéphanie Dubois, Loraine Furter, Corinne Gisel, Alexandre Laumonier, David Le Simple, Pauline Lécrivain, Béatrice Lortet, Master Erg.Edit, Nina Paim, Manon Rousseau, Guillaume Sinquin. À bientôt.

N & M Xavier Aupaix à paraître 18 × 26 cm 740 pages Impression On demand n&b Reliure dos carré-collé Mise en page : Marie Lécrivain

This first catalogue is meant to be composite: beyond being a list of published books, of works in progress and of future publications, it contains conversations with publishers, booksellers, and artists around shared concerns, and opens the doors of an immaterial library in the making.

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N & M proceeds from an experiment similar to a rese-​ arch led in a laboratory. Subjected to a certain logical construction, the project follows a method that furnishes it with an empirical and even absurd quality. Two sets of photographs collected on the Internet are associated according to entire combination possibilities. The notion of “combinatory analysis” is here diverted, and identifies the manipulation associating these two signifiers: Victoria water lilies, and the Meteor crater in Arizona, also known as Barringer Crater. The choice of these two subjects stems from an obvious formal analogy, but also from the many and often extreme differences regarding their respective properties.

N & M procède d’une expérience similaire à celle d’un laboratoire. Par une certaine construction logique, le projet suit une méthode qui lui confère un caractère empirique et même absurde, elle transparaît en partie par le biais de cette publication. Deux lots de photo-​ graphies collectées sur Internet sont 3


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Bien plus tard, écrire sur la mer est devenu un besoin. J’ai écrit Les Abysses en automne 2008, lors de ma troisième année à Paris. Je soupçonne cette attirance pour la mer d’être une réaction à la claustrophobie de la vie dans la capitale, sans vue sur la mer ni ligne d’horizon. Je n’ai jamais été attiré par la mare tiède et stagnante de la Méditerranée – lieu de villégiature annuel de mes compatriotes –, mais par les vraies mers, des océans plus grands que les continents, où les vagues hautes comme des montagnes paraissent minuscules comparées aux profondeurs salines qui grondent en dessous. J’ai toujours traité mes sujets en autodidacte, tissant des liens qui échapperaient peut-être à des esprits plus sophistiqués et méthodiques. Les lectures vastes et non structurées provoquent des accidents heureux, et ont produit jusqu’ici des chimères inédites, des images et des métaphores génétiquement douteuses qui la plupart du temps implosent grossièrement dès la naissance, mais qui parfois survivent, et continuent clopin-clopant leur propre existence singulière. Si ces Abysses étaient bien élevées, elles tireraient leur chapeau englué d’algues à tout un éventail d’influences : les perturbateurs de la langue – Herman Melville, J.G. Ballard, Jorge Luis Borges, Jack London, Ernest Hemingway, James Frazer et Bob Dylan ; les perturbateurs de la pensée – Platon, Thomas More, Sigmund Freud et Karl Jung ; les marines d’Emil Nolde ; David Attenborough et la BBC. Mais ce serait probablement trop exiger de ces pages quelque peu turbulentes. —————————————————

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The Deep / Les Abysses Adam Biles mai 2012 13,5 × 20 cm 28 pages Impression laser n&b et pdf Papier couché recyclé Reliure agraphe Édition bilingue (En / Fr) Dessins : Manon Rousseau Traduction : Jef Caro Mise en page : Marie Lécrivain La région d’Angleterre où j’ai grandi ne peut se comprendre que par sa relation avec la mer, par ses hordes de vacanciers estivaux, ses pêcheurs et ses navires qui laissaient des sillons écumeux dans le port lorsqu’ils quittaient la terre ferme pour des semaines, voire des mois. Enfant et adolescent, la mer m’attirait comme un aimant. Pour les marches en famille, les fêtes tard dans la nuit, les premiers tâtonnements d’une sexualité bourgeonnante, les réconciliations, les ruptures, pour les moments de solitude méditative et souvent complaisante – les visites près de cette frontière séparant la sécurité de la vie quotidienne du danger, du tumulte et de l’obscurité donnait de l’allure et de la profondeur à l’existence. À quatorze ans, je suis allé au bord de la mer pour mon premier baiser. À dixneuf ans, je suis allé au bord de la mer après que mes parents m’ont annoncé leur divorce.

I grew up in a region of England shaped by it’s relationship with the sea, by the holidaying summer hoards and by the fishermen and ferries that ploughed foamy furrows in the harbour as they set off on voyages lasting weeks, sometimes months. As children and as teenagers, the sea exerted a magnetic draw upon us. For family walks, for late-night parties, for the first fumblings of a nascent sexuality, for make-ups, for break-ups, for moments of reflective, often indulgent, solitude—visits

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to this border between safe, quotidian existence, and the dangerous, the louring, the black, lent a glamour and a depth to life’s onward trudge. Aged fourteen, I went to the sea for my first kiss. Aged nineteen, I went to the sea after my parents broke the news of their divorce. Much later, to write about the sea became a need. I wrote The Deep in the autumn of 2008, after three years in Paris. I suspect I was drawn back to the sea in reaction against the claustrophobia of life in this landlocked, horizon-less metropolis. Though never to that stagnant, tepid pond, the Mediterranean—where my fellow citizens escape every August—but to real seas, oceans larger than continents, with mountainous waves dwarfed by the briny depths upon whose surfaces they play. I have always approached my subjects as an autodidact, tracing patterns to which the more refined, more formed spirit is blind. Wide, unstructured reading leads to serendipitous interbreeding, and produces heretofore unseen chimeras, genetic anomalies of image and metaphor, that usually implode in a mess of blood, guts and words as soon as they are born, but which occasionally limp on to lead queer little lives of their own. Were it better raised, The Deep would tip its seaweed-strung hat to a whole panel of influences: word-botherers, Herman Melville, J.G. Ballard, Jorge Luis Borges, Jack London, Ernest Hemingway, James Frazer and Bob Dylan; mind-botherers Plato, Thomas More, Sigmund Freud and Karl Jung; the seascapes of Emil Nolde; David Attenborough and the BBC. But that would probably be asking too much of this insolent box of tricks.

lui-même inscrit dans une série –, assemblées par 16 et formant ainsi une image au format affiche. Ce procédé est ensuite reproduit sur un même système, jusqu’à ce qu’une série au format A0 soit établie. En résulte une série de série de série, au sein de laquelle le fragment et l’ensemble cohabitent, et où la variation sérielle s’unifie. Les couleurs quadrichromiques interrogent la composition et la décomposition de la couleur, de la lumière, toujours par effet de contrainte : ainsi, un carré gris ne contient pas de gris mais du jaune, du cyan et du magenta. La procédure est simple, mais l’intérêt ici repose sur l’endroit ou chacun des composants réapparaitra sur le support, ou face à la lumière. Le livre reprend 6 séries, chacune composée de 16 feuilles, soit 96 A4 – 96 pages. Il a été redistribué un exemplaire couleur dans les 96 exemplaires reproduits en noir et blanc, balisant ainsi le nombre de versions à 96. À chaque page a été attribuée une cote (00 – s0 – 00) référençant la page, la série et l’image reproduite. Ainsi, chaque exemplaire (doté d’une page couleur unique), chaque page ou image de chaque série reproduite est identifiable et autonome. Une version couleur a été imprimée dans le cadre de l’exposition de Béatrice Lortet et de Jérémy Naklé, Naissance d’une île, 4 – 26 mai 2012, B-Gallery, Bruxelles. —————————————————

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A4 /A0 is the reiteration of an eponymous work made by the artist in November 2009: a series of A4 images— one of the most widely used paper formats, itself inscribed within a series—assembled by sets of 16 to create a poster-sized image. The process is repeated to create a series of A0 formats. As a result, one obtains a series of a series of a series where fragment and totality coexist, and where serial variation is unified. The book gathers 6 series, each one of them composed of 16 pieces of paper, then 96 A4, 96 pages. One color copy has been dispersed inside 96 blackand-white copies, therefore fixing the number of printable copies to 96. To each page, a reference number has been given (00-s0-00), informing the page, the series and the reproduction. Thus, each copy of the book (containing a unique page in color), each page or image of each series is identifiable and autonomous. A color version of the book was published for Béatrice Lortet’s and Jérémy Naklé’s exhibition Naissance d’une île, May 4 – 26 2012, B-Gallery, Brussels.

A4 / A0 Béatrice Lortet mai 2012 21 × 29,7 cm 96 pages – 96 exemplaires Impression n&b et 1 page couleur Papier bouffant Reliure dos carré-collé Mise en page : Marie Lécrivain A4 /A0 reprend un travail éponyme de l’artiste réalisé en novembre 2009 : une série d’images de format A4 – l’un des formats de papier les plus répandus, 5


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As much as two thirds of our planet sleeps beneath water a thousand fathoms deep. We live alongside this briny profundity and skim sustenance from its surface. We pollute it through carelessness and also by design. Compelling evidence exists to suggest that it accommodates the richest habitat to be found anywhere and yet for the most part we are content to remain in a relationship of yawning ignorance with it. To date not even a hundredth of it has been explored. History tells us of civilisations whose interest in the oceans far surpassed that which has been traditionally asserted in the West. Numerous so-called “primitive” coastal societies had a dedicated member who could dive to extreme depths without any means of artificial support, having been hardened for this endeavour since birth. Ethnologists have likened the role played by these individuals in their societies to the role of shamans in American civilisations or medicine men in certain tribes of Sub-Saharan Africa. In many respects the comparison is appropriate, but ultimately does neither full service to the diver’s calling nor to the métiers of the shaman or medicine man. The diver, for example, was not commonly an expert in medicine, although he could be an authority on the analgesic effects of

Jusqu’à deux tiers de la surface de notre planète gisent immergés à des milliers de mètres de profondeur. Nous vivons aux côtés de ces abysses et tamisons leur surface afin de nous nourrir. Nous les polluons autant par négligence qu’à dessein. Un faisceau de preuves suggère qu’ils abritent le plus riche des habitats de la planète et pourtant, la plupart d’entre nous se contente de les ignorer. À ce jour, à peine un centième de leur étendue a été exploré. Si on l’interroge, l’histoire nous rend compte de civilisations dont les relations avec les océans sont bien plus profondes que celles de l’Occident. Bon nombre de sociétés côtières considérées comme « primitives » comptaient un membre capable de plonger à des profondeurs extrêmes sans aucun support artificiel, rompu à cette fonction dès la naissance. Les ethnologues rapprochent le rôle social de ces individus à celui des shamans américains ou des sorciers de certaines tribus d’Afrique subsaharienne. Mais au bout du compte, bien que pertinente à de nombreux égards, la comparaison ne rend totalement justice ni à la vocation du plongeur, ni aux pratiques du shaman ou du sorcier. Par exemple, malgré sa connaissance des effets analgésiques de certaines plantes marines, le plongeur pouvait rarement se targuer d’une quelconque expertise médicale. De la même façon,

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on ne l’assimilait pas nécessairement à un mage, bien que selon certains archéologues, son influence sur la vie communautaire était incomparable dans une poignée de villages. Reste qu’une telle révérence demeurait marginale. La plupart du temps, le statut du plongeur variait en fonction des conditions macro-sociales prédominantes. En période de paix et de prospérité, il était largement ignoré et voyait même son rôle remis en question – quoique rarement au point de voir sa position menacée. En temps de guerre, de mauvaises récoltes ou d’épidémies, cependant, on sollicitait fréquemment sa sagesse avec un empressement flagorneur. Quelle était l’exacte nature de son savoir ? Nous ne disposons que de très minces informations – ce sujet n’a jamais été documenté et doit certainement varier selon les peuples et les continents. Nous ne pouvons que spéculer, en nous basant non seulement sur les tests scientifiques modernes, mais aussi sur des peintures rupestres récemment découvertes dans la province argentine de Chubut et sur les nombreuses traditions orales venues des quatre coins du monde. Lorsque l’on s’enfonce dans les grandes profondeurs, le niveau de pression augmente significativement. Associé à la raréfaction des niveaux d’oxygène, ce phénomène provoquait des hallucinations fiévreuses et terrifiantes

AdAm Biles

some salt-water plants. Neither was he necessarily considered a Magus, although equally archaeologists have shown that there existed at least a handful of villages in which there was no-one more important to communal life. Such reverence was rare, however. Most times the diver was a fringe figure whose significance waxed and waned depending on the prevailing macrosocietal conditions. During prosperous and peaceful times he could be largely ignored and the relevance of his status questioned—although rarely enough to see his position abolished. In times of war, or crop failure, or pestilence, on the other hand, his wisdom was often sought with toadying enthusiasm. What was the precise nature of this wisdom? Little is known for sure because it was never documented and no doubt it differed from tribe to tribe, continent to continent. We are able to speculate, however, drawing not only from modern scientific tests, but also from cave paintings recently discovered in Chubut Province, Argentina, and from what has been extracted from numerous oral traditions on every continent. At great depths pressure increases significantly. The effect of this, coupled with depleted oxygen levels, was to incite fervid and terrifying visions that 8

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The deep/ les ABysses

the diver recounted and interpreted for his people—assuming, that is, he could return safely to shore. If the evidence has been correctly interpreted, it was not uncommon for these divers to be washed un- or semi-conscious onto the beach or for teams of oarsmen to be sent out to retrieve a body seen bobbing on the surface a long way out from the coast. (The first indication that a boat needed to be dispatched was often garnered from changes observed in the ducking and weaving patterns of the gulls as they reacted to the appearance of potential carrion. In his pioneering work on the subject Professor Hutton has argued that there is sufficient evidence to suggest that this was the beginning of the use of birds in the practice of augury, and that later when the Roman soothsayer examined the entrails of a bird, his actions were a ritualistic echo of the search for a missing diver in the gut of a captured gull.) Whilst the dive was surely a punishing endeavour, it is believed to have been extremely rare for a diver not to return alive. Beyond the travails of these divers lie the feats of certain individuals that were considered so distinguished that they have long since migrated into the province of legend. The greatest proliferation of these heroes rose out of India,

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que le plongeur décrivait et décryptait pour son peuple – à condition, cela va sans dire, qu’il regagnât le rivage sain et sauf. Si l’on se fie aux preuves historiques, il n’était pas rare que ces plongeurs échouent sur la plage, inconscients ou comateux, ou qu’une équipe de rameurs soit dépêchée au large lorsque l’on apercevait un corps flottant à la surface. (Signe de l’apparition d’une charogne potentielle, un changement dans le vol des mouettes pouvait déclencher l’alerte. Dans son ouvrage précurseur sur le sujet, le professeur Hutton estime qu’il existe suffisamment de preuves pour voir dans cette pratique les prémices de l’utilisation des oiseaux dans les pratiques divinatoires et dans l’examen des entrailles d’un volatile par les devins de Rome un écho rituel à la recherche des restes du plongeur disparu dans l’estomac d’une mouette capturée.) Toutefois, bien qu’en tous points épuisantes, on estime que ces expéditions ne s’avéraient que très rarement fatales. Au-delà de ce labeur particulier, on recense d’innombrables exploits si extraordinaires qu’ils ont depuis longtemps migré vers le domaine du mythe, accomplis par des héros qui – bien que l’on en rencontre dans la quasi totalité des cultures – nous viennent pour la plupart de l’Inde, de la Chine et de la région qu’on appelle aujourd’hui le Moyen-Orient. Ces légendes nous parlent d’hommes,

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Tignes, Savoie, France

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18.08.2011

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©2012 Google Signaler un problème Date de la prise de vue : 05.2011

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Ivorick, Lords appartments, Chez nous

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Clarette, Casa del rei, Marble Arch

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Ville image, ville construite par et sur sa propre image, médiatisée en images par le cinéma ou encore la street photography, et maintenant visible depuis n’importe quel point d’accès à Internet, Los Angeles semble avoir plus que jamais accédé à son rêve, celui d’atteindre l’ubiquité, de dépasser ses propres limites géographiques, celui peut être d’être l’image qu’elle a d’elle même. Cet accès au monde par l’image pose la question du photographique comme expérience possible du réel à travers un jeu plus ou moins conscient de reconnaissances et de mirages. Toute photographie tente de créer l’illusion d’un passage improbable dans les dimensions de l’espace et du temps. Mais s’agit-il ici encore de photographie ? Qui en est vraiment l’auteur ? Ici, l’acte photographique est réduit à sa plus simple définition, à savoir poser un cadre, des limites, dans un continuum visible dont on fait l’expérience. —————————————————

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Los Angeles Including Pauses Guillaume Sinquin juin 2012 18 × 11 cm 152 pages Impression couleur et pdf Papier couché brillant Reliure dos carré-collé Mise en page : Marie Lécrivain Empruntant les chemins de l’espace virtuel, j’ai parcouru Los Angeles pendant plusieurs mois, depuis plusieurs endroits d’Europe, et j’y ai sélectionné quelques images. Au départ, il s’agissait d’aller voir Sunset Boulevard, immortalisé entre autres par Edward Ruscha qui, depuis son Every Building on Sunset Strip de 1966, continue chaque année à photographier ce segment de la ville. Lorsque je me suis rendu compte qu’il était possible de se positionner quasi physiquement dans cet espace virtualisé, j’ai commencé à prendre des images, des captures d’écran, m’éloignant progressivement du point de départ pour y revenir parfois en quelques clics. Habituellement, la prise de vue rend compte aussi, discrètement mais certainement, de la position du photographe dans un espace et à un temps donné, dans une forme de coïncidence. Ici, les coordonnées de l’image sont indépendantes de mon expérience numérique du lieu. Pourtant j’ai quand même eu l’impression d’effectuer une forme de voyage à Los Angeles, sans doute cette ville s’y prêtait plus que toute autre.

Following digital paths, I explored Los Angeles during several months, while staying in various places across Europe, and collected a number of images. Realizing I could almost physically position myself within this virtualized space, I started taking pictures, screenshots, progressively moving away from my starting point before coming back to it in just a few clicks. Here the co-ordinates of the image are independent from my digital experience of the place. And yet, I still had the impression to make a sort of journey inside Los Angeles—this city probably lent itself to it better than any other. An image-city, a city built by and upon its own image and mediatized through movies, street photography, and now accessible from any device with an Internet connection, Los Angeles seems to have more than ever realized its own dream—becoming ubiquitous, surpassing its own geographic boundaries, the dream, maybe, of becoming the image it has of itself. This access to the world through images questions photography as a possible experience of reality through a more or less conscious play of recognitions and mirages.

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Les gated communities, fabriquées sur le modèle américain, sont devenues un produit standard, au même titre que les voitures et les postes de télévision, disponibles dans une gamme limitée. Ces nouveaux quartiers fermés sont promus par une stratégie marketing à la mise en valeur du lieu, laquelle repose sur un imaginaire architectural postmoderne qui lui confère un contenu utopique. L’image et le texte jouent l’un comme l’autre un rôle direct dans le système de marchandisation à travers lequel ces complexes résidentiels se sont développés. Grâce à la compression de l’espace, un monde de rêve voit le jour: on peut faire l’expérience de la Californie, épicentre fantasmatique mondial, sans quitter sa maison. Traduisant l’essor économique culturel et social indien, le titre India Shining reprend un slogan politique lancé par le Bharatiyajanata Party (parti nationaliste) en 2004 et entendra étudier la modernité indienne au sein de Bandra West à travers les mythologies de la jeunesse indienne, masse humaine grandissante qui aspire et forme l’Inde de demain. Ce projet a été conduit dans le cadre de la Bourse des jeunes architectes delivrée par la Fondation EDF. —————————————————

H — 05 INDIA SHINING

भारत उदय

India Shining Pauline Lécrivain à paraître 16 × 24 cm Papier recyclé Mise en page : Marie Lécrivain Traduction : Jef Caro L’Inde compte une population de plus de 1,5 milliard d’habitants. En 2003, 31 % de la population avait moins de 15 ans et 28 % avait entre 15 et 29 ans. L’Inde s’engouffre avec toute son énergie dans la brèche de la modernité. Sans complexe vis-à-vis de la culture télévisuelle globale et parfaitement à l’aise dans son environnement familial traditionnel, cette « génération en transition » surfe sur la vague des changements profonds que connaît le pays : ces jeunes en sont à la fois le moteur et le carburant. Bombay est la métaphore de toutes les transformations de l’Inde. Laboratoire de synthèse du potentiel intellectuel, culturel et économique du continent indien où se croisent les flux et vont s’y mêler vers un nouveau devenir. Les couches aisées se réapproprient massivement la ville. Elles le font par le nettoyage urbain, par la loi, par l’urbanisme, jusqu’alors absent de la scène, les polices privées y sont fortement sollicitées. Bombay et ses quartiers nord accueillant les tranches de population les plus aisées voient se former une nouvelle forme urbaine assimilable à ce que l’on peut appeler des « ghettos de riches ».

India counts more than 1.5 billion inhabitants. In 2003, 31 % of the population was under 15 years old and 28 % was between 15 and 29 years old. With all its energy, India is surging towards modernity, with its youth as its catalyst and its fuel. Mumbai is the metaphor of all the transformations of India—a synthetic laboratory for the intellectual, cultural and economic potential of the Indian continent where fluxes cross and surge towards the future. In the northern part of the city, the affluent classes have massively taken over, and progressively built what may be labeled as “wealthy ghettos”, inspired by the American gated communities, and highlighted through a postmodern architectural imaginary. Echoing the economic, cultural and social progress of India, the title India Shining quotes a political motto launched by the nationalist Bharatiyajanata Party in 2004. The book will be an analysis of Indian modernity within the district of Bandra West, through the mythologies of the Indian youth, a growing human mass that is building tomorrow’s India. This project was made possible by the Fondation EDF's Bourse des jeunes architectes.

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Conversations —

Salons & expositions, structures éditoriales, Livres d’artiste, catalogue, ephemera, Diffusion, distribution, réception, lecture & supports

— (DC) Dieudonné Cartier, 27 minutes, Bruxelles, mars 2012. (ZS) Alexandre Laumonier & Stéphanie Dubois, 1h06, Bruxelles, mai 2012

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(LF) & (DLS) Loraine Furter & David Le Simple, 1h03, Bruxelles, juin 2012

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SALONS J’ai toujours pensé que j’éditais pour tout le monde, et pas pour tel ou tel potentiel lectorat, ce qui fait que je n’ai jamais été très friand d’aller vendre des livres dans un salon off par rapport à un salon officiel, ou d’aller dans telle foire plutôt qu’une autre. Si on fait un livre en se disant qu’il peut potentiellement s’adresser à tout le monde, on se retrouve face à deux choix : faire tous les salons possibles et imaginables, ce qui est matériellement impossible, ou n’en faire aucun, ce qui est plutôt notre cas ces dernières années. Le problème des salons spécialisés (livres politiques, livres d’artiste…), c’est que les lecteurs qui s’y rendent sont déjà acquis à la cause . Ça tourne en rond, et c’est un trait qui me déplaît. En ce qui concerne les salons du livre plus conséquents et généralistes, comme celui de Paris ou de Bruxelles, nos livres sont sur les tables car notre diffuseur est de toute façon sur place, et ce depuis l’époque de Kargo voire même avant. Je pense que sous-traiter ces problèmes de salon au distributeur est une solution. L’espace le plus démocratique pour vendre des livres reste la librairie. Les livres sont plus ou moins bien placés, et tout lecteur peut potentiellement se rendre à Filigranes ou Tropismes et commander un de nos livres. Dans le manifeste de Zones Sensibles, je dis bien qu’il n’y a pas de petits ni de grands éditeurs, juste des individus qui proposent des livres.

FOIRES Je ne connais pas énormément de foires du livre. Ce qui me plaît, c’est de retrouver autant d’éditeurs différents. En revanche, je déplore un peu l’absence d’artistes ou d’auto-éditeurs. Ce n’est pas souvent mis en avant. Il y en a quelques-uns, certes, qui présentent leurs propres livres et avec lesquels on peut discuter. Les échanges sont différents avec les éditeurs. Cela dit, je suis très heureux d’avoir pu présenter mes éditions via Théophile’s Papers. PRIX Je me suis interrogé sur le statut des prix accordés aux livres en songeant à L’Imagier des gens, de Blexbolex, qui a reçu à Leipzig en 2009 le prix du Plus beau livre du monde. Je trouve cette appellation surprenante.

J’apprécie que le prix Fernand Baudin récompense plusieurs livres, qu’il mette en avant une sélection, et que le comité soit issu de plusieurs bords. Quand je me suis renseigné à son sujet, j’ai trouvé l’initiative assez bonne. C’est aussi une question de notoriété. Quand on remporte le prix du Plus beau livre suisse, on est le roi du monde ; si on gagne le Prix Fernand Baudin, on est le roi des Belges, et ainsi de suite. Je pense néanmoins que tous les livres n’ont pas forcément leur place, mais je trouve que la présence de Louie Louie est remarquable : je ne pensais pas qu’un livre aussi complexe, très théorique puisse figurer dans la sélection. En ce qui concerne le Prix Fernand Baudin étudiant, s’il y avait un prix à remettre, il devrait être décerné par un jury étudiant, qui est à même de juger le travail de ses pairs.

INDÉPENDANCE Nous avons une indépendance d’esprit, parce qu’on fait ce qu’on veut. Mais à partir du moment ou on possède un distributeur, ou qu’on est dépendant d’Amazon et qui est lui-même dépendant d’autres circuits, il n’y a aucune indépendance dans tout ça. Si on n’est pas diffusé, on n’est pas forcément dépendant. Peut-on se dire indépendant quand on a un distributeur comme les Belles Lettres, qui vend nos livres dans les Fnac ou les Virgin ? Non. Mais ce sont des choses qu’on ne peut pas négocier. 22

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NICHES Quand j’ai participé à des salons, ce n’était pas en tant que libraire. Ceux-ci sont parfois invités – je pense au libraire du Wiels ou de Motto, mais pour moi, ils sont à la frontière entre le libraire et le galeriste. Des événements comme Pa/per View ou Fernand Baudin mettent en avant le livre en tant qu’objet, tandis qu’une librairie généraliste de taille moyenne est un peu plus ouverte et s’adresse à une niche moins restreinte. L’intérêt de ces lieux est principalement de montrer des livres, mais je ne suis pas sûr que le livre circule autant que ça. Disons que ces salons misent un peu sur le principe de rareté du livre. En revanche, lorsqu’on installe une librairie sur des foires telles qu’Art Brussels ou la Fiac, on crée une niche, mais sur un sujet précis : l’art contemporain, par opposition à l’art « en général ». Cette expérience a été le mélange parfait entre une certaine affluence et la possibilité de défendre un sujet précis qui est le mien. C’est le compromis idéal, en quelque sorte. Aujourd’hui je préfère participer à des événements à une plus grande échelle. Je suis partisan du principe de l’entrisme. Cela comporte une certaine prise de risque : on est en mesure de suprendre le public. C’est plus intéressant à mes yeux que de proposer une offre à un public qui sait exactement à quoi s’attendre. Pour reprendre ce que tu dis au sujet d’un public ciblé, je pense que ce genre de foires devrait tenter de s’ouvrir un peu, de prendre davantage de risques. D’autant plus que le visiteur averti commence à voir les mêmes choses un peu partout, de Motto à Pa/per View. Ce sont des lieux de regroupement autour d’un sujet précis, qui attire un public partageant les mêmes préoccupations, à savoir la place du livre dans l’art contemporain – j’apparente cela à se rendre à un concert. Et voilà où se situe l’intérêt de la librairie, par rapport à la séance de cinéma ou au concert : c’est l’habitat privilégié du livre Vu que ces événements attirent énormément de monde, il serait intéressant qu’ils deviennent davantage que de simples lieux où se montrer pour continuer d’exister sur la scène, et où davantage de débats et de conférences pourraient prendre place. Pourquoi ne pas inviter des personnes extérieures à participer aux échanges, par exemple ? Pour qu’une telle chose existe, il faudrait que des gens qui ne soupçonnent même pas l’existence de ce genre d’événements soient amenés à y venir. Ce genre de salons ou de foires est un phénomène relativement nouveau qui a pris beaucoup d’ampleur, ce qui n’était pas le cas il y a cinq ou dix ans. Les choses peuvent encore évoluer, tout comme une librairie évolue et se remet en question. 23


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QUATRE LIVRES Nous avons pour l’instant quatre livres à notre catalogue [La Mort d’un pirate, Adrian Johns ; Une brève histoire des lignes, Tim Ingold ; American Rock Trip, Stéphane Malfettes ; Yucca Mountain, John D’Agata], au bout d’un peu plus d’un an d’existence.

LIVRES D’ARTISTE Ce qui me plait beaucoup dans le livre d’artiste, c’est qu’il puisse être considéré comme une œuvre d’art. C’est un multiple, qui peut être publié à dix comme à deux mille exemplaires. Il emprunte des schémas de diffusion et de monstration extrêmement larges et variés. C’est à la fois un dispositif qui permet de traiter de sujets, d’images, d’approcher le fond comme la forme, de mettre en place une quantité de démarches et de protocoles. Cet aspect joue un rôle important dans ma pratique éditoriale, dans les livres que je produis. Je m’impose des contraintes qui questionnent des aspects spécifiques, qui ont in fine un rapport avec ce monde-là. Je perçois une sorte de boucle dans laquelle le livre d’artiste interroge les problématiques de sa propre diffusion tout en redéfinissant ce que nous appelons communément une œuvre d’art. Le livre d’artiste est-il une œuvre d’art ? De quels enjeux relève-t-il au sein d’une collection ? En tant que multiple, il a pour vocation d’être conservé, mais ce trait signifie qu’il l’est par plusieurs personnes différentes. Cette dimension de diffusion et de multiplication, le fait que chaque personne effectuera une lecture différente, me plaît en quelque sorte davantage que ce qui détermine l’exemplaire unique. Il relève aussi d’une démocratisation. Il est abordable. Il relève d’une démocratisation, d’une mise à disposition. C’est ce que l’on retrouve notamment dans le travail de Céline Duval qui crée des éditions multiples, donc rares, mais suffisamment accessibles pour être collectionnées par tous. C’est cette collectionnabilité du livre d’artiste qui me plait, tout comme son inscription dans une pratique et un protocole.

Sortir quatre livres par an permet d’éviter les trop longues pauses et de présenter un ouvrage tous les trois mois, le libraire entendra parler de la maison et des livres à paraitre. Quand il y a des intervalles de six mois, voire plus, comme c’était le cas avec Kargo, où je n’ai rien pu faire pendant un an, tout le travail est à refaire. RAYONNAGES Parmi les livres à paraître, nous avons Flatland, que j’ai découvert dans l’immense bibliothèque de mon père, très bien fournie en science-fiction. Cela dit, nous ne voulons pas publier de fiction. Quand on est référence « sciences humaines », c’est assez compliqué de faire du roman, même de la science-fiction. Ce n’est pas la spécialité de notre distributeur. Après un livre d’anthropologie sur les lignes, il serait étrange de sortir un livre de science-fiction, sans parler de la tâche des représentants.

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SYSTÈMES ÉCONOMIQUES Je trouve que c’est une bonne chose qu’il y ait plusieurs modèles de monstration et de médiation du livre qui se côtoient. Je reviens sur cette question de débat, qui est nécessaire à mes yeux. J’aimerais qu’on puisse interroger les éditeurs présents à Pa/per View sur leurs conditions de travail. Ce genre de questions peut vraiment avoir un écho chez le public. Tout le monde s’interroge de manière individuelle, chacun lutte dans son coin – et c’est une vraie lutte : la plupart de ces éditeurs ne vivent pas de ce qu’ils font, ou doivent accepter une situation très précaire. C’est pourquoi je pense qu’il est crucial d’envisager une mise en commun des expériences et des différentes manières de trouver des compromis si l’on veut faire changer les choses et cesser de croire que c’est une fatalité de ne pas gagner sa vie en éditant des livres. Il y a dix ans, l’aspect économique n’intéressait pas grand monde, et la plupart acceptaient la précarité de leur situation. Cependant, j’ai l’impression que c’est en train de changer, un système économique est en train de se mettre en place. En témoigne un diffuseur/distributeur comme les Presses du réel ou même Motto. C’est un système économique, ça veut dire qu’une librairie qui a les moyens peut se permettre de faire une remise plus importante au diffuseur, qui à son tour va pouvoir se permettre d’acheter des livres plus rares et plus chers. Si tout le monde joue le jeu en acceptant le fait que le livre est un vecteur économique, cela peut produire quelque chose. Et, heureusement, nous sommes sortis de cette ère hyper élitiste du livre d’artiste où celui-ci ne se trouvait qu’en galerie, coûtait forcément très cher, ou alors ne coûtait rien, mais dans ce cas-là était dispersé dans la nature.

Les livres peuvent s’inscrire dans différents modèles : ils peuvent passer d’un salon à une exposition, c’est un schéma très modulable qui donne lieu à différentes manières de montrer le livre.

C’est là qu’à mon avis, pour un graphiste, travailler sur un livre est bien plus intéressant que de travailler sur du disque, dans le sens où le livre d’art, le livre idéal, peut aussi bien se vendre en étagère qu’être exposé. Le livre qui ne peut qu’être exposé, ça ne m’intéresse pas du tout.

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EXPOSER C’est exactement le principe de Revue_ Fax : le but est d’imaginer une revue qui soit une exposition de contenu, et c’est toute la question que je pose sur le catalogue : je pense que ce dernier est la continuité de l’exposition, et qu’il peut souvent avoir pour vocation d’être un livre d’artiste. Je pense notamment aux catalogues de Fluxus, au travail de Seth Siegelaub ou encore à Yann Sérandour, ne serait-ce que pour Double Bind.

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Présenter un roman devient une tâche compliquée. Cependant, certains de nos livres se retrouvent parfois dans d’autres rayons. Ainsi, Yucca Mountain, un livre sur le nucléaire, a été travaillé par les représentants des Belles Lettres en rayon littérature parce que c’est un texte extrêmement bien écrit, qui n’est pas un essai académique, mais un récit personnel – on a pressenti qu’il ne fallait pas le placer au rayon nucléaire, et nous l’avons présenté de cette façon aux représentants, qui sont tombés d’accord avec nous : le livre y aurait été condamné. On a donc décidé de le placer en littérature. Les livres ne devraient pas être confinés à un seul rayon Dans le fond le métier de libraire reste un métier artisanal. Je l’ai toujours perçu comme ça. Même si on a un distributeur qui s’appelle Hachette, au final, on n’entre pas dans la haute technologie. Le représentant placera le livre ici ou là selon la librairie, en fonction de ses rapports avec les libraires. Avec Flatland, si l’on s’attarde sur le design, certaines librairies le mettront au rayon jeunesse, d’autres en graphisme, mais il pourrait très bien être présenté comme une critique sociale. C’est la même chose avec Yucca Mountain. Tout dépend de la taille de la librairie. Certains libraires peuvent le placer sur une table en rapport avec l’actualité, compte tenu de la fermeture du dernier réacteur de Fukushima. Le livre peut très bien se retrouver au milieu d’une sélection sur le même thème. Nous pensions à un moment sortir un livre sur la taxidermie : où va-t-on le placer ? Il faudrait revoir le classement.

Je recherche un travail de collaboration, et c’est ce qui s’est passé pour Selection of Collection, pour lequel j’ai fait appel au TH Studio [Mathieu Gargam et Théophile Calot]. J’aurais pu concevoir le graphisme seul, cependant, en tant qu’artiste, j’ai le désir de produire des choses qui ne s’inscrivent pas uniquement dans le réseau de l’art dit contemporain. En ce sens, je trouve que faire appel à des graphistes est très intéressant. Leur pratique va au-delà des livres d’artistes, et ils ont la particularité de rebondir sur des idées d’artistes tout en les introduisant dans des milieux plus ouverts. Et c’est tout l’intérêt de l’ephemera : cartons d’invitation, vinyles, etc. L’ephemera n’emprunte pas les chemins de diffusion de l’art ; il prend des tangentes, gravite autour du marché de l’art, et ne s’y insère qu’à partir du moment où il est collectionné. La collection FMRA du Cneai est extrêmement intéressante, car ce sont les artistes qui la font. Les deux premiers Selection of Collection, rassemblent une collection de chaises de Théophile Calot et de diapositives de Mathieu Gargam. Ça nous a permis de travailler sur des choses qu’ils maîtrisaient. C’était d’autant plus intéressant qu’on a monté la charte graphique de l’édition en

Le problème, c’est que les classements dépendent des codes Dilicom. Quand on rend sa fiche au diffuseur six mois avant la publication, il faut fournir les codes correspondants : il y a un code général 26

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CONTEXTES Le livre est inséparable des structures qui l’entourent. Les livres ne tombent pas du ciel, ils s’inscrivent dans un contexte – et c’est là où naissent leurs potentialités. Ces structures sont vraiment à prendre en considération, car elles sont une partie intégrante du livre, dont la réception est liée à son environnement : librairie, exposition, présentations… Si je ne me pose ni en tant que libraire ni en tant qu’éditeur, le type de livre d’artiste qui m’intéresse le plus est l’ephemera. J’en ai édité il y a très longtemps, une feuille recto verso que je distribuais ici et là. Je pense aussi à Magazine d’Angelo Cirimele, qu’il faisait à Paris il y a une dizaine d’années. C’était un magazine sur les magazines très luxueux, mais forcément gratuit. L’idée était de populariser le magazine comme objet.

La question n’est pas que ça s’inscrive dans tel ou tel lieu, mais bien celle de l’intention – en lien avec les autres structures. Est-ce que je l’inscris dans une structure ? Est-ce que je le fais gratuitement ? C’est une adresse au public, ce n’est jamais neutre. Aujourd’hui, on en voit énormément de « livres d’artiste » en librairie, qui seraient à la base plus facilement assimilables à des catalogues. Je décèle une certaine tendance dans laquelle les artistes participent à l’élaboration de leur propre catalogue d’exposition, comme pour « faire livre d’artiste ». Ma conception du livre d’artiste est celle d’un livre qui réfléchit sur tous les paramètres autour du livre.

Là où Loraine a raison, ça serait par opposition à la littérature ou à un essai. Le livre d’artiste est le seul qui aura cette possibilité de réfléchir dès le début, dès l’artiste et la genèse du geste, à sa capacité de naviguer ou de ne pas naviguer dans une structure en prenant tous les acteurs en compte, depuis l’éditeur, le diffuseur, le libraire et le lecteur.

Le livre d’artiste, c’est un livre où il se passe quelque chose. 27


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pour les sciences humaines puis un souscode pour l’anthropologie. Dès le début, le livre est catalogué. D’où l’importance de la réunion qui se tient ensuite. Yucca Mountain est finalement catalogué dans le rayon documents, qui est une sous-entrée du rayon littérature. C’est une chose qui nous intéresse : les livres « flottants », les livres  « bancals ». Le vrai problème lié à ces histoires de rayonnage, c’est que ça présuppose que les libraires lisent (tous) les livres. Sinon, c’est impossible de les ranger de manière pertinente. Tout comme un bon éditeur, un bon libraire, c’est quelqu’un qui a du nez. Le problème rencontré avec La Mort d’un pirate, par exemple, c’est que les libraires n’ont pas su l’identifier – c’est un mot qu’au moins trois d’entre eux ont prononcé. Ça parle de la radio, un sujet qui n’intéresse personne, c’est vrai, et le livre errait à droite à gauche. Il s’est retrouvé en télécommunications, avant de finir au rayon histoire, et en fin de compte, il s’est très mal vendu. Le scénario a été tout autre avec Une brève histoire des lignes : un librairie l’a rangé au rayon couture, d’autres ont choisi de le mettre au rayon graphisme ou anthropologie… Et les ventes sont exceptionnelles.

fonction de leurs propres collections. Il y avait certaines idées auxquelles je tenais beaucoup, notamment les perforations. C’est une réflexion sur le livre d’artiste : doit-il être exposé ou doit-il être disposé, c’est-à-dire non coupé du spectateur, mais ouvert et accessible au public ?

À l’achat de la publication, un poster A3, photocopié sur un papier de couleur, est distribué gratuitement, mais uniquement à un certain moment, et c’est cette rareté de diffusion qui produit une certaine puissance « auratique  » du livre d’artiste ou de l’ephemera, et le fait que ce ne soit pas fait à chaque fois. Quelque part, je place la photocopie au même niveau que l’estampe, la gravure ou la sérigraphie, qui sont les modes de reproduction « nobles » dans le marché de l’art. Des livres comme le Xerox Book sont captivants.

SUPPORT Le livre est un objet qui a une formidable ergonomie pour contenir du savoir, quel qu’il soit. Lors d’une discussion sur l’objet du livre avec un vieil ami écrivain, nous étions arrivés à la conclusion que c’est un objet extrêmement bien pensé et conçu par rapport à son objectif final, qui est de transmettre un savoir facilement et en étant autonome. On l’avait comparé à la fourchette. Avec deux ou trois autres, ce sont des objets qui n’ont pas bougé depuis des centaines voire des milliers d’années. On ne peut pas faire mieux. La seule chose qu’on puisse faire pour le détruire, c’est le brûler.

LECTURE Comme j’ai dû écrire un mémoire, j’ai dû développer des recherches. Pour moi, c’était un moyen d’approfondir des concepts et une réflexion – j’en ai retiré énormément de plaisir, et c’est resté.

Je lis de plus en plus et je prends le temps de lire. J’ai décidé d’arrêter les romans : les histoires, je les regarde au cinéma. 28

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Ce que je trouve intéressant dans une génération assez récente, c’est qu’il ne se passe plus seulement quelque chose avec le lecteur, mais aussi avec soit le galeriste, soit le libraire, soit l’éditeur, soit le diffuseur. Les gens ont de plus en plus tendance à prendre en compte toute la fameuse structure dont parle Loraine, et ça c’est génial. Un endroit comme le cneai est finalement plus intéressant pour ses résidences ou sa collection FMRA que pour ses livres, parce que ses livres ne sont pas conçus comme des choses diffusables.

LIRE J’utilise beaucoup les tablettes. J’ai repris il y a quelques mois un rituel que je suivais avant d’arriver à Bruxelles : pour tout ce qui est livre d’artiste ou livres d’art en général, je m’assieds à ma table avec ma pile de livres à côté de moi, et je les utilise exclusivement dans un but de recherche. À la différence d’un roman ou d’un magazine, que je peux lire n’importe où et n’importe quand. Le livre d’art ou le livre d’artiste, c’est vraiment à une table, en prenant des notes. D’où l’intérêt du pdf, dont je me sers énormément. C’est toujours de la lecture, mais je les accumule sans cesse et je ne les feuillette pas. Ils me servent à mes recherches, du moins pendant quelque temps, selon des lignes directrices, qui vont m’amener vers autre chose. Je n’ai pas de liseuse. Je trouve qu’il n’y a pas lieu d’être pour ou être contre : à mes yeux, ce format va devenir de plus en plus intéressant dès qu’il prendra conscience de son propre médium au lieu d’imiter un autre objet qui est le livre. Et comme David, j’ouvre mes livres quand j’y cherche quelque chose. Après, je ne les achète pas forcément pour ça. La plupart oui, mais parfois j’achète un livre et j’y retourne plusieurs mois après. Souvent, je me rends compte que ça correspond à quelque chose que je cherche en ce moment. Je ne lis plus de romans actuellement, faute de temps. Enfin, je ne le prends pas forcément. Je vais rarement lire un livre d’art d’une traite, contrairement à un roman.

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En revanche, je lis beaucoup de théorie. C’est quelque chose que j’ai appris à faire, dans le cadre de mes recherches, qui reposent en grande partie sur une bibliographie. C’est pour moi la source d’un développement. On peut décoder les thèmes d’un sujet rien que par la bibliographie. Tous les artistes que je cite se retrouvent dans un index, assorti d’un poster sérigraphié en annexe, avec une image de chaque pièce ou document cité.

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C’est pour ça que les autodafés sont si symboliques, au-delà du fait que l’on brûlait certains types de livres : on détruit le seul objet qui est porteur de connaissance. De ce point de vue là, c’est un objet quasiment parfait. En tant qu’invention, on a rarement vu d’objets aussi durables que le livre. Dans la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est un objet que j’estime autonome et démocratique, au sens où on n’a besoin de rien de plus que l’objet lui-même pour le lire, ce qui est loin d’être le cas de tous les appareils sur lesquels on réfléchit actuellement. Avec un e-book, il faut un ordinateur ou une tablette, et donc l’énergie qui va avec, un serveur… il n’y a plus d'autonomie. Je ne vois franchement pas l’intérêt de publier sur d’autres supports. C’est déjà difficile de faire tenir une maison financièrement en essayant de publier de « beaux livres », alors comment s’en sortir en faisant des livres qui sont vendus entre un et trois euros ? Comment rentabiliser une traduction ? Sans parler qu’on dévalorise tout ce qu’il y a derrière. Comment vendre un e-book et amortir une traduction, ou un achat de droits pour des images de dix mille euros ? Le public refuse d’acheter un e-book au même prix qu’un livre physique. Soit. Sans parler des mises en page, des césures : c’est tout bonnement abominable. Peut-être que dans dix ans, on sera en mesure d’élaborer un appareil compatible avec toutes les machines, mais pour l’instant, le numérique est loin d’être un support démocratique ; ça ne met pas les lecteurs sur un pied d’égalité, que ce soit au niveau financier comme au niveau technologique. Au niveau financier, faire un e-book nécessite toujours des frais de fabrication si on ne le fait pas soi-même, ainsi que des frais de distribution, qui ne sont pas si différents du circuit classique.

Je lis de plus en plus de livres d’artiste et de revues, comme 02 ou Zéro Quatre, ça me permet de découvrir des artistes. En ce moment, je lis Éditer l’art de Leszek Brogowski. Quant à la lecture à l’écran, j’ai beaucoup de mal. En revanche, j’envisage totalement d’utiliser une liseuse. J’ai aussi souvent recours à des documents web dans mes recherches. Il y a de plus en plus de livres téléchargeables en pdf. Après, j’achète des livres, mais peu. J’ai beaucoup de livres que j’ai échangés, ou de seconde main. Le dernier livre que j’ai acheté, c’est Cf de François Aubart, notamment pour un texte de Sébastien Pluot. Avec ce livre, ils ont fait quelque chose que j’assimile à l’ephemera ou au multiple, à savoir retiré toutes les images, qu’ils ont placées dans une petite pochette à la fin du livre. C’est au lecteur de les coller. Ces artistes sont référencés dans ma pratique.

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Je me fie énormément aux conseils des autres. C’est aussi ma manière d’écouter de la musique. Pour la musique récente en tout cas, je n’écoute pratiquement plus que des disques que des amis ont édités, des groupes dans lesquels des amis jouent. Comme je suis libraire, à part pour les romans, je n’entre plus dans les librairies, sauf dans les librairies d’occasions. Je cherche sutout des ouvrages épuisés.

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Moi c’est en allant voir ce qu’il y a, en feuilletant. Après ça fonctionne aussi par auteur ou par artiste, il y a des auteurs dont j’aime vraiment les textes, et j’achète aussi en fonction de ça. Et c’est aussi par occurrence : si j’hésite à acheter un livre, peut-être aussi parce qu’on me l’a conseillé, si je le revois plusieurs fois, je me dis qu’il y a une raison. Et aussi par rareté d’une certaine manière. On a plus envie d’acheter un livre qui risque d’être épuisé. Ce sont des coups de cœur, mais de moins en moins. Quand je m’y connaissais un peu moins, cet aspect était plus présent. En connaissant un peu plus le paysage – c’est en lisant des textes sur Internet, j’en lis beaucoup d’ailleurs, et ça me mène à des livres, comme Support Structures. Je le croyais épuisé.

Après, il n’y a pas une manière d’acheter des livres. J’avais rencontré quelqu’un en Suisse qui n’achète que sur Internet. C’est utile pour des choses qui ne sont plus en librairie, très spécifiques. L’aspect conseil, que ce soit par des personnes ou des références ou des expos, peut aussi mener aux livres.

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Dieudonné Cartier est récemment diplômé des Beaux-Arts d’Angers. Il vit et travaille à Bruxelles. dieudocartier.blogspot.com

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Il sera impossible de vendre un e-book à 15 euros ; le public serait scandalisé, car il n’est plus prêt à payer. En revanche, j’ai effleuré l’idée de proposer des versions numériques, pour un livre en particulier. Techniquement, je sais faire un e-book. Mais le format epub n’est pas compatible avec le Kindle, et c’est un vrai problème. Encore une fois, je tiens au livre en tant qu’objet démocratique. Certains éditeurs numérique font de bonnes ventes, mais à 99 cents le livre, quel genre d’économie construit-on ? Comment vat-on payer le traducteur ? On ne peut rien construire là-dessus. Je ne place pas la littérature au-dessus du reste – la musique, etc. –, mais ce qui me pose problème, c’est que ces formats et les appareils nécessaires à leur lecture sont parfois hors de prix, et je ne vois pas pourquoi je ferais des livres exclusivement pour les riches. Quant à l’innovation que le livre électronique apporterait à la culture, rappelonsnous qu’à l’arrivée du CD-ROM, tout le monde s’est mis à gloser sur le savoir multimédia. Citez-moi un livre d’un auteur qui ait fait un quelque chose d’intéressant et dont on se souvienne. Rien. Il ne s’est rien passé – ou presque, voir par exemple la maison d'édtion américaine The Voyager Company. Je veux bien entendre que le livre peut être multimédia, mais ça fait déjà 15 ans qu’il aurait pu l’être. Pour moi, la base du livre numérique, c’est de savoir coder, et de repartir du code. C’est à partir de là qu’on peut créer autre chose.

BIBLIOTHÈQUES Il y a la bibliothèque de l’ULB. En revanche, je me mets beaucoup à numériser des livres. Je l’ai fait récemment pour un livre. Ça prend du temps, effectivement, une demi journée, mais si on considère que c’est pour une finalité de travail, je trouve ça très utile Je préfère lire toute seule. Ça dépend de la lecture. J’adore le train. Je lisais beaucoup dans le métro à Paris, j’avais trois quarts d’heure tous les matins. J’ai toujours un livre avec moi, mais ça ne veut pas dire que je le lis dans les transports. J’ai beaucoup de mal. Je préfère être sur une table, parce que j’aime bien prendre des notes.

Alexandre Laumonier est à l’origine de Nomad’s Land et Kargo. Désormais basé à Bruxelles, il pilote avec Stéphanie Dubois les éditions Zones Sensibles depuis 2011. zones-sensibles.org

David Le Simple est libraire, conférencier, animateur radio, DJ et curateur du Musée de la chasse avec Claire Gobyn-Degraeve. lemuseedelachasse.wordpress.com

Ce sont des pratiques culturelles liées à une ville. À Paris, j’ai lu tout François Augiéras dans le métro, qui n’est pas un auteur des plus accessibles. C’est une ville où on a l’habitude de s’isoler dans le métro. Bruxelles est trop petite pour ça. Je suis nostalgique de cette époque.

Loraine Furter est tout juste diplômée d’un master Design éditorial Erg.edit à Bruxelles et a initié l’événement Fernand Baudin Students Publications. leblogdeloraine.blogspot.be 33


Bibliothèque de la Houle —

Cat  .1.3 34

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bibliothequedelahoule.tumblr.com

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BIBLIOTHÈQUE vs BIBLIOGRAPHIE

– MARIE LÉCRIVAIN

(CM) Christian Marclay, The Clock, White Cube, Londres, 2010

(MEC) Mary Ellen Carroll, MEC, Steidl MACK, Londres, 2009

(HS) Helene Sommer, I was (t)here, NBK Arts Council Norway, 2009

(RG) Ryan Gander, « Loose Associations 2.1 & 2.2 » in Trouble n°4, 2004 ; Loose Associations and Other Lectures, Onestar Press, Paris, 2007 ; « LAX » in abc n°2, juin 2012

(JT) Joëlle Tuerlinckx, This Book, Like a Book, SMAK, 1999. (ME) Mette Edvardsen & Philippe Beloul, Every Now and Then, 2009

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Le samedi 25 décembre 2011, ma sœur m’offre un livre dont elle me parlait depuis quelques mois mais qui était devenu introuvable : The Clock de Christian Marclay. Découvert au moment de l’exposition de l’artiste au Centre Pompidou, ce livre n’était plus disponible chez le diffuseur. Heureusement pour moi, quelques exemplaires (les tous derniers) étaient encore disponibles à la White Cube de Londres. La couverture comme la quatrième donnent à voir des plans, tirés de films, montrant un cadrant et des aiguilles. Sur ces quatres images de couverture, il est 1 heure (mais on ignore si c’est la nuit ou l’après-midi).

Début 2011, je découvre, sur un blog, des photos d’un livre relié, à la couverture toilée bleue, au titre inscrit en blanc : I was there. Le t de «there » est barré, on peut donc lire le titre comme I was here. Un signet cousu rouge dépasse de l’ouvrage. Dès sa couverture, ce livre et son aspect me font m’interroger sur sa date de parution. Je découvre qu’il est récent (2009). Je me rends sur le site de l’artiste Helene Sommer et celui du graphiste Alexander Shoukas avant d’avoir le livre entre les mains. Après de long mois d’attente (et d’intrigue), je trouve le moyen de le commander via Motto et je le reçois au début de l’été. Depuis, je me suis aperçue, qu’il était très facilement commandable sur le site du centre d’art De Appel. Dans une période d’après jury, ce colis est un vrai cadeau. Pourtant ce livre, complexe, restera longtemps fermé sur mon bureau avant d’être réouvert à la rentrée.

Un samedi (ou peut-être un vendredi) ensoleillé du printemps 2010, je flâne à la librairie Peinture Fraîche de Bruxelles et tombe sur un livre qui me plaît par son seul titre : This Book Like a Book, et sa couverture rose si attirante. On peut voir aussi qu’il s’agit du volume 0 de la collection « B.O.O.K. » dont le logo est écrit à la main tout en bas de la couverture. Intriguée, je le feuillète. C’est l’ouvrage d’une artiste belge, Joëlle Tuerlinckx, dont je découvre le travail à cette occasion. Une étiquette annonce qu’il s’agit du dernier exemplaire et que l’ouvrage est épuisé : je m’empresse donc de l’acheter.

Le mardi 20 avril 2010, je vais assister à une performance de Mette Edvardsen au Vooruit de Gand. Lorsque je tends mon ticket à l’ouvreuse, celle-ci me donne un livre à la couverture toute blanche. Seul le dos a une inscription : Every Now and then. C’est le titre de la pièce. Le format est assez long, dit «paysage », mais il rentre dans mon sac à main.

Un dimanche gris de la rentrée 2010, à la librairie Filigranes de Bruxelles, le livre MEC de Mary Ellen Caroll est placé au retour par mon collègue. Cet ouvrage était classé en photographie et ne s’est pas vendu (il aurait dû/pu être placé en art contemporain). Il est protégé par un coffret en carton où l’on peut lire le titre – initiales de l’auteur – écrit en gros caractères. Je me demande si l’artiste connaît la signification de «mec » en français. Sur la couverture, on peut lire différentes inscriptions en majuscules ou en minuscules, qui sont séparées ou entourées soit par des tirets, soit par des barres obliques : « c a u s e s — PLACE — Mistakes / LIES / BOREDOM resemblance literalness pleasure + envy affect — NOT H I NG — T EM P OR A L I T Y D I S A P P EA R A NC E — inscription — utilitarianism Thing n e s s . . .  ». Je le trouve assez singulier pour un livre classé en photo et décide de l’acheter dans l’espoir d’un réassort (mieux classé) en librairie.

Le samedi 20 décembre 2009, je me rends à la grande braderie des éditeurs d’arts organisée à l’école des Beaux-Arts de Paris. Sur la table des Presses du réel, on trouve des livres de chez JRP|Ringier à des prix dérisoires et la revue Trouble, que je feuillète. C’est le numéro 4 de l’été 2004 qui retiendra mon attention. Parmi les noms des auteurs (critiques français ou artistes internationaux), je retiens ceux d’un graphiste et d’un chorégraphe bretons (Jocelyn Cottencin et Loïc Touzé), mais celui de Ryan Gander m’est alors inconnu. Pourtant c’est pour ses Loose Associations que je repartirai avec la revue. Le 23 février 2012, j’assiste à une conférence de Ryan Gander, LAX (Loose Associations X) au FRAC Île-de-France, Le Plateau, à Paris.

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Quand on ouvre le livre, on tombe sur d’autres extraits de films avec à chaque fois une indication temporelle visible dans l’image, par différents moyens de mesure du temps (du cadran solaire au sablier), mais également par les horloges mécaniques ou digitales, les réveils, les montres, ou d’autres cadrans visibles dans la ville (de l’église à la gare en passant par des magasins ou des banques), des écrans (téléphones, télévisions), de manière manuscrite (carnet où est indiquée une liste d’heures), ou donnée dans la bande son par les personnages ou par la situation.

Chaque page est composée d’images et de textes qui sont légendés d’un numéro qui renvoient aux notes de bas de pages. Les chapeaux sont composés de deux homonymes. Le contenu se retrouve plusieurs fois et à différents endroits du livre ou de la page : les images à des tailles différentes, le texte à la place des notes ou sélectionné dans les chapitrages. Le sommaire permet de retrouver les différents contenus (une cinquantaine d’histoires différentes), l’index indique la classification par chapitre (une centaine d’entrée) et enfin une liste donne les entrées omises.

L’ouvrage ressemble à un catalogue qui indexe des papiers de couleurs, des photos de publication de l’artiste, des cartons d’invitation, des listes de matériels, des maquettes d’expositions, etc. On retrouve aussi des inventaires de livres parus ou à paraître, et des papiers regroupés qui correspondent aux autres volumes de la collection B.O.O.K. ainsi que diverses documents, dessins, reproductions de l’artiste rassemblés et ordonnés dans l’ouvrage. La table des matières est un répertoire de notes et d’idées assemblé dans le désordre avec des corps de textes plus ou moins grands et différents (majuscule, italic).

Lorsque j’ouvre le livre, le spectacle n’a pas encore commencé. Je vois un rideau noir sur la première page, le même que celui que j’ai en face de moi, puis on voit des acteurs arrivés sur scène, avec des chaises, des échelles, on voit la scène qui se recouvrira de papier blanc ou de gros ruban adhésif rouge... La pièce commence et ce qui se passe sur scène correspond effectivement aux premières pages du livre. Les perturbations annoncées prennent place et le rythme de jeu est lent. D’un coup, le rythme s’accélère, ce que je vois sur scène est très loin dans le livre, je tourne rapidement les pages vers l’avant pour retrouver où l’on est arrivé, puis vers l’arrière : je n’arrive plus à suivre. L’échelle ne passe pas sur scène mais on entend le bruit métallique de son déploiement en coulisses, les rouleaux de papier blanc passent sur la scène mais ne la recouvriront pas tout entière. Des chutes qui ne figurent pas dans le livre ont lieu sur scène.

Le livre comprend un grand nombre d’images, de tailles variées, de textes de légende ou d’explication brève, de chapitrages, et de diverses indexations. On retrouve les photos à différents endroits du livre, en série, à la suite ou associées à d’autres photos à travers un agencement selon des notions telles que : « ennui », « mensonges », « ressemblance », « rien », « envie »…

Les Loose Associations sont composées de textes et d’une collection d’images qui se succèdent et s’entrecroisent à intervales plus ou moins réguliers sous la forme de petites vignettes. On ne sait pas à première vue si le texte est la légende de l’image ou si c’est l’image qui illustre le texte. Les images ont une dimension d’amateurisme et documentaire : Internet, captures d’écran ou tirées de films, photos prises avec un téléphone ou un simple appareil photo, images trouvées… Le texte est quant a lui composé d’une suite de brefs récits, d’anecdotes, de remarques, de petites histoires, de détails et même parfois de plaisanteries qui peuvent sembler sans importance. Lors de la conférence, les images défilent sur le mur derrière l’artiste. À michemin entre improvisation et récitation, sa performance diffère de sa version écrite.

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Dans les deux rabats se cachent le texte (Glue de Darian Leader et le paratexte (légendes, explications, crédits, etc). On peut lire dans le colophon que « la publication montre une sélection de 1440 images fixes extraites de la vidéo The Clock de Christian Marclay qui dure 24 heures. Chaque heure est représentée par soixante images dans un ordre chronologique ». On apprend dans le texte de présentation la provenance des images (films de tous genres et périodes : des comédies en noir et blanc des années 1940, de la science fiction des années 1950 ou des films d’horreur des années 1970) et que la vidéo complète est présentée à la même heure que celle visible sur les images.

Un marque-page indique que « le livre I was (t)here rassemble des remises en récit d’histoires fréquem-​ ment sorties de leur contexte, soulignées ou déformées par la mémoire ou la perception. Il s’agirait essentiellement de non-fiction et d’informations de deuxième voire de troisième main recueillies dans des journaux, des livres, des magazines, à la télévision, sur Internet, dans des musées, à travers des rumeurs et après des rencontres. […] Ce livre est catégorisé selon un système de classification automatique basé sur la fréquence des mots *, outil de classification web répandu. En résulte un système créant une quantité perpétuelle de combinaisons et de répétitions ».

On peut lire sur le premier rabat que « THIS BOOK, LIKE A BOOK †, s’adresse à tous ceux qui s’y intéressent, il sert d’ouvrage de référence aux autres volumes de la collection B.O.O.K. ». Le dernier rabat annonce que cette publication s’inscrit « autour d’une exposition LIKE a book [et] sera comme un grand chantier […] comme un livre ». Le futur est ensuite utilisé pour donner des indications sur ce que sera l’exposition et le présent ouvrage. Dans le colophon, il est bien indiqué que le livre a été publié à l’occasion de l’exposition de Joëlle Tuerlinckx à Gand en 1999.

Il n’y a pas de colophon dans le livre mais Michael Bussaer, le graphiste, donne des indications sur la fabrication du livre sur le site du prix Fernand Baudin : « Le livre est partie intégrante de la performance de Mette Edvardsen. C’est pourquoi nous avons décidé de ne pas y insérer d’informations pratiques. De cette manière, le livre œuvre davantage comme une performance et évoque moins les références propres au catalogue ou à une structure standard de livre. »

Avant le sommaire, un mode d’emploi décrit le système conceptuel du livre : les seize chapitres correspondent à quelques titres des 209 catégories qu’elle utilise pour organiser ses idées et potentiels travaux habituellement regroupés dans un catalogue qui les indexe. Les premières pages de couleur saumon sont les retranscriptions exactes de ces cartes de classement. Dans chaque chapitre, deux modes de présentation du travail : le papier blanc pour les travaux en pleine page, le papier bleu pour les entrées multiples (sous plusieurs parties). Le dernier chapitre est un inventaire fonctionnel de l’ensemble des travaux, c’est l’index du présent ouvrage.

L’artiste se présente dès les premières lignes (ou les premières secondes) : « Hello I’m Ryan. Erm... all these things are linked somehow, but at times the associations may be a bit loose. » Le mot loose est difficile à traduire en français dans ce contexte, dans Trouble, « Toutes ces choses sont liées à un endroit ou à un autre, même si parfois les associations peuvent paraître lâches ». Pour d’autres, « les associations entre les idées sont un peu vagues » voire même « flottantes ». Ryan Gander explique qu’il a eu « pour projet obsessionnel de mélanger ces titres et d’écrire de bref chapitres sous les mêmes en-têtes et de les relier entre eux pour établir des connexions ».

* Le livre est classé selon la fréquence de tous les mots de classe ambiguë apparaissant dans les textes, c’est à dire des mots que l’on ne peut ni classer comme des noms, ni comme des verbes, c-a-d qu’ils peuvent remplir un rôle ou l’autre en fonction du contexte (par exemple : to force/ the force). En neurologie, on ne sait pas encore comment le cerveau stocke et utilise l’information associée à de tels éléments lexicaux en contexte, étant donné que le cerveau répond différemment aux mots non ambigus, contrairement aux mots à la classe ambiguë, les rendant dysfonctionnels en tant qu’outils de classification.

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certaines informations en Garamond : ce qui, peut-être, est vrai certaines informations en Arial : ce qui est authentiquement vrai

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La lecture linéaire du livre de Marclay donne une lecture du temps plus ou moins continue (on suit l’ordre du temps mais pas celui de la narration des films) et semble la plus proche de la vidéo (« timepieces » une pièce du temps). Les morcellements se font par la diversité des images : le continuum narratif est modifié par les sauts historiques, les césures présentes entre chaque nouvelle seconde (pour le film), entre chaque vignette (pour le livre). Une autre situation est visible. Avec le livre, on peut faire des retours en arrière ou en avant, sauter des pages et avoir une appréhension du temps, le rythme du lecteur, un autre écoulement spatio-temporel.

L’ensemble fait référence au dictionnaire ou à l’encyclopédie vu le mode de classification. Pourtant chaque image, selon le texte qui lui est associé, peut être comprise de différentes manières. De même, chaque texte, selon qu’il est la note d’un autre texte, sa légende ou selon qu’il est combiné à une entrée de chapitre, n’aura pas le même sens. Les documents renvoient à l’histoire de l’histoire ou à celle de la science, au pouvoir des images ainsi qu’aux dysfonctionnement inhérents aux systèmes de classement et de la mémoire. Le livre reflète les potentiels oubliés et l’ambivalence de certaines informations ou notions.

Ce catalogue devient une exposition où l’on voit la pensée de l’artiste en mouvement ou en pleine réflexion. Le temps de travail est cependant fixé par la publication. Les pages sont des lieux de création, des lieux de déambulation, où l’on retrouve des mises en abîme d’autres publications, d’idées pour la présente publication et même de publications à venir. Il y a aussi une écriture qui laisse percevoir des indécisions (l’utilisation de deux typographies qui joue de la mémoire et de la réalité des inventaires) et avec également des exergues de mots en majuscules ou de questions qui donnent un ton réflexif à l’ouvrage.

Le livre est l’indicateur spatio-temporel de la performance, de notre mémoire, on se réfère sans cesse à lui. Le jeu des acteurs sur scène et celui que nous montre le livre transforment notre perception habituelle des éléments narratifs. On perd toute notion de temps présent tout en ayant la sensation de pouvoir jouer de l’ordre du montage et du remontage, de rejouer le temps grâce au livre. C’est une version arrêtée dans le temps, imprimée sur papier. Avec le livre – qui finalement est une pièce dans la pièce – tout prend sens, c’est un théâtre, une possibilité, un mode de représentation.

L’ouvrage rassemble le travail conceptuel de Mary Ellen Carroll dans une organisation qui reflète sa manière de penser et propose un aperçu de sa méthodologie. La compilation donne à voir plusieurs fois certaines images, classés à différents endroits, différentes catégories ou aspects de la pensée de l’artiste. Le livre prend la forme d’un espace mental, un espace de réflexion qui devient lui-même réflexif.

La publication rend compte des modes de narration présents dans le travail de Ryan Gander : la digression est omniprésente, la déconstruction de la linéarité et l’absence de logique rationelle. Il n’y a pas de démonstration ou d’idée unique à défendre, mais un aspect empirique dans l’assemblage des idées, une addition d’éléments par des principes d’associations. On y retrouve également une indexation de ses œuvres réalisées ou en devenir et un rapport complexe entre la réalité et la fiction (tout ce qui est dit n’est pas vrai ni totalement faux). La construction du récit joue de la non-linéarité et de la circulation des idées.

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LIBRARY TALK

– CorinNe gisel & NINA PAIM

Conférence donnée dans le cadre de Students Publications le samedi 24 mars 2012 à Komplot, Bruxelles. The Unopened Book ‡ et The Pearl Catalog sont des projets initiés par les deux étudiantes de la Rietveld Academie. Avec : Experiments With Truth, Mikel Orfanos ; Dictatuur, Daniel Farr ; Drags, Marta Lillioja ; Holland in Vorm, Peter Loggers ; In Command of the Army of Light and Shade, Hedvig Mikkelsen ; Mark Rothko, Philippa Driest ; Popova, Jakob Ehrlich ; Poème Électronique, Ghyslaine Louvet ; Private View, Baha Görkem Yalim ; Sandberg: Charisma and Design, Anastasija Pandilovska ; Serge Onnen: Zware Zakken, Wouter Paijmans ; Take Care of Yourself, Kimiko Goodings ; The Spirituals of Art: Abstract Painting 1890-1985, Matilda Torsteinsrud ; Think, Think and Rethink!, Dovile Aleksandraviciute ; Uo mini, Svetlana Ivanova ; Unknown Title on Colored Spine, Rodrigo Vasquez Callo ; Unknown Title on Green Spine, Roos Breeuwer ; We All Laughed at Christopher Columbus, Dorota Sliwonik. ‡ designblog.rietveldacademie.nl/wp-content/uploads/2012/01/unopened_book.pdf

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Hi, I’m Corinne, and this is Nina, we are in our final licence in graphic design at the Rietveld Academie in Amsterdam, and Loraine approached us when we were at Bold Italic about a project we did. We gave an assignment, the two of us, to students at the Rietveld in the basic year, which is the foundation year. This happened in the context that we were doing things for the library at the Rietveld, and so we are going to talk a bit about that. We started to work for the library since January. Everybody thinks that the Rietveld is a really great school, full of interesting things happening, but actually the library is not a good place. It’s kind of unclear, and it’s always a disappointment to go there, and it has always been, people aren’t studying there. But they’re changing now, that’s why they wanted to bring in students to also make a change visually. So the brief we had in January is that we had to better integrate the library. We brought some quotes and texts, in between, that we wrote together, with some thoughts on libraries that we started writing even before this work at the Rietveld library. Even though reading is a solitary act, books are not solitary objects. Books need their peers, their fellows. They want to be with others of their kind, they want to form friendships with their kindred. They are dependent on their predecessors, their followers and their contemporaries. As Christoph Keller says: “ books make friends ”. Last semester we were writing our thesis, and both of us were going a lot to all the possible libraries in Amsterdam that are not ours to get books and this experience really made us think about what happens with books in the context of a library. We made very different things for the library and we’re going to show a few. From the very basic… Opening hours. A little joke. The whole idea was to use the library as a source material. To communicate this attraction, to get people into the library. It was quite messy and it was used to put flyers of exhibitions in Amsterdam and things that are not so interesting, and our work was really to go to the library and find interesting pieces, and bring these pieces to the outside. To make it visually more attractive, and to attract attention without the need for a poster, basically using the collection, and it’s just the way of displaying, we were using the display instead of all the existing one. 47


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Reading is like boarding the train that speeds in slow motion through the exhilarating effect of literacy. The act of boarding it might define the rest of your life, you may be doomed to stay in the wagon for all your ephemeral eternity. Every book takes us to the next and the next and the next and every book takes us to the previous and the previous and the previous. Ought one to start with the first book ever written? Ditch all the books, read the Greeks? We were also very much interested by how a book… not only by the content of the book, but how a book can be represented in a tridimensional space. How do you approach it, how do you see it. For instance, for this display we selected books roughly on book format or book materials or book making, and this display is really the entrance door. If books are a natural space for meeting, then libraries are even more so. Libraries are the physical space where readers accumulate to circle and consider books. A crossroads for readership is established. It holds a repository of books, it is the stacks of past, future and present readings. It is the place where you dig for possible new readings or reconsider old readings. We were also very interested in the visual elements of the library, what we remember from our childhood. And these elements have now disappeared, with the digitalization. For instance the very traditional library card which holds these single stamps, like these dates. Which was actually in a book, and marked the book. It’s kind of messing with the object book This doesn’t exist anymore, because now everything is digitalized, with a barcode, and the books are in the files, and then we decided to bring it back to life, and to transform it in a bookmark. And we turned it into an assignment and every month invited different friends or colleagues to design its cover. Basically, our assignment or restriction was that everybody had to be inspired by the traditional materials of book making, marble paper for instance. This is the February contribution. We started working in January so this was the first. And March is a bit more pornographic approach of the subject. Maybe a really quick note on the design. Our whole design (booklet?) system is to use Lectura, which is a font designed by Dick Dooijes, that has been digitalized by a former student [Ibrahim Özta] at the Rietveld, and Dick Dooijes was the director of the school in the sixties, and he also designed Mercator maybe some designers have heard about it, which is 48

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the font actually used in the identity of the school. The identity of the school is the Mercator and the three basic colors, red blue and yellow. So we threw this identity to the looking-glass, and we came out with Lectura and secondary colors. Green, orange, purple. Again in the display area, in march, speaking of March there is always this big conference at the Rietveld called Studium Generale, is takes a week and it’s always a week of lectures, performances, different things, and this year the topic was “ We are the time ”. So this is a lot about manifestations and protest in art. What we decided to do for that was to find a lot of different characters in the library and use the structure of the spread, like it always has two pages and always one image on each page. And bring different kinds of portraits. So we put a contemporary Dutch photographer next to something very old. All these people together become somehow “ We are the books ”, so it’s our answer to “ We are the time ” program. And by doing that, and by changing the display constantly, it’s also reviving the library, making people more interested and going there, and saying, “ Oh, what is this book? maybe I should borrow it ”. And that’s actually being happening. The library is made with glass all around, so you can see into the library from everywhere. Making those displays, which are also form far away visually attractive, people really see it and think, “ Hey, something is going on there, something has changed ”. When you pick a book from a shelf at a library you are trying to grasp this book’s essence hoping to find out whether this particular one could be considered of significance to yourself. You only brush over the content, reading superficially, sniffing up extracts, dissecting the pages and mentally glueing them together into a possibly representative construct. The cover as being the main thing that gives you information. It’s the first thing. As the Studium Generale is a mainly theoretical event, together with the librarians, we selected a collection of books that should be read or suggested to students during these conferences, about these topics of protest and activism in art, etc. And these books had to be collected together and to do that we simply decided to do these quite obstructive jackets that hide almost completely the content. And then at this moment the books are more connected, because they are part of the collection, and not because they are… 49


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They are first identified as part of a collection and not as a singular text, so the title and the author, at first sight is not significant. You actually have to open the book to find out what the content is about. So during the Studium Generale, there was a huge table with all of these books, green books, and everybody was like, “ What is it? ”, so we made a little list of books, to help people find what they could find, but then we made them open it and read it. There was kind of, while they were at this place they looked at it, and there is just this design thing, it’s a jacket, a long print that we cut to different sizes, and the longer one would just add more information. In a shelf, they also mark one part of the book and somehow it’s also an act over the book. This books will keep this track, it was part of this event that happened in the school. The library is always working with stickers and barcodes, and it’s also kind of violent to the books. So we also though that in this library it made sense. So finally the project we were invited to talk about, The Unopened Book, an Assignment You may head for a particular shelf with the precise pretense of looking for this one book that the electronic catalog of the library was urging you to find. However, books are grouped together, they stand in a line with their peers, the spines are all asking you to pluck them along with their neighbor. Libraries motivate the multiplying individual book in perspective of a collection. So this thought came when we were going to this libraries, and there is this amazing library in Amsterdam from the University of Amsterdam and it has a really great online catalogue, so we would find the books we want to read in this catalogue and go to the library. But then once we would go to the selves, we would actually find ten or fifteen other books that we wanted to read. Instead of taking one, we would go with ten. This thing that happens when you go to the shelf, and how one book somehow changes the meaning of the books that are next to it, motivated us to this this assignment to basic year students, who were very fresh and naive almost. Yeah, maybe they’ve never been to the library, so it was also nice to actually bring them to the library. The first lesson was in the library. We asked them to pick a book, only by its spine, and they had around five minutes, so it was kind of a quick, subconscious decision that they had to take. Then we quickly asked them to explain and reflect on their choice. They were not allowed to open it. They were not

even allowed to take it out of the shelf, they just marked it and we collected them. Those books that remained unopened were obviously the “ unopened books ”. Then we asked them to fabricate the content according the two books that were standing next to that book, the two neighbors, on the left and on the right, and they had to do that in the form of writing a blurb, this kind of text on the back of the cover or on the jacket that introduces the book but is also a text to sell the content. 1. Pick a book by its spine. You have 5 minutes. 2. Don’t open it: this is your “unopened book”. 3. Based on the two neighbors of your book, fabricate its content. 4. Write a blurb. 5. Represent the content of your book in a vitrine display. 6. Open your book. They had to represent this context in a vitrine, and then they finally could open the books. And they had only two weeks to do it, one week for the blurb and one week for the vitrine. So basically, it’s a selection of books, and that of course causes tremendous sorts of issues, because the library is of course ordered in very different ways, for instance the Rietveld library has a whole section on monographs where the books are in alphabetical order. For instance, Jacob chose Popova, this book here, because it’s very big, bold type, thick etc., and he had no idea he would have to find who Popova was based on Pontorno and Poussin, which are radically different, Popova was a Russian Avant-garde artist. We will read a little extract from his blurb. A revolutionary figure in the fine arts avant garde of the 20th century, Florence Deborah Popova (1885-1972) is nowadays also seen to be central for the emancipation of female Eastern European Art. Born in 1885 in Omsk, Siberia, close to the border of Kazakhstan to a JewishHungarian mother and a French aristocratic father, she soon discovered the human body as her source of warmth and inspiration in the unreal and remote surrounding of her homeland. At the age of six Popova had her first gaze at Italian and French paintings of the 16th and 17th century and they immediately took her breath away and would later form a huge influence on her process of work. After graduating in Sculpture from the Russian Academy of Arts in Moscow in 1906, she agitated the conservative local art lovers and mingled among the intellectual elite. Her new conception of the nude shattered all previous thoughts and shocked the consistently male art scene. He wrote this because Popova for him is close of “ popo ”, the butt, so he imagined that he was an artist who had a work based on the ass.

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Once established in the most vibrant, stimulating and lustful city on the planet whose charm had been haunting the foreign artist’s souls with the vague promise of the muse’s kiss Popova was able to unfold all of her thoughts and skills. Liaison after liaison followed and she became an integral part of Parisian art scene. Popova’s “Cycle of Butt” (1912) was heavily disputed by the critics (...) This book deals with Popova’s fascinating life and manifold oeuvre and tries to focus upon the influences of old masters (such as Poussin and Pontormo) on her paintings and drawings. New extracts from Popova’s diary give a an insight into her inner feelings and experiences and never before shown images let one of the most mesmerizing artists of the 20th century appear ass if back to life again. So it was totally delirious but really great. And the other example is this little yellow book, that is a little bit the opposite, it’s a very small and humble one, it doesn’t have any type on the spine. The two neighbors are by an artist called Henk Visch, so all of these books were from here, there’s no escape. Marion really likes to draw, and she decided to actually make the book. So she made a book that was exactly the same format that the book she couldn’t open. And then finally when we opened the books together we found it very funny. She had this obsession with fish and Visch, and in the inside there are really nice coincidences happening. Then we combined all of these blurbs and the images of the projects, in a little publication which is basically only for us and the library. It’s not going to be printed as an edition. No it’s a way to show the results, and they are very different, because of the position of the books in the library. And it also brought a lot of discussions, like this girl who had a book about drags — drag queens — and it was just next to a book about conceptual art. And we were wondering does the book about conceptual art make the drag queens more “ art ”, what happens when you put a conceptual art book next to a drag queen book. And then just to finish: The Pearl Catalog How does one make a selection from a library? How do you define the jewels of a collection? What makes a book special, anyway? It is the race for knowledge that drives research. A physical investigation in a library is a good way to create detours and take you to the unexpected. We were also amazed by the unexpected things that happen when you go to visit a library, and how our library was kind of bad – everybody says it’s really bad – but even though we wanted to have 52

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an optimistic look at it, and we actually ended up finding really amazing books, like books that are bizarrely strange or incredibly valuable, or just rare, or milestones hidden in the books… So we thought that maybe a positive way to look at the library is not only to stress the fact that the collections should be updated but to show the things that are already there. There was this intention to bring back this oldfashioned card drawer that was used back in the days. And it’s also that our library’s digital catalog sucks, you can’t find anything, it’s only in Dutch… On these cards were usually only bibliographic informations, maybe a very quick description of what it’s about, and there are always three copies of the same card, ordered by subject, title, author. But we also wanted to introduce a visual layer into it. The cards hold various things, on one side is an image, that for us represents what drove us to it, made us pick that book. It could be a text, it could be an image. On the back side there is very bureaucratically the informations, and a text. A text written by the person who chose this book, who chose to recommend this book. In fact we initiated it but the librarians are already taking part a litte bit, and the idea is to open this to anybody who wants to contribute. This was the first we did, so we thought it would be nice to show it. It’s a book about snowflakes. It’s a book that has about two-hundred page of cataloguing snowflakes, all the possible kinds and how the combine, in a progression from more simple to more complex. Why would a library in an art school need a book like that clearly outdated and old one, but it’s really amazing and it’s so inspiring. *** and they lived happily ever after!

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cf.

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BIBLIOGRAPHIE Abbott, Edwin A., Flatland, New York, Dover Thrift Ed., 1992 Aubart, François (dir.), Cf., Rennes, 2.0.1, 2010 Augiéras, François, L’Apprenti Sorcier, Paris, Fata Morgana, 1976 Blexbolex, L’Imagier des gens, Paris, Albin Michel, 2008 Bradbury, Ray, Farenheit 451, New York, Ballantine, 1953 Brogowski, Leszek, Éditer l’art, Chatou, Éditions de la Transparence, 2010 Carroll, Mary Ellen, MEC, Londres, Steidl, 2009 Cartier, Dieudonné, Selection of Collection, Bruxelles/Angers, 2011 Collectif, Louie Louie, Écoles des Beaux-Arts d'Angers et de Bourges / CNEAI, 2011 Condorelli, Céline, Support Structures, Berlin, New York, Sternberg Press, 2009 D’agata, John, Yucca Mountain, Bruxelles, Zones Sensibles, 2012 Edvardsen, Mette & Beloul, Philippe, Every Now and Then, Bruges, Die Keure 2009 Gander, Ryan Catalogue Raisonnable Vol. 1, Zürich, JRP | Ringier, 2010 Ingold, Tim, Une brève histoire des lignes, Bruxelles, Zones Sensibles, 2011 Johns, Adrian, Mort d’un Pirate, Bruxelles, Zones Sensibles, 2011 Malfettes, Stéphane, American Rock Trip, Bruxelles, Zones Sensibles, 2012 Marclay, Christian, The Clock, Londres, White Cube, 2010 Ruscha, Edward, Every Building on Sunset Strip, Los Angeles, 1966 Siegelaub, Seth, Wendler, John W., Xerox Book, New York, 1968 Sommer, Helene : I was (t)here, Litauen, NBK Arts Council Norway, 2009 Tuerlinckx, Joëlle, This Book, Like a Book, Gand, SMAK, 1999.

INDEX Abysses : 4, 5, 7, 8, 9 Aupaix, Xavier : 2, 3, 17 baleines : 4, 5, 21 Biles, Adam : 2, 4, 5, 7, 8, 9 Bombay : 14, 15, 19 Cartier, Dieudonné : 21 – 30 colophon : 2 Dubois, Stéphanie : 31 – 33 e-books  : 29 – 32 ephemera : 21, 26, 27 espace  : 3 – 19 estampes : 28 Freud, Sigmund : 4, 5 Furter, Loraine : 21 – 33 Gisel, Corinne : 46 – 53 gravure : 28 Jung, Carl : 4, 5 Kargo : 24 Laumonier, Alexandre : 21 – 33 Lécrivain, Pauline : 14, 15, 19 Le Simple, David : 21 – 33 livre  : 1 – 56

Lortet, Béatrice : 2, 5, 13 mer : 2, 4, 5, 7, 8, 9 météores : 3, 17 nénuphars : 3 Paim, Nina : 46 – 53 photocopie : 27, 28 photographie : 10, 11, 14, 15, 18, 19 plongeurs : 7, 8, 9 sérigraphie : 5, 13 Sérandour, Yann : 26 Siegelaub, Seth : 26, 28 Sinquin, Guillaume : 10, 11, 18 temps : 0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34 Théophile’s Papers : 22 TH Studio : 26 vagues : 2, 4, 5

To be continued… 54

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◊ mots croisés ◊ (de la côte ouest de Groix) 1  ~ Produit de la mer 2  ~

délice américain

3  ~ Pièce de Victor Hugo 4  ~ Femme de chambre 5  ~ Basse-cour 6  ~ Plat mais central 7 ~ Courges 8  ~ Nouvelle 9  ~ Animal roux 10  ~ Couvercle 11  ~ Chez l’oursin 12  ~ De couleur pourpre 13  ~ Nez de Cyrano 14  ~ Bière belge 15  ~ Avant Sylvestre © Julie Bonnaud

16  ~ Nord-ouest 17  ~ Faïence quimpéroise 18  ~

Île musicale

19  ~ Grand froid québécois

◊ CEVICHE ◊ (de la côte nord du Pérou) 1 kg de poisson frais à chair blanche ferme, comme la sole, le mérou ou le cabillaud 1 tasse de jus de citron vert 1/ 2 épi de maïs par personne 2 gousses d’ail 1 piment d’Espelette 2 oignons coriandre fraîche hachée quelques feuilles de salade sel, poivre Coupez le poisson en petits dés de 3 à 4 cm environ et d’une épaisseur de pas plus de 2 cm. Puis, trempez-les dans de l’eau salée. Coupez les oignons en très fines lamelles, rincez-les 2 fois et égouttez-les. Déposez le poisson au fond d’un plat creux, ajoutez les oignons, assaisonnez avec l’ail

mixé, sel, poivre, la coriandre hachée et quelques rondelles de piment. Ajoutez le jus du citron et laissez mariner le tout 30 min, si vous n’aimez pas le poisson trop « cru », laissez-le mariner plus longtemps, mais jamais plus de 1h15. Ce plat est encore meilleur quand il est mixte, c’est à dire, en plus du poisson, ajoutez des fruits de mer (coquilles saint jacques, palourdes, crevettes, pieuvre). Faites juste tremper les fruits de mers 1 à 2 min dans l’eau bouillante pour les saisir mais pas les cuire. Puis, une fois refroidis, mélangez-les au poisson tout au début de la préparation. Servez sur un lit de salade, accompagné d’un morceau de maïs en épi, un ou deux morceaux de manioc ou de patates douces.

Nuit d’hiver — les livres bien en rang étudient ma paresse.

Cat

Catalogue de la Houle  

édition, conversations, bibliothèque

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