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59e année prix 2 euros | mbre 2015 octobre-nove

BELGIE-BELGIQUE P.B. 1/9352 BUREAU DE DÉPÔT BRUXELES 7 P006555 OCT-NOV. 2015


sommaire

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e prix 2 euros | 59e anné 15 octobre-novembre 20

3 Édito par La Gauche Rompre avec les illusions! 100.000 manifestants demandent au 4 mouvement syndical de sortir de l’impasse par Freddy Mathieu Retour sur l'incroyable expérience du Parc Maximilien 6 par Matilde Dugaucquier L’allocation universelle: nouveau label de précarité 8 par Denis Horman Les risques du travail: pour ne pas perdre sa vie à la gagner… 1 1 par Guy Van Sinoy Femmes, précarité et pauvreté à Bruxelles 1 2 par Francine Dekoninck Dialogue du matin dans un compartiment… 1 4 par Guy Van Sinoy Entretien avec Philippe Dubois, Secrétaire régional CGSP 1 6 Cheminots Bruxelles propos recueillis par Guy Van Sinoy et Anne-Marie Obbiet

Comité de rédaction: Sébastien Brulez, Charlotte Clabecq, Matilde Dugaucquier, François Houart, Daniel Tanuro, Guy Van Sinoy Design: Little Shiva La Gauche est le journal bimestriel de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), section belge de la Quatrième Internationale.

Solidarité contre la répression par la rédaction 1 7

Les articles signés n’engagent pas forcément la rédaction.

Éclatant succès des 32e Rencontres internationales des Jeunes 1 8 en Belgique! par Neal Michiels

Adresse et contact: 20 rue Plantin,1070 Bruxelles info@lcr-lagauche.org

2 0 TTIP: "Un capitalisme au visage de chien hargneux". Entretien avec Bruno Poncelet propos recueillis par Sébastien Brulez

Tarifs et abonnements: 2 euros par numéro; 10 euros par an étranger: 20 euros par an Abonnement de soutien: 15 euros

2 2 Grèce: à propos de l'Unité populaire et des ambiguïtés de son programme par Tassos Anastassiadis 24 Das Auto Kapital par Daniel Tanuro 2 6 Climat: la catastrophe est en marche déclaration de la IVe internationale 2 8 Agriculteurs: les raisons de la colère par Guy Van Sinoy 3 0 Commun, ou la stratégie de la praxis instituante par Daniel Tanuro

A verser sur le compte ABO LESOIL 20, rue Plantin, 1070 Bruxelles IBAN: BE93 0016 8374 2467 BBAN: 001-6837424-67 BIC: GEBABEBB mention “La Gauche”

La Gauche est éditée par la Formation Léon Lesoil e.r. André Henry, 20 rue Plantin 1070 Bruxelles

3 2 L'Algérie au coeur par Guy Van Sinoy

Tunisie : nouvelles condamnations contre des militants révolutionnaires par Rafik Khalfaoui

3 3 À propos de l'encyclique Laudato Si' du pape François par Luis Martínez Andrade 3 4 A lire... 3 5 Agenda / Où trouver La Gauche?

La Une photo: Guy Van Sinoy

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www.lcr-lagauche.org


édito

Passer sous la table

ou la renverser?

illustration: Little Shiva

✒ par La Gauche Quelques jours avant les élections grecques, l’économiste français Frédéric Lordon posait en ces termes l’alternative qui allait se présenter à Syriza: "passer sous la table ou la renverser". Fin observateur, Lordon anticipait que "les inconséquences de la formation grecque condamnent celle-ci à des acrobaties douloureuses" (1). En fait, c’est exactement à la même alternative que le monde du travail est actuellement confronté. Et le parallèle avec le mouvement syndical en Belgique est frappant. Les organisations syndicales sont en permanence appelées par le patronat et le gouvernement à "la table des négociations", à "préférer la concertation à l’affrontement". Mais de quelle concertation parle-t-on? Le gouvernement Michel-De Wever négocie avec le flingue sur la table et il voudrait que les organisations syndicales passent dessous. Malheureusement, celles-ci continuent de croire qu’en montrant les muscles une fois par an, elles vont pouvoir peser davantage dans la négociation. Quelques jours à peine après la manifestation massive du 7 octobre, elles ont présenté comme "les fruits de la mobilisation" les accords boiteux conclus dans le "Groupe des 10" (2). Face à la violence des attaques du gouvernement des patrons, face au discours dominant qui ne cesse de pointer les "perturbations pour les usagers" lors des actions, le syndicat ne peut se contenter d’encaisser les coups. Le rapport de force engagé par la classe dominante exige une réponse énergique, massive et dans la durée. Dans la situation actuelle, le Parti socialiste (PS) profite de sa cure d’opposition pour se refaire une image de gauche dans les médias. Il fait ainsi mine de redécouvrir des mesures prônées depuis des décennies par les anticapitalistes, comme l’individualisation des droits sociaux ou la globalisation des revenus. Grand bien lui fasse. Mais nous ne nous laisserons pas berner par des résolutions annoncées en grande pompe dans les médias.

L’appel du pied d’Elio Di Rupo aux élus PTB-GO! pour conformer une majorité alternative s’inscrit dans le même schéma: donner au PS une caution de gauche et s’assurer un retour au pouvoir une fois que Michel-De Wever auront fait le sale boulot. Le positionnement du PTB sur cette question sera à suivre avec attention. Une approche de type "front populaire" avec "toute la gauche" (depuis le PS, Ecolo… jusqu’au cdH et au CD&V!) – celle-là même qui a déjà mené une politique de droite à bien des égards – serait aussi illusoire que la volonté de Syriza de négocier avec les institutions européennes. Au niveau européen, le menu qui nous est concocté n’en est d’ailleurs pas moins indigeste. Les experts de la Commission européenne négocient dans la plus grande opacité le Traité transatlantique [TTIP – lire notre entretien en page 20] avec les Etats-Unis. Si nous laissons passer ce traité, la table sera servie pour les multinationales, les privatisations et la liquidation de ce qu’il nous reste d’acquis sociaux. Ne nous voilons pas la face, la situation actuelle est sombre pour le monde du travail. Et encore, nous n’avons même pas évoqué l’Europe forteresse, les centaines de victimes en Méditerranée, le racisme et l’islamophobie qui font des métastases sur tout le continent, la crise climatique de laquelle la classe dominante n’est aucunement décidée à nous sortir, etc.

Face à ces décomptes macabres, l’alternative qui s’impose, c’est de renverser la table!

Notre première exigence doit être de reprendre le contrôle de nos vies. Ne laissons plus une oligarchie au pouvoir décider ce à quoi nous avons droit, ce que nous mangeons, comment nous produisons, qui nous accueillons chez nous ni quelle terre nous lèguerons à nos enfants. Renversons la table et commençons à construire le monde que nous voulons. Un monde pour toutes et tous, dans lequel la redistribution des richesses et toutes les décisions concernant la vie en commun seront soumises à un débat radicalement démocratique. ■

(1) Frédéric Lordon, "L’alternative de Syriza: passer sous la table ou la renverser", 19 janvier 2015, blog.mondediplo.net

(2) Le premier accord porte sur ce qu'on appelle les «pensions complémentaires». Le rendement garanti est abaissé de 3,25 à 1,75%, libérant ainsi sociétés d'assurance et patrons de leurs obligations conventionnelles antérieures. Le deuxième accord étend le contrôle de la disponibilité aux travailleurs/euses à temps partiel. Ce qui est loin d'être des conquêtes!

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syndical-social

Rompre avec les illusions!

100.000 manifestants demandent au mouvement syndical de sortir de l’impasse ✒ par Freddy Mathieu Il y a un an, Charles Michel plantait sa tente au seize Rue de la Loi. Néanmoins le vrai Premier ministre, Bart De Wever, restait dans la réserve à Anvers. Comme annoncé dans l'accord de leur gouvernement, on a connu une année de recul social généralisé. Le gouvernement 100% à droite ne cachait pas ses intentions belliqueuses contre les travailleurs. Ceux-ci ont répondu avec force.

Un gouvernement de classe

Les dirigeants patronaux disent de la déclaration gouvernementale qu'elle représente "le maximum de ce qui est possible aujourd’hui, mais reste insuffisant". Leur calcul est clair: pour aller encore plus loin dans la régression sociale – comme en Grèce, en Espagne, au Portugal – ils veulent que ce gouvernement affaiblisse structurellement les syndicats.

Il ne faut pas s'étonner si l’immense majorité des mesures de la "suédoise" vise à faire payer la crise du système aux travailleurs/euses, chômeurs/euses, malades, handicapé.e.s, pensionné.e.s, demandeurs/ euses d’asile. Les jeunes, les femmes et les précaires sont particulièrement visé.e.s. Pour le gouvernement Michel, rien n’est laissé au hasard: il y a une stratégie, un plan. Exemple: décider un saut d’index, puis augmenter la TVA pour compenser la baisse des cotisations patronales à la sécurité sociale. Si ça passe, on reviendra à l’attaque contre l’indexation et contre la sécurité sociale. Et il en va ainsi de toutes les attaques que nous avons subies. Le gouvernement cadre ses mesures dans sa stratégie qui vise à modifier le rapport de forces entre patronat et travailleurs: • en prévoyant un "nouveau modèle de carrière" couplé à une "révision des barèmes" et à une "diminution du nombre de commissions paritaires", il

vise clairement à briser la négociation collective des contrats de travail; • en permettant au conciliateur social de "conclure la première phase" pour "raccourcir la procédure Renault", le gouvernement veut enlever les maigres possibilités de proposer des alternatives syndicales en cas de restructuration et de fermeture; • en imposant un service minimum dans les chemins de fer, le gouvernement s’attaque directement au droit de grève. Le gouvernement a repris et amplifié les mesures de recul social des gouvernements précédents qui allaient dans le même sens: • il a durci la politique d'exclusion contre les demandeurs/euses d'emploi et les jeunes qui sortent de l'école. Ceci a pour conséquence de les éloigner du mouvement syndical qui ne peut même plus les défendre vis-àvis de l'ONEM… • il a prolongé le blocage des salaires, il veut empêcher les syndicats de négocier des conventions salariales et espère qu’un nombre croissant de travailleurs/euses se diront "à quoi bon rester syndiqué?"

Octobre, c’est aussi le premier anniversaire d’une phase d’action syndicale qui n’a pas porté ses fruits. Il convient de faire un bilan honnête de cette période, de se poser les bonnes questions. Le mouvement syndical utilise-t-il correctement ses forces? La "concertation sociale" avec le patronat peut-elle suffire à stopper leur machine de guerre, le gouvernement Michel, qui veut détruire nos conquêtes sociales? Répondre à ces questions est d’autant plus nécessaire et urgent en ce premier "anniversaire", au moment où les syndicats nous rejouent la même partition, peinant à s’accorder sur une mobilisation à la hauteur des attaques de ce gouvernement. Et n'offrant comme "alternative" qu'une austérité "équilibrée".

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photo: fRED – w w w.flickr.com/photos/image -bank

Une "dernière chance" pour les syndicats?


L’action syndicale a changé de registre

Les directions syndicales se plaignent du blocage de la concertation sociale. Leur credo: on veut négocier! Le problème c'est que le patronat veut limiter au maximum cette "concertation". Le gouvernement a donc cadenassé les négociations de décembre 2014 au niveau interprofessionnel. Et il en a tracé le cadre strict: la négociation des modalités d’application de ses décisions, éventuellement lâcher quelques miettes ou de légères corrections techniques. Dans ce cadre-là, le patronat a bien voulu s'asseoir à la table de concertation… Cela ne pouvait qu’aboutir à un Accord Interprofessionnel (AIP) qu’on pourrait qualifier de "zéro, virgule quelque chose"; accepté de peu par la CSC malgré sa référence au saut d’index et repoussé par la FGTB. Mais dans la pratique cet AIP a ouvert, après la trêve décrétée le 15 décembre 2014, une longue période (pratiquement tout le premier semestre 2015) de négociations dans les secteurs et ensuite dans les entreprises. Dans la perspective des élections sociales de 2016, les appareils des centrales n'ont pas fait trop de problèmes pour se replier dans ces négociations morcelées; il y a lieu d'aller chercher quelques "biscuits"... Dans certains cas ils sont parvenus à convaincre "leurs patrons" de dégager des marges pour obtenir des "compensations", mêmes partielles, aux mesures d’austérité du gouvernement. Un peu de beurre dans les épinards pour les travailleurs concernés... Mais de la sorte, le patronat et le gouvernement à sa solde imposent le tempo et se rapprochent de

leurs objectifs à plus long terme: réduire au strict minimum les conventions collectives, émietter au maximum le Droit du Travail, considérés comme des entraves au "libre marché". Et de la sorte isoler les secteurs syndicaux les plus forts et/ou les plus combattifs. Il faut bien constater que les 12 mois qui viennent de s’écouler ont vu s’éloigner peu à peu la solidarité interprofessionnelle de novembre/décembre. Il y a eu ensuite une longue trêve de trois mois et enfin six mois de repli dans les négociations catégorielles éparpillées. Bref, patronat et gouvernement sont parvenus à canaliser la combativité de fin 2014 et à la faire dévier de ses objectifs initiaux. Les organisations syndicales ont quitté le terrain de la lutte frontale contre les plans du gouvernement. Non seulement elles se sont laissées embarquer dans des négociations morcelées, mais on a aussi constaté des fissures communautaires. D'abord au sein de la CSC qui comptait sur le CD&V et Kris Peeters, son "allié" au sein du gouvernement, pour rendre le "tax-shift" plus équilibré (peine perdue!); et du côté wallon de la FGTB qui attribue une note assez positive au gouvernement PS-CDH, en particulier pour ce qui est de la "concertation sociale wallonne" (même si celle-ci est très marginale, les matières fédérales ayant évidemment plus d'impact sur les travailleurs/euses et les allocataires sociaux). Le thème privilégié étant "Charles Michel gouverne pour les Flamands", un raccourci qui escamote la réalité. Au-delà de son résultat électoral minoritaire en Wallonie, c'est d'un gouvernement de classe avec un programme ultra-libéral dont il s'agit. Et il s'attaque tout autant aux travailleurs/euses flamand.e.s!

Des militants désemparés

Fin 2014, des dizaines de milliers de militants syndicaux ont participé aux différentes actions. Parmi eux, une nouvelle couche, jeune et dynamique, qui s'est investie à fond. Pour beaucoup ce fut le premier combat de cette ampleur. La participation aux piquets, barrages et assemblées diverses, grâce aux nombreux contacts et échanges qui s'y nouent, a servi d'école de la combativité. De plus, la confrontation avec un gouvernement de classe leur a fait prendre conscience que le combat syndical se passe aussi ailleurs qu'à l'entreprise. On peut parler d'une radicalisation rapide. Mais la désillusion a été tout aussi rapide: la longue trêve et le retour aux négociations ont rompu cet élan prometteur.

Toutes les actions du début 2015 n'ont servi qu'à créer l'illusion et à lâcher la pression quand les militants les plus combattifs réclamaient une reprise de l'action.

Octobre 2015 Un an plus tard, en pleine discussion sur la stratégie à suivre pour reprendre le combat, il faut bien constater que beaucoup parmi cette relève syndicale sont désemparés, tout comme les militants chevronnés qui avaient accepté de se mobiliser pour la manifestation nationale du 6 novembre 2014 parce qu'il y avait un plan d'action à la clé et qui pestent devant l'incapacité syndicale à stopper les plans du gouvernement. Avec plus de 100.000 manifestants ce 7 octobre, on peut dire que la combativité est loin d’être totalement retombée. Même si, comme en 2014, certains dans le mouvement syndical se sont retranchés de nouveau derrière l’argument que "mobiliser c’est difficile, ce n’est plus comme avant"... Nombreux sont les militants syndicaux qui pensaient, eux, que l'annonce d'un plan d'action en front commun, allant crescendo, aurait boosté cette manifestation et relancé la mobilisation.

syndical-social

Le niveau des luttes a été élevé dès l’arrivée au pouvoir de Michel 1er: sur les 760.297 jours de grève en 2014 (un record depuis 1993!), 80% se sont déroulés au cours du 4ème trimestre (c’est plus que les 742.457 pour l’entièreté de la législature Di Rupo et bien plus que les 303.604 de moyenne annuelle de 2004 à 2014). Cette remontée des luttes n’a pas suffi à arrêter le rouleau compresseur du gouvernement des nantis. Les directions de nos syndicats ont fait une erreur: elles ont cru que notre démonstration de force était suffisante, qu’on pouvait en rester là, que cela suffirait pour faire reculer le gouvernement et pour obtenir des compromis du patronat, par la concertation. Le premier anniversaire de Michel 1er représente une sorte de "dernière chance" pour le mouvement syndical s'il veut renverser le cours des choses en faveur de ses affilié.e.s.

Changer de cap maintenant Mais pour renouer avec des actions victorieuses, le mouvement syndical doit avant tout rompre avec une série d'illusions qui l'ont conduit dans l'impasse actuelle. Tout d'abord accepter qu'il n'y a rien à attendre de la "concertation sociale", les patrons ayant fait une croix là-dessus. Ensuite que le gouvernement va continuer à s'attaquer à nous, qu'il n'y a donc pas d'autre alternative que de le chasser le plus vite possible. Et enfin qu'il doit doter le monde du travail d'un nouvel outil politique car il ne faut rien espérer de soi-disant "relais politiques" qui sont dans ce gouvernement ou qui lui ont ouvert la voie en initiant des politiques d'austérité dans les gouvernements précédents. Quel que soit le gouvernement en place, le mouvement syndical doit élaborer sa propre alternative et ne peut compter que sur ses propres forces, en toute indépendance, pour l'imposer. Il doit changer de cap et reprendre le chemin que la FGTB Charleroi avait commencé à déblayer il y a deux ans et décrit dans ses brochures "10 objectifs d'un programme anticapitaliste d'urgence" et "8 questions autour de politique et indépendance syndicale". ■ la gauche #74 octobre-novembre 2015

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luttes et mouvements

Retour sur l'incroyable expérience du Parc Maximilien ✒ par Matilde Dugaucquier Tout est parti d'une convergence d'initiatives. Une après-midi de début septembre, le CollectActif, un collectif de récupération et transformation de denrées alimentaires, organise une distribution de nourriture pour les réfugié.e.s qui campent depuis quelques jours au Parc Maximilien. Ceux-ci sont en effet livrés à eux-mêmes en attendant de pouvoir enregistrer leur demande d'asile à l'Office des Étrangers situé juste en face du parc. Ce n'est que par la suite qu'ils peuvent recevoir une place dans un centre d'accueil Fedasil ou CroixRouge. Le même jour, une manifestation de la Coordination des Sans-papiers rejoint le parc pour affirmer sa solidarité avec les réfugié.e.s et prend d'assaut, pour quelques instants, l'Office des Étrangers qui refuse d'enregistrer plus de 250 demandes d'asile par jour, laissant la file à ses portes grossir à vue d’œil. Dans un joyeux remue-ménage, sans-papiers et réfugié.e.s se retrouvent ensuite dans le parc pour un moment d'échanges. Parmi les activistes présent.e.s, une liste de contacts circule. La Plateforme citoyenne de soutien aux réfugié.e.s de Bruxelles est lancée le lendemain sur Facebook et la dynamique s'enclenche. En quelques jours, des tonnes de dons en

tentes, vêtements, nourritures, etc., sont acheminées sur le parc dans un élan de solidarité tout simplement stupéfiant. Il faudra vite trouver des solutions de stockage alternatives, tellement l'afflux est ingérable. La main d’œuvre est elle aussi de plus en plus abondante. Il ne faudra pas une semaine pour qu'une cuisine, une école, une mosquée, un espace pour les femmes, différents "magasins" de biens de première nécessité et d'autres installations ouvrent leurs portes. Le privé s'en mêle également et un "hotspot" wi-fi est notamment installé sur le camp. L'aide des quelques ONG présentes sur le terrain, entre autre Médecins du Monde pour la santé, MSF pour des tentes plus solides et Oxfam pour le stockage, est précieuse mais insuffisante. La nécessité de structurer et d'élargir le mouvement se fait sentir.

Favoriser la mobilisation citoyenne

Une semaine après son lancement, la Plate-forme tient donc sa première assemblée générale sur l'esplanade de la Gare du Nord, à côté du parc. À la grande surprise des organisateurs/trices, plus de mille personnes y participent et l'assemblée doit se structurer en sous-groupes thématiques: logistique, cuisine, animation, aide juridique,

communication, solidarité internationale, action, plaidoyer, etc. Car dans l'esprit des ses initiateurs/trices, la Plate-forme ne doit pas se contenter de poursuivre l'objectif à court terme de répondre aux besoins immédiats des abandonné.e.s du parc Maximilien. Sur le moyen terme, elle doit favoriser une mobilisation des citoyen.ne.s sur les questions migratoires en général, ne perdant pas de vue que ceux-ci sont à ce jour surtout touché.e.s par une crise perçue comme humanitaire et passagère. Lors de l'assemblée, le professeur de l'ULB Andrea Rea rappelle ainsi que la "crise" à laquelle nous faisons face n'est pas humanitaire mais politique: elle découle d'un déni d'accueil et d'asile de la part non seulement du gouvernement des droites actuel – incarné dans cette affaire par le duo Michel/Francken – mais également du gouvernement précédent (Di Rupo/De Block). La Plate-forme donne également une tribune et une place prépondérante à la Coordination des sans-papiers, qui veut rappeler que pour de nombreux/euses demandeurs/euses d'asile, le voyage débouchera sur un refus et de nouvelles difficultés: "l'illégalité", les menaces d'expulsion et le déni des droits les plus élémentaires. Il est ainsi important de rester vigilant.e.s et mobilisé.e.s autour du sort de personnes qui ne demandent rien d'autre que la dignité. L'assemblée unanime acquiesce en secouant les mains à la manière des Indigné.e.s.

Tandis que le processus participatif et démocratique large se met en branle, la vie continue sur le camp. La surabondance de dons et de nourriture permet de servir réfugié.e.s du camp et des centres avoisinants où tout manque: SDF, Roms, sans-papiers bénéficient ici d'un espace de visibilité politique et bénévole. Des installations en dur sont construites grâce à l'afflux incessant de palettes: une cuisine en bois mieux adaptée aux normes d'hygiène et de sécurité (toujours gérée par CollecActif), un sol pour se protéger de la boue, une cantine, des étagères, etc. Des musiciens viennent quotidiennement

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photos: Chichi Povitch

Objectif commun: le fonctionnement du camp


Une situation compliquée

Mais en dépit du "joyeux bordel" qui règne, du fonctionnement et des installations qui s'améliorent de jour en jour, la situation sur le camp se complique. La météo se dégrade, des cas de maladies graves sont relevés et les sanitaires sont insuffisants. À la mi-septembre, le camp est saturé et compte plus de 1000 résident.e.s permanent.e.s, ce qui ne va pas sans un certain nombre de tensions. La Plate-forme est engagée dans un bras de fer quotidien avec les autorités à la fois fédérales et communales. Les premières s'obstinent à ne pas vouloir mettre en place une solution de logement viable tandis que les secondes menacent le camp d'une expulsion. L'Office des Étrangers continue pour sa part à faire la sourde oreille et refuse obstinément d'enregistrer plus de 250 demandes par jour. Le système d'accueil Fedasil/Croix-Rouge arrive lui aussi à saturation, de nouvelles places doivent être créées mais on ne peut savoir pour quand. Les 500 places de "préaccueil" qui seront finalement mises à disposition par le Fédéral permettront de désengorger le camp le temps de reprendre un peu de souffle. Mais les chiffres d'occupation repartiront vite à la hausse, d'autant que certain.e.s

réfugié.e.s préfèrent de loin la chaleur humaine du camp humide au froid des briques de la tour WTC III... et reviennent rapidement sur le camp après s'être vu octroyer une place. C'est à ce moment que la Plate-forme décide de s'en remettre à la générosité des particuliers, lançant un appel aux hébergements temporaires. De nouveau, le succès est retentissant: plus de 350 familles se proposent d'ouvrir leurs porte aux réfugié.e.s en quelques heures... La marche "Refugees Welcome" du 27 septembre dernier, placée sous les mots d'ordres très larges de "OUI" à une politique d'ouverture et d'accueil et "NON" à la xénophobie et au racisme sous toutes ses formes, a été un réel succès avec plus de 20.000 personnes dans les rues de Bruxelles. Dans l'esprit des organisateurs/ trices, cette réussite doit poser un premier jalon en vue de la pérennisation du mouvement au-delà de l'expérience inoubliable du Parc Maximilien. S'il est encore trop tôt pour tirer un bilan définitif de l'activité de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, quelques conclusions peuvent déjà être faites à mi-chemin. Durant quelques semaines, on a assisté à une formidable dynamique de mobilisation autour des réfugié.e.s. Les initiateurs/trices de la Plate-forme on su faire de ce mouvement essentiellement humanitaire une arme politique leur permettant de peser dans le bras de fer avec le gouvernement, Francken allant même jusqu'à dénoncer une machination "conçue afin de pouvoir fulminer contre le gouvernement" et sa "propre personne". La Plate-forme est ainsi devenue un interlocuteur incontournable

pour tous les acteurs gouvernementaux et non-gouvernementaux impliqués dans la gestion de la "crise". De façon plus importante, les initiateurs/trices ont su insuffler des méthodes par ticipatives inspirées notamment du mouvement des Indigné.e.s et permettant une politisation rapide du mouvement, dans la perspective de s'insérer dans la durée et d'aborder des thématiques allant au-delà de l'accueil des réfugié.e.s. Outre sa participation directe à la vie du camp, le mouvement des sans-papiers y a ainsi bénéficié d'une visibilité inédite, en dépit des efforts du gouvernement d'utiliser les dits "illégaux" comme boucs émissaires face au soutien populaire dont bénéficient les réfugié.e.s. Ainsi Francken, qui veut "expulser des illégaux" en échange de l'accueil des réfugié.e.s, n'a-t-il pas réussi à semer la division ici. La participation active des réfugié.e.s à différents niveaux, pratique et politique, est également un acquis qui sera sans doute précieux dans les prochains mois, car les problématiques à traiter vont très probablement se multiplier: engorgement de Fedasil/Croix-Rouge, conditions de vie dans les centres, procédures arbitraires, refus, expulsions, etc. D'ores et déjà, la Plate-forme qui se structure et doit encore améliorer son processus démocratique est engagée dans la recherche d'une stratégie permettant de maintenir au moins en partie la formidable mobilisation citoyenne maintenant que le "problème des réfugié.e.s", incarné par le camp du Parc Maximilien, a disparu de l'espace public. ■

luttes et mouvements

partager leur talent et leurs instruments avec les résident.e.s, tant et si bien qu'une zone de concerts complètement équipée verra bientôt le jour. Les actions politiques que la Plate-forme mène en dehors du camp sont également préparées ici. Le Parc Maximilien devient ainsi un lieu de vie extrêmement convivial, démocratique et horizontal, où toute personne, simple badaud, bénévole, activiste ou réfugié.e.s, est maître de son initiative et collabore à la poursuite d'un objectif commun: le fonctionnement du camp. En parallèle à la multiplicité d'initiatives spontanées, chaque équipe "opérationnelle" rend compte de son activité et de ses problèmes dans une réunion quotidienne où on fait également le topo de la situation politique du jour. Les compte-rendus des réunions sont affichés dans la tente qui sert de quartier général à la Plate-forme citoyenne. Le service de sécurité assoit sa légitimité et on ne verra bientôt plus l'ombre d'un policier sur le camp. Une équipe d'écoute et de soutien psychologique pour réfugié.e.s et bénévoles est également mise en place; elle officie dans un espace détente aménagé pour ces derniers...

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social

L’allocation universelle: nouveau label de précarité ✒ par Denis Horman

De quoi parle-t-on? L’allocation universelle consiste en un revenu uniforme (et non complémentaire ou dégressif) qui serait versé à tout citoyen, à titre individuel, quelle que soit sa situation d’activité, de revenu ou de patrimoine, et dont le montant se situerait à un niveau en-dessous ou égal au seuil de pauvreté (selon les diverses propositions). Cette allocation est inconditionnelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie. Elle se ferait en remplacement partiel ou complet des prestations de sécurité sociale.

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plus de 100.000 signatures, donnera lieu, avant la fin de l’année, à un référendum sur le sujet. Aux Pays-Bas, dans la ville d’Utrecht, le conseil municipal a décidé, sous l’impulsion de la Gauche verte et le parti social-libéral D66, le lancement, au premier trimestre 2016, d’une expérimentation de revenu universel. Le programme va retenir 250 personnes parmi les habitants en âge de travailler et déjà bénéficiaires d’allocations. Pour valider la méthodologie de l’étude, qui devrait durer deux ans, la ville s’est associée à l’université d’Utrecht. En Belgique, cette idée a aussi ses partisans. Elle avait été plébiscitée par le G1000, ce groupe de citoyens tirés au sort pour débattre des priorités de la société belge. Deux économistes bien connus la défendent également: Philippe Van Parijs, philosophe et économiste, professeur à l’UCL où il anime la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale; et Philippe Defeyt, cofondateur et directeur de l’Institut pour un Développement durable, ancien secrétaire fédéral d’Ecolo et actuellement président du CPAS de la ville de Namur. Notons également que l’éphémère parti Vivant, créé par l’homme d’affaires,

Roland Duchâtelet (15ème fortune de Belgique), avait l’allocation universelle (AU) comme point central de son programme.

De belles intentions…

Si sa mise en œuvre peut varier – même sensiblement – d’une version à l’autre, le cœur du concept reste le même pour les défenseurs de l’allocation universelle. Mais laissons la parole à nos deux économistes belges! Philippe Defayt: "Aujourd’hui, quand je vois l’évolution des aspirations dans notre société, les changements sociologiques, les évolutions par rapport à ce que les gens cherchent dans leur activité, pour moi, l’allocation universelle, c’est avant tout un subside, un soutien à l’autonomie des personnes. Autonomie dans leur choix de vie; en terme de cohabitation et d’autonomie dans leurs activités, quelle que soit la nature de celles-ci. Un nombre incroyable de personnes aspirent à faire autre chose que ce qu’elles font. Aujourd’hui, c’est extrêmement difficile. L’allocation est un subside à l’innovation sociale". (1) Philippe Van Parijs: "Il y a 30 ans, il existait une sorte de consensus sur le fait

illustration: Little Shiva

L’idée n’est pas neuve. Dans plusieurs pays européens, sous des appellations différentes (allocation universelle, revenu de base, revenu d’existence…), le sujet est de nouveau d’actualité, que ce soit dans les débats, les plateformes électorales ou encore dans la mise en place d’expérimentations. L’idée traverse allégrement les frontières idéologiques. Elle a trouvé ses promoteurs à droite comme à gauche de l’échiquier politique: keynésiens, libéraux, ultralibéraux, écologistes, partisans de la décroissance, altermondialistes, milieux féministes, mouvements citoyens, monde académique… l’idée ne manque pas de supporters de renom. Des prix Nobel d’économie, comme James Tobin plutôt à gauche ou Milton Friedman très à droite, défendent l’allocation universelle. En Finlande, la coalition de centredroit (comprenant le mouvement d’extrême-droite des Vrais Finlandais) issue des élections d’avril dernier et dirigée par le centriste Juha Sippilä, a inscrit l’allocation de base universelle dans son programme gouvernemental. Cette idée est soutenue par une large majorité de Finlandais, et notamment par les Verts, mais combattue par les syndicats. En Suisse, une initiative populaire, qui a recueilli


Instrument d’émancipation ou de précarisation encore plus poussée?

"L’allocation universelle a trouvé dans l’effritement de la sécurité sociale l’espace pour se donner une jeunesse auprès de certains milieux de gauche (…). En pratique, un tel système paraît devoir produire des effets opposés aux intentions de ses promoteurs", constate Matéo Alaluf, un des pourfendeurs de l’allocation universelle. "Au-delà des belles intentions de ses promoteurs, cette idée de l’AU serait tout au contraire une machine de guerre contre la sécurité sociale, qui entraînerait l’institutionnalisation de la précarité". (4) Venons-en au montant de l’allocation universelle. Les différentes propositions se situent en-dessous du revenu d’insertion sociale (RIS), de l’indemnité de chômage ou encore du salaire minimum. Philippe Defeyt propose un montant de 500 à 600 euros/mois, comme "socle de base". Ce revenu de base ne devrait pas nécessairement exclure toute possibilité de bénéficier en plus de certains aspects du système de sécurité sociale, par exemple pour les soins de santé. "On ne peut pas dire que 500

euros est une régression sociale. Je connais des milliers de personnes qui vivent avec ça aujourd’hui", déclare Ph. Defeyt (Alter Echos, n°409). Comme l’allocation universelle est accordée à chaque personne, aussi bien à l’actionnaire d’une multinationale qu’à une personne émargeant au CPAS (soi-disant pour ne pas stigmatiser les pauvres!), le coût de celle-ci serait, selon l’estimation de notre économiste, de 60 milliards d’euros par an, soit quelque 15% du PIB. Et cela, toujours selon sa proposition, pour un revenu de base de 200 euros en moyenne par jeune de moins de 18 ans et de 500 euros en moyenne par adulte. "En fait, l’utopie, c’est le caractère inconditionnel de l’allocation universelle", souligne Paul De Grauwe, professeur à la KUL. "Si tout le monde a droit à cela (il parle d’un revenu de base décent de 1000 euros par mois pour chaque adulte, soit une dépense de 100 milliards par an – 25% du PIB –), c’est trop cher pour l’Etat. Et si on donne 500 euros à chacun, on n’aura pas résolu le problème de la pauvreté". (5)

Le financement de l’allocation universelle

Les promoteurs d’un revenu universel prônent des modalités de financement diverses: par des transferts de budgets de protection sociale et surtout par la fiscalité: réforme de l’impôt sur les revenus, cotisation sociale généralisée (CSG), impôts sur la consommation (TVA), accises, etc. "Remplacer un système de protection sociale financé principalement par les cotisations et reposant principalement sur la solidarité salariale, par une rente versée par l’Etat et financée par la fiscalité apparaît comme une machine de guerre contre l’état social taxé des pires défauts par ses détracteurs". (6) La logique de l’allocation universelle financée par l’impôt (impôt supporté pour l’essentiel par les salariés!) conduirait à juxtaposer un assistanat de l’Etat aux pauvres à des régimes de sécurité sociale préfinancés par ceux qui ont la possibilité d’épargner, via des fonds de pension, des assurances privées… Le démantèlement progressif du système actuel de sécurité sociale, provoqué par le dégagement du patronat dans son financement, le blocage des salaires, les économies gouvernementales dans les soins de santé, dans les (pré) pensions, ou encore dans les exclusions du chômage, ne fait déjà qu’accélérer la précarisation et l’appauvrissement de larges couches de la population d’un côté

et l’enrichissement d’une infime minorité de l’autre côté. Le soutien de courants sociaux-libéraux et de droite à l’allocation universelle s’appuie sur leur vision d’en finir avec un "Etat providence", décrit comme obsolète, coûteux et inefficace.

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qu’un point de croissance en plus, c’était du chômage en moins. Et la croissance, on essayait de l’obtenir en faisant croître la productivité. Notre intuition était d’imaginer une solution au problème du chômage qui ne table pas sur cette course infernale à une croissance toujours plus accrue (…). Toute une série de personnes se disent que si on veut le faire de manière qui ne soit pas économiquement inefficace – du genre: réduction autoritaire du temps de travail ("si on pense à une réduction, obligatoire, pour tous, ça c’est une idée qui était bonne pour le siècle dernier" PVP), pourquoi ne pas donner plus de possibilité aux gens…" (2) "Défendre le revenu de base (…), c’est s’attaquer aux pathologies engendrées par une société placée sous le signe du travail (…). Le revenu de base constitue une technique souple, intelligente de partage de l’emploi. Il facilite la réduction volontaire du temps de travail ou l’interruption de carrière au moment où les travailleurs le désirent (…). Un revenu inconditionnel est avant tout un instrument d’émancipation. C’est une manière simple et directe d’accroître le pouvoir de négociation de celles et ceux qui en ont le moins. Pour leur permettre d’être plus forts face aux maitres de tous bords, patrons, maris ou bureaucrates". (3)

Pour les partisans de l’allocation universelle, sa mise en place se justifie par les arguments suivants: • La réduction des inégalités sociales (mesure de justice sociale); • L’éradication de la pauvreté (si son montant est fixé à un niveau suffisant); • La suppression de la "trappe au chômage" (puisqu’un tel revenu serait cumulable intégralement avec un revenu d’activité); • Le moyen de combattre la stigmatisation des bénéficiaires de minima sociaux (puisqu’un tel revenu serait versé à tous, sans distinction); • La déconnexion du revenu et de l’activité (prélude à l’émergence d’une société "sans travail", favorisant le développement d’activités personnelles non lucratives). Philippe Defeyt reconnaît que le niveau très bas de l’allocation universelle doit être couplé, dans sa conception même, à des boulots complémentaires pour assurer un niveau de vie décent. En conséquence, des personnes de plus en plus nombreuses, en particulier des jeunes, exclues du chômage sont déjà forcées d’accepter n’importe quel emploi – quand il existe! – pour survivre. L’allocation universelle, avec la nécessité de compléter ce revenu de base, loin de permettre le développement "d’activités libres", entraînera plutôt la prolifération d’emplois contraints et peu rémunérés. Sans oublier que cette allocation constituerait une subvention aux employeurs. Le salaire s’ajoutant à ce revenu de base, le patronat serait fortement tenté de rémunérer le travail en dessous du niveau de subsistance et à trouver des justifications supplémentaires au blocage, voire même à la baisse des salaires. Tout cela avec la collaboration gouvernementale!

Quelles alternatives?

"Seul le travail crée de la valeur économique qui peut ensuite être la gauche #74 octobre-novembre 2015

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Pour les partisans de l’allocation universelle, celle-ci a le mérite de proposer une solution pour cesser de faire du travail une condition sine qua non à l’existence. En offrant la possibilité de ne plus "perdre sa vie à la gagner", le revenu de base permettrait à chacun de quitter des boulots strictement alimentaires et de disposer de temps pour s’investir dans des activités choisies, tout en laissant le choix à celles et ceux qui veulent gagner plus d’exercer une activité salariée. Nous avons souligné que l’octroi d’un revenu de base ne peut trouver d’autre source que le travail, que la revendication légitime du temps libre implique un revenu (ou allocation) décent, permettant la satisfaction des besoins fondamentaux. Plutôt que de vouloir opposer la revendication du revenu garanti à celle de nouveau plein emploi hypothétique, comme tentent de le faire les partisans de l’AU, l’axe principal devrait être la réduction générale et radicale du temps de travail pour tous et toutes, sans perte de salaire et sans augmentation des cadences. Et avec embauches proportionnelles. Ce qui permettrait également d’alléger l’aspect aliénant du travail et de favoriser le développement d’activités personnelles et non lucratives. Mais cette démarche "d’émancipation", n’en déplaise à Philippe van Parijs, ne peut se concrétiser qu’à travers un rapport de force construit à partir de l’action collective du monde du travail.

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distribuée. Tous les revenus proviennent du travail humain, collectif"(7). Ce sont les travailleurs salariés qui sont à la base de la production de la richesse, des biens et des services. L’octroi d’un revenu de base ne peut trouver d’autre source que le travail. "La socialisation du salaire", selon les termes de l’économiste français Bernard Friot, a fait en sorte qu’une partie substantielle des revenus des salariés soit détachée du travail particulier et redistribué. La distinction établie entre le salaire "direct" versé au travailleur et le salaire "indirect" formé des prélèvements sociaux, a permis le financement du non emploi par l’emploi (8). C’est la base de notre système de sécurité sociale, en grande partie financé par le salaire (la partie socialisée du salaire qu’est la cotisation sociale). C’est la base de la solidarité entre les salariés et les sans emploi, les allocataires sociaux. C’est la raison pour laquelle la bataille collective pour une autre répartition des richesses – produites par les travailleurs/ euses – et en conséquence pour l’augmentation de la masse salariale – les salaires bruts – et la réduction drastique des dividendes aux actionnaires, prend tout son sens. Nous sommes le 10ème pays européen le plus riche par habitant (le 17ème sur le plan mondial). Le monde du travail devrait pouvoir décider souverainement et démocratiquement de la richesse qu’il produit et qu’il souhaite mettre en commun. Richesse redistribuée via les cotisations de sécurité sociale et via les impôts (prélevés sur le salaire brut), pour répondre aux besoins fondamentaux, pour des retraites, des allocations de chômage et des revenus d’intégration sociale (RIS) décents. Egalement pour des services publics en nombre et démocratiques, etc. Sans oublier la possibilité effective, via une autre répartition des richesses, s’appuyant sur une fiscalité plus juste, d’aller vers une extension de la gratuité de services et biens essentiels. La confusion entre le revenu de base et le revenu garanti permet aux partisans de l’allocation universelle de déconsidérer les critiques qui leur sont adressées et qui seraient la preuve d’un désintérêt total pour le sort des plus démunis. Un des pourfendeurs de l’allocation universelle, l’économiste français Michel Husson (9), met à juste titre l’accent sur l’urgence, la nécessité immédiate d’un revenu décent garanti, reprenant le leitmotiv des marches européennes pour l’emploi: "Un emploi, c’est un droit, un revenu c’est un du". Une

démarche concrétisant l’unification, dans un combat commun, travailleurs, salariés ou chômeurs. Les partisans de l’allocation universelle partent d’une intention louable: l’éradication de la pauvreté et la réduction des inégalités sociales. Mais pourquoi faut-il que le revenu de base qu’ils proposent soit versé à tous, riches et pauvres, gros actionnaires des multinationales et chômeurs? Ce qui d’ailleurs aboutit à limiter de fait le montant de cette allocation universelle. N’est-ce pas un non-sens, une aberration? Pour le financement des revendications sociales, l’argent existe. Il faut le pendre là où il est! Pas dans la poche des travailleurs et des allocataires sociaux! ■ 1. "L’allocation universelle est un subside à l’innovation", Le Soir, L’entretien, 2/12/2014, p.21. 2. Ibid. 3. Philippe Van Parijs, Libération, 17/8/2015. 4. Matéo Alaluf, "Un label de précarité", Le Soir, 2/12/2014. 5. "L’allocation universelle est-elle l’avenir de la sécurité sociale?", Le Soir, 29/7/2015. 6. Matéo Alaluf (2014), L’allocation universelle, nouveau label de précarité. Editions Couleur Livres, p.81. 7. Jean-Marie Harribey, co-président du Conseil scientifique d’ATTAC France, Libération, 17/8/2015. 8. Matéo Alaluf, ibid. p.77 9. Voir son site hussonet.free.fr

Michel Husson

illustration: Little Shiva — photo de Michel Husson de Wikimedia.org

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La réduction radicale et collective du temps de travail


Pour ne pas perdre sa vie à la gagner…

social / à lire

Les risques du travail

image credit­

✒ par Guy Van Sinoy En 1985 les éditions La Découverte avaient publié un ouvrage portant le même titre (Les risques du travail). Rédigé essentiellement par des chercheurs et des médecins du travail français, ce livre s’était vendu à plus de 25.000 exemplaires. En 1985, on disposait en général dans les entreprises et surtout du côté syndical de peu d’informations sur les risques du travail. Le mérite des auteurs de l’époque avait été de mettre à jour quantité de risques dans de nombreux domaines (bruit, vibration, cancers professionnels, plomb, poussières de métaux, amiante, peintures et colles, colorants, pesticides, etc.). L’ouvrage attirait notamment l’attention sur le fait que l’espérance de vie moyenne d’un manœuvre était de huit ans plus courte que celle d’un ingénieur, que de 10.000 à 20.000 cancers par an en France étaient déterminés par les conditions de travail. L’ouvrage qui vient de paraître aujourd’hui, rédigé sous la direction de quatre chercheurs (Annie ThébaudMony, Philippe Davezies, Laurent Vogel et Serge Volkoff), regroupe les contributions d’une centaine de spécialistes des conditions de travail à l’échelle internationale (médecins, syndicalistes, juristes, sociologues, ergonomes, psychologues…) Son approche diffère de l’ouvrage paru en1985 parce que depuis lors le monde a changé. Le présent ouvrage examine d’abord l’impact de la mondialisation sur l’organisation du travail et sur l’inégalité des risques. En 30 ans, l’organisation néolibérale s’est radicalisée, en rupture avec les compromis sociaux d’après guerre. Sous la pression des marchés financiers, une remise en cause des droits des travailleurs (emploi, salaire, protection sociale) a provoqué une insécurité qui gagne du terrain.

Les nouvelles méthodes de management et de réorganisation du travail font l’objet de la deuxième partie du livre: sous-traitance, intensification du rythme de travail, chasse aux temps morts, travail à distance, flexibilité, polyvalence, gestes répétitifs, horaires atypiques sont des facteurs qui rendent plus pénible le travail. La troisième partie du livre examine l’impact sur la santé des salarié.e.s: produits toxiques, exposition aux risques de cancers, stress professionnel, burn out, inégalités hommes-femmes en matière de santé au travail, troubles musculosquelettiques, exposition aux risques plus fréquentes pour les jeunes travailleurs manuels et précaires etc. Les modes d’agir par rapport aux risques constituent la dernière partie du livre: l’inspections sociale face aux infractions, l’évaluation des risques, le médecin du travail, le rôle du syndicat, responsabilité pénale des employeurs. Voici un livre à mettre entre les mains de toutes les militantes et militants syndicaux pour améliorer la protection de la santé sur les lieux de travail. Contactez votre délégué/es syndical pour attirer son attention sur l’importance de ce livre. Délégué.e.s, demandez à votre secrétaire syndical de commander cet ouvrage pour les délégations syndicales de votre secteur! ■ Thébaud-Mony, Davezies et al. (2015) Les Risques du Travail Paris, La Découverte. (604 pages, 28 euros) L'ensemble des numéros d'HesaMag, magazine de l'ETUI consacré aux conditions de travail et à la santé au travail, est désormais accessible sur le site www.etui.org/fr/Themes/Sante-et-securite/ HesaMag/(offset)/all

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Femmes, précarité et pauvreté à Bruxelles ✒ par Francine Dekoninck Un proverbe chinois contemporain dit: "Il y a plus pauvre qu'un pauvre: c'est la femme du pauvre!" Au Centre et à l'Est les grandes sociétés (banques, assurances) et les institutions européennes, au Nord et à l'Ouest les quartiers pauvres: capitale de l'Europe, de la Belgique et de la Flandre, Bruxelles est aussi la capitale des inégalités sociales. C'est ce qui se dégage du Rapport social sur la pauvreté à Bruxelles publié en 2014 par l'Observatoire de la santé et du social.

Globalement 32% des Bruxellois vivent sous le seuil de pauvreté

Les conclusions de ce rapport sont implacables, En région bruxelloise, le taux de risque de pauvreté ou d'exclusion sociale se situe autour de 41,2%. Environ un tiers des Bruxellois vit avec un revenu en dessous du seuil de pauvreté. Et encore! Ces statistiques ne tiennent pas compte des sans-papiers. Sur le plan démographique, les femmes représentent 51% de la population bruxelloise, mais à partir de 55 ans, elles représentent la majorité de leur tranche d'âge. À partir de 75ans, 60% des personnes habitant Bruxelles sont des femmes. Mais si elles vivent en moyenne plus longtemps que les hommes, ces femmes ne vivent pas pour autant en bonne santé. À l'avenir bon nombre de femmes âgées, pensionnées ou vivant d'une allocation, connaîtra la pauvreté.

Se loger à Bruxelles

La majorité des logements mis en location à Bruxelles appartiennent au secteur privé. Le montant élevé des loyers continue d'augmenter et contribue à la précarisation car il y a souvent disproportion entre les revenus des locataires et les prix des loyers. De 2004 à 2013, le loyer moyen a augmenté de 20%, hors inflation. Et la croissance rapide de la population (150.000 habitants de plus depuis 2003) n'arrange rien. Certains locataires

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sont obligés de déménager vers un logement moins cher, plus petit et parfois dégradé, avec comme conséquences la sur-occupation et les tensions, surtout quand il y a plusieurs enfants. Mais les obstacles au déménagement deviennent vite insurmontables: coût du déménagement, garantie locative de trois mois à constituer, frais d'ouverture et de fermeture des compteurs… La situation est encore plus dramatique pour les femmes seules avec enfants car la plus grande partie de leur revenu passe dans le loyer. Les familles monoparentales représentent 47,5% des ménages à Bruxelles, contre 34% dans l'ensemble du pays. Et, dans 86,6% des cas, ces familles monoparentales bruxelloises concernent des femmes. Pour beaucoup, le loyer, sans les charges, représente entre 50 et 80% du budget. On trouve ainsi dans la capitale de l'Europe au 21e siècle des situations qui font penser à ce que décrivait Charles Dickens à Londres au 19e siècle.

Travail, chômage et sanctions Onem

La pauvreté des femmes est due en grande partie à leur position sur le marché du travail. Parmi les 15-64 ans le taux d'activité (salariée ou indépendante) des femmes est de 58,4 % alors qu'il est de 71,9 % chez les hommes. L'inactivité des femmes sur le marché du travail est fortement liée à la présence d'enfants et au fait que les femmes restent majoritairement en charge des tâches domestiques. La pénurie de crèches à un prix abordable constitue un obstacle majeur à l'emploi, surtout si cet emploi est mal payé. Et les emplois peu qualifiés proposés aux femmes sont non seulement sous-payés, mais souvent flexibles et avec des horaires atypiques (ex: dans le secteur du nettoyage) difficilement compatibles avec les soins à apporter aux jeunes enfants. La présence d'enfants implique souvent des ruptures dans les trajectoires professionnelles des femmes (congé de maternité, congé parental, temps partiel, déclassement professionnel involontaire). Alors que les Bruxelloises sont minoritaires

par rapport aux hommes sur le marché de l'emploi, 68,8% des emplois à temps partiel à Bruxelles sont occupés par des femmes. Dans la plupart des cas, l'emploi à temps partiel est rarement choisi. Il résulte de contraintes liées au marché du travail et à l'absence de services de soins disponibles pour les enfants et pour les personnes âgées dépendantes. À cela s'ajoutent les inégalités de salaires entre femmes et homme. En 2011, le salaire moyen des personnes travaillant à temps plein à Bruxelles était de 2.995€ pour les femmes et de 3.258€ pour les hommes. Si les hommes sont souvent plus sanctionnés que les femmes par l'Onem, les statistiques montrent que la part des sanctionné(e)s ayant le statut de chef de famille est plus importante chez les femmes que chez les hommes, Dans ce cas, c'est toute une famille, y compris les enfants, qui bascule dans la pauvreté, La seule issue dans ce cas-là est de se tourner vers le CPAS pour obtenir le RIS (revenu d'intégration sociale, ex "minimex") et ensuite pouvoir espérer de décrocher un contrat Article 60 qui permettra, après un certain temps de retrouver une allocation de chômage rabotée puisque calculée sur base de la rémunération d'un contrat Article 60. Les imprévus biographiques (décès, séparation...) ou administratifs (sanction) constituent alors une catastrophe sur le plan financier. D'autant plus que les personnes en situation de précarité disposent souvent de moins d'informations sur leurs droits et sur les procédures à effectuer. L'extrême précarité des femmes sans emploi ayant charge de famille les pousse à accepter du travail au noir (retouches de pantalons, repassage, femme de ménage, garde d'enfant serveuse) mais même dans le secteur informel l'accès au travail est plus difficile pour les personnes victimes de discrimi­nations (racisme, âge, foulard...)

Allocations familiales

La plupart des femmes perçoivent directement le montant des allocations familiales, mais ce n'est pas toujours le cas. Le fait de pouvoir disposer de ce montant dépend directement de la détention ou


illustration: Little Shiva

RIS, Grapa et suppression de la pension de survie

En principe, des revenus de remplacement sont prévus pour les personnes qui ne peuvent pas ou plus travailler (chômage, maladie, invalidité, pension). Pour percevoir ces revenus de remplacement il faut en général avoir cotisé suffisamment à la sécurité sociale. Les personnes qui n'ont pas droit (ou plus droit) aux allocations sociales peuvent dans certaines conditions recevoir du CPAS un revenu d'intégration sociale ou, pour les personnes de plus de 65 ans qui ne disposent pas de moyens suffisants, une allocation d'aide financière dénommée Grapa (Garantie de Revenu pour Personnes Âgées) versée par l'Office National des Pensions. Avec l'âge, les risques de pauvreté augmentent…Et les femmes vivent plus longtemps! En 2013 la Région Bruxelloise comptait 9.351 femmes qui bénéficiaient de la Grapa (1,011,70€ par mois) et 5,854 hommes. Cette large majorité féminine s'explique par l’espérance de vie plus longue des femmes mais aussi par le fait que les femmes ont acquis moins de droits à la pension en raison de leur carrière plus précaire. Le gouvernement Michel a supprimé la pension de survie à partir du 1er janvier 2015 pour le conjoint survivant âgé de moins de 45 ans (l'âge sera progressive-

ment relevé jusque 55 ans en 2030). C'est une mesure sournoise dont presque personne ne parle. Pour rappel, la pension de survie permettait au conjoint survivant de toucher une pension calculée sur base de la carrière de salarié de son conjoint décédé, Jusque 1984 seules les veuves pouvaient recevoir une pension de survie. Après 1984 cette mesure a été élargie aux veufs. Les personnes ainsi exclues du bénéfice de la pension de survie seront le plus souvent des veuves d'un conjoint plus âgé et qui n'ont pas d'activité professionnelle car elles ont plusieurs enfants à charge. Elles percevront une allocation de transition pendant 12 mois (24 mois si enfants à charges). De transition vers quoi? Très probablement vers la misère car après cela elles n'auront pas d'autre choix que se tourner vers le CPAS. ■

rubrique

non d'un compte bancaire et de la négociation au sein du couple. Le montant des allocations sociales se base généralement sur l'hypothèse d'un partage équitable des ressources au sein du ménage. Mais tous les cas de figure sont possible au sein d'un couple et il existe encore bien des situations où la femme est en situation de dépendance financière, totale ou partielle, vis-à-vis de son cohabitant. Dans certains cas, la dépendance financière peut être associée à des formes de maltraitance notamment sous la forme d'un manque de considération à l'égard de la femme. Et en cas de violences conjugales une femme sera d'autant plus subordonnée à cette situation que sa dépendance financière est importante. Depuis 2005, les allocations sociales sont en principe adaptées à l'évolution générale du bien-être, mais un tel mécanisme n'existe pas pour les allocations familiales. Or ces dernières constituent une source importante de revenus pour les femmes en charge d'une famille monoparentale.

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service public

Dialogue du matin dans un compartiment… ✒ par Guy Van Sinoy

année 10.299 trains ont été supprimés. Je n’invente rien c’est sur le site d’Infrabel.

Gare de Mons, un jeudi vers 7 heures moins quart le matin. Afin d’éviter les rafales de pluie, les navetteurs se serrent sur le quai en attentant le train IC qui les conduira au travail à Bruxelles. C’est pas demain la veille que la nouvelle gare sera terminée et d’ici là il faut bien prendre son mal en patience. Surprise: le train est à l’heure! Les voyageurs plient leur parapluie, les portes s’ouvrent et les navetteurs prennent leur place habituelle, même voiture, même compartiment. Didier, étudiant en dernière année en sciences éco, se rend à l’ULB pour y déposer son mémoire. Il choisit une place de libre et s’installe en face de Marcel, un navetteur de Boussu qui travaille à la Tour des Pensions près de la gare du Midi. La conversation s’engage.

Marcel: 10.000 trains! Comment est-ce possible?

Marcel: Aujourd’hui il est à l’heure, ce qui n’est pas souvent le cas. D’ailleurs comme je commence à 8 heures, je prends toujours un train plus tôt: celui qui arrive au Midi à 7h36, car avec le suivant qui arrive à 7h52 c’est souvent trop juste pour arriver à temps au travail. Didier: Je ne fais pas trop attention à la ponctualité des trains car je suis étudiant et je ne dois pas pointer. Mais comme je viens justement de terminer mon mémoire sur la SNCB, j’ai compris comment ça marche. Pour éviter de devoir payer trop de compensations aux voyageurs, la SNCB allonge les temps théoriques de parcours en ajoutant des minutes tampons à chaque arrêt. Ainsi quand le train arrive au terminus on ne comptabilise pas de retard même si le train est arrivé en retard dans les gares intermédiaires. Marcel: C’est légal de faire ça? Didier: Je ne sais pas trop si c’est légal, mais ils le font. De plus quand un train est supprimé pour une raison technique, par exemple, on ne comptabilise pas cela comme un retard. Or bien souvent le voyageur doit attendre un temps assez long pour prendre le train suivant. Rien qu’au premier semestre de cette

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Didier: Une des causes majeures des pannes est le manque d’entretien faute de personnel. Un exemple: sur le train dans lequel nous nous trouvons, chaque voiture a une porte à l’avant et l’autre à l’arrière. Si en cours de trajet, une porte tombe en panne, on continue à rouler avec une porte condamnée. Si jamais la deuxième tombe en panne, il faut alors retirer la voiture du convoi et l’envoyer vers un atelier de réparation. C’est-à-dire que le train est supprimé. Il y a aussi, dans les grandes gares des techniciens chargés des petites réparations (changer une ampoule ou un fusible sur un train qui est à quai) en nombre insuffisant. A Bruxelles midi il y a 2 techniciens (pour 22 voies!) dans l’équipe du matin et 2 autres dans l’équipe de l’après-midi. Il est prévu de réduire à 1 technicien par équipe. Et encore! Il arrive que faute de pièces de rechanges, le technicien doive prendre sa voiture pour aller chercher à l’atelier ce qui lui manque. Dans les ateliers de réparation, il manque souvent des pièces pour remplacer celles qui sont usées. On cannibalise souvent une voiture ou une locomotive à l’arrêt pour dépanner le matériel à réparer. Puis quand la pièce neuve arrive enfin on la remonte sur la voiture ou la loco qui avait été cannibalisée. Le taux de disponibilité du matériel roulant n’est que de 80%, ce qui en dit long sur le manque de moyens des services techniques. Marcel: Mais ça n’a pas de sens d’organiser l’entretien technique de cette façon, pour du matériel qui doit rouler tous les jours par tous les temps. Didier: Il faut comprendre qu’il y a une volonté politique de laisser couler la SNCB pour montrer qu’une entreprise publique ne marche pas et qu’il faut privatiser. Du moins privatiser ce qui rapporte de l’argent. Il suffit de voir ce qui se passe

au sommet. Le mot qui revient sans cesse est la "libéralisation". En 2014, Paul Magnette a scindé la SNCB en 2: SNCB d’un côté pour ce qui roule, Infrabel pour l’infrastructure. Une nouvelle entité a été créée, HR Rail, qui est l’employeur de l’ensemble du personnel (SNCB et Infrabel). Aujourd’hui, la ministre de la mobilité Jacqueline Galant veut que HR Rail disparaisse au moment de la libéralisation du rail en 2019. Marcel: Tiens, justement, comme tu parlais de Jacqueline Galant, on vient de passer à Jurbise!

Didier: Cette libéralisation du rail en 2019 est une décision du gouvernement Michel. Concrètement cela signifie que des compagnies privées pourront faire rouler des trains sur le réseau ferroviaire belge. Contrairement à ce que pensent certains, cela se fera au détriment de voyageurs. En GrandeBretagne, où le réseau a été libéralisé, les tarifs ont augmenté de 80% en 6 ans. De plus, il y a eu de très graves accidents. La disparition de HR Rail à l’occasion de la libéralisation aura des conséquences très néfastes pour tout le personnel du chemin de fer belge, qu’il soit SNCB ou Infrabel. Il faut savoir qu’il existe un statut unique pour le personnel du rail en Belgique. Ce statut unique comporte une série d’avantages sociaux que les syndiqués ont arraché dans le passé par des luttes (barèmes, carrières, pensions, service médical, mutuelle, billets de train, assurance hospitalisation, vacances pour les enfants du personnel,…). Un peu comme cela existait dans le passé pour le person-


Marcel: Je vois que tu connais bien ton sujet. Et si j’étais dans le jury je te donnerais tes points. Mais tout ça ne me dit toujours pas pourquoi les trains ont tant de retard. Didier: J’y arrive. Je ne pouvais pas te parler de la libéralisation du rail sans parler de la destruction du statut social des cheminots. ça me fend le cœur car mon grand-père était cheminot. La libéralisation cela signifie aussi que les différentes compagnies vont se tirer dans les pattes. Un exemple. La SNCB est dirigée aujourd’hui par Jo Cornu, un patron venu du privé où il a notamment dirigé Alcatel et Agfa-Gevaert. Infrabel est dirigé par Luc Lallemand, un conseiller financier qui a sa carte du PS en poche. Un exemple flagrant de dysfonctionnement est l’atelier technique d’Ottignies construit par la SNCB. L’atelier est flambant neuf mais inutilisé car il manque les rails (qui doivent être posés par Infrabel). Cela sera probablement le même scénario avec l’atelier de Kinkempois, près de Liège, qui sera opérationnel en 2017 mais où il n’y aura pas de rails avant 2019. Comment veux-tu que le matériel soit correctement entretenu dans ces conditions et qu’il ne tombe pas en panne?

photo à droite: w w w.flickr.com/photos/mcdemoura

Marcel (il se fâche): Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre ces incapables dehors? Didier: Ce ne sont pas des incompétents. Ces gens-là ont fait de longues études et savent très bien ce qu’il font. Plus les services de la SNCB seront désorganisés, plus les néolibéraux et les socio-libéraux auront des arguments pour privatiser. Autre chose que les voyageurs ne savent pas. La SNCB paie 600 millions par an à Infrabel pour faire rouler ses trains sur le réseau. C’est absurde puisque c’était un réseau construit par la SNCB avec l’argent public. Autre absurdité: sur un même trajet, un train IR paie plus qu’un train IC car comme il s’arrête plus souvent, il use plus les rails.

tous les libéraux, est pour la disparition de la SNCB en tant que société publique. Elle fait souvent parler d’elle dans les médias par ses déclarations fracassantes. Quelques exemples. Elle veut que la SNCB soit dans le Top 5 européen en matière de performances. C’est absurde car c’est comme si on comparait des pommes et des poires. D’un pays à l’autre la géographie est différente, le matériel est différent, les nombre de voyageurs et la densité du réseau sont différents. Ce que veulent les voyageurs c’est avant tout se déplacer dans de bonnes conditions (horaire, confort) et en sécurité. Marcel: Tiens, comme tu parles de sécurité, on vient juste de passer à Buizingen. Le jour de la catastrophe j’ai eu de la chance car j’avais pris congé ce jour-là.

d’étranglement car il n’y a que 6 voies à la gare centrale. Didier: Augmenter la productivité peut aussi se faire en transportant le même nombre de passagers avec moins de personnel. La pyramide des âges à la SNCB fait que près de 10.000 agents prendront leur pension d’ici 2020. Jacqueline Galant a aussi annoncé la suppression de la carte famille nombreuse, son intention d’instaurer des tarifs plus cher aux heures de pointe, de vouloir faire voyager les jeunes aux heures creuses (en principe ils sont à l’école) vendre des tickets de train chez les commerçants (un peu comme les points Poste), de supprimer les accompagnateurs dans certains trains (One man car) et d’installer des portillons (comme dans le métro) pour contrôler l’accès aux quais. Je n’ai pas bien compris si elle voulait aussi installer des portillons aux points d’arrêts situés en rase campagne.

service public

nel de la Régie des Postes et pour celui de la Régie des Télégrammes et Téléphones (RTT). Ces acquis sociaux ont progressivement disparu avec la transformation de la RTT en Belgacom puis en Proximus; de la transformation de la Régie des Postes en Bpost.

Marcel: Mais sans accompagnateur, c’est dangereux. C’est lui qui vérifie si tout est en ordre avant de donner le signal du départ.

Didier: Parmi les annonces tapageuses de Jacqueline Galant, je cite en vrac l’objectif de faire passer la disponibilité du matériel roulant de 80 à 86% (Comment? Et avec quels moyens?, de mettre à la disposition des voyageurs 160.000 places assises d’ici 2030 (à supposer que le gouvernement Michel tienne jusque là!) d’augmenter la productivité de 20% en 5 ans. Marcel: 20% en plus de passagers? Mais où va-t-on les mettre. Les trains sont déjà bondés aux heures de pointe et beaucoup de trains doivent passer par la jonction Nord-Midi qui est un goulot

Didier: T’as tout compris Marcel! Elle veut aussi installer le Wifi dans le train sur tout le réseau, ce qui est impayable et coûtera nettement plus cher que les rails de l’atelier d’Ottignies. Marcel: Le Wifi dans le train? Et pourquoi pas un café au lait et un spéculoos pour chaque voyageur? Didier: Je vois que malgré les catastrophes qui s’annoncent pour le rail belge tu conserves le sens de l’humour! Nous arrivons déjà au Midi. C’est dommage que je doive te quitter car j’en ai encore pas mal de belles à t’apprendre. Notamment sur le service minimum. Marcel: Ce sera pour une prochaine fois. Bonne chance pour ton examen! ■

Marcel: Et Jacqueline Galant dans tout ça, elle promet plein de choses? Didier: Jacqueline Galant, comme la gauche #74 octobre-novembre 2015

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entretien

SNCB: "Une journée de grève ne suffira pas..." ✒ Entretien avec Philippe Dubois, Secrétaire régional CGSP Cheminots Bruxelles: propos recueillis par Guy Van Sinoy et Anne-Marie Obbiet

La Gauche: Quels sont les principaux points des projets de Jacqueline Galant contre lesquels il faudra se battre au cours des prochaines semaines?

Philippe Dubois: D'abord l'emploi. En 2008, nous étions encore 38.000 équivalents temps plein (ETP), le 15 juillet dernier nous n'étions plus que 32.912 ETP. Il y aura, à l'horizon 2019, 10.000 départs en pension, et une augmentation de la productivité de 4% par an durant cinq ans soit une hausse de la productivité de 20% sur cinq ans. C'est-à-dire transporter plus de voyageurs avec moins de personnel. Nous allons perdre des milliers d'emplois, je pense que l'objectif numéro un, comme le dit le Président national de la CGSP Cheminots Michel Abdissi, est d'arrêter l’hémorragie de l'emploi et de conclure un protocole d'accord social correct. 80% de ce qui nous est proposé pour l'instant est à rejeter. Philippe Dubois

S'il n'y a pas de remplacement massif des départs naturels, à un moment donné, il ne sera plus possible de faire rouler les trains? Disons que la SNCB aura du mal à fonctionner, c'est peut-être ce que certains veulent, on installe un dysfonctionnement pour pouvoir privatiser.

Au lendemain de la manifestation syndicale interprofessionnelle en front commun du 7 octobre, il y a une journée d'action prévue à la SNCB: une grève le 9 octobre. Penses-tu que 24h de grève sera suffisant pour débloquer la situation? Je pense, que cela ne sera pas suffisant mais ce sera une avancée si nous parvenons à les freiner et à les obliger à venir discuter. Car aujourd'hui, il n'y a plus de concertation. Si nous parvenons à arracher une négociation ce sera déjà un point de gagné. La CGSP Cheminots francophone avait demandé des actions plus dures mais il faut composer avec l'ACOD Spoor, l'aile néerlandophone de notre secteur syndical qui n'était pas très chaude pour démarrer les actions de 48h de grève. Nous pensions avoir la CSC Transcom avec nous pour la grève du 9 octobre. Je viens d'apprendre que ce ne sera malheureusement pas le cas. Nous avons déjà, dans le passé, réussi seuls des grèves, nous sommes confiants mais ça ne suffira pas. Ceci n'est qu'une étape et nous devrons aller vers un plan d'action plus dur: grèves tournantes par district, puis une grève générale de 48 heures, tout cela durant le mois d'octobre. C'est un moment important pour attirer l'attention du gouvernement sur le problème des cheminots et leur dire: "Maintenant, ça suffit, arrêtez de nous massacrer!".

La priorité est l'emploi. Et ensuite? Le deuxième point est la défense du statut unique des cheminots et des acquis

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Jacqueline Galant

sociaux et qui ont été conquis par les luttes de nos anciens. La structure HR Rail, qui est actuellement l'employeur de tous les cheminots est en grand danger. La Ministre Galant souhaite supprimer HR Rail au moment de la libéralisation en 2019, mais je crains qu'elle ne veuille le faire bien plus tôt. HR Rail est aujourd'hui le ciment du statut de tous les cheminots, cela reste la garantie que tous les cheminots seront traités de la même façon, qu'ils travaillent pour la SNCB ou pour Infrabel. Si HR Rail disparaît, il y aura deux statuts distincts.

Et la pension des cheminots? En ce moment, les attaques contre les pensons pleuvent. C'est un combat interprofessionnel même si les plus fortes attaques porteront sur les pensions des travailleurs des services publics. Grâce aux combats du passé, les cheminots ont un système de pension particulier. Le calcul se fait en temps tantièmes. Par exemple le personnel roulant est en 48èmes, les sédentaires en 55èmes, la ministre voudrait uniformiser le tout en 60èmes. Ce serait une fameuse régression. Nous allons nous battre contre tout cela et faire en sorte que cela soit uniformisé par le haut et non par le bas.■


Solidarité contre la répression

illustration: Little Shiva

✒ par la rédaction Aux élections législatives du 13 juin 2010, six organisations politiques – la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), le Parti communiste (PC), le Parti socialiste de Lutte (PSL), le Parti humaniste (PH), le Comité pour une Autre Politique (CAP) et Vélorution – avaient uni leurs forces pour déposer en Wallonie et à Bruxelles une liste unitaire sous la dénomination "Front des Gauches". Pierre Eyben, à l’époque membre du Parti communiste, était tête de liste à Liège. Il était aussi éditeur responsable du matériel électoral du Front des Gauches (tracts, affiches, dépliants, etc.). La grande majorité des 3.000 affiches éditées lors de cette campagne avait été distribuée aux militants des six partis en leur rappelant clairement l’interdiction des affichages "clandestins". Ces affiches avaient aussi été mises à la disposition du public lors de meetings électoraux. Après la campagne électorale, la Ville de Bruxelles a envoyé à Pierre Eyben une "invitation" à payer des taxes pour incivilités en matière de propreté publique: un montant de 1.200 euros pour une vingtaine d’affiches collées à Bruxelles au mauvais endroit. Inutile de dire que Pierre Eyben, habitant Liège, n’est pas l’auteur de cet affichage "clandestin" à Bruxelles. Il est poursuivi en tant qu’éditeur respon­sa­ ble. Selon la loi, l’éditeur responsable d’un écrit (tract, affiche, livre) est responsable du contenu d’un écrit mais pas de la façon dont celui-ci est diffusé. Les autorités communales de la Ville de Bruxelles contournent ce principe fondamental en utilisant le mécanisme des sanctions administratives qui permettent d’imposer une taxe pour "incivilité". Une affiche électorale apposée au mauvais endroit est ainsi traitée de la même façon qu’une crotte de chien qui traîne sur un trottoir. Les sanctions administratives constituent un abus de droit car elles sont infligées par une autorité administrative qui est à la fois juge et partie. Utiliser un tel dispositif en matière électorale est

de plus une grossière entrave à la liberté d’expression. Au mépris de toute équité, et sans que cela puisse s’appuyer sur la loi électorale, la Ville de Bruxelles attribue un nombre extrêmement restreint de panneaux d’affichage aux "petites" listes qui doivent souvent se partager à plusieurs un seul panneau, alors que chaque parti traditionnel dispose de plusieurs panneaux. Les partis traditionnels utilisent d’ailleurs abondamment ces panneaux non pas pour y proposer des idées ou un programme, mais pour y placer la photo de quelques candidats importants de la même liste qui rivalisent en voix de préférence. Quel gaspillage d’espace et de papier! Alors qu’en France la loi électorale prévoit un panneau d’affichage par liste, rien de tout cela n’existe dans la loi électorale belge. Pierre Eyben a contesté la décision administrative auprès du Collège des Échevins et Bourgmestre de la Ville de Bruxelles qui refuse d’entendre les arguments de l’éditeur responsable. L’affaire est en justice et devrait être jugée en 2016. Tout ceci coûte de l’argent. Mais c’est le prix de la liberté d’expression pour celles et ceux qui tentent de faire entendre une voix à contre-courant. Un compte bancaire de solidarité a été ouvert pour couvrir les frais d’amendes et de justice ("Solidarité Démocratie", IBAN BE35 5230 8045 4202, BIC TRIOBEBB). Nous invitons les lecteurs de La Gauche à soutenir financièrement cette action en justice car il s’agit de défendre un principe essentiel: la liberté d’expression. Depuis 2010, le Front des Gauches n’existe plus, de même que le CAP et Vélorution. De surcroît Pierre Eyben a quitté le Parti communiste pour rejoindre VEGA. Voilà qui ne simplifie pas les choses. Mais sur le fond cela ne change rien. Il ne s’agit pas de défendre un individu en particulier ou une boutique, mais le principe de la liberté d’expression politique. Sur ce plan, tout mauvais coup porté à Pierre Eyben ou à un.e autre par les autorités doit être combattu car il constitue un précédent inacceptable.■

Pierre Eyben

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✒ par Neal Michiels Du 26 juillet au 1er août 2015 se sont tenues en Belgique les 32e Rencontres internationales des Jeunes de la Quatrième internationale. La Ligue Communiste Révolutionaire – Socialistische Arbeiderspartij (LCR-SAP), section belge de la Quatrième internationale et les Jeunes Anticapitalistes – Jonge Antikapitalisten ( JAC/JAK) s’étaient chargés de l’organisation des rencontres. Le camp a eu lieu dans la réserve naturelle Hoge Rielen, un endroit posé pour une semaine d’échanges politiques entre révolutionnaires d’Europe et au-delà. Les participant.e.s étaient venu.e.s d’Allemagne, Belgique, Brésil, État espagnol, Danemark, États-Unis, France, Grande Bretagne, Grèce, Italie, Mexique, Sahara occidental, Suisse. Tous les aspects politiques du camp étaient auto-organisés par les jeunes qui prenaient eux-mêmes les décisions sur le programme. À partir du bilan dressé par chaque délégation à la fin des rencontres et mis en commun à la dernière réunion de coordination politique du camp, nous avons essayé ici de donner un aperçu des moments forts. Une première réussite du camp porte sur le travail qui a été fait sur les luttes écologiques et le besoin d’un projet politique écosocialiste. Lors de la deuxième journée thématique qui portait sur l’écologie, le Belge Daniel Tanuro, membre de la direction de la LCR/SAP et auteur du livre L’impossible capitalisme vert, avait ouvert les travaux sur le sujet avec une introduction sur quel "projet de société, programme et stratégie face à l’urgence écologique" (1). Pendant la suite de la semaine, une commission de travail sur la COP21 s’est réunie avec l’objectif de prendre des initiatives en commun dans le but de renforcer et radicaliser la grande mobilisation sur le climat autour de la COP21 à Paris à la fin de cette année. De ces travaux a émergé

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un appel commun des délégations à la mobilisation: "99% stand for Climate: Our Planet, not your Business!" (2). Les débats stratégiques sur la situation politique en Grèce constituaient un deuxième succès du bon déroulement du programme. Une délégation des jeunes d’OKDE-Spartakos, section grecque de la Quatrième internationale et intégrant de la coalition de la gauche radicale Antarsya, était présente aux rencontres pour débattre de la situation en Grèce. La ligne défendue par la section grecque est celle de la nécessité d’une coalition indépendante de révolutionnaires avec un programme de rupture avec le capitalisme européen et grec pour ouvrir la voie vers le socialisme. Cette ligne politique n’était cependant pas partagée par tou.te.s les participant.e.s qui souvent, dans leurs propres pays, intègrent des projets politiques plus larges de front unique avec des "réformistes" comme l’Alliance rouge-verte danoise ou Podemos dans l’État espagnol. La question plus importante soulevée par ces voix critiques était la nécessité d’organiser les 62% de votant.e.s du "Non" au référendum dans une alternative politique; une alternative au virage austéritaire de la direction de Syriza [lire notre article en page 22], qui venait de signer un troisième mémorandum d’austérité avec les institutions de l’UE et avec le FMI. Faisant le constat inquiétant que le virage à droite du gouvernement Tsipras s’est vu accompagner par une répression contre la gauche radicale, les délégations participantes ont adopté une motion de solidarité avec les manifestants anti-mémorandum condamnés le 15 juillet (3). Un troisième moment fort du camp se situait à la fin de la journée sur les luttes LGBTQ (lesbiennes, gays, bi, trans et queer). Les prises de parole au meeting étaient suivies par l’ouverture de la fête LGBTQ. Devenue une tradition des rencontres internationales, cette soirée a pour objectif de donner un espace

d’expression pour les personnes LGBTQ et pour toutes les personnes désirant découvrir une sexualité autre que hétérosexuelle. L’ambiance tolérante et ouverte contraste avec l’hétéronormativité et l’homophobie répandues dans la plupart des fêtes et dans la vie sociétale en général. Pas de révolution sans libération sexuelle! En quatrième lieu, les réunions "interdélégations" ont connu un grand succès. Ces rencontres offrent une possibilité exceptionnelle d’échanger des expériences de luttes entre délégations de différents pays. Les sujets de présentation et de discussion étaient, entre autres, l’évolution de Podemos dans l’État espagnol; les bousculements dans la gauche britannique (avec l’effondrement du Socialist Workers Party, la création de Left Unity, la montée du Scottish National Party et la campagne pour une direction de gauche dans le Parti travailliste avec la candidature de Jeremy Corbyn [élu entre temps à la tête du parti avec 59,5% des voix]; la lutte contre le troisième mémorandum d’austérité en Grèce; les luttes contre les grands projets d’infrastructure inutiles en Italie comme la ligne de TGV Lyon-Turin et l’Expo mondial de Milan; le mouvement gréviste en Belgique avec le plan d’action des syndicats contre le gouvernement de droite; etc. Précisément pour ces "interdélégations", ainsi que pour le meeting internationaliste, les nombreux ateliers et les contacts informels tout au long du camp, la présence de délégations extraeuropéennes a été fortement appréciée. Cette année les rencontres ont pu compter avec la participation d’une délégation du Sahara occidental, territoire occupé par le Maroc – avec le soutien de la France au Conseil de Sécurité de l’ONU – pour s’accaparer de ses ressources naturelles. Les camarades font partie de l’aile gauche du Front Polisario qui lutte pour la libération nationale anticoloniale du Sahara occidental. La participation d’une délégation égyptienne était également

photos: Little Shiva et Marie Estella Pansoy ­– w w w.flickr.com/image -bank

IVe internationale

Éclatant succès des 32e Rencontres Internationales des Jeunes en Belgique!


(1) Retranscription de l’introduction de Daniel Tanuro, "Quel projet de société, programme et stratégie face à l’urgence écologique": www. lcr-lagauche.org/face-a-lurgence-ecologique-projetde-societe-programme-strategie (2) La déclaration "99% stand for Climate: Our Planet, not your Business!": www.lcr-lagauche.org/ 99-stand-for-climate-our-planet-not-your-business (3) Motion de solidarité avec les manifestants antimémorandum condamnés du 15 juillet en Grèce (en anglais): http://internationalviewpoint.org/spip. php?article4152

IVe internationale

prévue mais le durcissement de l’Europe forteresse a empêché qu’ils obtiennent un visa pour faire le déplacement. La bonne dynamique internationaliste des rencontres internationales, cette année avec 318 participant.e.s, continuera l’année prochaine avec les 33e Rencontres internationales des Jeunes de la Quatrième internationale dans… l’État espagnol! Le camp sera organisé par Anticapitalistas, organisation co-fondatrice de Podemos et devenue la référente principale pour la gauche anticapitaliste au sein de ce projet politique plus large. Si l’enthousiasme politique – et l’ambiance! – de la délégation de l’État espagnol de cette année se traduit dans une organisation aussi engagée et conviviale, le camp de l’été prochain s’annonce déjà comme un rendez-vous à ne pas manquer et une priorité pour les organisations de jeunesse de la Quatrième internationale! ■

On n’a pas attendu la sortie de l’euro pour battre notre propre monnaie! Dans le camp, tout se payait en "Free" et le taux de change était adapté en fonction du pays d’origine des participant.e.s pour que les prix soient abordables pour toutes et tous. Pour en savoir plus sur les militant.e.s représenté.e.s sur les billets, rendezvous sur www.lcr-lagauche.org/free

▼ Le système de traduction, comme le reste des tâches, était autogéré entre les différentes délégations. Ici un camarade italien.

▲ Meeting internationaliste avec des repræésentant.e.s du Sahara occidental, État espagnol, France, Mexique, Grèce et Suisse.

▼ Rencontre inter-délégations et le réfectoire. Plus de 300 personnes ont participé cette année.

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entretien

TTIP: "Un capitalisme au visage de chien hargneux" ✒ propos recueillis par Sébastien Brulez débats publics et qui n’ont même pas de Jeudi 17 octobre, les Euromarches ont convergé vers Bruxelles pour protester contre le Traité transatlantique de commerce et d’investissement, précédées par une mobilisation massive de 250.000 personnes à Berlin la semaine précédente. En mai dernier nous avions interviewé Bruno Poncelet, formateur au CEPAG et animateur de la plate-forme No Transat, pour décoder ce qui se cache derrière ce cigle barbare TTIP [initiales en anglais du Transatlantic Trade and Investment Partnership]. Nous publions ici son analyse.

Au cœur des négociations sur le TTIP se trouvent ce que les négociateurs appellent les "barrières non tarifaires". De quoi s’agit-il?

Du point de vue des négociateurs ça signifie qu'on va harmoniser les lois, ou faire des reconnaissances mutuelles de normes, pour permettre à des produits européens d'accéder au territoire américain et inversement, sans qu'il n'y ait plus aucune forme de filtre douanier ou étatique. Ça veut dire sans la moindre taxe mais également sans qu'il y ait le moindre problème de réglementation différente. Leur point de vue à eux [les négociateurs] c'est qu'ils font un travail de libre échange pour fluidifier le commerce. C'est comme ça qu'ils le justifient. Ce qui est paradoxal, c'est que le job que font les négociateurs européens et américains est un job politique. C'est-àdire que pour l'instant ils harmonisent des lois dans quasi tous les domaines de notre vie quotidienne et qui seraient potentiellement valable demain pour 820 millions de personnes (le total de la population européenne et américaine). Je trouve déjà grave que le job politique de rédiger des textes de lois soit aujourd'hui confié non pas à des élus, non pas à des parlements, mais à des experts désignés par la Commission européenne et par le gouvernement des États-Unis: une vingtaine de groupes d'experts, de technocrates, de gens qui ne se sont même par présentés à des

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compte à rendre aux électeurs. Ce qui est terrible c'est le vocabulaire employé, notamment par Karel de Gucht quand il était Commissaire au Commerce. Il disait: "nous on lutte contre les barrières non-tarifaires au commerce, on lutte contre les distorsions législatives". Ça c'est la vision économique des choses. Mais si on réfléchit bien à quoi sont dues ses barrières non tarifaires au commerce ou ces "distorsions législatives" (donc à quoi ça tient que des lois soient différentes entre

Transatlantic policy network "C’est le fameux lobby qui réunit des élus politiques et des multinationales (dont par exemple la HSBC). Je suis quand même scié de savoir que des élus politiques comme Philippe De Backer (Open-VLD Belgique) acceptent de siéger dans un lobby où on retrouve une banque comme la HSBC qui a été épinglée par tous les médias européens pour avoir participé largement à l’évasion fiscale vers la Suisse." différents pays ou différentes zones du monde), ça tient en partie au fait que les sensibilités et l'histoire des populations ne sont pas les mêmes. On a mis au pouvoir des gens avec des sensibilités différentes qui ont voté des textes de lois différents. Et ce qui est le produit de la démocratie, à savoir que chaque zone territoriale a des codes législatifs un peu différents, quand c'est vu dans la vision des négociateurs la démocratie passe au second plan parce que ces divergences législatives, qui sont le fruit des démocraties locales, sont désignées sous le vocable de "distorsion législative" ou de "barrière non tarifaire au commerce". Autrement dit, pour le résumer en une seule phrase, quand on négocie ce genre d'accord avec cette philosophie-là, on peut carrément dire que la démocratie est soluble dans l'économie.

Quelles seraient les conséquences concrètes de cette reconnaissance mutuelle de normes?

Pour donner un exemple très concret, dans les cosmétiques européens il y a plus de 1.300 produits chimiques interdits pour des raisons liées au principe de précaution. En sachant que même là les principes de précaution ne sont déjà pas assez élevés, il y a des trous dans la passoire pour le dire comme ça. Aux Etats-Unis il n'y a que 11 substances chimiques interdites dans les cosmétiques. Donc on peut se rendre compte que quand on a 1.300 produits interdits dans un pays et 11 dans l'autre, forcément on va toucher aux normes sanitaires, et forcément on va y toucher pour nous qui sommes européens et qui avons 1.300 normes différentes, et on va y toucher dans un sens plutôt négatif.

Une autre critique concerne le manque de transparence dans les négociations. En quoi manquent-elles de transparence?

Pour moi ça n'est pas le point le plus critique. On connaît l'horizon vers lequel vont les négociateurs. Après c'est vrai qu'il est compliqué de savoir jusqu'où ils vont vers cet horizon, de connaître le côté concret des négociations. On sait que ça va faire plus de dumping social, plus de dumping fiscal, on sait que de manière générale ça va renforcer le droit des multinationales et diminuer leurs devoirs, ça on le sait. Maintenant c'est vrai qu'avoir accès au contenu des négociations, ça aiderait grandement à voir jusqu'où ils font des concessions. Pour l'instant ça n'en est pas très loin, la Commission européenne a rendu public le mandat de négociation. Elle fanfaronne pour dire qu'elle fait plein de communication après chaque tour de négociation, qu'elle prévient la société civile, etc. Mais dans les faits il n'y a pas de réelle information. C'est-à-dire que tous les documents que la Commission européenne sort, ce sont des documents qui font quatre ou cinq pages et qui sont extrêmement


illustration: Little Shiva

Dans ces conditions, quelle est la meilleure manière de lutter contre ce traité?

Premièrement c'est sensibiliser, faire connaître la thématique autour de soi. Pour ça on peut utiliser les vidéos qui existent, les articles sur internet, il y a aussi un site qui s'appelle Treat the treaty (menacer le traité, en anglais) qui est une BD faite par une militante sur le marché transatlantique, ou par exemple organiser une conférence dans sa commune, on est plein aujourd'hui à faire des conférences sur le sujet. Une fois qu'on est sensibilisé, ce qu'on peut faire c'est se mobiliser. J'ai envie de dire que le minimum vital c'est de signer les innombrables plateformes qui existent, et je pense notamment à www.stop-ttip.org qui est la plate-forme européenne [qui a dépassé les 3 millions de signatures], ou la plate-forme No Transat en Belgique. Il est important aussi de s'inscrire aux newsletters, c'est essentiel de laisser ses coordonnées parce qu'à chaque fois qu'il y a des actions, des mobilisations contre ce traité, c'est via la newsletter que vous serez informés. Pour moi ce projet est un projet hyper capitaliste. Dans le sens ou c’est quand même des grosses boîtes privées, des multinationales monstrueuses, qui vont proposer des textes de lois aux autorités américaines et aux autorités européennes pour ensuite avoir d’avantage de droit d’accumuler du fric et d’avoir de moins en moins de contraintes démocratiques, que ce soit pour respecter l’environnement, les travailleurs ou les finances publiques.

Donc pour moi ces traités-là appartiennent vraiment à une phase ou le capitalisme, qui avait été un petit peu domestiqué en occident (mais il n’avait pas été domestiqué dans toutes les dictatures qu’on a soutenu à travers le monde pour avoir accès à des matières premières pas chères), est en train de reprendre son visage sale et méchant, son visage de chien hargneux. Et ce traité politique-là, comme pas mal de traités qui sont en train de se négocier pour l’instant, pour moi dans la grande histoire de nos sociétés il se dessine vraiment dans ce sens-là. C’est un projet hyper capitaliste parce que fait pour des sociétés qui ont fait de l’accumulation du capital et de la rémunération de leurs actionnaires leur raison d’être. Ces multinationales sont en train de proposer des projets politiques pour avoir de plus en plus de liberté d’accumuler du capital. Le visage de ce capitalisme-là c’est justement une manière de quitter la laisse qu’on avait réussi à mettre en instaurant quelques mécanismes de démocratie économique.

Quelques ressources sur le TTIP

entretien

généraux. Il faut comparer ça à un vrai accord de libre-échange conclu: prenons l'accord Canada-UE qui lui est ficelé, c'est plus de 1.600 pages d'un accord terriblement technique, juridique et précis. Quand on met en regard les documents que la Commission européenne publie à destination du grand public et ce qu'est réellement le contenu des négociations, c'est le jour et la nuit. Donc on n'a pas vraiment d'information. Là où la situation est peut-être la pire, c'est que même les élus européens qui veulent accéder à l'information, ne peuvent le faire que dans des chambres spéciales, sans crayon, sans smartphone et seuls. Et à priori, l’élu n'est pas censé parler de ce qu'il aura vu. Et il n'a accès qu'aux propositions européennes vis à vis des Etats-Unis, mais jamais aux contrepropositions américaines.

Ouvrage: Cherenti, R. et Poncelet, B. (2014) Le grand marché transatlantique/ Les multinationales contre la démocratie. Paris, Editions Bruno Leprince. Sur internet: www.no-transat.be www.d19-20.be www.stop-ttip.org/fr www.treatthetreaty.org/fr

Pourquoi l’Union européenne et les Etats-Unis veulent-ils ce traité? Vers quoi veulent-ils aller, si même l’argument de la création d’emplois est contesté?

Dans la sphère politique, l’éventail des gens qui soutiennent ce genre de projet est large; entre les plus cyniques (ceux qui sont acquis aux multinationales, qui ne le dirons jamais ouvertement mais qui savent très bien ce qu’ils font) et l’autre pan de l’éventail, les gens totalement naïfs qui continuent à croire à ce discours ("ça va créer de l’emploi, ça va créer du bien-être, c’est un projet d’intérêt général, etc.") et qui y croient parce qu’ils sont mal informés. Maintenant, pourquoi est-ce que l’UE et les Etats-Unis, en termes d’institutions et de gouvernements, acceptent d’aller dans cette direction-là. Parce que, je pense, ces institutions sont truffées de gens qui sont extrêmement proches des lobbys d’affaires. Ce n’est pas tellement de la corruption mais beaucoup des phénomènes de copinage. Ce sont des gens qui partagent le même monde, les mêmes intérêts, qui se rencontrent fréquemment. C’est tellement le lobbying d’affaires a aujourd’hui une influence démesurée dans les institutions européennes (pour parler de notre côté de l’Atlantique) que la Commission européenne est capable de relayer un projet aussi immonde et en plus d’affirmer que c’est un projet d’intérêt général.■ la gauche #74 octobre-novembre 2015

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Grèce

A propos de l'Unité populaire et des ambiguïtés de son programme ✒ par Tassos Anastassiadis Les lacunes d’un programme bricolé dans l’urgence La formation rapide de l'"Unité populaire", en l'espace de quelques semaines (sinon quelques jours), marque aussi – et de façon compréhensible – son ambiguïté programmatique. Car, si le programme est essentiellement une "compréhension commune de la situation" (Trotsky), la rapidité de la rupture avec Syriza sur la base de la capitulation de Tsipras face au chantage européen- aussi sain que cela soit comme réflexe pratique- porte autant la marque de toute une stratégie ratée que celle de l'absence d'explication convaincante de la faillite de Syriza… L'argument "rationnel" et l'argument "démocratique", qui étaient à la base de cette stratégie réformiste dite de "négociation" avec les centres capitalistes européens, ont été pulvérisés par la réalité européenne. Il faut maintenant dépasser

des aspects subjectifs (la "trahison") pour tirer des bilans programmatiques substantiels. Et ce, sans s’épargner une autocritique du schéma d'un "gouvernement de gauche" qui pourrait, sans s'enraciner dans un mouvement de masses réel et actif, peser dans les rapports de forces du pouvoir européen.

Incontournable indépendance monétaire?

L'arme monétaire ayant été utilisée par l'UE (via la BCE) comme l'arme ultime contre toute velléité démocratique ou sociale, la question de la drachme a failli occuper le centre du nouveau projet -l'appareil de propagande capitaliste y poussant aussi, il faut le dire- comme le gadget technique d'une réponse à la réalisation d'un programme initial du Syriza qui aurait été gardé intact pour le reste. On peut y discerner aussi l'influence tant d'économistes et intellectuels obsédés par cette question monétaire (comme Lapavitsas ou Kouvelakis) que des forces politiques qui viennent de la Plateforme de gauche de Syriza (et même d'Antarsya

-essentiellement ARAN et ARAS), qui parient de façon pessimiste sur un repli étapiste et national. Mais il faut aussi reconnaître que malgré le martelage des médias capitalistes, la direction de l'UP dans la campagne électorale a essayé de s'en tenir à sa déclaration programmatique qui présente l'indépendance monétaire comme une réponse de "réalisme politique", comme un moyen, un outil pour appliquer une politique "populaire".

Stopper l’austérité sans rupture avec l’UE? Mission impossible!

À l’inverse, la nécessaire rupture pratique avec les traités sur l'eurozone escamote le fond du capitalisme européen en gardant ouverte la question de l'UE, sans voir que les politiques de l'eurozone ne lui sont pas propres: en gardant ouverte la question de l'UE, via des "négociations" supposées et puis un referendum éventuel sur une "sortie de l'UE", on garde les ambiguïtés de Syriza sur un gradualisme d'"intérêt mutuel" impossible! Or, la rupture avec les institutions de l'UE est inscrite, comme une nécessité absolue, dans toute tentative de stopper l'austérité. Et la seule question pertinente c'est si on réussira à porter la contradiction au sein de cette machine pour la faire éclater ou non. Avec l'expérience récente du gouvernement Tsipras, c'est bien l'inverse qui s'est passé! Après cela, personne ne peut rester dupe sur la possibilité de trouver des solutions de compromis à l'amiable, sans conflit et rupture avec les "institutions européennes" -qui présuppose bien des rapports de forces réels...

La meilleure expression de cette ambiguïté concerne la dette, question centrale pour la gestion de la crise "grecque". Si l'UP prévoit bien un "arrêt des paiements" (même les mots peuvent cacher des hésitations: on n'utilise pas le mot "suspension", ni "moratoire", mais un

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image: Little Shiva

Etaler la dette ou mettre en question le "capital du prêt"?


photo: http://w w w.lcr-lagauche.org/grece -lunite -populaire - est-nee

Corriger les inégalités les plus criantes ou produire sur la base des besoins?

Du point de vue du programme, de telles hésitations pourraient conduire à des aberrations plus fondamentales et même en deçà du programme de Syriza de janvier! C'est le cas par exemple du niveau de salaires réclamé: si Syriza prévoyait en janvier la restitution du niveau des salaires minima (on sait ce qu'il en a été, même avant la capitulation, cette restitution devait s'allonger sur plusieurs mois et même années…), l'UP théorise dans son programme ce gradualisme dans le temps ("augmentation graduelle des minima des salaires, retraites et allocations de chômage") et – ce qui est pire- en les faisant dépendre des "conditions des rythmes de la croissance"! Il ne s'agit pas ici de repérer des "réalismes" quantitatifs de la production, mais plutôt de voir une logique, une méthode. Très correctement, le programme de l'UP pose la question de la "répartition de la richesse sociale en faveur des couches travailleuses et contre les oligarques", mais le gradualisme dans la satisfaction des besoins élémentaires montre que cette bataille pour la répartition entre classes ne vise pas à lancer l'appareil productif sur la base des besoins, mais plutôt à "corriger" ses plus criantes inégalités.

Existerait-il en Grèce un capitalisme vertueux?...

Les mêmes questions méritent d’être posées à l'occasion de plusieurs formulations, dont la rhétorique parfois

Grèce

mot qui signifie plutôt "pause", …), elle n'est explicite ni sur le caractère obligatoirement unilatéral de l'acte ni sur le processus de validation international. Le recours à des processus "légaux" et "politiques" au "niveau international" reprend en gros les illusions de Syriza sur une hypothétique persuasion des "créditeurs", via des marchandages, en vue d'"effacer la plus grande partie de la dette" sur la base de sa "viabilité". Et si le rapport de la commission du parlement grec sur la dette pourrait acquérir une valeur politique, c'est accessoirement comme argument juridique ou économique ("viabilité") face aux "créditeurs", c'est essentiellement pour la conscience des masses (en Grèce et dans les "pays créditeurs"): la mise en question radicale du capital de prêt, rendue urgente dans la situation des bulles financières du capitalisme actuel place au centre la question politique de "qui décide", avec "quelle logique", pour quels "intérêts" matériels.

peut cacher de vraies ambiguïtés ou de réels problèmes. C'est beau de s'élever contre les "privatisations prédatrices" et prévoir la "restitution de la richesse publique qui a été bradée au capital privé en annulant les décisions illégales et anticonstitutionnelles", mais on peut s'interroger sur l'étendue de ce qui constitue l'"illégalité", "les prédateurs" ou "les oligarques", d'autant plus que ces derniers sont souvent assortis d'adjectifs du type "corrompus"… Ceci n'est peut-être pas anodin non plus, car cela laisse supposer qu'il y aurait un capital qui ne serait pas "corrompu"! On peut dès lors se poser des questions dans ce cadre sur la logique ou les critères d'un processus de nationalisations nécessaires des secteurs stratégiques (au delà de la nationalisation des banques)… D'autant plus que le texte programmatique de l'UP, s'il critique avec raison la "direction Tsipras", reste assez silencieux sur la consistance et la cohérence de la classe bourgeoise grecque pendant toutes ces années d'attaques et surtout lors du referendum du 5 juillet.

…Et une bourgeoisie qui s’allierait au "grand front populaire et patriotique"?

Précisons qu'une description de cette bourgeoisie en termes "coloniaux", qui n'est pas absente du discours de l'UP, ne correspond pas véritablement à la puissance de mobilisation de cette classe en tout cas vis à vis de ses propres travailleurs! En effet, elle se pose plus comme avantgarde de la bourgeoisie européenne que comme sa subalterne. D'autant plus que sa plus puissante fraction -qui contrôle la première flotte du monde- s’est très bien internationalisée!

C'est de ce point de vue aussi que le résumé programmatique de l'UP ellemême reste très problématique: parler d'un "grand front populaire et patriotique" peut bien brouiller l'axe central de la mobilisation nécessaire, surtout quand il se combine à des analyses sommaires et en réalité fausses, telle la présentation de l'UE comme une "Europe germanique".

Se replier sur un programme minimum ou tendre vers la révolution sociale?

Toutes ces questions, et d'autres encore -sur les formes organisationnelles et de représentation politique ou sur la démocratie interne- sont en fait des questions qui se sont posées -d'une façon ou d'une autre- comme critiques externes et y compris à l’intérieur de l'UP, sans se cristalliser encore tout à fait comme telles (bien que nos citations soient prises dans la "Déclaration programmatique de l'Unité Populaire"). On le voit dans l'évolution de la campagne électorale et on le voit aussi par les prises de position de différentes composantes ou tendances. Dans une certaine mesure, d'ailleurs, elles reprennent des discussions qu'il y a eu y compris au sein de Antarsya, notamment sur le passage obligé (ou non) par une étape de repli ou de protection nationale. De même au sein de l'UP, une telle realpolitik se heurte à une compréhension qui s'enracine dans le mouvement réel d'une classe ouvrière qui fondamentalement n'est pas nationale! Cela montre la nécessité de pouvoir faire converger cette gauche politique grecque vers un programme cohérent qui ne soit pas un programme minimum mais qui tende, transitoirement, vers une vraie révolution sociale! ■ la gauche #74 octobre-novembre 2015

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✒ par Daniel Tanuro On connaît les faits: le géant allemand de l’automobile a triché pour faire croire que ses véhicules diesel respectaient les normes américaines de pollution aux NOX (différents oxydes d’azotes qui contribuent à la formation du smog). La tricherie est grossière et délibérée: les voitures sont équipées d’un petit logiciel qui, en situation de test, active le dispositif de recirculation des gaz d’échappement et le désactive en conditions normales. Le potaux-roses a été révélé le 18 septembre par l’Agence US de l’environnement (EPA). Onze millions de véhicules sont concernés au niveau mondial. Le choc est énorme.

Pour VW, ça va douiller

La note promet d’être salée pour le constructeur. Le Département américain de la Justice pourrait lui infliger une amende allant jusqu’à 18 milliards de dollars. Sur base de la jurisprudence, les juges seront probablement plus indulgents, mais il faut tenir compte du fait que des consommateurs individuels peuvent aussi intenter des actions. La somme de 6,5 milliards d’euros que VW a provisionnée pour y faire face pourrait être insuffisante. Par ailleurs, les Etats qui ont offert des primes pour l’acquisition d’un véhicule "propre" seront tentés d’en exiger le remboursement auprès du constructeur. Sans compter l’impact de l’affaire sur la banque interne au groupe VW, dont le gros portefeuille de produits financiers dérivés pourrait réserver de mauvaises surprises. D’ores et déjà, l’action a plongé de 26% en bourse.

Pourquoi?

Pourquoi le premier constructeur mondial a-t-il eu recours à une tricherie aussi flagrante? L’hebdomadaire ultralibéral The Economist apporte trois réponses qui valent leur pesant de cacahuètes (édition du 26/9 au 2/10/2015). La première est la compétition pour le leadership: pour battre Toyota d’une courte longueur, il était d’une importance stratégique que VW l’emporte sur le (petit) marché US des voitures diesel où les normes pour les NOX sont plus restrictives qu’en Europe. La seconde est le coût: les techniques catalytiques de réduction de la pollution étant plus chères pour les moteurs diesel que pour les

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moteurs à essence, VW a trouvé l’œuf de Colomb – faire semblant de respecter les normes, tout simplement! La troisième raison est la meilleure, et je ne résiste pas au plaisir de citer le libéralissime hebdomadaire: "Les constructeurs automobiles, les européens en particulier, sont habitués à s’en sortir à bon compte dans ce genre d’affaires. Leur tricherie est un secret de polichinelle au sein de l’industrie. Ceci pourrait expliquer pourquoi les concurrents de VW voient aussi leurs actions chuter. Le crime de VW est sans doute particulier, mais c’est loin d’être le seul fabricant à produire des véhicules qui sont bien au-dessous des performances attendues par les régulateurs. L’Union européenne n’est pas aussi exigeante en matière de NOX que les Etats-Unis. Elle se concentre plus sur l’efficience énergétique et les émissions de CO2, où ses standards sont les plus élevés du monde. Le problème est que ces limites sévères ont peu de ressemblance avec ce que les véhicules émettent une fois qu’ils sont sur la route. Selon Transport & Environment, un groupe de pression vert, le fossé entre les chiffres supposés d’économie de carburant [donc les réductions supposées d’émissions de CO2] et les chiffres réalisés par un conducteur moyen a grandi de 40% au cours des dernières années".

Cosi fan tutti

Comment est-ce possible? Tout simplement parce que le régulateur européen qui émet des normes antipollution ne se charge pas d’en vérifier l’application. The Economist poursuit et explique: "Il est possible que certaines compagnies utilisent une supercherie informatique pour tricher lors des tests européens d’efficience énergétique. Mais le régime européen de test est si dépassé et propre aux abus que les constructeurs automobiles n’ont pas à s’embarrasser de telles subtilités. Les compagnies testent leurs propres véhicules sous les auspices d’organismes de test certifiés par les gouvernements nationaux. Mais ces organismes sont des entreprises commerciales en concurrence pour faire des affaires. (…) Elles sont conscientes du fait que leur capacité à ‘optimiser‘ les procédures de test est une manière de gagner des

clients. En pratique cela signifie faire tout ce qui est possible pour que les voitures testées fassent beaucoup mieux que les versions conduites dans le monde réel".

Un simulacre de tests

Et l’auteur de l’article de donner des détails: "Les voitures testées ont généralement été modifiées pour être aussi frugales que possible. Ce qui ajoute du poids, comme la sono, est enlevé. Le frottement est réduit en enlevant les rétroviseurs latéraux et en mettant de l’autocollant sur les fentes entre les éléments. Des lubrifiants spéciaux font tourner le moteur plus doucement. Des pneus à faible frottement sont hyper-gonflés avec des mélanges de gaz spéciaux. L’alternateur est déconnecté, de sorte que plus de puissance est transmise aux roues mais que la batterie est déchargée à la fin (du test). Les voitures peuvent être poussées à trop haut régime et il est courant que les tests soient effectués à la plus haute température ambiante autorisée – un autre moyen de booster l’efficience. (…) Le pire cependant est qu’une fois que ce simulacre a produit une déclaration d’efficience du véhicule [donc du respect des limites d’émission de CO2/ km], personne ne vérifie si cette déclaration est correcte ou pas."

Clair comme de l’eau de roche

Le lecteur nous pardonnera d’avoir recouru si longuement à la citation. Cela en valait la peine. Précisons encore que le gouvernement allemand et l’Union européenne étaient au courant de la tricherie, au moins depuis cet été (et fort probablement avant) (Le Soir, 22/9/2015). Nous pouvons maintenant tirer quelques conclusions: 1 La tricherie de VW est ancrée naturellement dans les mécanismes capitalistes de la concurrence pour le profit. 2 L’opprobre tombe sur VW mais il est extrêmement probable que tous les constructeurs automobiles trichent, soit pour satisfaire les limites d’émission de NOX (plus sévères aux USA qu’en Europe), soit pour satisfaire les limites d’émission de CO2 (plus sévères en Europe), ou pour les deux raisons à la fois. 3 Toutes ces magouilles sont couvertes par le "secret commercial" ou le "secret

illustration: Little Shiva

industrie

Das Auto Kapital


Impasse de l’automobile, impasse du capital

Ces conclusions doivent être interprétées en tenant compte de la place centrale de l’industrie automobile dans l’économie capitaliste. Avec sa production de masse, l’automobile a joué un rôle clé pour "tirer" l’onde longue d’expansion des "Trente glorieuses". Depuis le milieu des années 70, elle connaît un processus mondial ininterrompu de restructurations, de fusions et de concentrations dans un environnement concurrentiel sans pitié, mais reste un pilier du système. Les nouvelles exigences environnementales viennent imposer une contrainte supplémentaire à ce pilier. Il s’agit, dans les trois à quatre décennies qui viennent, de trouver une alternative à la combustion des combustibles fossiles. Hydrogène ou électricité? Bien malin qui peut dire quelle filière l’emportera

mais, dans les deux cas, les coûts seront énormes. Que le premier groupe mondial coure le risque de tricher pour contourner les normes sur la pollution en dit long sur l’extrême âpreté de la lutte inter-capitaliste dans ce contexte. Que les gouvernements de la "démocratique" Europe et les instances de l’UE couvrent ces malversations en dit long sur leur nature de valets du capital: "Das Auto" propose, les politiques disposent. L’affaire VW restera probablement dans l’histoire comme un évènement au sens fort du terme. L’impasse de l’industrie automobile condense en effet la double impasse du capitalisme tout entier. Impasse sociale, d’abord, dans la mesure où les gigantesques investissements en capital constant mettent le taux de profit sous une pression de plus en plus difficile à compenser par l’augmentation de l’exploitation du travail. Impasse écologique, ensuite, car la transition à la voiture électrique, ou à l’hydrogène, ne fait que déplacer le problème de fond, qui est évidemment celui de l’antagonisme entre les exigences de croissance du capital et la finitude des ressources terrestres. Pour le dire simplement: l’auto verte, c’est comme le capitalisme vert – une contradiction dans les termes. ■

industrie

industriel", applications particulières du "droit de propriété" capitaliste. 4 Dans l’UE, cette fraude à la pollution est institutionnalisée grâce à un système de "régulation" dont les gouvernements savent qu’il n’existe que pour amuser la galerie et pour procurer un marché à des organismes de certification bidon… dont le but premier est de contourner les normes pour s’attirer des clients. 5 De nombreux rapports sur l’état de l’environnement et de nombreux plans d’action sur sa protection (notamment de nombreux rapports sur la protection du climat) ainsi que celle de notre santé sont biaisés parce que basés sur des données de pollution factices, résultant de faux tests qui donnent une image mensongère de la réalité. 6 Distribuées par les pouvoirs publics sans la moindre vérification de conformité, les primes aux acheteurs de "voitures propres" sont un système de soutien indirect à la stratégie d’innovation technologique (ou de pseudo-innovation!) des groupes bien plus qu’un moyen d’action en faveur de la transition énergétique.

Martin Winterkorn, ancien président du Directoire du Volkswagen Group

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écosocialisme

Climat: la catastrophe est en marche ✒ déclaration de la IVe internationale Le climat de la Terre change vite. Beaucoup plus vite que ce que les experts pensaient. La cause de ce changement ne fait aucun doute: c’est le réchauffement de l’atmosphère provoqué par les émissions de gaz à effet de serre, principalement le CO2 provenant de la combustion du pétrole, du charbon et du gaz naturel. La Terre s’est réchauffée de 0,8°C depuis deux siècles. Cela suffira à faire monter le niveau des océans de près de deux mètres dans les siècles qui viennent. Personne ne pourra l’empêcher. Des centaines de millions de gens seront contraints de déménager, des millions d’hectares de terres agricoles seront perdus, des zones urbaines devront être évacuées. Les peuples du Sud seront les plus touchés alors qu’ils sont les moins responsables. Les gouvernements ont ignoré les avertissements. Vingt-trois ans après le Sommet de Rio, les émissions annuelles mondiales de gaz à effet de serre augmentent deux fois plus vite que dans la décennie 90. Malgré la crise économique! À ce rythme, le réchauffement à la fin du siècle ne serait pas de 2°C, mais de 6°C. Il en découlerait des catastrophes terribles, totalement inimaginables.

COP21: Poudre aux yeux des populations et cadeaux aux patrons

L’urgence est maximale parce que les mesures à prendre sont repoussées depuis des décennies. Les pays "développés" doivent commencer tout de suite à réduire les émissions d’au moins 10% par an et les éliminer complètement d’ici 2050. Les grands pays émergents doivent suivre rapidement. Les autres pays ont encore une marge, mais elle se réduit à vive allure. Si rien ne change, la quantité de pétrole, de charbon et de gaz naturel que l’on peut encore brûler sans dépasser 2°C de réchauffement sera épuisée en 2030. La 21e conférence des Nations Unies sur le climat (COP21) aura lieu à Paris en décembre 2015. Les responsables politiques tentent de nous endormir en

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disant que, cette fois, ils concluront un accord "ambitieux". Ils concluront peutêtre un accord, oui, pour sauver la face. Mais ce qui est certain, c’est que cet accord sera totalement insuffisant du point de vue écologique et très injuste du point de vue social. Son contenu est déjà déterminé à l’avance par les engagements des grands pollueurs: Etats-Unis, Union Européenne, Chine, Japon, Australie, Canada. Sur cette base, le réchauffement de la Terre sera au moins de 3,6 à 4°C d’ici la fin du siècle. Tous ces engagements ont été négociés avec les lobbies industriels et financiers. Ils sont taillés sur mesure pour leurs intérêts. Les multinationales se frottent les mains à la perspective des nouveaux marchés qui leur sont offerts: nouveaux marchés du carbone, des technologies "vertes", de la compensation forestière, de la captureséquestration, de l’adaptation aux effets du réchauffement, etc. Mais un réchauffement de 4°C, cela signifie une hausse du niveau des mers de 10 mètres à long terme. Sans compter les impacts plus immédiats: déclin accéléré de la biodiversité; plus de tempêtes, de cyclones, de sécheresses, d’inondations, de canicules; diminution de la productivité agricole, etc.

Sauver le capitalisme ou le climat?

La vérité est établie depuis des décennies. Le GIEC est un organisme intergouvernemental, les résumés de ses rapports engagent les Etats. Les solutions techniques existent, les moyens financiers aussi. Alors, pourquoi les gouvernements ne prennent-ils pas les mesures nécessaires? Pourquoi préconisent-ils des "solutions" fausses ou dangereuses telles que le gaz de schiste, les agrocarburants, le nucléaire, la géoingénierie, etc? La réponse est simple: parce que les gouvernements sont au service des multinationales et des banques qui se livrent une guerre de concurrence pour le profit maximum, que cette guerre pousse les entreprises à produire toujours plus (donc à consommer plus de ressources), et que l’énergie est fournie à plus de 80% par

le charbon, le pétrole et le gaz naturel. Pour sauver le climat: 1°) 4/5e des réserves connues de combustibles fossiles doivent rester sous terre; 2°) le système énergétique basé sur ces source fossiles (et sur le nucléaire) doit être détruit au plus vite, avant amortissement; 3°) les productions inutiles, nuisibles ou à obsolescence programmée doivent être abandonnées, afin de réduire la consommation d’énergie et d’autres ressources; 4°) le système despotique productiviste/consumériste et inégalitaire doit être remplacé par un système renouvelable, économe, décentralisé, social et démocratique. Il est possible d’arrêter la catastrophe climatique tout en garantissant une vie digne à tous et toutes. À une condition: prendre des mesures anticapitalistes. Les gouvernements préfèrent détruire la planète, mettre en danger la vie des centaines de millions de pauvres, de travailleurs, de paysans, de femmes et de jeunes qui sont déjà victimes des changements climatiques, et menacer l’humanité d’un chaos barbare où les marchands d’armes feront beaucoup de profit. Le capital considère la nature et le travail comme sa propriété. Il n’y a pas à choisir entre urgence climatique et justice sociale, c’est un seul et même combat. Mobilisons-nous. Au-delà de la COP21, affirmons nos droits, développons nos luttes, construisons nos convergences, construisons un mouvement de masse planétaire.

Tous à l’action en commun et sur tous les fronts!

Les multinationales des fossiles ont besoin d’étendre leur emprise? Bloquons-les! Mobilisons-nous contre les projets d’infrastructures à leur service: les nouveaux aéroports, les nouveaux pipelines, les nouvelles autoroutes, la nouvelle folie du gaz de schiste. Dénonçons les avantages, fiscaux et autres, offerts aux compagnies du transport maritime, aérien et routier. Les puissances "développées", principales responsables du réchauffement,


illustration: Little Shiva

moins, moins vite, moins flexible et pour travailler tou.te.s, par la réduction du temps de travail, sans perte de salaire, avec embauche compensatoire et réduction des rythmes de travail. Les multinationales fossiles et les banques bloquent la transition. Exigeons le désinvestissement de ces secteurs. Chassons le privé de l’énergie et de la finance, sans indemnités ni rachat. C’est la condition indispensable pour que la collectivité ait les moyens d’organiser la transition rapidement et rationnellement. L’énergie est un don de la nature, elle ne doit appartenir à personne. Mobilisonsnous pour un service public de l’énergie, décentralisé, sous le contrôle des travailleurs et usagers.

écosocialisme

refoulent partout les réfugié-e-s poussés par les crises que leur politique de domination provoque et que le réchauffement aggrave. Refusons les murs et les camps de l’Europe forteresse, exigeons le respect du droit d’asile pour les victimes des changements climatiques. L’agrobusiness et l’industrie du bois sont responsables de 40% des émissions de gaz à effet de serre. Mobilisons-nous contre les OGM, pour un soutien à l’agriculture paysanne organique et de proximité, pour la souveraineté alimentaire. Construisons des réseaux, des associations de producteurs consommateurs. Soutenons les droits des peuples indigènes sur leurs ressources et les luttes des femmes qui produisent 80% de la nourriture dans les pays du Sud. Nous sommes les témoins d’un déclin catastrophique de la biodiversité, la "sixième extinction", plus rapide que lors de la disparition des dinosaures. Entre 40 et 50% des espèces vivant sur la planète pourraient disparaître d’ici à la moitié du siècle. Un quart de toutes les espèces de mammifères sont menacées alors que le rythme naturel de disparition est d’une espèce tous les 700 ans. Organisons-nous pour protéger la biodiversité. Le droit de tous et toutes à un logement de qualité, à l’eau, à la mobilité, au chauffage et à la lumière, c’est bon pour le climat et pour l’emploi. Mobilisons-nous pour la gestion publique de l’eau, pour des entreprises publiques d’isolation et rénovation des bâtiments, pour des sociétés publiques de transports en commun. Dans tous ces domaines, imposons la gratuité pour la consommation de base et le contrôle de la gestion par les travailleurs/ euses, les habitant.e.s et les usagers. La folie productiviste et consumériste dans l’ameublement, les textiles, l’électronique, l’emballage, contribue beaucoup au réchauffement. Refusons les produits jetables, non réparables, non recyclables, à obsolescence programmée. Organisons-nous pour soutenir les travailleurs/euses de ces secteurs, notamment dans les pays à bas salaire. Le monde du travail n’a pas à faire les frais de la transition. Travailleurs/euses occupés dans des industries inutiles, nuisibles, polluantes, mobilisons-nous pour la reconversion collective sans perte de salaire, dans des fonctions socialement utiles et écologiquement responsables. Le droit au temps libre, c’est bon pour le climat, pour la santé et pour l’emploi. Mobilisons-nous pour travailler

Écosocialisme ou barbarie!

La crise climatique donne une actualité brûlante à l'alternative "socialisme ou barbarie". Une véritable révolution est nécessaire. Il faut tout changer! Non seulement répartir de façon égalitaire le fruit de notre travail, mais aussi décider ce que nous produisons et comment nous le produisons – débarrassé.e.s du matraquage publicitaire et du gaspillage – mais aussi remettre en question les rôles que le patriarcat donne aux hommes et aux femmes. Bref, il s’agit d’un changement de civilisation, de transition vers une nouvelle société, écosocialiste, écoféministe, fondée sur la solidarité et le respect de l’environnement. Une société où les grandes décisions d’aménagement, les priorités de la production et de la consommation ne seront plus prises par une poignée d’exploiteurs, de bureaucrates ou de pseudo experts, guidés par le profit. Ce changement ne viendra pas des élections, mais de nos luttes. Tous ensembles, nous pouvons l’imposer, si nous le voulons! ■

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luttes et mouvements

Agriculteurs: les raisons de la colère ✒ par Guy Van Sinoy Début septembre, les agriculteurs sont venus de toute l’Europe manifester à Bruxelles. Plusieurs centaines de tracteurs ont convergé vers le quartier des institutions européennes à l’occasion d’un sommet des ministres européens de l’Agriculture. Pour la toute grande majorité de la population, l’image marquante de cette journée de mobilisation est celle des caravanes de tracteurs convergeant vers Bruxelles, provocant des embarras de circulation et bloquant des carrefours stratégiques. Mais quelles sont les raisons de cette colère? Si la tendance continue, il n’y aura plus aucun fermier en Belgique d’ici 2040. Car pour être compétitif sur un marché dérégulé, il faut produire de plus en plus dans des exploitations agricoles toujours plus grandes. Le chiffre d’affaire doit être toujours plus élevé, les machines coûtent de plus en plus cher et beaucoup d’agriculteurs sont endettés jusqu’au cou.

Le système des quotas laitiers

Jusqu’au début des années 1990, la Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne s’appuyait sur une logique de contrôle des prix et de subsides. Cela permettait d’assurer une certaine stabilité des prix et du revenu des exploitants agricoles. En 1984, un système de quotas laitiers a été instauré (maximum de production par exploitation laitière) pour ajuster l’offre et la demande sur le marché laitier européen. Sous la pression de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les mesures de stabilisation ont été progressivement abandonnées. En 1993, le soutien des prix a été revu à la baisse et a été remplacé par des aides directes aux agriculteurs qui se montrent "respectueux de l’environnement" (selon l’Union européenne). C’était l’époque du sommet de Rio qui a lancé le principe du développement durable. Mais en 2003, les institutions européennes ont commencé à supprimer progressivement les quotas laitiers. En janvier 2015 ces quotas étaient

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déjà 10% plus élevés qu’en 2003. Depuis avril 2015, il n’y a plus de quotas laitiers et le volume produit par exploitation est complètement libéré.

Le marché "libre"

Quand les volumes de lait produits dépassent la demande, la loi de l’offre et de la demande fait baisser les prix d’achat aux producteurs. Par litre de lait vendu 30 centimes, un producteur perd actuellement 15 centimes. C’est évidemment une situation intenable. Mais bon sang, me direz-vous, je ne vois pas le prix du lait baisser au supermarché! C’est exact. Par leur position dominante sur le marché, l’industrie alimentaire et le secteur de la distribution peuvent se permettre de maintenir un prix de vente élevé au consommateur alors que le prix du litre de lait payé au producteur ne cesse de baisser. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si le nombre de fermes laitières a diminué de moitié depuis 2003 alors que la production totale de lait a augmenté. S’agrandir ou disparaître, voilà le sort des petites exploitations. Evidemment seuls les plus forts subsistent et l’agriculture traditionnelle est vouée à disparaître au profit d’une agriculture régie par les multinationales de l’agro-alimentaire.

La résistance s’organise

En septembre 2009, l’Association des producteurs de lait indépendants a lancé en France un mot d’ordre de grève du lait en suspendant la livraison de lait au secteur agro-alimentaire. Ce mouvement de protestation a été soutenu par l’EMB (European Milk Board), une association regroupant 100.000 producteurs indépendants de lait dans 15 pays d’Europe. En Belgique, un pilier syndical regroupant le Flemish Milk Board (FMB), le Milkproducer Interests Group (MIG) se bat pour des prix équitables et un pilier coopératif, Fairbel. Et plus largement les associations d’agriculteurs de Belgique travaillent en front commun: la Fédération des jeunes agriculteurs (FJA), la Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs

(FUGEA), la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), l’Algemeen Boerensyndicaat (ABS) et même… le Boerenbond dont le président défend plutôt les lois du marché. Le Boerenbond continue d’ailleurs à réclamer des subsides aux agriculteurs plutôt que lutter pour une régulation du marché. Faut-il en conclure que l’ensemble du monde agricole marche d’un même pas? Pas vraiment. Ainsi en France le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) avait pris position contre la grève du lait en 2009. Son président depuis 2010, Xavier Beulin, est un nabab de l’agrobusiness, producteur d’huile et de biocarburants. Il détient notamment les marques d’huile Lesieur, Puget, la marque d’œufs Matines; il est membre du conseil d’administration du port céréalier de La Rochelle et a racheté en 2007 la société anglaise Glon Sanders, spécialisée dans l’alimentation animale et mise en cause jadis dans l’affaire de la vache folle. Son épouse cumule un poste au conseil d’administration du groupe d’assurances AG2R avec celui de directrice d’un supermarché [voir à ce sujet Le Canard Enchaîné du 2 septembre 2015, p.7].

La menace du TTIP

Le Traité transatlantique de libreéchange entre l’Europe et les Etats-Unis (TTIP) est une menace de plus qui pèse sur le monde agricole en Europe [lire notre entretien en page 20]. Viande aux hormones, lait produit à la somatropine (hormone de croissance synthétique), poulet à l’eau de Javel vont pouvoir entrer sans entraves et envahir les rayons des supermarchés. A l’issue du Conseil des ministres de l’Agriculture, un budget de 500 millions d’euros a été mis sur la table pour aider les producteurs en colère. 500 millions ce n’est rien, c’est une goutte dans un océan de lait.

Contre l’Europe du capital

C’est dans ce contexte que l’Alliance D19-20 a vu le jour au cours des dernières années. Fédérant à la fois des associations


photos: Guy Van Sinoy

d’agriculteurs (FUGEA, le Mouvement d’Action paysanne), des centrales syndicales (CNE, CGSP ALR, CSC Bruxelles Hal Vilvorde, Namur et Brabant wallon), des organisations liées à la CSC (MOC, Equipes populaires, JOC) et des associations diverses (ATTAC, Alter Summit, Climate Express, CADTM, etc.). C’est une première tentative de mise sur pied de la solidarité entre le mouvement ouvrier, les associations paysannes et le monde associatif, même si les organisations syndicales sont, à ce jour, très minoritaires dans ce regroupement. C’est pourtant une initiative qui doit être soutenue le plus largement possible. Entre les revendications immédiates des organisations syndicales (défense de l’index et des pensions, contre le blocage des salaires, défense des services

publics contre la privatisation) et celles des associations d’agriculteurs indépendants (prix équitable du lait), le fossé semble profond à première vue. Mais les fondements de leurs luttes immédiates débouchent inévitablement sur une remise en cause des mécanismes de l’Union européenne. En d’autres mots, une lutte contre l’Europe du capital, des banques et des multinationales. ■ Voir le reportage vidéo de ZinTv sur www.zintv. org/Fermiers-versusAgrobusiness

Que mangent les vaches?

De l’herbe en regardant passer les trains, me direzvous. Détrompez-vous. D’abord en hiver les vaches sont à l’étable où elles ne broutent point. Pendant très longtemps, elles ont été nourries à l’étable avec du fourrage qui est de l’herbe fauchée puis séchée. Dep uis, l’industrie agroalimentaire est passée par là et les vaches sont nourries avec des tourteaux au soja ou au colza. Aujourd’hui, les 3,7millions de vaches laitières en Europe ont un menu composé à 25% de maïs, voire à 60% pour les grandes exploitations industrielles. Selon les experts, ce dernier type d’alim entation permettrait de doubler la production de lait et d’atteindre 8.000 litres par an et par vache. Sauf que les vaches broutant de l’he rbe rejettent un tiers de moins de méthane, un gaz à effet de serre. Sauf aussi que le lait d’une vache à herbe contient beaucoup d’omégas 3 aux vertus protectrices, tandis que celui des vaches élevées au maïs est trop riche en omégas 6 dont l’ex cès provoque des inflammations favorisant le cancer et les maladies cardio-vasculaires. Ave c le taux de 25% on franchit déjà la ligne rou ge. L’Union européenne distribue des subsides dans le cadre de la PAC : 130 euros l’hectare d’herbe, 230 euros l’he ctare de maïs. Le lobby céréalier est passé par là… source: Le Canard enchaîné, 16 septembre 2015, p.5.

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stratégie

Commun, ou la stratégie de la praxis instituante ✒ par Daniel Tanuro Commun est un livre important et son sous-titre "essai sur la révolution au XXIe siècle" n’est pas usurpé: au terme de l’ouvrage, les auteurs formulent en effet un certain nombre de conclusions méthodologiques et de "propositions politiques" utiles à celles et ceux qui veulent "retrouver la grandeur de l’idée de révolution". Ce ne sont que des pistes, le travail mérite à coup sûr des débats et un approfondissement, mais le chantier est ouvert… et il est fécond. La démarche de Dardot et Laval est théorique: partant du constat que "le commun" est devenu le "terme central de l’alternative au néolibéralisme", "le principe effectif des combats et des mouvements qui, depuis deux décennies, ont résisté à la dynamique du capital et ont donné lieu à des formes d’action et de discours originales", les auteurs explorent méthodiquement ce concept du point de vue de l’histoire, du droit, de la philosophie, de l’anthropologie et de l’économie. La masse de documentation rassemblée est impressionnante. Traitée avec rigueur et intelligence, elle fait émerger une conception originale.

De l’adjectif au substantif

Dardot et Laval se distinguent en effet d’autres auteurs de travaux sur "les communs". Il n’y a pas selon eux de "biens" qui seraient "communs" par nature (l’eau, l’air, l’énergie…). Ce n’est pas non plus le caractère actuellement inappropriable de certaines choses (les ressources de Mars, par exemple) qui obligerait à les considérer comme "communes". Enfin, "le commun" n’est pas synonyme de "public", au sens de ce qui "appartient à l’Etat". Il ne se laisse pas non plus cerner par la notion d’usufruit d’une propriété commune: plus fondamentalement, l’idée même de propriété – privée, collective ou publique – est ici récusée et remplacée par celle d’usage collectif, démocratiquement déterminé par les personnes concernées. Ceci explique que "commun", pour les auteurs, ne soit pas un qualificatif mais

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un substantif. "Le commun", pour eux, est "à penser comme co-activité, et non comme co-appartenance, copropriété ou copossession". "Le commun", c’est le principe politique qui guide l’activité sociale tendant à instituer l’usage commun de certaines choses, donc à les mettre hors propriété. C’est le principe politique de cette "praxis instituante".

La dépossession, un mode d’accumulation spécifique?

Chacun sait que ce principe est très ancien, et l’ouvrage le confirme à travers de nombreuses évocations historiques. Pour autant, Dardot et Laval n’adhèrent pas à l’idée fort répandue que la lutte actuelle pour le commun (ou pour les biens communs) ne serait que la répétition du combat contre les "enclosures" qui, du XIVe au XVIIIe siècle, ont séparé les producteurs de leurs moyens de production (la terre), ouvrant ainsi la voie à la formation du prolétariat et à tout le développement capitaliste ultérieur. Commun se démarque en particulier de la thèse, devenue populaire à gauche, de "l’accumulation par dépossession". Par cette expression, David Harvey a décrit la vague actuelle de privatisations (eaux, forêts, génome, etc.). Pour Dardot et Laval, "ce type d’analyse n’est pas vraiment en mesure d’établir concrètement les liens entre cette privatisation et ce qui se passe au centre du capitalisme, dans les entreprises privées, dans les rapports de travail, sur le marché de l’emploi". Or, faute d’un tel lien, "une conception émerge qui tend à privilégier les luttes urbaines, écologistes et culturelles, (qui) semblent porteuses de plus d’espoir ou de plus de radicalité que les modes de résistance aux formes nouvelles d’exploitation capitaliste dans les entreprises et les administrations". A la thèse de Harvey, Commun oppose donc une analyse qui se veut intégrée du capitalisme à l’ère néolibérale. Notant, à la suite de Marx, que l’accumulation capitaliste doit toujours être pensée comme la continuation du moment historique de l’accumulation primitive par les enclosures, ils précisent: "Ce n’est

pas tant de dépossession comme mode d’accumulation spécifique qu’il faudrait parler, mais de production continue des conditions (…) d’élargissement de l’accumulation du capital", d’une "accumulation par subordination élargie et approfondie de tous les éléments de la vie de la population – sa consommation, ses transports, ses loisirs, son éducation, sa santé, les usages des espaces et du temps, sa reproduction sociale et culturelle et, in fine, les subjectivités".

Peut-on changer le monde sans prendre le pouvoir?

Pour les auteurs, la thèse de l’accumulation par dépossession risque d’alimenter une "stratégie des ‘communs’ (au pluriel) ramenée à la création de petits isolats exemplaires, à l’essaimage de saines pratiques de partage et de solidarité délibérément inscrits en-dehors de la logique propriétaire et étatique". Dardot et Laval n’adhèrent pas au mot d’ordre "changer le monde sans prendre le pouvoir", que John Holloway a lancé pour synthétiser cette démarche. Leur stratégie ne se contente pas d’isolats. Elle entend répondre au fait que "confrontée à la logique de ce ‘cosmocapital’ qui semble se développer par une espèce d’autoengendrement, (la) lutte est appelée à se globaliser (…) à tous ceux qui sont affectés par cette emprise générale". "Le commun" pose donc la question de la forme politique générale de la société.

Un principe politique aussi pour passer à l’offensive

L’ouvrage tente d’aller au bout de cette démarche globalisante, et c’est le sens des neuf propositions politiques sur lesquelles il débouche. Tandis que la stratégie de "défense des communs" se concrétise par des luttes défensives visant surtout à contrer l’extension de la sphère capitaliste à de nouveaux domaines, "le commun" comme principe politique de l’activité sociale se décline en propositions offensives sur tous les terrains. Y compris ceux, traditionnels, des entreprises, des services publics, des caisses de sécurité sociale,


stratégie

de l’économie sociale et solidaire, des organisations syndicales, etc. Sur ce point, la démonstration des auteurs est très forte et elle fournit une méthode qui permet de penser l’unicité des luttes contre le capitalisme, en particulier la convergence des luttes sociales, environnementales et féministes (mais cette dernière dimension n’est absolument pas évoquée).

communarde trouvée ici: http://streetar t-montpell.over-blog.net/ar ticle - collages- communards-a-la-librairie -anarchiste -la-mauvaise -reputation-105972111.html

La faute à qui: à la logique de parti ou aux croyances évolutionnistes?

Si elle s’arrêtait ici, cette recension donnerait l’impression que Commun ne fait que reconstruire un argumentaire communiste sous un nouveau label. Or, c’est plus compliqué que cela. Le deuxième chapitre de l’ouvrage est titré "L’hypothèque communiste, ou le communisme contre le commun". L’hypothèque en question, pour les auteurs, va au-delà du bilan des "régimes criminels" qui, au 20e siècle, ont réalisé "non seulement l’appropriation étatique des moyens de production, mais aussi celle des instruments de contrôle de la population". Elle inclut "la logique de parti" qui "a réintroduit le jeu de la représentation du souverain et du peuple, l’unité de ce dernier reposant dans l’unité de son représentant". Cette logique, qui repose sur "des pratiques d’organisation très anciennes dans les partis sociaux-démocrates", les bolcheviks l’ont "poussée à l’ extrême". Avec la circonstance aggravante de construire un parti qui visait "d’emblée à produire l’unité du prolétariat dans l’objectif de la conquête du pouvoir et (qui), une fois cet objectif réalisé, a continué de produire cette unité par l’organisation du travail et de la production". En allant jusqu’à se transformer en "instrument d’imposition de la logique productiviste". Pour les auteurs, il est "aussi stupide que vain d’attribuer à Marx la responsabilité du Goulag", mais cela ne dispense pas d’identifier dans son analyse ce qui a pu contribuer à ce désastre. Selon eux, la réponse réside dans le fait que, pour Marx, "le développement des contradictions du capitalisme engendre de lui-même les conditions historiques à partir desquelles le communisme devient nécessaire". Les auteurs ne croient plus à cette vision évolutionniste: "Nous sommes sortis de cet âge de foi dans le progrès de l’humanité, nous ne croyons plus au récit de l’émancipation inéluctable qui suppose et justifie les lentes gestations et les accouchements difficiles".

Retour aux sources: les Communards

Cette explication ne semble pas sans fondement mais, pour l’asseoir d’une façon aussi catégorique, les auteurs ont tendance à sous-estimer les parties de l’œuvre de Marx qui s’inscrivent en faux contre toute vision évolutionniste, unilinéaire. Beaucoup plus convaincante est leur analyse des positions de Marx et de Proudhon sur l’organisation de la société socialiste, qui débouche sur la réhabilitation du principe fédératif auquel Marx "de façon un peu honteuse il faut bien le dire, s’est rangé quand il a fait l’apologie de la constitution dite ‘communale’ des Communards de 1871". Introduisant les "propositions politiques" qui constituent la troisième partie de leur ouvrage, Dardot et Laval notent que ce qui caractérise les mouvements sociaux qui se réclament du commun, "c’est l’exigence pratique qui s’impose aux participants de ne plus séparer l’idéal démocratique qu’ils poursuivent et les formes institutionnelles qu’ils se donnent". "Repérer les axes du combat qui se mène aujourd’hui contre l’ordre existant, sous des formes infiniment variées et par des acteurs très divers, invite à réfléchir à ce que la mise en œuvre du principe du commun signifierait sur le plan du droit, du pouvoir, de l’économie, de la culture, de l’éducation ou de la protection sociale. Tout est ouvert à qui veut s’y lancer". Leur livre est une belle invitation à l’audace. ■ Dardot, P. et Laval, C. (2014) Commun: Essai sur la révolution au XXIe siècle. Paris, La Découverte. (400 pages, 25 €. Edition poche [2015] 13,50 €). la gauche #74 octobre-novembre 2015

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Algérie / Tunisie

L’Algérie au cœur Révolutionnaires et anticolonistes à Renault-Billancourt ✒ par Guy Van Sinoy La biographie de Clara et d’Henri Benoits colle à l’histoire des luttes ouvrières aux usines Renault de Boulogne-Billancourt, dans la banlieue parisienne. Henri, gamin de Paris né en 1926, noue ses premiers contacts avec des militants trotskystes en 1943, dans la clandestinité, alors qu’il travaille comme apprenti dans la métallurgie. En avril 1944 il rejoint les rangs du Parti Communiste Internationaliste (section française de la IVe Internationale) où il côtoie notamment Michel Lequenne, Pierre Lambert, Marcel Bleibtreu ainsi que les militants de la cellule trotskyste vietnamienne à Paris. En 1949, il entre comme dessinateur technique à Renault Billancourt et adhère à la CGT. C’est au cours de la même année que Clara, fille d’immigrés hongrois née en 1930, entre aussi chez Renault au pool dactylographique. Henri et Clara se rencontrent en 1950 et vont former un couple militant qui va accompagner pendant des décennies les luttes ouvrières de Billancourt ainsi que celles des nombreux ouvriers algériens qui y travaillent. A travers la biographie de ces deux camarades, c’est tout un pan de l’histoire ouvrière de Renault qui défile: la grève de 1947 menée par le militant trotskyste Pierre Bois et qui aboutira à la sortie du PCF du gouvernent de collaboration de classes; la grève gauchiste de 1953 lancée par la CGT et qui débouchera sur le licenciement de plusieurs centaines de militants communistes (le PCF avait implanté plusieurs dizaines de cellules dans l’entreprise); Mai 68 et le rejet par les ouvriers de Billancourt des accords de Grenelle que la CGT avait négociés avec patrons et gouvernement dans l’espoir de mettre fin à la grève générale. Mais ce livre est aussi la mémoire vivante de camarades qui ont participé à la lutte des ouvriers algériens pour l’indépendance. On ne compte plus les missions clandestines remplies par les militants anticolonialistes: transport des cotisations de la Fédération de France du FLN dans des valises, planques pour

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les militants nationalistes pourchassés par la police, construction d’un atelier clandestin d’assemblage d’armes au Maroc, fabrication de fausse monnaie et de faux documents, etc. Et aussi la manifestation d’octobre 1961 contre le couvre-feu imposé à Paris par le préfet de police Papon et au cours de laquelle les CRS assassineront plusieurs centaines de manifestants algériens. Le livre est très riche en enseignements car Clara, déléguée CGT, est restée au PCF jusque 1969 et a participé au Groupe Femmes de Renault. Tandis qu’Henri est resté militant trotskyste au PCI, puis dans les années 60 dans la tendance de Michel Pablo. 40 ans de lutte à Billancourt ce n’est pas rien. Depuis quelques années, Henri a rejoint le NPA. ■

Clara et Henri Benoits (2014) L’Algérie au cœur, Révolutionnaires et anticolonistes à Renault-Billancourt. Paris, Éditions Syllepse. (Préface de Mohammed Harbi, 224 pages, 14 euros)

Tunisie: nouvelles condamnations contre des militants révolutionnaires ✒ par Rafik Khalfaoui Samedi 10 octobre, le lendemain de l’attribution du prix Nobel de la paix au Quartet parrain du dialogue national en Tunisie, douze militants de la gauche révolutionnaires en Tunisie, actifs dans le Front populaire (regroupement des forces de la gauche tunisienne) ont été condamnés à une peine de prison de huit mois par le tribunal de Sidi-Bouzid (la ville qui a été le point de départ de la révolution tunisienne le 14 janvier 2011). Ces militants ont été condamnés pour avoir: participé à des manifestations organisées par l’Union des diplômés chômeurs (UDC), pris part ou organisé des protestations sociales, photographié ou filmé des manifestations. Par ailleurs d’autres groupes de jeunes de Foussana, dans la wilaya de Kasserine (centre-ouest du pays) et de Sers, dans la wilaya du Kef (nord-ouest), sont poursuivis pour des affaires de rassemblement public et d’atteinte aux biens publics qui remontent à janvier 2011; bien qu’une loi de 2014 et toujours en vigueur dépénalise les actes commis entre le 17 décembre 2010 et le 28 février 2011 qui ont "conduit à la réalisation et au succès de la révolution". Il n’y a aucun doute qu’on veut punir tous ces militants pour leur engagement et leur activisme que ce soit dans les luttes sociales, contre les inégalités régionales, contre la marginalisation ou pour les questions écologiques. Aussi scandaleux que ça puisse paraître, leur condamnation intervient à un moment où le gouvernement de la coalition, entre les forces de la contre-révolution, les pseudo-modernistes de Nidaa et les islamistes d’Ennahda, fait toutes sortes de manœuvres et de pressions en vue de blanchir et de réhabiliter les criminels de l’ère Ben Ali à travers un projet de loi sur la "réconciliation" économique et financière. ■ Retrouvez la version longue de cet article sur notre site www.lcr-lagauche.org


sculpture de St. François d'Assise trouvée ici: http://w w w.francisofassisi.ca/en/english-franciscan-feast- day-mass-in-montreal/

✒ par Luis Martínez Andrade Saluée tant par des icônes de l'altermondialisation (comme Naomi Klein) que par des théologiens de la libération (Frei Betto, Leonardo Boff, Juan José Tamayo, parmi d’autres), l'encyclique Laudato Si' ["Loué sois-tu", encyclique du pape François sur la protection de la nature, publiée le 18 juin 2015] est devenue, à l'égard de certains secteurs de la société, une référence incontournable pour la défense de la nature. Selon le philosophe et sociologue marxiste Michael Löwy, Laudato Si' est une encyclique anti-systémique car elle amène, d'une part, une nouvelle interprétation de la tradition judéo-chrétienne; et d'autre part, une réflexion radicale sur les causes de la crise écologique. Certes, le mot capitalisme ne figure pas dans cette encyclique mais la critique du "modèle actuel du développement et [de] la culture du déchet" (n. 43) est claire. De surcroît, le lien entre pauvreté et destruction environnementale est souligné par le pape. Ainsi écrit-il: "Mais aujourd'hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu'une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l'environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres" (n. 49). Notons donc que la critique du système réalisée par le pape François, à travers sa dernière encyclique, reprend certains éléments tels que l'option préférentielle pour les plus pauvres, la défense du bien commun ou encore la critique du paradigme technocratique qui suggèrent un écho du discours des mouvements sociaux du Sud global. Pour le théologien brésilien Leonardo Boff, Laudato Si' s'inscrit dans la ligne de la Charte de la Terre (1), au sens où en prônant l'articulation entre justice sociale et justice écologique, l’encyclique reprend le paradigme holistique et relationnel de la charte. "Il faut donc une préoccupation pour l'environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et

à un engagement constant pour les problèmes de la société" (n. 91). Ainsi, cette encyclique est davantage l'expression d'une écologie intégrale qu'un document environnementaliste. En revanche, le politologue colombien José F. Puello-Socarras soutient la thèse selon laquelle la position du pape n'est pas anticapitaliste mais plutôt proche de l'économie sociale de marché – une variante de l'ordolibéralisme, c'est-à-dire l'expression d'une pensée libérale qui cherche à développer un cadre normatif dans lequel l'État interviendra à nouveau dans l'économie. En ce sens, tant la position de l'actuel pontife de Rome que la doctrine sociale de l'Église visent à sauvegarder les bases du système capitaliste. Si bien Puello-Socrates n'a pas tout à fait tort dans sa lecture de Laudato Si', il nous semble qu'il laisse de côté certains éléments importants de cette encyclique. Je m'explique. Premièrement, il faut avoir à l'esprit que le pape est le représentant d'un État (une monarchie absolue!) et donc il ne rédigera jamais un Petit Livre rouge. Deuxièmement, même si cette encyclique s'adresse "à tous les hommes de bonne volonté", il est clair que ses principaux interlocuteurs sont les croyants. Certes, il y a des propositions très réactionnaires dans cette encyclique telles que la stigmatisation de l'avortement (n. 120 et 136) et de la théorie du genre (n. 155). Propositions auxquelles nous devons, bien évidemment, nous opposer sans la moindre hésitation! À notre avis, la portée de cette encyclique réside dans le fait qu'elle mette en question la logique productiviste de l'actuel modèle de développement (l'agriculture industrielle), la marchan-

religions

À propos de l'encyclique Laudato Si' du pape François disation de la nature, l'alliance entre l'économie et la technologie, le mythe de la croissance infinie, la stratégie d'achat et de vente de "crédits de carbone", etc. Pour cette même raison, nous considérons importante la publication de ce document car il peut promouvoir une alliance stratégique entre les groupes confessionnels, particulièrement chrétiens, qui luttent pour la défense de la nature et nous – militant.e.s d'une société écosocialiste! ■

1) Approuvée par l'UNESCO à Paris en mars 2000, la Charte de la Terre est une déclaration internationale qui vise à construire un monde juste, durable et pacifique. Composée par 16 principes, cette charte promeut la défense de la "communauté de vie" et la prise en considération des "générations futures".

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✒ par Sébastien Brulez Si l'Histoire ne se répète jamais à l'identique, la connaissance du passé reste indispensable pour comprendre le présent. Ainsi, la période 1919-1920 en Italie, connue sous le nom de biennio rosso (les deux années rouges), est de celles qui, au prix de la vie de nombreux militants, ont laissé un témoignage précieux d'expériences... Bruno Paleni en livre les principaux événements dans un petit ouvrage (130 pages) très instructif. Suite aux souffrances endurées durant la guerre 14-18 ainsi qu’aux privations qui s'en suivent, enhardis par la victoire de la Révolution russe de 1917, les travailleurs italiens se lancent au début de l'année 1919 dans une vague de grèves pour le réajustement des salaires au niveau du coût de la vie. Le nombre de grévistes passe de 22.000 en janvier à 400.000 en milieu d'année. Au même moment, les paysans du Mezzogiorno (le Sud de l'Italie) occupent massivement les propriétés terriennes et réclament "la terre à qui la travaille!" Pendant les premiers mois l'appareil d’État reste paralysé. Les quelques concessions de la bourgeoisie ne suffisent pas à calmer le mouvement qui se radicalise avec des occupations d'usines et la création de conseils ouvriers, dont les "gardes rouges" défendent les entreprises occupées les armes à la main.

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Paleni, B. (2011) Italie 1919-1920 Les deux années rouges: Fascisme ou Révolution? Pantin, Les Bons caractères. (8,20 euros)

La mémoire courte des médias ✒ par Pips Patroons Le terrorisme est à la une des médias. Il est, selon eux, le fait de forces étrangères à notre culture démocratique et tolérante. Si des nationaux européens participent à des actions terroristes ou les approuvent, c’est qu’ils appartiennent à ou sont influencés par ces forces idéologiques étrangères. Ainsi les médias suivent en général la conception de Samuel P. Huntington qui caractérise notre époque comme celle du "clash des civilisations". Un regard vers un passé que mes parents et grands-parents ont vécu jette, par contre, une lumière différente sur cette "analyse" de Huntington. Je n’accuse nullement les journalistes de taire volontairement ce passé relativement récent. La logique marchande (dirigée vers le sensationnel et le superficiel) des médias fait partie de cette absence de mémoire historique typique du postmodernisme. Je ne veux même pas rappeler le terrorisme perpétré par les blancs et les rouges dans la guerre civile russe et autres pogroms de la deuxième guerre mondiale, mais simplement

mentionner l’Italie des années vingt du siècle passé [lire aussi notre article en page 34] où les fascistes prirent le pouvoir avec l’approbation de la grande majorité du monde "comme il faut": la bourgeoisie et la bureaucratie religieuse. On prétend que ce fascisme-là, à la différence de la forme que le fascisme prit en Allemagne sous le nom de national-socialisme, était plutôt bénin. Pour vous convaincre du contraire vous n’avez qu’à lire le livre qu’Angelo Tasca, un ancien dirigeant communiste, publia en 1938 sous le titre Naissance du fascisme – L’Italie de l’armistice à la marche sur Rome (dans la collection Tel de Gallimard, 2004). Le chapitre VII, intitulé la contre-révolution "posthume et préventive" donne le récit du terrorisme meurtrier perpétré par les bandes fascistes contre les organisations ouvrières en général et contre les ligues paysannes socialistes en particulier. Le sang a coulé et les maisons du peuple ont brulé. Certes, il s’agissait d’un clash, mais d’un clash des classes sociales. Aujourd’hui une organisation nazie comme Aube Dorée en Grèce en est la preuve actuelle. Le ventre est fécond encore d’où sort la bête. ■ Retrouvez le blog de Pips Patroons sur notre site www.lcr-lagauche.org/ category/nos-blogs/blog-pips-patroons

Moloch trouvé ici: wikipedia.org/wiki/Moloch

à lire…

Quand l'Histoire vacille entre fascisme et révolution

Cependant, ce qui saute aux yeux au fil des pages, c'est le rôle contrerévolutionnaire joué par les appareils bureaucratiques (du syndicat CGL et du PSI – Parti socialiste italien) qui feront tout pour freiner le mouvement. Le jeune Antonio Gramsci (qui fondera le Parti communiste italien l'année suivante) écrira: "Le parti socialiste assiste en spectateur au déroulement des événements, il n'exprime jamais une opinion qui lui soit propre, […] il ne lance jamais un mot d'ordre qui puisse être repris par les masses, qui puisse donner une véritable orientation générale, unifier l'action révolutionnaire". L'orientation réformiste de ces directions condamnera le mouvement ouvrier à une écrasante défaite face aux bandes fascistes en plein développement, qui mèneront Mussolini vers la prise du pouvoir. ■


Guerre en Syrie

Samedi 31 octobre: Mobilisation pour la COP 21. Paris en train, à pied ou à vélo. Journée de conférences, ateliers, débats. Entrée libre. Avec Pablo Solon (ex ambassadeur de la Bolivie à l’ONU) et Asbjorn Wahl (Confédération syndicale internationale) Programme de la journée: 9h30 Accueil 10h Conférence de Pablo Solon: mise en perspective de la COP 21 et de ses enjeux 10h30 – 12h Ateliers Pause sandwiches 13h30 – 15h30 Ateliers 15h30 – 17h30 Rapport des ateliers et débat Pause 18H Meeting final avec: Pablo Solon, Asbjorn Wahl, Natalie Eggermont (Climate express), Brigitte Gloire (Oxfam Solidarité), Douglas Sepulchre (Climat et Justice sociale) Avec en ateliers: Climat et dette écologique Technologies dangereuses Ressources: épuisement, dépassement, effondrement Alimentation, forêts, usage des sols et climat Syndicats, emploi et climat Organisé par: Climat et Justice sociale, Oxfam Solidarité, CADTM, MPOC, Nucléaire stop. Avec le soutien de: CETRI et Climate express.

Série de conférences-débats avec Joseph Daher, militant anticapitaliste syrien. Pourquoi le conflit? Quel risque d’escalade? Que veulent les USA, la Russie, les puissances régionales? Comment combattre Daesh et le régime? Y a-t-il encore une issue autre que guerrière? Le "printemps arabe" peut-il renaître? Quel accueil des réfugiés?

Où trouver La Gauche En vente dans les librairies suivantes:

Bruxelles Tropismes

Galerie des Princes, 11 1000 Bruxelles

Volders

Avenue Jean Volders, 40 1060 Saint-Gilles

Charleroi Carolopresse

Liège // jeudi 19 novembre à 19h30 FGTB, Place Saint Paul 9-11, 4e étage

Boulevard Tirou, 133 6000 Charleroi

Bruxelles // vendredi 20 novembre

Mons

La Louvière // samedi 21 novembre à 15h, Maison des associations, Place Mansart. Avec intervention de Freddy Bouchez, militant de la Marche des migrants.

Novembre 1965, Mobutu prend le pouvoir Mardi 08 décembre à 19h30 Avec Ludo De Witte, sociologue, auteur de L’Assassinat de Lumumba (Ed. Khartala, Paris, 2000). L'auteur présentera son nouvel ouvrage à paraître Mercenaires, agents secrets et diplomates, portant sur les événements en 1964-1965 qui ont mené à la prise de pouvoir de Mobutu. Introduction par Neal Michiels, chercheur au Vakgroep Geschiedenis de la VUB sur l'histoire coloniale. Conférence-débat organisée par la Formation Léon Lesoil au Pianofabriek, 55 rue du Fort, 1060 Bruxelles (M° Parvis de St-Gilles)

agenda

Change the La Gauche en débat system, not the climate!

Le Point du Jour Grand'Rue, 72 7000 Mons

Wavre Librairie Collette Dubois Place Henri Berger, 10 1300 Wavre

La plupart des ouvrages commentés ou recommandés dans La Gauche peuvent être commandés en ligne à la librairie La Brèche à Paris (envoi gratuit).

Librairie La Brèche

27, rue Taine, 75012 Paris, France Tél: 00 331 48 28 52 44 contact@la-breche.com Catalogue en ligne: www.la-breche.com

www.lcr-lagauche.org info@lcr-lagauche.org www.facebook.com/lcr.sap.4 www.twitter.com/LcrSap4

A l'initiative de la Formation Léon Lesoil, en collaboration avec la LCR et La Gauche. la gauche #74 octobre-novembre 2015

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Appel au soutien financier

✒ par Guy Van Sinoy pour la Formation Léon Lesoil La Formation Léon Lesoil est une asbl qui consacre l’essentiel de ses activités à la diffusion des idées marxistes. A partir de l’analyse des contradictions du capitalisme du XXIe siècle, elle s’efforce de dégager des pistes alternatives vers une société écosocialiste. Elle veille tant à transmettre les leçons importantes des luttes passées du mouvement ouvrier et des mouvements de libération qu’à populariser les nouvelles expériences de résistance (auto-organisation, mouvement des indignés, etc.). A cette fin, elle édite le bimestriel La Gauche, coordonne des conférences-débats et des cours de formation à Bruxelles et en Wallonie. Chaque année, elle met sur pied, à l’automne, une formation marxiste de cadres et au printemps des rencontres anticapitalistes avec des invité.e.s internationaux. Récemment la Formation Léon Lesoil a pris l’initiative de faire éditer quelques livres d’Ernest Mandel inédits à ce jour en français tels que Les Ondes longues du Développement capitaliste et Nationalité et Lutte de Classe en Belgique

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1958-1973. L’édition en français d’autres ouvrages d’Ernest Mandel, tels que Power and Money et The Meaning of the Second World War devrait suivre. En 2014 La Formation Léon Lesoil a mis en chantier et fait publier chez l’éditeur Luc Pire la biographie d’André Henry L’Épopée des verriers du Pays Noir. Elle a aussi collaboré avec d’autres associations d’éducation permanente pour mettre sur pied des expositions d’affiches ou de caricatures communistes de Belgique. En ce moment, nous mettons la main à la pâte pour mettre en route un nouveau site Internet avec une mise en ligne de conférences et de formations. Nous organisons une série de conférencesdébats sur la crise économique, sociale et politique en Grèce, sur la campagne électorale de Podemos, sur la Syrie et sur les demandeurs d’asile. En 2016 nous projetons d’organiser un voyage éducatif de quelques jours à Barcelone pour commémorer le 80e anniversaire du début la Révolution espagnole. Il y aura aussi des conférences-débats sur la grève générale de 1936 et sur le Front populaire. Tout cela demande évidemment beaucoup de travail militant et des moyens financiers importants. Et nos moyens sont limités pour assumer toutes ces activités. C’est pourquoi nous nous fixons comme objectif de récolter 3.000 euros de soutien d’ici la fin de l’année. Nous faisons appel à nos sympathisant.e.s – et d’une manière générale à toutes celles et ceux qui ont à cœur de voir nos activités se poursuivre et se développer – pour nous aider à boucler notre budget pour l’année 2015. Aidez-nous à continuer et à développer nos activités de formation. C’est un acte militant. Car comme le clame un couplet de L’Internationale: "Pour tirer l’esprit du cachot, soufflons nous-mêmes notre forge, battons le fer tant qu’il est chaud…" ■ Versez votre soutien sur le compte IBAN BE09 0010 7284 5157 de la Formation Léon Lesoil, rue Plantin 20, 1070 Anderlecht, avec la mention SOUTIEN. Merci!