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Belgie-Belgique P.B. 1/9352 bureau de dépôt bruxeles 7 P006555 mars-avril 2013

ars-avril 2013

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57e année |m rix 1,50 euro |


sommaire rubrique

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née prix 1,50 euro | 57e an mars-avril 2013

3 Edito par Daniel Tanuro 4 Le Japon, deux ans après Fukushima par Pierre Rousset 6 Le mouvement anti-nucléaire en Allemagne: esquisse d'une histoire à succès par Klaus Engert 8 L’argent et la folie de quelques uns ne peuvent pas hypothéquer la vie de 14 millions de personnes! interview de Léo Tubbax 1 0 Nucléaire ou renouvelables, il faut choisir par Daniel Tanuro 1 2 Un plan d'action pour imposer un programme social d'urgence par La Gauche 1 3 Mittal Go Home! par Denis Horman 1 4 Vous avez dit "nationalisation"? par Guy Van Sinoy

Ont contribué à ce numéro: Sébastien Brulez, Matilde Dugauquier, Klaus Engert, Denis Horman, Deniz Kandiyoti, Freddy Mathieu, Pierre Rousset, Little Shiva, Daniel Tanuro, Léo Tubbax, Guy Van Sinoy. La Gauche est le journal bimestriel de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), section belge de la Quatrième Internationale. Les articles signés n’engagent pas forcément la rédaction.

1 6 Est-il possible de nationaliser le bon sens? par Freddy Mathieu

Adresse et contact: 20, rue Plantin 1070 Bruxelles, info@lcr-lagauche.be

1 7 Syndicalisme, conservatisme et sous-traitance par Guy Van Sinoy

Tarifs et abonements: 1,5 € par numéro; 8 € par an étranger: 18 € par an

1 8 Crainte et colère: les femmes et la violence post-révolutionnaire par Deniz Kandiyoti

A verser sur le compte ABO LESOIL 20, rue Plantin, 1070 Bruxelles IBAN: BE93 0016 8374 2467 BBAN: 001-6837424-67 BIC: GEBABEBB mention “La Gauche”

27 Agenda / Distribution La Gauche

covers manif "Stop Tihange" photos: LCR

La Gauche est éditée par la Formation Léon Lesoil

e.r. André Henry, 20 rue Plantin 1070 Bruxelles

www.lcr-lagauche.be 2 la gauche #61 mars-avril 2013

image credit

2 2 Bouquins


photomontage: Little Shiva

✒ par Daniel Tanuro Quel est le point commun entre la volonté de GDF Suez de relancer les centrales nucléaires de Doel 2 et de Tihange 3, d’une part, et les fermetures d’Arcelor Mittal, de Ford Genk et de Caterpillar Gosselies, d’autre part? L’impasse historique du capitalisme. Aveuglé par la concurrence, obnubilé par l’appât du gain, ce système absurde n’a plus rien d’autre à offrir à l’humanité que la destruction sociale et écologique. Alors que les richesses accumulées seraient plus que suffisantes pour assurer le "buen vivir" de toutes et tous sur cette Terre, les patrons et les gouvernements à leur service sèment le malheur des 99% en tronçonnant les salaires, l’emploi et la protection sociale. Alors que les connaissances scientifiques et techniques permettraient de léguer un environnement de qualité à nos enfants, la course au profit empoisonne l’eau, l’air et les sols tout en provoquant une catastrophe climatique irréversible, aux conséquences sociales incalculables. Vingt-quatre millions de chômeurs et de chômeuses dans l’Union Européenne, et ce n’est pas fini. Que faire? Premièrement, résister et s’organiser pour la résistance la plus massive, opiniâtre et déterminée possible. Le temps du syndicalisme bureaucratique est définitivement révolu. Les actions presse-bouton et les promenades Nord-Midi, ça suffit. L’heure de la bataille a sonné. Face à la brutalité des patrons voyous et à la perfidie des politiciens, il n’est d’autre solution que de renouer avec les meilleures traditions des luttes pour l’émancipation: la participation de toutes et tous au combat par la démocratie la plus large, l’occupation des entreprises, l’élection de comités de grève. La concertation est morte, place à la lutte de classe! Deuxièmement, élaborer un programme à la hauteur des enjeux. Une fiscalité juste, l’annulation de la dette illégitime et la réduction radicale du temps de travail sans perte de salaire et avec embauche sont des éléments clé. Mais il faut aller plus loin et, là aussi,

l’histoire nous livre ses enseignements. Dans les années cinquante du siècle passé, sentant venir la crise du charbon et de l’acier provoquée par le parasitisme des holdings, la gauche de la FGTB proposait un programme de réformes de structures anticapitalistes dont la clé de voûte était la nationalisation sous contrôle ouvrier et sans rachat des secteurs de l’énergie et de la finance. Quoiqu’adopté en congrès et porté dans la rue par la grève générale de l’hiver 60, ce programme a ensuite été rangé au rayon des accessoires. Un demi-siècle plus tard, on paie cher cet abandon. Mais ce programme existe toujours. Sortons-le des tiroirs! Inspirons-nous en pour jeter les bases d’une politique alternative et tracer un chemin vers l’abolition du capitalisme. Evidemment, le monde a bien changé. Il y a la mondialisation du capital, l’Union Européenne et… la crise écologique. Ces changements majeurs sont source de désarroi. En particulier, face à la destruction de l’emploi, nombreux sont les syndicalistes qui croient pouvoir remettre la défense de l’environnement à plus tard. Ils ont doublement tort. D’abord parce que les pauvres sont les premières victimes du massacre de la planète. Ensuite parce que la réponse au saccage capitaliste est un élément décisif de l’alternative. Eviter des catastrophes écologiques implique de réaliser dans l’urgence une gigantesque mutation vers une économie sans carbone fossile ni énergie nucléaire. Il s’agit d’isoler tout le parc immobilier, de généraliser des transports publics gratuits et de qualité, de bâtir un nouveau système énergétique décentralisé et 100% renouvelable, de sortir de l’agrobusiness… Le marché ne le fera pas, ou trop peu et trop tard, et à coups d’injustices supplémentaires. Le défi ne peut être relevé que par un plan public européen mobilisant au service de la collectivité les richesses volées par le capital. Certes, ce plan implique de sortir du tout automobile, de réduire la production matérielle et les transports. Mais, pour le mettre en œuvre, on a besoin d’industrie et d’ouvriers, de verre et d’acier, d’engins et de machines, d’ingénieurs et d’employés!

édito

Pour un écosyndicalisme de combat

Voilà le constat sur base duquel la gauche syndicale d’aujourd’hui devrait élaborer un programme écosocialiste d’ensemble, cohérent, et dont la formidable légitimité sociale lui permettra de gagner l’hégémonie. Les obstacles sont formidables. Les affronter jusqu’au bout requerra notamment de forger un nouvel instrument politique. Mais il n’y a tout simplement pas d’autre voie. ■ la gauche #61 mars-avril 2013

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Le Japon, deux ans après Fukushima ✒ par Pierre Rousset La triple catastrophe du 11 mars 2011 constitue un tournant majeur dans l’histoire contemporaine du Japon – sa portée politique n’est cependant pas univoque. Elle a provoqué une rupture radicale dans la façon dont bien des Japonais perçoivent les autorités et les institutions de leur pays. Elle a nourri une révolte citoyenne profondément progressiste. Mais elle s’est produite alors que la situation géopolitique en Asie orientale s’avère de plus en plus instable: le sentiment populaire d’insécurité se double ainsi d’une grande incertitude quant à l’évolution régionale des rapports de forces entre puissances; ce qui suscite un dangereux renouveau de mouvements militaristes et nationalistes réactionnaires. Le tremblement de terre et le tsunami du 11 mars 2011 ont eu d’importantes implications sociales et économiques, avant tout dans le nord-est directement frappé. Or, une population massivement sinistrée se retrouve en situation d’impuissance, de dépendance. Les réseaux institutionnels, sociaux et familiaux traditionnels sont dévastés. Le choc psychologique est profond, alimenté par la disparition physique d’espaces communautaires (villages, quartiers…), la perte des proches, le manque d’information fiable, la solitude, le sentiment de n’avoir plus prise sur son avenir. Face à l’incroyable impotence administrative dont à fait preuve l’Etat en ces temps d’urgence, des organisations militantes régionales (syndicats, associations...) ont fait un travail remarquable pour porter les premiers secours et offrir des cadres d’activité collective aux réfugiés. Elles ont bénéficié à cette fin de réseaux d’aide nationaux et internationaux, mais leurs moyens sont restés sans commune mesure avec l’ampleur de la catastrophe. Quant au mouvement ouvrier japonais dans son ensemble, il était trop affaibli (et bureaucratisé) pour porter dans l’ensemble du pays les enjeux sociaux révélés ou provoqués par le désastre. De ce fait – et vu aussi vu l’extrême

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gravité de l’accident dans la centrale de Fukushima – c’est la question nucléaire qui a dominé la scène politique dans la période qui a suivi le 11 mars. Le consensus pronucléaire qui prévalait jusqu’alors au Japon a été brisé. Les aveux de personnalités impliquées dans ce secteur économique et la publication de documents inédits ont montré comment, à chaque étape, ce consensus avait été construit sur le mensonge, la corruption, la connivence privé-public; sur la négation des risques liés à la radioactivité et de la possibilité d’accidents majeurs. Cette politique du mensonge s’est perpétuée pendant et après la catastrophe – au point que les mères, dans les zones contaminées, ne savent plus quelles précautions doivent être prises pour protéger leurs enfants (plus sensibles que les adultes aux rayonnements à relativement faible dose). Hier avant tout local (un collectif citoyen contre chaque centrale), le mouvement antinucléaire a pris une dimension nationale, mobilisant parfois des dizaines de milliers de personnes, ce qui ne s’était jamais vu dans l’archipel. Pour des raisons diverses, les centrales ont été mises à l’arrêt l’une après l’autre, si bien qu’en mai 2012 aucune n’était plus en service! En juillet, Naoto Kan, Premier Ministre au moment de la catastrophe, s’est déclaré pour un Japon libéré du nucléaire. En 2012, nombre de sondages donnaient une très large majorité en faveur d’une sortie du nucléaire. Pourtant, début février 2013, les sondés se sont déclarés à 56% en faveur de la politique de relance des centrales prônée par le nouveau gouvernement de Shinzo Abe. Comment expliquer ce retournement?

Instabilité régionale et contre-offensive nucléocrate

Après la catastrophe de Fukushima, le lobby nucléaire a fait le dos rond. L’évolution de la situation en Asie orientale lui a fourni l’occasion de reprendre l’offensive. Bien que souvent ratés, des tirs de missiles nord-coréens ont alimenté la peur d’une menace militaire. Surtout, un conflit de souveraineté avec la Chine est devenu purulent. Tokyo administre les îles Senkaku (en japonais) ou Diaku (en chinois). Pékin a toujours contesté leur annexion par le Japon, mais depuis des décennies, les deux gouvernements évitaient de faire de cette question un "point chaud" dans leurs relations. Lesdits points chauds territoriaux se trouvaient (et se trouvent encore) plus à l’Ouest, la Chine revendiquant avec force et déploiements militaires les îles Paracels et Spratley contre le Vietnam, la Malaise, Brunei, les Philippines… mais restait discrète sur le tracé de ses frontières maritimes face au Japon. En septembre 2012, Tokyo a ouvert tout grand la boite de pandore. Le gouvernement a en effet "nationalisé" les îles Senkaku que possédait un propriétaire privé. Pékin a réagi et envoyant dans la zone sensible navires et avions, puis en déclarant vouloir cartographier le microarchipel… La tension vient de monter d’un cran, le gouvernement japonais accusant un bâtiment de guerre chinois


Deux blocs politiques opposés prennent forme, et c’est nouveau. D’un côté le lobby nucléocrate, les courants militaristes et le gros de la droite nationaliste. De l’autre, le mouvement antinucléaire (civil), les derniers rescapés d’Hiroshima/ Nagasaki ou ceux qui les représentent (des maires), les pacifistes qui défendent la Constitution, les populations qui combattent dans l’île d’Okinawa les bases étasuniennes, des personnalités tel le prix Nobel de littérature Kenzaburo Oe… Cependant, le mouvement antinucléaire nippon se trouve confronté à une situation politique difficile à laquelle il n’était pas préparé. Faute d’alternative politique à gauche, le rejet du nucléaire après Fukushima a d’abord été incarné sur le plan électoral par des partis de centre-droit, que leur incompétence a rapidement déconsidérés. De nouvelles formations, populistes de droite radicale s’affirment dans la région d’Osaka, puis de Tokyo. Pour l’heure, c’est le parti dominant de l’après-guerre (le Parti libéral démocrate) qui a reconquis le pouvoir, avec Shinzo Abe. Il profite de l’abstention de secteurs désabusés de la population et d’une réputation de gestionnaire bien mal acquise. La période électorale n’étant pas close, les mauvaises nouvelles sont reportées à plus tard – comme la signature du Traité TransPacifique de libre-échange dont les effets sociaux seront dévastateurs.

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d’avoir "ciblé" l’un de ses destroyers avec un radar d’attaque. Tout cela n’annonce pas une guerre inter-puissances, mais un conflit territorial "actif" fait pour durer. Si ce qui était hier diplomatiquement contenu devient aujourd’hui explosif, c’est évidemment parce que chaque Etat convoite les richesses sous-marines de la mer de Chine du Sud. C’est aussi parce que chacun a intérêt à nourrir un nationalisme de puissance. Pour des raisons intérieures (détourner l’attention de la crise sociale), mais aussi parce que les rapports de forces sont ici en pleine évolution. La Chine s’affirme puissance militaire et ne veut pas être contenue par la "première ligne d’îles" qui court des Senkaku/ Diaku jusqu’aux Spratley et Paracels. Les Etats-Unis renforcent la présence de la VIIe Flotte. Néanmoins, Tokyo n’est plus assuré que la protection de Washington restera toujours sans faille. Pour la première fois, des voix autorisées se font entendre au Japon pour déclarer, plus ou moins explicitement, que l’archipel devrait se doter de l’arme nucléaire. Un tabou fondamental est en train d’être levé dans ce pays qui, en 1945, a vécu dans sa chair les crimes contre l’humanité d’Hiroshima et de Nagasaki. La suppression de l’article 9 de la Constitution pacifiste nippone est de plus en plus régulièrement évoquée (il affirme le renoncement à la guerre). Des mesures concrètes sont prises ou annoncées pour accroître la puissance militaire des "Forces d’autodéfense": augmentation du budget militaire, redéploiement des chasseurs F-15, lancement d’un satellite optique de grande précision… Qui veut la sécurité énergétique en des temps troublés, argumente le lobby nucléocrate, veut le nucléaire pour ne pas dépendre des voies d’approvisionnent maritimes. Qui veut la bombe aussi, le nucléaire "civil" fournissant les matières fissiles nécessaires aux militaires. Cette campagne alarmiste a marqué des points dans la population japonaise. Confrontée à cette situation nouvelle, la gauche citoyenne japonaise a lancé un appel pour que, dans chaque pays de la région, s’affirme la résistance à la montée des nationalismes xénophobes, militaristes. Elle dénonce la volonté d’invoquer une histoire mythifiée pour s’approprier des îlots qui n’ont jamais été habités. Elle aspire à une gestion partagée des mers dans l’intérêt des peuples et le respect des exigences écologiques.

Internationalisation du mouvement antinucléaire

Il n’y a pas de retour à la normale dans la centrale de Fukushima. La crise nucléaire s’inscrit dans la longue durée. Le mouvement citoyen poursuit ses combats quotidiens dans l’archipel: piquets devant le siège de la Tepco (l’opérateur de Fukushima), dépôts de plaintes de victimes, résistances contre la réouverture de chaque centrale… En novembre dernier, le Japon a accueilli une seconde conférence internationale pour un monde libéré du nucléaire. Des liens plus étroits se tissent entre les luttes menées dans divers pays de la région, comme en Corée du Sud ou en Inde. Pour la première fois, le Forum populaire Asie-Europe a publié une déclaration pour la sortie du nucléaire. Le mois de mars prochain sera l’occasion de nombreuses mobilisations pour le second anniversaire de la catastrophe. L’onde de choc de Fukushima continue de s’étendre. ■ la gauche #61 mars-avril 2013

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anti-nucléaire

Le mouvement anti-nucléaire en Allemagne:

Esquisse d'une histoire à succès ✒ par Klaus Engert Dans l'histoire de l'après-guerre allemande, il n’y a eu que deux mouvements sociaux ou extra-parlementaires qui sont restés en place pendant des décennies – bien qu’ils aient été déclarés morts plusieurs fois: le plus ancien c’est le mouvement pour la paix dans les années cinquante qui s’est constitué comme un mouvement contre le réarmement de l'Allemagne. L'autre, plus jeune et plus important, c'est le mouvement antinucléaire dont l’origine se situe dans les années ’70. Les deux mouvements ne sont pas sans avoir des liens puisque la deuxième "vague" du mouvement pour la paix s’opposait à la mort nucléaire et à l’armement nucléaire de l’Allemagne…

Comment tout a commencé

Dans les années cinquante et soixante du siècle passé, il n’y avait en général pas une attitude critique par rapport au nucléaire civil. C’est seulement au niveau local qu’on voyait parfois une résistance contre des installations nucléaires, avec comme conséquence le choix d’un autre site. Le mouvement antinucléaire monte vraiment en force à partir des années ’70. C’était le résultat d’une série de facteurs interdépendants: au Sud de l’Allemagne, près de la frontière avec la France, on prévoyait la construction d’une centrale dans le village de Wyhl. La population locale, en majorité des vignerons, s’y opposait avec détermination. Ils reçurent le soutien de la ville universitaire proche de Freiburg et Wyhl est ainsi devenu le premier endroit où on a pu empêcher la construction d’une centrale nucléaire, grâce à une mobilisation extra-parlementaire, avec l’occupation du chantier par 28.000 personnes pendant plusieurs mois. Il y avait en plus une composante internationaliste. Le mouvement antinucléaire français, qui à l’époque était plus ancien et plus fort qu’en Allemagne, soutenait la résistance par delà

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les frontières car au même moment, du côté français, la centrale de Fessenheim était en construction. Par la suite, toute la gauche radicale en Allemagne participait au mouvement – elle y voyait la possibilité de sortir de l’isolement social et de construire un large mouvement extra-parlementaire. Des initiatives locales et des comités se formaient partout, la résistance devenait de plus en plus militante – à certains endroits, comme dans le petit village de Brokdorf dans le Nord de l’Allemagne, on a vu des manifestations massives avec des luttes qui ressemblaient en partie à une guerre civile. Mais ce qui a donné une force réelle et durable au mouvement, c’est le fait qu’il s’est armé au niveau du contenu des luttes: les initiatives pouvaient compter sur les étudiants et les scientifiques critiques du nucléaire; ils n’étudiaient pas uniquement l’arrière-fond économique et politique des projets nucléaires, mais également leur côté technique. Ils ont ainsi d’une certaine manière réalisé un grand programme de formation qui couvrait tous les aspects du nucléaire. Le nombre de livres, de brochures, de tracts, d’expositions d’information et de formation, était immense. C’est une des raisons fondamentales pour laquelle on voit, à partir de cette époque, une majorité stable de la population être en faveur de la sortie du nucléaire.

Les syndicats

Les syndicats, à l’époque dominés à 100% par la social-démocratie du SPD, étaient unanimes dans le soutien au

programme nucléaire. Ils avaient même fondé un "cercle d’action Énergie" pour faire de la propagande en faveur du nucléaire. Mais ici également, la gauche réagissait: à l’initiative de dirigeants de gauche bien connus comme le rédacteur en chef du journal des métallos, Jakob Moneta, fut fondé le pôle opposé, le "cercle d’action Vie – syndicalistes contre l’atome" qui faisait du travail d’information dans les syndicats. Ce qui a contribué au fait que dans les vingt années suivantes, la plupart des syndicats (et soi-disant le SPD également) ont abandonné leurs illusions nucléaires – après une époque où ce cercle d’action pour la vie avait été combattu par tous les moyens, jusqu’aux menaces d’exclusion du syndicat.

La gauche radicale

La gauche extra-parlementaire était dans les années septante, à côté des écologistes bourgeois, la force motrice du mouvement. Ici, pour la première fois, la gauche pouvait sortir du ghetto des cercles universitaires et des petites organisations. On peut dire sans exagération que ce fut l’ensemble de la gauche qui a été le moteur du mouvement. En plus, un travail de collaboration avec les groupes de protection de l’environnement se mit en place. Ce qui a résulté à la fin des années ’70 à la fondation du parti des Verts. Un autre aspect de cette évolution, ce fut le fait que les groupes staliniens (maoïstes mais aussi le DKP, le PC d’Allemagne Occidentale) – dominants en Allemagne – avaient un problème de crédibilité car ils défendaient les centrales


http://en.wikipedia.org/wiki/Anti-nuclear_movement_in_Germany

Quelle a été la suite ?

Wyhl fut le seul endroit où on a réussi à empêcher la construction d’une centrale nucléaire et, dans les années ’80, la résistance s’est déplacée de plus en plus vers deux projets: d’une part, le centre d’enfouissement de déchets nucléaires à Gorleben en Basse-Saxe (projet qui n’est toujours pas réalisé) et, d’autre part, l’usine de traitement des déchets à Wackersdorf en Bavière. C’est la population locale qui dans les deux projets a organisé la résistance (qui continue toujours à Gorleben). A Wackersdorf, la résistance était tellement large et militante que le projet a du être abandonné car, politiquement, il n’était plus faisable. Gorleben reste en ce moment la destination intermédiaire des déchets nucléaires (les recherches sur le site d’enfouissement définitif, une ancienne mine de sel, n’ont toujours pas été réalisées). Et chaque automne, on assiste à une petite guerre civile avec l’utilisation massive des forces de police contre les blocages des rails et des routes et contre les actions de sabotage de la part du mouvement. C’est le mouvement local des citoyens qui est, depuis 35 ans, l’acteur de la lutte contre l’enfouissement des déchets. Il a des liens forts au niveau national et refuse de se laisser diviser entre adversaires du nucléaire "pacifiques" et "militants". Bien sûr, le mouvement antinucléaire a connu des hauts et des bas. Après chaque catastrophe – Harrisburg, Tchernobyl, et récemment Fukushima – et à la suite des nombreux "accidents" dans les centrales nucléaires allemandes, on a vu un regain des mobilisations de masse, ce qui est la preuve que les structures du mouvement continuent à fonctionner et que la résistance est intacte. Chaque

sondage montre clairement qu’il existe une majorité absolue dans la population pour sortir du nucléaire. En 1998, avec la formation d’un gouvernement de coalition entre le SPD et les Verts, il était devenu clair que ces derniers devaient forcer la sortie du nucléaire – c’était ce que la base électorale espérait. Entre-temps, le SPD avait pris une décision importante. Mais, en réalité, il s’agissait d’un compromis classique et bancal: après des "discussions de consensus" avec l’industrie du nucléaire, c'est-à-dire avec les grand monopoles de l’énergie, on rendait public un "scénario de sortie" par étapes. Mais cette sortie était conçue d’une telle manière qu’un gouvernement suivant pourrait faire marche arrière… C’est exactement ce qui s’est passé: la nouvelle coalition des conservateurs et des libéraux, formée en 2009 (CDU/ CSU et FDP), a prolongé de manière drastique, à l’automne 2010, la durée "de vie" des centrales. Mais ils n’avaient pas tenu compte des Japonais. On a pu mettre la catastrophe de Tchernobyl de côté car elle était soi-disant due à la "technologie soviétique" mais, après Fukushima, cette explication n’était plus valable. Partout en Allemagne on a vu des manifestations de masse avec des actions de protestation et des blocages et le résultat est unique dans l’histoire du pays: le gouvernement a exécuté un tournant de 180 degrés, et il a jeté l’accord (vieux de seulement cinq mois) à la poubelle. En juin 2011, les huit réacteurs les plus anciens ont été fermés. Ce recul est bien la preuve de la faiblesse des dominants par rapport à la force du mouvement.

Remarque finale

Le mouvement anti-nucléaire en Allemagne n'est pas terminé: il reste encore beaucoup à faire. Les lobbies du nucléaire continuent à saboter en partie la transition vers les énergies renouvelables et, en partie, à en conquérir le monopole. Il faut donc être très clair. Les "réacteurs de recherche" ne sont pas intégrés dans le scénario de sortie et l’option de leur utilisation dans l’avenir aussi pour des objectifs militaires ne doit pas être exclue. Il faut aussi être clairement conscient du fait que le mouvement antinucléaire dans son ensemble n’est pas anticapitaliste. Une partie de la bourgeoisie et du capital voient ce tournant énergétique comme une nouvelle occasion de faire des profits l’industrie allemande étant leader mondial au niveau des énergies alternatives. Mais l'expérience qu’a faite chaque nouvelle génération de militant·e·s dans ce mouvement, allant de l’expérience physique de la violence de l’Etat à l’accumulation d’une connaissance sur les liens entre l’écologie et l’économie, est d’une valeur inestimable. Tout comme le fait qu’on peut gagner contre un adversaire tout-puissant. La gauche allemande ne serait pas concevable sans ce mouvement avec son potentiel de connaissances et de radicalisation. ■

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nucléaires dans les pays auxquels ils se référaient (RDA, Chine, etc.). Le travail de formation réalisé dans le mouvement a contribué à la formation d’une conscience écologique grandissante parmi les membres de ces organisations et celle-ci entrait en contradiction avec la croyance aveugle dans la technologie (des centrales nucléaires sous contrôle populaire sont de bonnes centrales nucléaires) dans ces organisations. Le mouvement antinucléaire a finalement accouché du Parti des Verts. Ce parti était à l’origine un mélange explosif d’exmaoïstes, d’écosocialistes, d’écologistes "profonds" et aussi d’adhérents à des valeurs conservatrices représentés par des écologistes de droite.

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L’argent et la folie de quelquesuns ne peuvent pas hypothéquer la vie de 14 millions de personnes! ✒ interview de Léo Tubbax, porteparole de "Nucléaire Stop Kernenergie" propos recueillis par D. Horman

La Gauche: Quels sont les objectifs de cette manifestation anti-nucléaire du 10 mars à Tihange? Leo Tubbax: Lors de la catastrophe de Fukushima nous avons immédiatement organisé une manifestation à Bruxelles. En septembre 2011, nous avons à nouveau organisé une manifestation, cette fois à Tihange. Nous étions près de 2000, devant la centrale, à crier: "non au nucléaire". Un an après la catastrophe, nous étions à nouveau à peu près de deux mille à Bruxelles, pour dire: "plus jamais ça!" Dimanche prochain, toujours à l’initiative du collectif belge "Nucléaire Stop Kernenergie", en alliance avec des organisations allemandes, néerlandaises et belges, dans le cadre de "Stop Tihange", nous manifesterons pour dire d’abord: Non au redémarrage des réacteurs nucléaires, Doel 3 et Tihange 2! Depuis l’été dernier, ces réacteurs sont à l’arrêt, suite à la révélation de milliers de fissures. Plusieurs experts ont émis un avis négatif sur un redémarrage éventuel de ces deux réacteurs. L’ancien directeur de l’organe allemand de contrôle des installations nucléaires, M. Dieter Majer, a qualifié un redémarrage éventuel de complètement irresponsable. L’étude, commandée par le groupe des Verts au parlement européen, sur la sécurité des cuves fissurées de Doel 3 et Tihange 2, se conclut par: "Un agrandissement des fissures de ces deux réacteurs ne peut être exclu; les conséquences seraient catastrophiques pour les populations autour de Tihange et Doel, et pour celles d’Anvers et de Liège". Plus de quatorze millions de personnes vivent dans la zone à haut risque, dans un rayon de 75 km autour des centrales. On attend toujours la décision gouvernementale, pour ces deux réacteurs nucléaires: Doel 3 et Tihange2.

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Nous manifesterons également pour la fermeture immédiate des réacteurs nucléaires les plus anciens. De nombreux experts s’accordent pour dire que la durée d’exploitation d’un réacteur ne doit pas dépasser une trentaine d’années, sous peine d’exposer des populations entières à des catastrophes. Les trois plus anciens réacteurs, Doel 1 et 2 et Tihange1, reliés au réseau en 1975 avaient une durée d’exploitation prévue de 25 à 30 ans. En 2003, à l’initiative d’Olivier Deleuze, le parlement à voté la loi de sortie du nucléaire, prévoyant la fermeture des trois réacteurs en 2015. En juillet 2012, un comité ministériel restreint confirmait cette décision pour Doel 1 et 2; mais il a décidé de prolonger encore de 10 ans, jusqu’en 2025, Tihange 1 (50 années de fonctionnement!). Pourtant, ce réacteur a été construit en même temps que ceux de Doel 1 et 2, et selon les mêmes normes. Cette décision a été prise pour "garantir la sécurité d’approvisionnement du pays". N’est-ce pas plutôt pour permettre aux actionnaires d’Electrabel, qui facture une énergie électrique parmi les plus chères en Europe, de toucher le jackpot (les centrales étant, depuis belle lurette, amorties). L’argent et la folie de quelques-uns ne peuvent hypothéquer dangereusement la vie de quatorze millions de personnes. Nous manifesterons aussi pour la sortie à terme, aussi vite que possible et au plus tard selon la loi Deleuze, de toute l’énergie nucléaire en Belgique: cela vise les deux derniers réacteurs, de fabrication plus récente: Doel 4 et Tihange 3.

En tenant compte de ces différentes échéances de fermetures revendiquées, comment vois-tu le problème de l’approvisionnement énergétique de la Belgique, sachant qu’actuellement la moitié de l’électricité provient des centrales nucléaires? Selon un sondage IPSOS, plus de 60% des Belges sont, sans équivoque, contre le

nucléaire. D’où l’importance de montrer et prouver qu’on peut et doit sortir, à court terme, de cette industrie mortifère, tout en garantissant, en énergie, les besoins réels de la population. Il y a une étude très intéressante de Daniel Comblin, ingénieur Ecoconseiller, qui montre que la Belgique peut sortir du nucléaire sans menacer l’approvisionnement en énergie et en réduisant l’effet de serre. Mais cela suppose, comme nous l’exigeons à "Nucléaire Stop Kernenergie", que les instances politiques élaborent un "Plan de l’Energie". Celui-ci comporte plusieurs éléments. Une maîtrise et une réduction de la consommation d’énergie, avec, par exemple, la mise en place d’un service public ou une régie d’isolation des bâtiments. Ce qui contribuerait également à une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Des politique volontaristes pour le développement de sources d’énergie soutenables et renouvelables, comme l’éolien, le solaire, les petits barrages, la géothermie, l’utilisation de l’énergie excédentaire de l’industrie (cogénération), mais aussi le stockage d’énergie. Une solution transitoire, lors de l’arrêt des centrales nucléaires et fossiles, peut s’appuyer sur le fonctionnement de turbines gaz-vapeur, dont le rendement est plus élevé et l’émission des gaz à effets de serre, moindre. Paradoxalement, ce sont les premières centrales qu’Electrabel met à l’arrêt, pour des raisons de moindre rentabilité. Ces moyens techniques, ces sources d’énergie soutenable existent, mais sont trop peu exploités. Tout simplement, parce que nous sommes dans un système, où c’est la course au profit, par une poignée d’exploiteurs, qui fait loi. C’est pourquoi, nous défendons la nécessité d’une maîtrise de la politique énergétique par les citoyen.ne.s organisé.e.s, dans le cadre d’un fonctionnement démocratique réel, avec une production, distribution


photos: LCR

Nucléaire Stop!, les organisations syndicales et les travailleurs des centrales nucléaires ne partagent pas nécessairement cette revendication. Electrabel veut procéder à des licenciements et les travailleurs s’y opposent... à juste titre! Alors, comment abordes-tu ce cruel dilemme: fermeture des centrales et préservation de l’emploi? Effectivement, de même qu’on ne peut pas prendre à la légère les risques et les conséquences dramatiques d’une catastrophe nucléaire, de même on ne peut pas dire: "Tant pis pour l’emploi"! Alors, deux choses qu’il est bon de rappeler. D’abord, le démantèlement de centrales nucléaires, c’est une opération longue, qui va probablement s’étaler sur 3 décennies. Les prévisions pour le démantèlement des centrales allemandes indiquent que cette opération va occuper, pendant 20 ans, plus de la moitié du nombre d’emplois en fonctionnement,

dans celles-ci. L’emploi dans le centre de pilotage du réseau, associé à la centrale, n’est pas touché. Puis, il y a l’emploi dans les renouvelables. En Allemagne, l’industrie des énergies renouvelables employait environ vingt mille personnes en 2001. Aujourd’hui, le gouvernement de Merkel estime ce nombre d’emplois à 380 000. On estime que la Wallonie a un potentiel de création de 15.000 emplois d’ici 2020, dans le secteur de l’énergie renouvelable. Et la mise en œuvre, par les pouvoirs publics, d’un "plan de l’Energie" pourrait en créer bien davantage.

Les nuages radioactifs n’ont pas de frontières; notre résistance non plus. Et je le répète: plus de quatorze million de personnes vivent dans les deux zones, où sont installées les centrales nucléaires de Doel et Tihange; elles doivent craindre pour leur sécurité, si on redémarre Doel 3 surtout et Tihange 2. ■ Plus d’informations sur www.stop-tihange.org et sur la page facebook Stop Tihange.

anti-nucléaire

et consommation d’énergie contrôlées, sous la forme de coopératives, régies communales, en combinaison avec un service public de l’énergie.

La manifestation de dimanche prochain à Tihange, comme la précédente, a une dimension internationale... Effectivement. Le réseau "Stop Tihange" a une dimension internationale. Aux côtés de "Nucléaire Stop Kernenergie" et toute une série d’organisations dont des sections locales et la jeunesse d’ECOLO et des sections de Groen, en Belgique, il y a l’association "Aachener Aktionbündnis gegen Atomenergie" et les collectifs allemands, et un rassemblement autour du parti "Groenlinks" de Maastricht et de WISE, au Pays-Bas.

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transition

Nucléaire ou renouvelables, il faut choisir ✒ par Daniel Tanuro Il y a une dizaine d’années, les partisans du nucléaire affichaient généralement leur "climato-scepticisme". Aujourd’hui, ils essaient plutôt de se présenter comme des écologistes soucieux de contribuer à la lutte contre le réchauffement de la planète. Or, leur technologie, outre qu’elle fait peser des dangers inacceptables, contrecarre en réalité la transition énergétique vers un système "zéro carbone". Un premier argument climatique des nucléocrates est que les centrales atomiques permettent de produire de l’électricité sans émettre de gaz carbonique, donc sans augmenter l’effet de serre. Cet argument a fait son chemin auprès des technocrates des organisations internationales (la Commission Européenne par exemple) dont les rapports parlent de plus en plus souvent d’énergies "sans carbone" plutôt que d’énergies renouvelables. Inclure le nucléaire dans le "mix énergétique" de la transition, tel est le but de cette astuce sémantique. Or, celle-ci est à la fois juste et fausse. Juste car, l’uranium n’existant sur Terre qu’en quantité finie, le nucléaire ne peut décemment pas être considéré comme "énergie renouvelable" il fallait donc trouver autre chose. Et fausse car, s’il est vrai qu’une centrale n’émet pratiquement pas de CO2, il n’en va pas de même de la filière dans son ensemble. L’extraction du minerai, sa purification, la construction des centrales et leur démantèlement, notamment, consomment beaucoup d’énergie fossile, contribuant ainsi au réchauffement. Le nucléaire n’est pas une énergie "zéro carbone", loin de là.

Atome et transition

Un deuxième argument est plus subtil: le recours au nucléaire serait indispensable, au moins pendant une période, pour... assurer la transition vers un système 100% renouvelable. Beaucoup de gens sont démunis face à ce raisonnement. Il est donc important d’expliquer qu’il est faux: en vérité, le nucléaire contrecarre la transition. L’atome et les renouvelables sont comme l’eau et le feu: incompatibles.

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Il faut choisir, et il faut le faire maintenant. Un des problèmes essentiels du nucléaire est son manque de flexibilité. Les centrales produisent de grandes quantités d’électricité; comme le courant n’est pas stockable, chaque Kwh produit doit être consommé quelque part sur le réseau. Deux conclusions en découlent: La première: un réseau 100% nucléaire est impossible, car il ne pourrait pas répondre aux fluctuations de la demande. Au mieux, l’atome peut fournir une quantité d’électricité correspondant au minimum de la consommation. Les besoins supplémentaires doivent être couverts par des installations que l’on peut mettre en marche en fonction de la demande (les centrales au gaz, par exemple). La seconde: comme la plus grande partie de la production verte d’électricité est, elle, intermittente (en fonction du vent, du soleil, des marées, etc), la conclusion coule de source: le nucléaire et les renouvelables se marchent sur les pieds. Ce sont deux systèmes techniques radicalement opposés. Chacun d’eux peuvent être combiné avec d’autres sources (ou avec des dispositifs de stockage de l’énergie, à développer et à inventer), mais ils ne peuvent pas être combinés entre eux.

Système énergétique

Du point de vue du projet de société, il est important de saisir que l’incompatibilité entre nucléaire et renouvelables ne se limite pas aux problèmes de l’intermittence et de la continuité dans la production électrique. Elle va bien au-delà et débouche sur un choix fondamental entre centralisation et décentralisation énergétique, donc aussi entre standardisation et diversité technique. Tout mode de production repose sur un système énergétique qui transforme l’énergie disponible dans la nature pour

satisfaire les besoins humains: un champ de blé convertit l’énergie lumineuse du soleil en énergie chimique, un feu de bois convertit l’énergie chimique en chaleur et en lumière, une voile convertit l’énergie du vent en mouvement du bateau, etc. A noter : chaque fois que l’énergie est convertie ainsi d’une forme à une autre, une partie est dégagée sous forme de chaleur. L’humanité a connu plusieurs modes de production et différents systèmes énergétiques. D’une manière générale, les systèmes précapitalistes étaient décentralisés et diversifiés, à l’image des sociétés qui leur avaient donné naissance. Quand la centralisation et la standardisation se développaient, c’était seulement à l’échelle locale et régionale. L’Egypte ancienne, par exemple, avait développé un remarquable système de gestion des deux grandes sources énergétiques dont elle disposait: le Nil et le soleil. Un système analogue a existé dans d’autres régions, mais il n’était évidemment pas généralisable: chaque société devait forcément se contenter d’utiliser les ressources fournies par son environnement naturel.

Capitalisme et centralisation

En créant un marché mondial, le capitalisme a réduit considérablement cette diversité et cette décentralisation. Le changement s’est fait graduellement, mais avec deux sauts qualitatifs importants. D’abord, les combustibles fossiles se sont imposés. On s’est mis à brûler du charbon pour produire du mouvement, de la lumière ou de la chaleur même


photomontage: Little Shiva

Belgique pour produire du courant vendu sur le réseau européen. C’est possible, et cela peut être rentable du

point de vue capitaliste. Mais ce n’est pas rationnel du point de vue énergétique. On objectera que la filière de l’uranium n’est pas rationnelle non plus. C’est exact: dans ces deux exemples, le bilan énergétique au niveau de la filière dans son ensemble est mauvais, peut-être même négatif (si la quantité d’énergie utilisée est plus grande que la quantité d’énergie produite). Cependant, il y a deux différences.

Renouvelables, décentralisation et projet de société

Premièrement, la centrale thermique à pellets peut être installée au milieu d’une agglomération, ce qui permet d’utiliser la chaleur pour le chauffage urbain. Or, même les nucléocrates les plus farouches n’oseraient évidemment pas proposer d’installer un réacteur atomique au cœur d’une ville… C’est pourquoi les deux tiers de l’énergie de la fission atomique sont dissipés sous forme de chaleur, dans l’air et dans les eaux de refroidissement.

Deuxièmement, et c’est le fond de l’affaire, le fait d’opter pour un système 100% renouvelable oblige pour ainsi dire à mettre l’efficience énergétique en tête des priorités. On peut fermer les yeux sur cette réalité aussi longtemps qu’on saupoudre de renouvelables un système qui reste fondamentalement fossile, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais ce n’est plus possible quand on se met en tête d’élaborer sérieusement un plan pour se passer complètement de charbon, de pétrole, de gaz naturel et de nucléaire dans les quarante ans qui viennent. Dans ce cadre contraignant-là, en effet, chaque unité d’énergie compte, de sorte que la lutte contre le gaspillage devient une condition sine qua non de réussite. Membre du GIEC, le professeur Aviel Verbruggen, de l’université d’Anvers, résume bien le changement structurel que nous devons opérer pour sauver le climat de la Terre: les réseaux électriques, dit-il, doivent évoluer d’une structure pyramidale vers une structure multilatérale dans laquelle des millions de sources d’énergie renouvelables décentralisées seront reliées entre elles dans le cadre d’un réseau intelligent. Il en tire la conclusion logique: énergie ultra-pyramidale par excellence, le nucléaire est un obstacle à la transition énergétique. Le professeur se trompe néanmoins quand il croit pouvoir convaincre les décideurs en expliquant que l’énergie du soleil et du vent est gratuite, qu’on paie seulement les frais d’infrastructure, alors que, dans le cas des fossiles et du nucléaire, on paie aussi le combustible. En effet, les fossiles ne sont que de l’énergie solaire fossilisée. Pourquoi les paie-t-on? Parce que les gisements sont appropriés par des capitalistes qui transforment la ressource en marchandise. Rien ne s’oppose à ce que ces mêmes capitalistes s’approprient le vent, la biomasse et le rayonnement solaire pour les vendre, et c’est ce qu’ils sont en train de faire. Ce n’est pas au nom de l’efficiencecoût qu’il faut se battre contre le système énergétique fossile et nucléaire, mais au nom d’une perspective anticapitaliste: la gestion rationnelle, économe et prudente du bien commun énergétique par les populations organisées en Communes démocratiques, collectivement propriétaires des ressources. ■

transition

dans des régions où il aurait été plus rationnel d’employer d’autres sources. Cependant, chaque entreprise brûlait son charbon pour animer sa machine à vapeur. Le système énergétique restait donc relativement décentralisé. L’invention du moteur électrique a mis fin à cette situation, et c’est ainsi que nous en sommes arrivés au système énergétique extrêmement centralisé et standardisé que nous connaissons aujourd’hui. Le nucléaire s’y intègre parfaitement: l’uranium extrait au Niger ou ailleurs (merci la Françafrique!) fait des milliers de kilomètres pour servir à produire du courant qui en fait des centaines. Or, il n’en va pas de même des renouvelables. Techniquement, elles requièrent décentralisation et diversité. Ce sont les conditions nécessaires pour s’adapter aux sources locales et réduire les pertes dues à la transmission. On peut certes – cela se fait – importer du Canada des pellets de bois et les brûler dans une centrale thermique en

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Un plan d'action pour imposer un programme social d'urgence ✒ par La Gauche Des milliers d'emplois directs et indirects perdus à Ford-Genk, à Caterpillar et à ArcelorMittal, blocage salarial jusque 2020, manipulation de l'index, exclusion massive des chômeurs, annualisation du temps de travail, Traité budgétaire européen (TSCG), n'en jetez plus! La coupe est pleine! La FGTB a décidé de "suspendre" sa participation à la concertation sociale. La CSC de son côté, reste scotchée à la table de concertation et annonce sur son site que "pour éviter le pire" (sic) elle a "conclu quelques accords avec les patrons afin que la flexibilité soit négociée". Les trois syndicats ont manifesté le 21 février. Si pour les uns cette manifestation peut éventuellement être un premier pas vers une mobilisation plus large, il est clair que pour les autres la journée du 21 n’a été qu'un intermède avant de courir se rasseoir à la table de la concertation. Ce n'est pas une manifestation d'un jour, sans lendemain, qui permettra de faire reculer le patronat et le gouvernement Di Rupo. Il faut un plan d'actions allant crescendo. Des grèves tournantes par province avec la perspective d'une grève générale nationale interprofessionnelle pour imposer un plan d'urgence sociale.■

Retrait du blocage des salaires, de la manipulation de l'index, des mesures contre les chômeurs! Refus de l'annualisation du temps de travail et de la hausse des heures supplémentaires! Stop à la précarité, droit à un contrat à durée indéterminée pour toutes et tous! Harmonisation par le haut des statuts ouvrier et employé! Stop aux intérêts notionnels, impôt sur la fortune! Halte aux baisses de cotisations patronales à la sécu! Individualisation du droit aux allocations! Expropriation sans rachat ni indemnités de Ford et d'ArcelorMittal! Audit de la dette et annulation de la dette illégitime! Nationalisation des banques sans rachat! Refinancement du secteur public et du non-marchand! 32 heures sans perte de salaire!

Pour une autre Europe et une alternative anticapitaliste, nous avons besoin d'un nouveau parti du monde du travail! ■ 12 la gauche #61 mars-avril 2013

photos: LCR

Plan public de transition écologique!


syndicats-social

Expropriation et gestion publique sous contrôle des travailleurs

Mittal Go Home! ✒ par Denis Horman Le 23 janvier 2013, le président de la fédération des Métallurgistes FGTB de Liège-Luxembourg, Francis Gomez, et Egidio Di Panfilo, secrétaire général du SETCa-Liège sortaient un communiqué de presse commun: "Mittal, Go Home! Nationalisation de la sidérurgie intégrée!  (…) La nationalisation est LA solution. (…) Nous en revenons à notre position bien étudiée de départ: relance d’une sidérurgie intégrée, avec une large maîtrise par les pouvoirs publics, en collaboration avec d’autres sidérurgistes européens de taille moyenne."

photomontage: Little Shiva

Petit éclairage salutaire sur l’histoire de Cockerill-Sambre 

L’option d’un "portage public" doit être privilégiée, déclare, au nom de la FGTB wallonne, son secrétaire général, Thierry Bodson: "Au nom de l’intérêt général, les pouvoirs publics doivent exproprier les financiers qui ne veulent pas vendre un outil fiable et rentable (…) jusqu’à la reprise par un opérateur, garant d’un projet industriel fiable." Passer la main à un opérateur privé, s’il y en a un? A quelles conditions, à quel prix? Rafraîchissons les mémoires! En 1981, Cockerill-Liège, qui était contrôlé par les groupes financiers – la Société Générale de Banque et BruxellesLambert – fusionne avec la Société Hainaut-Sambre (Albert Frère et le groupe Copeba, à Charleroi) pour devenir la société Cockerill-Sambre. L’Etat devient actionnaire majoritaire, avec 82% des parts. Le gouvernement national, avec la Région wallonne, remet à flot une sidérurgie qui avait accusé, chez Cockerill, des pertes de plus de 5 milliards de francs belges, durant les années 70. C’est dans ce cadre que s’opère la géniale arnaque d’Albert Frère. Dans la nouvelle société, il va conserver sa société Frère Bourgeois commerciale (51% des actions!) et détenir le monopole sur la commercialisation des produits sidéru-

rgiques. Monopole octroyé, à l’époque, par Willy Claes, Ministre de l’Economie. En 1985, l’Etat, propriétaire de Cockerill-Sambre (97,77% des parts!), rachète, pour 2 milliards de francs belges, les parts d’Albert Frère. En 1998, après avoir investi des milliards de francs et supprimé des milliers d’emplois, la Région revend l’entreprise à Usinor, pour 26 milliards. C’est le plan Delta: produire 15% en plus avec 25% de personnel en moins. La Région garde une "minorité de blocage" (25,1%), qui se réduit à une participation de 3,21%, en 2001, dans le nouveau groupe Arcelor (fusion UsinorArbed-Aceralia). En janvier 2003, Arcelor annonce la fermeture de 4 sites continentaux du groupe: Florange (en France), Brême et Eisenhüttenstadt (en Allemagne) et Liège. Puis, en 2006, arrive le sauveur Mittal, premier sidérurgiste mondial et 6ème fortune mondiale, avec quelque 22 milliards d’euros! Il réalise une OPA "amicale" sur Arcelor (plus de 80% des actions). On connaît la suite. Le financier a pompé tout ce qu’il pouvait pomper: 1,5 milliard d’euros de la collectivité en quotas de CO2 et en cadeaux fiscaux (0% d’impôts, de 2010 à 2012). Pourtant, les bénéfices déclarés sont bien réels. Pour les années 2006 à 2011, "ArcelorMittal Finance and Services Belgium SA" a déclaré, en millions d’euros: 538 pour 2006-2007; 1 546 pour 2008; 1 288 pour 2009; 1 394 pour 2010; 1 597 pour 2011. Ce petit éclairage illustre à souhait un comportement et des décisions du pouvoir politique au service du pouvoir financier et économique.

5 minutes de courage politique!

A propos d’ ArcelorMittal, JeanClaude Marcourt déclarait, le 13 octobre 2011 (Le Soir): "La nationalisation est impossible, l’Europe l’interdit; il faut un opérateur privé." La Région wallonne est pourtant actionnaire à 100% de la Fabrique Nationale d’armes, à Herstal, et à plus de 80% de la Sonaca, à Gosselies!

En 2008, plusieurs banques, au bord de la faillite, furent nationalisées. Par exemple Dexia Banque, avec rachat (4 milliards d’euros!) A ce propos, il est intéressant de relever, à l’époque, une déclaration de la Commissaire européenne à la Concurrence, Mme Kroes: "Les règles de droit de la concurrence doivent aujourd’hui s’effacer devant l’urgence." (Le Figaro, 12/3/2008) "Cinq minutes de courage politique", belle formule utilisée par Nico Cué, secrétaire général de la Fédération des Métallos FGTB, Wallonie-Bruxelles! Dans son édito – Syndicats du 1er février 2013 – il écrit: "Il faut foutre Mittal dehors, puisqu’il a décidé (…) de foutre une région en l’air. Pourquoi un capitaliste, au nom de ses seuls intérêts, aurait-il le droit de fermer des outils par ailleurs rentables? Pourquoi le droit d’un seul primerait-il le droit de tous? Pourquoi les politiques n’auraient-ils pas le droit de faire ce pour quoi, après tout, ils ont été élus: défendre l’intérêt commun, et même, s’il le faut pour cela, prendre quelques libertés avec l’intérêt privé." ■ la gauche #61 mars-avril 2013

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contrôle ouvrier

Vous avez dit "nationalisation"? ✒ par Guy Van Sinoy De nos jours, le mot "nationalisation" sonne souvent comme un gros mot aux oreilles de beaucoup de de responsables politiques et de journalistes (pas seulement dans les journaux bourgeois, mais aussi un service public tel que la RTBF") C’est probablement parce que depuis l’effondrement du Bloc de l’Est, on a privatisé ou liquidé (à l’Est comme à l’Ouest) tellement d’entreprises publiques et de services publics que la seule évocation du mot "nationalisation" évoque un passé ringard rangé aux oubliettes de l’Histoire. Interviewé par RTL-TVI en octobre 2011, au moment où le gouvernement belge versait 4 milliards d’euros pour sortir du groupe Dexia l’activité bancaire (devenue entre-temps Belfius), Didier Reynders déclarait: "Ce n’est pas une nationalisation. Il y a une loi qui permet de nationaliser, une loi qui permet d’autorité de confisquer l’actionnariat. Ici, dans le cas de Dexia, cela s’est passé à travers une négociation entre 3 Etats d’une part (France, Luxembourg, Belgique) et d’autre part avec les actionnaires de Dexia pour sortir la banque du groupe. C’est vrai qu’on n’est pas loin d’une nationalisation puisque l’Etat belge devient actionnaire à 100%, mais ici on est dans le cadre d’un achat réalisé avec l’accord de l’ensemble des actionnaires." Il voulait sans doute éviter le terme "nationalisation" car il avait en tête une éventuelle revente de Belfius au secteur privé dans un futur hypothétique où la banque recommencerait à faire du profit après avoir été sauvée avec l’argent public.

Nationalisations capitalistes

Pourtant les milieux financiers sont moins frileux quand ils parlent de nationalisation. "La cinquième banque néerlandaise nationalisée" titrait récemment L’Echo, à propos de la décision du gouvernement des Pays-Bas de voler au secours de la banque SNS Reaal en la rachetant pour un montant de 10 milliards d’euros. Contrairement à l’idée largement répandue dans l’opinion publique, les

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nationalisations ne sont pas synonymes de socialisme et le capitalisme peut très bien, dans certaines circonstances, s'en accommoder. Privatiser les bénéfices et socialiser les pertes a toujours été le credo des capitalistes. L’exemple du rachat de l’activité bancaire du groupe Dexia en est la plus belle illustration. Mais d’une manière générale, la bourgeoisie confie à l’Etat la tâche d’assurer le bon fonctionnement d’infrastructures qui permettent aux entreprises capitalises de mieux prospérer. La création de la SNCB en 1926 en est un bon exemple. En Belgique, au 19e siècle, l’Etat d’un côté, les firmes privées de l’autre ont construit et exploité des lignes de chemin de fer dans une anarchie capitaliste délirante. En 1870, le réseau de chemin fer belge comptait 2.231 km de lignes exploitées par 39 entreprises tandis que le réseau de l’Etat mesurait 863 km. Dès le début du 20e siècle l’Etat belge s’est lancé dans le rachat progressif des lignes privées pour des raisons "stratégiques". A l’époque, il s’agissait principalement de permettre aux grandes entreprises capitalistes de transporter à bon compte les marchandises pondéreuses (charbon, acier, ciment)  ; accessoirement il s'agissait aussi d’établir un tarif de transport bon marché (les "coupons de semaine") destiné à acheminer chaque jour les mineurs flamands vers les charbonnages de Wallonie, et éviter par la même occasion qu’ils ne s’établissent en Wallonie et ne soient gagnés par "la contagion socialiste".

Engels et Trotsky sur le capitalisme d'Etat

Friedrich Engels expliquait que, dans des circonstances particulières, l'Etat bourgeois peut se substituer à la bourgeoisie défaillante pour prendre en main l'appareil de production ou du moins une partie importante de celui-ci. "Si les crises font apparaître l'incapacité de la bourgeoisie à continuer à gérer les forces productives modernes, la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriété d'Etat montre combien on

peut se passer de la bourgeoisie pour cette fin. (...) Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d'Etat ne supprime la qualité de capital des forces productives. (Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1892) Dans un texte de mai 1939, Industrie nationalisée et administration ouvrière, rédigé à la suite de la nationalisation par le gouvernement mexicain des chemins de fer et du secteur du pétrole, Léon Trotsky écrivait: "Dans les pays arriérés sur le plan du développement industriel, le capital étranger joue un rôle décisif. D'où la relative faiblesse de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Cela crée pour le pouvoir d'Etat des conditions particulières. Le gouvernement oscille entre capital étranger et entre capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement fort. Cela donne au gouvernement un caractère bonapartiste nettement marqué. (...) Ces mesures entrent totalement dans le domaine du capitalisme d'Etat." Le développement du capitalisme d'Etat en Algérie, après l'indépendance de 1962, offre une bonne illustration des thèses avancées par Engels et Trotsky. Après l'exode de la population d'origine européenne, l'Algérie s'est retrouvée dans une situation où il n'existait pas de bourgeoisie nationale suffisamment robuste pour prendre en mains les grands moyens de production (pétrole, gaz, sidérurgie). L'Etat a donc procédé à une série de nationalisations capitalistes tout en dirigeant le pays d'une main de fer par le biais d'une bureaucratie s'appuyant sur la caste militaire.

Nationalisations anticapitalistes

Cela mérite donc réflexion quand on examine les revendications à mettre en avant à propos de la fermeture de FordGenk et d'ArcelorMittal. Les responsables politiques avancent prudemment des scénarios fantaisistes en évoquant d'éventuels "repreneurs" (alors que le secteur automobile est en surproduction et que Lakshmi Mittal refuse de vendre!). Par la voix de Nico Cué, son Secrétaire général,


potentiel militant. Il faut rejeter toute illusion d'institutionnaliser ce contrôle ouvrier en le remettant aux mains des organisations syndicales. Ce serait en effet mettre le doigt dans l'engrenage où, par l'intermédiaire de sommets syndicaux contrôlés, le capital garderait les leviers de commande et viderait la nationalisation de tout contenu anticapitaliste tout créant une source de corruption à la chaîne de militants ouvriers. C'est pourquoi il est important de lier cette revendication d'expropriation sans indemnités ni rachat, avec contrôle ouvrier, à un programme de revendications anticapitalistes plus larges répondant aux nécessités immédiates de la situation sociale: • introduction immédiate des 32 heures sans perte de salaire et de la pension à 60 ans • droit de veto des travailleurs sur les licenciements et sur les fermetures • paiement par la patronat (en bloc) des salaires des travailleurs victimes de fermetures • nationalisation des secteurs clés de l'économie (banques, assurances) • élaboration d'un plan populaire de

développement économique axé sur la satisfaction des besoins prioritaires de la population et non sur les profits.

Pour produire quoi? Produire des bagnoles en plus à FordGenk ou des véhicules de transport en commun écologiques? La nationalisation sous contrôle ouvrier pose la question de produire autrement quelque chose de socialement utile En 1979, un accord avait été imposé par les travailleurs du verre de Charleroi, organisés en comité de grève, prévoyant la reconversion totale dans le secteur verrier de tous les travailleurs privés de leur emploi dans l'isolation thermique et la rénovation de l'habitat et des bâtiments publics en Wallonie. Cet accord n'a pu être mené à terme faute de rapport de forces politique anticapitaliste pour l'imposer. Mais les travailleurs excédentaires du verre ont quand même reçu une formation collective et conservé leur salaire pendant 10 ans, primes d'équipes comprises, et ils ont imposé la création d'une entreprise publique. ■

contrôle ouvrier

la Centrale des Métallurgistes MWB-FGTB, (Wallonie-Bruxelles) réclame 5 minutes de courage politique pour "nationaliser/ régionaliser ou exproprier Mittal", L'ABVVMetaal (Flandre)de son côté, par la voix de son Président, Herwig Jorissen, se limite à évoquer la nécessité de "jeter des ponts entre les centres de recherche et les entreprises". A la LCR, nous mettons le doigt sur la nécessité d'exproprier sans indemnités ni rachat, et sous contrôle ouvrier, ces entreprises qui mettent cyniquement la clé sous le paillasson après avoir bénéficié de plantureux subsides publics (exonérations d'impôt, réductions de cotisations sociales, quotas de CO² pour ArcelorMittal). Sous contrôle ouvrier, avec abolition du secret bancaire et ouverture des livres de compte, car il faut soulever la question de la structure hiérarchique de l'entreprise pour enlever à la nationalisation son caractère technocratique et la faire descendre dans les ateliers et les bureaux. Une usine de plusieurs milliers de travailleurs est une collectivité vivante qui connaît l'entreprise dans ses moindres recoins, qui travaille ensemble, lutte ensemble et constitue un formidable

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syndicats-social

Est-il possible de nationaliser le bons sens? ✒ par Freddy Mathieu L’annonce brutale de la fermeture du "Froid" d’ArcelorMittal à Liège a remis à l’ordre du jour la revendication de "Nationalisation". Mais aussi les arguments de ses détracteurs. Sur le plateau de "Mise au point" (RTBF 27/01), on a pu assister à un grand numéro d’équilibristes... André Antoine: "Reconnaissons que nous ne sommes que la Région wallonne, nous détenons 0,7% du capital de Mittal, alors nous avons besoin, osons le dire, nous avons besoin de l’Europe…" Rudy Demotte: "Mittal déconsidère la Wallonie et la Belgique. D’ailleurs les Etats nationaux n’ont pas d’importance pour ce type de groupe." Le journaliste: "Mais vous ne pouvez pas le contraindre..." Rudy Demotte répond: "Si! On pourrait le faire si la loi le permettait…"

L’enfant se noie

Dans une rivière peu profonde, mais au courant rapide, un enfant est emporté. Un passant se jette à l’eau et le ramène sur la rive. Sur le pont il est écrit: "Interdiction de plonger. Sous peine de poursuites"… Voilà la situation dans laquelle se sont mis les Etats. Ils s’interdisent de sauver des entreprises, l’emploi, des régions entières. Car il n’y a aucun doute que la plupart des arguments, qu’ils invoquent pour décréter que la nationalisation est irréalisable, sont le produit de décisions politiques, à tous les niveaux, que les partis politiques ont prises. Au nom d’une logique économique qui est tout sauf logique.

Reprendre ce brûlot?

Comment en est-on arrivé là?

En 1975, la sidérurgie de Charleroi est en pleine restructuration, on prévoit la suppression de 4 000 emplois. Le gouvernement de Tindemans lance un plan de redressement économique qui comprend la constitution d’un holding public central ainsi que les Sociétés de Développement Régional, aux fins de développer l’entreprise "mixte" pour que l’Etat supplée aux carences des groupes privés. A cette époque, Jacques Yerna livre dans Combat un édito très lucide: "Grâce au système de l'entreprise mixte, les holdings privés ont ainsi entrepris de coloniser le secteur public et de verrouiller l'initiative industrielle publique. La preuve est faite une fois de plus que, dans un Etat conservateur, toute réforme de structure adoptée sous la pression ouvrière est immédiatement récupérée au profit exclusif du capital privé. Seul un renversement des rapports des forces politiques au profit des travailleurs peut permettre d'éviter cette évolution. " (Combat, 9/10/1975)

Colonisation, le terme est bien choisi. C’est en effet de cette époque que datent les premières mesures qui ont conduit à soumettre les ressources publiques aux groupes privés. Depuis lors le curseur s’est encore déplacé: au mieux quand l’Etat intervient dans des entreprises c’est pour nettoyer la boutique pour d’éventuels repreneurs, qu’on présentera comme des "sauveurs", tout comme on l’avait fait pour ceux qu’on a arrosés de toutes sortes d’aides… sans contrôle. Ces montages divers, de la "faillite assistée" qui a permis de vider le passif social des usines Verlica (perte de 2700 emplois entre 1977 et 1988) au "sauvetage" des banques de 2008 à 2013, sont les différentes formes du principe "nationalisation des pertes et privatisation des profits" et démontrent clairement la nature de classe de l’Etat. On assiste à la reconfiguration de l'Etat capitaliste, trop à l'étroit dans des frontières nationales (et même continentales). Par l'imbrication de différents niveaux, de l'Europe à la "régionalisation", on est devant une réforme de(s) l'Etat(s) en phase avec le capitalisme d'aujourd'hui. La question n’est même plus de savoir si l’UE est au-dessus et détachée des Etats. Ce n’est qu’un prétexte qui permet aux "hommes de l'Etat" de tenir leur double discours "j' voudrais bien mais j'peux point"... et de prétendre que les revendications de "bon sens" sont totalement irréalisables. Les transformations structurelles de l’économie capitaliste rendent plus complexe la mise en œuvre de la revendication de la nationalisation, mais c’est pourtant la solution de bon sens. Le bon sens semble totalement incompatible avec le capitalisme, à moins que ce ne soit l’inverse. ■

photo: Luc Viatour

Michel Capron, fin connaisseur des dossiers sidérurgiques, développe dans Le Soir du 01/02 l’analyse qu’il avait ébauchée

lors d’une interview à la RTBF (24/01). Selon lui, l’Etat belge – Etat Fédéral, Région Wallonne – est en incapacité de reprendre ArcelorMittal. D’abord à cause de la pression communautaire ancienne qui empêche l’Etat fédéral de dépenser l’argent qu’il n’a pas pour sauver des outils en Wallonie. Ensuite parce que "les moyens financiers de la Région s’avèrent nettement insuffisants pour appuyer ses démarches de manière crédible, d’autant que la Commission Européenne peut qualifier leur apport d’aides publiques et les refuser". Les constats sont aussi cinglants que le titre: "Croit-on sérieusement que le gouvernement fédéral actuel risquerait de reprendre ce brûlot?"

16 la gauche #61 mars-avril 2013


✒ par Guy Van Sinoy La presse francophone a publié peu d'informations sur la grève des travailleurs des firmes de sous-traitance de l'usine Ford à Genk. Il s'agit pourtant d'un événement extrêmement important car il est révélateur de situations qui risquent de se reproduire de plus en plus souvent dans un avenir proche. Combien de travailleurs de la soustraitance seront-ils touchés par la fermeture d'ArcelorMittal dans le bassin liégeois?

Sous-traitance = surexploitation A la fin des années 90, l'usine Ford de Genk a commencé à avoir recours de plus en plus à des firmes de sous-traitance installées près de l'usine et chargées d'assembler des éléments de véhicules (sièges, moteurs, boîtes de vitesse, tableaux de bord). Evidemment comme ces soustraitants sont mis sous pression et mis en concurrence pour fournir les éléments assemblés le meilleur marché possible et avec une très grande flexibilité, cela a donné lieu inévitablement à la surexploitation En moyenne, les salaires sont environ 30% inférieurs dans la sous-traitance. De plus, la multinationale Ford n'entend pas négocier de plan social de fermeture pour les travailleurs des quatre petites entreprises de sous-traitance (IAC, Syncreon, Lear, SML). Attention ! "Petites entreprises" ne signifie pas qu'il s'agit de PME! Ces unités de production sont "petites" par le nombre de travailleurs qu'elles occupent respectivement mais ce sont, comme toutes les firmes de soustraitance du secteur de l'automobile, des filiales de multinationales (américaines à Ford-Genk).

La grève des ouvriers de la soustraitance à Genk Lundi 7 janvier 2013 on assiste au dépouillement des votes du référendum, organisé chez Ford et chez les soustraitants, sur la reprise du travail. Pour rappel, lors de l'annonce de la fermeture, l'usine était en chômage économique et Ford veut maintenant terminer la production des commandes en cours avant

de fermer définitivement. Le résultat du vote est serré: 53,5% pour chez Ford, et un pourcentage plus faible encore dans la sous-traitance. Mardi 8, un piquet de plusieurs centaines d'ouvriers décide de bloquer les quatre firmes de sous-traitance. La production reprend chez Ford le mercredi 9, mais l'usine s'arrête faute de pièces après avoir produit seulement... 68 véhicules. (C'est ce qui s'appelle la grève "just in time"!) Jeudi 10, les syndicats ne reconnaissent pas la grève, les délégués des quatre sous-traitants forment un comité d'action et les militants bloquent la sortie de la soixantaine de voitures produites la veille. Vendredi 11, Ford met en chômage technique les travailleurs de son usine. Le comité d'action pose 7 revendications et notamment le droit pour les délégués de la sous-traitance d'être présents lors de la négociation du plan social. Lundi 14, tôt le matin, la police tente de disperser le piquet mais les militants mobilisent par GSM et des centaines d'ouvriers accourent renforcer le piquet. La police abandonne. Les négociations sur le plan social débutent: 1.800 travailleurs de Ford sont prépensionnables et seulement quelques dizaines dans la sous-traitance. Mardi 15, un juge en référé prend une ordonnance de levée des piquets avec à la clé des astreintes de 1.000€ par infraction! Mercredi 18, malgré les astreintes, un piquet de 70 militants bloque l'entrée. Jeudi 19 plusieurs centaines de travailleurs retiennent dans l'hôtel de ville les secrétaires syndicaux à qui ils reprochent de ne pas tenir compte des revendications du comité d'action. Vendredi 20, la base syndicale veut que tous les délégués participent à la négociation du plan social (y compris ceux de IAC, Syncreon, Lear et SML), Ford refuse et les réunions sont suspendues. Lundi 21, un huissier se présente au piquet et inflige une amende de 1.000€ à une secrétaire de la Centrale générale FGTB.

Des pratiques douteuses

Il y a lieu de préciser les conditions douteuses dans lesquelles le référendum organisé début janvier par la direction de

syndicats-social

Syndicalisme, conservatisme et sous-traitance Ford s'est déroulé. Il y avait 3 questions: • Oui pour 1.000 voitures et 40% de salaire en plus • Oui pour 950 voitures et 25% de salaire en plus • Non Les résultats des deux "Oui" étaient additionnés! De plus, le bulletin de vote était accompagné d'une lettre de la direction et en bas du bulletin de vote on mentionnait dans un encadré que le paiement d'allocations de chômage ou d'indemnités de grève ne serait pas garanti en cas de victoire du Non! Paiement d'indemnité de grève? Qui décide de cela? Ford ou le syndicat? L'attitude des directions syndicales du métal (encadré sur le bulletin de vote, non reconnaissance de la grève) est plus que suspecte. Faut-il encore s'étonner si Herwig Jorissen, Président de l'ABVV-Metaal, n'a même pas mentionné la grève à Genk dans la page Métal de De Nieuwe Werker (bimensuel de l'ABVV)?

Les conséquences sociales de la sous-traitance

Rien n'arrête le patronat dans sa course au profit. Une des conséquences de la sous-traitance est que les travailleurs de ces firmes ne dépendent plus de la commission paritaire (CP) de l'entreprise-mère. En Belgique on ne dispose pas de chiffres globaux sur le nombre de travailleurs employés dans sous-traitance, mais cela représente vraisemblablement des centaines de milliers d'emplois. Rien que chez BASF à Anvers, il y a 1.500 travailleurs dans la sous-traitance pour 3.500 chez BASF. Il faut trouver un mécanisme social pour replacer ces travailleurs dans la bonne commission paritaire. Mais avant de se lancer dans ce patient travail de législation sociale, il y a plus urgent : il faut adapter la vie syndicale à la nouvelle configuration du travail car le passé nous enseigne que la législation sociale ne s'améliore que sous la pression du rapport de forces social.■ la gauche #61 mars-avril 2013

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✒ par Deniz Kandiyoti Un des signaux d’euphorie que l’on n’a pu manquer durant les soulèvements du "printemps arabe" en Egypte et en Tunisie, ce sont ceux émis par les femmes qui ont proclamé qu’enfin elles pouvaient se sentir en sécurité dans l’espace public au sein des sociétés dans lesquelles les niveaux de harcèlement sexuel et de violence contre les femmes laissent en général beaucoup à désirer. La fusion d’une "citoyenneté mobilisée" – des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, avec ou sans voile, des Musulmans et des Chrétiens – unie en un bloc civil réclamant ses droits restera à jamais une image forte, bien qu’éphémère, des événements qui ont conduit à la chute des régimes de Mubarak et de Ben Ali. Depuis lors, nous assistons à un déluge d’images, de nouvelles et de commentaires sur des actes publics de violence contre les femmes sans avoir jamais d’explication convaincante de ces phénomènes, ni de débats sensés sur la signification de ces actes et leurs implications. Il est urgent et pertinent de chercher à analyser quels sont les éléments pouvant expliquer les épisodes violents qui ont bouleversé ces sociétés et provoqué des protestations.

S’agit-il du patriarcat de toujours ou d’une question de gouvernance?

Réduire les épisodes de violence contre les femmes dans les pays touchés par le "printemps arabe" à une manifestation routinière et combinée entre le patriarcat et la misogynie est simpliste et peut même permettre à ceux qui sont au pouvoir d’échapper à un examen de conscience plus profond. Sans nier l’existence du patriarcat et de la misogynie, ce sont à mon avis plusieurs dynamiques complexes et pernicieuses qui entrent en jeu. Voyons par exemple le viol d’une femme tunisienne par des policiers qui

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l’ont surprise en compagnie de son petit ami à l’intérieur d’une voiture le 3 septembre 2012. Un événement dont la presse s’est fait l’écho. Il semblerait que les agents aient exigé de l’argent du jeune homme, qu’ils l’aient ensuite menotté et qu’ils aient mis la jeune fille à l’arrière de la voiture où ils l’ont violée. Cela pourrait être resté un simple cas de brutalité et d’impunité policière, comme ceux qui se produisent continuellement dans de nombreuses parties du monde, si la victime n’avait été accusée d’indécence par un tribunal après qu’elle eut déposé plainte, cette accusation pouvant d’ailleurs lui coûter six mois de prison. La protestation publique massive que cette accusation a provoquée s’est terminée par le retrait de celle-ci et les excuses publiques que le président tunisien a présentées. L’intimidation des victimes de violence sexuelle pour qu’elles retirent leurs accusations, spécialement si les accusés sont des personnes de pouvoir ou des agents de l’Etat, est une pratique assez courante. Ce qui attire l’attention dans ce cas concret, c’est que l’intimidation ne s’est pas exercée par des moyens de pression informels, comme cela se produit souvent, mais par la bouche d’un juge qui s’est proposé de protéger les violeurs en accusant la victime d’un crime à la légalité douteuse, à savoir celui d’avoir enfreint les normes de la décence. Si ce couple non marié avait été arrêté dans la République islamique d’Iran ou en Arabie Saoudite, là où la police des mœurs est autorisée par l’État à intervenir d’office, il pourrait avoir été accusé de zino (adultère), ce qui l’exposerait à des peines lourdes. Il est clair que ce n’est pas le cas de la Tunisie, de sorte qu’il est nécessaire de se demander ce qui peut avoir motivé les agents de police. Peut-être ont-ils été pris de colère lorsqu’ils ont vu un homme et une femme, tous les deux jeunes, flirtant

à l’intérieur d’une voiture? Peut-être que leurs convictions les ont conduits à considérer que c’était une scène abominable, quelque chose qu’il fallait éradiquer de l’espace public (bien que dans aucun pays le viol et l’extorsion ne soient considérés comme des châtiments adéquats)? Ou ceux-ci ont-ils simplement abusé de leur pouvoir et profité de la situation pensant que leur crime resterait impuni? Cela fut-il une combinaison de ces facteurs? Nous ne saurons sans doute jamais quel mélange toxique de motifs les a poussés à commettre leurs actes brutaux. Mais nous en savons nettement plus sur la crainte et la colère que ces agissements ont produites sur une partie de la population tunisienne: la crainte de ce qui pourrait être vu comme le signe qu’en dépit de toutes les proclamations de pluralisme inclusif, le gouvernement d’Ennahda au pouvoir commence à imposer la "décence" et à criminaliser des activités qui, pour beaucoup de Tunisiens et de Tunisiennes, ne regardent qu’euxmêmes. S’exprime aussi la colère face à la perspective que ces agissements puissent servir de signal pour ceux qui aspirent à imposer une morale publique selon laquelle il serait acceptable de harceler des femmes (et aussi des hommes) dont l’on considère qu’elles/ils ne respectent pas les normes de la "décence", ou, dans le cas des femmes, qu’elles se montrent dans l’espace public, surtout si elles ne sont pas accompagnées ou qu’elles ne portent pas de voile. Cela ouvre la terrible perspective d’un Etat qui se dégage de sa responsabilité quant à la sécurité de ses citoyens et citoyennes, sauf si ceux-ci observent les règles édictées par les juges autoproclamés de la moralité.

w w w.guardian.co.uk

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Crainte et colère: les femmes et la violence postrévolutionnaire


Il est inutile de dire que les abus commis par des agents de l’Etat peuvent difficilement avoir le monopole de la continuité de la violence contre les femmes, violence qui inclut une ample variété d’agressions, pas seulement sexuelles, commises par des individus connus ou inconnus, par des familles, par des bandes de jeunes ou même par d’autres femmes. Mais ce qui constitue un changement important par rapport à l’attitude patriarcale de toujours, c’est la nature toujours plus publique tant des agressions que des réactions populaires contre ces agressions. Les femmes essaient de s’autodéfendre, se manifestent, déposent des plaintes et créent des groupes antiharcèlement auxquels se joignent même certains hommes, comme nous l’avons vu en Egypte dans le cas de piquets de vigilance contre les abus. Cependant, le dilemme de "qui parle au nom de qui" continue à s’interposer sur le chemin d’un débat informé sur l’indiscutable nouveauté de ce que nous sommes en train de vivre.

Violence et silence: le dilemme de "qui parle au nom de qui"

Un documentaire est récemment passé sur la chaîne anglaise Canal 4, intitulé Sex, Mobs and Revolution (sexe, mobilisations et révolution). On y parle de la montée de la violence contre les femmes en Egypte, violence perpétrée par une gamme de personnages allant d’hommes jeunes (supposés frustrés sexuellement)

– pratiquant le harcèlement comme une forme de divertissement – à des bandes payées (formées à l’époque de Mubarak qui, semble-t-il, poursuivent leurs activités délictueuses) utilisant le harcèlement contre les femmes comme arme d’intimidation politique. Plus intéressantes que le documentaire lui-même sont les réactions auxquelles celui-ci a donné lieu. Alors que certains ont considéré que c’était un reportage journalistique bien élaboré, certains ont été scandalisés par la prétention qu’avait une journaliste étrangère à vouloir parler au nom des femmes arabes. La réaction défensive provoquée par le documentaire se reflète bien dans les paroles de Ala’a Shehabi (économiste, née en GrandeBretagne, dont le mari est prisonnier politique dans le Royaume de Barheïn) qui a vu l’émission et qui la considère clairement comme du discours paternaliste à coloration raciste. " On dirait ", a-telle déclaré, "que les femmes blanches ont réussi à en finir effectivement avec le problème de la violence domestique, du trafic sexuel et de la discrimination pour raison de sexe et que ces choses ne sont plus que des plaies dont souffrent celles ont qui ont la peau sombre". Le fait que la présentatrice soit probablement d’origine sud-asiatique, qu’elle se soit entretenue avec des femmes égyptiennes s’exprimant avec franchise et que le film s’efforce d’aller au-delà du cliché des "hommes égyptiens obsédés de

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L’on a vu aussi comment les gens ont été choqués, en Egypte lorsque des femmes arrêtées dans des manifestations ont été soumises à des "tests forcés de virginité" pendant leur garde à vue et qu’elles ont été harcelées dans d’autres situations. Les gens ont exprimé leurs craintes face à cette volonté d’essayer d’imposer l’idée que les femmes participant à des manifestations ne seraient que des jeunes filles à la morale relâchée. En Egypte, il y a eu des cas portés devant les tribunaux qui se trouvent actuellement en phase de recours. Il faut voir maintenant si les violeurs tunisiens seront traités avec sévérité ou si, finalement, ils ne recevront rien d’autre qu’une peine bénigne. Dans des situations où il se produit un collapse généralisé de l’ordre établi (comme immédiatement après un soulèvement révolutionnaire ou dans les sociétés qui ont vécu une guerre), il est normal que se produise une résurgence de l’activité criminelle incontrôlée. Et l’on sait que dans ces situations les femmes courent un grand danger. Cependant, le fait que les forces dites de l’ordre, aussi affaiblies puissent-elles être, restent les bras croisés comme si elles choisissaient de devenir elles-mêmes des prédateurs – comme cela s’est produit en Egypte avec les attaques contre des femmes qui manifestaient – cela va au-delà de simples actes misogynes aléatoires; ceux-ci constituent un acte profondément politique avec intention d’intimider les activistes.

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battent, des connaissances ou des voisins qui les violent. On les oblige alors à se marier avec leurs tortionnaires pour cacher la honte. Et si, lorsque ces jeunes filles refusent de se marier, leurs familles ne les tuent pas afin de laver leur "honneur", ce sont leurs prétendants potentiels qui les abandonnent… La liste est longue encore et montre des nuances régionales (des jeunes mariées brûlées par leur belle-mère dans le sud de l’Asie, des femmes de castes inférieures violées régulièrement par leur maître, etc.). Ces schémas de violence démentent bien sûr l’idée selon laquelle le foyer ("familial") serait un lieu de refuge pour les femmes, mais on passe comme chat sur braise sur cet aspect dans les discussions quotidiennes sur la violence de genre ("Si seulement elles évitaient de sortir dans la rue" ou, corollaire naturel: "Mais que diantre font-elles dans la rue?"). Les Etats dans leur ensemble ont maintenu les prérogatives de la famille pour le contrôle sur les femmes (et dans leur majorité ils continuent à le faire): les crimes d’honneur punis par des peines atténuées et le mariage avec le violeur en tant qu’élément "atténuant" pour le violeur en sont des exemples parfaitement clairs. Ces formes de violence continuent à se produire massivement. Mais les mélanger avec la vague de fémicides au Mexique, les viols collectifs à New Delhi qui ont provoqué la colère populaire et les attaques contre des femmes durant et après les soulèvements du printemps arabe

est contre-productif. Maintenant, il y a des femmes et des hommes qui protestent dans les rues, qui filment, publient des blogs et forment des groupes. Ils savent que ce n’est pas une "affaire de famille " qu’il faut cacher et planquer sous le tapis, mais qu’il s’agit de quelque chose qui touche le cœur même du système politique pour lequel ils sont en train de lutter. Ils veulent en finir avec les bandes utilisées au service du pouvoir, avec les forces de police corrompues qui bénéficient d’impunité (ce qui a été proposé dans le cas de l’Inde), avec les harceleurs et violeurs qui jouissent d’immunité quand ils deviennent politiciens et avec tous ceux qui propagent des discours chargeant les femmes qui sont victimes, dès que celles-ci osent montrer leurs visages dans la sphère publique. La honte s’est transformée en colère et le silence a été rompu. Nous devons nous demander pourquoi.

Patriarcat en action ou patriarcat en crise?

Ce que j’ai observé en Turquie, où la question de la violence contre les femmes a été l’objet de débats publics enflammés, est pour moi le premier signe que nous sommes peut-être en train d’assister à l’émergence de nouveaux phénomènes. Il semble que le taux d’assassinats de femmes ait augmenté de 1400% entre 2002 et 2009. Il ne se passe pas un jour sans que les médias rapportent une atrocité. Peu à peu, l’indignation face à la violence domestique et aux crimes d’honneur a donné lieu à un nouveau rituel dans lequel des groupes de femmes se mettent à porter

w w w.ipsnews.net/2012/04/women- of-the -world-unite -for-rights

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sexe" pour examiner la violence de genre organisée politiquement, n’a apparemment pas suffi à calmer les accusations de racisme. Le message de Shehabi et de beaucoup d’autres critiques semble être que la violence contre les femmes est un phénomène universel, qu’il n’y a rien de particulier à discuter sur la violence postrévolutionnaire dans le monde arabe et que toute prétention allant dans le sens contraire se résume à de l’orientalisme et à du racisme. Il y a bien sûr un sentiment de déjà vu dans tout cela, qui rappelle beaucoup des débats du passé qui ont fini dans un cul-de-sac similaire. Lorsque Mona Elthahawy (journaliste égyptienne et états-unienne), bien qu’elle-même arabe, a écrit sur la misogynie dans le monde arabe, la majorité des commentateurs se sont tellement fixés sur le désir de la taxer de néo-orientaliste faisant le jeu de l’Occident que, dans leur majorité, ils sont passés à côté des évidentes déficiences, politiques et analytiques, de certaines questions posées par elle. Discréditer la source plutôt que de discuter l’argument ne fait qu’induire un silence improductif que ni les femmes victimes des abus ni les sociétés dans lesquelles elles vivent ne sont prêtes à tolérer. Le fait de dire "cela n’est rien de plus qu’une manifestation du patriarcat bien connue" fait planer un silence assourdissant sur la violence de genre. La majorité des femmes victimes d’abus connaissent certes leurs agresseurs; ce sont leurs maris qui les


http://suzeeinthecity.wordpress.com/2013/01/07/women-in- graffiti-a-tribute -to-the -women- of- egypt

et basse, qu’elles soient des travailleuses qualifiées ou qu’elles occupent des emplois modestes, utilisent les transports publics pour se déplacer, faire leurs achats, se rendre à l’hôpital, aller chercher leurs enfants à l’école et – oui! – également pour participer à des protestations et à des manifestations. Le monde dans lequel une élite urbaine réduite pouvait mener sa vie en parallèle avec un vaste territoire rural menant sa vie de son côté est révolu et il emporte avec lui le type de patriarcat que cette situation générait. J’affirme qu’un nouveau phénomène entre en jeu que je qualifierai de restauration machiste se produisant à un moment où le patriarcat en place est en train de vaciller et qu’il exige des niveaux de coercition plus élevés et le déploiement d’appareils idéologiques d’Etat plus variés afin d’assurer sa reproduction. Le recours à la violence (ou l’approbation de la violence) ne reflète pas le fonctionnement routinier du patriarcat ou la résurgence du traditionalisme, mais bien la peur que ce patriarcat ne disparaisse en même temps que l’hégémonie de l’idée de la subordination des femmes. Le processus d’islamisation peut essayer de renforcer cette hégémonie, mais comme nous l’avons vu dans le cas de l’Iran, il ne parviendra pas étouffer encore longtemps les revendications des femmes en matière d’égalité et de dignité ni à réprimer leur activisme. C’est un fait que les dispositions qui avalisent la supériorité de l’homme sur la femme dans l’islam sont en train de tomber

en lambeaux du point de vue sociologique. L’image de l’homme subvenant aux besoins de sa famille entre en contradiction avec la multitude de jeunes hommes chômeurs qui, incapables de subvenir à leurs propres besoins, le sont encore plus pour ce qui a trait à la "protection" des femmes contre l’obligation de travailler hors de la maison et contre les risques d’être exposées à (et dans) l’espace public. Nous assistons actuellement à une profonde crise de la masculinité qui donne lieu à une affirmation plus violente et coercitive des prérogatives masculines dans laquelle les abus contre les femmes peuvent se convertir en un sport sanglant, autant dans les bidonvilles de Soweto que dans les environs des fabriques de Ciudad Juárez (Mexique), les rues de la NouvelleDelhi ou les avenues du Caire. Que ces actes de violence se présentent comme des crimes isolés ou qu’ils se produisent sous la bannière de mouvements politicoreligieux, les Etats sont inévitablement impliqués. Nous avons pleinement le droit, et même le devoir, de nous tourner vers ceux qui détiennent le pouvoir politique pour leur demander comment, quand et pourquoi ils ont choisi de se convertir en "accessoires" des atrocités misogynes ou en complices des individus, groupes et mouvements qui les commettent. C’est pour cela que les gens sont dans la rue. La question ne se limite plus aux femmes et à leurs corps, mais elle concerne le régime politique lui-même. ■

féminisme

elles-mêmes les cercueils des victimes de ces crimes, en claire violation du protocole funéraire musulman, et cela même dans les provinces les plus conservatrices. Quand on enquête sur les cas d’assassinats et autres crimes de violence de genre, au-delà des titres de presse, on comprend que la désobéissance et l’insubordination des femmes ont été les principaux facteurs déclencheurs. Ces femmes ont été assassinées par des maris dont elles voulaient divorcer, par des ex-maris dont elles avaient eu le courage de divorcer ou par des prétendants repoussés. Ce sont aussi des filles obstinées et libres qui ont refusé de se soumettre aux désirs de leur père concernant leur futur conjoint et d’autres situations analogues. Les aspirations des femmes n’ont jamais été aussi élevées sur le plan de l’éducation, de la carrière professionnelle et de la participation citoyenne, et même des familles ayant des moyens économiques modestes – comme celle de la jeune étudiante de médecine qui a été violée par un groupe d’hommes à New Delhi (16 décembre 2012) – toutes font des sacrifices afin d’assurer à leur fille sa mobilité sociale ascendante. Le fait est que les femmes sont dans l’espace public de beaucoup de parties du monde arabe, comme du monde en général et qu’elles sont nombreuses. A part les femmes de l’élite, qui peuvent se protéger des espaces publics incontrôlés en conduisant leur propre voiture ou en disposant d’un chauffeur, la plupart des femmes de classe moyenne

Article publié et traduit par www.alencontre.org

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Jacques Testart CNRS Editions, 2012 4€ Ecrit dans le sillage de "l’affaire Séralini", ce petit livre (75 pages, en fait une brochure) de Jacques Testart va directement au cœur du problème: "Les plantes transgéniques permettent-elles de disposer de produits moins coûteux? De meilleure qualité? De meilleur goût? Se conservant mieux? Bénéfiques pour la santé ou pour l’environnement? Voilà les questions que la stratégie des entreprises de biotechnologies a permis que l’on ne se pose pas." L’auteur dénonce la subordination de la recherche aux intérêts des firmes et propose des "conventions citoyennes" visant à donner des avis indépendants sur les programmes de recherche aussi bien que sur des technologies déjà disponibles dans la société: "Pourvu qu’ils se débarrassent de la gangue abêtissante qui domine dans le quotidien, qu’ils discutent

ensemble des éléments variés et complexes qui concourent à la connaissance du problème, les citoyens démontrent le meilleur de l’humanité: altruisme, compétence, imagination, objectivité, conscience de leurs responsabilités et inquiétude devant les incertitudes." En dépit de sa brièveté, l’ouvrage fourmille de données intéressantes sur la guerre des OGM. A lire. ■ D.T.

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Amériques latines: émancipations en construction Coordonné par Franck Gaudichaud Collection Les Cahiers de l’émancipation Editions Syllepses A commander par mail à: formationleonlesoil@gmail.com 8 € + 2,50 € de frais de port par livre Depuis plus d’une décennie, l’Amérique latine apparaît comme une "zone de tempêtes" du systèmemonde capitaliste. La région a connu d’importantes mobilisations collectives contre les conséquences du néolibéralisme, avec parfois des dynamiques de luttes ayant abouti à la démission de gouvernements considérés comme illégitimes ou à la remise en cause partielle du pouvoir des transnationales. Le changement des rapports de forces dans l’arrière-cour des États-Unis et ce qui a été qualifié de "tournant à gauche" (en Bolivie, Équateur ou Venezuela notamment) sont le produit d’une crise d’hégémonie des élites traditionnelles, mais aussi de mouvements sociaux créatifs, qui ont combiné revendications démocratiques et orientation anti-néolibérale et anti-impérialiste. Cette conjoncture révèle de nombreux acteurs en résistance (indigènes, chômeurs, sans-terre, syndicalistes, féministes, etc.), ainsi qu’une multiplicité d’expérimentations démocratiques "par en bas". Avec ce petit ouvrage collectif, l'ambition est précisément de revenir sur ces grammaires d’une émancipation plurielle – partielle et traversée de multiples conflits, mais "en actes" – au cours de la dernière décennie. Les dix utopies concrètes que les auteurs se proposent d’évoquer ici reflètent ainsi la diversité de ces expérimentations, certaines "par en bas", directement issues du mouvement social, d’autres davantage liées à des formes de démocratie participative et en lien avec certaines institutions. Des expériences qui esquissent la cartographie, morcelée, d’autres mondes possibles: Commune de Oaxaca, femmes et féministes mexicaines face à la violence et au patriarcat, essais

difficiles de contrôle ouvrier au Venezuela ou entreprises récupérées au Argentine, conseils communaux dans les quartiers populaires de Caracas, luttes des sans-toits en Uruguay ou organisation collective exemplaire des travailleurs sans-terre au Brésil, initiative pour une société postpétrolière et du "bien vivre" en Équateur et agro-écologie dans une communauté colombienne, malgré la guerre ; analyses, enfin, du processus constituant bolivien qui soulève la question des institutions

et de l’édification d’une démocratie postcoloniale. Dans ces contextes variés, surgissent des pouvoirs populaires qui cherchent à tâtons les chemins d’une émancipation en actes. Une réflexion sur un laboratoire latino-américain qui mène expériences démocratiques, autogestionnaires et participatives, potentiellement anticapitalistes, à une échelle locale, régionale ou nationale. ■

photo: LCR

bouquins

A qui profitent les OGM?


Conférences mensuelles au Pianofabriek Salle Casablanca II, 35 rue du Fort 1060 Saint-Gilles Mardi 12 mars 2012 à 19h30

Les femmes face à la crise et à l'austérité avec Magali Verdier (Vie Féminine Bruxelles) Mardi 9 avril 2013 à 19h30

Victor Serge, écrivain et militant internationaliste né à Bruxelles avec Guy Desolre (professeur ULB)

Formation Léon Lesoil

Agenda

La Gauche Où trouver La Gauche à Bruxelles? En vente dans les librairies suivantes : Tropismes

Galerie des Princes, 11 1000 Bruxelles Filigranes

Avenue des Arts, 39-40 1000 Bruxelles Cent Papiers

Avenue Louis Bertrand, 23 1030 Schaerbeek Couleur du Sud

Avenue Buyl, 80 1050 Ixelles Aurora

Avenue Jean Volders, 34 1060 Saint-Gilles Volders

Avenue Jean Volders, 40 1060 Saint-Gilles Joli Mai Avenue Paul Dejaer, 29 1060 Saint-Gilles

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