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Saynètes Urbaines

Julie Wittich


Exilée loin de sa famille pour ses études, une petite étudiante aux cheveux roses, ballerine rayée et collant vert attend au passage piéton. Ici il pleut tout le temps , et des quantités faramineuses de flotte se déversent au point qu’elles s’infiltrent jusque dans les moindres parcelles de vêtements, roulant dans le cou, glissant le long du dos et des jambes pour finir leurs courses sur le goudron de la chaussée. La tête ailleurs elle attend, aujourd’hui elle a rajouté une breloque à son bracelet, une petite paire de ciseaux argentées symbolisant ses vingt et un ans. La journée terminée, personne ne le lui avait souhaité, sauf peut être sa mère qui l’avait appelée en vitesse à onze heure avant de se précipiter dehors : chez eux il faisait beau. Le feu piéton est plusieurs fois passé au vert mais elle n’y pense plus. Un jeune homme barbu aux yeux verts et malicieux s’approche d’elle par derrière et lui murmure : « Joyeux anniversaire Sophie. » Perplexe la jeune fille se retourne et l’observe. « Qui êtes-vous ?  -N’importe qui, je peux être celui que tu veux, c’est mon cadeau. » L’étrange jeune homme s’éloigne, elle sourit, il sera celui qu’elle a attendu.


« Tu sais je suis un peu trop vieux pour ça maintenant, j’ai presque quatorze ans et demi ! Et puis en plus les ados comme moi ont des fréquentations bien différente, et beaucoup plus présentable. C’est pour ça que je dois te quitter. Pas de scène, pas de larmes ! Ce n’est plus de notre âge ! » Assis sur le banc un petit blondinet, coupe au bol, dent du bonheur, emmitouflé dans sa doudoune bleue marine attend. Une femme vient s’asseoir à côté de lui. Ses yeux s’écarquillent, il devient tout rouge et d’un coup explose » Non mais ça va pas ! Vous avez pas honte d’écraser les gens avec vos grosse fesses ? Allé vient Hugo on s’en va ! » Le jeune garçon relève fièrement le menton, remonte son sac et part, seul, d’un pas assuré. « Décidément personne ne fait atten­tion à toi, faut bien que quelqu’un te protège ! »


À un stade avancée de la nuit, il ne reste que quelques âmes en peine errant dans la ville. On dirait des fantômes de toutes les couleurs, les bras ballants, ils marchent. Savent-ils au moins où ils vont ? Ils se croisent sans se voir, se heurtent parfois les uns aux autres comme on heurte un mur. Ça ne les réveille pas. Pourtant cette nuit deux personnes se réveillerons après une collision. Une petite femme ronde et blonde sort de son appartement en chaussons et pyjama à pois, tourne au coin de son immeuble à droite, et se retrouve à marcher le long de la Moselle. Au même moment, un homme de taille moyenne, tout à fait ordinaire va promener son chien. Il se retrouve à errer au bord de l’eau près des arbres pour soulager son cabot. À force de regarder leurs pieds il fallait bien qu’ils se cognent. Bien que le chien ait aboyé de toutes ses forces, ces deux là se re-


trouvent le cul par terre. D’abord assommée, puis émergeant d’un coma, la petite femme le regarde et lui dit d’une voix pâteuse : « J’ai laissé ma petite fille seule à la maison, si ça se trouve elle sera morte à mon retour. - Je n’ai pas d’enfant moi. - Vous en avez de la chance, un enfant ça vous transforme en monstre, la mienne me pousse à espérer la retrouver morte à mon retour. » L’homme la regarde un peu apeuré au début mais éprouve de la compassion à son égard . « Ça c’est sur, c’est pas tous les jours facile, vous savez Eddy me prend aussi tout mon temps ! » Soudain elle remarque le petit être poilu et sourit : « Eddy, c’est un drôle de nom. -J’adore Eddy Mitchel c’est pour ça !


-Moi aussi je l’aime bien ce chanteur. » Les deux inconnus se séparent dans la nuit le cœur léger.


À l’heure où les enfants sont libérés de l’école dans la matinée, une femme de la quarantaine, chignon bien peigné, s’en va au marché. Elle porte un trench beige cintré qu’elle lisse du revers de sa main, dans l’autre elle tient un petit panier de pailles tressées. Les enfants sortent en courant, jouent, crient, deux petites filles restent à l’écart. L’une porte des bottes jaunes et deux tresses noires encadrent son visage, l’autre une petite métisse aux cheveux relâchés porte un petit blouson à rayure bleu et rouge. Elles se chu­ chotent des secrets à l’oreille et rigolent, la femme les aperçoit et sou­rit. Arrivée à leur niveau, la femme s’émerveille de ces deux jo­ lies créatures semblant être timides à sa vue. Une fois hors de vue, celles-ci lui hurlent : « Oh sale pute ! » et s’enfuient en rigolant. La quarantenaire perdant son contrôle leur crie « Bande de petites garces ! » À ce moment précis, une mère et ses trois garçons passent devant elle outrée : « Non mais vous n’avez pas honte ! » Honteuse la femme lisse à nouveau son trench en essayant de garder sa dignité.


Sept heures du matin, le soleil peine à se faire voir, la ville se teinte de gris. Sous une couche de brouillard étouffant le paysage, les couleurs ont du mal à se faire voir. Les teints blancs, tous vêtus de noir, les quelques travailleurs attendent leur bus. Quand tout à coup une tâche rouge apparaît dans l’épais brouillard blanc hypnotisant chaque individu posté à l’arrêt de bus. Elle devient de plus en plus vive, elle prendre de la vitesse et s’approche rapidement de son but. Quelques bouches s’ouvrent et les yeux s’écarquillent. Elle avance, une silhouette se dessine, doucement une jeune fille au manteau rouge sort du coton, tous le monde la toise avec dédain, elle n’était pas à la hauteur de la promesse que cette tâche offrait aux yeux de ces âmes perdues.


Il fait déjà nuit quand on rentre des cours après une journée bien remplie. Les lampadaires viennent éclairer par petites tâches jaunes, le goudron bosselé de la ville. Après être sorti du bus place des Quatre Nations, un jeune homme fatigué au bonnet vert et casque de musique vissé sur la tête, va remonter la rue des États-Unis, traverser le carrefour, passer sous les rails du train avant de remonter la rue notre Dame de Lorette jusqu’au coin de la rue Côte Champion. Ce trajet il le connaît par cœur, il l ‘exécute matins et soirs, la musique à fond dans son casque, il est imperméable aux bruits de la ville. Cependant aujourd’hui les choses ne vont pas se passer de la même façon, au carrefour, sa musique se stoppe net. Intrigué le jeune bonnet vert enlève son casque et s’aperçoit du silence étrange qui l’entour. Il se retourne, pas une seule voiture, pas un seul éternuement, pas même le bruissement d’une feuille. Mal à l’aise, il cherche nerveusement dans sa besace bleue de


quoi faire du bruit, en vain. D’un pas hésitant il traverse le carrefour vide. Au moment de passer sous le pont la lumière jaune s’éteint le laissant dans une pénombre humide et inquiétante. Il avance doucement en tâtonnant, quand soudain un grondement se fait entendre . Son cœur palpite, les idées cognent à tout va dans sa tête. Les échos du craquement se dissipent et la lumière revient. Le jeune homme soulève son pied et y découvre une coquille de noix brisée. Un rire nerveux l’agite. Une fois son esprit retrouvé, celui-ci reprit sa route


Aujourd’hui le temps est calme, un homme attend sur un banc dans le parc en face du musée de l’image. Grand, frêle avec son œil droit qui tombe, il regarde sa montre : dix-sept heures moins cinq, elle va bientôt sortir du travail. Tous les jours il l’attendait, un bouquet de fleurs à la main, mais tous les jours il partait avant qu’elle ne sorte, c’était un homme timide. Tous les jours oui, mais pas aujourd’hui ! La porte s’ouvre et une petite brune sort, le voit et sourit. Son cœur palpite, elle s’approche, arrive devant lui et lui demande gentiment : «  Elles sont magnifiques! Elles sont pour moi? » Il panique, ouvre grand la bouche mais les mots ne sortent pas comme il le voudrait  : «  Bah non grognasse c’est mon quatre heures ! » D’un seul coup il croque les fleurs et s’enfuit en courant laissant la jeune fille perplexe.


Pour une fois qu’il fait beau, au mois d’octobre, c’est un bon jour pour les sans-abris, au moins il ne fera pas trop froid ce soir. Alors que l’après midi avançait,les piquettes achetées à l’épicerie du coin diminuaient. Sur les marches du palais de justice, un bonhomme mal peigné, aux pieds noirs de crasses dans ses chaussons et au nez rougi par l’alcool hurle à qui voudra l’écouter : « Ça suffit ! J’en peux plus, je peux plus me retenir, cette fois s’en ai trop, j’en ai plein le cul ! » Brusquement il se défroque en pleine rue et s’accroupit, essaie de pousser quand une voiture klaxonne «  Non mais ça ne va pas ? Espèce de gros dégueulasse ! » Abasourdit, il se relève péniblement, reprend sa bouteille et s’en va le pantalon encore sous les fesses.


Vingt heures sept, la gare est quasiment déserte, une lumière jaune vient éclairer les quelques acteurs qui déambulent dans le hall. Tout est calme, le ronronnement des billetteries et de la machine à café donne un rythme lent. Le temps semble être en suspend, seule l’énorme horloge garde une notion du réel. Deux jeunes filles sûrement des lycéennes ayant rater le train d’avant, discutent sur l’un des bancs inconfortables de la gare. Un de leur rire un peu trop fort éclate dans ce hall silencieux et réveille un personnage jusque là endormi. Dans un coin de la pièce un homme de petite taille, courbé, les observe derrière d’immenses lunettes. Les yeux pétillent et un sourire se dessine au coin de ses lèvres. Ça y est, la chasse est ouverte, l’animal est réveillé . Les muscles se raidissent, sa bouche s’humidifie et d’un pas feutré se rapproche de ces filles l’air de rien. Elles ne le remarquent


pas. Il leur demande quel est la destination qui va partir ignorant royalement l’énorme tableau de bord indiquant les prochains départs. Ne sachant pas comment repousser ce petit homme chauve, elles lui répondent en espérant que ce soit la dernière. Mais l’homme ne s’arrête pas là, il les presse de toutes sortes de questions : d’où viennent-elles ? Quel âge ont-elles ? Sont-elles en couples ? … Son sourire s’élargit laissant apparaître dents et gencives. Tout son corps est aux aguets, tendu jusqu’au cou, il transpire de besoin physique. Il se délecte de voir ces deux jeunes filles timides répondre à ses questions embarrassantes. Une voix machinale, sans intonation retentit dans la gare  : « Le train en provenance de Nancy et à direction de Remiremont va entrer en gare voie C .» C’est la porte de sortie des lycéennes, elles se glissent précipitamment hors des griffes du petit homme.


Une fois parties, il se décompose, son corps devient un amas de muscles engourdis et tassés. Il ne ressemble plus à un homme mais à une petite créature aux lèvres roses et humides. Ce soir il aura de quoi fantasmer.


Dix heures vingt deux, heure précise où arrive un petit vieux courbé sur sa canne, Il s’en va acheter son pain. Il passe devant la galerie St Nicolas et croise un couple d’adolescent s’embrasser, il se surprit à rêver à voix haute : «  Ah c’est beau l’amour ! Moi j’ai connu ma femme ici, c’était le printemps. Elle entrait par ce passage quand une bourrasque emporta son chapeau et libéra ses cheveux indisciplinés. J’ai couru après le chapeau et lorsque je le lui ai redonné, nos mains se sont touchées. Je sus que c’était elle que je voulais épouser... -Ta gueule bouffon ! Ton histoire c’est pour les pédales, une femme aime quand on la maîtrise, pas qu’on court après son chapeau stupide ! Allez viens on se casse. » La jeune fille offrit un sourit triste au vieille homme et lorsqu’elle entra dans la galerie, son chapeau melon s’envola à cause du vent et fini sa course dans une flaque d’eau. Personne ne le lui ramassera.


imprmé à l’ESAL-Epinal décembre 2013

La ville  

Regard sur la ville, travail de 2ème année

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