Issuu on Google+

L.ART en LOIRE

2

#4

janvier 2014

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 1


2

#4

janvier 2014

couverture © frédéric javelaud - L'Hiver - 2013 2 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014


Sommaire

L.ART (Loire Atlantique Art Recherches Travaux)

04 Armando Andrade Tudela 06 Keiran Alexander Wall

Poesia 10 Isabelle Vouriot 14 Laure Bolatre 18 Frédéric Lucas

22

Dossier d'exploration : Nation Créole

24 32 40 44

Suzanne Dracius José Le Moigne Dominique Lancastre Ernest Pepin

Les ruralités

46 Frédéric Javelaud 60 Didier Lestrade

Nouvellissima 62 Deux douzaines de flirts

Francophonia

66 72 76 78

Paul Herman Marie Cholette Gaëtan Sortet Khalid El Morabethi

Découverte 82 Zulu, une histoire de résilience 86

Les contributeurs

88

Appel à textes n° 5

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 3


armando andrade tudela par teklal néguib

Seuil de rétablissement (détail) Armando Andrade Tudela, 2013

Seuil de rétablissement Une œuvre d’art contemporain est tout à la fois le miroir du dire et du montrer de l’artiste, mais aussi celui du lire et du voir du public, de chaque membre de ce public. Elle ne raconte pas seulement une histoire, mais des histoires sensibles. Pour avoir eu la chance de m’immerger dans la proposition de cet artiste péruvien francophone, qu’est Armando Andrade Tudela, je vais vous conter l’histoire que l’œuvre m’a dite d’elle-même.

4 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - l.art


Au

rez-de-chaussée, dans la grande salle, nous pouvons admirer des vêtements suspendus sur des murs de plexiglass, transparents donc (certains étant tout de même encore revêtus de leur papier collant opaque), se superposant les uns les autres. Ces vêtements sont des ponchos de diverses factures, ponchos traditionnels (péruviens), militaires (allemands), ponchos des gangs (sweets à capuches, version modernes du poncho). Ces vêtements en se rejoignant, se recouvrant les uns les autres, s’allient, se protègent, font bloc. Parfois ils sont seuls, désœuvrés, abandonnés. En tout état de cause, ils sont comme posés là, par un propriétaire fatigué après une dure journée de labeur, rentré chez lui. Ils sont les vêtements des classes pauvres, des milieux ouvriers, la classe dangereuse. Le vêtement militaire est là pour rappeler que pendant bien longtemps, l’armée était le seul salut pour les jeunes hommes de ces milieux pour réchapper à la misère et au chômage. Les personnes décrites, la fatigue que l’on ressent, palpable, le dur labeur omniprésent dans son absence, tout renvoie à cette classe ouvrière, qui est la population historique, le cœur de Saint Nazaire. Au fond, cette salle nous parle de bien des choses, du port de Saint Nazaire, des docks, des machinistes, de toutes ces petites mains qui font la vie du port et de la ville.

Cette sensation est complétée par la seconde salle du bas. Avec ses deux tables éventrées, recouvertes de toile de jutes, cette œuvre renvoie tout à la fois à la convivialité ouvrière et ses solidarités. Quand l’on se soutenait les uns les autres, et que l’on se demande ce qu’elle devient aujourd’hui. D’ailleurs, ces trous dans les tables, ce tissu (toile de jute) particulièrement bas de gamme, non noble, pas du tout

glamour, sont là pour rappeler, dans quel état de délabrement (politique, social, économique, culturel aussi) se trouve cette classe sociale. Pour Saint Nazaire, bien qu’encore un peu ville ouvrière (la première salle du haut y fait référence avec ses tissus maculés de peinture, et faisant penser à des ouvriers en BTP), le prolétariat est devenu son passé, son âme, mais c’est une ville en pleine mutation, qui peu à peu se détache de son histoire, pour effectuer sa mue, et devenir une autre ville, pour un autre avenir. Le film présenté à l’étage consiste en des travaux de reproduction de la maison sans fin, créée par Frederick Kiesler. Sa forme ronde de maison utopique la met en complète contradiction avec une ville à l’architecture tout en angles. Prétexte à un travail en commun (à trois), le film réalisé renvoie à nouveau aux ouvriers, avec ses mains, qui font, qui assemblent, rassemblent, produisent. Et le fond de l’image est un rappel sans cesse de la ville, avec ses bateaux quittant le port, et la vie qui s’écoule. C’est un dialogue incessant entre les mains en action en premier plan, et le bruissement de la ville en arrière-plan. Construire, produire, une ville reconstruite, panser une ville détruite, soigner une classe ouvrière moribonde, choyer le futur d’une ville par la foi en son avenir, et l’utopie. En effet, Seuil de rétablissement, œuvre artistique de Armando Andrade Tudela, est au fond cela  : une histoire d’une ville ouvrière du nom de Saint Nazaire, née de l’osmose entre un artiste et une ville à la charnière de son devenir. Elle est aussi une relecture artistique de la ville, une interprétation de son âme, un bel hommage aussi…

Armando Andrade Tudela Seuil de rétablissement 5 octobre 2013 - 5 janvier 2014 Le Grand Café - Centre d’Art Contemporain Place des Quatre z’Horloges 44600 Saint Nazaire Tel : 02 44 73 44 00 • grandcafe-saintnazaire.fr/ Exposition ouverte tous les jours sauf lundis et jours fériés de 14h à 19h Les mercredis de 11h à 19h Entrée libre Seuil de rétablissement (détail) Armando Andrade Tudela, 2013

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - l.art 5


Kieran Alexander WALL

6 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - l.art


1 Moyen-âge deux point zéro Dans l’inertie de nos images Dans l’asepsie du paysage Règnent les rois du réseau. La rêverie avalisée Dans le burlesque des néons Est faiblesse somatisée Dans les espoirs que nous créons. Le peu de versatilité Du creuset idéologique Sous dominance économique Expose sa stérilité. Dans le nouvel obscurantisme La force d’occultes pouvoirs Est de teinter de romantisme Notre chemin de désespoir.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - l.art 7


2 - « Nouvel abcès à la conscience Par ce support sacralisé Laissons à l’œil son évidence : Un poème muralisé. La nouvelle quête d’osmose, Typographie de chants païens, Se fait les huisseries mi-closes Dans l’ombre des concitoyens : Cette extrospection névrotique, Sa finalité de dessein Cachée dans des chais théoriques, Cuve les mots de mon destin : Loin, la polychromie clownesque, Les gris, l’absurde kafkaïen, Les tours hideusement dantesques, Ces camouflets de nos doyens… Manufacture morphinique, Ataraxie télévisuelle Sont ombres compagnons cyniques D’un vassalisme habituel… De stimulations endorphines Nous érigeons nos fondations Dans l’exultation extrafine De la sainte consommation. Pour échapper au formatage De nos faiblesses anoblies Je pourchasse nos héritages Dans la matrice de l’oubli. » -

8 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - l.art


3 Robin de bois des vers, volant des pans de murs, Le poète en dévers affronte la structure : Il peint le mol enfer de cette architecture, Apposant mots en maux aux émaux les plus durs. Couronnée par l’envers de ses astres obscurs L’image fait-divers remplace la texture. Le monde a son revers et chacun sa lecture : Dans l’ombre on dénombre et sombre vers le futur. L’estampe-revolver d’un morcellement mûr Sur la tempe-omnivers impose son épure ; Le moi à peine ouvert sous sa sordide armure Nous voguons de travers dans nos tropes impurs : Le lent saignement vert en seul orietur Si vite recouvert sous maintes sépultures…

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - l.art 9


isabelle vouriot

10 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA


Un vent Un vent de parfum Me rattrape doucement Au cœur même de ma nuit Souvenir d’un futur Passé dans mon corps.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA 11


Inspire... J’inspire la musique. Qu’elle résonne dans mon essence Ciel de mon âme Aux battements de mon cœur. Qu’elle pénètre dans mes veines Que mon corps vibre Aux notes subtiles Aux sons émotions...

12 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA


Petite étoile Une petite étoile Brillante d’espoir à mon dernier soir éclairera tout ce noir Mon âme devenant voile.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA 13


laure bolatre

14 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA


J’ai donné la vie à la mort En ouvrant mon cœur Je lui ai donné la clé Je savais pourtant Que si je laissais mes rêves Prendre le dessus Je serais perdante. Mais qu’importe, D’aucuns disent Qu’il n’y a pas de hasard Notre rencontre, Ces retrouvailles Sur un trottoir banal Etaient cette partie de nous Qui pleurait Qui appelait à l’aide Je n’ai pas pensé, J’ai laissé mon corps vaincre mon esprit Et je t’ai aimé… Notre amour a blessé, Ceux qui ont fini par nous haïr. Nos âmes se sont déchirées, Se sont trahies A force de vouloir aimer. Maintenant nous sommes encore plus seuls Chacun à un bout du chemin Où nous nous consumons à petit feu, Regrettant nos regrets, Hurlant nos silences D’un amour mort avant d’avoir vécu. Je te demande pardon Je ne saurai t’aimer, Je garde l’image de cette larme Sur ta joue, De cette ultime étreinte. De ce rêve en continue Où nous étions deux Qui ne formions qu’un…

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA 15


À l’éternité… Je n’en peux plus. J’ai essayé mais cette fois ma volonté m’abandonne. J’ai rêvé que les choses pouvaient changer, que demain serait différent d’aujourd’hui, mais tout ceci n’est qu’illusion. J’ai tendu, la main à tous ceux qui ont bien voulu la prendre, des amis, la famille même quelquefois des inconnus entrevus juste une heure, une journée ou à travers des mots. La petite fille qui est en moi à toujours cru qu’un jour le prince charmant viendrait me délivrer mais je crois qu’il a trouvé une autre princesse, car moi je suis toujours dans ma prison dorée à chercher une solution pour retrouver ma vie d’avant, celle où le poison ne l’avait pas encore vaincue. Cette nuit, je l’ai regardé dormir, j’avais tellement envie de me blottir dans ses bras lui murmurer combien je l’aime mais aussi combien je souffre de le voir se détruire chaque jour, brisant un peu plus mes illusions qu’un jour nous pourrions de nouveaux être heureux. J’ai tendue la main, ai caressé sa joue râpeuse d’une barbe de plusieurs jours…il s’est détourné, m’a tourné le dos dans l’indifférence de son sommeil…alors j’ai pleuré… J’ai pleuré des larmes amères sur un bonheur éphémère qui ne reviendra plus : parce que tu n’existes plus ! A quoi bon continuer sur un chemin qui me conduit tout droit vers les ténèbres de la dépression ? Je veux de l’amour, je veux de la lumière ! Si mon corps terrestre est puni de tout cela, pourquoi continuerai-je à lui promettre ce que je suis incapable de lui donner ! J’ai appelé au secours dans le silence de vos cœurs ! J’ai appelé, j’ai crié mais aucun son n’a atteint l’âme de celui qui aurait pu me sauver. Ce matin, c’est décidé, je ferme ma vie, j’ouvre une autre porte, j’ignore ce que je trouverai derrière mais je vous en supplie et ceci sera ma dernière volonté faîtes que ce soit L’AMOUR !

16 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA


Chapitre clos J’ai lu un livre Il s’appelait : « Ma vie. » Il commence par un premier cri, Nous l’appellerons : une délivrance. Mais pour qui ? Ensuite venait les premiers pas, Les premiers mots Et les premiers vrais chagrins, Comme s’il pouvait en exister des faux ! Les chapitres s’égrènent Laissant petits et grands maux, S’inscrirent au fil des pages. Joie et bonheur Côtoient pleurs et douleurs Comme s’il était anormal D’écrire des larmes de joies Ou de décrire un cœur douloureux De tant de bonheur. Il m’est arrivé de vouloir tourner Quelques pages, Tant le chapitre me semblait long Mais la peur d’arriver trop vite à la fin Me rendait patiente. Pourtant, un jour, il m’a bien fallut Tourner la dernière page. Epilogue… En retournant le livre dans tous les sens, Je me dis qu’il n’était pas si mal écrit Et même, si certains chapitres, Me laissent un goût amer, Je ne regrette pas de l’avoir lu jusqu’au bout ! Vous le prêterai-je ? Peut-être ? Mais saurez-vous lire entre les lignes ?

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA 17


frédéric lucas

Fer Mon désir léger Ma possible volonté Je les maquillais D’une exquise satiété. Je brûlais d’honneur En mon antre intérieur, De flammes en pleurs, Me consumant avant l’heure. Et j’eus le courage, Ou, le tout au moins, la rage De contenir l’orage, Né d’une dépression mage. Les vents soufflèrent tant, Des gouttes perlant, Mon trouble passé passant, Je repris le fer, forgeant.

18 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA


Reste Alors que tout autour me lance, Mon âme déborde de danses, Des mélodies joyeuses, heureuses, S’échappent et reviennent, merveilleuses Quel écart, un monde me sépare De cet hédonisme à part Les autres, les autres êtres me tancent, Ces retenues pénibles et rances Ces tenues nécessaires, brutales Des tonnes m’enserrent, m’empêchent, fatales. Pourtant, ne serait-ce naturel, De vivre, comme un mortel ? Le réel inspire la déviance, Je me libère donc de ma cense. Reste mon âme qui reste mienne Je me délivre pauvre de haine.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA 19


Le jour venu Je marche sur l’horizon Ainsi mon cœur le permet Sourit la raison Pudibonde légèreté De ton corps émane Un sentiment originel Une gracieuse mélodie Une puissante symphonie Seul à m’étonner Seul à l’apprécier Je descendrai Le jour venu Alors je m’inscrirai Comme à chacun Dans un destin Forcément imité Sans passion, humant la vinasse Une musique Maintes fois jouée Mais terriblement efficace

20 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA


L’enjôleur Au gré de sa vie, Elle n’écoute que Son cœur et ses envies. Elle tente bien de Se raisonner mais reste, Prisonnière à Jamais de la Bête. Sournois il sait la Cajoler et par De piètres je t’aime, L’enjôler bien tard… Or elle sait qu’il sème : Elégantes manières Et tendres tristesses Il n’est pas peu fier D’arborer ses fesses. La cervelle montée Sur porte-manteau, Il sourit tout niais Qu’il est… fait du beau ! Il aime le trop plein, Les gueuzes et les fêtes. Il n’accomplit rien… Bienheureux, il tête.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - POESIA 21


dossier d'exploration

photographies du dossier Š teklal neguib 22 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation crÊole


nation créole L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 23


suzanne dracius interview teklal néguib

Qui es-tu, Suzanne Dracius ? Qu’est-ce qui t’a amenée à l’écriture ? La tentation et presque l’obligation de m’adonner à l’écriture me sont venues dès mon plus jeune âge : mon enfance fut une « En-France », très vite, par le voyage transatlantique de la Martinique vers l’Hexagone. Fascinée par l’activité magique à laquelle se livraient mes grands frère et sœurs, que je voyais tantôt rire tantôt pleurer, un livre à la main, j’ai demandé « Qu’est-ce tu fais ? »... On m’a répondu « Je lis ». « Je veux li, moi aussi ! » ai-je décrété du haut de mes deux ans, dans un langage mi-enfantinmi-créole. Selon la légende familiale, c’est ainsi que ma grand-mère, directrice d’école, fut la première personne à m’apprendre à lire, dans ma Fort-de-France natale, là où je commençai en même temps à lire le monde. Ensuite, dans mon enfance en France, dans cette ville bourgeoise de Sceaux où il y a le parc de Sceaux dessiné par Le Nôtre qui rivalise avec Versailles, je réalisai que, pour se sentir « bien intégrée », on ne le répétera jamais assez, rien ne vaut l’éducation, pour se sentir bien dans 24 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole

sa peau, quelle qu’en soit la couleur. Si j’insiste sur le pouvoir et l’importance des études, ce n’est pas par vanité, au risque de paraître immodeste. Frederick Douglass, le premier Afroaméricain esclave devenu écrivain, explique dans son autobiographie à quel point le fait d’avoir appris à lire et écrire, bravant l’interdiction faite aux esclaves, a déterminé son émancipation et sa prise de conscience de ce qu’était la liberté. Des années plus tard, à Paris, dans une poste, j’ai cédé ma place dans la queue à une vieille dame. Elle me regarde intensément, l’œil noyé d’une tendre nostalgie, jette un coup d’œil sur ma carte d’identité que je tenais en main pour retirer un courrier recommandé et s’écrie « Vous êtes la petite Suzanne Dracius ! » Elle avait été mon institutrice à Sceaux, et m’a avoué combien elle adorait me faire lire avec mon petit accent créole -que j’ai perdu depuis, sur les bancs de la Sorbonne-, émerveillée que je sache lire si jeune, alors que les autres élèves, français dits « de souche » et non de branchages comme le petit oiseau des îles que j’étais, ignoraient jusqu’à l’existence de


l’activité de lecture. Dans mon petit accent chantant je maîtrisais la langue française, la langue de l’Autre. C’est l’idéal pour se sentir bien dans sa peau, surtout quand on est quelqu’un « de couleur ». Par ce que révélait ma carte d’identité -la nationalité françaises’ébauchait, dans ma quête d’identité de petite Martiniquaise déracinée, en exil, en « ex-île » natale, une étape capitale : un beau jour je lus sur l’étiquette d’un torchon l’indication « 100% métis ». Le métissage est un tissu « 100% métis », comme les torchons, les meilleurs torchons, paraît-il, à la fois délicats et robustes, idéaux pour essuyer la vaisselle fine, la solidité du lin compensée par la douceur du coton, car le lin tout seul serait trop rêche, trop raide, et le coton tout seul « bouloche » : les qualités de l’un pallient les défauts de l’autre, en tissage et métissage. Cette mention « 100% métis » je la prends comme une mention Très Bien au Bac, pas comme un signe d’impureté, mais comme une force positive, n’en déplaise aux tenants des races dites « pures ». Descendante de toute sorte de « damnés de la Terre », toute espèce d’opprimés, déportés, déracinés et exploités de partout -qui ont résisté, et c’est pourquoi nous sommes là-, issue de déshérités, cadets de famille -puisque, à l’époque, seul l’aîné héritait-, flibustiers, boucaniers et autres pirates des Caraïbes, Africains réduits en esclavage, Indiens à plumes et sans plumes, le tout pimenté par une arrière-grand-mère chinoise, fille de petits commerçants chinois fuyant la misère, je suis le fruit du voyage. Le racisme ne passera pas par moi ; ou plutôt, il est déjà passé et repassé, il est dépassé, à l’intérieur de moi. En cette conjoncture inquiétante où s’exprime à tout-va un racisme « décomplexé », je me souviens qu’en 2011, interviewée par le magazine Témoignage chrétien qui interrogeait des écrivains en posant la question « La France est-elle raciste ? », j’avais répondu que le racisme est soluble dans l’encre noire. J’ai développé cette affirmation dans l’ouvrage collectif intitulé Plumes rebelles, sans répondre ni oui ni non à cette question, mais en proposant une recette, une potion, formulée par une anaphore : le racisme est soluble dans l’encre noire, le racisme est soluble dans l’eau de boudin, le racisme est soluble dans le ti punch, le racisme est soluble dans la fête, le racisme est soluble dans le partage des imaginaires, le racisme est soluble dans le sang mêlé. Et puis, évidemment, le racisme est soluble dans l’encre noire. Le métissage, non seulement biologique mais culturel, permet d’évacuer une bonne partie du racisme... À lire les écrivains de la diaspora black, on comprend qu’on ne peut pas être raciste ! La plume noire, l’écriture peut permettre cela. Découlant tout naturellement de mon amour

de la lecture est venu l’amour de l’écriture. J’avais réclamé qu’on m’apprenne à lire, et puis, les poupées, je ne m’amusais pas à les habiller et les déshabiller, mais en les plaçant comme dans une espèce de classe. Bien sûr, comme je n’avais jamais assez de poupées, pour faire nombre, j’utilisais des têtes de poireaux avec leurs chevelures qui font comme des espèces de locks... Longtemps après, quand j’ai animé un véritable atelier d’écritureà l’Université Antilles-Guyane, j’ai eu l’impression de revoir mes têtes de poireaux. J’écrivais à la place de chacune, je me dédoublais en autant de personnages, autant de têtes de poireau qu’il y avait dans mon mini-atelier d’écriture. J’écrivais de tout petits textes... Je crois que c’est là que je suis venue à l’écriture parce que je me souviens que je faisais des espèces d’exercices de style, j’essayais parfois de raconter la même chose, le même incident de plusieurs façons différentes, selon telle ou telle tête de poireau... Ce que j’adorais, c’était ranger ces petits écrits-là, les serrer dans mon pupitre, pour mieux les retrouver après un certain laps de temps et les relire.Parallèlement m’est donc venue unedouble vocation de professeur et d’écrivain, encouragée par ma grand-mère, qui fut ma première lectrice. C’est d’ailleurs à elle que je dédicace chacun de mes livres, car c’est elle qui a fait de moi un écrivain ; un cousin m’a abordée un jour en me disant « Tu sais que je suis ton premier lecteur ? ». Ma grand-mère lui donnait des leçons de françaisen lui faisant lire mes rédactions, comme modèles...

Que représente pour toi en tant qu’écrivaine et en tant que caribéenne le mouvement littéraire de la créolité ? Dans un ouvrage récent, faisant l’historique de la créolité, Raphaël Confiant affirme que les « deux écrivains » aux « textes les plus emblématiques », « s’attelant à “habiter le français de manière créole” » -ici il cite au passage ma métaphore de l’habitation, entre guillemets mais sans me nommer...-, « entraînent dans leur sillage » « Guadeloupéens », « Réunionnaise », « voire les Martiniquaises Suzanne Dracius »... Ce même Confiant avait salué mon premier roman L’Autre qui danse lors de sa parution en 1989, écrivant à deux reprises que c’était « un chefd’œuvre » dans le magazine Antilla. Au moment de la rédaction de l’Éloge de la Créolité, quand Patrick Chamoiseau m’a demandé « Est-ce que tu t’inscris en créolité ? », j’ai répondu « Ah bon ? Il faut prendre une carte ? » Je ne veux pas être encartée, ni étiquetée. Je m’en explique dans Rue Monte au ciel : j’aime marronner. Je n’appréciais guère le côté machiste de ce mouvement

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 25


auquel on peut reprocher, à y regarder de près, un côté réducteur, exclusif, un manque d’universalisme, de ce néo-humanisme qui se profile dans la négritude. Ma négritude n’est pas une « aigritude ». Moi je n’ai pas besoin de tuer le père, bien au contraire ; j’ai fortement conseillé de mettre en exergue l’hommage à Césaire, qui lui-même rend hommage à « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité », car il est à remarquer que le mot « humanité » est lié à cette première occurrence du mot « négritude » dans le Cahier, et lié avec cette construction « croire à » et non « croire en ». Ce Phénix, entité caribéenne aux résonances mythologiques qu’est l’ex-Saint-Domingue libérée ne se contente pas d’avoir confiance en son humanité comme on peut croire en Dieu, c’est-à-dire en une chose discutable, personnelle, pas universellement reconnue. Haïti croit à son humanité, pas comme on croit en Dieu, pas comme une foi, une croyance. Pas simplement quelque chose en quoi on a confiance, mais quelque chose à quoi on se fie, sur quoi l’on peut s’appuyer, avec une solide conviction, comme on croit à un projet pérenne, à l’incontestable bonté de quelqu’un, à des qualités prouvées, avec certitude, assurance. C’est important, que la première occurrence du mot « négritude » dans le Cahier apparaisse d’abord liée à Haïti et d’autre part liée à la notion d’humanité, donc avec tous les prolongements d’universalité possibles de la négritude, pour faire taire les détracteurs qui veulent en faire un concept raciste, un concept exclusif. Au contraire, la négritude est parfaitement ouverte, elle s’étend à « l’homme de Calcutta », aux « juifs », etc. La négritude est un concept qui n’est pas destiné à ce que Césaire appelle « cette seule race ». Non, bien évidemment. Elle est destinée à tous les discriminés, cette négritude ne s’adresse pas seulement aux Noirs mais au monde entier, et, en particulier, à travers l’évocation de la situation inconfortable du métis dans Une Tempête, fait songer au Martiniquais Louis Delgrès, mulâtre fils d’un béké de Martinique qui est, jusqu’à aujourd’hui, l’un des plus grands personnages de l’histoire guadeloupéenne puisque c’est le héros antiesclavagiste qui a donné sa vie pour ne pas revenir en esclavage, mettant en pratique la devise Vivre libre ou mourir. Je pense que c’est ça qui est peut-être aujourd’hui à recueillir comme héritage dans nos cœurs et à transmettre aux générations futures : le côté ouvert de cette négritude césairienne, étape féconde et nécessaire dans l’éclosion de la littérature caribéenne.

Au sein de la société caribéenne, le rôle des femmes est primordial. Mais quelle est la

26 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole

place des femmes au sein de ce mouvement littéraire, et de manière plus générale, dans la littérature caribéenne ? Par « place des femmes au sein de ce mouvement littéraire », qu’entends-tu au juste ? Veux-tu parler de la place qu’occupent les protagonistes féminins dans les ouvrages, ou de la place réservée aux auteurs femmes au sein de la littérature caribéenne ? Cette dernière est vraiment la dernière des dernières, mais il n’est pas question d’en faire un lamento. Je disais tout à l’heure qu’on peut reprocher des choses à la négritude, mais pas d’avoir oublié d’être universelle ; il manque cependant à la négritude sa part de féminité... Moi, je veux pouvoir dire que je suis une femme qui aime les hommes comme les hommes peuvent dire qu’ils aiment les femmes, sans pour autant dire que je suis une nymphomane. C’est ma part de « plume rebelle ». Le sexisme quasiment omniprésent dans la littérature antillaise-que ce soit sous la plume des hommes ou des femmes, à de rares exceptions près, par exemple dans l’ignorance ou l’occultation du plaisir fémininsévit à travers les discriminations machistes à l’égard des écrivaines. Même la féminisation du nom « écrivain » -parfaitement acceptée dans la sphère francophone, notamment au Québec-, est férocement contestée, voire moquée, ridiculisée, sous des arguments fallacieux, à la limite incohérents, qui spontanément s’autodétruisent.En écriture, nous sommes peu nombreuses à porter haut le flambeau d’un féminisme de bon aloi ; c’est particulièrement flagrant dans la production littéraire martiniquaise féminine. Bien peu osent parler de lasexualité féminine, braver la vox populi qui brame que les féministes sont des aigries, des enragées, des mal baisées. C’est peut-être ce qui me distingue de mes consœurs... Dans la société caribéenne, tu as raison, c’est vrai que perdure l’image de la femme « potomitan », le poteau du mitan, de ce vieux mot médiéval « mitan » signifiant « milieu » que l’on retrouve, par exemple, dans la chanson populaire Aux marches du palais : « Dans le mitan du lit / La rivière est profonde, lon la »... Il faut avouer que le mythe du poteau mitan arrange considérablement les phallocrates de tout poil. Il ne règne pas un véritable matriarcat, du grec « archein », gouverner, car la mère ne commande que ses enfants, dans une structure matrifocale, tout au plus. Pilier central du foyer, souvent monoparental, de nos jours encore, naguère poteau mitan passif, aujourd’hui poteau actif, l’Antillaise d’aujourd’hui est de plus en plus une battante, indépendante financièrement et affectivement, préférant être seule que mal


accompagnée, qu’elle ait des enfants ou pas. Dans leurs études,les filles ont de meilleurs résultats. Cependant on observe ces derniers temps un phénomène navrant : une sorte de mode pathétique, de très jeunes filles enceintes pour d’obscures raisons. Dans la littérature caribéenne s’affirme depuis quelques décennies l’émergence d’une littérature féminine de bonne tenue. Mais, à franchement parler, ce n’est pas encore le cas au sein de la littérature martiniquaise. Cette phallocratie ne sévit pas qu’aux Antilles. C’est un fléau à l’échelle mondiale. Je lisais récemment un article, dans le magazine en ligne d’actualité littéraire Actualitté, disant que d’une manière générale, les femmes en ont assez : le monde du livre est machiste, misogyne et méprisant vis-à-vis de ses auteures, qui dénoncent aujourd'hui un sexisme ambiant plus qu'épuisant. Par exemple, les célèbres chroniques publiées dans le New York Times font la part belle aux livres d'hommes : on dénombre, entre 2008 et 2010, un grand nombre de livres écrits par des hommes, 71 %, et pis encore, les femmes critiques littéraires représentent 38 % de l'ensemble des chroniques publiées...

Tes héroïnes sont des femmes fortes, en tout cas marquantes. Comment les choisis-tu ? Quelle part de toi représentent-elles ? Ce sont elles qui me choisissent, qui m’interpellent. Par exemple, si j’ai écrit LuminaSophie dite Surprise, c’est en répondant à l’appel de cette héroïne de l’histoire martiniquaise qui était à l’époque tombée dans l’oubli ; c’était pour faire entendre la voix de Lumina, lui donner la parole, faire entendre « ces voix chères qui se sont tues » qu’évoque Verlaine. Elles représentent la part de moi qui, frustrée par la phallocratie, se réjouit qu’en latin n’existe pas la règle « le masculin l’emporte sur le féminin ». Difficile d’imaginer à quel point la syntaxe latine m’a construite. Ce fut le cas pour assumer mon métissage. Idem pour ma « féminitude », néologisme que je prise au plus haut point, qui va audelà du féminisme.« Brûler ! Je veux tout brûler !... » Ainsi parlait Lumina. En Martinique, en septembre 1870, l’insurrection battait son plein :révoltées par la misère liée à l’exploitation post-esclavagiste et un incident racial qui a mis le feu aux champs de cannes, des femmes, redoutables Pétroleuses, incendient les habitations. À leur tête, lumineuse, une simple couturière. L’idée de la ressusciter m’est venue d’un sentiment d’agacement, en constatant, lors d’un cours à l’Université Antilles-Guyane, quandj’ai

demandéaux étudiants de me citer le nom d’une héroïne de dix-neuf ans ayant sacrifié sa jeune vie à sa cause, qu’ils m’ont répondu : « Jeanne d’Arc » ! Lumina Sophie dite Surprise a exactement le même âge. Elle est du même milieu rural. Mais elle est enceinte, pas pucelle. On ne la voit guère en sainte !... Elle aura un procès inique, sera condamnée, elle aussi, pour blasphème, fornication, sorcellerie, rébellion, actes de pillage, barbarie etc... Elle luttait pour la dignité et la liberté de son peuple. À ce titre, Lumina mériterait honneur et gloire. Cependant il y a, dans la Caraïbe insulaire, une sorte d’amnésie collective. Les traditions de résistance n’y ont guère laissé de traces. C’est ce pan de voile déchiré que je lève dans LuminaSophie dite Surprise, explorant la conscience historique, offrant à l’imagination une mythologie créole renouvelée, à travers la vision de figures héroïques d’une grandeur plus qu’humaine, non seulement afro-américaines ou caribéennes, mais femmes, de surcroît, en une langue métissée, aux accents tour à tour lyriques ou comiques, en quête d’une contrevision du passé.

Tu as écrit le roman L’autre qui danse, qui, en tant que métisse (non caribéenne), m’a beaucoup parlé. Il date de 1989, et pourtant je le trouve très actuel. Comment conçois-tu et vis-tu le métissage, d’une manière générale, et le tien, à titre plus particulier, toi la femme kalazaza ? Oui, je comprends qu’il te parle, parce que tu le comprends, au sens premier de « comprendre », prendre ensemble, appréhender dans son ensemble (du latin « cum », avec), et j’en suis très touchée. Tu as raison, il est toujours très actuel, sur bien des plans. Un universitaire américain m’a signalé un article paru dans le journal Libération du 5 juillet 2006 : vingt ans après, le fait-divers qui a inspiré L’autre qui danse s’était reproduit. (J’ai fait mettre le fac simile dans la réédition en format de poche, aux éditions du Rocher, en 2007.) Tout récemment, songeant à la déréliction de cette femme africaine qui a peut-être noyé sa propre fille à Berck, j’espère que ce n’est pas parce que l’enfant était une « chabine » à la peau claire et aux yeux bleus... Cette étrange femme me fait penser à l’héroïne de L’Autre qui danse, en proie à ses obscurs démons, elle-même surgie d’un véritable fait-divers que je révèle à la fin du roman... Dernièrement, à la Maison des Associations de Paris 1er, à l’issue d’une lecture à haute voix d’extraits de L’Autre qui danse faite par un couple de comédiens,la comédienne m’a confié qu’au début elle ne se sentait pas

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 27


de « légitimité » pour dire ces textes, mais qu’au fur et à mesure sa « légitimité » s’était affirmée, car, quoique française non métisse -à sa connaissance-, quoique « Gauloise » parisienne pouvant chantonner sans trop sourire « Nos ancêtres les Gaulois », elle se sentait concernée, en empathie. L’aspect universel et actuel de ce que vivent et ressentent les protagonistes de L’autre qui danse lui mettait les mots en bouche tout naturellement. Petit à petit la thématique, bien que très spécifique, et l’intrigue, bien que très particulière, lui avaient permis d’acquérir sa légitimité de lectrice par une forme d’identification, grâce au lyrisme de certains passages. En réalité il se peut que nous soyons tous métis, peu ou prou, non seulement biologiquement mais culturellement, affectivement, presque philosophiquement, si nous recherchons l’équilibre et l’harmonie, en tant qu’humains. « Homo sum » (« Je suis homme, rien d’humain ne m’est étranger »), dirais-je, à l’instar du premier écrivain africain connu, Térence, le plus grand dramaturge latin ; or l’auteur de cette phrase sublime n’est-il pas un Carthaginois, esclave à Rome dans l’Antiquité, une sorte de métis, à sa façon ? Paradoxalement et contrairement aux apparences, je suis très représentative, au féminin pluriel, de ce qu’a pu produire cette petite île volcanique, dans le mélange de tous les sangs qui se sont mêlés, plus ou moins passionnément, plus ou moins violemment, en Martinique. Fière, et non honteuse, de mes ancêtres esclaves, lorsque j’étais petite, dès je voyais une personne très âgée, je lui demandais « Raconte-moi l’esclavage », et les grandes personnes m’ont grondée, m’ont dit que ça ne se faisait pas, qu’il ne fallait pas embêter tonton Untel avec ça. On s’excusait auprès du vieillard comme si je lui avais fait un affront, comme si c’était tabou, l’esclavage. « Marronner, il faut marronner », dixit Césaire à Depestre. « Métissage et marronnage sont les deux mamelles de l’En-France », ajoutai-je dans mon recueil Exquise déréliction métisse, avec, dans ce titre, un oxymore qui évoque le métissage, la voluptueuse douleur qui peut en résulter, sentiment de profond abandon, à n’être ni ceci ni cela, mais sensation délicieuse en se souvenant qu’en algèbre et dans la syntaxe latine plusieurs négations se détruisent et créent une affirmation. Cette observation, qui me permet de mieux assumer et de mieux vivre mon identité plurivoque, sonne aussi comme une manière d’hommage à Césaire, et renvoie à notre formation classique commune, lui, surnommé « le nègre gréco-latin », et moi « la calazaza gréco-latine ». En effet, il se trouve qu’en latin existe une règle grammaticale miraculeuse pour bien

28 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole

vivre le métissage : si la négation simple suit la négation composée, l'affirmation est totale : nemohunc non agnovit, « il n’y a personne qui ne l’ait reconnu », c’est-à-dire « tout le monde l'a reconnu » ; or, le métis, personne ne le reconnaît. Il n’est ni tout à fait noir ni tout à fait blanc ; tantôt on tente de l’attirer dans un camp, tantôt on le rejette, tantôt on l’oblige à choisir, tantôt il y a des gens qui rejettent la faute sur lui : « non nemoculpaeejusadsignabat », « quelques-uns rejetaient la faute sur lui », naguère au temps de l’esclavage -où le mulâtre était plus ou moins soupçonné d’être un traître- comme en syntaxe latine, car si la négation simple précède la négation composée l'affirmation est restreinte, comme dans le premier roman de Victor Hugo Bug Jargal, œuvre de jeunesse qui se fourvoie dans la vision du mulâtre nain, fourbe et difforme, d’une duplicité sans bornes. Aujourd’hui encore, bien peu reconnaissent en Delgrès un mulâtre, fils d’un colon blanc de Saint-Pierre, bien peu se souviennent que c’est un fils de béké martiniquais qui devint un héros de Guadeloupe en sacrifiant sa vie pour l’Abolition de l’esclavage. « Vivre libre ou mourir ». Deux négations simples se détruisent, elles équivalent à une affirmation, d'ailleurs renforcée : « non potuit non liber vivere » : Delgrès ne put ne pas vivre libre, autrement dit « il fut bien obligé de mourir » à la Redoute de Matouba. L’Autre qui danse a pour trame le voyage -allées et venues entre Paris et Martinique, voyage aux tréfonds de soi-même, ponts, passerelles et isthmes entre la Caraïbe et l’Hexagone- je dis bien l’Hexagone et pas « métropole », terme condescendant, du grec polis, cité, et métron, mesure, modèle, impliquant que tout ce qui n’est pas de la « métropole » est inférieur et doit se contenter de suivre le « modèle ». L’Autre qui danse amorceune quête, en l’occurrence une ardente quête d’identité. Proche du masochisme, l’héroïne de ce roman accomplit une spectaculaire traversée de la douleur, mais tout ce tissage du métissage vécu comme une « exquise déréliction » s’effectue selon une certaine esthétique. La force du fond ne doit pas être trahie par la faiblesse de la forme. Quand mon premier roman venait d’être publié, l’éditeur me communiquait des rendez-vous avec des journalistes qui désiraient me voir pour des interviews ; j’étais donc amenée à rencontrer toute sorte de personnes que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam et qui avaient un avantage sur moi : elles m’avaient lue. Un jour, l’attachée de presse de chez Robert Laffont m’avait signalé que j’allais participer à une émission sur Radio Aligre, avec Philippe Vannini, qui tenait à me recevoir. Effectivement, quand j’ai débarqué, sur les


rotules, de bon matin, après le long vol Fortde-France/Paris, j’ai été accueillie par un monsieur enthousiaste qui m’a déclaré tout de go : « Vous au moins, vous n’écrivez pas avec les pieds comme tous ces plumitifs que je rencontre en ce moment ! Maintenant j’ai peur, chaque fois qu’on m’envoie un nouveau SP ».

Ce livre pose la question de la complexité des identités caribéennes. Comment concilier les contraires, voire les antagonismes, au sein d’une même identité, sans s’y perdre tout entier ? Loin d’être cause d’enfermement, une telle complexité peut créer des ouvertures,établir des relations... Tel un médium, j’effectue la traversée du ressenti d’autrui. L’Histoire avec un grand H est « un clou auquel j’accroche mes histoires », à l’instar d’Alexandre Dumas, un mulâtre lui aussi, de Saint-Domingue, la future Haïti. Histoire caribéenne métissée, tissée avec histoires familiales, histoires personnelles, histoires individuelles et collectives des autres, faits divers et faits de diversité, afin de rendre intelligible un passé opaque, y compris le passé auquel il n’a pas été donné de devenir historique, afin de restituer une histoire aux peuples qui en ont longtemps été privés, spoliés, afin de composer une manière de charte historique, romanesque et poétique à la fois dont l’écriture est lisible, où tout un chacun peut se reconnaître et s’identifier. Si l’on considère mes personnages, je suis un peu en chacun pour mieux me retrouver moi-même. Mon écriture s’applique à faire surgir des ténèbres quelque lumière de conscience animée d’une volonté fervente d’anamnésie -le refus d’oublier, le contraire de l’amnésie, la volonté farouche d’obéir à l’injonction d’occulter-, afin de marronner, rejeter les entraves, secouer les chaînes, mais sans entendre d’intempestifs cliquetis de chaînes à longueur de journée, à longueur de livres... Parler plutôt d’un surgissement, exorciser lestourments, avec mots et pensées, panser les maux, faire en sorte que la douleur soit féconde. L’acte d’écriture, acte solitaire, je le veux acte solidaire, lyrique au sens premier du terme, expression de sentiments universels,

permettant l’identification du lecteur aux protagonistes. Il peut arriver que l’on traverse la douleur d’autrui : lors d’une dédicace à Rouen, une jeune métisse me tend le livre à signer en me disant : « Vous savez que je vais peut-être perdre mon boulot à cause de vous ? » Elle m’avait vue à la télé dans une interview où était annoncée ma dédicace ; intéressée par ce que j’avais dit, elle s’était plongée dans la lecture du roman et n’en était pas sortie jusqu’au matin. À la fin de sa nuit blanche, la jeune calazaza s’était fait porter pâle et précipitée à la librairie pour m’y rencontrer lors de cette séance de signatures. Ce roman, disait-elle, lui avait fait le plus grand bien, car les protagonistes y vivaient des choses qu’elle avait elle-même ressenties en se demandant si elle n’était pas folle. Il l’avait soutenue dans sa quête d’identité, son voyage à la recherche d’elle-même. L’écriture lance alors des ponts, des passerelles qui permettent de transcender, voire de conjurer. Des années plus tard s’opérait le voyage ascensionnel qu’offre Rue Monte au ciel,recueil de nouvelles où neuf protagonistes échappent à diverses catastrophes en marronnant, avec humour parfois, avec distanciation toujours, ce que je souhaite à tous et toutes. Et il n’y a pas que la déréliction! Il y a les délices aussi, la volupté... C’est ce qui ressort de l’oxymore Exquise déréliction métisse.En tant que métisse, j’ai une écriture métissée et épicée, comme le curry : je pratique le mélange des genres ; chez moi, rien n’est tout blanc ni tout noir, tout triste ni tout drolatique.

Quelle place la langue créole occupe-t-elle dans ton écriture ? Pour la langue créole, honneur et respect ! Dans cet esprit, j’ai publié Fables de La Fontaine avec adaptations créoles & sources, car la fable, genre invité par l’esclave africain Ésope, patrimoine de l’humanité, est proche du conte créole dans la forme et le procédé de la prosopopée : faire parler des animaux pour se libérer l’esprit, même si le corps est enchaîné. Je chevauche français et créole en une langue métissée, respectueuse de la syntaxe française, mais épicée des saveurs çà et là des saveurs de la langue créole. Ainsi que je le disais lors d’une conférence à l'Université de Géorgie en 1994 en une métaphore reprise à l’Université de Floride en 2012, je pénètre dans la langue française comme dans une habitation offerte, une habitation ouverte où je ne suis ni prisonnière ni esclave, où, de mon île volcanique et de ma formation classique, font irruption la langue créole, la culture créole -dans laquelle le mot « habitation » signifie « plantation »-, mais aussi mes

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 29


émotions vives pour ces langues dites mortes que sont le latin et le grec. Ce n’est pas un étalage, c’est un partage. Je les offre au lecteur car elles aussi ont nourri ma culture, mes mythologies personnelles : en kalazaza je métisse, je tisse tout cela dans une langue qui sûrement n’appartient qu’à moi, mais où tout lecteur se retrouve, car tout ce que j’ai écrit lui est rendu accessible, compréhensible grâce au contexte.

D’abord romancière, tu t’es magnifiquement illustrée dans la poésie. Tu as d’ailleurs reçu le prix de la Société des Poètes Français pour ton œuvre. Pourquoi avoir choisi cet art ? Comment construis-tu ta poésie ? Que j’écrive un roman, de la poésie ou du théâtre, mon écriture prend souvent un tour incantatoire, proche du verset. Tout ça n’est pas agencé sur le mode automatique. Une des plus jolies critiques que j’aie lues sur L’autre qui danse dans L’Humanité ou le Figaro, je ne sais plus -je sais bien que ce sont les deux extrêmes, mais je n’arrive plus à me rappeler lequel- disait : « L’autre qui danse, poème en prose autant que roman ». Romancière ou poète, j’aime me faire l’interprète de personnages que j’invente ou que je découvre, que je révèle, qui ont réellement vécu ou que je façonne au gré de l’inspiration, selon la métaphore platonicienne du daïmôn socratique : ce qu’écrit le poète lui vient d’une parcelle de divin qui crée en lui l’enthousiasme (du grec en, qui signifie « dans », etthéos, dieu, divinité) ; ce que lui souffle l’inspiration, le poète ne doit pas le garder pour lui, il ne peut pas ne pas l’écrire. (Encore une double négation d’où émergent l’affirmation et l’action, dans l’acte d’écrire, l’acte de poésie au sens propre, du grec poiêsis, « création » : en un sentiment d’exaltation et d’humilité à la fois, j’ai la sensation de créer, mais d’inventer des entités qui proviennent de plus loin que moi.)

Entre réveil des revendications indépendantistes, de réparation, de retour vers l’Afrique, etc..., l’actualité antillaise est mouvementée. Que penses-tu de l’état actuel de la société caribéenne ? Dans la société caribéenne il y a non seulement souffrance mais sous-France, S-O-U-S, trait d’union France, trait d’union mais parfois trait de désunion, de discrimination, d’exclusion, de déréliction... Nous sommes des Français à part entière mais entièrement à part.Le réveil des

30 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole

revendications indépendantistes, de réparation, de retour vers l’Afrique sont le résultat d’un mal-être à la fois social et identitaire créé par le sentiment d’être en marge d’une société qui avance sans une grande partie des plus démunis, sans réponses concrètes aux revendications. Un peu à l’image de l’actuelle révolte des bonnets rouges en Bretagne, quasiment les mêmes violences revendicatives économiques sont sous-jacentes dans des populations de nos régions d’Outre-mer, au nom d’une identité spécifique,relayéespar des émeutes indépendantistes visant à déstabiliser le pouvoir de l’État aux Antilles et celui du grand capital tenu en grande partie par une oligarchie très conservatrice de ses acquis et de son confort de vie, capable même, dit-on, d’orienter les contenus médiatiques. L’actualité antillaise n’est guère plus mouvementée que dans certaines régions de France continentale, mais l’expression de paix sociale trouve ici un écho plus qu’ailleurs, dans la mesure où le réveil de mécontentements sociaux paraît ici exacerbé et semble plus justifié, la société caribéenne étant en pleine mutation : les jeunes actifs et non actifs sont en représentation importante en nombre, avec des exigences nouvelles différentes de celles des adultes. La notion identitaire se dilue de plus en plus fortement ici, dans nos îles de la Caraïbe, dans des notions beaucoup plus américaines de réussite personnelle, le fameux « rêve américain », car Miami n’est pas loin... Partir de rien et devenir très riche très vite, l’idée fait école et fait partie, en ce moment, de l’idéal humain qui s’installe dans toutes les couches sociales. L’appât du gain devient unmodus vivendi. Réussir dans la chanson comme les rappeurs US, pour les jeunes issus des masses populaires, voire pour des jeunes issusde la petite bourgeoisie locale, voilà le rêve. S’exerce aussi la fascination pour les réussites spectaculairescomme dans la SiliconValley à partir d’une petite start-up, devenir un Bill Gates ou un Jeff Bezos (Amazon), bien à l’opposé d’une prise de conscience de la fragilité écologique et économique de nos régions et d’un mode de vie qui irait à l’encontre d’uneconsommation à outrance, qui ferait qu’une plus grande partie de la population serait attirée par d’autres valeurs. Les actuels bouleversements de statut (73/74) viennent en réparation de la notion de département et région sur une même île, qui avait comme effet pervers une gestion lourde et lente de l’administration pour l’application des lois et décrets. Gageons que ce changement de statutpermettra une meilleure lisibilité administrative. Cependant la problématique de la gestion du personnel de ces deux entités -Conseil général et Conseil régional-, regroupées


sous la seule tutelle dénommée « Assemblée unique »,engendrera sans doute son cortège de grèves et manifestations durant un certain temps, avant que ne soit trouvée une issue satisfaisante pour tout ce personnel. La réussite politique de la mise en place de cette nouvelle « Assemblée unique » passera probablement par quelques vicissitudes avant de commencer efficacement son action...

Quel rapport en tant qu’auteur entretiens-tu avec le reste des continents américains (Amérique latine, afro-américains...) ? Convergence ? Divergences ? Influences subies ou exercées ? À l’instar du regretté Vincent Placoly, je me vis comme une « créole américaine », « américaine » au sens large, incluant l’Amérique latine. Diverses convergences ont été décelées par des universitaires dans leurs analyses de mes textes, par exemple la présence du « contrepoint », à l’instar de la littérature cubaine. Pour ma part, j’avais, dès ma première publication, pris conscience de l’influence très prégnante de Nicolas Guillen, affirmée dans l’épigraphe de L’Autre qui danse, citation de la « Ballade des deux grands-pères », assumant la présence de l’Afrique en moi, comme l’a bien vu Césaire, qui m’a dit : « L’Afrique, on ne la voit guère sur vous, mais vous la portez en vous », à propos de mon personnage de la Muse Africa dans Lumina Sophie dite Surprise. Je prise également au plus haut point l’influence du Colombien Gabriel Garcia Marquez, qui, à mon grand émoi, se sent et se déclare « caribéen » dans son autobiographie Vivir para contarla (Vivre pour la raconter).C’est, en particulier, par le truchement de mes traducteurs et dans l’étroite collaboration que je pratique avec eux que je mesure la sorte d’intimité quej’entretiens avec le reste des continents américains, qu’ils soient d’Amérique latine ou d’Amérique du Nord, Québec inclus. Traduite en espagnol par une Mexicaine, Veronica Martinez Lira, elle-même romancière et poète, avec qui j’ai beaucoup d’affinités, j’aiégalement une forme de complicité avec le traducteur américain de Rue Monte au ciel, James Davis, et la traductrice américaine de ma poésie, Nancy Naomi Carlson, mais j’éprouve aussi un sentiment de sororité d’insulaires avec LeonardaOliveri, qui est sicilienne et me traduit en italien. Ce qui est merveilleux, c’est que, lors de mes voyages, par exemple quand j’ai été invitée au Mexique à la Feria Internacional del Libro de Guadalajara, se concrétise, se visualise, se palpe presque cette proximité établie par le biais de l’écriture.

Tu es un auteur qui est intervenu en université aux Etats-Unis. Comment, en tant qu’auteur, et auteur caribéen, transmettre à la fois l’histoire et l’art créole (au sens du mouvement de la créolité) ? Aux États-Unis, où j’avais été invitée à enseigner un semestre à l’Université de Géorgie, donc dans un État sudiste au moment de la Guerre civile, la Guerre de Sécession, dont vous savez que l’enjeu était l’Abolition de l’esclavage, une étudiante d’une grande famille du Sud naguère esclavagiste me confia qu’elle était très émue de suivre mes cours, car sa grand-mère était étonnée de ce qu’elle étudie des livres d’une descendante d’esclaves. Il y avait là quelque chose d’à la fois effrayant et rassurant, de part et d’autre une sorte de fascination dans cette relation entre cette étudiante américaine descendante d’esclavagistes et l’écrivaine martiniquaise calazaza descendante d’esclaves, une relation sereine, axée vers l’apaisement.Plutôt que de m’appesantir sur lemal-être ou le ressentiment, je préfère le transcender, axée vers une verticalité de femme debout, bien debout dans la confusion de mes sangs, à l’instar de l’héroïne éponyme de L’Autre qui danse, celle qui danse, qui n’est pas celle qui se prend les pieds dans ses racines.

Quelles sont tes prochaines actualités ? Je me suis embarquée dans un interminable roman, une véritable odyssée. Ce n’est pas l’Ulysse de Joyce, ce serait plutôt une sorte de Pénélope qui déferait chaque nuit la tapisserie tissée pendant la journée. Mes actualités sont donc un roman presque achevé, un recueil de poèmes à paraître et une pièce de théâtre en gestation.

As-tu un site où l’on puisse te retrouver Oui ; bienvenue sur suzannedracius.com

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 31


josé le moigne extraits échos de l'île

Pour Édouard Glissant Je te salue terre lointaine d’argile où le crabe descendu des marges du silence regagne l’océan où flottent les reliefs de repas cannibales Et je t’appelle du haut de ma tendresse veule suspendu aux haussières de la barque du vent Ô sargasses linceul de ceux qui furent mon sang bateaux empuantis par des limons fétides où pourtant je naissais Ô Monde soudain offert à ma troublante faim Je ne partirai pas avant d’avoir trouvé sur l’aile du cormoran ou du sterne royal le droit sacré des litanies des morts et des vivants psalmodiées à la nuit au son des calebasses car j’ai besoin de toi cyclone qui m’a fait terre lointaine d’argile où les vagues se nouent

Poèmes extrait de échos de l’île Editions l’Harmattan 2013 32 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole


Ba Edouard Glissant Rèspé man ka pòté’w tè-larjil lòt-bòt-sayd éti krab ora bò-lanmè ka kouri an dlo, la lèrèstan bwè-manjé agoulou ka fè siwawa Ek toupannan man ka tjenbé kòd kanno van-dan-vwel man ka krié’w épi tjè mwen mòl Han, simitiè-wawet zanset mwen bato ka pit vié lodè fon kannal, la éti man fèt, lè’w gadé Han, lavi-a ki la blip douvan mwen ki swèf, tèrbolizé pas man lé sav… Man péké rimet lavi avan man touvé lapriyè-rèspé sa bazil chayé, kon sa ki la, asou zel malfini enben zel frégat an lapriyè-rèspé yo ka chanté lannuit akout lanmizik kalbas Pas man bouzwen’w, siklòn ki mété mwen konsa tè-larjil lòt-bòt-sayd, la éti lanm-lanmè ka pra

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 33


In memoriam Aimé Césaire Disparus les haillons dont je ceignais mes reins au temps des mortes eaux j’ai pris licence avec le vent et cousu une à une les racines du conte mes mots comme les autres massacrés naviguent dans le noir où les noyés sont alignés pourtant à l’aube retrouvée mon chant porté par le tambour et l’oiseau pipiri perpétuera mon cri jusqu’aux méandres de la nuit

34 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole


Chonjé Emé Sézè Ranyon éti man té ka maré ren mwen disparèt antan lamiral Wobè man antann kò mwen épi van èk man pran tan mwen liannen tout fondas kont Menm manniè épi tousa yo déchèpiyé pawòl mwen ka fè chimen’y nan fennwè éti yo aliyen sa ki mò néyé Magré sa lè jou wouvè anlè son tanbou èk an gòj pipirit chanté mwen ké fè yo tann doulè mwen nan tout chimen-siyak lannuit

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 35


Pour Raphaël Confiant Et maintenant je dis que je suis nègre non pas noir non pas homme de couleur mais nègre du sang pulsant dans mes artères oh cruauté des cordages ondulant sous ma peau maintenant je dis que je suis nègre de mes cheveux anciennement corbeau de kouli malabar de mes cheveux anciennement grainés de nomade d'Afrique de mes cheveux anciennement filasses de breton naufrageur Maintenant je dis que je suis nègre de ma poitrine nourrie à la rose des vents de mes pieds encornés de coupeur de canne de mes pieds délicats de danseur mondain

36 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole


Oh biguines oh mazouks oh gavottes valses piquées et autres menuets Maintenant je dis que je suis nègre comme le fou prisonnier du volcan comme ma parole niée dans la cire du sceau comme mon regard perdu dans l'infini des signes Maintenant je suis nègre de la pluie qui s'irrite de ma complexité Nègre oh nègre infiniment divers claquant le tambour de ma langue sur le fil acéré de la herse des mots oh nègre dont la richesse ne se classifie pas

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 37


Ba Afarel-Raphaël Confiant

Atjèlman la mwen ka di man nèg mwen pa di man nwè man pa di nonm chokola mé nèg épi an kalté san ka bouyonnen an venn mwen woy méchansté kòd ka zonzolé anba lapo mwen alè la mwen ka di man nèg épi chivé mwen yo té kriyé chivé nwè kouli malaba épi chivé mwen yo té kriyé chivé grennen nèg-lari Lafrik épi chivé mwen mwen yo té kriyé vié pwèl chivé brèton malfétè-lanmè Atjèlman mwen ka di man nèg épi lèstonmak mwen ki manjé manjé toupatou épi pié mwen ki trapé nouk anba travay koupé kann

38 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole


Yé bidjin yé mazouk yé gavòt vals pitjé épi dòt kalté dansé twa tan Atjèlman mwen ka di man sé nèg toukon an moun débiélé pri an vòlkan-a toukon pawòl mwen yo jété lè yo vann mwen toukon koko-zié mwen ka gadé-san-gadé an gran savann savantiz lavi-a Alè la mwen sé nèg épi lapli ka pépé tèt-li davwè i pé pa konprann tousa Nèg-o, nèg mwen yé épi èksétéra fidji ka fè tanbou lang mwen sonnen asou lanm filé pitjan pawòl Yé nèg éti yo pé pa anni di : mi létajè épi liméwo pou mété tousa ou konnèt!

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 39


dominique lancastre

40 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation crĂŠole


N1 Le cri Des enfants Rempli de joie Les maisons De la vallée aux cerfs volants Parfumées au gommier rouge. Aux quatre coins Les flambeaux noircissent Le ciel étoilé De la colline aux cents gommiers Le vent ramène L’odeur des premières incisives. Les arbres pèlent.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 41


N2 Les mulets immobiles Brillent de mille feux Dans la froideur Du bassin aux eaux claires. De leur gueule s’échappe Des partitions à la surface de l’eau Que la nature s’empresse de déchiffrer. L’oiseau invisible dans les arbres centenaires Mêle son chant au chuchotement de l’eau Les bruissements des feuilles s’accordent A l’orchestre symphonique pastoral. Le héron ajuste sa veste et fait son entrée en claquant du bec. Les roseaux applaudissent.

42 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole


N3 L’océan déroule l’esprit des anciens Sur la dernière marche du Moule Dans la profondeur abyssale Les chaînes raclent le fond des négriers échoués Les planches centenaires crucifiées de clous Témoins d’un passé douloureux craquent Dans la vallée aux hippocampes Les créatures phosphorescentes Accompagnent les âmes armées de haches Vers la porte du non-retour.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 43


ernest pépin œuvre littéraire interview

L’auteur

teklal néguib

Le bel incendie Ernest Pépin, éditions Bruno Doucey, 2012

Parle-nous de toi. Comment te définirais-tu ? Parle-nous un peu des divers ouvrages que tu as publiés, et de ta carrière littéraire. Je suis un écrivain, poète et romancier, né en Guadeloupe et vivant en Guadeloupe. J’ai fait mes études de Lettres Modernes à Bordeaux. D’abord en Classes Préparatoires aux grandes écoles ensuite à la Faculté de Lettres. En 1974, j’ai obtenu mon premier poste d’enseignant à la Martinique. J’y suis resté 8 ans. Ce fut pour moi une période exaltante puisqu’elle m’a permis de côtoyer les grands noms de la littérature parmi lesquels Aimé Césaire, Edouard Glissant, Joseph Zobel, etc. J’ai aussi noué des relations d’amitié avec de nombreux artistes. Ce n’est qu’en 1982, soit 14 ans après avoir quitté la Guadeloupe pour mes études, que je suis revenu vivre dans mon pays ! Là, j’ai retrouvé mes racines et j’ai pu m’investir dans mes passions de toujours que sont la culture et la littérature. J’ai donc commencé à publier d’abord de la poésie puis des romans. Il est difficile de se définir soi-même. Disons que je me vis comme un militant culturel et pour reprendre la belle expression de Césaire : « un homme de soif bonne ». J’ai publié des recueils de poèmes car cela correspondait à ma sensibilité. Mon premier recueil (1984) s’intitul Au verso du silence et il fut préfacé par René Depestre. Mon plus récent a pour titre Le bel incendie. C’est pourtant le roman qui m’a donné une certaine notoriété. Surtout L’homme au bâton, Tambour-Babel (qui fut sélectionné pour le Prix Goncourt et le Prix Renaudot) et Le Soleil pleurait. Mon terrain c’est la Caraïbe. Mon imaginaire c’est la Caraïbe. Ceci ne signifie pas que je dédaigne le monde mais que j’essaie de défricher ce qui est à moi et qui me possède. Evidemment, la Guadeloupe demeure ma préoccupation majeure. Ma carrière littéraire ! Je n’aime pas beaucoup ce terme. La vraie littérature me semble opposée à ce concept de « carrière ». Disons que j’ai un parcours qui m’a emmené de la négritude à la créolité puis à moi-même. Ce parcours est jalonné de rencontres, d’amitié, voire de complicité. Il s’est rempli de pays, de cultures, de perceptions diverses du monde.

44 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole

Il a glané quelques prix. L’essentiel est que la littérature est l’aventure de ma vie !

En quoi ton parcours de vie personnelle/ professionnelle et sociale a-t-il influencé ton écriture ? Ta réflexion ? Le fait d’être guadeloupéen et aussi d’avoir été très tôt un passionné de littérature m’a obligé à me poser des questions que je crois fondamentales. Elles concernent mon identité. Elles concernent l’injustice et les problématiques de la domination coloniales. Elles concernent aussi la fraternité. Elles interrogent l’insularité, la mer. Elles essaient de vibrer avec l’être humain et sa part de beauté et de mystère. Il y a en moi l’héritage populaire de mes grands-parents, l’héritage (petit-bourgeois) de mes parents, l’héritage de mes acquis littéraires, l’héritage de mes frottements. Je tente de faire la synthèse.

L’écriture est-elle ton seul support d’expression artistique ? Pratiques-tu la recherche artistique et si oui, sur quels thèmes exactement ? Pourquoi les avoir choisis eux ? L’écriture est mon support de prédilection ! C’est un tout qui m’ouvre à la musique, à la peinture, à l’amour. J’y exprime mon tout ! Je ne pratique pas la recherche artistique de façon systématique. Je crois que la meilleure école est l’émerveillement ! Je me veux poreux. J’ai beaucoup agi comme militant culturel ! Je crois que le vrai combat est celui de l’imaginaire. Mon engagement est un engagement pour l’épanouissement de l’être humain. Non pas celui qui n’a que forme humaine, mais densité, liberté, équité. Je considère qu’avoir été l’organisateur du Festival des Arts de la Guadeloupe (Festag), du Mai du Livre, d’avoir invité et reçu en Guadeloupe Cheik Anta Diop, Wole Soyinka, Myriam Makeba, Mme Christiane Diop, Anthony Phelps, d’avoir demandé et obtenu l’organisation du Congrès des Ecrivains de la Caraïbe, sont de beaux combats et de belles victoires.


Œuvre littéraire

Tu possèdes une œuvre littéraire très riche, faite de romans et de poèmes, dont certains ont été primés. Comment te viens l’inspiration ? Comment et pourquoi choisis tu d’aborder telle histoire sous forme poétique et tel autre sous forme romanesque ? Quel est ton processus de mise en écriture ? Mon inspiration vient de partout. Elle vient de la vie, des films, des livres et de mes préoccupations. Pour moi un roman est une histoire que je raconte de façon problématique. La poésie me vient comme une urgence. Cela détermine la mise en forme et l’outil d’expression. La mise en écriture m’habite et me contraint.

Que représente le roman pour toi ? Face à la crise actuelle que traversent le monde littéraire et le roman en particulier, comment vois-tu son avenir ? Par ailleurs, peu d’auteurs peuvent vivre de leur art. L’écriture a-t-elle encore un avenir devant elle ? Pour toi, le roman doitil être une pure fiction, ou comme certains auteurs le font, peut-il être un auto-roman ? Pourquoi ? Contrairement à de nombreuses personnes, je vois l’art donc la littérature comme l’antidote à la mascarade du monde. Le livre n’est pas en crise. Les êtres humains sont en crise, détournés de leur humanité. C’est le monde qu’il faut sortir de la crise. Crise du sens et de l’imaginaire. Tant que l’homme existera, l’écriture aura de l’avenir. Le roman n’a pas à être ceci ou cela c’est une interaction entre le créateur et le lecteur. Le roman, selon moi est une forme totale et totalement absorbante. Il est toujours le roman d’un roman.

Tu appartiens au mouvement littéraire de la créolité, fondé par Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant, notamment. En quoi consiste ce mouvement ? Quelle place Joseph Zobel occupe-t-il par rapport à ce mouvement ? Quels sont actuellement les héritiers (auteurs) de ce mouvement (de la créolité, s’entend) ? On sait que le mouvement de la négritude est par la suite devenu aussi un mouvement politique, qu’en est-il de celui de la créolité ? Le mouvement de la créolité a voulu construire l’écriture de nous-mêmes par nous-mêmes. En ce sens il a domicilié une écriture et un imaginaire qui souffraient d’une sorte de déport. Il a été mal compris au départ car il s’est présenté comme une anti-négritude. Il se distinguait de la négritude car ni l’Afrique ni le nègre n’étaient le noyau primordial de sa lecture du monde. En plus, l’écriture, je crois, se démarquait des

canons du français disons « classique » pour aller vers l’expression d’une créolité littéraire complexe et ouverte à notre hétérogénéité historique et culturelle. En ce sens la créolité est un déplacement et non un dépassement. Zobel, à sa manière est un précurseur inconscient. Césaire contient une grande part d’imaginaire créole mais son souci est le nègre et aussi une certaine poétique du français. Mais cela est une question d’époque, de contexte. Il fallait la négritude pour accomplir une forme d’émancipation littéraire ! Moi je n’oppose pas négritude et créolité ! A l’heure actuelle le débat s’est estompé. Nous semblons débarrassés de l’écrasant pouvoir de l’idéologie. Les formes d’expression semblent plus libres. Une autre génération fourbit ses armes ! Je crois que la créolité est nécessairement politique ! Dans ses exigences, dans ses espérances. Elle est nettement anticolonialiste et anti-domination.

Quelle place le métissage possède-t-il dans/quel métissage est concerné par ce mouvement ? Le métissage est actuellement considéré comme le « sauveur » potentiel d’une société qui se déchire dans ses haines, ses différences, ses rejets, et voit là comme une solution d’acceptation de l’autre. Qu’en est-il en définitive selon toi ? Une identité métisse est possible ? La question du métissage est complexe. D’abord il ne faut pas confondre métissage biologique et métissage culturel. Je me méfie de la mythologie du métissage comme valeur salvatrice. Je crois que nous avons des histoires, des cultures et qu’elles peuvent se combiner pour aboutir à des synthèses ouvertes et imprévisibles. La haine lorsqu’elle n’est pas pathologique vient de l’ignorance et de l’intolérance. L’autre sera toujours différent. Pour ce qui est de la France, en dépit des grands principes, elle résiste à bousculer ses certitudes « coloniales ». Les oppositions viennent souvent de là ! Toute identité comporte une part de métissage, visible ou invisible ! Donc la question n’est pas de faire émerger une identité métisse mais une identité tolérante et humaine.

Tu es aussi un poète. Quel est ton dernier ouvrage ? Le bel incendie paru le 20 septembre 2012 aux Editions Bruno Doucey

Où peut-on te retrouver pour faire plus ample connaissance ? Je suis sur facebook : Ernest Pepin

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - dossier d'exploration : nation créole 45


46 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs


frédéric javelaud

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralités 47


48 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs 49


50 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs 51


52 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs 53


54 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs 55


56 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs 57


58 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralitĂŠs 59


didier lestrade

L'héritage du jardin il y a un mot

qui me revient souvent à l'esprit dans le jardin, c'est dedication. Je suis en train de ramasser des feuilles, de mettre du compost dans les massifs, de faire des fagots ou de désherber le gravier à la main. Je m'approche du sol en me mettant à genoux pour bien trier les mottes de terre, enlevant les racines de chiendent, mettant de côté les cailloux (j'en ai toujours besoin pour faire de la maçonnerie). Il y a aussi les lombrics que je pousse sous un tas de terre pour le cacher des merles, je suis à quarante centimètres du sol et je ne regarde presque rien d'autre. C'est une des plus belles occupations du jardinier. Seul, agrandir un massif, refaire les bordures pour qu'elles soient nettes en hiver... Ou redessiner le parcours du jardin à quatre pattes sur le sol. Dans les gants de jardinage, la terre s'effrite et se mélange, elle s'aère avant que la pluie ne vienne et stabilise le sol. Après les pluies de l'automne, cette terre est humide et facile à travailler. La place est nette pour dessiner le jardin en déplaçant des vivaces pour une meilleure exposition, un endroit qui leur conviendra mieux, là où elles vont être plus belles. On change un rosier étouffé par des arbustes qui ont trop grandi, on répare l'erreur initiale de l'avoir planté là, dans ce coin, sans valeur. Dans ce sol qui n'a jamais été retourné, on trouve parfois de grosses pierres ou même des pavés d'Alençon, connus pour être gros. C'est important de faire ça en profondeur pour que les racines puissent se développer. En quelques heures, on peut voir le travail effectué avec une belle bande de terrain toute propre, prête à planter. La cloche du village annonce 3h de l'après midi, je ne veux pas être franchouillard ou quoi mais elle a un très joli son. J'ai travaillé presque sans m'arrêter depuis 11h, je n'ai pas déjeuné, pas conseillé pour la santé - je sais. Personne ne me dérange, l'hiver à apporté le silence dans la campagne, il fait juste assez froid pour ne pas transpirer et juste assez doux pour ne pas grelotter. La répétition est le plus bel aspect du travail manuel au jardin, c'est le secret de l'enchaînement des gestes, à chaque bloc de terre retourné, c'est la surprise de découvrir ce qui se cache sous la fine couche de pelouse, une noix cachée par l'écureuil ou un joli cailloux noir brillant.

travail, dédicaces en souvenir de quelqu'un, dédicace d'un DJ, ardeur au travail, conscience professionnelle pour terminer sur carrément la négation de soi dans l'engagement complet. Full dedication. C'est ce que l'on offre à un amour, à une foi, à un pays, à sa cause, à la danse, et au sexe quand on a la chance d'en avoir. Tous les hommes que j'ai aimés avaient une dedication dans leurs vies, une passion ou un métier qui m'attirait parce qu'on apprenait plein de choses. Il est essentiel que j'aime un homme avec une passion à lui qui me dépasse, dans laquelle je suis l'apprenti. C'est aussi un moyen de réduire les histoires de statut social parce que je les considère ainsi comme mes égaux puisque qu'ils sont excités par un domaine qui me dépasse. Il suffit que leur sujet de prédilection m'intéresse aussi et alors l'amour arrive vite car j'adore écouter des histoires. Le premier dessinait, et j'adooooooooore les mecs qui savent dessiner. Il me charmait. Le second, le plus important de ma vie, était un expert en photographie masculine circa 1950 (Vince Aletti n'est pas aussi érudit) et je l'ai aimé plus que tout. Enfin un homme qui était à fond, sur un mode cool de dude, dans une passion pour l'image que je partage. Le troisième était infirmier, un métier qui l'obligeait à se lever tôt pour aider les gens, le pouvoir de faire ça même avec les grincheux, les patients qu'il faut retourner et que ça te nique le dos, ce métier  ! Je trouvais ça extraordinaire.   Le quatrième avait la dedication pour son propre corps puisqu'il avait transformé une obésité adolescente en bodybuilder urbain, il était le plus beau de tous donc moi dans ces cas.... Le cinquième était jardinier et savait énormément de choses sur les plantes, les arbres, leur plumage et leur ramage, il a fait le ménage dans certains préjugés idiots sur les plantes que je trainais depuis mon enfance tout en m'encourageant dans mes propres goûts. Le sixième était érudit, beaucoup plus que moi, ses études avaient été dévorantes et j'aimais les discussions politiques avec lui ; c'était comme vivre en direct avec le fil AFP. Enfin le dernier était croyant et ça, en termes de dedication, on ne peut pas mieux trouver. Bien que.

Quand on cherche dedication sur Google, on tombe systématiquement sur la première mix tape de Lil'Wayne en 2005. Dans la traduction française, toute une série de mots qui résonnent au sujet du travail dehors. Dévouement au 60 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralités

Donc 7 lovers tous un peu mystiques dans leur genre et surtout ne me dites pas que le travail de son corps n'est pas un signe de dedication. Pour aimer un homme, il faut


qu'il ait une dedication presque working class, en tout cas moi je ne suis pas du tout attiré par un homme qui aurait une passion pour la Bourse ou pour les jeux de rôle. Quand même. Mais les hommes qui font des choses avec leurs mains, c'est toujours un A+++. Quelqu'un qui fait de la poterie, c'est tout de suite un sexual turn-on. Quelqu'un qui sait faire des meubles, je dis woa. Quelqu'un qui sait couper du bois, je dis oui. Quelqu'un qui danse bien, c'est le Best du Best. Quelqu'un qui sait baiser et qui est naturel dans cette érudition, c'est le jackpot. Quelqu'un qui parle de saints, c'est difficile à oublier. Quelqu'un qui a la moitié de votre âge et qui vous montre ce qu'il sait, c'est... le plus beau. Dedication est l'exact posé du sarcasme moderne, du 15e degré, des potins, du manque de scrupule politique, de ce qui rend notre époque " un moment si étrange ", je crois que c'est Mangeot qui a écrit ça. En tout cas, dans le militantisme, il est important de tester sa dedication pour être certain que c'est un moment de la vie où on ne pourra pas faire semblant. Il faut calculer ses forces avant même de commencer à y réfléchir sérieusement. Exactement comme quand on regarde un terrain envahi de mauvaises herbes, d'orties, de chardons, de ronces aussi. On va dans les coins difficiles d'accès pour constater de près la dimension du travail nécessaire, comme un mariage, en imaginant non pas le bonheur qui est déjà là mais au contraire l'échec éventuel et l'erreur traumatisante. Car il est évident que le terrain ne sera pas défriché rapidement, il y aura des rejets de plantes partant de leur souche et tout endroit qui sera nettoyé sera aussi à la merci des semis spontanés de mauvaises herbes. La nature du sol et du climat décide de beaucoup. Car la terre bouge tout en étant immobile, elle est traversée par le vent et les bêtes qui passent dessus ou en dessous. Le jardinage est une allégorie de l'engagement et même si ça se passe dans un endroit agréable (la Normandie ce n’est pas le désert, on est d'accord), il faut visualiser les choses sur la longueur car   autrement c'est la déception. Tout le monde jardine de nos jours car tout le monde découvre le plaisir d'une terrasse, d'un balcon, d'un jardin de pavillon tout juste fini. Mais cette croyance est superficielle, il suffit de regarder ce que les gens mettent sur leurs balcons et ce qu'ils plantent en résidence. Regardez par vous-même, c'est pas folichon. On se satisfait d'un jardin réduit à un bonsaï et encore ça je comprends, ou un rebord de fenêtre ou un bac de compost avec des lombrics dans une cuisine (franchement, hype journalistique à part, il y a vraiment des gens qui font ça?).  Avec le nombre de plantes qu'on trouve sur Internet, et qui ne coûtent pas beaucoup lus cher qu'ailleurs, on a accès à des possibilités sans limite. Pendant ce temps, la connaissance de la nature disparait à grande vitesse. Chaque année, la majorité des occidentaux oublient un peu davantage poussent les fruits et les légumes qui sont vendus dans les supermarchés. Chaque année, les enfants grandissent sans connaître l'étrange mystère de la pomme de terre et de tous les légumes racines. Cette connaissance s'évapore, exactement comme la culture gay se perd et les rares tentatives d'archives ne peuvent, à elles seules, motiver la masse des gens vers un savoir qui, avant, aidait à la survie.

Je suis donc très reconnaissant des passions partagées avec les hommes qui ont traversé ma vie. J'aurais aimé qu'ils soient plus nombreux et je m'attriste de constater que cette source de découverte se tarit dans la solitude qui est la mienne désormais. Je croyais que cette source de dedication se poursuivrait naturellement, avec d'autres saisons, d'autres années, d'autres possibilités de rencontre. C'est la dictature de la nature, elle est très puissante, au point de vous éloigner des gens. Mais l'arbre que l'on achète dans les jardineries a déjà bénéficié des efforts d'un pépiniériste imaginaire qui a fait germer la graine, puis qui a donné la forme à cet arbre qui attire votre regard au moment de le choisir parmi d'autres. C'est comme un morceau de musique, composé par un musicien, et que vous avez considéré comme créé juste pour vous, comme s'il avait lu dans votre esprit. Et puis cet arrangement sonore vit par lui-même et devient parfois le souvenir de souffrances. Il est comme un homme qui ne veut plus de vous et qui ressent l'appel de séduire un autre. C'est comme un arbre dont les branches sont devenues si hautes qu'on ne peut plus les atteindre pour les tailler ou les soigner. Ou un rosier grimpant dont les fleurs sont si éloignées du sol qu'on ne peut plus les voir de près. Il faut se résoudre à les admirer de loin comme quand les enfants grandissent et s'éloignent de vous et que leur maturité vous renvoie à votre vieillesse. Votre temps est compté. Votre capacité de dévotion et de dedication reste intacte, elle est juste sous-exploitée. Cette dedication au jardin, c'est le respect de la nature et donc, forcément, des hommes. Je ne suis pas végétarien mais je vois de plus en plus d'amis autour de moi le devenir. Car ils poussent leur engagement vers une logique affective, celle que l'on doit aux animaux. Et je la respecte profondément même si je n'ai pas le courage politique de les suivre. Pour tout dire, je ne suis pas cuisinier dans l'âme et je suis surtout effaré de voir le luxe que les gens mettent sur leur table. C’est peut-être pour ça que les restaurants m'énervent et les dîners de société aussi. J'aime la frugalité et tous ces vins chers, ce champagne, ce délire des cupcakes, des bagels et des sandwiches transportés par Instagram, je trouve ça indécent à notre époque de misère sociale et de chômage. Ca m'horripile vraiment. Sur mon blog, l'autre jour, quelqu'un disait qu'il avait vu plusieurs de ses amis quitter la ville, comme moi, et puis ils étaient revenus trois ans plus tard, à cause de cette solitude de la vie à la campagne. Je crois qu'ils auraient du calculer à l'avance leurs forces, comme devant ce terrain en friches dont je parlais plus tôt. Rien ne disait que ce serait facile. Mais le travail pouvait être vu sur la longueur, sur dix ans, et un jardin qui vous berce de bonheur et de fatigue pendant dix ans, c'est un jardin qui vous apporte ce qu'un homme peut offrir aussi. La dedication qu'on lui apporte, elle est vraiment rendue en retour. Sans mot, sans déclaration d'amour, sans SMS ni statut FB. " Ni pute ni rien " disait un ami récemment. C'est merveilleux de savoir que l'on est entouré par les arbres, les plantes et les animaux quand les hommes ne sont plus intéressés par ma personne. Ils vous parlent, sans mot, à part celui qu'ils suggèrent à votre esprit : dedication.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - les ruralités 61


laurent platero

Deux douzaines de flirt Première étape Tu écoutes Avec le temps, la chanson de Léo Ferré. Tu es las, jour après jour. La nuit, tu tournes en rond comme un cheval dans un manège, l’usure de la moquette donne un aspect ovale à ta chambre, on ne se rend même plus compte que les murs ont des angles. La fenêtre est ouverte, mais les volets sont clos en permanence. Sur le rebord, un cendrier déborde et des traces de cendres glissent le long du mur intérieur. Une sensation de vide en toi. Encore, tout le temps. Tu dors lorsqu’à l’extérieur des êtres humains gravissent les trottoirs nerveusement. Ce n’est qu’à leur coucher, quand la ville s’éteint et que le grésillement des ampoules, dans les lampadaires, rythme le chant régulier des grillons, que tu te lèves. Tu n’en as pas vraiment le courage, mais le brouhaha incessant des passants est au plus calme entre deux et cinq heures du matin. Tu en profites donc pour descendre dans la cuisine, te servir un verre de lait, et remonter faire des tours à côté de ton lit. Le lait, le lait, le lait, il n’y a que ça qui t’intéresse. Tu crois que c’est bon pour la santé et que ça va te faire tenir. Tu fumes trois paquets, tu bois trois verres de lait. Tenir, pourquoi tenir ? Ton placard ne contient que des réserves de cigarettes. Des dizaines de cartouches à faire pâlir le ministère de la santé. Tes excréments liquéfiés, et ta toux qui laisse des grumeaux dans le fond de ta paume, te font douter de ton potentiel de pérennité. Mais de toute façon tu t’en fous. Tu es fini.

Deuxième étape Tu écoutes Julie, la chanson de Mano Solo. Tu bois de la bière dans un bar. Le lait, c’est pour les finis, les ratés, les phases terminales. La serveuse baisse le robinet pour déverser la pression dans un gobelet qui contient un quart de litre, mais qu’on appelle un demi, et tu la trouves terriblement sexy. Peut-être qu’un jour, tu coucheras avec elle ? Tu n’as aucune certitude sur l’amour, tu te demandes bien à quoi ressemble un être que l’on chérit toute sa vie. Ton visage est une boule à facettes : celle de l’impuissance du temps qui passe, qui arrache les cœurs et déchire les couples ; celle de la recherche de stabilité, qui veut s’accrocher à tout prix à une situation, pour se sentir rassuré, comme un scotch double-face vole dans un tourbillon de feuilles de papier coupées  ; celle de la certitude, qui se dit que la joie arrive quand on ne l’attend pas, mais que seuls les plus téméraires réussiront à ne pas l’attendre. Tu aimes la violence des mots et le désespoir du sens. Tu concèdes au terme « pute » le bienfait d’une vengeance verbale. Tu noies dans le prétexte d’humour l’ardeur d’une déprime qui t’enlève toute notion d’ironie. À la fin de ton verre, lorsque repose sur le comptoir le cercle d’eau fraîche formé par la condensation qui a coulé jusqu’au pied du récipient, tu lances ton regard vers l’extérieur du bar. À travers la fenêtre embuée, tu voix des yeux, ses yeux, qui t’observent intensivement. Ses doigts saisissent la poignée de la porte, mais elle ne bouge pas, comme un instant de réflexion immobile. Dois-je rentrer ? Dois-je sortir ? Ai-je envie de le rejoindre ou partir loin de lui ?

Troisième étape Tu écoutes Coup de foudre, la chanson de Jacques Higelin. Elle, en face de toi, a les yeux brillants, et cela ne te laisse pas indifférent. C’est la fin d’un cycle, tu en es soudainement certain. Vous parlez, vous riez, tu déçois, parfois, et tu es aussi déçu. Il y a un flot d’émotions en va-et-vient permanent dans votre conversation intime. Tu penses à l’envie de plaire, au travail sur soi-même que l’on entreprend quand on veut séduire une fille que l’on désire. Les compromis sont alors une

62 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - nouvellissima


évidence. Mais combien de temps durent-ils ? La lassitude intervient malgré tout, tu le sais, tu l’as toujours su, même si certaines fois tu as cherché à l’oublier. Ce rendez-vous en tête-à-tête est le début d’un tout, et le commencement d’un rien. Ou l’inverse. S’attacher à ce qu’il adviendra. La regarder intensément, rêver d’une nouvelle vie, de changement. Elle est celle qui te donne envie d’écrire un nouveau chapitre, tu en as conscience, et cette certitude dépasse la relativité avec laquelle tu juges tes émotions. Tes sentiments peuvent être négatifs d’avant, ou positifs d’après, ils n’en demeurent pas moins fades en cet instant. Tu pourrais être content de la voir et de l’avoir en face de toi, car cet échange, banal quand on le voit de l’extérieur, a toute son importance dans la suite des événements. C’est une étape que tu as souhaitée et provoquée.

Quatrième étape Tu écoutes On s’emmène, la chanson de La Rue Kétanou. Rencontrer cette fille a changé ta vie. Tu aimerais ne pas te l’avouer, car dans ton programme n’était pas prévue l’idée même de devenir dépendant. Lorsque vous vous êtes vus pour la première fois, dans ce bar où tu l’as invitée à boire un verre, tu n’imaginais pas qu’elle chamboulerait ton esprit. Il y a des branches d’arbres sur les routes, il y a des aliments renversés partout dans la cuisine, il y a des brochures et des magazines étalés sur le carrelage du salon, il y a des outils éparpillés dans l’atelier, il y a des feuilles mortes et du bois moisi dispersés ça et là dans la forêt. Tout est désordre. Les pensées de ton cerveau n’ont de rangé que l’attitude d’un garde à vous fictif. Tu es angoissé mais attiré. Cette fille a semé dans ton âme son image permanente. Ancien amoureux, tu sais trop ce que la suite risque de représenter comme noirceur et comme déprime. Tu n’as donc pas voulu qu’elle pénètre la profondeur de tes sentiments. Mais c’est fort et troublant. Pourquoi, tu ne le sais pas, mais elle est bien là. Dans ta tête, dans ton cœur. Il y avait ta vie avant de boire ce verre, il y a ta vie depuis. Plus rien d’autre ne t’importe qu’elle. Comme si tes activités principales d’alors n’étaient en fait que secondaires. Tu te contentais d’une existence subsidiaire sans savoir qu’elle l’était. Ne pas replonger. Le bonheur chauffe le sang qui coule dans tes veines. Tu te rappelles, même si cette réflexion aussi est accessoire, que tout est provisoire. L’ascenseur émotionnel a la faculté de glacer tes globules rouges aussi vite qu’il a marqué ton cœur au fer. Et tu en as froid dans le dos.

Cinquième étape Tu écoutes Il y a une question, la chanson de Cali. As-tu imprégné ses poumons de ton odeur ? Voudrait-elle goûter à la chaleur de tes lèvres et aimer cela à ne jamais s’en lasser ? L’incertitude de ses désirs pour toi est grande, tu aimerais qu’elle parle, qu’elle se lance, qu’elle te dise clairement ce qu’elle attend de l’avenir. Le proche, le lointain. Qu’elle parle. Le temps défile et tu te rends compte qu’il y a tellement de choses que tu ne sais pas d’elle. De son passé tu souhaiterais, à défaut d’en faire partie, pouvoir observer chaque image comme si son parcours avait été filmé quotidiennement. Tu aimerais que les réponses à tes questions soient visibles sur un écran de télévision, avec des séquences oscillantes, un souvenir tiré d’une vieille bande en noir et blanc. Du Super 8 que tu supervises. Du cinéma de famille dont tu te serais bien rendu acteur. Mais ne seraitce pas déjà le cas ? N’auras-tu pas un jour ton nom au générique ? Quelle trace dois-tu graver dans la mémoire de cette fille pour qu’elle l’évoque, dans le futur, comme son histoire personnelle ? Ce verre initial dans ce bar ne fait-il pas une première scène ?

Sixième étape Tu écoutes Me gustas tu, la chanson de Manu Chao. Ce soir, le rendez-vous a été fixé dans un cinéma. Tu ne sais pas quel film tu vas voir avec elle, mais tu sais d’avance qu’il sera génial. Ce pourrait être un navet, tu te ferais fin gourmet, grand amateur de légumes. Il n’y a pas de raté possible, car cette soirée va se passer avec cette fille à côté de toi. Les strapontins sont inconfortables et déchirés, mais tu aimes leur côté vintage, le pop-corn est mou et sans saveur, mais tu aimes que cette texture le fasse fondre plus rapidement dans ta bouche, la guichetière était moche et désagréable, mais tu aimes qu’elle t’ait donné deux billets pour partager ce moment si bien accompagné. C’est un délice que de devoir piocher dans le cornet de maïs soufflé qui se trouve coincé entre ses cuisses, c’est un bonheur que de sentir sa tête à quelques millimètres de ton épaule à cause de

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - nouvellissima 63


son siège bancal. Quand la séance est finie et que tout le monde quitte la salle, tu voudrais que les lumières s’éteignent à nouveau et qu’un concert de jazz soit diffusé juste pour vous deux. Quoi de plus romantique que cette musique ? Il t’est égal de penser que demain vos esprits ne s’entendront plus, il t’importe peu de savoir que la communication sera peut-être impossible et beaucoup trop routinière entre vous. Elle est là, ici et maintenant, et cela te plaît. Vous êtes sur le parvis du cinéma et au loin se trouve une nuit pleine d’étoiles et un parking désert de voiture. Qu’est-ce que tu vas faire, tu n’en sais rien. Tu voudrais que la soirée ne fasse que commencer quand elle te propose d’aller boire un verre. Ta mâchoire s’écarte pour laisser passer un souffle de bien être, tes yeux se perdent dans la béatitude de cet instant. Ta réaction aurait pu être beaucoup plus classe, mais elle rit à ta mine déconfite. Bon simplet simplement bien.

Septième étape Tu écoutes J’ai menti, la chanson des Têtes Raides. Vous êtes dans un bar, encore un. Tu constates que c’est un lieu de rendez-vous régulier, mais que cela ne doit pas seulement te concerner. On y rejoint ses amis, sa famille, ses collègues, sa maîtresse, sa compagne. C’est un lieu de rendezvous facile à trouver. Quand une personne est en avance, elle boit un verre pour patienter. Tu te dis que les bars sont une foutue invention, de surcroît bonne. Elle boit un cocktail et toi une bière. Vous souriez bêtement, peu de mots s’échangent. Tu profites de voir cet ange en face de toi. Tu voudrais stopper cette sensation de bien être et prier pour que l’éternité ressemble à cet instant. Il peut y avoir des guerres aux quatre coins du monde, des gens qui meurent de faim, des dictateurs au pouvoir, des suicidaires, ou beaucoup d’autres choses que tu vomis régulièrement rien que d’y penser, mais ici, à cette table, sur cette banquette, tu trouves que la vie est belle. L’extase se lit dans tes yeux, et ce sont les siens qui la créent. Tu te dis que cette fille est formidable, tu penses que cet être est merveilleux, tu ressasses les images magnifiques que cette silhouette grave dans ton esprit. Tu voudrais lui dire que tu l’aimes. Tu ne l’as pas fait, mais tu as failli quand même. Le serveur qui annonce la fermeture est la personne que tu détestes le plus au monde. Tu ne veux pas que ça finisse. C’est un moment d’onctuosité que tu as peur de ne plus jamais connaître.

Huitième étape Tu écoutes Le baiser, la chanson d’Alain Souchon. Cette minute là, ce jour là, tu t’en souviendras longtemps, que cette fille disparaisse de ta vie ou y reste jusqu’à ton lit de mort. Devant sa voiture, il y avait des bouteilles vides et des sacs poubelles qui sentaient fort. Bien entendu, quelqu’un avait dû s’adosser au pare-chocs et laisser ses déchets ici, car elle soutenait que ceux-là n’y étaient pas quelques heures auparavant. Elle a levé les yeux au ciel et a déposé la rangée supérieure de ses dents par-dessus sa lèvre inférieure. Il n’en a pas fallu plus pour que cela t’attire d’une force incroyable et que tu n’envisages rien d’autre que de déposer un baiser sur sa bouche. Tes yeux se sont fermés dans l’angoisse d’un refus à venir, mais quand tes paupières se sont détachées l’une de l’autre, tu as soufflé de soulagement à la vision de son sourire séduit et à la sensation de sa langue frémissante. Sa peau était d’une douceur exquise et tu avais envie de dévorer tout son visage. Tu t’es demandé si un premier baiser avait la même saveur qu’un dernier. L’appréhension, le calcul, l’anticipation… Mais tu n’as pas cherché longtemps la réponse, car elle t’a semblé évidente : il ne doit y avoir aucun moyen de le savoir, puisqu’on ne jugera d’ultime qu’un baiser déjà passé, dès lors sans possibilité de l’anticiper. Comme pour te donner un signal de fin au bon moment que tu passais, un chien a levé la patte sur vos pieds emmêlés, se sentant détendu grâce à l’odeur des poubelles vides. Vous avez rigolé, malgré le caractère potentiellement enrageant de cette situation. Ce baiser et tes pieds étaient chauds et humides. Pisse. And love.

Neuvième étape Tu écoutes J’t’emmène au vent, la chanson de Louise Attaque. Combien de temps est passé depuis le premier baiser, depuis le premier rendez-vous, depuis le premier verre, sans même que tu ne t’en sois rendu compte ? Comment mesurer la vitesse de déplacement d’un nuage quand son bercement est ta locomotive ? Une histoire d’amour est un tourbillon dans lequel nous roulons sans s’arrêter de souffler pour le maintenir vivant. Expirer pour ne pas risquer de s’essouffler. Mais êtes-vous deux dans cette tempête ? Tu as envie de tout promettre à cette fille, le ciel, la lune, la galaxie, et quand celle-ci sera atteinte, tu changeras d’univers. De son côté, est-elle aussi torturée par votre relation ? Comment la nomme-t-elle ? Tu voudrais qu’elle se rappelle de cet amour, comme d’une envie éternelle et non passagère. Tu voudrais qu’elle soit là constamment. Tu relativises, bien que ce soit difficile, mais c’est l’essence même d’une relation : synchronisation 64 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - nouvellissima


impossible, en tous cas simultanément improbable. Quand l’un monte, l’autre descend, mais dans l’heure suivante l’inverse se produit. Le principal n’est-il pas de se balancer à la recherche d’un équilibre plutôt que de stagner dans le sous-sol de l’insurmontable ?

Dixième étape Tu écoutes Mon amour, la chanson d’Abd Al Malik. Parfois, tu penses à plus tard. À un petit confort potentiel, à une petite routine probable. Tu aimerais connaître la couleur de votre avenir, les joies qui vous conduiront à vous aimer d’avantage, les fautes qui mèneront à une détestation réciproque. Votre relation ne sera-t-elle qu’une étape dans vos chemins sentimentaux respectifs ? Marquerez-vous cette histoire d’un mot, d’une phrase, d’un chapitre, ou de tout un roman ? Si tu savais lire les lignes de la main, tu chercherais peut-être à observer les années dans les jumelles de demain. Tu voudrais la voir, elle, comme au premier verre, comme au premier baiser. La voir comme hier, l’aimer comme aujourd’hui. Avant de la rencontrer, tu doutais beaucoup, tu ne croyais plus. Et si cette sensation risque de recommencer, tu souhaites ne pas y penser. Après réflexion, savoir que chaque amour a une terminaison ne te donne pas pour autant envie d’en connaître la date. Profiter du moment présent. La seule réelle interrogation, celle qui te ronge, est de savoir si votre avenir pourra se faire sans vous. Surtout, le tien pourra-t-il se faire sans elle ?

Onzième étape Tu écoutes Je t’aime moi non plus, la chanson de Serge Gainsbourg. Tu es sur le lit, ton lit, celui des anciennes déprimes et des futurs regrets. À coté, toujours ce cercle formé sur la moquette, d’une époque où tu tournais en rond en buvant du lait et en fumant des cigarettes. Tu observes cette silhouette divine, une danse de la main l’aurait dessinée, tes désirs les plus profonds ne l’auraient même pas imaginée. Sa douceur est une plume à contempler au microscope. La balance de sa cadence s’avance sur ta croupe allongée, c’est elle qui va et qui vient, et c’est toi qui vas venir et ne plus vouloir partir. Quelle nuit a été la plus belle de toutes celles qu’elle t’a fait vivre jusqu’à présent ? Le summum est-il toujours à découvrir ? Elles te semblent lointaines les questions du début, auxquelles tu as de plus en plus de réponses. Ce n’est plus ta chambre, mais la vôtre, il en est de même pour ses anciennes propriétés. Tu observes le cercle formé sur la moquette, c’est un peu le sien maintenant. Tu jurerais qu’une pointe et des arrondis sont apparus au fil du temps. Cela doit être dans ta tête, peut-être à cause de ce moment de caresse, de ces minutes trop courtes de ce plaisir merveilleusement long. Tu lèches son grain de beauté situé dans le creux de son cou, tes doigts se rejoignent, et glisse entre eux la chaleur moite d’une volupté ardente. De nouveau, ton regard se tourne vers le sol, sur le dessin de la moquette que tes anciens ennuis ont improvisé. Tu n’oses y croire, pourtant il faut te rendre à l’évidence, ce rond n’est plus vraiment rond, et c’est bien un cœur que tu regardes.

Douzième étape Tu écoutes Ce que l’on s’aime, la chanson de Tryo. Douze étapes franchies, et autant de rêves accomplis et de bonheurs partagés. Tu es parti de loin. À l’époque, tu ne pensais pas arriver au centième de ce chemin. Tu en es déboussolé, tu en es étonné, mais tu regardes en arrière avec joie : le bar, le verre, le cinéma, le baiser, le cœur sur la moquette. Tu ne pensais pas que cette fille puisse être encore là aujourd’hui, et pourtant, vous tenez quand même, et facilement. Il n’y a pas d’écorchure sur votre peau saine, il n’y a que des horizons vierges à bâtir. Tu t’es enfoncé dans une déception passée dont tu ne te relevais pas, et tu n’as même pas pensé que tes émotions pouvaient être variables. Arrivé en bas, tu le sais maintenant, l’ascenseur ferme les portes et remonte. Mieux encore : à ce stade de plénitude, tu es certain qu’il ne redescendra pas. Ton dictionnaire n’a plus qu’un seul mot et qu’un seul adjectif dans son répertoire, amour-parfait.

Deuxième service Espérons que tu as pris ton temps pour passer ces douze étapes de flirt. Une semaine ? Un mois ? Un an ? Peu importe. À présent qu’elles se sont déroulées, il va falloir que tu envisages de rester dans cet entre-deux le plus longtemps possible. Dans cet ascenseur émotionnel remonté tout en haut, portes ouvertes, tu dois t’attendre à un départ imminent. C’est triste, c’est décevant, mais c’est comme ça : c’est un flirt, c’est l’amour. Le deuxième service va commencer, et tu auras ces douze étapes à parcourir de nouveau, mais dans l’autre sens.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - nouvellissima 65


paul herman

66 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 67


68 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 69


70 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 71


marie cholette

Cette Provence qui en toi me souhaite la bienvenue Ta maison accueillante aux volets verts au toit en tuiles orangées de ton pays et tes lauriers roses et tes belles de nuit se sont langoureusement écartés tels des cuisses de femme pour me laisser entrer Ton quotidien m’a fait visiter un près l’autre tes faits et gestes tes marches tes activités et m’a invitée à y participer à les faire miens pour mieux t’accompagner Tes volets verts une fois fermés par une barrure à crémaillère que tu maîtrises d’une main experte continuent à tenir secrètes nos amours Au loin résonnent les cloches de la vieille église médiévale de Trets dont les éclats sonores perdurent dans mes tympans comme pour me dire que dans ta maison dans ton quotidien en ton intimité et en cette Provence je serai indéfiniment la bienvenue

72 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


Mon bonheur c’est simplement de pouvoir te rendre heureuse Mon bonheur c’est simplement de pouvoir te rendre heureuse de dérailler à une vitesse folle dans les bras l’une de l’autre sans aucun mort au bout du compte mais avec un gain de vies mon bonheur c’est quand, à moi, tu t’abandonnes ne craignant rien ni de moi ni de personne c’est pouvoir entendre tes râles de plaisir alors que tes yeux mi-clos en les miens se perdent me laisser prendre en sursaut par les vagues de tes reins et ta bouche gourmande d’instinct embrassant la mienne s’y accrochant furieusement comme après une bouée mon bonheur c’est simplement de coucher le soir à tes côtés et de me réveiller en rêvant éveillée en te retrouvant au matin tes yeux d’enfant dans mes yeux d’enfant de prendre dans ma main ton sein c’est de refaire mille fois avec mes doigts les parcours toujours nouveaux des sous-bois de ton corps quand le soleil et la lune l’ombre et la lumière à tour de rôle s’y promènent c’est en présence du public du silence composer et jouer un requiem avec une acoustique parfaite qui me permet de suivre les tracés jusqu’en tes eaux jusqu’en tes cieux jusqu’aux extrémités de l’humain même les notes à hauteur d’oiseau les notes à profondeur abyssale de ton bonheur d’exister

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 73


La danse de corps-empreintes dans l’espace Le silence se danse quand il est dense et sacré en accomplissements chorégraphiés de corps-empreintes dans l’espace sur des gammes de mouvements des points d’orgue d’immobilité des gestes au fusain sur des glissés-tournés de pieds sur des jambes fanfaronnes qui piétinent le monotone le silence dense et sacré ouvre d’immenses perspectives d’espace sidérantes et enivrantes dont s’éprennent les corps dansants qui leur font l’amour et nous fait marcher les pieds nus sur les courbes de la terre vues de la mésosphère il agrandit le temps en soi jusqu’au toucher de l’éternité en l’instant du bout du doigt comme une veine d’or trouvée qui court dans les failles des formations temporelles pour l’amour de la danse j’entre en corps dansant comme on entre en religion pour l’amour des mots je prononce mes vœux j’entre en écriture pour toi mon aimée pour toi humanité et pour chaque quark de la matière j’entre en amour inextinguible j’entre en amour en expansion

74 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


Et si un jour c’était nous les assoiffés et les affamés de la terre Mon cœur chercheur t’a trouvée alors que mon armée avec des armes de construction individuelle a édifié en chaque partie de mon être un habitat pour tous les sans-abri les assoiffés et les affamés de la terre mais au lieu de chercher au loin je dois constater qu’ils sont aussi parmi les miens assis ou couchés au pied des portes des magasins ce sont également des sans-écoute qui n’ont qu’eux-mêmes à qui parler j’utiliserai mes armes de création massive les mots habillés sur leur trente-et-un avec l’utilisation de métaphores en la poésie pour faire trouver à chacun les siennes en la peinture la danse le cinéma ou la sculpture il n’y aura plus un jour de sans-écoute d’assoiffés et d’affamés à moins que chacun des humains veuille devenir à son tour en plein désert dans son cœur un affamé un assoiffé et un sans-écoute de la terre

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 75


Gaëtan Sortet

Onomatopées des ménages Aaaaaah... La queue leu leu ou Pollinaire. C’est selon. Aïe... De guerre. Areu areu... Qui comme Ulysse. Argh argh... U ment facile. Atchoum... Kalsoum. Bababam... Stère. Dame. Bang... Gang? Bêêê... Le haut-bois dormant. Beuh... Se fume en Hollande. Bouh... A 100 degrés. Boum... Quand votre roi de coeur fait. Clac... Clément. Coââ-Coââ... De neuf. Cocorico... Cocopleureco. Coin coin... Des bobonnes à faire. Coucou... Rage-rage ou désespoir. Cot cot... De maille à partir. Crac... Ô Vie. Cui-cui... Saignant-saignant ou à point-à point. Flap flap... Suce. Révélateur. Flon-Flon... Fleuve veule. Tranquille île. Glou glou... Garou. Gloup... Le coche et fonce dans le murmure. Ha ha... L’alcool ne mène pas à tout. Hep... Taxidermiste. Hiiiii... Sidore Ducasse. Hi han... Sur Lesse. Dans les Ardennes. Hou hou hou... Bonobomatopée. Hourra... Des pâquerettes. 76 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


Hummmmm... Âne. Isthme. Miam miam... Les bons vers en sauce. Miaou... Je préfère l’ami Septembre. Meuh... Sur le plat. Ohhh... Zer. Ouaaa... Gars. D’où? Goût. Paf... Le chien. Pan... Fier comme un. Pin pon... Ou le boulanger-ingénieur. Plonk... D’Amérik. Pouet-Pouet... Je descends de la montagne sacrée à bicyclette. Pouf... Il en faut. Prout... Cela doit. Pschitt... Impuissance. Roaaar... Contemporain. Ron-Ron... Comme une queue-queue de pelle-pelle. Ratatatata... Touille-touille-touille-touille. Snif... De bonjour tristesse. Splash... Comme aïe. Splouf... Tomber dans l’eau-delà. Smack... Hack, le singe-pirate informatique. Tic Tac... Au tac du tic en toc. Toc Toc Toc... Toïl Toïl Toïl. Tuuut... Haie trompée. Vlan... Te ment mais sûrement. Vroum Vroum... Berto Tozzi. Wouaf-Waf... Fer à suivre. Zzz... Asie dans le métro.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 77


Khalid EL Morabethi

78 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


Couleur tristement belle Couleur tristement belle. Un tableau montrant un désert vide et un corps inconnu, fixant le ciel. Un esprit penseur qui songe simplement à cette vie, veille Et Qui sait que son cerveau ne peut supporter plus de dix nuits sans sommeil. Une ombre courbée traverse ce cimetière où gisent les histoires d’autrefois, Un fantôme peut-être du passé chante prés de sa tombe, l’oubli de soi. Et ce cri, coincé entre la gorge et le cœur, Et ce sourire, d’un malheureux qui cherche dans son jardin vide, une unique fleur. Et ce ciel bleu au-dessus d’une âme vagabonde qui traverse le pont, Criant, hurlant si quelqu’un l’entend. Couleur entre le gris et le noir. L’esprit du peintre erre toujours dans les couloirs, Contemplant ses tableaux, ses blessures. Dessinant sur le même mur, Nos actes, nos pensées ridicules, Nos faux profils derrière les cellules. Dessinant une fin à tous ceux qui ont promis de tout recommencer Dessinant la chanteuse de la vie en rose, que sa mélodie aujourd’hui ne fait que pleurer. Couleur bleue, jaune, gris, rouge peut-être. Un autre héros crie au secours. Des soldats par terre, morts … Et le désespoir ramasse leurs dernières lettres d’amour. Une rêverie et sa foi, une promesse et ses pourquoi, Marchent, trainant leur peine. Plus loin, la confiance seule, rejetée, La terre vient de mourir, le ciel est plombé et fermé. Une couleur tristement belle. Plus rien, que ce lit froid, Plus rien, que ce silence et l’attente, pas de choix. Je coupe ma respiration et je regarde par la fenêtre, La sueur et l'alcool emplissent l’air, Pour l’amour du ciel, Qui a étouffé nos prières ?

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 79


Derrière le mur Derrière le mur, Nos héros sont tous devenus esclaves d’un traitre nommé sauveur, Des explosions… du feu… tout le monde meurt, Les cris terribles des drogués qui veulent mettre fin à leurs souffrances, ils arrachent leur cœur, La foi, à force d’être écartée, a fini par être oubliée, La poésie rêveuse marche seule et ses pleurs ne s’entendent plus, Le grand théâtre et les rôles principaux ont été brûlés, les personnages ne se reconnaissent plus, La tendresse, il y a des années, a pris ses bagages et sa fille, Elle n’a laissé qu’une seule lettre : ’’ Chères âmes, je vous ai toutes aimées mais par malheur, c’est fini ‘’. Des cris de colère et de haine, partout, Une terre déserte et rien que ces hurlements des loups. Les étoiles tombent, le ciel a une autre couleur, la lune a été fendue, Des excuses, des prières, des regrets, trop tard, tout est perdu. Derrière le mur, Plus de cris en plein océan, d’un révolutionnaire prisonnier, condamné à mort, Plus de cris d’un vieux parolier, poète, en prison avec ses mots en or, Plus de cris d’un innocent, d’un homme, d’un père, d’un soldat, Plus de cris d’une lumière résistante qui lance un appel au combat, Plus de cris des consciences qui trainent en tirant leurs chaînes, Plus de cris … Derrière le mur, Est-ce le début d’un cauchemar ? Est-ce la fin ? Est-ce que c’est trop tard ? Derrière le mur, Nos esprits crient de douleur, Nos peaux font mal à force de chaleur. MONSTRE ! MONSTRE ! MONSTRE ! MONSTRE ! Une odeur qui rappelle que l’enfer n’est pas loin Un désastre… des explosions... des cris… du sang. Et le silence n’est qu’un témoin.

80 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia


Les Larmes Des Nuages Il pleuvait. L'image humaine s'est arrêtée comme le jour où sa vie s'est effectivement stoppée. Croyez-moi, elle a fait un grand effort pour regarder en face, se relever et continuer sa route. L'effort d'oublier, de s'excuser auprès des gens qu'elle ne connaissait même pas et de prier jour et nuit. Elle a demandé la grâce en joignant les deux mains et en se traînant sur les deux genoux. Ses yeux noirs pleuraient, je vous le jure qu'elle a fait des efforts pour briser le silence mortel. J'écris en pensant à ce sentiment d'avoir vaincu le mal, ce sentiment d'avoir la force et le pouvoir de faire l'impossible, hurler, parler et crier, changer et enfin vivre tranquillement … mais à la fin, on se réveille. Excusez-moi mais la feuille me semble insuffisante pour tout ce que j'ai à dire. Une musique dramatique. Tout le monde pleure et cherche les couleurs car malheureusement c'est l'assombrissement qui domine en ce moment. Le noir, cette opacité qui a envahi le cœur d'une fille, une femme, une mère et qui maintenant est une vieille. Elle se demande : quel péché ai-je commis ? Quelles sont les erreurs qui ont hanté ma vie ? Malheureusement, le passé poursuit chaque personne et le présent le tue, puis l'avenir lui montre qu'elle est battue. Elle habite avec cette pensée, elle vit avec cette pensée : la mort. Elle pense à cet homme qui a quitté la vie et à sa mère qui est partie aussi, sans se soucier de ce qui pouvait lui arriver. Elle pense à son brave père, ce soldat qui a disparu lui aussi. Elle pense à ses parents qui croyaient qu'elle était dotée d'un cœur pur et sain, honnête et bon, mais la vérité n'est jamais parfaite. Maintenant cette vieille est dans son lit, se rappelant du mal fait, des mensonges dits, des précieuses choses qu'elle a volées, des secrets qu'elle a cachés. Elle pense à cette rivière où elle a voulu un jour se noyer. Maintenant elle passe son temps à dire '' Si j'étais ''... Elle pense, elle pleure entre quatre murs sur un lit. Mon Dieu, peux-Tu lui pardonner ?

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - francophonia 81


Zulu par teklal néguib

82 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - Dévouverte


Zulu : une histoire de résilience Film de Jérome Salle, tiré du roman éponyme de Caryl Férey, Zulu raconte l’Afrique du Sud contemporaine, au travers de la destinée et l’enquête de deux amis policiers. Si l’un, d’origine zulue, Ali Sokhela, marqué par une tragédie personnelle, jusque dans son corps, est dans l’hyper-maîtrise, le second, Brian Epkeen, vit dans une déréliction de lui-même, par une autodestruction sans fin, faite d’alcools, de femmes et de médicaments, une sorte de white-trash afrikaner (le racisme en moins). Liés par une profonde amitié, ils dérouleront le fil d’une enquête qui les propulsera du meurtre d’une jeune femme, à un scandale médical international, et les mèneront sur les traces d’anciens criminels afrikaners, « pardonnés » en leur temps, par les commissions vérité et réconciliation.

La

mise en scène du film est particulièrement dynamique et percutante. Elle est un véritable coup de poing, en pleine figure, sans faux-semblant, ni hypocrisie. Quant à Forest Whitaker, il confirme son incomparable don pour jouer tout type de personnages, ici un Ali tout en retenue, figé dans son histoire, dans une sorte d’état de sidération, qu’il croit combler par des principes de pardon et de réconciliation, envers les criminels afrikaners. S’il apparaît comme le personnage équilibré, tuteur de résilience de Brian Epkeen, qui pendant toute une part du film (et du livre) ne sombre pas définitivement, uniquement de par sa présence bienveillante, la traversée d’épreuves imposée par l’enquête, remettra en cause toute la façon dont il s’est construit, et fera voler en éclat ses principes et valeurs. Alors, la violence originelle, avalée mais pas digérée, réapparaîtra de manière explosive... Concernant Orlando Bloom, il est la révélation du film, et in fine, Brian Epkeen, le véritable héros. Servi par un personnage d’une très grande richesse, particulièrement complexe, l’acteur démontre tout son talent (et manifestement il en a beaucoup). Il a su exprimer la finesse psychologique et le charisme d’un personnage d’abord en complète roue-libre, puis qui peu

à peu, marche vers sa propre résilience. Voix d’un personnage facilement caricaturable, Orlando Bloom a su s’extirper haut la main de cette impasse et exprimer toute la profondeur de B. E., y compris ce qui n’est pas dit dans le film (son passé de militant anti-apartheid), mais qui est raconté dans le livre. Si le film se borne à laisser entendre que l’origine du mal-être de Brian Epkeen serait un conflit avec un père pour cause de notabilité afrikaner pro-apartheid, la réalité du personnage est autrement plus complexe, et grave. Si la lecture du livre permet de découvrir la réalité traumatisante tant psychologiquement que physiquement du vécu de B.E., l’acteur quant à lui réussit à nous la transmettre au travers de son jeu, de sa subtilité, tant dans son regard, que son corps ou de la façon qu’il a de se mouvoir. Ce désespoir brut est accompagné crescendo d’une forme de naïveté, de cet espoir fou que possède ce personnage, qui a aussi un grand sens de l’auto-dérision, mais aussi de sa volonté farouche. Ces éléments sont constitutifs de la base de sa résilience, et lui permettront de se reconnecter à sa propre humanité. En effet, contrairement à Ali Sokhela, c’est par l’acceptation de sa propre fragilité (ie son histoire, ses incapacités relationnelles  ; et ce,

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - Dévouverte 83


tout macho qu’il soit), et donc de son humanité, qu’il réussira à transcender et se sortir de sa propre histoire, bien plus fort qu’auparavant. Il pourra alors tourner la page d’un passé empoisonné. Et c’est parce qu’Ali Sokhela se refuse à son humanité qu’il en paiera le prix. D’ailleurs, si le premier a pu verbaliser auprès du second l’origine de ses addictions et dépressions, le second ne fera jamais de même, et ce malgré tous les liens existants entre eux, pourtant particulièrement forts. A ce propos, si la fin du film a été critiquée comme tombant comme un cheveu sur la soupe, et étant un peu trop brute, ce film devant s’envisager plus comme une mise en dialogue que comme une réelle adaptation, cet instant du film doit en fait s’envisager comme étant la scène suivant les toutes dernières pages du livre. Alors on retrouve toute la cohérence de ce film-livre, et de l’évolution de Brian Epkeen. Ce qui est intéressant en outre dans la prestation d’Orlando Bloom c’est que la résilience chez les adultes a été assez peu étudiée par la recherche, au contraire de celle des enfants. Le livre le plus complet en français étant celui de Michel Hanus (la résilience à quel prix), il aurait été intéressant que l’acteur explique comment il avait envisagé son rôle concernant cette problématique, sur quels éléments/matériaux il s’était basé, comment il avait choisi la façon de les traduire. Mais j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé de réponses à ces questions, qui n’ont pas été abordées dans les interviews de lui que j’ai lues/vues. C’est vraiment dommage, et ce d’autant plus que sa prestation est un brillant hommage aux personnes résilientes. Par ailleurs, en fait d’adaptation, le film constitue en réalité une mise en dialogue du livre avec l’image. Elle traverse ces deux supports de part en part de l’histoire. Et la lecture du livre bénéficie très clairement du talent d’Orlando Bloom, et de sa présence magnétique dans le film. C’est lui qui arrive à transformer un film d’une part, et un livre d’autre part en un seul film-livre, car après avoir vu le film, à la lecture, on emporte son personnage avec nous, tant il l’habite. Créant ainsi une unicité, il autorise un véritable dialogue, et permet à l’image d’expliciter des éléments moins développés, ou seulement sur un plan théorique, comme par exemple l’intensité physique de l’amitié entre les personnages et leur intimité, la déliquescence d’un homme foutraque. Inversement, le livre expose avec précision toute l’histoire de Brian Epkeen, et en favorise alors une meilleure

84 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - Dévouverte

compréhension. Les différences dans l’histoire (le format film ayant imposé des coupes dans un livre particulièrement riche) ne sont pas suffisantes au regard de la puissance du personnage afrikaner, pour provoquer une dichotomie entre les deux supports. Au contraire, à titre personnel, je m’en suis très bien accommodée, considérant alors le livre comme retraçant les moments « non-filmés » de l’œuvre cinématographique. J’avoue que c’est la première fois qu’une adaptation d’un livre me fait cet effet de dialogue, et où le livre n’efface pas le film, et où le film n’efface pas le livre. Pour bénéficier d’autant plus de ce dialogue, je recommanderai de voir en premier lieu le film, puis dans la foulée de lire le livre. C’est un pur bonheur, pour une cinéphile, très grande lectrice ! Le dernier point que je souhaitais aborder ici concernant ce film est celui en lien avec le premier qui est la résilience sociétale. Car l’autre grande question du film est celle de savoir si la société sud-africaine a su se remettre de l’apartheid, et créer une société apaisée. Si ce dernier point était le désir profond de Nelson Mandela, il convient bien de reconnaître, que malgré ses efforts, le chemin semble encore long avant d’y arriver. Film ancré dans la réalité contemporaine de ce pays, dans sa brutalité et violence, sans fard ni faux-semblant, il interroge sur l’absence de Justice, conséquence de la Commission Vérité et Réconciliation. En effet, afin d’éviter un bain de sang au sortir de l’apartheid, il fut décidé d’amnistier les coupables de crimes dans le cadre de l’apartheid et lutte contre l’apartheid. Le prix à payer pour les victimes fut un pardon forcé des coupables, qui en ressortirent blanchis à condition d’avouer leur crimes. Il était prévu que ceux ne reconnaissant pas leurs crimes seraient poursuivis au pénal. Mais que nenni, très peu de poursuites furent entreprises, et les criminels absous par déni. Ce qui dans une démocratie pose le problème fondamental du droit à la justice pour les victimes, qui de fait, devinrent les victimes expiatoires du nouveau et de l’ancien régimes, la réconciliation s’étant faite sur leur dos. Or, le rôle de la justice envers les victimes est tout d’abord une reconnaissance de leur statut de victimes et de la réalité de leur vécu (par la libération de leur parole, ce qui leur sert de catharsis). Puis elle prononce une parole de condamnation à l’encontre des coupables  : la société se positionnant alors contre le FAIRE (l’acte criminel), et lui opposant alors le DIRE


(le Droit), au travers de la parole du juge. Et enfin, une sanction est prononcée, qui selon la gravité peut aller jusqu’à la prison à vie (et dans certains pays, la peine de mort). Cette sanction est importante. Elle est l’aboutissement logique des deux points précédents, et sans elle, ils ne deviennent que théoriques, sans traduction pratique. Or, où se situe la Justice quand les victimes se retrouvent par pression sociale à devoir pardonner à leurs bourreaux ? Ainsi, on aboutit à des situations, où comme au Rwanda, des victimes survivantes du génocide se retrouvent à devoir revivre avec pour voisins leurs propres bourreaux, et ce dans la terreur qu’à tout instant, ils recommencent. Par ailleurs, comment se fier à des « reconnaissances » de crimes quand le seul but des bourreaux étaient d’obtenir un pardon, sans aucune réflexion profonde ni prise de conscience réelle de leurs crimes ? Où est alors la sincérité, qui seule peut amener une victime à pardonner ? Mais pour qu’une victime puisse pardonner encore faut-il aussi qu’on lui laisse la possibilité

de ne pas pardonner… Car le pardon ne saurait être obtenu, il ne peut qu’être donné, en cadeau, par la victime, sous condition, et fruit d’un très long processus psychologique. Or, en forçant le pardon des victimes, la société sudafricaine a muselé les victimes et posé une chape de plomb sur ces années. Ce qui devint alors une nouvelle violence à leur encontre. Effectivement, c’est que décrit le film Zulu, qui pose les questions essentielles sur ce sujet, mais aussi sur ses conséquences (une société désormais ultra-violente). Or, la violence vécue finit toujours par ressurgir. La violence actuelle de la société sud-africaine ne serait-elle pas que le miroir et la résurgence de cette violence qui fut enfouie et niée à la fin de l’apartheid ? Pour conclure, je dirai qu’outre ses qualités cinématographiques, le film-livre Zulu est particulièrement intéressant pour toutes les questions qui sont en filigrane soulevées, et surtout par l’extraordinaire qualité de jeu d’Orlando Bloom. Bref, un vrai délice !

Pour approfondir le sujet de la résilience, voici quelques livres essentiels, issus de ma bibliothèque : • le plus complet, et traitant lui de la résilience à l’âge adulte (excellent livre) :  La résilience : à quel prix ? de Michel Hanus • La résilience ou comment renaître de sa souffrance sous la direction de Boris Cyrulnick et Claude Seron • Les vilains petits canards de Boris Cyrulnick • Parler d’amour au bord du gouffre de Boris Cyrulnick Vous pouvez consulter aussi ce site, sur le même sujet : Les cahiers de psychologie politique

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 - Dévouverte 85


Les contributeurs

teklal néguib Fondatrice et directrice de publication de L.ART en Loire, elle est une écrivaine métisse et postcoloniale. Ancienne rédac'chef d'une revue d'école professionnelle, elle contribue aux revues Minorités et Artefact. Publiée par le site Poésie Webnet, et membre de French Writers Worldwide, ses thèmes de recherche sont l'identité et la poétique des paysages. lesoeuvresdeteklalneguib.yolasite.com/ keiran alexander wall Kieran Alexander WALL, né le 25 juillet 1981, à Carhaix-Plouguer en Bretagne. Traducteur (légal, technique) de métier, j’ai déjà publié un premier « recueil » (ou plutôt une tentative) chez Stellamaris Editions, à Brest isabelle vouriot Née le 2 septembre 1965 à Baccarat Après plusieurs années d’écriture, elle fait la rencontre en février d’un auteur de la région de Limoges, Pierre-Jean Baranger qui lui a apporté une grande aide. C’est ainsi qu’a pu voir le jour en septembre 2012 Un arc-en-ciel d’émotions à compte d’éditeur. Laure Bolatre Née à Bourges comme Berthe Morisot et Vladimir Jankélévitch. D’une nature réservée et secrète elle préfère les longues balades au tumulte de la ville. Ces flâneries sont propices à l’inspiration de l’auteur qui s’installe alors dans sa bibliothèque pour écrire et mettre en forme ses libres pensées.. frédéric lucas Organisme multicellulaire daté au carbone 14 de 1974 dont on dirait bien que la fonction première a toujours été la vaporisation de la matière première en effluves. josé le moigne Né le 7 janvier 1944 à Fort-de-france (Martinique) d’un père Breton et d’une mère Martiniquaise. En 1947, la famille quitte la Martinique pour s’installer dans le Brest ruiné de l’après-guerre. Il ne quittera la Bretagne qu’en 1968 après la réussite d’un concours administratif. Dès lors il exercera son métier d’éducateur puis de Directeur à la Protection Judiciaire de la Jeunesse (Ministère de la Justice) à travers la France (Orléans, Lamotte-Beuvron, Clermont de l’Oise, Rouen, Nantes, Valenciennes, Douai). José Le Moigne est membre du Comité de Rédaction de la revue Hauteurs (Valencienne) et membre depuis plus de dix ans du comité d’administration de la Maison de la poésie du Nord-Pas-de-Calais. Il a publié de nombreux romans et livres de poésie, et participé à de nombreuses anthologies.

86 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014

dominique lancastre Dominique Lancastre est originaire de la Guadeloupe. Après avoir obtenu son baccalauréat, il poursuit ses études à l'université Paris XII où il obtient une maîtrise en études américaines. Il sera professeur d’anglais dans divers lycées et collèges de l’Académie Paris Versailles Créteil. Il abandonne l’enseignement pour la compagnie British Airways où il devient personnel naviguant commercial jusqu’à ce jour. En 2010, il publie La Véranda qui obtiendra le Prix Bal de Paris du livre outremer 2011. Le roman La Véranda est à l’étude dans divers collèges et lycées aux Antilles. Une Femme chambardée (2012), est son deuxième roman. Dominique Lancastre est actuellement auteur aux Editions Rortuna François Michalon qui ont réédité La Véranda et Une Femme chambardée. Didier Lestrade 55 ans. Séropositif depuis un quart de siècle. Journaliste, écrivain, militant, grand sentimental. didierlestrade.fr frédéric javelaud Photographe, graphiste, maquettiste... Diplômé des Beaux arts de Marseille Exposition en octobre 2012 de la série Duels photographiques à la médiathèque de Meudon-la-Forêt. laurent platero " J’écris à Bayonne, ville où je suis né et près de laquelle je vis depuis 25 ans. J’ai publié quelques nouvelles dans des revues ou des recueils collectifs. J’aimerais également publier un premier roman. Je suis un curieux des « non-dits » et des réflexions intimes. Souvent sous forme de confession, je m’attache à la description des sentiments et de l’état d’esprit de mes personnages, plus que de leur environnement. " paul herman Disciple de la célèbre Claire Obskure, Paul Herman a su, au travers de ses photos, dompter la lumière. Dans son pays, même le loup blanc n'a pas sa notoriété. C'est simple, là-bas Paul Herman est appelé Takametsala, que l’on peut traduire par " le lapin rose qui chevauche le soleil "... Fasciné par le mystère et l'ambiguïté, mais tout autant par la beauté et l'originalité, il aime mélanger les thèmes. Ce qu'il aime par-dessus tout ? Les portraits pris sur le vif, les instants mélangés aux regards, ce qui ne se voit pas mais se ressent. PH ne vous laissera pas neutre ! paulherman.fr facebook.com/paulhermanphotographer


marie cholette Née à Québec, Marie Cholette, poète, romancière, nouvelliste et essayiste, obtient en 1977 un baccalauréat en Littérature française et en Linguistique de l'Université Laval à Québec où elle complétera ensuite ses études de maîtrise en Terminologie. Elle a travaillé comme terminologue à l'OLF. Elle a publié 4 recueils de poèmes : Lis-moi comme tu m'aimes ; Les entourloupettes ; Chorégraphies ; Êtres croisés. Un recueil de nouvelles : Osmose. Un roman : Hautes marées de lait. On la retrouve comme auteure dans l'Encyclopédie sur la Mort d'Éric Volant sur le net. Elle publie régulièrement ses poèmes dans la revue parisienne Chemins de Traverse de Bernard Giusti. Elle a une page d'admirateurs de 4 000 membres sur Facebook, où ses lecteurs lisent les poèmes et nouvelles inédits qu'elle y partage régulièrement. Il y a une interview qu'on a faite d'elle, en deux parties, en 2013, dans le magazine d'art et de littérature web L.ART en Loire.

directrice de publication Teklal Neguib graphiste/maquettiste Frédéric Javelaud gestionnaire site web Teklal Neguib Pour nous contacter, nous transmettre une contribution, un communiqué de presse, nous tenir informés d’une sortie de livre, d’une exposition, nous faire part de vos critiques, vous pouvez nous écrire à l.artmagazine44@gmail.com Tous les textes, toutes les œuvres publiés restent la propriété exclusive de leurs auteurs respectifs et sont protégés en vertu des lois en vigueur. La rédaction n’est pas responsable des textes et images publiés, qui engagent la seule responsabilité

gaetan sortet Né le 15 janvier 1974 à Namur, Belgique. Artiste pluridisciplinaire dont la base de travail est l'image (photo, vidéo, peinture) et le texte. Au gré de rencontres diverses dans le milieu de la poésie belge (Jacques Izoard, Ben Arès, David Besschops), il s'est mis à écrire des textes à la manière automatique et des aphorismes. A publié dans différentes revue de poésie dont Népenthès et Paysages Ecrits. www.gaetansortet-art.be

de leur auteur. édition Teklal Neguib, pour L.ART en Loire 44600 Saint Nazaire (France) site web de la revue lartenloire.weebly.com facebook https://www.facebook.com/L.ARTenLOIRE twitter

Khalid EL Morabethi Né le 10 juillet 1994 à Oujda au Maroc, il poursuit ses études à la Faculté de Lettres Mohamed1 de Oujda, en littérature française. Il aime écrire. Parfois il écrit les mêmes phrases, les mêmes mots mais surtout pas les mêmes sentiments. Il veut juste écrire un message mais il lui faut juste cette chose, ce stylo d’or, cette force, cette voix, cette muse du ciel. Il a pris plaisir à inventer des vies et à les raconter. Le 8 mars 2013, son poème Une mélodie silencieuse, mis en voix par Véronique Sauger, a été diffusé sur Radio France. Ce poème a remporté le Prix spécial Coup de cœur (concours d’écriture Grand prix Contes du Jour et de la Nuit 2013)

https://twitter.com/LARTenLoire ISSN 2256-988X Dépot légal à parution date de parution 1er octobre 2013 Revue gratuite ne pouvant être vendue Photo de couverture Frédéric Javelaud Photos d’illustration du dossier d’exploration Nation Créole Teklal Neguib Les photos des livres mentionnés dans ce numéro (auteurs : Suzanne Dracius, Ernest Pepin, Caryl Férey) : ont été réalisées par les diverses maisons d’édition.

L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014 87


Appel à textes et travaux Règlement de l’appel à texte : Article 1 L’ART en LOIRE est une webrevue gratuite d’art et de littérature et faisant appel à des contributeurs bénévoles. Article 2 Le fait même de proposer un texte, poème, article, photos, etc… ou d’accepter d’en écrire un vaut acceptation du présent règlement et autorisation de publication. Article 3 La date limite pour transmettre vos œuvres est le 15 mars 2014, pour une publication le 1er avril 2014. Dans la mesure du possible, transmettez vos œuvres dès finition. Article 4 Vous pouvez proposer plusieurs œuvres, mais précisez simplement pour quelle section vous la/le soumettez. Article 5 Vous devez envoyer vos œuvres en PJ, format word ou format photo classique en haute définition, à l.artmagazine44@gmail.com Article 6  à votre contribution, dans le corps de votre mél, joignez une mini auto-biographie (5 lignes maximum). Les mini-bio doivent être jointe à chaque envoi, même si vous avez déjà participé à d’autres numeros.

Article 7 Voici les différents appels à textes : Section L.ART • Une Nouvelle de 10 pages se déroulant soit en LoireAtlantique, soit en Bretagne. • Un article sur une manifestation culturelle ayant eu lieu en Loire-Atlantique ou en Bretagne (5 pages maximum) Section poesia • Un ensemble de 3 poèmes, sujet libre. Section dossier d'exploration Thème Les corps combattants (le corps face à la maladie, la guerre, la peur, ou face au viol mais aussi sa construction/reconstruction [tatouages, transition, bodmod...] Laissez-vous inspirer !) • Un à trois poèmes sur le thème du dossier spécial • Une nouvelle sur le thème choisi (5 pages maximum). • Article sur une exposition/un artiste en lien avec ce thème • Photos (6 à 10) et/ou peintures (6) sur ce thème Section Philosophia • Un article de réflexion sur un sujet philosophique (5 pages maximum) Section les Urbanités • Une nouvelle, 10 pages maximum sur thème libre, ayant pour contexte le milieu urbain • Un à 3 poèmes sur le thème de la ville • Un portfolio de photos sur la ville (équivalent à 6 pages de la revue). Section Francophonie • Une nouvelle de 20 pages maximum sur un sujet libre • 1 à 3 poèmes sur sujet libre Section Découverte • Un article de découverte sur un livre/film/un artiste non-francophone etc... que vous avez aimé. • 1 à 3 poèmes d’un poète non-francophone (langues anglaise/espagnole)

88 L.ART en LOIRE - # 4 - janvier 2014


L.ART en Loire 4 - janvier 2014