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BARDENAS /

PROJET NBORDER

Désert . Forêt . Agriculture

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Désert – Forêt

Désert - Agriculture

Le désert des Bardenas est une ancienne forêt. Le bois a été utilisé au XVIe siècle pour construire des bateaux lors de la colonisation de l’Amérique. Cette forêt existe cependant par ses traces et aussi dans l’imaginaire collectif. Lors de notre étude et pour nos projets nous laissons vivre ensemble tous les moments qui ont constitué ce paysage, comme si son histoire était présente sur un même plan phantasmatique et concret.

Durant le séjour aux Bardenas, nous sommes confrontés à tous les interdits de circulation qui régissent ce territoire. De là vient l’idée de suivre le désert par ses bords. On observe alors un autre type de paysage : la lisière Agriculture-forêt. L’agriculture est implantée au cœur du désert ; ces chemins sont un accès privilégié qui ne perturbe pas la nidification dans le désert.

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Le terme architectone provient de Kasimir Malévitch. Il invente ce terme vers 1923 lorsqu’il tente le passage vers l’abstraction en trois dimensions ; les Architectones sont des constructions intermédiaires entre la peinture et l’architecture.


Désert – agriculture – forêt Des projets forestiers pour les paysans et les passants naissent ensuite sur les chemins de lisières sous forme 1 de petites architectones végétales. On prend exemple sur les motifs de plantes observées (l’association vigne-olivier, le bouturage des branches d’arbres pour faire des abris contre le soleil…). Des petites constructions sont aussi réalisées avec les matériaux trouvés sur place, elles sont comme des jeux d’enfants, elles

ressemblent à des habitations locales. Dans les cartographies mentales, effectuées au retour des marches, tous les éléments se rejouent et se réorganisent (les points de vue, les rencontres, les désirs, les projets forestiers…). Guillaume du Boisbaudry


Aujourd’hui, je souhaite écrire sur le désert. Un désert et LE désert. Un désert à l’intérieur de moi, qui pour l’heure imprègne mon être et qui aspire à des changements, à de nouvelles perspectives. Un désert contre lequel je me bats à travers la recherche fréquente d’être et de rester entière à chaque nouvelle expérience vécue. Et LE désert que je vivrai durant ces dix jours de workshop en Espagne : le Désert des Bardenas Reales, une vaste étendue semi-désertique située dans le sud-est de la région de Navarre, à la frontière Aragonaise. Formé d’un bassin fermé – suite au choc entre des plaques européennes et ibériques - qui accumulait

l’eau des torrents qui descendaient des montagnes, vu qu’il n’y avait pas d’issue vers la mer, ce paysage a eu sa genèse. Le processus qui a sculpté ce lieu a continué après que les eaux, qui y étaient concentrées, entre les Pyrénées, la cordillère ibérique et la chaîne des catalinides - formées à partir de cette même collision de plaques -, ont trouvé un chemin vers la mer méditerranée, grâce à la formation du Fleuve Èbre. L’érosion de cet endroit est essentiellement due à la force des eaux, du fait de l’imperméabilité relative du sol, et aux vents impétueux du site.


Écrire sur ce sujet, tout en y étant, est extrêmement riche et inspirateur, car, au même moment que j’écris, je peux vivre intensément ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, je peux faire des associations à travers mes sens et goûter à une espèce de synesthésie en essayant de mêler les résultats de tous ces processus. Avant de venir ici, je pensais que j’allais dormir dans une tente dans une région aride et as-

sez homogène, enclin aux tempêtes, aux changements brusques de température et à des situations inhabituelles qui pourraient mettre en péril ma propre vie, comme par exemple une rencontre inattendue avec une vipère, avec une araignée minuscule, mais vénéneuse, ou avec un scorpion. Ces craintes étaient en partie vraies.


Je sais que chaque région a sa faune et flore spécifique et que le désert des Bardenas, surtout du fait d’avoir été recouvert par l’eau, sur toute sa surface, entre 20 et 10 millions d’années avant mon arrivée, possède des caractéristiques bien particulières. Les vestiges que nous y avons découverts de cette période de l’histoire du désert des Bardenas sont réellement impressionnants. Des carapaces de crustacés, des coquilles d’escargots, beaucoup d’os et crânes d’animaux de moyenne et de grande taille qui peuvent encore être trouvées en vie, outre les vestiges de crocodiles et de tortues qui ont aussi déjà été trouvés ici. Dans des régions plus protégées et dont l’accès est plus restreint aux visiteurs, on peut encore trouver des espèces insolites de petites plantes, de certains amphibies, qui survivent dans les flaques d’eau présente ici, ainsi que d’autres animaux de petite taille. Quelques insectes

ont des dimensions et des formes qui m’était jusqu’à alors méconnus. Le vent froid et sec, qui souffle intensément, semble vouloir nous raconter quelque chose de l’histoire de ce paysage singulier, qui diffère de ceux qui sont dans les alentours de cette région de l’Espagne. Le chant des oiseaux peut ne pas cesser, en fonction de la partie du désert dans laquelle nous nous trouvons. Cette période où nous sommes venus - étudiants d’art, design, architecture, dessin, géographie et professionnels de tous ces domaines qui animent les workshops (intervenants) – est plus particulièrement extraordinaire car c’est la période de nidification de ces animaux. Parfois, le bruit des F16 déchirent le ciel, brisant la tranquillité avec le bruit assourdissant de leur turbine et les éclatements de bombes, proche des bases militaires installées à l’intérieur de ce désert, dans une zone de tirs, réservée à ce titre.


De loin, le paysage du désert se détache par ses formes, par son relief accidenté résultat d’un processus érosif causé actuellement par les fortes précipitations, surtout pendant le printemps et l’automne, creusant ainsi des ravins et des fissures qui forment de véritables cratères dans le sol. Nous sommes toujours dans le doute quant à la vrai taille et la hauteur ces reliefs - en argile, en marne, grès ou calcaire principa-

lement -, ce qui nous conduit à réfléchir curieusement sur les relations entre les échelles réelles et celles perçues dans cet espace. De près, les couleurs et les textures de la végétation sautent aux yeux. Si nous regardons attentivement, nous trouvons de petites fleurs et d’autres types de plantes qui demande un regard plus minutieux, une étude plus attentive.


Aussi minuscule qu’elle soit, la vie rayonne, pousse de la terre rigide et salée, apparaît entre les roches, pouvant enchanter tous ceux qui seront disposer à regarder ce paysage non seulement sous un regard stéréotypé, comme un lieu abandonné, uniquement rattaché à la mort et à la sécheresse, mais aussi à la vie, aux possibilités réelles qui peuvent ici se concrétiser et qui dépendent, très souvent - à l’intérieur des limites de ce qui est permis de faire ici - seulement de la volonté de réaliser quelque chose et du fait de mettre en pratique nos idées, les plus fantaisistes qu’elles puissent sembler.

Des animaux comme les taureaux et les moutons peuvent être aperçus proches des routes qui donnent accès au « Parc Naturel des Bardenas Reales » et surtout dans les zones de transition proches des villes qui l’entourent. Les exemples peu nombreux d’architecture que nous avons trouvés ici, en principe, quand ils ont été construits, servaient surtout d’abri de bergers et de leurs animaux et aussi pour stocker une partie des récoltes de leur labours. Les maisons sont généralement faites de roches et de terre, mais on y trouve aussi en briques cuites. Aujourd’hui, beaucoup sont abandonnées et peu d’entre elles servent encore aux mêmes fonctions.


Aujourd’hui, l’un de mes derniers jours dans ce désert, je suis déjà satisfaite du fait que le ciel est nuageux, ce qui me permet d’aller en direction du centre du parc naturel avec des vêtements plus légers. Le voyage en voiture, jusqu’au lieu spécifique que nous choisissons chaque jour, n’est pas toujours le même. Le chemin ne change généralement pas, mais quelques détails sont toujours rajoutés par de nouvelles informations que j’apprends et que j’analyse en cours de route, au fur et à mesure que mon regard parcourt le paysage, à travers les vitres de la voiture. Ce jour là, nous nous sommes arrêtés avant le lieu prévu initialement, que nous essayerons de percevoir minutieusement – avec l’intention de le décrire ensuite, de la manière que nous préférons ; soit en écrivant, en dessinant, en peignant – pour longer une plantation d’oliviers. Marcher sur cette piste peut être dangereux car c’est sinueux et aussi car, très souvent, il n’y a pas d’accotement. Nous avons donc commencé à marcher en longeant une clôture. Les arbustes étaient volumineux et broussailleux, rendant ainsi difficile notre avancé. Je commençais à regretter de ne pas être venue avec un pantalon recouvrant toute la jambe. Toutefois, les couleurs et les formes nouvelles fleurs en valaient la peine malgré l’ef-


fort et les éraflures. À la fin de l’oliveraie, nous prenions la voiture pour aller jusqu’au lieu initialement choisi. En arrivant là-bas, nous nous sommes assis et avons mangé. J’écoute incessamment le chant d’oiseaux distincts. J’essaye de les identifier, mais mes connaissances dans le domaine de la biologie et similaires ne vont pas au-delà des secteurs qui ont un rapport avec la géographie – qui outre les arts plastiques, est l’une de mes formations supérieures – et, la seule chose que je réussis encore à faire, c’est de distinguer certains chants des autres. Toujours le sandwich à la main, je ferme les yeux. J’essaye de sentir ce paysage de toutes les façons. Le vent sur mon visage, le soleil qui me réchauffe, le chant des oiseaux, le coassement des grenouilles proches du petit lac à côté duquel nous nous trouvions, le bruissement des arbres qui vont et viennent au gré du vent à la même cadence que mes cheveux. Je touche les roches arrondies à côté de moi, sur le sol, et j’éprouve une sensation comme si nous partagions la même température. J’ouvre les yeux et vois que mes chaussures et mon short bleu foncé sont déjà pleins de terre. Je sens que je commence à intégrer ce paysage et que lui aussi commence à faire partie de moi.


Après le rapide repas, je démarre une randonnée proche du petit lac et je me sens attirée par les fissures qui s’y trouvent. Quelques-unes sont comme tant d’autres que je pourrais voir dans n’importe quel endroit du monde, mais d’autres, par contre, je crois qu’elles sont uniques, moulées par et pour ce paysage. Les petites empreintes des pattes d’oiseaux, sur cette même terre rougeâtre, m’enchantent tout à coup. Elles ressemblent à des vestiges archéologiques récents présentant les restes de la faune locale. À côté de ces craquelures dans le sol, d’autres distinctes continuent

à inciter ma créativité, me rappelant de grandes vagues qui déferlent dans toutes les directions. Nous montons alors vers le sommet d’une des formations sédimentaire. L’arôme des plantes semble s’intensifier à chaque pas et, là au sommet, il est encore plus fort. Je regarde autour de moi et j’essaye d’associer ce paysage à une plaine complètement inondée ou coupée par un fleuve. Quelques vestiges me font croire que c’est une histoire possible, le paysage semi désertique néanmoins, me fait vouloir remettre en question les données historiques.


Nous commençons à marcher le long du ravin. Chaque direction où se tourne le regard semble me révéler de nouvelles formes et couleurs. Étant dans cette position privilégiée, au-dessus du niveau du sol de ce paysage, je peux voir quelques plantations, la terre marron et pierreuse déjà travaillée pour être cultivée par la suite, les arbustes vert-mousse, et tant d’autres formes qui m’amènent à faire des associations distinctes avec tout ce que mon répertoire visuel me permet de se rappeler à ce moment. Le fait que ce sommet soit plat, comme la grande majo rité des autres formations sédimentaires de ce désert, et, aussi labouré pour la culture agri-

cole, me fait rêver avec l’idée que le sol aurait été déplacé vers le sommet afin que je puisse marcher plus près des nuages, me rendant possible un déplacement comme si je glissais sur la terre. Proche du ravin, je me concentre pour rester sur pied, malgré le désir très fort de voler qui me remplit à cet instant. Je ferme les yeux encore une fois et, là, je sens vraiment être près du ciel. Tout ce bleu, le vent fort, la lumière et quelques nuages denses, qui annoncent une pluie à venir, accentue cette sensation et, avant de décider d’ouvrir les yeux, par quelques instants, je crains de ne plus pouvoir distinguer la rêverie de la réalité.


Cependant, je pense que ce moment est celui de créer et, pour cette raison, j’ai besoin d’enlever les pieds du sol et de me laisser emporter par le vent de ce désert, danser avec lui, pour que seulement ainsi je puisse rêver sans peur, avec l’esprit ouvert à toutes les possibilités qu’il ose m’offrir, à tous les messages qu’il désire partager et voire même pour essayer de comprendre ce qu’il prétend cacher précieusement. J’ouvre les yeux et je continue ma marche dans le but de conquérir et de m’approprier mentalement – et à travers des photographies – de cet espace.

J’essaye de garder les souvenirs les plus minimes. Néanmoins, je crains de le toucher, de le détruire, j’ai peur de modifier, même si ce n’est qu’inconsciemment, sa dynamique naturelle. Je veux le sentir de toutes les façons pour seulement ensuite essayer de le décrire. Une telle manière d’agir est, pour moi, très importante dans le déroulement continu d’échange et d’apprentissage avec ce lieu. C’est pour cette raison que je m’applique à regarder de près, que je cherche à percevoir les détails des formes, des textures et j’essaye de distinguer tonalités. À travers un rapprochement pas forcementphysique,


mais surtout par l’intermédiaire du regard, je touche ce paysage et, dans les moments les plus oniriques que je traverse, je crée de nouveaux paysages à partir d’une vision qui m’est particulière, qui se rapporte, en même temps qu’elle se détache, la partie et le tout. Ainsi, je me transporte vers le paysage, pouvant de cette façon choisir les formes plastiques que je prétends mettre en relation – qu’elles soient naturelles ou créées par l’homme, comme l’architecture par exemple – d’un monde inconnu que je souhaite m’approprier. La pluie

commence àtomber et me fait revenir subitement à la réalité. Le souvenir du making of fait pendant le tournage de « Lost in la Mancha », de Terry Gilian, - tourné dans le désert des Bardenas et jamais terminé - qui montre les pluies torrentielles qui ne sont pas absorbées par le sol et qui se transforment en véritable torrents – m’inquiète pour descendre à temps afin de ne pas mouiller mon équipement photographique et ne pas glisser sur ce terrain qui se transforme facilement en boue.


À fin de cette journée, et des autres jours, je commence à sentir que je ne suis plus la même, je perçois que je vis d’une certaine manière le rythme de cet endroit, la logique qui lui est propre, que j’incorpore son silence, sa fluidité et, même son agressivité. Je commence alors à mieux le comprendre, à le respecter et à le voir non plus uniquement comme un décor, mais comme une partie indispensablede ma création. J’ai l’impression

d’amorcer un processus de recherche de liberté semblable au sien, et je m’aperçois alors que quelque chose commence à pulser de manière distincte à l’intérieur de moi, comme si ce désert, quelques jours auparavant inconnu et menaçant, commençait à gagner de la forme, à travers toute la vie qui en déborde, et à fleurir en moi, remplissant un espace qui il y a quelque temps était vide. Suzana Machado Arruda


Un projet de Robin Boissonnade, Gaël Darras ,

Suzana Machado Arruda, Marion Rivet

Workshop coordonné par Guillaume du Boisbaudry

Conception graphique de Laure Bailacq Remerciements à Las Bardenas Reales, Le Bel Ordinaire,

El Ferial, Esa des Pyrénées, Jean-Paul Labro, Bruno Cornet, La typographie utilisée est Minuscule 6 Regular Imprimé le 3 mai 2011 à l’Esa des Pyrénées, Pau Façonnage effectué par l’imprimerie Géronis, Pau


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Avril / Mai 2011


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