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Free Culture / Culture Libre // Lawrence Lessig

d'Américains en délinquants. Mais l'aspect marquant de cette alternative est qu’elle mènerait à un marché très différent pour produire et distribuer la créativité. Les quelques dominants, qui contrôlent aujourd'hui la vaste majorité de la distribution du contenu dans ce monde, n'exerceraient plus cet extrême contrôle. Au lieu de cela, ils finiraient comme les calèches lors de l'apparition de l’automobile. A ceci près que les fabricants de calèches actuels ont déjà sellé le Congrès, et chevauchent la loi pour se protéger contre cette nouvelle forme de concurrence. Car le choix est entre quarante-trois millions d'Américains à ficher comme criminels et leur propre survie. On peut aisément comprendre pourquoi ils choisissent de faire ainsi. On ne peut pas comprendre pourquoi nous, en tant que démocratie, continuons à le faire. Jack Valenti est charmant; mais pas si charmant quant il justifie l'abandon d'une tradition aussi profonde et importante que notre tradition de culture libre. Il y a un aspect supplémentaire de cette corruption qui est particulièrement important pour les libertés civiles, et qui suit directement toute guerre de prohibition. Comme le décrit l'avocat de l'Electronic Frontier Foundation, c'est le « dommage collatéral qui survient à chaque fois que vous changez un très grand pourcentage de la population en criminels ». C'est le dommage collatéral des libertés civiles en général. « Si vous pouvez traiter quelqu'un comme un hors-la-loi présumé », explique von Lohmann, « alors tout d'un coup de nombreuses protections de la liberté civile basique disparaissent d’une façon ou d’une autre... Si vous êtes un contrevenant au copyright, comment pouvez-vous espérer avoir quelque droit à la vie privée ? Si vous êtes un contrevenant au copyright, comment pouvez-vous espérer être en sécurité contre une saisie de votre ordinateur ? Comment pouvez-vous espérer continuer à jouir de l'accès à Internet ? Nos sensibilités changent aussi vite que nous le pensons, "Oh, mais cette personne est un criminel, un hors-la-loi." En réalité, ce que la campagne contre le partage de fichier a fait, c'est changer un pourcentage conséquent d'Américains utilisateurs d'Internet en "hors-la-loi". Et la conséquence de cette transformation du public américain en criminels est qu'il devient trivial, avec un traitement approprié, d'effacer effectivement une grande partie de la vie privée à laquelle la plupart prétendent avoir droit. Les internautes Américains ont commencé à voir cela en 2003, alors que la RIAA lançait sa campagne pour forcer les fournisseurs d'accès à Internet à révéler les noms des clients dont la RIAA croyait qu'ils violaient la loi du copyright. Verizon lutta contre cette demande et perdit. Avec une simple demande à un juge, et sans aucune injonction donnée au client, l'identité d'un internaute serait désormais révélée. La RIAA étendit ensuite cette campagne, en annonçant une stratégie générale destinée à poursuivre des internautes

présumés coupables d’avoir téléchargé de la musique sous copyright à l’aide de technologies de partage de fichiers. Mais comme nous l'avons vu, les dommages potentiels de ces poursuites sont astronomiques : si un ordinateurs familial est utilisé pour télécharger de la musique, disons de quoi remplir un CD, la famille s'expose à une amende de 2 millions de dollars en dommages et intérêts. Cela n'a pas arrêté la RIAA de poursuivre un certain nombre de ces familles, tout comme elle avait poursuivi Jesse Jordan 173. Même ceci sous-estime l'espionnage qui est en train d'être mené par la RIAA. Un rapport de CNN à la fin de l'été 2003 décrivait une stratégie adoptée par la RIAA pour traquer les utilisateurs de Napster174 . En utilisant un algorithme de hachage sophistiqué, la RIAA prenait une empreinte digitale de chaque chanson dans le catalogue de Napster. Toute copie d'un de ces MP3s aurait de facto la même "empreinte digitale". Imaginez le scénario suivant, tout ce qu’il y a de plausible : imaginez qu'un ami donne un CD à votre fille une collection de chansons, l'équivalent des cassettes que vous faisiez enfant. Vous ne savez pas, et votre fille non plus, d'où viennent ces chansons. Mais elle copie ces chansons sur son ordinateur. Puis elle prend son ordinateur au lycée et le connecte au réseau de l'université, et si le réseau de l'université "coopère" avec l'espionnage de la RIAA, et qu'elle n'a pas correctement protégé son contenu du réseau (savez-vous faire cela vous-même ?), alors la RIAA sera capable d'identifier votre fille comme une "criminelle". Et sous les règles que les universités commencent à déployer175, votre fille peut perdre le droit d'utiliser le réseau informatique de l'université. Elle peut même, dans certains cas, être expulsée. Bien sûr, elle aura le droit de se défendre. Vous pouvez lui offrir un avocat (à 300 $ de heure, si vous avez de la chance), et elle peut plaider qu'elle ne savait rien sur l'origine des chansons ou du fait qu'elle venaient de Napster. Mais l'université pourrait ne pas la croire. Elle pourrait traiter cette "contrebande" avec une présomption de culpabilité, et comme l'ont déjà appris un certain nombre d'étudiants, la présomption d'innocence disparait durant les guerres de prohibition. Cette guerre là n'est pas différente. Comme le dit von Lohmann, « Quand nous parlons de chiffres comme quarante à soixante millions d'Américain, essentiellement des violeurs de copyright, vous créez une situation où les libertés civiles de ces gens sont en péril. Je ne pense pas qu'il existe une quelconque situation analogue où vous pourriez choisir une personne au hasard dans la rue, et être convaincu qu'elle a commis un acte illégal susceptible la mettre dans le pétrin de plusieurs centaines de millions de dollars en dette civile. Bien sûr nous roulons tous vite, mais rouler vite n'est pas le genre d'acte pour lequel perdons des libertés civiles. Certaines personnes prennent de la drogue, et je pense que c'est l'analogie la plus proche, mais de nombreuses personnes ont noté que la guerre contre la drogue a érodé toutes nos libertés civiles du fait d’avoir traité autant d'Américains comme des criminels.

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Culture Libre / Free Culture  

Comment les média utilisent la technologie et la loi pour confisquer la culture et contrôler la créativité. Traduction en français du livre...

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Comment les média utilisent la technologie et la loi pour confisquer la culture et contrôler la créativité. Traduction en français du livre...

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