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Free Culture / Culture Libre // Lawrence Lessig

C'est spécifiquement l'effet le plus spectaculaire du changement dans la stratégie de régulation que j'ai décrite dans le chapitre 10. La conséquence de cette menace massive de responsabilité liée aux frontières obscures de la loi du copyright est que les entrepreneurs qui veulent innover dans cet espace ne peuvent le faire en sécurité, sauf à attendre l'acte de décès des industries dominantes de la génération précédente. Cette leçon a été durement apprise à travers une série d'affaires qui étaient conçues et mise en scène pour enseigner une leçon aux entrepreneurs. Cette leçon - que l'ancien PDG de Napster Hank Barry appelle un "voile nucléaire" qui s'est abattu sur la Sillicon Valley - a été depuis apprise. Prenez par exemple l’affaire dont j'ai raconté le début dans L'avenir des idées et qui a progressé depuis d'une manière que même moi (qui suis pessimiste) n'aurais jamais imaginé. En 1997, Michael Robertson lança une société appelée MP3.com. MP3.com innovait et essayait de réinventer le commerce de la musique. Leur but allait au delà de faciliter l’accès aux contenus, ils cherchaient également a faciliter de nouvelles façons de créer du contenu, et offraient un espace aux créateurs où distribuer leur créativité, sans même exiger, comme le font les maisons de disque, d’engagement exclusif. Pour faire marcher ce service, MP3.com avait besoin d'une manière efficace de recommander de la musique à ses utilisateurs. L’idée était de se baser sur les préférences des différents utilisateurs pour recommander de nouveaux artistes à chacun d’entre eux, individuellement. Si vous aimez Lule Lovett, vous avez des chances d'apprécier Bonnie Raitt, et ainsi de suite. Cette idée nécessitait d’imaginer une manière simple de récolter des données sur les préférences des utilisateurs. MP3.com y est arrivé de manière particulièrement intelligente. En janvier 2000, la société lança my.mp3.com. En utilisant un logiciel fourni par MP3.com, un utilisateur inscrit au service pouvait, en insérant un CD audio dans son ordinateur, débloquer l’accès aux MP3 correspondants sur le site. Du coup, il pouvait avoir accès à la totalité de sa CDthèque à partir de n’importe quel ordinateur, en se connectant simplement au service. Ce système était en quelque sorte une juke-box verrouillé. Il n'y a aucun doute que certains pouvaient utiliser ce système pour copier illégalement des contenus. Mais cette possibilité existait avec ou sans MP3.com. Le but de MP3.com était de donner aux utilisateurs accès à leur propre contenus, et également d’en faire découvrir de nouveaux. Pour faire fonctionner ce système, MP3.com avait besoin de copier 50 000 CDs sur un serveur. (En principe, cela aurait dut être à l'utilisateur d'uploader sa musique, mais cela aurait été une grande perte de temps, et le service rendu aurait été bien moins bon). La société acheta donc 50 000 CDs dans une boutique, et commença le processus de copie de ces CDs. Encore une fois, elle ne fournissait

pas ces copies à n'importe qui mais seulement à ceux qui avait prouvé en détenir un original en insérant leur CD. Ces 50 000 copies, étaient destinées aux clients qui avaient déjà acheté l’original. Neuf jours après que MP3.com ait lancé son service, les cinq maisons de disque dominantes, menées par la RIAA, attaquèrent MP3.com en justice. MP3.com régla l'affaire avec quatre d’entre elles. Mais neuf mois plus tard, un juge fédéral déclara MP3.com coupable d'infraction délibérée vis-à-vis de la cinquième. Appliquant la loi telle qu'elle est, le juge imposa une amende de 118 millions de dollars à MP3.com. MP3.com fini par régler l'affaire avec le dernier plaignant, Vivendi Universal, en lui versant plus de 54 millions de dollars. Vivendi racheta MP3.com moins d’un an plus tard. Je vous avais déjà raconté cette partie de l'histoire dans mon précédent livre, mais la suite est bien plus instructive encore : après le rachat de MP3.com par Vivendi, ce dernier se retourna contre ses avocats et leur et fit un procès pour faute professionnelle, ceux-ci lui ayant affirmé - en toute bonne foi selon eux lors de la vente de MP3.com, leur client d’alors - que le service serait considéré légal par la justice au regard de la loi du copyright. Cette poursuite cherchait ici à punir tout avocat qui aurait osé suggérer que la loi était moins restrictive que ce que les maisons de disques en attendait. Le but clair de cette poursuite (qui se termina par un arrangement d'un montant confidentiel peu de temps après que l'histoire ne soit plus couverte par la presse) était d'envoyer un message sans équivoque aux avocats conseillant des clients dans ce secteur : ce n'est pas seulement vos clients qui pourraient souffrir si l'industrie du contenu dirige ses pistolets contre eux. C'est aussi vous. Ceux d'entre vous qui pensent que la loi devrait être moins restrictive devraient réaliser qu'un tel point de vue leur coûtera cher. Cette stratégie ne s'est pas juste limitée aux avocats. En avril 2003, Universal et EMI poursuivirent Hummer Winblad, un entreprise de capital risque qui avait participé au financement de Napster, son cofondateur, John Hummer, et son associé gérant, Hank Barry 158. La plainte visait ici à faire reconnaître à l'entreprise de capital risque le droit de l'industrie du contenu de contrôler la façon dont elle souhaitait se développer. Les dirigeants devaient être tenus pour personnellement responsables pour avoir financé une société donc le commerce s'était avéré être hors-la-loi. Ici encore, le but de la poursuite judiciaire est limpide : tout capital risqueur reconnaît maintenant que si vous financez une société dont les affaires ne sont pas approuvées par les dinosaures, vous prenez des risques non seulement sur le marché, mais également avec la justice. Votre investissement vous achètera non seulement des parts dans une société, mais également un procès. L'environnement est devenu si extrême que même les fabricants de voiture ont peur des technologies qui

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Culture Libre / Free Culture  

Comment les média utilisent la technologie et la loi pour confisquer la culture et contrôler la créativité. Traduction en français du livre...

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