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Puzzles Lisbonne

À Lisbonne, nous avons été accueillis par un soleil radieux. Il inondait le parvis de la gare de Santa Appolonia. Des pavés éclatants de blancheur, presque douloureux à regarder. Un ciel d’un bleu profond. Et tout de suite, les azulejos ! Les rues de Lisbonne sont pleines de ces carreaux de faïence. On ne saurait vraiment dire si la ville est vraiment colorée. Ses carreaux sont pour la plupart crasseux et ébréchés, de sorte que ses teintes, si multiples soient elles, se cachent sous une fine pellicule grise. Lisbonne, c’est une belle femme sous un voile de deuil. ciel sans nuage sous ma main la fraîcheur des azulejos

Notre pension se trouve sur les hauteurs de la ville. Il nous faut déjà grimper à travers des ruelles tortueuses aux noms chantants, la tête levée, les yeux grands ouverts et le sourire béat, comme des touristes, perdus comme on l’est au commencement d’un puzzle, la première pièce en main, avides comme sont les abeilles au milieu des fleurs nouvelles. La pension où nous dormirons apparaît soudain, sa porte toute encadrée d’une arborescence verte. Toi qui entre ici, embrasse toute espérance.


Nous n’aurons pas le temps de tout voir, bien sûr. Les journées passent si vite. Si nombreuses sont les rues. Nous ne verrons rien des merveilles des musées ni des trésors des églises. Nous ne saurons rien des mille histoires de la ville. Des secrets qui se cachent dans ses pierres usées. Nous ne verrons d’elle, hélas, que la surface luisante de ses carreaux de couleur. Tout juste parviendrons nous à reconstituer le puzzle de sa cartographie. Nos pieds nous portent d’abord au sommet d’une des sept collines. Des abords du Castelo São Jorge, nous contemplons le dédale des rues qui dévalent les pentes jusqu’à la mer.

du bas de la ruelle l’air qui monte du Tage soulève le linge aux fenêtres

Des métros, des tramways jaunes et des funiculaires nous portent ici et là. De leurs arrêts, nous partons arpenter les rues environnantes, en laissant faire le hasard. Les connections se font, les repères se fixent, les quartiers se relient. Petit à petit, jour après jour, le puzzle prend forme. Nous ne sommes pas pressés. Nous marchons lentement, entre ciel et mer, sur les pentes de la ville. jour tranquille il flotte sur le Tage une odeur de sardine Lisbonne est toute orientée vers les rives du Tage. Quand les ruelles de la ville, tortueuses comme des racines, s’approche du vénérable fleuve qui mène à l’océan, elles se rangent en lignes bien droites et le suivent sagement. Des navires passent lentement devant la Place du Commerce. De là, le regard se porte sur l’horizon. sous la statue de Vasco de Gama le socle s’effrite un peu Le soir, le ventre creusé par la marche et l’air marin, nous nous posons dans des restaurants. Naturellement, nous y dégustons toutes sortes de poissons cuits à la braise. Sardines, turbots... et surtout morues. Les assiettes sont copieuses et le vin est frais.


bacalhau a la bràs – ce soir je ronflerai jusqu’aux étoiles Le ventre est plein de poissons. La tête (un peu brouillée par le vin de pays) est pleine d’images. Et les yeux pleins d’étoiles. vinho verde – remontant nous croisons l’eau claire d’une averse Dans notre jolie chambrette, nous nous couchons. Demain, nous quitterons à regret cette belle cité. Dans le noir de la nuit, j’essaie de retrouver quelques images vues le jour, mais le repas a tôt fait de terrasser mes tentatives. .♦.

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Porto

De Porto, j’ai en tête l’image d’une ville industrielle plutôt laide. Je ne sais d’où cette image me vient. Les premières heures passées à Porto la confortent. Un ciel nuageux semble déverser sa grisaille sur des quartiers périphériques un peu louches et sans charme. Pourtant, au bas d’une grande artère, la vieille ville apparaît. Et aussitôt l’envie nous reprend d’explorer à nouveau, d’emboiter les pièces de ce nouveau puzzle. On dit que Lisbonne s’amuse et que


Porto travaille. Porto, il est vrai, semble plus populaire, plus chaotique encore, plus mouvante. Mais nous y retrouvons les étroites ruelles aux façades carrelées, aux odeurs de fleurs, bruissant de chants d’oiseaux en cage, de cris de mouettes, du son des telenovelas ou des voix des chanteuses de fado ou de variété. Nous y retrouvons le linge aux fenêtres, les icônes des saints, les drapeaux portugais, Cristiano Ronaldo...

ruelle perdue – la chanteuse de fado épargnée par les tags ruelle perdue un gamin joue au foot sous la Vierge Marie

Le temps est devenu changeant. De grosses averses nous poussent sous un pont, dans un magasin, une pastelaria, une cave... pluie fine sur les quais – les verres remués libèrent des vapeurs de portos l’averse est finie de la cave nous sortons ruelles tortueuses Le dernier jour de nos vacances est un jour ensoleillé. Évidemment. Nous profitons de nos derniers instants. Le puzzle est maintenant presque fini. Nous en venons à retomber par hasard sur des rues que nous connaissons. Nous recroisons des places, des passages, des monuments. Nous nous accrochons encore un peu. Il ne doit rester plus quelques trous, quelques vides, dans le plan de la ville. temps suspendu le funiculaire remonte sa pente en grinçant


Nous aimerions pouvoir emmener un bout de ces villes avec nous, emporter par exemple un de ces carreaux de faïence dans nos bagages. Mais c’est impossible. Chacun d’eux n’existe que par les autres. Il faut tout prendre, ou bien tout laisser. Nous laissons tout. Les photos ne montreront qu’une pièce du puzzle. Nos souvenirs aussi. Nous le savons. Comme sur l’azulejo, les couleurs, les motifs, lentement s’effaceront. Jusqu’à la prochaine fois. .♦.

Vincent Hoarau


Puzzles de Vincent Hoarau