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L’écho de l’étroit chemin Prononcez le mot « pause », et tout le monde retourne s’asseoir illico. Un des participants en profite pour m’expliquer qu’ici le personnel montre qu’il traite bien les détenus, pour lui c’est de l’hypocrisie. Il souligne le fait que peu d’entre eux parlent français. Cette remarque manque de faire un esclandre, car le gardien, qui a entendu et compris, se vexe : un rapport flotte dans l’air, mais le détenu s’en fiche, il sera bientôt libéré. J’apprends plus tard qu’il vient d’une prison francophone où l’on pouvait avoir le téléphone portable dans la cellule : forcément, ici, c’est moins bien pour lui. Derecik, quant à lui, parle de ce qu’il fera quand il sera libre. Il marchera des kilomètres et des kilomètres, tout droit, sans tourner à ce fatidique angle de la cour qui revient sans cesse. C’est désormais au tour des participants de trouver des mots de saison dans le contexte de la prison. Je pose beaucoup de questions car je connais mal leur quotidien : ils me renseignent sur les mots spécifiques à la prison ou à celle où nous nous trouvons. Nous en remplissons en un clin d’œil un plein tableau : l’heure des médicaments, la fouille, la douche, derrière les barreaux, l’alarme, le vestiaire, quartier disciplinaire, la promenade, le cachot, l’appel, le moment du café ou du thé, le guichet, la récréation ou récré, le matin, le préau, le réveil, le repas, la bibliothèque, le bureau de l’infirmière, le journal TV, le travail/les activités/les ateliers, la salle de sport, la cantine, le téléphone, le parloir, la visite, le bloc H cellule 19… plus de place pour écrire : il n’y a plus qu’à continuer sur des Post-it et commencer à composer un haïku à partir d’un de ces mots, ou d’autres. Je rappelle les points importants que nous avons vus et propose également d’autres pistes de différentes natures pour commencer : des photographies de mon cru, une enveloppe avec des instructions telles que « Aller à la fenêtre, noter la première chose qui bouge », des cadres en papier pour regarder un bout de réel à travers, d’autres mots de la prison à piocher (extraits de l’ouvrage Le Bruit des trousseaux, de Philippe Claudel), les objets qu’ils ont apportés de leur cellule, un tour dans l’autre grande salle de créativité, des sachets contenant des stimuli (épices à sentir, tissus à toucher, noix à croquer…). « L’Hymne à la joie » et « Joyeux anniversaire » se mélangent dans la pièce. Les deux petites boîtes à musique du lot ont un succès fou : ils aimeraient bien pouvoir les emporter, de même que les stylos. Chacun sa méthode : les yeux doux, la culpabilisation de l’intervenant, le mélo… Je m’en sors par l’humour ou en brandissant les consignes qui ne viennent pas de moi.

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L'Echo de l'étroit chemin n° 10  
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