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L’écho de l’étroit chemin été humide – dans la terre encore molle des initiales Plutôt que d’expliquer ce qu’est le haïku, je préfère qu’ils le découvrent et l’apprivoisent eux-mêmes. Le parcours proposé à cette fin commence donc par la distribution de trois haïkus à chaque personne et l’explication de la règle avec un exemple : je lis à deux reprises un poème qui parle de la lune, si quelqu’un a un poème qui aborde aussi ce sujet, il le lit alors à son tour et ainsi de suite. Chaque personne se met alors à discuter ce qu’elle lit avec son ou ses voisins, pour comprendre. Je découvre ainsi que le français n’est pas la langue maternelle de la plupart d’entre eux comme je le pensais initialement. En fait ce n’est la langue maternelle d’aucun, si je ne m’abuse. Lingala, swahili, flamand, arabe, turc, roumain… j’en passe. Les niveaux de français sont très disparates. Comme les cultures le sont aussi, certains mots qui parlent à l’un ne parlent pas à l’autre, et inversement. D’autant que j’ai intentionnellement proposé quelques haïkus faisant appel à une culture spécifique pour proposer un référentiel qui parlerait à la majorité affichée des détenus. L’échange est donc devenu nécessaire. Je laisse le brouhaha s’installer pour clarifier les choses et choisis de passer de petit groupe en petit groupe pour expliquer les mots qui posent problème. Je mime beaucoup. Les enfants qui « rient sous cape », le jasmin qui « embaume », la hauteur du minaret où se trouve le « muezzin », les bretelles, celles de l’autoroute, l’oiseau qui regarde les voitures passer, les paniers lourds de fruits. Je fais le bruit des vagues, montre sur la mappemonde qui se trouve au tableau le Kirghizstan, dont parle un poème. La brume nous occupe un bon moment, longue conversation en turc sur ce que c’est exactement, on décrit plusieurs situations. Certains poèmes, plus énigmatiques que d’autres, laissent les participants dubitatifs : mais qu’est-ce que ça veut dire ? À quoi ça sert ? C’est quoi les règles ? Je dis que j’expliquerai après, que j’aimerais d’abord savoir ce qu’ils en pensent, ce qu’ils ont remarqué. Un besoin de compréhension. Un besoin de structure qu’on retrouvera plus tard avec le travail sur l’argile. Nous échangeons sur les motivations des personnages dans les poèmes. Ils redisent les poèmes avec leurs mots, les mots de leur langue, leurs mots en français. Je leur demande s’ils aiment l’huile d’olive, l’un d’entre eux m’explique que c’est la seule qu’ils ont. Quelques plaintes entrecoupées de rires s’en suivent sur la nourriture en prison. Éléphant souligne un problème d’orthographe à

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L'Echo de l'étroit chemin n° 10  
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