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Notre premier grand voyage Juillet 1972 : Téhéran, Bangkok, Singapour, Bali et Hong Kong

Premier grand voyage : juillet 1972

Hélène et Christian MAILLOT

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Notre premier grand voyage en juillet 1972 Téhéran- Bangkok – Singapour – Bali – Hong Kong

C

’est la fin d’après-midi, il doit être 17 heures et les ventilateurs de l’aéroport de Beyrouth brassent l’air incandescent sans arriver à le rendre respirable. On est en liste d’attente pour aller à Bangkok via Téhéran, Karachi et Dehli. On doit attraper le vol Pan Am 002 de la ligne tour du monde par l’est. Ce matin nous sommes partis de Paris Orly par le vol Pan Am Paris-Rome-Beyrouth en passagers compagnie, c’est-àdire sans réservation. On a embarqué sans problème et nous voici à Beyrouth, première escale de notre voyage qui doit nous conduire à Bangkok, Singapour, Bali et Hong-Kong ; les quatre lieux que nous avons prévu de visiter. C’est un voyage de rêve, c’est notre voyage de noces !

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Beyrouth la vibrante Beyrouth nous semble presque familier. On y parle un très bon français, le français des levantins avec ce joli accent qui roule les « r ». Soudain un bruit comme un déchirement traverse le hall de l’aéroport, il enfle, devient assourdissant puis s’éloigne. Ce sont des avions de chasse qui passent en faisant trembler l’air surchauffé. Hélène et moi attendons de savoir si nous pourrons embarquer, si Pan Am nous offre deux sièges dans le Beyrouth-Bangkok. Nous regardons arriver et partir les avions de la Middle-East pour le monde entier. Quel carrefour cette ville de Beyrouth ! Il y a une heure et demie, nous avons vu atterrir le Boeing 747 de la Pan Am qui doit nous emmener vers l’Asie. C’est un Jumbo jet, le tout nouvel avion géant. Peu de compagnies en possèdent. Quel changement par rapport à la Caravelle, au DC8, au DC 9, au Boeing 707… Il est magnifique en blanc et bleu ciel sur le tarmac de l’aéroport.

Une annonce du personnel de Pan Am invite les passagers en liste d’attente à se présenter au comptoir d’embarquement. Hélène connaît bien ce genre de situation et elle est confiante. Moi, je suis un peu anxieux. On appelle nos noms. Ça y est, on a nos deux cartes d’embarquement pour Bangkok ! En marchant sur le tarmac pour monter l’escalier qui est accolé à l’appareil, l’impression de gigantisme se confirme, l’avion est énorme. On monte, les hôtesses et les stewards nous accueillent. On se présente comme passagers compagnie : « Good evening, we are sublo », « Welcome on board » on prend le bonbon pour le décollage et on tourne directement à droite, dans l’allée. On découvre alors l’intérieur du monstre. Ces dix sièges de front avec les deux allées pour circuler, nous font penser aux cinémas du quartier latin où nous avons l’habitude d’aller. Ils ne sont souvent pas plus grands.

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Téhéran l’inattendue Le voyage va pouvoir continuer. On s’installe avec nos bagages à main en cabine. Chacun son sac avec le strict nécessaire : trousse de toilette, chemise, pantalon ou robe, maillots de bain… Une valise supplémentaire est en soute. On s’installe à nos places, les portes sont fermées maintenant et on constate que la moitié des sièges sont libres. On va pouvoir prendre nos aises. Au décollage on se demande comment une telle masse va pouvoir quitter le sol mais l’impression de puissance est énorme. Alors après une longue accélération l’avion lève doucement le nez puis se cabre et soudain quitte le sol. Les vibrations de la piste disparaissent. C’est parti. C’est génial. On est installés avec un hublot pour admirer le spectacle des plaines, des villes, des montagnes et des nuages. Nous sommes en vol depuis moins d’un quart d’heure lorsque le pilote fait une annonce « Vous pouvez voir Damas sur la droite de l’appareil ». Déjà ? Les montagnes en dessous sont découpées comme une marquèterie : il y a du brun, du beige, de l’ocre, du blanc… On prend conscience de la taille minuscule du Liban. On est très proches d’Israël et on file vers Bagdad puis Téhéran. Le vol se déroule tranquillement avec l’apéritif (un V8, ce jus de tomates très goûteux que je découvre lors de ce premier voyage) suivi du repas. L’avion fonce vers l’est, dans la nuit. On commence à somnoler lorsque un « ding » nous réveille et l’hôtesse annonce : « Nous commençons notre descente vers Téhéran, veuillez regagner votre siège, attacher vos ceintures et éteindre votre cigarette ». L’avion descend lentement et j’admire les lumières orangées de la ville. On se pose pour une escale qui doit durer deux heures. Les passagers en continuation restent à bord. Mais l’escale se prolonge. Des mécaniciens s’affairent autour des réacteurs. On n’a pas le droit de fumer pendant l’escale dans l’avion à cause du remplissage des réservoirs. Je suis fumeur, alors le temps me semble long. Vers une heure du matin, on est à moitié endormis, lorsqu’une annonce nous informe que l’avion ne peut pas repartir et que nous allons débarquer pour passer la nuit dans un hôtel de Téhéran ou être redirigés vers une autre compagnie. C’est une panne de réacteur (on saura plus tard que ce type de problème est très courant sur les premiers modèles de 747). La réparation cloue le Jumbo jet au sol pour quelques jours. Nous prendrons donc le prochain vol Pan Am 002 qui passe dans trois jours. Cet imprévu pimente notre début de voyage. En attendant nous descendons de l’avion avec nos sacs cabine. Arrivés dans la salle de débarquement de l’aéroport un agent de la compagnie oriente les passagers qui ont des obligations vers une autre compagnie ce soir lorsque c’est possible ou demain. Il indique à ceux qui doivent rester à Téhéran dans quel hôtel ils vont être hébergés. Un bus attend pour nous y conduire. L’agent nous montre alors le bus à l’extérieur et la foule compacte à la sortie qui barre le chemin. Des dizaines, des centaines de personnes attendent des parents, des amis ou je ne sais qui, ou peut-être personne mais sont là pour profiter de l’air conditionné. Il va falloir traverser cette masse qui semble infranchissable. « Mettez vous l’un derrière l’autre, suivez la personne qui vous précède et ne la quittez pas. Allez, on y va ! ». La chaîne que nous formons ne doit pas être rompue. On passe en force et on rejoint le bus. Les valises des passagers sont restées dans la soute de l’appareil, on nous les apportera demain... Sur la route la circulation est dense mais on finit par nous déposer dans notre hôtel, c’est le genre Hilton ou Sheraton au cœur de la ville. Chacun est appelé et reçoit la clef de sa chambre. On est ravis de cet imprévu. C’est superbe, c’est ça le voyage.

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Après une courte nuit et un petit déjeuner copieux nous nous retrouvons au bord de la piscine, presque seuls. La lumière du matin est douce et la chaleur aussi. Un Français qui fait des longueurs dans le bassin nous entend parler et vient échanger quelques mots avec nous. Il travaille sur une plateforme pétrolière en mer Caspienne et profite de quelques jours de vacances à Téhéran, une sorte de permission. Des passagers de notre vol nous reconnaissent et viennent aussi nous parler. « Vous avez votre tenue de bain ? » et ils sont carrément admiratifs quand on leur dit que nous avons aussi de quoi nous changer. Pour eux, tout est resté dans la soute. Dans la chambre nous avons trouvé le nécessaire pour la toilette et le rasage. Au cours de la matinée l’agent de la

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compagnie nous réunit et nous donne le programme des deux journées à venir : visite du grand Bazar, de la grande mosquée, des joyaux de la couronne… On est en 1972 et le shah d’Iran est encore au pouvoir. Nous bénéficions d’un séjour inattendu et gratuit à Téhéran : repas, visites guidées et hôtel.

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Au moment de quitter l’hôtel Hélène demande à régler la note mais à la réception on nous indique que Pan Am prend entièrement à charge notre séjour…

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Bangkok la suave Après deux journées à visiter Téhéran nous décollons pour Bangkok via Karachi et Dehli. Nous sommes dans l’avion en espérant rallier la Thaïlande sans encombre. C’est un vol de nuit. Nous faisons notre escale comme prévu à Karachi. Deux heures plus tard, au décollage pour rallier Dehli, le spectacle est magnifique. La mousson a recouvert les champs de milliers de miroirs d’eau reflétant le ciel et les nuages. Le panorama par le hublot nous émerveille. Le casque sur les oreilles nous écoutons Pink Floyd, un morceau très long de musique planante comme on aime. L’accord est parfait… Le vol continue rythmé par les repas, les films sur le grand écran et les collations. Puis c’est l’escale de Dehli avec les passagers qui descendent et ceux qui montent. On dispose d’une rangée de quatre sièges pour nous deux, c’est le grand luxe… Quelques heures plus tard, nous voici arrivés à Bangkok et là, c’est le choc. La chaleur moite mêlée aux senteurs et aux odeurs de l’extrême orient nous imprègne immédiatement. Ensuite c’est l’animation, l’effervescence des villes d’Asie qui nous frappe. La ville est belle. La nuit tombe. La navette nous dépose à l’hôtel Siam Intercontinental. Magnifique… Son architecture traditionnelle s’intègre parfaitement dans un parc avec de grands arbres, des pelouses rasées de frais et des fleurs odorantes comme on en voit dans les plus beaux rêves. Les oiseaux et les grenouilles font le concert du soir. Hélène a vraiment choisi un endroit idyllique pour ce qui devait être notre première étape du voyage. Le hall d’entrée de l’hôtel fait de bois est théâtral. Le personnel est en tenue traditionnelle. Une petite musique douce apporte une note feutrée. Les senteurs d’encens mêlées aux parfums de fleurs exotiques me font presque tourner la tête. C’est la fatigue… Notre chambre est luxueuse bien sûr. Nous sommes au rez-de-chaussée et la terrasse donne sur le parc. J’en prends plein les yeux. Et ce n’est que le début…

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Nous allons rester trois jours à Bangkok, notre séjour est un peu raccourci. La ville offre une multitude de visites et de promenades possibles. Alors ce sera dès le premier matin la visite du Wat Pho, le plus grand et le plus ancien temple bouddhiste de Bangkok. Il est immense. Pour s’y rendre nous prenons un des nombreux bateaux qui font les liaisons sur le fleuve. C’est un vrai système de bus fluvial qui complète les Tuk-tuks, ces scooters taxis à trois roues qui pullulent (et polluent) dans toute la ville.

Le temple est tout proche du palais royal, au centre de la ville. La foule s’y presse, qu’elle soit de touristes ou de fidèles. Les bâtons d’encens brûlent partout et les statues du Bouddha (géantes ou pas) mettent en extase les visiteurs dont nous. Il y a des Bouddhas debout, assis, couchés, des autels, des fleurs… on peut prier partout. La dévotion et la ferveur des Thaïlandais est immense. On se sent bien au cœur de ce temple. C’est beau avec toutes ces couleurs et ces dorures.

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Et puis c’est la découverte des marchés flottants. Une demi-journée de promenade en pirogue à moteur au milieu des bateaux-taxis, des bateaux de touristes et des marchandes de fruits et légumes. Tout ce qui peut être nécessaire à la vie quotidienne se vend ici sur ces petits supermarchés flottants. Les odeurs de moteurs gâchent un peu le romantisme de la ville… La visite est ponctuée de détours organisés dans des magasins pour touristes qui proposent tout l’assortiment des souvenirs à ramener. Une pause repas permet de goûter quelques plats traditionnels : une salade de papaye verte (som tam), une soupe tom yam kung ou l’incontournable pad thaï. Les fruits extraordinaires pour moi comme la mangue, la papaye, la carambole, le fruit du dragon ou les litchis complètent en général le repas. Au retour des visites nous profitons de la grande piscine de l’hôtel, un verre de jus de fruit ou de bière à la main.

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Les deux journées à Bangkok se concluent par une promenade en ville et un repas fin dans un restaurant au bord du fleuve. Je fais mes premiers essais avec les baguettes… Pas très concluant, la serveuse m’apporte une fourchette en souriant.

Et puis c’est déjà le départ pour Singapour. Un vol d’un peu plus de deux heures sans histoire celui-là.

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Singapour entre deux mondes Hélène a réservé une chambre à l’hôtel Hilton en ville. Il est moins classe que le Siam Intercontinental mais c’est tout de même le luxe. La chambre est très grande. On s’installe en écoutant une station de radio musicale qui diffuse du jazz pour ascenseur. J’aime bien ces radios installées dans la table de nuit, je préfère cette musique à ce que proposent les chaînes de télévision. En ouvrant le tiroir de la table de nuit entre les deux lits je trouve une bible en anglais…

La ville est un contraste saisissant de modernité et de tradition. La ville nouvelle grignote les quartiers anciens. Dans un recoin de la baie les jonques et les sampans chinois sont regroupés formant une petite ville sur l’eau. C’est un vrai dépaysement pour moi. Mon esprit s’envole vers un passé fantastique et mystérieux avec des fumeries d’opium, des joueurs de majong...

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Le quartier chinois est très typique avec ses magasins au rez-de-chaussée et ses habitations au-dessus protégées par de hauts volets défraîchis. Les échoppes regorgent d’une variété incroyable de denrées et d’artisanat chinois. Sur les trottoirs, devant les boutiques, les marchandes de soupes, de nouilles, de fritures… sont installées accroupies, affairées à préparer leurs spécialités à toute heure.

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Dans les quartiers modernes, des magasins climatisés proposent les derniers modèles venus du Japon en photo, cinéma, enregistrement, hifi. Je craque pour un lecteur de cassettes Sanyo qu’il va me falloir traîner tout le reste du voyage. A Singapour nous découvrons les food courts, ce sont des placettes avec tables et chaises entourées de vendeurs de plats préparés. On choisit son restaurant chinois, indien, européen, malaisien, indonésien… on met les plats commandés sur un plateau et on s’installe à une table au centre du court. A la même table on peut avoir toutes les sortes de cuisines. C’est une forme de restauration rapide qui nous convient parfaitement. Par un matin chaud et humide on va visiter le Tiger Balm Garden. Il nous a été recommandé. C’est une sorte de Disneyland créé par la société Baume du Tigre. Cette crème guérit tout : du mal de tête aux brûlures d’estomac en passant par les courbatures et les piqûres d’insectes. C’est le baume universel, la potion magique asiatique. Les attractions s’adressent aux enfants plus qu’aux adultes mais c’est un incontournable de la ville. Un énorme Bouddha replet en est le symbole.

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Au large du port on voit les tankers attendre leur tour pour entrer charger ou décharger leurs cargaisons.

Après deux journées passées à Singapour nous allons prendre l’avion de la MSA (Malaysian) pour Bali. On embarque et on s’installe dans le petit Boeing 737. On attend le décollage mais on voit des mécaniciens s’affairer autour de l’appareil… Encore ?! Une panne nous empêche de partir, cette fois-ci de Singapour. Qu’à cela ne tienne, la compagnie MSA nous héberge dans un hôtel et nous reporte sur le vol du lendemain… quand l’avion sera réparé ! Décidément les pannes nous suivent. Alors on quitte l’aéroport pour aller à l’hôtel Shangri-La ! C’est un palace superbe sur les hauteurs de la ville. Le hall de l’hôtel est immense. Quel luxe ! Et notre chambre… La moquette nous arrive à la cheville ou presque… ! La salle de bains est la plus belle que j’ai jamais vue. La chambre doit mesurer 50 mètres carrés. L’air conditionné tourne à fond, il doit faire 15 degrés. On se gèle. On le règle un peu moins fort et on va passer l’après-midi au bord de la piscine afin de nous reposer. Merci la MSA. Le décalage horaire est maintenant oublié et on profite du bon temps.

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Bali la précieuse, l’authentique

Le vol entre Singapour et Bali ne dure que 2h30 environ. Nous arrivons donc à la mijournée à Denpasar la ville principale. Nous trouvons un taxi qui n’est pas un vrai taxi mais le possesseur d’une voiture américaine bleu ciel et blanche fait le taxi. Son immense voiture a déjà bien vécu mais ici, elle fait de l’effet. Nous avons une adresse : le Segara Village. C’est un endroit où une collègue d’Hélène est venue récemment. Nous donnons l’adresse au chauffeur et lui demandons le prix de la course. Ne connaissant pas la distance à parcourir, il nous est difficile de juger le prix proposé, mais il nous semble raisonnable compte tenu de la distance approximative. Les sacs et la valise dans le coffre nous allons au Segara Village. L’aéroport est minuscule. Tout de suite nous sommes dans la campagne avec des rizières, des bananiers, des tamariniers, des flamboyants, des cocotiers, des poules et des coqs sur le bord de la route… Le dépaysement est total.

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Quinze minutes plus tard nous arrivons. Nous allons à la réception. Le Segara village est un ensemble de maisonnettes en bois sombre avec une piscine et un restaurant. Ça nous plaît bien. Malheureusement l’hôtel est complet. Nous n’avons pas réservé. Légère déconvenue. Devant notre désarroi on nous indique un autre endroit où il y aurait de quoi nous loger. Par chance le « taxi » n’est pas reparti, alors on remonte en voiture et on va sur la plage de Sanur, tout près du seul grand hôtel de l’île : le Bali Beach. Sur la plage il y a deux bungalows de style traditionnel en bois avec une toiture en palmes. L’un d’eux est libre pour les cinq jours. C’est donc ici que nous allons loger. Pas d’air conditionné mais un énorme ventilateur qui descend du toit et de plus l’air qui passe entre les murs et la toiture. C’est joli, il y a une douche et on est à vingt mètres de la plage de sable noir. On entend le ressac.

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Sur la plage des pêcheurs débarquent les poissons, pendant que d’autres déchargent des baluchons de je-ne-sais-quoi sur le sable. Les pirogues à voile triangulaire semblent bien fragiles. Des femmes et des enfants sont assis sur la grève, les vagues viennent les mouiller. Les femmes portent un batik noué autour du buste et les hommes le portent autour de la taille. La vie est paisible. On nous remarque à peine. L’endroit est parfait. Enfin presque…

Nous nous installons dans ce petit nid et dès que je suis allongé sur le lit je remarque sous le toit végétal une foule d’animaux installés les pattes en l’air. Il y a des lézards, des petits varans et probablement des quantités d’insectes. Et très vite je remarque que le plus gros vient d’attraper un plus petit et l’engouffre laborieusement dans son gosier. Ici la chaîne alimentaire fonctionne à plein. Et hop un lézard attrape une mouche ou un moustique, un varan gobe un lézard qui passe par là… ça tourne. Hélène est enceinte et ce spectacle me met mal à l’aise. Je n’en dis pas mot. Mais j’ai du mal à m’endormir en imaginant plein de choses. Les serpentins d’encens antimoustiques que la demoiselle du ménage à allumés n’éloignent que les moustiques… Le lendemain nous allons à la découverte des alentours. Sur la plage à quelques dizaines de mètres du bungalow se trouve une case en bois, une échoppe de vêtements. La petite vendeuse parle un peu anglais et rapidement la conversation s’engage avec Hélène. « Where do you come from m’am ? » « I come from Paris » « Oh, Paris ! Do you know miss Anne ? » « Yes I know miss Anne ». Je crois rêver. La petite vendeuse imagine probablement Paris comme un village où tout le monde connaît tout le monde ! Mais la conversation continue et je comprends qu’Hélène

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connaît effectivement la même miss Anne que la petite fille. Miss Anne est la collègue qui est venue à Bali au Segara Village il y a peu de temps et qui a sympathisé avec elle. Cette miss Anne a indiqué à Hélène la boutique sur la plage pour se faire confectionner une robe, un chemisier ou tout autre vêtement en un temps record. Ce qui va être fait… Hélène choisit un tissu batik jaune, la petite vendeuse demande de faire le dessin du vêtement souhaité, prend les mesures puis ferme la boutique pour aller faire la robe avec sa maman. Le jour même la robe sera faite, les essayages et retouches faits. Tout sera terminé. Peu habitué aux voyages, je propose d’aller déjeuner au restaurant du Bali Beach. Sur la carte, les plats sont très occidentaux. Je choisis un cassoulet ! Grave erreur de ma part. C’est une conserve du type William Saurin qui arrive dans mon assiette. Franchement, ça ne vaut pas la peine d’aller à Bali pour manger un cassoulet ! Cette erreur va me servir à l’avenir et je vais me tourner résolument vers les plats locaux, là où je serai, plutôt que de rechercher les plats que me faisait ma maman à l’autre bout du monde… J’aurai encore un soir sur la plage, dans un restaurant les pieds dans le sable l’expérience d’une grillade de bœuf (ou assimilé) avec des frites. Une bonne grillade avec la marque du barbecue local fait d’un grillage à poules qui dessine de jolis hexagones sur la pièce de « bœuf ». Pour terminer ce repas je choisis sur la carte « Fromage ed gryere ». Oui ! Ce qui arrive est un triangle de Vache qui rit dans son emballage argenté mais dont le contenu est brun clair avec un goût très prononcé me faisant penser au savon de Marseille. La leçon est retenue…

Devant le Bali Beach est échoué un navire, vestige de la guerre du Pacifique : un Liberty Ship touché par les Japonais et venu sombrer sur cette plage lors d’une tempête. Ses cheminées dépassent de l’eau et il rouille lentement en servant de refuge aux poissons et aux coquillages. C’est un spot de plongée renommé à Bali. Pour ma part je ne connais de Bali que ce que j’ai lu dans Amok à Bali de Gérard de Villiers. Le héros Malko Linge loge au Bali Beach et l’action se situe en 1965 lors

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d’une répression sanglante organisée par le président Soeharto contre les opposants communistes ou supposés tels. Donc j’ai une vision violente de l’île et j’ignore à quel point cette extrémité de l’Indonésie est belle et protégée.

Au cours des journées que nous passons sur l’île, nous visitons l’intérieur avec le « chauffeur de taxi » que nous avons pris à l’aéroport. Il nous a proposé de faire guide. Il nous emmène à Ubud pour visiter des temples animistes faits de pierres volcaniques noires sculptées. Les Balinais s’y rendent pour se purifier dans des bassins d’eau courante. Pour nous purifier on nous demande de porter une ceinture qui nous est remise à l’entrée de ces lieux sacrés. Les statues sont habillées de tissus à carreaux noirs et blancs et parfois abritées par un parasol coloré. Il y a des fleurs partout : dans les temples, dans les magasins, dans les cheveux des femmes et bien sûr un peu partout sur le bord des chemins. Tout est offrande, beauté et harmonie dans cette île. Les rizières en gradins sont impeccables. L’île semble riche à en juger par ses cultures nombreuses et variées. La population balinaise est très belle et élégante. Le surpoids, on ne connaît pas ici. Le sourire est partout, surtout sur le visage des enfants.

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On va visiter la Grotte de l’éléphant à l’intérieur de l’île, près d’Ubud. L’entrée en a été sculptée en forme d’éléphant. Le flanc de la colline lui-même a été sculpté tout autour de la grotte. Sur la route du retour le guide nous arrête dans l’atelier/galerie d’un peintre américain pas tout jeune, marié avec une Balinaise. Il nous explique avec désinvolture ce qu’il a peint ou bien qui il a peint et comment il a fait. Il fait son Gauguin à Bali. Un bien bel endroit pour un peintre.

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Pas habitué du tout à la vie tropicale, je suis surpris par la tombée de la nuit qui se fait vers 18 heures. Ici juillet c’est l’hiver. Mais de toute façon la nuit tombe vite et très tôt entre les tropiques. Dès que la chaleur diminue, la nature, étonnamment, se réveille pour donner le concert du soir : chants d’oiseaux, croassements des petites grenouilles, aboiements des chiens... Pour le matin c’est le chant des coqs qui nous réveille, il semble y en avoir partout. Et ces coqs réveillent les chiens qui se mettent à aboyer… Un soir, nous allons dîner chez un Italien qui est installé ici depuis quelques années. C’est le seul restaurant occidental avec le Bali Beach. Il propose des pâtes, des risottos, des pizzas… On sympathise. Il faut dire qu’on est presque les seuls installés dans ce joli restaurant éclairé par des lampes à pétrole. On cherche une nourriture saine pour Hélène. Alors peu ou pas de crudités ayant trempé dans l’eau. Des fruits que l’on pèle nous-mêmes et des légumes bouillis ou des soupes. Ici on trouve cela. Le retour au bungalow situé à quelques centaines de mètres se fait dans le noir presque complet. On attend qu’un véhicule arrive et éclaire un peu la route pour avancer. On n’a pas pensé à prendre des lampes électriques pour les lieux comme Bali où l’éclairage public n’existe pas en dehors de la lune. Un après-midi nous sommes sur la terrasse devant le bungalow à siroter un jus de fruit lorsqu’une vieille dame vient s’installer à côté de nous. Elle semble avoir cent ans et vient se reposer. Dans un baluchon qu’elle ouvre devant nous, il y a des statues en bois ou en os, des batiks, des confiseries, des bijoux de coquillages… C’est la petite grand-mère marchande de souvenirs. Elle connaît trois mots d’anglais : « Hello », « Ok » et « dollar ». Elle va rester un long moment avec nous à nous montrer un par un les objets en regardant Hélène et en riant. A chaque objet qu’elle nous tend elle dit en hochant la tête « Ok ? Ok ? ». Elle va passer chaque jour et on finira par lui acheter une peinture en batik relatant un passage du Ramayana, deux statuettes en os (façon ivoire que papa identifiera comme étant de l’os de cochon), une autre en bois du dieu Garuda une divinité Hindoue redoutée et respectée et un extrait du livre du Ramayana gravé et écrit sur des feuilles de bambou.

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Un beau matin nous décidons d’aller nous baigner sur la plage de Kuta. On nous l’a vantée comme étant la plus belle plage de la région, peut-être de l’île. C’est une très longue plage de sable blanc. Dès notre arrivée c’est un émerveillement. La plage mesure plusieurs kilomètres de longueur, elle est assez large et est bordée par une végétation permettant de s’abriter du soleil. Les rouleaux viennent mourir sur le sable blond surchauffé. On est seuls sur cette plage de rêve. Pas un hôtel pas un restaurant. On y passe une partie de la journée avec des fruits et de l’eau. Ce souvenir ne va jamais être surpassé. Au retour nous traversons Denpasar, la grande ville de Bali. Pas très intéressante.

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Au cours du séjour nous allons un soir assister à un concert de musique balinaise et à des danses. La musique lancinante est jouée par un orchestre d’hommes, le Gamelan, alors que les danses sont pratiquées par de toutes jeunes filles d’une rare élégance. Les danses sont apparentées aux danses indiennes et cambodgiennes. L’origine en est la même. L’histoire racontée est tirée du Ramayana, ce récit des exploits réalisés par les divinités de la mythologie Hindoue ou de légendes balinaises. Ce spectacle fort long en général est envoûtant par le son des gongs en bronze et des métallophones. Nous assistons donc au spectacle du Barong dance. Très beau mais loin de notre culture et de nos habitudes musicales.

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Hong Kong la petite Chinoise La dernière étape de notre voyage est Hong Kong. Hélène n’est pas bien durant ce vol de 5 heures. Une brusque éruption de petits boutons sur le haut de la poitrine et le dos lui rend le vol insupportable. Elle ne sait pas comment se mettre. Le dossier la brûle. Ces plaques vont la démanger pendant 24 heures puis disparaître comme elles sont venues. On ne saura pas ce qui a provoqué ces plaques. Le sable ? Le soleil ?

A Hong Kong, la piste de l’aéroport a été gagnée sur la baie et l’atterrissage se fait avec de l’eau de chaque côté de l’avion. C’est assez impressionnant. En ville, on loge sur Kowloon. L’île principale. Il nous reste trois jours avant le retour vers Paris. La ville est incroyable. Comme les arbres d’une forêt, les gratte-ciels s’élancent vers le ciel et se serrent les uns contre les autres sur les quelques îles qui forment cette colonie anglaise. La chaleur et l’humidité rendent la ville épuisante. Mais cette ville est magique. Elle déborde d’une activité incessante mais plutôt fluide. Presque chaque fenêtre d’immeuble possède son climatiseur, sorte de verrue accrochée aux parois d’où tombent des gouttes de condensation. Des marchands de soupes occupent chaque parcelle de trottoir. Dans les rues, par milliers, les néons multicolores des enseignes lumineuses accrochées aux façades clignotent et appellent le client. Au pied des immeubles les entrées minuscules s’enfoncent comme des boyaux aux lumières blafardes dans des entrailles mystérieuses. Un monde intérieur semble grouiller au-delà des murs et des portes de ces couloirs. Mon imagination s’envole.

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Depuis la fenêtre de notre chambre à l’hôtel YMCA de Hong Kong on voit la façade défraîchie de l’immeuble en face.

Nous allons visiter Victoria, l’île qui est de l’autre côté en empruntant le ferry. Jour et nuit ce ferry transporte une foule de hongkongais qui vont et rentrent du travail. L’activité dans la baie est incessante. Un funiculaire permet de se rendre aisément au sommet de la colline et d’admirer la ville.

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Un tour au grand magasin de la Chine continentale, la Chine communiste, fait partie des incontournables de Hong Kong. On trouve dans ce magasin d’état toute la production exportable du géant du nord. Pour notre part dans le bric-à-brac on trouve notre bonheur : des assiettes rouges en cloisonné avec des motifs de dragons et une vingtaine de baguette en bois. Ici ce sont des objets courants mais on ne les trouve pas (encore) à Paris. On achète aussi une valise en cuir brun dotée de sangles pour renforcer la fermeture et améliorer l’esthétique. Elle possède un côté suranné qui nous

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séduit de suite. Dans ce magasin j’ai l’impression d’être un peu dans un monde fermé comme interdit. Le monde de l’autre côté du mur…

Retour à l’hôtel en tramway à impériale. On est totalement dépaysés. Au cours du séjour nous ne trouvons pas le temps d’aller à Aberdeen le lieu où les jonques et les sampans sont regroupés et où se trouve un très célèbre restaurant flottant de Hong Kong. Dommage mais il faut déjà rentrer. Et on rentre à Paris sans imprévus… étonnant, non ? Ce voyage est le premier d’une belle série.

Hélène et Christian Maillot 9 septembre 2018

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Voyage de noces Hélène et Christian : Téhéran, Bangkok, Singapour, Bali et Hong Kong.

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