Issuu on Google+

2009 Les Fonds du tiroir

l o n g i u G l a Tot ou

r u e p a l e l'objet d

par

Kieran


PAVEL, Kieran. Total Guignol ou l'objet de la peur / Kieran. - Genève : Les Fonds du Tiroir, 2009. - Ill. ; 35 p. (Albums) L'album en ligne et autres travaux :

http://fondsdutiroir.blogspot.com


Total Guignol ou l'objet de la peur Scénario Photographies Narration Design Modèle Aide éditoriale

2009

Kieran

Gian Andri Töndury Laurence Diehr

Les Fonds du tiroir


VOIX OFF : Dans sa tête une toute petite voix n'arrête pas de le troubler.

VOIX OFF : Au départ, elle ne disait rien et ne s’appliquait qu’à lui montrer des images.

VOIX OFF : Un gros plan de ses yeux à elle ; un galbe, une joue, parfois un sourire.

Ensuite, les images ont commencé à avoir un sens.

- 1 -


ELLE : Un maniaque armé s’avance vers toi et tu resterais sur place en hurlant ?

LUI : Ecoute-moi bien, en regardant un film, on veut se divertir ; un personnage qui agirait comme toi t’ennuierait.

LUI : Mais creusons la question : tu crois que tu réagirais autrement si ça t’arrivait ?

- 2 -


ELLE : Comment ça ?

LUI : La peur c’est une émotion primitive. Quand elle te prend, elle étouffe tes joies, dépasse ta colère, efface tes stages de self-control et annule ton instinct de préservation.

ELLE : Mouais, c’est plutôt la preuve que le silicone fait chuter le quotient intellectuel.

- 3 -


LUI : Laisse-moi parler. La peur, il ne faut pas la voir comme une chose idéalisée. A force de voir des films, on la trouve parfois étrange et d’autres fois fascinante.

ELLE : OUI, bien sur. Dans la réalité, la peur n’est pas « cool », ni glamour. C’est plus proche des émotions fortes : la colère, la panique …

LUI : EXACTEMENT, on ne pense plus, mais on réagit sans recourir à la raison et comme le petit lapin on va se laisser regarder les phares de la voiture. ELLE : Si ça se trouve le lapin trouve ça beau ?

- 4 -


LUI : Je me demande comment c’est.

ELLE : D’admirer les phares de la voiture qui va t’écraser ?

LUI : Non, le hurlement d’un lapin ?

ELLE : Fffuifffuuiiiiiiiikkkkkk !

- 5 -


ELLE : Au fait, rien à voir, mais tu as pu aller chercher mon paquet ?

LUI : Non, j’irais demain.

ELLE : Ok …

- 6 -


ELLE : … C’EST juste que tu me dis ça depuis deux semaines.

LUI : Oui, MAIS tu sais … la peur du lapin n’est pas différente de celle de la fille.

Les deux ne pensent pas à la peur. Ils la sentent comme une odeur.

- 7 -


ELLE : … ET que j’attends ce paquet.

LUI : Attend voir, j’ai une IDÉE. Parce que la panique ce n’est pas la peur. C’est deux trucs à part.

Bouge-pas, je reviens tout de suite.

- 8 -


VOIX OFF : Dans sa tête, une toute petite voix n’arrête pas de le troubler.

VOIX OFF : Après un moment, il en venait à se demander à quoi elle jouait.

VOIX OFF : La voix se fait plus forte et lui demande impertinemment pourquoi il est allé à la cuisine.

Ensuite, les images se sont mises à parler.

- 9 -


ELLE : ALORS ?

LUI : Ok, j’arrive. Détend-toi.

Assied-toi bien droite, sur tes mains et ferme les yeux.

- 10 -


LUI : Ouvre tes yeux.

ELLE : ATTEND, tu veux quoi avec ton couteau !

LUI : Calme-toi c’est juste pour une démonstration.

- 11 -


LUI : Alors reste assise et SURTOUT ne bouge pas.

ELLE : Bon dépêche-toi. C’est lourd ton plan là.

LUI : Peut-être que tu te sens déjà un peu inquiète.

Reste tranquille, il n’y a aucun danger réel ici.

- 12 -


LUI : Tu vois, la peur dépend d’une instabilité émotionnelle qui se développe face à une mise en danger de la santé mentale et/ou émotionnelle.

ELLE : A quoi tu veux en venir ?

- 13 -


LUI : Chut, laisse-moi entendre l’oiseau qui s’envole.

Comment savoir si on est sous l’emprise de la peur ou non ?

En fait, le système nerveux autonome et les glandes surrénales provoquent des changements physiologiques qui constituent le langage de la peur : le rythme cardiaque s’accélère et la respiration aussi.

- 14 -


LUI : Les muscles se tendent ou se mettent à trembler ; c’est aussi un effet de bord de l’adrénaline. On transpire et la bouche est desséchée.

Tiens, c’est peut-être pour ça qu’on pense que boire un coup donne du courage.

- 15 -


LUI : En fait …

JE T’AI DÉJÀ DIT DE NE PAS BOUGER. Arrête ou je vais finir par t’attacher.

ELLE : ARRÊTE !

LUI : SI TU BOUGES ENCORE VOIX OFF : La petite voix était calme, presque souriante.

- 16 -


VOIX OFF : Tout en laçant ses chaussures, il se demande bien ce que contient la boîte.

Ensuite, la petite voix est revenue.

VOIX OFF : Elle disait des choses qu’il refusait de comprendre. ELLE : C’est BON là, on a TERMINÉ ?

- 17 -


LUI : Lorsqu’on est confronté à la peur, le sang est détourné vers les parties du corps dédié aux reflexes.

LUI : Ainsi pour permettre au sujet de réagir face à un danger, il fait appel à des raccourcis primitifs, des reflexes cognitifs.

LUI : Bref, la peur prépare le corps à se tétaniser, à se battre ou à fuir.

- 18 -


ELLE : AÏ ! PUTAIN, T’EST CON. JE SAIGNE LÀ. BOUGE !

LUI : Attend, attend, ce n’est pas ma faute. ECOUTE-MOI.

VOIX-OFF : Les petites images c’est bien joli pour se souvenir, mais ça arrange aussi les choses d’avoir fermé les yeux.

- 19 -


VOIX-OFF : N’est-ce pas ?

- 20 -


LUI : Je vais en faire quoi de cette boîte ?

LUI : Je ne sais même pas ce qu’il y a dedans.

LUI : PUTAIN, mais pourquoi elle a bougé ?

LUI : Qu’est-ce que je vais faire de cette boîte ?

- 21 -


LUI : Calme-toi.

ELLE : MAIS REGARDE-TOI AVEC TON COUTEAU, GUIGNOLO !

VOIX OFF : Après l’avoir giflée, il se surprit à se sentir…

VOIX OFF : … aussi craintif que pathétiquement viril.

- 22 -


LUI : Je vais te soigner, mais écoute-moi bien pour une fois.

ELLE : FAIS QUELQUE CHOSE …vite. ARRÊTE !

VOIX OFF : A partir de ce moment, il l’a giflait à chaque mot qu’elle tentait de parler.

- 23 -


LUI : BON, où est-ce que j’en étais resté ?

AH OUI, se tétaniser, se battre ou fuir.

LUI : Etant donné que la peur réoriente et éloigne massivement la circulation sanguine du cortex cérébral, elle peut également entraîner l’évanouissement.

D’ailleurs, il y a des animaux qui profitent de leur évanouissement pour se protéger des prédateurs en simulant la mort.

- 24 -


VOIX OFF : Dans sa tête, la voix n’était plus petite du tout.

Terminé le gros plan de ses yeux ; fini le galbe, la joue … le sourire.

Quelque part dans sa tête, des images floues se sont mises à hurler.

Elles étaient trop fortes pour qu’il ne reconnaisse plus le son de sa propre voix. Il ne pouvait plus nier les mots qu’il avait enchaîné quelques heures trop tard.

- 25 -


LUI : Tu vois. Quand tu te tais, c’est mieux.

Par extension on en vient à se poser les mêmes questions. Est-ce que la peur est innée ou est-ce qu’on la construit ?

LUI : Est-ce qu’on nait avec la peur ou est-ce qu’on apprend à avoir peur ?

Non, ne ferme pas les yeux. Reste avec moi.

- 26 -


LUI : C’est très bien ne bouge plus.

LUI : La peur, c’est un peu comme Dieu. Est-ce que les gens ont peur de lui ou à cause de sa représentation ?

LUI : Ou est-ce qu’ils ont peur de Dieu parce que la Bible c’est une bonne histoire mal racontée ?

Ok, je m’égare.

Je vais reprendre. Non ne t’endors pas.

- 27 -


VOIX OFF : A partir de ce moment, il n’était plus nécessaire de la gifler.

Il s’appliquait bien à ne pas se demander pourquoi.

LUI : Il n’y a aucune réponse à ces questions.

LUI : Oui, car avoir peur d’un bruit fort, d’une douleur ou d’être blessé est légitime : ce sont parfois les signes précurseurs d’un danger.

- 28 -


LUI : N’oublions pas les peurs instruites à travers les troubles psychologiques comme les obsessions et les phobies.

LUI : Dans ces cas-là, il s’agit de peurs chroniques et irréalistes, car elles ne reposent pas sur un danger réel.

- 29 -


VOIX OFF : Alors la voix devenue trop vive, commençait à prendre le pas sur le discours.

LUI : COMMENT NE PAS AVOIR PEUR ?

VOIX OFF : Comment se concentrer pour ne pas paniquer et exposer son désastre à la face du monde ?

- 30 -


LUI : Comment ne pas avoir peur ?

Les drogues marchent bien, mais pas sur la durée. Elles ne guérissent pas. Les psys ont plusieurs méthodes, oui.

VOIX OFF : Ce n’est pas tout ça bonhomme, mais maintenant il faut penser à assumer tes actes.

- 31 -


LUI : Avec un long travail, le psy peut réussir à révéler l’origine d’une phobie.

LUI : Ensuite, il peut décider de confronter le patient à la réalité dissimulée derrière sa peur.

LUI : Les gens ont souvent peur des araignées, mais il n’y a pas d’araignées mortelles dans nos appartements.

- 32 -

VOIX OFF : Voyons voir, qu’est-ce qu’il te reste comme options ?


LUI : Sinon, les psys aiment bien essayer de désensibiliser le patient en les exposant graduellement à l’objet de leur peur.

LUI : Parfois, observer quelqu’un d’autre confronté à l’objet de sa peur, sans être effrayé peut marcher.

LUI : Les psys aiment encore provoquer l’exposition soudaine et intensive du patient à sa peur.

VOIX OFF : Tu sais bien que ces méthodes entraînent d’autres conséquences.

- 33 -


VOIX OFF : La police, le procès, la prison et l’asile ?

VOIX OFF : La fuite, la solitude et la précarité ?

Découper le cadavre, le faire fondre dans de l’acide et donner les restes au zoo ?

- 34 -


Fin

LUI : Est-ce que je peux continuer à vivre et à paniquer à chaque fois qu’on me demandera de ses nouvelles ?

Kieran, 2009


Remerciements Pour commencer, je tiens à remercier le modèle de cette histoire : l’incroyable Dr. Gian Andri Töndury. Oui, il aurait pu imaginer des conséquences terribles sur sa réputation et refuser que je remette le couvert treize ans après. Ses connaissances abyssales en philosophie ont également contribué à l’enracinement du discours autour de la peur. Mais j’aurais aussi beaucoup de peine - et surtout des torts - si je négligeais l’inoubliable Laurence Diehr ! Ses corrections, ses conseils et son regard m’ont permis de produire quelque chose de lisible, d’arrondir les angles et de démêler les zones d’ombres. Remerciements et aussi félicitations à la merveilleuse Laurence Diehr (encore) et à l’excellente Marie-Aude Python : les gagnantes ex-æquo du concours pour le meilleur « cri du lapin ».

http://fondsdutiroir.blogspot.com


vers toi e c n a v a ’ e armé s u q a ant ? i l n r a u m h n n U e : ELLE ur place s s i a r e t et tu res

l o n g i u G l a Tot

r u e p a l e d t e j b ou l'o


TOTAL GUIGNOL ou l'objet de la peur