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TEXTES & PRÉTEXTES UNE FILLE À SON PÈRE

SYLVIE KIENAST TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 1


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A Annette qui m’a accompagnée, écoutée, soutenue, guidée pendant trois ans. A mon mari et mes enfants qui ont toujours eu confiance en moi. A mes amies que j’ai parfois délaissées pour l’écriture.

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© 2012, Sylvie Kienast - Photos : DR et Fotolia 4 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE


Dessin de Jacqueline Carron

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6 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE


SOMMAIRE Prologue Introduction en forme de poème François Carron par lui-même

N comme Naissance

Illustré par le discours des 90 ans de tante Marthe

O comme Onirique

Illustré par le portrait de papa en captivité

P

comme Pause ou Pose Illustré par le discours de mon mariage

Q comme Quotidien

Illustré par le discours pour le départ en retraite du facteur de Poët-Laval

R comme Récit à peine imaginaire

Illustré par le discours pour les 18 ans de Nicolas

S comme Souvenirs

Illustré par un extrait du discours pour mes 20 ans de rencontre avec Philippe, mon mari

T comme Tête de veau

Illustré par le poème « L’infirmière et l’escarre »

C comme Clown

Illustré par ton discours pour les 18 ans d’Antoine

D

comme Dieulefit Illustré par ton discours pour le mariage de Fabien et Magali

E

comme Été Illustré par la recette de la Pêche au vin

F

comme Famille Illustré par ton discours pour vos noces d’or

G comme Gustatif

Illustré par un extrait du discours pour mes 20 ans de rencontre avec Philippe, mon mari

H comme Hommage

Illustré par la photo de la statuette posée sur ton cercueil

I comme Invictus

Illustré par ton discours pour le mariage de ta petite fille Margaux

J comme Jacqueline

Illustré par le discours que tu as prononcé pour tes 90 ans

K

U comme Ultime requête

comme K de conscience Illustré par ton allocution du 3 décembre 2005

V comme voiture

comme Liberté Illustré par le discours pour les 70 ans de ton beau-frère Michel

Illustré par ta lettre du 15 juin 2008 Illustré par ton discours pour ton départ à la retraite

W

comme Wagram Illustré par discours pour les 90 ans de Jérôme Ramaroni

X comme mystère

L

M comme Madeleine

Illustré par le discours pour les 80 ans de tante Marthe

Illustré par un court extrait de généalogie

Y comme Yeux d’une enfant

Illustré par un tableau de maman

CONCLUSION

Z comme Zette marie son fils

Paroles et Musique originales de Philippe et moi

A comme Affiches

ANNEXES

Illustré par le récit du mariage du fils de Zette destiné à ta mère

Illustré par ton discours pour les 70 ans de maman

B comme Bizarre

Illustré par ton discours pour vos 60 ans de mariage

Discours pour l’enterrement de tante Marthe Diplôme d’honneur aux combattants Discours de l’ouverture de l’atelier Arbre généalogique

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PROLOGUE

« La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l’écrivain. » écrivait Julien Green. Toi papa tu ne t’es pas aventuré au-delà du discours. Est-ce le fait d’avoir couru un marathon qui me fait aller plus loin et écrire ce « brouillon de mémoires » ? « Mais comment s’y prendre… » chantait Juliette Greco. Un dimanche soir, installée dans un confortable canapé, inspirée par ton gendre adoré au piano, l’alphabet s’est imposé à moi pour servir de prétextes à tes discours… Comme le dit Pascal Perrat, dans Libérer son écriture et enrichir son style : « Si l’on observe attentivement les lettres de l’alphabet on constate que certaines lettres font tout pour se distinguer ou se faire remarquer. » Je commencerai par « N » comme naissance. On vit, on meurt comme on naît Seul, innocent, entouré d’amour Surtout toi, Papa Ta fille Juillet 2012

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Photo de ton père, ses frères et sa mère

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INTRODUCTION EN FORME DE POÈME

La vie est une sorte d’alphabet, Il y a un début et une fin Il y a des lettres qui nous inspirent D’autres qui nous rebutent Il y a celles qui nous attirent Et celles qui nous repoussent Mais pour apprendre à lire, on a besoin de toutes Mais pour apprendre à vivre, on a besoin de tous La vie, comme l’alphabet, offre toujours un choix De commencer par « z » et de finir par « a » Mais par toutes les lettres, on passera Il y a d’autres alphabets que le nôtre Il y a d’autres langues que celle que je parle La vie, tu l’as quittée, Papa, j’ai appris ton langage Comment faire pour ne rien oublier de tous ces souvenirs Pour exhaler le parfum d’une si longue vie, Pour transmettre l’amour à tous les détours, Pour restituer l’humour de tous tes discours. Comme ce portrait que tu as fait de toi A 20 ans…

Juillet 2012

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Rue Juliette Lamber, 1934

L’aube naissante le trouve debout. A peine vêtu, il ouvre sa porte et sort. Ou court-il ? Suivons-le. Il part d’un pas vif et décidé, la résolution se lit sur son visage régulier, aux traits émaciés et empreints d’une grande bonté. Sans doute me direz-vous, n’est-il pas vêtu de façon parfaite, son habillement ne révèle nulle coquetterie. Là ne sont pas ses préoccupations. Le voici arrivé à la porte de la petite église. Il entre et donne à tous le spectacle d’une édifiante piété. Ses dévotions terminées, le même pas rapide le conduit chez lui ; au passage, il salue civilement tous les commerçants de sa rue qui se sont massés sur leurs portes pour lui présenter leurs hommages : il a pour tous un mot charmant. Il est rentré. Avant que ne commence une journée de labeur, il dépose un filial baiser sur les joues de sa vénérable grand-mère que l’âge et les privations retiennent clouée chez elle. Toute la journée, vous le trouverez chez lui penché sur un ingrat travail dont rien ne pourrait le distraire. A peine s’interrompt-il pour prendre deux repas dont la frugalité ne saurait gêner son ardeur à la tâche. Quelques fois également, il réussit à trouver un moment pour visiter quelque pauvre ou porter sa consolation à une famille dans la peine. Le premier levé, il est le dernier couché. Tard dans la nuit, la lampe brille à sa table de travail. Puis il s’agenouille longuement et prie le Seigneur de faire descendre ses bénédictions sur tous ceux qu’il aime et sur tous ses ennemis. C’est alors qu’il s’accorde quelques heures d’un repos qu’il voudrait voir plus court encore. Mais me direz-vous, quel est donc cet exceptionnel personnage ? Comment, noble étranger, ne connaîtriez-vous pas l’homme de toute une famille, la fierté de toute la rue, l’orgueil de tout un quartier ? Ne connaîtriez-vous pas François Carron ?

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Dessin d’un inconnu

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N

AISSANCE

Tu es né le 1er décembre 1914 à Saint-Chamas dans les Bouches-du-Rhône, sur l’Etang de Berre. Ton père travaillait dans une poudrerie. Il a vécu quatre ans après ta naissance. Une sœur, Jacqueline, est née deux ans après toi. Tu as été élevé par des femmes : ta grand-mère, ta mère Babeth, ta tante Marthe, ta sœur Jacqueline. Tu ne régnais pas sur ce gynécée mais te laissais prendre en charge par ces énergies féminines. Ta figure masculine de référence était ton oncle Henri, le frère de Babeth. Un général qui n’avait pas eu d’enfants et qui était comme un père pour toi. Il disparut dans des conditions très particulières, dans un camp en Allemagne. Tu y étais prisonnier aussi. Tu n’en as jamais parlé. Ce fut un drame. Et maintenant, je te laisse la parole…

90 ans de tante Marthe, le 28 Octobre 1990 Chère tante Marthe, Nous avions tous rêvé de fêter en même temps une centenaire et une nonagénaire. Le destin ne l’a pas voulu, mais du Ciel où elle se trouve, j’entends notre mère te dire : « Bon anniversaire ma petite sœur que j’ai tant aimée et qui m’a entourée de tant d’affection » C’est vrai que tu as été cette petite sœur que je vois tous les jours en me couchant et en me levant sur cette photo du mariage de mes parents que j’ai placée à côté de mon lit. Et sais-tu que cette adorable petite fille est déjà l’ébauche d’une tante Marthe avec son visage rond et ses yeux clairs et la bonté - peut-être un peu têtue - qui se lit sur tes traits. C’est vrai que l’amour de ton prochain, surtout lorsqu’il était seul ou démuni, ta générosité foncière et ton courage t’ont permis de combler le vide laissé par la disparition, voici plus de 40 ans de ton cher Henri. C’est aussi cette générosité et ce courage qui t’ont fait prendre la décision de rompre avec un mode de vie vieux de 88 ans pour présenter ta candidature à la maison de retraite Sainte-Anned’Auray.

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L’excellente réputation que s’y était taillée ta chère cousine Suzanne et la sacrée bonne idée qu’avait eu Jean de se faire nommer curé de Bagneux, t’ont permis d’obtenir une dispense d’âge à l’examen et tu as été reçue avec la mention « Très Bien ». Et, à notre grande joie à tous, car nous pouvons te dire que nous nous sommes fait du souci à tes débuts, tout va toujours très bien. Tu as Suzanne, tu as des religieuses toujours dévouées et parfois rigolotes et tu t’es fait un tas de « copines » comme on dit maintenant dans les maisons de retraite. Tu as tes neveux et nièces, petits et arrière-petits neveux et nièces, et aussi de fidèles amis qui continuent à t’entourer d’une affection active. Et je veux tout particulièrement remercier aujourd’hui les Christan et les Gontrand-Dulac en la personne de Christian et Yvonne que nous avons la joie de compter parmi nous. Voici bien longtemps que je parle et je commence à penser que je ne dois pas épuiser le sujet en vue de l’allocution que je devrai prononcer dans 10 ans - en l’an 2000. Ma chère femme va penser que je n’ai jamais été aussi optimiste en ce qui me concerne. Alors, chère tante Marthe, les branchés de la télévision diraient « Sheba » Nous dirons « Je t’aime » François

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O

NIRIQUE

Il y a quelques nuits j’ai fait comme un rêve, j’ai eu une vision, j’ai entendu des voix : un grandoncle, un oncle de mon père, qui n’est pas revenu de la guerre, me parlait et me confiait sa honte, son impossibilité à accepter le pardon, pour des actes commis, des compromissions, des aveuglements conscients ou inconscients. De là-haut, ni enfer, ni paradis mais sans doute purgatoire, il veut libérer moralement et physiquement celui qu’il considérait comme son fils et la famille qu’il a constituée. Il se sent prêt à se laisser pardonner mais il a besoin de toi papa, de ce neveu tant aimé qui a enfoui au plus profond de lui ce demi-secret par peur de ne pouvoir vivre avec une telle douleur ? Ce drame, tu l’as vécu en captivité, où ce portrait a été fait de toi, avec « tes yeux de velours » comme dit maman.

Peinture d’un inconnu

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P

AUSE OU PROSE

Une petite fille d’une dizaine d’années, assise dans un fauteuil rouge, fixe de ses deux billes bleues le peintre qui fait son portrait. Son coude droit est posé sur l’accoudoir et la paume de sa main droite soutient son visage incliné. Elle affiche un petit sourire moqueur au coin des lèvres. Elle est contemplative mais ne s’ennuie pas, les images défilent dans sa tête. C’est la même petite fille, à dix-huit mois, que l’on retrouve, avec ses deux frères, sur ce tableau de soixante par trente accroché dans la chambre où tu dormais depuis ton opération en 2008 et qui était juste en face de ton lit. C’est encore elle qui a posé pour sa mère à l’âge de quatre ans et lui a inspiré cette affiche où l’on voyait une petite brune aux yeux bleus, les cheveux coupés au carré, enfiler une paire de bas…C’est elle, toujours, dans la trentaine, mère de trois enfants, qui a posé pour ce tableau, le dernier d’elle qui reste invendu, accroché à un mur de la maison familiale de La Combe-Saint-Martin. Hier encore, la cinquantaine bien avancée, elle faisait le modèle pour sa mère, pour un nouveau portrait. Cette petite fille, c’est la tienne papa, qui aime poser même si le corps s’engourdit dans la position choisie par le peintre. Le plus difficile est de maintenir le regard fixe mais expressif. Pourtant c’est reposant. Le corps confiant dans l’artiste se laisse aller, l’esprit s’évade, les pensées vont et viennent, fugitives. Quand le modèle est autorisé à se lever il se précipite derrière le chevalet pour « se voir ». Moi je ne suis pas pressée. La pose est une pause dans le temps. Une trace destinée à rester… parfois. Mais les discours restent eux aussi, n’est-ce pas ? Ecoutons celui que tu as prononcé pour mon mariage…

Je ne peux attendre plus longtemps avant de vous faire une confidence : HEUREUX, disait, je crois, Fernand Reynaud et bien oui, aujourd’hui, je suis heureux et sans vouloir faire étalage de mes connaissances grammaticales devant une assemblée de si haut niveau, j’ajouterai : - tu es heureuse - il est heureux - nous sommes heureux - vous êtes tous heureux - car ils sont heureux C’est que, il y a 10 ans, vivait à Roanne un malheureux père de famille habité par un lancinant remords que n’arrivait pas à vaincre la fréquentation assidue du restaurant Troisgros. TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 19


Il avait arraché sa fille à ses frères, à ses amies, à sa famille pour la projeter dans une ville froide et indifférente à ses merveilleuses qualités, elle lui sacrifiait les plus belles années de sa jeunesse. Mais quelqu’un, là-haut, savait que rien de cela n’était inutile. A cette époque en effet, vivait dans la forêt de Lakanal un jeune fauve aux dents longues mais au cœur tendre et sensible, nanti de toutes les qualités de l’esprit et auquel une bonne fée avait également accordé le don de jouir pleinement de la vie. Et le tout puissant savait que Sylvie n’avait été créée que pour Philippe et Philippe pour Sylvie. Il décida donc d’agir. Il fit d’abord venir Sylvie à Paris, puis un beau jour, il dit : « Ça suffit ». Il les prit comme ça et les plaça côte à côte. Puis il repartit de son côté et eux du leur. Les voies du Seigneur sont vraiment impénétrables et je veux lui rendre grâce et le remercier du merveilleux scénario qu’il a imaginé et dont le happy end réunit aujourd’hui nos deux familles. Je souhaite qu’il se renouvelle pour les autres enfants qui sont ici. Toutefois, en ce qui concerne nos deux fils, il reste encore quelque chose à faire. Dans notre petit village de Poët-Laval, au cœur de cette Drôme profonde que nous regardons au fond des yeux tous les matins en ouvrant notre porte-fenêtre, il est une tradition ancienne et répétée qui veut que lorsque, dans une famille, c’est l’enfant le plus jeune qui se marie le premier, il fasse « manger la sèbe » à ses aînés. La sèbe, c’est comme vous le savez tous l’oignon en patois. Voici donc deux oignons fraîchement achetés chez madame Jourdan que je remets à toutes fins utiles à Jean François et à Philippe. Et maintenant levons nos verres ou brandissons nos oignons ! A notre troisième fils Philippe - A votre bonheur les enfants. 8 décembre 1979

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Q

UOTIDIEN

LE PETIT-DÉJEUNER Sur la table trône un pot en poterie brun foncé, rempli d’olives noires de Nyons. Dans le couvercle, un trou laisse passer le manche de la cuillère en bois perforée pour laisser l’huile s’écouler. Le pain brûle dans le four. Une fine tartine, trempée dans le café au lait, sert de support à une couche épaisse de beurre. Tu y rajoutes un morceau de fromage, du Picodon parfois : c’est ton petit-déjeuner quotidien. Plus tard, quand tu as demandé à maman une soupe au petit-déjeuner, je me suis dit que tu avais perdu le goût de la vie. LE PAIN Il y a des maisons de famille où l’on est réveillé par l’odeur du grillé, chez nous il était brûlé, le pain Carron, comme on l’appelait. Tu entretenais avec le pain un rapport très particulier. Tous les jours, de chez le boulanger, tu rapportais une boule que tu plaçais immédiatement, tranchée, dans des petits sacs, au congélateur. Tu aimais le pain rassis, coupé en tranches à l’épaisseur millimétrée… moi j’aime les grosses tartines à la mie épaisse et à la croûte craquante ! Dans notre quotidien aussi, la visite du facteur, immortalisée par le discours que tu lui avais préparé pour son départ à la retraite. Tu as la parole papa…

Départ du facteur de Poët-Laval le vendredi 24 janvier 1992 Cher Monsieur Challende Je ne suis pas un orateur né, comme notre Maire, et c’est pourquoi j’ai préféré mettre sur le papier les quelques paroles que je vais vous adresser au nom de « tous vos clients et amis » (comme on dit dans le commerce) qui sont rassemblés ici aujourd’hui. Cela a également l’avantage de rassurer tout le monde sur la durée de mon discours, en constatant que je n’ai qu’une feuille de papier à la main.

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C’est vrai que nous assistons aujourd’hui à un phénomène absolument inhabituel : celui d’un groupement de consommateurs qui s’est constitué non pour protester ou contester, mais pour remercier. Pour vous remercier, cher Monsieur Challende, de nous avoir offerts pendant plus de 20 ans, votre dévouement, votre conscience professionnelle, votre gentillesse et tellement de petits services que vous avez rendus aux uns et aux autres. Que vous apportiez de bonnes ou de mauvaises nouvelles, notre feuille d’impôts ou la taxe d’habitation, vous étiez notre ami dont nous attendions chaque jour la visite. Je ne sais pas comment je vais annoncer la nouvelle à mes petits enfants qui se levaient de table, comme une volée de moineaux, dès qu’ils entendaient votre voiture, pour être les premiers à qui vous remettiez les lettres. Vous avez décidé de prendre votre retraite : nous le regrettons profondément mais nous ne pouvons que comprendre que vous désiriez prendre un peu de repos et vous consacrer à votre famille. Toutefois, comme on ne peut s’arrêter brutalement de travailler, vos amis ont pensé que cela vous amuserait de faire, en compagnie de Madame Challende une petite enquête sur la distribution du courrier, dans un des pays figurant sur la liste qui va vous être proposée par Philippe Reboul. Bon voyage, cher Monsieur Challende, bonne retraite, Et revenez nous voir de temps en temps ! François Carron

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R

ÉCIT À PEINE IMAGINAIRE

Il entre dans la pièce, en pleurs…. « maman, maman ». Tout est sombre, les rideaux sont fermés. C’est un début d’après-midi d’un mois de décembre froid mais ensoleillé. Elle sursaute… « Quoi encore ? » François grimpe sur ses genoux, se blottit contre elle, cherche le creux de son cou pour s’enfouir…. caresser ses cheveux, chercher ses baisers. « Maman, maman, j’ai mal ». Des larmes ruissellent sur les joues de Babeth. Enfermée dans sa douleur, elle ne peut consoler son petit garçon qui vient de se cogner la tête contre un radiateur. Elle ne fait pas attention d’abord au liquide chaud et collant qui coule sur le visage de François. Quelques jours plus tôt, les gendarmes ont frappé à la porte de la maison. Emile, ce mari tant aimé, ce père si tendre et affectueux, est mort d’épuisement dans la poudrerie qu’il dirigeait. Ce 15 décembre 1950, François revêt une blouse blanche, trop grande pour lui. Quand il est arrivé dans ce bureau du pavillon B de cet hôpital parisien, iI a bien remarqué le regard attendri des infirmières. Avec son sourire timide, ses grands yeux noirs et sa magnifique chevelure, il a beaucoup de succès auprès des femmes. Son regard est doux mais pénétrant. Il détaille, observe. Le coin droit de sa lèvre qui se relève dans un demi-sourire est une arme irrésistible. Son air fragile donne aux femmes l’envie de le protéger. Mais le docteur François Carron se sent fort. Il a choisi d’être accoucheur pour accueillir, protéger, rassurer. Il roule les manches de sa blouse, enfouit difficilement la masse de ses cheveux sous la petite toque en tissu que lui a tendu l’infirmière, offre ses mains à désinfecter avant d’enfiler la paire de gants en latex qu’il vient de prendre dans la boîte. Accomplir ces gestes rituels lui permet de se concentrer sur le défi qui l’attend. Plus tard ils deviendront des automatismes, mais chaque naissance restera une aventure. Chaque nouveau-né lui laissera un souvenir précis. Aujourd’hui, pour la première fois, c’est « son » accouchement. Il est le seul médecin. La violence de la naissance, les cris, le sang, la lumière blanche ne lui font pas peur. Bien entouré d’une équipe compétente et chevronnée, il accompagne, dirige, rassure, ordonne et accueille entre ses mains une petite boule rose, fripée, hurlante « C’est une fille ». Assis dans une chaise longue en osier, la main droite posée sur le bras du fauteuil, il passe sa main gauche dans sa chevelure encore magnifique. Son pantalon et sa chemise sont d’un blanc immaculé. Il est pied nu dans ses espadrilles achetées à Saint-Jean-de-Luz. A 80 ans, il a toujours autant de succès auprès des infirmières qui viennent s’occuper de lui tous les jours depuis son opération.

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Comme cadeau d’anniversaire, sa fille a réuni enfants et petits enfants dans cette grande maison familiale. François est très proche de ses huit petits enfants mais Nicolas, le deuxième, est celui en qui il se reconnaît. Il vient d’arriver, il a entendu le crissement des pneus sur le gravier : c’est la voiture qui a été le chercher à la gare. Quand il entre dans la grande pièce où toute la famille est réunie, François ressent une magie particulière. La tête penchée, il sourit bouche fermée et ouvre très largement ses yeux toujours aussi noirs. Nicolas pose son sac de voyage, embrasse oncles, tantes, cousins, cousines. François se redresse sur les accoudoirs, retire ses pieds du repose-pieds. Ses bras s’entre-ouvrent prêts à se refermer sur son petit-fils. « Bonjour grand-père ». Nicolas, 20 ans, se laisse aller contre son torse, la tête nichée dans son cou. Tu aurais pu être ce médecin… mais tu as été ce grand-père comme le discours que tu as prononcé pour les dix-huit de Nicolas nous le montre bien. A toi…

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Les 18 ans de Nicolas

3 juillet 2000

Mon Nicolas, Pourquoi mon ........... notre Nicolas. Cela fera 18 ans, dans quelques jours, que nous avons été présentés l’un à l’autre. A vrai dire, le premier contact ne fut pas chaleureux, la petite boule noire blottie dans les bras de l’infirmière qui le transportait répondant par des hurlements aux regards attendris de ses grands-parents qui le guettaient dans le couloir de la clinique Sainte-Isabelle. Par la suite nos relations s’améliorèrent considérablement. Tu vas aborder maintenant la deuxième partie de ton existence et devenir un homme, mais laisse-moi te dire une dernière fois, que tu fus pour tes grands parents un bébé et un petit garçon adorables. Te rappelles-tu de cette maison de poupée de Roscoff, chez « Madame Picard », où nous avons habité tous les trois pendant que tes parents avaient pris un congé « prénatal» pour mettre, si j’ose dire, sur orbite, ta petite sœur Margaux - ce qui, entre nous, fut une parfaite réussite. Cette période est restée dans la tête de ta grand-Mère comme un conte d’Andersen - Le sable et la mer - un petit bonhomme qui courait sur la plage et qui, de retour à la maison, mangeait d’énormes carottes rouge orange qu’il redemandait sans arrêt - mangestu toujours des carottes ? Et puis tes séjours à La Combe, seul ou avec tes cousins, en particulier Antoine avec lequel tu ne savais quoi imaginer qui se terminait généralement dans la piscine - avec cette circonstance aggravante que tu ne savais pas alors nager. Je n’oublierai jamais non plus l’image de Thérésa partant pour la crèche avec Nicolas sur les épaules et Margaux sur le ventre, et les gracieuses évolutions du petit patineur Nicolas aux bras de Michèle (je crois) sur la patinoire de Sceaux. Toutes les femmes et les jeunes filles étaient folles de toi. Voilà qui nous ramène à l’époque présente mais je ne me permettrais pas d’aborder ce sujet. Il fut un temps où tu rêvais de devenir le successeur de Thierry Roland. Depuis, tes goûts sont devenus plus modestes. Tu as pris ton sort en main avec détermination et courage, car la carrière est difficile, et tu as décidé de devenir un grand avocat. Lorsque j’ai le bonheur d’entendre ta voix au téléphone, notre conversation se termine toujours par « Tchao grand-père » Alors « Tchao Monsieur le Bâtonnier » et bon anniversaire ! Grand-Père

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S

OUVENIRS

Je me souviens des cataplasmes à la moutarde de la marque « Rigolot » qui brûlaient la poitrine pour faire sortir le « mal ». Moi, j’avais hâte qu’on le retire. La peau était rouge violacée. Toi, papa, tu adorais les garder le plus longtemps possible. Les poils de ton torse te faisaient une protection. Je me souviens des hurlements qui sortaient de ta bouche et de ton cabinet de toilette. Ils étaient adressés à Jean-François, ton fils aîné. Tous les deux vous vous y enfermiez presque tous les soirs. Je ne me posais pas de questions sur l’origine de ces engueulades mais je me disais que ce serait mon tour plus tard. Je me souviens de la forme en triangle de ce cabinet de toilette. Il était au début du couloir, près de l’entrée. Tu t’y rasais tous les matins. Je me souviens des retours en voiture la nuit, le dimanche soir. Nous rentrions à Roanne après un week-end passé à La Combe-Saint-Martin. Le brouillard était tellement dense entre Lyon et Roanne que l’on avait le sentiment de ne pas voir le capot de la voiture. Tu étais crispé sur le volant, le regard rivé sur la route. Sur la banquette arrière, les yeux écarquillés, je me taisais. Pour moi, la nuit suivante était peuplée de cauchemars. Je me souviens des deux hommes qui sont venus m’annoncer que tu avais eu un accident de voiture. J’étais seule dans la maison à Roanne. Il faisait nuit. .Je me souviens de ta voiture quand un arbre s’était abattu dessus. Tu revenais de Montélimar et une tempête t’avait surpris sur la route. Tu te croyais à l’abri sous ce grand platane plusieurs fois centenaire. Mais il était très fatigué et n’a pas pu résister à la force du vent. Ce jour-là tu n’étais pas prêt à quitter la vie. Je me souviens des paroles très dures que je déversais sur toi, quand nous étions à Roanne. J’avais 16 ans. Tu ne réagissais pas. Tu encaissais mais tu étais profondément meurtri de me sentir malheureuse. Tu n’as pas manqué d’évoquer cette souffrance de père dans le discours que tu as écrit pour mes 20 ans de mariage. Nous t’écoutons…

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20 ans de « connaissance » de Philippe et Sylvie, le 7 novembre 1998 Je ne peux attendre plus longtemps avant de vous faire une confidence (c’est ainsi que commençait mon petit discours un certain 8 décembre 1979). HEUREUX ! (disait je crois Fernand Reynaud) et bien oui aujourd’hui je suis heureux. C’est que, il y a 10 ans, vivait à Roanne un malheureux père de famille habité par un lancinant remords que n’arrivait pas à vaincre la fréquentation assidue du restaurant des frères Troisgros. Il avait arraché sa fille à ses frères, à ses amies, à sa famille pour la projeter dans une ville froide et indifférente à ses merveilleuses qualités, et elle lui sacrifiait les plus belles années de sa jeunesse. Mais quelqu’un là-haut savait que rien de cela n’était inutile. A cette époque, en effet, vivait dans la forêt de Lakanal un jeune fauve aux dents longues mais au cœur tendre et sensible, nanti de toutes les qualités de l’esprit et auquel une bonne fée avait également accordé le don de jouir pleinement de la vie. Et le tout Puissant savait que Sylvie n’avait été créée que pour Philippe et Philippe pour Sylvie. Il décida donc d’agir. Il fit d’abord venir Sylvie à Paris puis un beau jour il dit « ça suffit ». Il les prit « comme ça » et les plaça côte à côte. Puis il repartit de son côté et eux du leur. François (extrait de discours)

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T

ÊTE DE VEAU

Papa, tu es debout dans la cuisine. Nous sommes tous assis autour de la table, à la fin du repas. Ce matin, tu as acheté une tête de veau que tu as mise à cuire pour la servir demain, en ravigote. Le faitout n’est pas assez grand pour accueillir cette tête qui soulève avec malice le couvercle. Comme si elle cherchait à participer à notre conversation. Comme un enfant à qui l’on ordonne d’aller se coucher et qui écoute à la porte. Tu ôtes le couvercle, tu mets tes lunettes sur la tête de veau. Tu lui prêtes des paroles, des sentiments. Autour de la table, nous sommes tous hilares. Tu n’es pas mécontent de ton succès. C’était en août 1982. La tête de veau était un de tes plats préférés : bien gras, bien gélatineux… « Un repas sans fromage, c’est comme un baiser sans moustache… » te plaisais-tu à répéter presque chaque jour. Expression qui datait sans doute du début du siècle où les hommes en portaient tous une. Toi tu n’en avais pas, mais trois fois par jour, il y avait du fromage sur la table : petit-déjeuner, déjeuner, dîner… Tu es enfin assis à table. Mais il manque le sel ou le poivre ou le beurre. « Pendant que je tiens ta mère, tu pourrais m’apporter… » disais-tu à mes frères ou à moi, sans distinction de sexe. Mais nous étions tous les trois exaspérés. Comme un pacha, tu te faisais servir. Plus tard ce seront tes médicaments que nous t’apporterons… Quel pouvoir, quel charme, ce papa. Quand tu n’appelais pas maman « crapaud pustuleux » c’était « la reine des tartes ».Tu te tournais alors vers elle, la main caressante et l’œil mouillé, avec un petit sourire aux lèvres. Maman se contentait de hausser les épaules en repoussant ta main. Elle faisait de délicieuses tartes aux pommes, simples, toutes simples. Tu as toujours su « faire une pirouette » pour te faire pardonner et charmer ton monde… Ce poème à ton infirmière n’en est-il pas une excellente illustration. Ecoutons…

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L’INFIRMIÈRE ET L’ESCARRE Ses mains posées sur mon derrière Ses yeux sur les roses trémières Douce infirmière. Vous m’appeler déjà la Baronne Faudrait pas me prendre pour une conne y aurait mal donne Sachez-le bien rugit l’escarre C’est sur moi qu’on porte regard, Sinon je me fous en pétard. Tu t’y caches déjà bête ignare, Mais Marie-Claude et son grand Art Vont t’en extraire sans égards. Elle est partie la vieille sorcière, Il n’y a plus de roses trémières, Il ne me reste que mon derrière Qui vous accueillera sans manière Pour regarder d’une main légère L’épanouissement des roses trémières. François Carron Pour la rime j’eusse préféré Que vous vous appelassiez MARIE-PIERRE, mais cela ne m’empêche pas de vous aimer. La Combe-Saint-Martin 2e 31 Décembre 2007

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U

LTIME REQUÊTE

Cela faisait déjà plusieurs années que tu faisais des allusions, des sous-entendus. Mais au moins, quand tu nous as envoyé cette lettre avec « tes dernières volontés », c’était clair. Tout le monde a répondu présent. A travers les mots, tu as su faire passer ton regard de « chien battu » auquel personne – ou presque – ne sait résister ! Il faut croire effectivement que la force de nos pensées, notre présence épisodique, nos conversations téléphoniques rendues quelquefois un peu difficiles, les téléphones fixes étant parfois facétieux, et surtout la présence quotidienne de maman, dévouée corps et âme, t’ont permis de « grappiller » quelques années et de nous laisser d’ultimes discours particulièrement réussis. A suivre ta lettre à faire fondre…

La Combe-Saint-Martin, le 15 juin 2008 Ma merveilleuse femme, Mes enfants et petits-enfants que j’aime tant On dit de moi que je suis roublard et que j’aurais même contaminé un de mes petits enfants, quelle idée ! En tout cas, cette lettre n’est pas destinée à vous faire vous apitoyer sur mon sort mais à vous exprimer ce qu’à mon âge on appelle volontiers « des dernières volontés ». Personnellement, je préfère formuler des souhaits : 1/ Vous savez que ma vue baisse à grande allure et j’aimerais vous voir tous réunis en cette fin d’année à une date qui vous conviendrait. 2/ Si les circonstances le permettent, je voudrais que nous fêtions en 2009 nos noces de 65 ans de mariage. 3/ Je voudrais que vous fêtiez, comme vous l’avez fait pour moi les 90 ans de votre extraordinaire grand-mère, sans compter que si l’occasion d’un passage dans la région, vous pouvez nous faire ce que vous appelez un petit bisou, ce sera toujours un grand bonheur pour nous. Il me vient quelque chose à l’esprit : si, à la fin de cette année, tout le monde était là, et puisque nous avons toujours le bonheur d’être au complet, nous pourrions refaire sur la terrasse une photographie de la famille, aux mêmes places que celles que nous occupions il y a au moins 15 ans et avec, en plus, notre petit Maxime et les compagnons et compagnes de nos enfants et petits enfants. Roublard, moi, quelle idée ! Avec mes tendres baisers François Carron TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 31


32 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE


V

OITURE

Tu as toujours entretenu avec la voiture un rapport particulier. Adolescente, j’ai compris que tu allais me dévoiler une autre facette de toi : mon père au volant… La route t’appartenait, tu roulais à très vive allure sur celles de campagne mais tu adoptais la vitesse de l’escargot sur les grands axes. Je me rappelle, en vrac, nos concours d’injures à l’intention des autres conducteurs, à Roanne, quand j’avais 18 ans et que je venais d’avoir mon permis de conduire, les « chemins de l’intelligence » qui rallongeaient à coup sûr le trajet, les kilomètres que tu parcourais pour économiser dix centimes de francs au litre, les voitures que tu ne faisais jamais réviser et qui immanquablement nous laissaient en panne maman et moi sur la route des vacances… Quand tu as dû te résigner à cesser de conduire, tu as renoncé à une grande source de plaisirs dans ta vie. Mais heureusement tu n’avais pas besoin de voiture pour te rendre chez Troisgros. De ton bureau, tu y allais à pied. Courons-y pour t’écouter…

Départ de François du Syndicat Patronal. Chez les frères Troisgros Roanne, le 30 Août 1978 Je ne vous étonnerai pas en vous disant que s’il m’arrive d’écrire correctement, je n’ai par contre aucun talent d’orateur et encore moins d’improvisateur. C’est pourquoi je me suis méfié car il est bien rare qu’un départ en retraite ne s’accompagne pas de quelques compliments et vous m’en avez accablé aujourd’hui. Pourtant je crois bien que c’est vous qui méritez toute ma reconnaissance. Il y a presque 10 ans que, malheureux parisien ignorant ce que c’était que vivre, je mis le pied sur le quai de la gare de Roanne, dont le seul mérite est d’être située à proximité immédiate du lieu privilégié où nous nous trouvons aujourd’hui. Je ne savais pas encore que j’allais y vivre les années les plus heureuses de ma vie professionnelle. Je ne savais pas que j’allais y trouver tant de confiance et d’amitié car si je vous ai donné tout l’amour que j’ai ressenti dès le départ pour un métier qui m’a passionné et pour tous ceux qui attendaient quelque chose de moi, vous m’avez largement payé en retour. Je ne peux oublier qu’à l’heure la plus tragique de mon existence, Madame Le Gaillard et ses enfants m’ont appris ce qu’était la vraie grandeur faite de courage, de dignité et de pardon et que, vous tous m’avez aidé à sortir du gouffre du désespoir.

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Je n’imaginais pas que l’on puisse avoir autant de joie que j’en ai éprouvée à travailler dans une telle entente et harmonie avec mes Présidents Rhodamel, Pierron et Boyer. Ils le savent bien et j’ai dit tout à l’heure à Monsieur Rhodamel tout le regret que j’éprouvai de son absence forcée et la respectueuse affection que je lui portais. Pourtant, à l’heure de mon départ, si j’éprouve des regrets, je n’ai pas de remords, car si je vous quitte, je ne vous abandonne pas en vous laissant Jean Audenis et Laurent Tiberghien. Si j’ai été un enfant de l’amour né d’une brève rencontre et sans état civil puisqu’à cette heure je n’ai toujours pas reçu ma lettre d’embauche, Jean Audenis est un bébé moderne programmé choisi - sélectionné selon les méthodes les plus sophistiquées. Les quelques jours que je viens de passer avec lui m’ont confirmé qu’il possédait bien également toutes les qualités humaines qui vous vaudront d’avoir trouvé l’homme d’envergure que vous attendiez. Et je me réjouis de penser qu’il sera sept fois plus heureux que moi puisqu’il aura sept présidents. Quant à Laurent Tiberghien, il est tout à la fois pour moi un ami et une sorte de fils avec cet avantage que n’étant pas de mon sang, il s’est parfois obligé d’écouter ou de solliciter mes conseils. Est-ce pour cela qu’il a si bien réussi dans sa tâche ! Je dois, à la vérité, de dire qu’il n’en est rien et que c’est à ses qualités propres que l’on doit en attribuer le mérite. J’ai toujours entendu dire que plus un Chinois était triste plus il souriait. Sans doute est-ce mon côté chinois si j’ai essayé d’introduire un peu de l’humour dont je suis capable à la fin de ce discours, car en cet instant, j’ai le cœur très gros comme on l’a en quittant des amis, des chers, très chers amis. Alors, je ne vous dis pas adieu, mais au revoir François Carron.

34 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE


W

AGRAM - STATION DE METRO - LES MARRONS CHAUDS

Certains soirs d’hiver, tu arrivais à la maison précédé d’une odeur de marrons chauds. Tu les achetais à la sortie du métro Wagram, enveloppés dans un cornet de papier journal. Ils t’avaient d’abord brûlé les doigts durant les cinq premières minutes de marche dans les avenues désertes de ce quartier bourgeois. Les jours où tu portais un pardessus avec de grandes poches, tu glissais le cornet dans l’une d’elles. Dix minutes plus tard, quand j’entendais ta clef tourner dans la serrure de l’appartement du troisième étage gauche du 9, rue Juliette Lamber, je me précipitais dans l’entrée. Les marrons étaient parfaits, prêts à être consommés.. Cette odeur, je la sens encore l’hiver, dans les rues de Paris. Les braseros semblent les mêmes mais les vendeurs eux ont changé. Et moi je n’achète plus jamais de marrons chauds. Tu suivais déjà ce trajet-là quand tu allais au Lycée Carnot où tu retrouvais tes amis, notamment Jérôme. On a peine à croire que tant de temps soit passé depuis. Et pourtant ce soir c’est son 70 anniversaire et tu lui as préparé un joli discours… Nous t’écoutons.

Anniversaire de Jérôme Ramaroni

septembre 1997

Cher vieux Jérôme, (avec un G ou avec un J ? Je ne le saurai jamais. Tu me diras qu’en l’occurrence cela n’a phonétiquement pas grande importance. Cher vieux Jérôme, donc, pouvions-nous imaginer - lorsque nos admirables mères conduisaient leurs bambins dans la pâtisserie à l’angle de la rue Jouffroy et du boulevard Malesherbes, à la sortie du Lycée Carnot (c’est là d’ailleurs que tu as contracté ta coupable passion pour la pâtisserie en général et le chocolat en particulier), comment donc pouvions nous imaginer qu’un être humain puisse atteindre un jour quatre-vingts années. Et puis les années passèrent et, alors que Paris s’apprêtait à accueillir un grand Maître de l’otorhino-laryngologie, les Parisiens n’en crurent pas leurs oreilles lorsqu’ils apprirent que tu allais soigner celles des Montiliens. Et c’est ainsi qu’en mai 1945 (?) débuta ton règne dans ce qui n’était jusqu’alors que le royaume du nougat. Je passerai sur ton ascension fulgurante - facilitée d’ailleurs par le fait que tu étais alors le seul de la spécialité, pour souligner au risque de m’attirer de solides inimitiés des Montiliens de souche, l’apport culturel considérable dont vous avez fait, tous deux, bénéficier votre ville d’adoption. Et puis nous sommes retrouvés et il y a lieu de croire que nous avons des chances de terminer notre vie à côté l’un de l’autre - comme nous l’avons commencée. Dans combien de temps ? Je me garderai bien de te dire « dans 10 ans pour tes 90 ans » de peur de m’attirer la réplique que fit Madame Evelyne Morin, paraît-il, il y a quelques semaines à une personne qui lui disait : « Maintenant - rendez-vous pour vos 100 ans » « Mais vous, êtes-vous bien certaine que vous serez encore là. » Sur ce, je t’embrasse. François TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 35


X

– CELA RESTERA UN MYSTERE

Maman, hier, m’a rapporté un paquet enveloppé dans du papier kraft tenu par une ficelle. Au dos est écrit « Henri en captivité. » Ce portrait est en face de moi. Le visage est grave, préoccupé, le regard absent. Les circonstances, ce mot « captivité » inscrit au dos de la fine planche en bois qui a servi de support à ton portrait en uniforme de l’armée française, me donnent envie de te connaître. Que s’est-il réellement passé dans ce camp de prisonnier où mon père, ton neveu, était également enfermé. Mon père toute sa vie a souffert d’un sentiment d’abandon. A quatre ans, il se retrouve orphelin de père et pupille de la nation. A 30 ans, toi Henri, son oncle, son père de cœur, tu le laisses seul se débattre avec ses peurs. Où est ta responsabilité ? Qu’as-tu fait ? Que n’as-tu pu accomplir dans ce camp où tu as été poussé au suicide ? Quatre gros cartons jaunis m’attendent, remplis de documents qui me permettraient peutêtre de découvrir une partie de la vérité, ou plutôt une part de vérité, celle qui parlerait de François, mon père, celle qui m’expliquerait pourquoi cet homme si intelligent, si aimé a souffert jusque sur son lit de mort, 96 ans plus tard de la peur d’être abandonné. Henri Didelet, héros incompris, beau salopard ? Ou tout simplement humain avec une face cachée que des circonstances particulières font émerger et exacerbent. Pouvons-nous te juger ? C’est derrière nous, c’est du passé dirais-tu… C’est étrange que les informations que tu as données à Philippe, ton gendre, sur tes ascendants ne mentionnent pas la mort d’Henri Didelet. Certains de ses proches ont toujours pensé qu’il n’était pas mort ce jour-là. Voici un petit extrait de ce que tu lui as confié…

EXTRAIT DE GÉNÉALOGIE… ... Jules Henri Didelet, Directeur au Ministère des Finances, né le 20 novembre 1859, mort le 8 août 1932, épouse Marguerite Fleuriot, née le 6 octobre 1866, décédée le 4 mars 1957. Ils ont quatre enfants : Henri Didelet, né le 20 septembre 1886 Robert Didelet, né le 20 septembre 1887, mort le 20 novembre 1888 Elizabeth Didelet, née le 9 février 1891, décédée en 1989 Marthe Didelet, née le 22 août 1900, décédée en 2000…

36 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE


LES

Y

EUX D’UNE ENFANT

C’est un petit tableau accroché au mur de ma chambre de jeune fille, en face de mon lit, dans la maison familiale. Un cadre doré avec une Marie-Louise en tissu beige, typique d’une époque. Une peinture à l’huile. Dans le cadre, trois enfants, deux garçons, une fille. Le peintre, c’est ma mère, elle nous regarde. Les enfants sont dans le salon. Les deux garçons sont assis par terre, devant un parc où se tient une petite fille accrochée au barreau. L’aîné, à droite, porte un grand chapeau rouge de cow-boy. Il a huit ans environ. Il est en train de jouer avec un petit train, c’est sa passion, les trains. L’an dernier, à 66 ans, il a effectué un Paris-Marseille dans la locomotive du TGV, juste pour le plaisir. Philippe, six ans, est assis à gauche du tableau. La tête baissée, on le devine très concentré sur une tâche. Il « trifouille » comme dit maman. A l’âge de 60 ans, il s’est mis à la sculpture. La petite fille a presque deux ans. Bien campée sur ces jambes potelées, elle se tient debout. Une paire d’yeux, ronds comme des billes, scrutent le monde. Ces cheveux sont coupés courts. Une petite fille accrochée au bras droit de sa mère dont la main gauche enveloppe celle de sa fille. C’est le vernissage de la mère qui expose dans cette galerie de la rue de Seine. Pour la circonstance, elle a acheté un tailleur noir des années 60, veste cintrée à la taille et jupe très ajustée qui arrive en dessous du genou. La petite fille porte un pull clair et un kilt. La tête légèrement inclinée, les yeux grands ouverts, elle regarde le photographe. Ses cheveux sont coupés au carré. Sa mère discute avec le propriétaire de la galerie, vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche. Il est noir. C’est une photo en noir et blanc. Tu l’avais devant les yeux ce tableau. Il était face à ton lit que tu ne quittais plus beaucoup.

Tableau de maman

TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 37


Z

ETTE MARIE SON FILS

Tout un poème, ou plutôt un feuilleton palpitant. Tu avais promis à ta mère, alors âgée de 91 ans, de lui relater sans omettre aucun détail, le mariage de Jean-François Dufour, le fils aîné de ta cousine Zette dont le vrai prénom était Georgette. J’espère que ta maman a apprécié le petit bijou qui suit…

le 6 Décembre 1985 (Récit destiné à sa mère du mariage de Jean-François Dufour)

fois : une fois pour contempler le paysage, une fois pour absorber le casse-croûte que j’avais prévu léger, et les deux autres pour uriner…

Ma chère mère, Formons bien nos M ou R, mieux vaut tard que jamais - voici donc le récit de l’édifiant mariage de Maître Jean-François DUFOUR attaché au Cabinet du 1er adjoint du Maire de Toulon. Or donc, je partis ce samedi matin au volant de ma voiture, laissant derrière moi une épouse éplorée et un automne flamboyant comme nous n’en avions encore jamais connu. Ayant laissé l’autoroute à Nîmes et trouvé, non sans mal, mon chemin à travers les dédales de cette ville particulièrement mal balisée, je me vis sur la route magnifique des Cévennes qui, par Ganges et le Vigan, rejoint la nationale de Millau en traversant sur la fin le plateau du Larzac. Paysages sauvages et splendides sous un soleil éclatant (adjectif consacré). J’ajouterai, pour l’intérêt du récit, que je m’arrêtai quatre

38 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE

A l’entrée de la ville, je m’arrêtai pour prendre de l’essence à un poste Shell et je décidai de continuer mon voyage puisque le lieu du mariage se situait entre Millau et Rodez. Quelques kilomètres après Millau, je tournai à gauche et entamai la dernière partie de mon voyage à travers la plus flamboyante féerie automnale que l’on puisse rêver. Et tout à coup je fus à l’entrée de cette petite ville où devait se célébrer l’hymen. Je regardai ma montre : 15 h 45. Comme toujours j’étais en avance.. La suite au prochain numéro… Tendrement François.


Résumé des chapitres précédents François CARRON a quitté la Drôme pour se rendre au mariage de son jeune cousin JeanFrançois DUFOUR. À travers les splendeurs du Gard et de l’Aveyron, il arrive à Salles-Curan. A l’entrée de la petite ville, j’ai un instant d’hésitation et, ayant opté pour l’écriteau « centre-ville », je me retrouve sur une petite place le long de la mairie. Je décide de m’y arrêter pour m’enquérir sur le meilleur itinéraire pour gagner l’église où doit avoir lieu la cérémonie nuptiale. - « Monsieur, dis-je à un jeune homme d’aspect aimable, comment peut-on se rendre à l’église ? - Rien de plus simple, vous prenez la première rue à droite en descendant puis vous tournez à gauche - Merci, Monsieur » Moyennant quoi, je me retrouve dans un culde-sac. Nullement découragé, je reviens sur mes pas - le jeune homme avait disparu mais je trouve refuge chez une accorte pharmacienne de 1re classe, diplômée de la faculté de Montpellier.

agréable, mais qui vous tombe sur les épaules. Pourvu - me dis-je in petto - que la mariée ait un manteau de fourrure ! Je vais pour tremper ma main dans le bénitier - A sec - comme toute la région ! Est-ce un mauvais présage ? Vous le saurez dans le prochain épisode. Résumé des chapitres précédents François CARRON est arrivé à Salles-Curan où doit se célébrer le mariage. Non sans mal, il trouve l’église. Deux hommes se trouvent dans l’église. Apparemment ce sont des prêtres. Ils se dirigent civilement vers moi. J’apprends que le plus grand, d’une quarantaine d’années, est le curé tandis que le plus petit, un robuste sexagénaire, est l’aumônier du collège de Montauban où la future mariée a été envoyée il y a un an pour préparer son bachot et réfléchir avant de se lancer dans l’aventure. Les deux résultats, ont été positifs et il se trouve là pour bénir son mariage.

Effectivement, celle-ci se trouve sur une petite place et, pour y accéder; il faut d’abord grimper quatre marches (trois si on accède par la partie droite) qui permettent l’accès à une petite esplanade puis sept marches qui donnent accès à la porte. Bel ensemble, quoique de taille relativement modeste.

Curieux comme toujours de m’instruire, je les interroge sur les lieux. J’apprends que SallesCuran fut la résidence d’été des évêques de Rodez et que cette église était en quelque sorte leur cathédrale d’été. Le vieux village, quelque peu fortifié, était d’ailleurs bâti autour de cette église qui servait de refuge aux habitants en cas d’attaque ennemie. Ils me quittent pour aller revêtir leurs habits de cérémonie et, le ciel me le pardonne, mais ma route a été longue, je soupçonne m’être quelque peu assoupi sur un des bancs.

Je pousse donc la porte du saint lieu. Je me félicite tout de suite d’avoir gardé mon manteau car il y règne une fraîcheur certes

Je suis réveillé par l’ouverture de la porte. C’est un couple très distingué qui paraît. Très bon genre - chapeau à voilette - foulard,

- « Persévérez, Monsieur, me dit-elle, mais laissez votre voiture ici, vous ne pourriez la garer dans la ruelle de l’église. »

TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 39


manteau strict et de bonne coupe pour elle. Costume bleu marine bien coupé. Crâne chauve très propre et brillant pour lui. Il ne lui manque que le monocle. Dans la soirée, j’apprendrai qu’ils sont comte et comtesse du côté de Toulouse. Nous nous saluons d’un petit mouvement de tête. Les deux prêtres s’impatientent du retard des mariés. Ils vont ouvrir la porte. Les mariés vont-ils arriver ? Vous le saurez après une page de publicité. Résumé des chapitres précédents Assis dans l’église de Salles-Curan, François Carron attend l’arrivée des mariés. Et puis tout à coup, des bruits de voix, plusieurs personnes pénètrent dans l’église et, enfin - en redingote grise - Jean-François au bras de sa mère, Zette Marie-Pierre, en robe d’organza noire agrémentée de tulle et de dentelles, la tête couverte d’une mantille religieuse en dentelles. Ils vont prendre place dans le chœur en attendant la mariée qui tarde à venir. Mais la voilà - ravissante apparition, vraiment - dans sa longue robe de mariée toute blanche. Jean-François à tenu ses promesses puisqu’il avait assuré à sa mère que sa fiancée pourrait se marier en blanc. Tous deux vont prendre place dans le chœur - peut-être appelle-t-on cela transept quand une barrière élevée sépare l’autel du reste de l’église.

40 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE

Nous nageons dans la plus édifiante piété. Le curé annonce que la mariée a choisi certaines prières et que Jean-François a exprimé le vœux que le gloria et le credo soient chantés en latin. L’aumônier conduit très bien la cérémonie et plusieurs amis et amies de l’un et de l’autre interviennent pour lire des prières ou exprimer des pensées personnalisées. La table de communion est assiégée, un grand souffle de pureté et de spiritualité passe sur nos fronts. Tout le monde se retrouve sur le parvis. Zette et Michel sont heureux que je sois là et JeanFrançois vient me présenter sa femme qui me confirme ma première impression : élégante, jolie et une bonne petite caboche ronde qui doit savoir ce qu’elle veut, ce qui sera bien nécessaire. Je devais remarquer par la suite les attentions qu’elle avait pour son père et son grand-père - mais n’anticipons pas. Une jeune femme brune - les traits un peu marqués - mais très sympathique se précipite sur moi. C’est Marie-Hélène, flanquée de ses deux filles de treize et six ans. Nous regagnons alors nos voitures pour nous rendre à l’hôtel. Fin du quatrième épisode.


Résumé des chapitres précédents

Résumé des chapitres précédents

François Carron vient d’assister au mariage de Jean-François Dufour en l’église de Salles-Curan. La cérémonie achevée, il s’apprête à gagner l’hôtel où une chambre lui a été retenue.

Après la partie religieuse, voici venir la partie profane. La réception va commencer au château de Salles-Curan.

Une grande partie de la noce était logée dans un hôtel modeste - mais assez confortable - tenu par deux frères à gueule de poujadistes mais se déclarant descendants de Louis XVI… (en a t-il eu tellement ?) J’ai une grande chambre avec bainswc etc... A côté, Zette, Michel et leurs deux chiens loups qu’ils ont amenés avec eux. Un ménage ami, médecin à Toulon et grand chasseur de palombes dans le sud ouest, la femme parfaite, mari jeune et leurs trois enfants. Marie-Hélène et ses deux filles et, dans une chambre séparée, un gros et très sympathique dentiste de Lodève, grand ami et non petit ami de Marie-Hélène. Et encore, le comte et la comtesse rencontrés à l’église (voir le chapitre précédent) et une dame à face de poisson-lune et son mari. Les chiens aboient, les enfants courent en hurlant dans les couloirs tandis que nous nous préparons tous pour la grande réception. Sur le coup de vingt heures, tout le monde se retrouve dans le hall de l’hôtel. Smoking, blancs ou noirs pour les hommes, robes et paillettes d’or pour les femmes ruisselantes de bijoux. Je suis, quant à moi vêtu d’un costume de ville sombre à raies très larges qui affine ma silhouette et me rend parfaitement élégant. Nous embarquons dans nos voitures en longue file, pareille à un serpent lumineux dans la nuit, serpentant à travers le village pour s’enfoncer dans la campagne à travers prairies et forêts. Nous parcourons ainsi quelques kilomètres et allons nous ranger dans une grande prairie où se trouvent déjà parquées de nombreuses voitures ! A votre santé et à demain.

La masse noire du château se détache sur la nuit aveyronnaise. Curieuse disposition intérieure. Une série de couloirs relativement étroits sur lesquels donnent des pièces diverses : petite chapelle (abondamment fleurie), cuisines etc .... La première occupation de Zette est de me faire visiter le tout. Nous grimpons donc au premier étage et, toujours par un couloir étroit, nous arrivons à la chambre du gourou. Changement de décor ! Ton appartement entier y tiendrait. Heureusement que de nos jours, les jeunes mariées ne grimpent plus sur les armoires sinon, à son âge, JeanFrançois aurait terminé la nuit de noces sur les genoux, à courir après elle. Au passage, dans le couloir, Zette m’avait longuement fait admirer un blason - celui du grand-père dont on venait de découvrir qu’il avait un titre de noblesse espagnole. Heureuse et fortuite circonstance lorsque l’on devient châtelain - même en copropriété - et JeanFrançois s’était d’ailleurs empressé de se faire graver une chevalière en or aux armes Paréja. Nous redescendons au rez-de-chaussée où un buffet apéritif, somptueusement garni et arrosé, est dévasté par la meute des invités - j’en connais une qui se serait régalée du temps de sa grande forme. Au hasard des conversations avec les uns et les autres, j’apprends que Zette a informé les cousines Ruelle du mariage - mais ne les a pas invitées ? (attention aux gaffes). Je découvre là que Marie-Hélène est extrêmement rigolote, sympathique et dynamique. Mais tout cela nous a amenés à une heure tardive - Il doit être au moins 22 h 30. Que va-t-il se passer ? Digérons un peu….

TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 41


Résumé des chapitres précédents.

Résumé des chapitres précédents

La réception a commencé au château de SallesCuran par un buffet dressé dans la salle des gardes. Tout à coup, une porte s’ouvre à deux battants.

François Carron en apprend de drôles sur les conditions du mariage. Le repas continue bien arrosé.

« Monsieur le comte et Madame la comtesse sont servis » annonce un valet habillé à la française. Nous entrons dans une très grande pièce, sans doute la salle d’honneur du château, un arbre entier brûle dans la cheminée. A gauche, la table des mariés, puis d’autres tables plus petites. J’ai l’honneur d’être bien placé puisque je suis à la droite de Zette, elle-même à la droite de son fils. A la gauche de celui-ci, la mariée avec son père à sa gauche. La tante, la grand-mère, le grand-père de la mariée, Michel et quelques personnes inconnues complètent la douzaine de privilégiés assis à cette table. A ma droite j’ai une jeune personne de 51 ans dont je découvre qu’elle est depuis plus de 10 ans assistante administrative du dentiste (copropriétaire du château) de Carquérane dont Paul Caby est le client. Elle est aussi comtesse espagnole peut-être même apparentée aux Paréja, ce qui expliquerait sa place à la table d’honneur. Il y a aussi à la table un être indéfini très actif - toujours en mouvement, photographiant à tout-va. Je lui trouve une ressemblance avec Henri Chapier - cette horrible tapette chargée du cinéma sur FR3 (et dont je viens de lire par surcroît qu’il était communiste). Pourtant, j’ai l’impression malgré sa tenue masculine qu’il s’agit d’une femme. Je vais pour interroger ma voisine lorsque le traiteur, qui est aussi hôtelier et Maire de SallesCuran, amène le premier plat - un original et délicieux pâté de lapin. Laissez-moi le manger, accompagné d’une coupe de bordeaux.

Et après le saumon, me diriez-vous ? Et bien je crois que ce qui nous fut servi était du canard (ou du poulet) avec sauce et légumes, puis du fromage, puis un dessert (lequel ?), le tout arrosé de vins de couleurs différentes et de champagne. L’heure tournait. On amena la pièce montée des mariés au milieu d’un grand brouhaha. Peut-être certains esprits étaient-ils échauffés. Entre-temps, j’avais appris que le château appartenait à trois ou quatre membres du groupe, dont Jean-François… D’ailleurs, le service était fait également par les copropriétaires et leurs copines. J’appris également que le jeune ménage allait habiter avec les autres dans la maison où était séquestrée Tante Lucette. A voir la petite caboche de la mariée, je ne pense pas qu’elle l’admette très longtemps. J’étais également devenu très copain avec le grand-père robuste nordiste de 84 ans - avec qui nous discutions des mérites respectifs des danses actuelles et de celles de notre temps, nous laissant aller à un tango lorsqu’il s’en présentait un - cas peu fréquent. Il me dit quatre fois au revoir avant d’aller se coucher comme nous vers trois heures du matin. Sommeil peut-être un peu agité - lever vers dix heures - petit-déjeuner commun dans la salle du bistrot. Un saut au château, que je vois ainsi de jour. Beaucoup de gens affaissés devant le feu. Grignoté sans appétit d’excellents restes du buffet repas. Derniers mimis - merci encore d’être venu Embrasse tante Babeth. Pour une belle noce, çà a été une belle noce ! François Carron

42 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE


A

FFICHES

Je viens de monter station Vavin dans la rame de métro vide, qui s’est arrêtée sur le quai juste devant moi. Je m’assois près d’une vitre en tirant sur ma jupe pour éviter le contact du tissu sale et rugueux de la banquette. Malgré la vingtaine de stations avant d’arriver gare du Nord, je n’ai pas envie de lire, deux heures et demie d’Eurostar me suffiront largement pour finir « Descente aux grands crus » qu’une amie m’a offert. Je ne prends pas souvent le métro et cela me plaît d’observer les voyageurs qui montent, de regarder les affiches sur les murs des stations pour des pièces de théâtre, des agences de voyages, des grands magasins, des expositions, des films. Je me suis levée très tôt, j’ai mal dormi, j’ai trop bu hier soir et je me sens dans un état second. Ma tête repose sur la vitre et à travers mes yeux mi-clos je laisse défiler les images. Je me sens comme dans cette pub Aspro, de Savignac, qui m’a marquée enfant : une tête d’homme traversée par un tunnel emprunté par un train. Dans mon enfance, les photos publicitaires étaient plus rares et les affichistes s’étalaient sur les murs du métro. En 1957 c’était moi « Déjà tentée » par les bas DD, affiche réalisée par ma mère et exposée dans les couloirs du métro parisien. Une petite fille brune de trois ans, les cheveux coupés au carré, la tête penchée, très concentrée sur l’enfilage d’un bas à son pied droit. Je me retrouve dans cette bouille ronde avec deux billes bleues à la place des yeux. Dans mon souvenir, je porte une robe rose sans manches, avec un petit col Claudine. Il faut que je retrouve cette affiche, publiée également dans le magazine « Elle » me dit maman. Mes recherches sur Internet me conduisent à une exposition en 2007 au musée d’Art Moderne de Troyes, « A fleur de peau, le bas. Entre mode et art, de 1850 à nos jours ». Le catalogue de l’exposition est épuisé chez l’éditeur mais le musée de cette ville de l’Est de la France qui a occupé, pendant deux siècles, la première place de l’industrie de la maille en France, en a encore quelques exemplaires. Tout me ramène dans cette ville que je ne connais pas. En 30 ans de carrière, mon père s’est consacré uniquement à cette industrie « vouée au confort et à l’élégance de la jambe » comme le dit le ministre de la Culture dans la préface du catalogue de l’exposition. L’entreprise Verdier, sous la marque Les bas Guy, à Paris jusqu’en 1969 puis la Chambre Syndicale Professionnelle de la Maille et la Bonneterie à Roanne. Mes parents racontaient encore très récemment, avec beaucoup de tendresse, que papa avait séduit maman en 1944 en lui offrant une paire de bas nylon… Ma naissance tient à quelques fibres inventées en 1935 par Du Pont de Nemours : le nylon. L’affiche de ma mère était assez novatrice : au lieu de représenter une femme élégante, aux jambes interminables et bien galbées, gainées de bas fins, elle avait choisi une petite fille, toute en rondeur mais symbolisant déjà la féminité. Elle avait réussi à attirer les regards des parisiens par cette petite touche indéfinissable qu’elle portait déjà en elle quand tu fis sa connaissance… Ecoutons le discours que tu as prononcé pour ses 70 ans.

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Réunion chez Jean-François et Annick pour les 70 ans de Jacqueline, le 18 décembre 1990 Je la vis, je rougis, je pâlis à sa vue ! Voilà ce qui s’est passé il y a 46 ans en plein printemps lorsque Raymond Chorand fit son apparition chez nos amis Lamour tenant à la main une fleur d’une merveilleuse beauté. Bien entendu, vous l’avez compris ce n’est pas Raymond, mais la fleur en question, qui provoqua mon émoi. Et tout mon être fut désormais tendu, heureuse époque, vers la cueillette de cette fleur. Et voilà pourquoi, en novembre, la jolie fleur voulut bien prendre pour époux un affreux jojo qui avait l’avantage à l’époque de vendre des bas nylon. Et la fleur continua à s’épanouir, passant du printemps à l’été malgré des rafales de mauvais temps qui n’arrivèrent pas à la courber ni à la déraciner. Elle prit le temps de donner naissance à deux beaux fleurons et une belle fleurette et elle reprit ses pinceaux pour traduire la beauté des choses et projeter son âme pour essayer de la faire comprendre aux autres. Et puis l’été devint un automne somptueux tel qu’on ne sait plus en quelle saison elle fut ou sera la plus belle. Fêtons cet automne car elle déteste l’hiver et il n’y en aura pas. Quant au jardinier, il est toujours aussi heureux. Je vous remercie. François.

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B

IZARRE

D’où me vient cette attirance primaire pour la carcasse ou tout autre os à ronger. De mes parents ? De ma mère, certainement pas ! De mon père ? Pourquoi pas. Ah… ce déjeuner du printemps 44, rue Juliette Lamber, où mon père avait réuni toute sa famille, l’oncle Albert, la tante Madeleine… pour faire la connaissance de Jacqueline, dont il était très épris et qui avait accepté de devenir sa femme. Ce jour-là, ma future grand-mère pose au milieu de la table une soupière blanche. Elle soulève délicatement le couvercle à liseré vert sous le regard avide des invités. Babeth plonge la louche en argent reçue à son mariage et révèle avec gourmandise, devant les convives impatients, un bouillon fumant et odorant où surnagent uniquement des os ! Jacqueline, malgré les restrictions de la guerre, son désir de faire honneur à son fiancé et de séduire sa future belle famille et son excellente éducation à la Légion d’Honneur, n’avait pas fait honneur au repas. Si vous voulez savoir ce que cela a donné 60 ans plus tard…

Allocution de François Carron, Poët-Laval, 27 et 28 Novembre 2004 Très chère femme, Très chers enfants, petits-enfants et consorts Tout petit Maxime chéri, Je veux tout d’abord remercier Denise et Martine d’avoir bien voulu participer à notre fête familiale et leur dire l’émotion que je ressens en pensant à Michel et à Serge qui étaient nos frères comme elles sont nos soeurs. Je pense aussi à ma si chère petite sœur Jacqueline, qui fut la merveilleuse compagne de mon enfance et de mon adolescence, et qui se retrouve seule dans sa maison de retraite, que son état de santé lui interdit de quitter. Nous avons pris l’habitude de grouper les anniversaires par trimestres - mais ce quatrième trimestre 2004 renferme en plus deux événements exceptionnels ! C’est pourquoi nous prenons un grand plaisir à les savourer avec vous. « A tout Seigneur, tout honneur » C’est le 1er Décembre 1914 que naquit, à Saint-Chamas, petit port de pêche sur l’étang de Berre où il y avait encore des poissons et des pêcheurs, et non plus seulement du pétrole, un magnifique garçon, fils d’Emile CARRON, ingénieur à la poudrerie et d’Elisabeth ex DIDELET dite Babeth et que l’on baptisa François-Louis-HenrI. En comptant bien on s’aperçoit qu’il aura 90 ans le 1er Décembre 2004. C’est donc le premier anniversaire.

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Je ne m’étendrai pas sur les péripéties de mon existence car, à cet âge, on ne peut plus être qu’un vieux radoteur et d’autres clients attendent à la porte. En effet, le 18 décembre 1920 fut déclarée à la mairie du XIVe arrondissement de Paris, une gracieuse petite fille que l’on prénomma Jacqueline-Marguerite-Alice-France- Victoire. Comme un sot - il est vrai que j’étais três jeune - je n’y portai pas attention et il fallut attendre un certain mois de mai 1944 pour réaliser que nous étions faits l’un pour l’autre et, en plein accord, nous nous épousâmes le 18 novembre 1944. Voilà les deuxième et troisième anniversaires ! Comme il fallait s’y attendre, nous fîmes preuve de beaucoup d’activité et, le 15 octobre 1945, le monde du rugby s’enrichit, non sans difficultés et souffrances, d’un superbe trois-quarts qui, dès l’âge de 9 mois, perçait au centre et échappait au plaquage des malheureuses personnes chargées de le surveiller. Il n’a jamais perdu sa suractivité et son courage. Nous en sommes au 4e anniversaire - Passons au suivant.... La vie était dure à l’époque, le ravitaillement difficile et quatre années d’occupation avaient laissé des séquelles. Jacqueline en subit les conséquences. Mais sa volonté, son courage et les soins éclairés du cher docteur Thibier lui permirent de reprendre le dessus et le 30 Décembre 1947. Philippe fit son apparition. Ne vous étonnez pas de cette date inhabituelle - et gardez le secret. Si Philippe a été déclaré le 1er Janvier 1948, c’était pour lui donner un an de plus pour se présenter à Polytechnique. Nous avons donc décidé, sur le plan familial, de l’intégrer dans son véritable trimestre. Philippe arriva - paraît-il - comme une lettre à la poste. Mais, quinze jours après, il attrapa le microbe de la coqueluche que couvait son frère, et ceci à une époque où il n’existait aucun vaccin ou remède contre cette maladie. Ce fut une lutte effroyable, mais la volonté de vivre de Philippe l’emporta. Cinquième anniversaire donc, mais prenons un peu de repos. C’est ainsi qu’il nous échappa qu’un certain 17 novembre 1953 était né, à Sceaux, un nommé Philippe Kienast, d’une famille d’universitaire de bonne réputation ; puisqu’il devait devenir le 8 décembre 1974 notre troisième fils, il sera notre sixième anniversaire. A titre anecdotique, je lui confie que si Sylvie l’a définitivement conquis par ses talents de cuisinière de haute mer déchaînée, c’est qu’elle a été certainement conçue pendant les fêtes de Cornouailles au son des cornemuses, de toutes les bagads de Bretagne et d’ailleurs. Les années ont passé.. Huit petits enfants sont nés. Et tout d’un coup, on s’aperçoit que Philippe et Sylvie sont mariés depuis 25 ans et nous, depuis 60 ans. Jacqueline et moi n’avons pas eu de père et en avons souffert. Le mien est mort en 1918. Le sien, aviateur héroïque de la guerre de 14, est mort en déportation en 1942. J’ai fait de mon mieux pour tenir cette place - ce n’est pas toujours facile ni pour l’un ni pour l’autre. En tout cas je vous ai toujours profondément et également aimés. C’est aussi l’amour qui fait qu’un homme et une femme à l’origine très différents, partagent 60 années de vie commune, avec toutes les épreuves que cela comporte. C’est aussi la compréhension mutuelle - l’indulgence - l’amour des enfants. J’ai toujours pour ma femme le même amour et je l’admire profondêment pour son courage et son enthousiasme inaltérable. François

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C

LOWN

- « C’est quoi un clown ? - Quelqu’un qui tourne en dérision une situation ! Ca veut dire quoi ? Par exemple, dans le bac à sable, y a un petit garçon qui fait une grosse colère parce qu’il veut ta pelle. Il veut ta pelle parce qu’elle a la couleur de son seau. Toi, tu voudrais bien lui passer mais sa maman, elle, ne veut pas que l’on cède à son caprice. Alors comment faire pour que la situation ne tourne pas au drame ? Le drame, c’est si le petit garçon se roule dans le sable en t’en envoyant dans les yeux et, en général, ça se termine par une grosse fessée. .... - Tu ferais quoi toi ? Moi, je me roulerais dans le sable et j’en mettrais plein dans mes chaussures ! Et toi ? - Ben moi, si j’avais un nez de clown, je le mettrais. - Et tu crois que ça le ferait rire le petit garçon ? Ou la maman ? - Le petit garçon, il serait étonné et il s’arrêterait sans doute. Et la maman, elle éclaterait de rire, c’est sûr. - Ah… Et s’il s’arrête pas, tu fais quoi ? Tu lui donnes une fessée ? - Non, je fais comme lui, je fais un caprice, mais avec mon nez de clown pour lui montrer que c’est idiot de faire une colère pour une histoire de couleur de pelle. Le clown, il grossit les situations pour les rendre ridicules. Alors il tape des pieds une fois, deux fois, il crie, il fait des grands gestes des bras, il fait des gros yeux tout ronds… Et il tombe par terre, épuisé ! Tu vois, c’est ça une colère . - Et toi, comme grand, tu fais jamais de colère pour des histoires idiotes ? - (Rires) Oh que si, un peu, des fois ! - Pourquoi tu le fais si tu sais que c’est idiot ? - Parce que, même si on est grand, des fois, il y a des situations qui nous font sortir de nousmêmes, on n’arrive pas à se calmer, on est furieux et je suis sûre que si on pouvait, on se roulerait par terre, ça nous ferait du bien. - Ah, je voudrais bien te voir un jour. - Ton papa, tu pourras lui demander comment c’était… Quand j’essayais de le faire travailler, il arrivait parfaitement et très rapidement à me faire sortir de mes gonds… - C’est quoi les gonds ? (L’adulte se lève, se dirige vers la porte, la prend et la sort de ses gonds) - Tu vois c’est ça les gonds. - Arrête de faire le clown. C’est bizarre ! Moi, j’aime pas les clowns. - Pourquoi ?

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- Des fois c’est triste, ça me donne envie de pleurer. - Oui mais regarde, ton papa, il te dit souvent d’arrêter de faire le clown. ... - C’est que tu le fais rire et que, du coup, il ne peut pas te punir, donc tu as bien compris l’utilité du clown. - Oui mais j’ai pas mis mon nez rouge ! - Tu n’en as pas besoin à ton âge, heureusement. - Parce que mon nez est trop petit ? - Non c’est juste que, quand on est adulte, on a du mal à sortir de son personnage et, alors, on a besoin d’artifice. - C’est quoi « d’artifice » ? - Un artifice… C’est l’habit de l’artiste, un peu comme un déguisement, quelque chose qui te permet de te cacher, de te protéger pour mieux jouer. - Et si tu mets ton nez, ça suffit à te cacher ? - Oui ça suffit, ça te permet d’être toi… Et pas toi. Cela te permet de sortir de toi. - Alors si je fais le clown, je suis quelqu’un d’autre ? - Non, si tu fais le clown, tu exprimes juste ce que tu as au fond de toi mais que tu n’oses pas montrer quand tu es toi seulement. - Ah ! Pourquoi j’ose pas ? - Parce que c’est trop difficile à porter, à vivre, pour toi ou pour les autres ! - Et comment il sait que c’est trop difficile à vivre pour les autres, le clown ? - Parce qu’un clown, c’est quelqu’un qui ressent beaucoup de choses, de toutes petites petites et des grandes. - Ben dis donc, je comprends pourquoi les clowns ils sont tristes… Alors quand un clown il me fait pleurer, je lui fais de la peine ? - Non pas vraiment, tu lui fais plaisir. - C’est pas gentil, je pleure et ça l’amuse : j’aime pas les clowns. (Rire) - Non, ça veut dire qu’il a bien joué la comédie ! » Et si, ce dialogue, tu l’avais eu avec ton premier petit enfant, Antoine, à qui tu viens de faire un beau discours. Ecoutons…

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18 ans d’Antoine

15 septembre 1999

Notre Antoine,

Etant né le premier de nos petits enfants, tu ne t’étonneras pas d’être le premier à atteindre l’âge fatidique de 18 ans (il n’y a en effet que dans les problèmes de calcul que le fils réussit à atteindre le double de l’âge du père) ! A dire vrai, lorsque nous promenions un bébé à Poët-Laval, ou lorsque j’accompagnais tes premiers pas dans le square de la place des Vosges, je ne pouvais imaginer que je serais encore là pour fêter cet événement. Mais puisque les circonstances l’ont permis, j’attendrais bien quelques années encore, pour assister à ton épanouissement et à ton envol dans la vie. C’est maintenant que tout va se jouer et pour t’y aider, tu as une chance exceptionnelle - que ni ta grand-mère ni moi n’avons eue hélas à cet âge - celle d’avoir un père qui ne vit que pour sa famille et qui t’a montré, par son exemple, que la droiture et l’honnêteté étaient compatibles avec les affaires - mais aussi que quelle que soit l’intelligence dont on est doté - rien ne se fait sans le travail. Pardonne-moi ce petit sermon, il y a 35 ans, j’ai écrit à peu près la même chose à ton père, je n’aurai plus l’occasion d’écrire à ton fils. Nous sommes heureux que tu viennes très souvent et ce sera un grand bonheur de t’accueillir seul, ou avec des ami(e)s, chaque fois que tu en auras envie. Je t’embrasse avec toute ma tendresse de grand-père.

François Carrron

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D

IEULEFIT : SA PISCINE MUNICIPALE

On y arrivait sur le coup des onze heures. C’était le matin qu’il fallait y aller, nous étions en pays de connaissance. L’après-midi, c’était la foule, les autochtones, les colonies de vacances. On se retrouvait entre estivants dieufefitois depuis plusieurs années. On arrivait à la hauteur de la terrasse, on se penchait à la balustrade en fer et on regardait. Qui était déjà là et où ? On mettait notre serviette toujours au même endroit, quitte à aller faire un petit tour pour dire bonjour. On descendait par un grand escalier en béton avec une rampe blanche pour arriver à hauteur des vestiaires. L’escalier se séparait en deux, un côté femmes, un côté hommes. Le vestiaire était comme une rotonde, grillagée et l’on apercevait les paniers qui pendaient vides ou débordants de vêtements. Je prenais presque toujours un panier en plastique rouge mais je ne mettais jamais le bracelet en caoutchouc avec son numéro. Ni à la cheville, ni au poignet. Il y avait trois bassins. Dans le grand, des malheureux étaient accrochés à la perche du maître nageur et apprenaient à allonger, plier, écarter. Quand le mistral avait soufflé la nuit, l’eau était très froide, même en plein mois d’août. Moi j’ai appris à nager dans la mer… Un jour, la piscine municipale de Dieulefit a été le théâtre d’un défilé de naïades concourant pour le titre de Miss… Je ne me rappelle plus qui en avait été l’instigateur, ni qui composait le jury, mais je me souviens très bien qui fut l’heureuse élue. J’avais 10 ans et je regardais avec envie tous ces beaux corps de femme. Combien d’orteils ont souffert sur les dalles en pierre irrégulières et disjointes qui entouraient les trois bassins. Les chaussures étaient interdites autour de la piscine. Courir aussi. Les « plages » où l’on pouvait s’allonger étaient très légèrement en pente et en béton. L’épaisseur des serviettes nous semblait suffisante pour y rester plusieurs heures. Aux trois coups de sifflet du maître-nageur, on ramassait notre serviette. Il était une heure de l’après-midi et la piscine fermait. Le snack-bar sur la terrasse restait ouvert. De cette terrasse, on faisait un petit signe, on discutait avec les copains en dessous, nos parents nous appelaient… C’était un lieu privilégié d’observation ! De temps en temps on croisait des groupes d’enfants malingres. En maillot de bain, leurs torses rachitiques étaient impressionnants. Ils étaient soignés pour la dilatation des bronches.

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C’était dans le milieu des années 60. Quelques années plus tard, les antibiotiques ont fait disparaître ces homes d’enfants qui ont pu rester vivre avec leur famille. Une fois par été, il y avait des compétitions de natation. Les nageurs s’élançaient des six bornes blanches en ciment, hautes d’une cinquantaine de centimètres. Pour les départs en dos crawlé, chacun attendait dans sa ligne d’eau, le corps recroquevillé et les bras tendus, accrochés à la barre métallique des bornes, prêts à se jeter en arrière au coup de sifflet. Les ballets nautiques clôturaient la soirée. Le bassin était éclairé et nous étions toutes excitées en attendant notre tour. Adulte, je n’y allais plus, mais mon frère Philippe y emmenait quotidiennement son fils Fabien qui y apprit à nager. Cela fait bien longtemps… Aujourd’hui, tu as écrit à Fabien un beau discours, pour son mariage auquel tu n’as pas pu assister. Mais tu étais là par les paroles… Ecoutons ! Fabien et Magali,

La Combe-Saint-Martin, le 14 juillet 2011

Quelle bonne idée vous avez de vous marier. Cela nous permet de nous réunir tous ; et si vos cousins et cousines ne se décident pas rapidement, c’est le dernier grand bonheur que je connaîtrais aujourd’hui. Je me rappelle, Fabien, du jour ou fièrement dressé sur le monticule à côté de notre maison, tu m’avais expliqué qu’à la course à pieds, tu terminais toujours premier et que personne ni parmi tes cousins, ni parmi tes copains, ne pouvait te battre. Ce goût de la première place, tu l’as conservé et en particulier dans un domaine qui nous était et nous est toujours totalement étranger, celui de l’électricité; car nous savons tout au plus remplacer une ampoule électrique qui vient de sauter à condition, évidemment, qu’elle ne soit pas accrochée au plafond. La fée électricité s’était certainement penchée sur ton berceau et l’Ecole Supérieure d’Electricité, SUPELEC, n’a été créée que pour t’y accueillir un jour. Tu y es donc entré et, après une brillante scolarité, tu en es sorti à une place que ta modestie ne nous a pas révélé mais qui t’a valu d’accomplir ta dernière année d’études en Angleterre. A ce propos, nous n’avons toujours pas ta photo en universitaire anglais que tu nous avais promise… Mais ta plus belle réussite est d’avoir rencontré Magali, d’avoir su la séduire, ce qui en fait aujourd’hui officiellement notre quatrième petite fille. Si Fabien se distingue dans l’électricité, toi, Magali, tu le fais dans la linguistique et l’enseignement sans compter ta féminité et ton charme, ce qui vous permet de former un couple tout à fait complet, bien armé pour vivre son avenir dans l’épanouissement et l’Amour. François Carron dans sa 97e année 52 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE


É

L’été, à la table familiale, tu avais instauré un rituel que tu étais seul à pouvoir accomplir : la préparation de la pêche au vin. Tout nouveau convive devait « subir » cette épreuve quasi initiatique. La refuser l’exposait à tes traits d’humour pertinents, diaboliques et répétés. Y succomber n’était pas un pêcher de gourmandise mais une déclaration d’amour réciproque. Voici la recette…

PÊCHES AU VIN - INGRÉDIENTS PAR PERSONNE Un verre à vin transparent Une belle pêche, jaune ou blanche, assez mûre (de Madame Poncet) Un verre de vin des Côtes-du-Rhône de quinze centilitres environ (Cairanne, Visans, Vinsobres) Une cuillère à soupe de sucre Un kilo de patience Une tonne d’amour RÉALISATION Peler la pêche au-dessus du verre pour ne pas perdre une goutte de jus Oter le noyau et couper la pêche en petits morceaux dans le verre Ajouter le vin Ajouter le sucre Mélanger longuement et délicatement avec une cuillère, une branche de lunettes …. CONSEILS Il peut être intéressant de se laver les mains avant la préparation de la pêche au vin bien que ce détail ne figure pas dans la recette initiale Discourir sur la préparation et les vertus de la pêche au vin est particulièrement apprécié de la tablée

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F

AMILLE

N’en déplaise aux machos Un grincement, au moins le dixième de la journée… Jacqueline tu es là ? C’est Babeth, ma grand-mère, qui entre et vient voir ma mère. Elle habite sur le même palier, troisième étage D – comme écrit sur la porte de la loge de la concierge. Nous gauche, au troisième étage aussi. Il n’y a pas d’ascenseur dans cet immeuble parisien, assez bourgeois, de cette partie déserte du XVIIe arrondissement de Paris. Une rue étroite, sombre et lugubre. En face du 9, rue Juliette Lamber, il y a un épicier – je m’y précipite pour acheter du beurre, du sel, un produit de première nécessité manquant… A côté, le boulanger. Tous les soirs de mon année de 6e, après l’étude, maman m’y achète un gâteau, pour se déculpabiliser, mais de quoi ou auprès de qui ? Sans doute de me laisser à l’étude ayant repris un poste d’enseignante. Les deux appartements sont sur le même pallier et entre les deux, il y a une porte de communication, avec un rideau en velours rouge chez ma grand-mère. Nous déjeunons et dînons chez elle tous les dimanches, elle vient chez nous tous les mardis soirs. Je passe de notre salon où le chevalet de maman trône au milieu de la pièce à l’atmosphère d’une tente bédouine. Le salon de ma grand-mère est décoré de tentures, tapis, plateaux, tables basses rapportés d’Algérie, souvenirs de mon grand-père pied-noir. Maman nous racontait toujours que lors du déjeuner de présentation à la famille de son futur mari, elle avait cru que mon père était arabe ! Ma grand-mère a des règles, qui lui sont propres, pour respecter l’intimité de notre famille. Comme ce dimanche matin où elle a débarqué dans la chambre de mes parents en leur intimant de se lever pour aller à la messe. Moi, je débarque quand je veux chez elle. Sa porte nous est toujours ouverte, comme à tous. Sa table aussi. Elle accueille tous les esseulés, les déracinés. J’ai oublié le nom des deux prêtres cambodgiens qui venaient déjeuner tous les dimanches. Elle écrit beaucoup et reçoit de nombreuses lettres d’amis éloignés, de très longues dates, qu’elle n’a pas vus depuis des décennies. Ses commentaires nous réjouissent et mon père se moque d’elle. Ses longues conversations téléphoniques sont de véritables tranches de vie. Ses exclamations bruyantes nous maintiennent en haleine. Quand elle raccroche, ses commentaires nous régalent… Tous les ans, à la Toussaint, la tournée des cimetières du Père Lachaise et de Montmartre avec grand-mère se transforme en intenses moments de joie. Babeth s’arrête sur des tombes de personnes croisées peut-être trois fois dans sa vie, mais c’est sa fidélité. Mon frère aîné s’agenouille sur n’importe quelle tombe, pour se moquer d’elle gentiment. Moi je n’ai jamais trouvé les cimetières tristes, je sautille entre les morts.

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Au retour, nous nous retrouvons tous pour déjeuner autour de la table dans la salle-àmanger de Babeth. Les trois rallonges ont été mises. La table, ovale, est recouverte d’une nappe blanche, en coton épais brodé. Les assiettes sont blanches avec un double liseré vert. Certaines sont coupées d’une grande traînée jaune de colle. L’argenterie brille et les verres à pied gravés ont été sortis. On retrouve les mêmes initiales sur les serviettes de table. Les conversations sont bruyantes, les plaisanteries et les moqueries fusent de toute part. Mais la voix de Babeth domine toujours. Elle est dynamique, autoritaire, entraînante. Elle aime le monde et est aimée en retour. Mais sans public, elle est inquiète, ses yeux sont angoissés. Elle s’est beaucoup occupée de moi. M’a emmenée visiter de nombreux monuments dans Paris. M’a souvent gardée. Mais je n’ai pas de souvenirs de baisers tendres, de bras chaleureux, de paroles réconfortantes, de confidences. A-t-elle été une mère chaleureuse pour toi Papa ? Et, malgré ou grâce à tout cela, vous avez résisté pendant 50 ans de mariage. Ce n’est pas la fin… Mais place au discours !

Repas des noces d’or de François et Jacqueline

novembre 1995

Responsable - mais pas coupable ! Vous avez le droit de le dire avec fierté. Toi, Denise - à laquelle j’associe notre si cher Robert et toi, mon vieux copain Raymond (Chorand), qui fut le premier Raymond à transformer le cours de notre existence. Mais lorsque, grâce à Denise et toi, nous eûmes pris le départ d’un «Tour d’existence », il nous fallait encore beaucoup de chance pour franchir toutes les étapes et disputer le sprint final sur les Champs-Élysées. La première de ces chances fut de rencontrer le deuxième Raymond en la personne du docteur Raymond Thibier. Je le revois encore arriver dans notre studio de Neuilly son appareil de radio sous le bras et sa fidèle infirmière sous l’autre. Et pendant des mois - à plusieurs reprises - avec sa compétence - son amitié jamais en défaut - mettant à notre disposition tous les moyens dont il disposait lui-même - il rendit la vie à une future et merveilleuse jeune femme de quelque 70 ans. Merci Raymond et - il me permettra certainement de l’ajouter - merci aussi pour Michel Ducas. Mais Raymond ce n’est pas que cela - c’est aussi le tournoi des Cinq Nations - les pèlerinages au stade de Colombes par les chemins de l’intelligence - les enthousiasmes délirants et les affreuses déceptions - les arbitres ignobles - les fumeurs de cigares toujours assis devant Jacqueline. Et tante Marthe, qui participait à nos déplacements, se rappelle avoir roué de coups Raymond dans un instant de particulière excitation.

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Et puis, juste récompense et bonheur suprême pour un père, votre deuxième fils Gérard est devenu champion de France Junior de rugby. N’y décelez – mes chers fils – aucune trace d’amertume. Pourtant il n’y a pas eu que des Raymond dans notre existence. Dès le départ, nous avons eu la chance de vivre au milieu de familles unies et nous nous devons de penser à tous ceux et toutes celles qui, au cours de ces 50 années, ont partagé notre existence et nous ont donné tant d’amour et d’affection. Notre petite grand-mère – simplement et admirablement chrétienne – nos deux mères pour qui nous étions tout – tante Marthe – tante Madeleine – tante Odette – Anne-Marie, Yvonne-.Albert et les autres. Attention, tante Marthe, tu les représentes tous et nous avons besoin de toi. Puis nous avons acquis des beaux-frères et belles-sœurs qui sont devenus nos vrais frères et sœurs et se sont ainsi manifestés en toutes occasions. Je tenais à leur redire aujourd’hui et je songe, en particulier, Denise, à cette époque de Saint-Gervais où, en plus des graves soucis qui t’accablaient, tu as pris en charge tes deux neveux pour permettre à Jacqueline de se rétablir. Et pour couronner le tout, nous avons eu la chance d’avoir trois enfants – tels que vous les voyez aujourd’hui, qui se sont adjoints une belle fille et un gendre afin de nous permettre d’avoir sept adorables petits enfants. Pour nous, ils ne forment qu’un tout auquel nous vouons un amour absolu. Nous avons essayé – surtout Jacqueline – de ne pas trop faire peser sur eux le poids de cet amour. Si nous n’y avons pas réussi, nous vous en exprimons nos regrets, mais pas nos remords. J’ai gardé pour la bonne bouche celle qui a été la chance suprême de ma vie – vous avez deviné ? Ma femme. Lorsque je parvins à l’âge du mariage, mes proches – qui me trouvaient un peu snob – me voyaient volontiers épouser une bourgeoise de type classique, et de préférence fortunée. Je ne ferai aucun commentaire! Tout ce que je peux dire, c’est que celle que j’ai trouvée – si elle ne présentait pas toutes ces caractéristiques – m’a donné 50 années de bonheur à travers tous ces évènements heureux ou tragiques qui ont traversés notre existence sans que notre union en soit jamais altérée. J’ai toujours admiré le courage et la volonté dont elle à fait preuve, non seulement pour elle, mais encore chaque fois qu’un membre de sa famille était en cause. Son talent qui s’épanouit, ses passions, sa soif d’apprendre et de donner ignorent les années. Plus elles passent – plus elle rajeunit et plus son dynamisme augmente. La vie, avec elle, ne risque pas de manquer de sel. Ceci vous explique pourquoi je l’aime toujours comme au premier jour. J’espère qu’elle vous dira la même chose, car il y a quelques jours elle m’a confié, d’un air gourmand, qu’elle allait « parler ». Peut-être vous dira t-elle, à cette occasion, ce qu’elle compte faire pendant ces 50 années à venir. François

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G

USTATIF : LES PAILLES D’OR DE MONSIEUR COQUILLON

Mon père disait que Monsieur Coquillon était une « relation d’affaires » et, quand il venait à Paris, papa, tu l’invitais à la maison. Vous dîniez entre adultes mais quand il sonnait à la porte, je me précipitais pour lui ouvrir. Il était habillé tout en gris, chapeau et pardessus, mais tenait à la main un paquet blanc et rouge. C’était un rituel, ce paquet de Paille d’Or qu’avec précaution il me remettait. J’ouvrais délicatement un sachet en argent pour en extraire cette gaufrette dorée, légère, fourrée de confiture de framboises. Je séparais trois gaufrettes que je superposais et j’y plantais les dents avec assurance. Je sentais les petits grains craquer et le goût de la framboise remplir ma bouche. J’ai toujours acheté des Paille d’Or à mes enfants pour les voyages en voiture. Elles ont le goût de mon enfance. Une lectrice bien intentionnée et extérieure a mis en évidence le fait que, enfant, j’accourais dès qu’un homme apportait de la nourriture. Ton discours à nos 20 ans de rencontre semble conforter cette idée… Ecoutons-en un extrait fleuri de termes culinaires !

N’en déplaise aux « machos » qui pourraient se trouver dans cette salle, je dirai qu’être une fille est une des choses les plus difficiles au monde. La fille doit être à la fois l’épouse de son mari, la mère de ses enfants et la fille de ses parents. Elle est ainsi découpée en trois rondelles dont chacun choisit celle qu’il préfère tout en lorgnant sur celle du voisin. Et ce n’est pas fini car il y a encore une autre découpe : la fille de la mère et la fille du père. Pour la mère, elle est soit une rivale, soit une merveilleuse amie. Vous avez heureusement choisi la deuxième option. Pour le père, c’est beaucoup plus complexe : à ses yeux, il reste toujours un peu un enfant dont on voudrait être fière et que l’on gronde parce qu’il a une miette de pain au coin de la bouche ou une tache sur son chandail (il faut dire qu’avec moi, elle est gâtée) mais vers lequel on vole à tire d’ailes, lorsqu’il est en danger. Oserai-je dire que la fille devient sa propre grand-mère à travers son père ? Quoi qu’il en soit, me diriez-vous, nous ne voyons qu’une seule et même Sylvie et non tous les morceaux que vous nous annoncez. Alors je vais vous confier un truc de magicien. Vous prenez un grand sac, vous l’ouvrez vous y enfournez tous les morceaux qui vous tombent sous la main : Intelligence - volonté - détermination - persévérance - courage - goût de l’aventure - humour et fantaisie. Autorité - sens de l’organisation. Amour inconditionnel, mais sans faiblesse pour les siens. Sens aigu de l’amitié. Dévouement dans la discrétion. Vous secouez bien. Vous ouvrez. Et vous sortez… Mais non - pas un lapin ! Vous en sortez Sylvie Marie Odette, épouse Kienast. Quoi d’étonnant à ce qu’ils aient mis au monde Nicolas le magnifique - Margaux, la fantaisie et la grâce - Vincent, surprenant et créateur. Sans oublier l’enfant adoptif l’espiègle et turbulent Meursault. Bonheur à la famille Kienast qui nous entraîne dans le tourbillon de la VIE. François

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H

OMMAGE

L’humour a toujours été ton mode d’expression favori pour communiquer tes sentiments, ta tendresse, ton amour. Tu ne m’en voudras pas, papa, si aujourd’hui dans cette petite église romane de Bonlieu-sur-Jabron, je m’adresse à toi sur ce même mode, que tu as transmis à certains de tes descendants ! Pour vos 67 ans de mariage, tu as décidé de faire un très beau cadeau à ta femme, Jacqueline. Tu lui as montré la confiance que tu avais en elle en lui rendant sa liberté. Liberté pour cette presque jeune femme de 90 ans d’étaler à la face du monde ce qu’elle sait faire. Elle avait bien commencé jeune fille, avant de tomber dans les bras de ce si séduisant garçon qui a bien su se l’attacher de peur qu’un autre la lui ravisse… Tu as enfin compris qu’elle ne t’abandonnerait pas. Tu es parti serein en t’endormant, avec beaucoup de discrétion, riche de tout l’amour de cette famille que tu as constituée. Humour toujours : entre la Saint-Barthélémy et Saint Louis, tu as choisi la paix. Imagine si tu avais décidé de tirer ta révérence 24 heures plus tôt, tu tombais en plain massacre ! Tu as préféré rendre la justice sous un chêne… truffier, bien sûr ! Par paresse, triste privilège de ceux qui n’ont pas beaucoup d’efforts à faire, ou manque de confiance, tu n’as pas forcé tes talents d’écriture. Je ne te promets pas de réussir mais l’envie me taraude de regrouper tes écrits. Le choix du titre est prématuré mais « François Carron, humour et discours » ou « François Carron, l’amour en discours », tu en penses quoi ? Merci de ton aide. Je te laisse me contacter car je sais que tu vas être très sollicité ! Ciao, ciao, moi, carissimo papa… juste quelques rudiments d’italien qui pourront te servir en arrivant devant San Pietro. Arrivederci Une statuette sur ton cercueil, sobre, belle : deux joueurs de rugby. Un bel hommage que ton fils Philippe t’a rendu. Voyons voir…

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I

NVICTUS = RUGBY

Invictus, poème magnifique que se récitait Nelson Mandela, chaque jour de ses 25 ans de prison. Invictus, film de Clint Eastwood sur Nelson Mandela, les Sud-Africains et le rugby. J’en suis sortie bouleversée, Matt Damon, acteur qui me fait tellement penser à mon fils aîné Nicolas, n’y est pas étranger. Mais au-delà, il y a le rugby et mes souvenirs d’enfance. J’étais au cœur de la mêlée, je tremblais de peur d’un hors-jeu sud africain, d’une erreur d’arbitrage, je m’accrochais aux maillots des joueurs, leurs grognements d’animaux sauvages me prenaient aux tripes, et pourtant je connaissais la fin du film …. Ces grognements me rappelaient les cris, hurlements, injures, vociférations de mon père François, ses amis, mes frères et même ma mère qui en devenait ordurière et insultait l’arbitre en des termes que je ne lui ai jamais entendu prononcer en d’autres circonstances… Pourtant, tous ces amis étaient des gens très respectables, pères de famille, Raymond Thibier, grand pneumologue, Jean Lamour, décorateur ayant pignon sur rue avenue Paul Doumer, Michel Plantin, juriste reconnu… mais devant ce petit écran (les écrans plats n’existaient pas à cette époque) ils redevenaient des primates ! Mais pourquoi le rugby, « sport de voyous, joué par des gentlemen » à l’inverse du football « sport de gentlemen joué par des voyous », les mettait, nous mettait dans de tels états ! la mêlée, l’empoignade, le corps à corps, la prise de risque faisaient certainement résonner en nous des envies, des pulsions, des peurs maîtrisées… J’aimais tous les joueurs : le demi d’ouverture, le demi de mêlée, concentrés sur ce ballon ovale qui doit et va sortir, si petits comparés aux piliers et aux avants, couverts de boue, avec leurs cuisses puissantes visibles entre chaussettes hautes et shorts, des cous à rendre jaloux un taureau, la tête ceinte d’un bandeau pour leur éviter de se faire douloureusement tirer l’oreille par un adversaire… Ce pouvoir de cohésion du quinze – je ne parle pas du rugby à treize – répond à ce besoin de sentiment d’appartenance à un groupe, une tribu qui donne à l’homme (le mâle) la capacité de se surpasser. Enfant, j’étais toujours fascinée par « l’éponge miracle ». Un colosse se retrouvait par terre, ne bougeait plus, qu’avait-il ? L’arcade sourcilière ouverte, comme mon fils Vincent ? Un coup de pied dans la tempe, comme mon frère Jean-François ? Le soigneur traversait le terrain en courant, sa petite valise à la main, sortait l’éponge, un petit coup rapide sur le visage et notre colosse était sur pied. L’épisode de l’éponge n’était que le début des discussions et commentaires fleuris de tous ces hommes vissés sur leur chaise, prêts à bondir, comme mus par des ressorts à la moindre action d’un joueur. Puis venait la décision de l’arbitre qui souvent, très souvent, voire même toujours, était traité de tous les noms d’oiseaux et pire encore… surtout s’il était de nationalité anglaise ! Tous ces supporters que nous étions n’imaginaient pas une seconde être différents de ceux présents au stade, Yves du Manoir, Cardiff, ou autre ; le Stade de France n’existait pas encore… Les joueurs sur le terrain, perçoivent-ils toute l’énergie que des millions de spectateurs leur envoient au travers du petit écran ?

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Mon père n’a jamais joué au rugby, à son grand désespoir, son fils Jean-François a joué, son petit-fils Vincent joue, son gendre Philippe a fait semblant d’avoir été un brillant joueur de rugby au lycée, sa petite fille Margaux a épousé Jérémy, un passionné de rugby. A 90 ans, entouré de trois de tes petits-enfants, papa tu as assisté à un match du tournoi des Six Nations – cinq dans mon enfance – France-Ecosse. Nicolas, Margaux et Vincent se rappelleront toujours cette équipée, presque sauvage, où ils ont récupéré leur grandpère dans un fourgon de police, en grande conversation avec la gente féminine, sous ton charme… à la sortie du Stade de France à Saint-Denis. Papa tu m’as transmis le rugby en héritage et je t’en remercie, c’est une belle ligne de conduite : ne pas avoir peur des coups : les recevoir pour aller de l’avant et ne pas avoir peur de les donner quand il faut ! J’ai bien l’impression que la tradition du rugby se perpétue dans la famille. Cela t’a inspiré ce superbe discours lu par ton petit-fils Nicolas. Tu as eu droit à une standing ovation par 170 personnes. Levons-nous également pour t’écouter…

Allocution de François Carron pour le mariage de sa petite fille Margaux avec Jérémie. Le 26 septembre 2009. Ma Margaux chérie, et mon 6e petit-fils que j’aime déjà comme les autres. Lorsqu’elle te vit pour la 1re fois dans les bras de ta mère, grand-mère s’exclama : « C’est déjà une petite femme »... Tu vois Jérémie que tu ne t’es pas trompé. Mais, grâce à Dieu, avant d’être une femme, tu gravis avec tes cousins et cousines tous les échelons qui firent notre bonheur lorsque les uns après les autres vous apparaissiez dans notre vie et vous retrouviez chaque année à Poët-Laval en ayant pris un an de plus. Ce qui nous a valu le bonheur de vous voir grandir, progresser, vous épanouir, à travers la piscine (et ses émotions !), le poney, les camps dans la montagne, les pique-niques, etc Lorsque tu naquis, tu avais déjà un frère, Nicolas, puis survint la naissance de Vincent, tu étais situé entre deux garçons et il te fallait marquer ton territoire, ce que tu fis avec beaucoup d’autorité. Tu apportas également à ta mère une aide importante pour faire de Vincent, sous l’œil attentif de Nicolas, le gentleman qu’il est actuellement. Je n’oublie pas non plus que lorsque vous fûtes adolescentes, avec tes deux cousines et parfois avec ta grande et chère amie au prénom impossible à retenir – cochampionne de bavardages du jardin d’enfants à la terminale – vous débarquiez à la maison pour vous précipiter sur les robes et les chaussures de grand-mère, et nous voyions apparaître dans l’escalier avec arrêt obligatoire devant la glace de véritables jeunes femmes qui nous réjouissaient par des représentations improvisées et par leur seule présence.

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Tout ceci appartient à un passé que nous n’oublierons jamais. Venons-en au présent. Tu poursuivais de brillantes études lorsque ta mère nous dit un jour : « Margaux est amoureuse ».... Ce qui nous rendit tout à la fois heureux et inquiets de savoir qui allait nous ravir un des joyaux de la brochette de nos merveilleux petits enfants. Nous fûmes d’abord rassurés en apprenant qu’il était rugbyman. Puis complètement conquis en découvrant l’intérêt qu’il prenait à nos réunions familiales. Jérémie, tu es maintenant un de nos petits-fils à part entière. Vous avez décidé, comme tant de jeunes français, de tenter l’aventure dans des pays lointains. Alors, si un archange de mes amis fanatique de rugby (il joue 3/4 aile) me dit un jour : « François, un de tes arrière-petits fils joue aujourd’hui au Stade de France avec la Nouvelle-Zélande, contre la France », j’en serai naturellement flatté. Mais je serai infiniment plus heureux s’il jouait avec l’équipe de France contre la Nouvelle-Zélande. Car vous ne pouvez abandonner la France en pleines difficultés que nous vous laissons et qui aura besoin de toute votre intelligence et de votre générosité pour retrouver la place qu’elle doit occuper dans le monde dont elle fût parfois la lumière. Continuons à penser rugby, puisque vous partez dans la patrie du rugby. On peut considérer que le mariage est aussi une partie de rugby. La 1re mi-temps voit jouer des équipes fraîches, susceptibles de réaliser de magnifiques combinaisons et de marquer un, deux ou trois, peut-être quatre essais transformés. Puis vient l’arrêt au cours duquel s’analysent les résultats de la 1re mi-temps et c’est l’abord de projets pour la 2e mi-temps. Le rugby est un jeu qui comporte parfois des empoignades un peu rudes, des cartons jaunes peu recommandables et des cartons rouges interdits. Mais à la fin du match, les joueurs des deux équipes s’embrassent et se congratulent très sportivement. Alors Jérémie, tu bottes le coup d’envoi, allez l’Amour, allez la France.

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J

ACQUELINE : NAISSANCE

Tu es née le 18 décembre 1920 à Paris XIVe. Ton père était aviateur, trépané pendant la guerre de 14. C’était un aventurier. Il n’était pas fait pour constituer une famille. Il a fait trois enfants. Ta mère s’est sauvée avec vous trois : Michel, ton frère aîné et ta petite sœur, Martine. Tu as été élevée par ta grand-mère, ta mère travaillait nuit et jour comme couturière pour vous faire vivre. La Légion d’Honneur t’a éduquée, gratuitement, entre quatre murs. Tu as pleuré tous les soirs de ta première année, tu avais 10 ans. Et tu as rencontré papa qui, lui aussi, avait souffert dès son jeune âge. Ecoutons son discours, même un peu long, retraçant ces 90 ans de vie.

Discours de François, 15 Mai 2005 Je suis né le 1er décembre 1914 et non comme certains, mal informé,s pourraient le croire, le 15 mai 1915, dans une famille remarquablement unie par trois sœurs Aline, Lucie et Marguerite. La première épousa Paul Goute et lui donna deux fils, André et Albert - dont les filles sont ici aujourd’hui avec nous. La deuxième choisit Antoine Depuichault, dont elle eut deux enfants René, tué à la tranchée des baïonnettes et notre célèbre tante Madeleine dont la vie fut brisée par la mort de son frère. La troisième, ma grand-mère Marguerite, épousa Jules Didelet, futur Directeur au ministère des Finances dont l’apparente sévérité dissimulait une grande bonté, tout au moins pour sa famille. Ils eurent 3 enfants - Henri, disparu comme général pendant la guerre de 40, Elisabeth dite Babeth - notre mère - réputée pour sa vitalité dès son plus jeune âge et Marthe, morte comme sa sœur à 99 ans. C’est dire le risque que vous encourez. Tous ces cousins s’aimaient comme frères et sœurs. Après six ans d’une vie de bonheur et déjà pleine de promesses pour un brillant avenir, notre mère se retrouva seule avec ma sœur Jacqueline et moi. Soutenue par toute la famille et particulièrement par mes grands parents, elle se consacra totalement au bonheur de ses enfants avec son extraordinaire dynamisme. Ce couscous que nous vous proposons aujourd’hui n’est que la réplique de celui qu’elle organisait tous les ans pour mon anniversaire. Beaucoup d’entre vous se souviennent de ces dîners du dimanche où elle tenait table ouverte et auxquels participaient notre cher Albert, tante Marthe et tante Madeleine, qui arrivait

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tenant d’une main un gâteau et de l’autre son énorme sacoche noire contenant tous ses titres d’actions au porteur. Après le dîner, elle repartait à pied à la porte Champerret, toujours nantie de son sac. Il y avait aussi les goûters de Noël, où seule l’incroyable capacité d’absorption de certains enfants de Myriam nous sauvait de la déroute. J’avais alors quatre cousines, il en reste trois, Myriam, Marie-Aline et Agnès, qui sont là pour notre plus grande joie avec une partie de leur progéniture. Et puis j’ai eu le bonheur de rencontrer Jacqueline et, avec ma sœur et Fernand, Michel, frère de Jacqueline, et Denise et Martine sa sœur et Serge… Nous avons constitué une nouvelle famille très unie et vu naître des neveux et nièces, en même temps que nos propres enfants - Jean-François, Philippe et Sylvie. Vous êtes tous là, Marie-France, Anne, Bernadette - Bernard - Pierre-Yves - Isabelle Emmanuel, et nous pensons tous à Jean-Michel et à Pascal qui vivent dans nos cœurs. Merci à vous et à vos épouses et enfants qui vous ont accompagnés. Je n’arrive pas à imaginer que vous n’êtes plus les enfants qui ont fait vivre cette maison alors qu’elle n’avait ni eau, ni électricité et était envahie par les lilas. Certains ont même prononcé des paroles historiques, n’est-ce pas Bernard. Je n’arrive pas non plus à croire que sur les trois demoiselles d’honneur de notre mariage, deux soient grand-mère de quatre et cinq petits enfants, et la troisième cinq fois arrière-grand-mère ! Quoi qu’il en soit, c’est maintenant, à la quatrième génération, celle de nos petits-enfants et de nos petits neveux et nièces de reprendre le flambeau. Je crains que la situation que nous leur laisserons ne soit très difficile, mais je leur fais confiance. La cinquième génération est d’ailleurs également en route avec les deux petits Maxime qui viennent de voir le jour, et Aurélien. Nous sommes également très heureux de voir parmi nous trois de ses cousines pour lesquelles Jacqueline a une particulière affection ! Françoise, dont la mère veuve a accueilli si généreusement en 1940 la famille Ducas, grand-mère - mère et filles après un exode rocambolesque de 15 jours à travers la France, Monique, sa belle-sœur, qui vient de perdre son cher Pierre, et Ginette, veuve de son cousin germain. Mais je n’oublie pas que nous avons voulu fêter cet anniversaire avec nos amis de toutes les époques de ma vie et je voudrais vous parler d’abord d’un personnage extrêmement attachant et original à plusieurs titres : notre amitié est née deux ans avant ma naissance et 10 ans avant la sienne. Début curieux me direz-vous. Le premier poste de mon père fut, en 1912, celui de directeur de la poudrerie d’Esquerdes, petit village à côté de Saint Omer. Le maire de ce village, Monsieur Martel, était un gentilhomme campagnard comme il en existait à l’époque. Sa femme était une des personnes les plus charmantes et les plus drôles que j’ai jamais rencontrées. Son fermier confectionnait des boules de pain blanc comme je n’en ai jamais mangé d’autres. Seul son troupeau d’oies me flanquait une frousse épouvantable. Ils avaient une fille, Madeleine, avec laquelle ma mère contracta une amitié qui ne s’éteignit qu’avec elles. Madeleine eut un fils, Daniel,

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qui se passionna toujours activement pour les nobles causes, fonda une nombreuse famille avec une superbe jeune femme blonde nommée Willie, et après être sorti de l’école d’agriculture de Nîmes, partit combattre les sauterelles au Niger puis à Madagascar. Docteur en sciences ayant donné son nom à une sauterelle, il résolut de guérir les vivants et, pendant ses permissions, fit ses études de médecine à Montpellier. Daniel et Willie sont ici avec leur inaltérable amitié. Mais revenons en arrière. En 1914, les Allemands eurent la mauvaise idée d’envahir le nord de la France et mon père fut transféré comme ingénieur à la poudrerie de Saint-Chamas, sur L’étang de Berre, dont le directeur, grand mathématicien, s’appelait Paul Vérola. Celui-ci avait un fils, Jean-Claude, âgé de trois ans qui, lorsqu’il apprit ma naissance le 1er décembre, fut ravi d’avoir enfin un camarade pour jouer à la pétanque. Nous y avons joué mais bien des années plus tard. Mon père fut ensuite nommé directeur de la poudrerie de Sorgues où il devait mourir le 2 octobre 1918. Ma mère avait toujours conservé des rapports étroits avec la famille Vérola où était née une petite fille Henriette, dite Yette, que son état de santé retient à Paris. Jean-Claude m’avait un jour sauvé la vie à la fête à Neuneu en grimpant au vol sur un manège de chevaux de bois où je hurlais de terreur. Notre amitié est restée toujours très forte et je l’ai partagée avec Geneviève, sa femme, qu’il vient malheureusement de perdre. C’est avec beaucoup d’émotion que nous accueillons son fils Olivier qui, avec sa femme et ses enfants, a accepté de quitter son Lubéron pour que Jean-Claude soit tout de même avec nous. Pour l’histoire, nos petits enfants côté Jean-François et Annick sont aussi les arrière-petits-enfants de Monsieur et Madame Vérola. Nos chers beaux-frères et amis disparus ne quitteront pas notre pensée durant cette fête, Michel, Serge et Fernand. Jérôme Ramaroni, 84 ans, d’amitié profonde, Roland Bouchard brillant professeur de médecine brutalement disparu. Jean et Suzy Godin, amis limpides qui ne purent vivre l’un sans l’autre. Georges Donnedieu de Vabres, si rapidement emporté, Roger Audra, magnifique de courage, Jacques Vittoz qui était si heureux de venir s’asseoir sur notre terrasse. Pierre Maury, si bon et attachant. Simone Ramaroni, Françoise Bouchard, Bernard Godin, Majo Audra, Michette Vittoz, Denise Donnedieu de Vabres, Monique Maury sont ici pour nous témoigner que cette amitié reste toujours vivante. Et puis vous rencontrerez ici des amis de tous âges que nous avons eu la joie de nous faire à Dieulefit ou ailleurs. Nous sommes certains que vous sympathiserez les uns avec les autres et que chaque graine de couscous renforcera l’amitié qui nous lie. A la prochaine François Carron La Combe-Saint-Martin

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K

... DE CONSCIENCE

Le TGV était à l’heure, maman m’attendait à la gare de Montélimar. Vingt-huit minutes plus tard, nous quittons la route nationale pour tourner dans le petit chemin de terre qui mène à La Combe-Saint-Martin. C’est une fin d’après-midi de fin d’été. La lumière est douce. J’enlève mes sandales à talons hauts, chausse mes tennis en toile légère, refuse le verre d’eau. Les premières figues de la saison sont mêres, celles du figuier planté devant la maison. J’ai besoin de monter sur cette colline, seule, pour voir le mont Rachas, en face. Cela fait presque un an maintenant que papa a tiré sa révérence, à 96 ans, avec élégance, serein, soulagé quant au devenir de cette maison. Il craignait tant de la voir disparaître, vendue, après sa mort, lui qui avait toujours rêvé enfant d’une maison de famille que l’on se transmet de génération en génération... Je m’assois sur cette terre sèche de garrigue, à quelques mètres seulement de la maison, à peine 80, 100 mètres… Là où, petite, je transportais ma chaise et ma petite table jaune et bleue pour observer le monde des adultes sans être vue. J’aperçois le toit de tuiles roses à travers les chênes, maman qui arrose ses roses trémières. Mes yeux s’égarent, les souvenirs affluent.... Je revois le break Renault blanc montant poussivement le chemin. Papa en descend, ouvre le hayon arrière et une nuée de petits enfants, les bottes crottées, s’en échappent, affamés, au retour d’une matinée au club de poney. Il y en avait toujours un sur les genoux du conducteur, les mains sur le volant, les yeux fixés sur le chemin, et qui se précipitait hors de la voiture pour annoncer fièrement : « Tu sais, grand-mère, c’est moi qui ait conduit sur le chemin ». Malgré tous ces moments de bonheurs simples, il est difficile d’imaginer garder ce petit paradis où le luxe est l’absence de voisins et le silence. Que les murs soient décrépis, les salles de bain antiques et la cuisine totalement vétuste, tout cela ne fait qu’ajouter aux souvenirs heureux. Comme cette soirée mémorable où la cuisson de la tête de veau avait donné à papa l’occasion de montrer ses talents de clown. Il fait presque nuit, le thym sauvage libère son odeur. Maman m’appelle comme quand j’étais petite et que j’aimais rentrer à la nuit. En passant près du romarin, je souris en repensant au nombre d’hommes de la famille qui s’y retrouvaient le soir pour se soulager sous le ciel étoilé ! Mais cette maison, dont j’ai hérité, est pesante, financièrement et moralement. Elle contient tant de souvenirs heureux, de liberté et de bonheur familiaux. Comment conserver son atmosphère à ce magnifique mas provençal où mes parents avaient choisi de s’enraciner, en 1964, sans devoir arbitrer, régenter, décider entre frères, neveux et nièces. Mais comment imaginer mon ressenti à l’absence de ce lieu où j’ai passé mes vacances enfant, adolescente, adulte et mère de famille. Tout aussi effrayant d’envisager la garder… Le K est d’autant plus sérieux que tu nous avais fait une belle allocution le 3 décembre 2005. Ecoutons !

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Allocution de François Carron le samedi 3 Décembre 2005 J’ai gardé en mémoire, depuis 77 ans au moins, cette charmante histoire que nous avait contée notre professeur de latin. L’illustre Cicéron avait engagé un pari avec un ami, sur celui qui écrirait à l’autre la lettre la plus courte. Un jour Cicéron reçoit une lettre « eo rus » que je vous traduis, à tout hasard : « Je vais à la campagne ? » En retour Cicéron lui écrit « i », c’est-à-dire « vas-y » et gagne son pari. Tout ceci n’est pas destiné à vous faire admirer l’étendue de ma culture classique. Mais si j’étais Cicéron, mon discours se résumerait aussi à un mot « Merci ». Mais je ne suis pas Cicéron et j’en ajouterai quelques-uns. C’est avec une inquiétude grandissante que nous nous demandions, Jacqueline et moi, comment nous allions pouvoir continuer à habiter cette maison dans laquelle nous avions investi toutes nos possibilités, et où nous étions si heureux, et où nous vous recevions tous nos enfants et petits-enfants qui y avaient fait leurs premiers pas et que nous imaginions s’y être attachés comme à une « Maison de Famille ». La baisse spectaculaire de ma forme physique, mon impuissance à conduire désormais, aggravaient lourdement la tâche de Jacqueline et nous obligeaient a avoir recours à des aides extérieures de plus en plus nombreuses - sans parler entre autre de l’augmentation pharamineuse du fuel. Et un jour, les larmes me sont venues aux yeux, quand j’ai entendu Sylvie me dire qu’elIe allait prendre des dispositions pour que nous ayons les moyens d’y rester tant que nous le pourrions, et Philippe me confirmer : « Cette maison doit rester dans la famille ». Lundi dernier, ils en sont devenus nus propriétaires et nous usufruitiers et dans deux jours, chacun de nos enfants recevra une donation, le solde nous permettant de terminer notre existence selon nos souhaits et dans les meilleures conditions. Alors, ne croyez-vous pas que tout ceci mérite un immense merci à Sylvie et à Philippe pour leur générosité et leur affection filiale, et à Jean-François et à Philippe, si attachés à cette maison, pour avoir si bien compris l’évolution des choses. Vivrons-nous assez vieux pour voir des arrières petits enfants y faire leurs premiers pas, comme l’ont fait leurs parents ? Dieu seul le sait. A vous tous, enfants et petits enfants, avec toute ma tendresse, intacte malgré les 91 années.

François

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L

IBERTÉ

C’est une petite photo en noir et blanc, format 10 x 18 environ, avec son pourtour blanc jauni, crénelé comme un petit-beurre LU. Une photo des années 50, été 1956 plus précisément. Deux petites filles sur la plage, en Bretagne, deux cousines quasiment jumelles, deux sœurs de cœur, posées sur le sable comme deux petits champignons dodus. Hilares, elles regardent le photographe. Quelles bêtises vont-elles faire ? Elle est la plus âgée, porte une petite culotte un peu bouffante et un gilet tricoté main boutonné devant. Un fichu à carreaux sur la tête, noué sous le menton, lui protège les oreilles. C’est la plage de Bénodet, déserte en plein mois d’août. Il y a beaucoup de vent et elle fait des otites à répétition. On a envie de croquer ces jambes nues, bien bronzées et très dodues. Sortant du foulard, une bouille toute ronde, avec de grosses joues et un sourire qui sous entend l’éclat de rire. Les yeux plissés, elle découvre toutes ses dents blanches à l’objectif. Pieds nus dans le sable, le corps légèrement incliné, les jambes en torsion, dos à la mer, le photographe les a appelées, elles se sont retournées dans un seul geste. Autour d’elles ni sceaux, ni pelles, elles n’ont besoin de rien quand elles sont ensemble. Les parents sont sur leur serviette, les mères ont des cardigans, les pères discutent, plaisantent, prennent des photos. Elles viennent de prendre leur goûter : pain et chocolat. Il fait très beau, pas très chaud, la mer est froide. Personne ne se baigne. L’air est très vivifiant mais l’année prochaine, ils iront aux Baléares. Ces deux pères qui discutent, c’est Michel et toi. Ton « beauf », comme tu l’appelles, tu lui as fait un beau discours pour ses 70 ans. Ecoutons !

Allocution pour les 70 ans de Michel Ducas

12 Décembre 1987

Cher vieux beauf, Sais-tu que tu n’est pas un sujet facile, et ce ne sont pas Denise et tes enfants qui me démentiront. Certes, dans les années 50, le bruit courait dans le tout-Paris : « Les DUCAS sont sournois » ! C’est trop vite dit. Sournois, oui, tu l’as été lorsque tu as tenté d’empêcher mon mariage avec ta sœur, par plat de champignons vénéneux interposé. Avec tes connaissances mycologiques actuelles, tu ne louperais plus ton coup. Malin et avisé – sans aucun doute – tu le fus en réussissant le coup dit « de la Sainte Vierge » qui, à ma connaissance, n’aurait été réalisé qu’une seule autre fois. Et encore la tienne était-elle sur la touche – sur le banc des remplaçants.

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Choix formidable, qui vous a permis de traverser tous les deux de si terribles épreuves avec un courage qui nous a toujours émerveillés. Courage aussi dans cette cavale de prisonnier évadé qui devait te coûter tant d’années de ta santé et dans le combat que vous avez mené tous les deux pour tenir le coup, puis te réinsérer brillamment dans la vie active. Le tout avec une fermeté et une fidélité de conviction non exclusive d’un sens certain de l’humour qui, grâce à Dieu, dans les premiers temps n’était pas encore belge. Notons également une évolution progressive vers le naturisme et un certain relâchement dans le respect des valeurs établies se traduisant notamment par l’histoire « Toi et ton nounours » que tu colportes avec complaisance. Mais rien de tout cela ne saurait constituer la moindre sournoiserie. En réalité, cher vieux Michel tu as toujours été pour moi un merveilleux beau-frère et pour Jacqueline un frère que je devrais jalouser puisque pour elle aucun homme ne peut t’être comparé. Nous avons en commun un petit folklore d’événement, d’histoires, de plaisanteries... Souhaitons qu’il s’enrichisse encore pendant de nombreuses années et que nos enfants et petits enfants prennent le relais. C’est à notre amitié fraternelle que je lève mon verre et à tes septante-dix années bien méritées. Bon anniversaire (en chinois dans le texte)

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M

ADELEINE

Tu aurais 119 ans. Tu arrivais tous les dimanches soirs habillée de la même façon été comme hiver. Au bruit discret que faisait la sonnette, nous savions tous que c’était toi, Madeleine. Tu étais la dernière arrivée mais ta façon d’appuyer sur le bouton était inimitable. Tu ôtais ton grand par-dessus sans forme avec un petit sourire, heureuse de venir chez Babette pour le traditionnel dîner du dimanche soir. Ta robe, de couleur claire, parsemée de petites fleurs marron et jaune, était fermée jusqu’au cou avec de minuscules boutons de nacre qui passaient dans des boutonnières tressées. Une guimpe en dentelle blanche, jaunie, cachait ton cou décharné. Quelle que soit la saison, tu mettais un gilet gris, mal boutonné. A tes pieds, tu portais de gros godillots, noirs, lacés, montant au-dessus de tes chevilles, qui ressemblaient étrangement à ceux de l’oncle Albert, tout aussi négligé. Tu devais mettre un temps infini le matin pour enfiler les lacets dans tous ces crochets et passants ! Que tu sois debout, ou assise, ta robe semblait toujours aussi longue, mais je devinais de gros bas épais, gris, en coton ou en laine. Tu t’asseyais le dos voûté, les bras sur les accoudoirs de ton fauteuil, et regardais avec tendresse les convives, Albert, Marthe, Babeth, mes parents, mes frères et moi, la petite dernière de cette tribu de petits neveux et nièces. Tes cheveux gris, emmêlés, rares, maintenus par une immuable barrette, encadraient ton visage ridé, couvert de tâches de vieillesse. Tes yeux bleus délavés, grands ouverts renforçaient la douceur du regard que tu portais sur nous tous et sur le monde entier. Ta vieille sacoche en cuir noir, éculée et sans forme, héritée de tes parents, ne te quittait pas. Elle recélait toute ton âme : tes partitions de piano, ton petit carnet de bal, tes lingots te taquinait François, ton neveu et mon père, et surtout, le Saint-Florentin, que tu sortais avec précaution, contribution fidèle à ce dîner immuable et incontournable du dimanche soir, chez ta cousine Babeth. Ah ! Ce petit carnet de bal : parmi les noms des jeunes gens qui étaient venus t’inviter à danser figurait celui d’un dénommé Charles de Gaulle. Quand ma mère, Jacqueline, te faisait raconter cet épisode de ta vie de jeune fille, tes joues rosissaient, ton regard s’embuait et tu ne refusais pas l’idée romantique d’avoir pu être appelée Madame Charles de Gaulle. Tu ne t’es jamais mariée, vivant dans le souvenir des hommes que tu avais chéris, ton père, ton frère, mort à la guerre, et peut-être quelques prétendants qui avaient courtisé cette jolie jeune fille que j’avais aperçue sur les photos, un peu effacée et toujours coiffée d’un chapeau.

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A table, avec ton timbre de voix très doux, tu nous racontais avec beaucoup d’innocence et de candeur des histoires incroyables, comme ce matin d’hiver, Porte Champerret, où tu t’étais trouvée nez-à-nez avec des éléphants. Ou les mésaventures qui t’arrivaient en prenant le train pour Pontoise quand tu étais professeur de musique, ou pour Chaponval, la maison de tes parents morts depuis longtemps où tu allais tous les week-ends. Tu partais toujours vers dix heures, voûtée, ton cartable à la main, accompagnée d’Albert ton cousin qui te raccompagnait à pied jusqu’à l’église Sainte-Odile. Chaque, dimanche on se demandait si on te reverrait, Madeleine. Tous ces souvenirs que tu as évoqués dans ton discours pour les 80 ans de tante Marthe. Ecoutons…

80 ans de tante Marthe, le 28 octobre 1980 Combien de fois avons-nous entendu dire - avec un gros soupir - « Ah ! vous savez, c’est l’attente ! » Et bien moi, je serai plus précis et je vous dirai… « Ah ! vous savez ce qu’il y a de meilleur ? C’est la tante Marthe... » Cette amusante saillie n’a pour objet que de vous montrer les multiples variations que l’on peut faire avec ce mot TANTE. Te rappelles-tu, chère tante Marthe, le jour où notre voisin de Dieulefit avait proposé de t’installer sur la pelouse au milieu de la cour ? Il y aurait encore beaucoup à dire, mais arrêtons-nous prudemment et soyons sérieux car la tante, c’est bien autre chose. C’est ainsi qu’on appelle souvent celles pour qui l’on a tellement d’affection que l’on voudrait qu’elles soient tout près de vous juste après votre mère. C’était notre chère Tante Madeleine, à laquelle nous pensons tous aujourd’hui. C’est toi chère tante Yvonne - la seule - la vraie - la nôtre. Et si j’ose dire, c’est toi aussi cher oncle Albert. C’est parfois aussi la confidente, celle qui conseille et reçoit les petits secrets - tout ce que l’on n’ose pas dire à d’autres. Mais toi, chère tante Marthe, tu es tout cela et bien d’autres choses encore. Avec ton cher Henri, tu n’as pas eu le bonheur d’avoir des enfants.

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Alors je crois que Jacqueline et moi avions pris cette place dans votre cœur. Et c’est ainsi que tu en as eu deux, puis quatre, lorsque nous nous sommes mariés - puis 10 - puis 15 - puis 23 neveux nièces, petits et arrières petits neveux et nièces, qui t’aiment aussi tendrement que tu les aimes. Ils t’aiment, vois-tu, parce que tu le mérites et - tous tes amis qui sont là pourraient le dire à ma place - parce que tu possèdes les plus belles qualités qui soient au monde : la bonté, la générosité et l’amour vrai de ton prochain. Merci à Fernand et Jacqueline qui, en organisant cette merveilleuse réception, nous ont permis de te le dire. Bon anniversaire, chère jeune tante Marthe - et rendez-vous en 90 puisque, dernier témoignage de ton immense gentillesse, tu as choisi de naître avec ton siècle afin que nous puissions plus facilement retenir la date de ton anniversaire.

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CONCLUSION Et comme tout se termine toujours en chansons…. QUATRE MOIS PLUS TARD - Voici les paroles qui m’ont été inspirées par la musique composée par Philippe, ton gendre adoré. Refrain Papa d’où tu es, tu nous vois Nous on est tous là et tu fais quoi Tu bois c’est sûr du champagne dans du cristal Tu manges du foie gras à tous les r’pas 1er couplet Nous on veille sur maman, elle commence sa nouvelle vie De tableaux en portraits, tout Paris va s’l’arracher Mais elle doit bosser c’est pas gagné Refrain 2e Couplet Tu tapes le carton avec tes vieilles copines Tu fais de longs discours, à tes pot’s, les angelots Saint Pierre ne sait plus quoi faire de toi Refrain 3e Couplet Et maintenant tu t’sens serein, t’as plus peur qu’on te laisse Tu es un homme heureux, et puissant, un demi dieu Tu t’amus’ sans nous et c’est tant mieux Dernier refrain Papa d’où tu es, tu nous vois Nous on est tous là et on fait quoi On boit, tu vois du champagne dans du cristal On mange du foie gras tout comme toi On mange du foie gras pour faire comme toi

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Dessin de Jacqueline Carron

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ANNEXES

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Le 20 avril 2000

Chère tante Marthe, Je m’endors et je me réveille tous les jours devant la photo – prise lors du mariage de mes parents – d’une adorable petite fille de douze ans, qui est déjà l’ébauche d’une tante Marthe, avec son visage rond, ses yeux clairs et la bonté – peut-être un peu têtue, qui se lit sur son visage. C’est vrai que l’amour de ton prochain, surtout lorsqu’il était seul ou démuni, ton refus de l’injustice, l’intérêt que tu portais aux autres et ta disponibilité, qui ont fait souvent de toi la confidente de tes neveux ou nièces, ta générosité foncière et ton courage t’avaient permis de combler le vide laissé par la disparition, il y a cinquante ans, de ton cher mari. Et puis ton amour de la vie et ta gaité faisaient de toi une tante que nos enfants et nous-mêmes étions toujours heureux d’avoir près de nous. Que de souvenirs en commun ! Avais tu raconté à tes amies de la maison de retraite qu’avec notre bande d’amis, tu ne manquais pas un match de rugby du tournoi des Cinq nNtions au stade de Colombes ! Nous commencions à préparer la grande fête de ton centenaire et voici que tu nous as quittés. Tu es heureuse maintenant auprès de tous ceux que tu as aimés et qui t’ont précédée. Adieu, chère tante Marthe, nous t’avons tant aimée.

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Armoiries de Dieulefit

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Ouverture de l’atelier

Juin 1997

Il y a bientôt 38 ans, en juillet 1959, que, me rendant à Dieulefit pour la 1re fois, je restai ébloui en débouchant du hameau Labry sur la plaine de Poët-Laval : les montagnes, le vieux village, les lavandes… Comment aurais-je imaginé que six années plus tard, je m’installerai dans ce lieu magique. Magiques aussi les habitants de Labry qui nous accueillirent avec une gentillesse que nous n’oublions pas. La famille Amblard, Monsieur et Madame André, les frères Piollet – notre cher Lily Bertrand, Monsieur et Madame Travia et leur poterie. Et puis tout à côté de nous, nos voisins Herbuland et leur fille avec lesquels nous avons noué immédiatement des rapports confiants et amicaux. Sans oublier les autres amis de Poët-Laval, dont certains sont ici. Nous savons bien que nous ne pourrons jamais être de vrais Poët-Lavalien à part entière, c’est l’éternelle querelle du droit du sol et du droit du sang, mais notre cœur, lui est bien d’ici... Et c’est pourquoi nous avons voulu lui permettre de s’épanouir encore davantage dans la couleur de ces lieux. Le Crédit Agricole nous a permis de l’envisager. Chantal Burgard nous en a tracé les plans amples, et harmonieux et conduit les travaux. Pierre Rousset nous a permis d’avoir des murs et un toît avec les portes et fenêtres de Jean Claude Desgranges et son escalier qui boucle le circuit avec le 1er étage. Notre maire nous a garanti l’étanchéité de la toiture et Gérard Rialle nous a donné la lumière avec le talent qu’on lui connaît. Il ne restait plus à Pierre Teyssier qu’à nous donner une température toujours agréable et à Pierre Lovato d’assurer la sécurité des occupants trop distraits (je fais d’ailleurs une parenthèse et lorsque vous monterez à l’étage, attention à la tête, les poutres sont basses). Quant aux terrassements de Philippe Bon, ils ne prendrons toute leur valeur que lorsque l’herbe aura bien voulu pousser. Nous leur adressons tous nos remerciements en leur demandant de le transmettre à leurs ouvriers qui y ont participé. Et maintenant il ne reste plus qu’à travailler pour assurer la victoire de la couleur et justifier cette réalisation. C’est pourquoi je vous propose de lever vos verres. François Carron

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ARBRE GÉNÉALOGIQUE Jules DIDELET

Emile CARRON

Fernand

Marie-France

Jacqueline

Anne

Marthe

Elisabeth DIDELET

Jacqueline DUCAS

FRANÇOIS

Bernadette

Annick

Jean-François

Sylvie Philippe

Antoine

Marie

Nina

William

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Maxime

Fabien

&

Denise

Magali


Marguerite FLEURIOT

Henri

Aline

Lucie

Albert

Madeleine

Robert Yvonne CAYLA

Pierre DUCAS

Denise

Michel Martine

Pascal

Serge

Emmanuel Bernard

Jean-Michel

Pierre-Yves

Isabelle

Philippe KIENAST

Nicolas

Margaux

Jérémy

Vincent

Charlie

TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE - 85


Imprimé en octobre 2012 Mise en pages Catherine Legrand - 05 53 06 04 67 86 - TEXTES & PRÉTEXTES - UNE FILLE À SON PÈRE

Textes et pretextes basse déf  

Une fille rend hommage à son père en mettant en scène ses di...