__MAIN_TEXT__
feature-image

Page 1

MARC PETIT SCULPTEUR PAR COLIN LEMOINE

COLIN LEMOINE

ISBN 978-2-918160-14-4

28 euros

ÉLOGE DE LA SOUSTRACTION

Marc Petit est de la race des grands soustracteurs. Chose étrange, c’est un modeleur. Il travaille la terre, parfois le plâtre. Non pas pour agréger, pour additionner, mais pour, in fine, soustraire. Cette opération, qui l’apparente au tailleur de pierre, est étonnante, et assez rare : accumuler de la matière pour ensuite l’enlever afin de trouver le point d’équilibre, qui est aussi le point de rupture. Giacometti faisait ainsi. Bourdelle également. Gestes immémoriaux du modeleur, semblables aux gestes de Dieu pétrissant la matière pour façonner l’homme à son image. Gestes tribaux, gestes premiers, gestes primitifs. La terre, c’est l’humilité. L’humilité, étymologiquement, c’est l’humus. Marc Petit est un humble, assurément.

ÉLOGE DE LA

SOUSTRACTION

MARC PETIT SCULPTEUR PAR COLIN LEMOINE ÉCRIVAIN ET HISTORIEN DE L’ART


ÉLOGE DE LA

SOUSTRACTION MARC PETIT SCULPTEUR PAR COLIN LEMOINE ÉCRIVAIN ET HISTORIEN DE L’ART


2


C’est ainsi. L’art a toujours été déchiré entre deux tendances : la diminution ou l’augmentation, la simplification ou l’inflation. L’art, mais aussi, plus singulièrement, les artistes. À l’archaïsme grec, qui est le royaume de la simplicité, de l’épure, voire de la sauvagerie, avec ses formes heurtées, comme primitives, répond l’ère hellénistique, avec ses formes enflées, ses gestes amples, ses baroqueries inoubliables. C’est le kouros nu face à La Victoire de Samothrace. À l’art roman, d’une austérité pure, comme dépouillée, avec ses églises nues, ses absides simples, ses transepts sans fioritures, répond le gothique plein de déploiements superbes, de grandes orgues, de dentelles édifiantes, de portails surpeuplés, de voussures saturées, de chapiteaux historiés. C’est Conques face à Reims. Au Picasso des débuts, plein d’une douleur bleue, pauvre, crue, cruelle, répond le Picasso des années Vingt, avec ses corps gigantesques – mannequins cyclopéens ou grandes baigneuses primordiales dont le regardeur pourrait presque croire qu’elles vont se crever à force d’être enflées, d’être gonflées. Au premier Titien, tout en toiles diluviennes, répond un dernier Titien saisi dans le dénuement de la vie, donc de la mort, avec un petit pinceau et de maigres couleurs, soufflant sur les braises vives de la simplicité.

3


^ Pierre-Paul Rubens - La Vierge aux anges (1616)

^ Paul Cézanne - Les Baigneurs (1874-1875)

Il n’y a là aucun jugement de valeur, aucune prééminence d’une inclination sur l’autre. Le génie baroque de Rubens n’est pas moins intéressant que la folle simplification de Cézanne. La simplicité affûtée des films d’Éric Rohmer n’est pas préférable à la fantaisie chorale de Federico Fellini. L’une n’est d’ailleurs jamais indifférente à l’autre. Il faut renoncer au vieux principe d’étanchéité qui interdit les passerelles, les immixtions, les migrations, les repentirs, les porosités. De même, il faut abandonner toutes ces piètres tentatives de catégorisation : la langue est une épiphanie, pas une circonscription.

4


^ Henri Matisse - La Danse (1910)

^ Henri Matisse - Portrait de Lorette (1917)

Qui saurait, par exemple, classer Matisse ? Le mot de « fauvisme » est un mot inventé par d’autres, pour d’autres, par un critique, par un certain Louis Vauxcelles lorsqu’il aperçoit, au Salon d’Automne de 1905, des toiles bariolées de Matisse, Derain et Vlaminck entourant une morne sculpture académique. « C’est Donatello parmi les fauves ! », s’écrie alors Vauxcelles, ne présumant pas de la fortune critique de cette déclaration. Le fauvisme était né, malgré les fauves qui, comme on le sait, détestent les cages et les étiquettes. Du reste, il existe un Matisse fauve, mais aussi un Matisse pointilliste, un Matisse synthétique, un Matisse expressionniste, un Matisse abstrait. Il existe des visages de Matisse, de cet artiste prismatique dont on ne saurait jamais voir ensemble toutes les faces de la beauté diamantaire.

5


Et, de même, qui saurait classer Marc Petit ? Une certaine glose l’amènerait du côté de Germaine Richier, une autre vers Alberto Giacometti, une autre encore vers Julio González. Pour la sculpture seulement. Fermant les yeux, contemplant en images et en pensées les œuvres de Marc Petit, je pense parfois à Jean Rustin, à ses faces de lune mystérieuses, mais aussi aux personnages silencieux de Balthus, perdus dans des rues anonymes peuplées par le mystère et la langueur, au milieu de jouets qui ne roulent pas, d’enseignes mortes, d’angles morts, rejouant les scènes éteintes de l’enfance.

6


7


8


Mais je peux aussi penser à la musique de Debussy, au cinéma de Bergman, au tympan de Moissac, aux totems d’Océanie, aux fétiches d’Afrique. Fermant les yeux, je peux voyager, migrer, divaguer. Oui, l’œuvre de Marc Petit assume sa dimension ouverte. Elle accueille les possibles, tous les possibles, tous les mots. Elle est le corps des divagations, l’épicentre de l’ailleurs, de l’exogène. Elle est le cœur absolu du lointain.

9


Feuille et folie

10


11


12


Si je regarde une sculpture de Marc petit, que vois-je ? Je vois une figure, toujours une figure, car l’œuvre du sculpteur est moins figurative que figurale. Elle approche le mystère humain. Mieux, elle approche le mystère de la présence. Cette figure n’est pas habillée, ou rarement. Si elle l’est, ses vêtements – tunique, pagne, robe, voile – font corps avec son corps, l’épousent sans pareil, si bien que la nudité n’est jamais masquée. Le corps accueille ce qui l’enveloppe, ce qui le ceint, et ce qui chez d’autres sert à masquer, à étoffer – littéralement et symboliquement. Chez Monet, Ingres ou David, l’habit n’est jamais un objet de pudeur. Il est une parure, un ornement, un derme supplémentaire, une peau de trop.

13


Or, regarder une œuvre de Marc Petit, c’est faire l’épreuve de la nudité, mais aussi de l’effeuillement, c’est être capable – car j’estime qu’il s’agit d’une véritable capacité, optique et physique – d’effeuiller l’autre, d’ôter la feuille, d’ôter les feuilles. Feuille, en latin, se dit folia, un mot qui désigne également la folie. Car c’est folie que de porter des feuilles, de cacher son corps, la vérité de son corps, de dissimuler sa beauté sous des dermes insensés, sous des peaux infinies, sous des feuilles de trop, sous des apparences. Les œuvres de Marc Petit sont moins des asiles de feuilles que des asiles de la folie, quand tout est nu, quand tout est à nu, quand tout est à vif, quand il ne reste rien d’autre que l’essentiel.

14


15


Index des œuvres L’Enchainée couverture Captive II p.11 L’Etrange Don p.12 Les Yeux Noirs – Opus 6 p.13 La Belle Inconnue p.14 Torse p.15 La Nuit p.16-17 La Peur p.18 Le Crucifix p.18 Le Curé et le Chien p.19 Le Musicien p.19 Le Pliant p.20 Le Rêve de la Momie p.21 La Clé de Fa p.22-23 Gorgone p.24 Le Bélier p.27 Le Scorpion p.27 Le Capricorne p.27 La Balance p.27 Sur le Pont p.28-29 Le Clown p.30 Le Supplicié 1 p.32-33 Le Bouclier p.34

La Quarantaine p.36-37 Ex-Voto p.39 L’Acrobate p.40 La Famille p.42-43 Testament 08 p.44 Gargouille p.46-47 Tête p.48 Le Vieil Ange p.52 Le Kimono p.54 La Vague p.59 La Collerette p.60 Le Bouquet d’Etoiles p.60 La Grande Captive p.63 La Pleine Lune p.63 L’Echu p.64-65 Le Tricycle p.66 La Conteuse p.69 L’Envolée p.70-71 Hermanos p.72 Le Souffle Neuf p.73 L’Homme à la Corde p.74

Crédit photographique : © Sylvain Crouzillat © Alamy Stock Photo : p.2, p.4-5 © Cathy Petit : p.6, p.7, p.8 © Nelly Blaya : p.16-17, p.20 Conception : Gil Sanchez Un grand remerciement à Christian Dufour pour son implication.

Achevé d’imprimer en février 2020 sur les presses de MERICO 12340 Bozouls Dépot légal : janvier 2020 - ISBN : 978-2-918160-14-4 Imprimé en France - Tous droits réservés


MARC PETIT SCULPTEUR PAR COLIN LEMOINE

COLIN LEMOINE

ISBN 978-2-918160-14-4

28 euros

ÉLOGE DE LA SOUSTRACTION

Marc Petit est de la race des grands soustracteurs. Chose étrange, c’est un modeleur. Il travaille la terre, parfois le plâtre. Non pas pour agréger, pour additionner, mais pour, in fine, soustraire. Cette opération, qui l’apparente au tailleur de pierre, est étonnante, et assez rare : accumuler de la matière pour ensuite l’enlever afin de trouver le point d’équilibre, qui est aussi le point de rupture. Giacometti faisait ainsi. Bourdelle également. Gestes immémoriaux du modeleur, semblables aux gestes de Dieu pétrissant la matière pour façonner l’homme à son image. Gestes tribaux, gestes premiers, gestes primitifs. La terre, c’est l’humilité. L’humilité, étymologiquement, c’est l’humus. Marc Petit est un humble, assurément.

ÉLOGE DE LA

SOUSTRACTION

MARC PETIT SCULPTEUR PAR COLIN LEMOINE ÉCRIVAIN ET HISTORIEN DE L’ART

Profile for sanchez Gil

Éloge de la soustraction - Marc Petit Sculpteur / Colin Lemoine  

Texte de Colin Lemoine / Oeuvres du sculpteur Marc Petit 76 pages

Éloge de la soustraction - Marc Petit Sculpteur / Colin Lemoine  

Texte de Colin Lemoine / Oeuvres du sculpteur Marc Petit 76 pages

Profile for keroik
Advertisement

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded