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Au secours !


Du m€me auteur : Couples Nouvelles – 2009 ‚ditions Keraban

Les fleurs de l'automne Roman – 2007 ‚ditions Publibook


David Max Benoliel

Au secours ! Nouvelles


€ David Max Benoliel – 2009 dmben.livre@free.fr ISBN 978-2-917899-22-9 ƒ Les ‚ditions Keraban – 2009 2 route de Bourges – 18350 N„rondes contact@keraban.fr http://www.keraban.fr * La loi du 11mars 1957 n’autorisant, aux termes des alin„as 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement r„serv„es † l’usage priv„ du copiste et non destin„es † une utilisation collective et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute repr„sentation ou reproduction int„grale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (alin„a 1er de l’article 40). Cette repr„sentation ou reproduction, par quelque proc„d„ que ce soit, constituerait donc une contrefa‡on sanctionn„e par les articles 425 et suivants du Code p„nal.


A ceux que j’aime, Et aussi ‚ ceux qui m’aiment. J’espƒre qu’ils sont plus nombreux que dans mon d„compte !


Table I - Les dettes.......................................................................13 II - Eros et Thanatos...........................................................15 III - Crime et chˆtiment......................................................19 IV - Vox populi...................................................................25 V - Un assassinat................................................................33 VI - Homo erectus..............................................................39 VII - La danse du cobra......................................................43 VIII - Libert„ ch„rie...........................................................21 IX - A la source..................................................................57 X - Comme une fleur de cerisier.........................................85 XI - La bagatelle................................................................93 XII - Le vendredi des cendres...........................................101 XIII - Les miracles de Saint Th„opalme d'Anduze............117


Comptes rendus de la catastrophe ordinaire. L’ˆge venant et les si‰cles passant, puisque nous voici au vingt et uni‰me, (ne parlons pas des mill„naires), je me trouve tr‰s naturellement dans la partie descendante de la centaine. Bien que n’ayant pas, tel l’Auguste de Corneille, acc„d„ au faŠte, et ne tenant pas sp„cialement † descendre, je ne peux que prendre acte de ce d„clin. Je ne suis pas pessimiste, mais l’immortalit„, ce dernier choix de la liste des biens mat„riels souhaitables donn„e par les philosophes grecs – la sant„, la beaut„, la richesse, la jeunesse et l’immortalit„ – n’entre pas dans mes possibilit„s. Il m’est venu l’id„e de rassembler quelques r„cits pour l’„dification de ma descendance J’ai ainsi choisi, avant de me trouver au bout de ma vie, de me dissoudre dans le lointain comme le vieux soldat de Kipling, de r„unir quelques souvenirs d’une vie plut‹t remplie. Cependant, ne croyez pas que je pense laisser aux g„n„rations futures la quintessence de la moelle du substantifique fruit de l’ultime connaissance. Ma vie d„j† longuette m’a bien persuad„ que ce que nous savons n’est que le th„saurus de l’encyclop„die de notre ignorance. Cependant, ces r„flexions sont miennes. Je les revendique, m€me si parfois j’en ai glan„ l’inspiration dans les laiss„s pour compte d’autres, c„l‰bres ou anonymes. Les anecdotes sont vraies, je le confirme. Parfois cependant, ma plume n’a pu se retenir d’y ajouter le sel d’une coŒncidence que j’aimerais g„niale, mais je ne suis pas un g„nie. J’ai rencontr„ tous les personnages, mais j’en ai parfois rajout„ un ou deux pour rendre l’histoire coh„rente. Les anecdotes sont donc vraies, ou presque. J’aimerais pouvoir „crire que cette vision du monde m’a donn„ une sereine mais joyeuse philosophie de l’existence. J’aimerais … J’aimerais tant … J’aimerais bien … En fait, elle ne m’a inspir„ qu’une exclamation : Au secours !!!


I Les dettes Qui paie ses dettes s'enrichit. Un ami comptable m'en a fait une d„monstration „blouissante. L’„blouissement a „t„ tel que je n'ai rien compris. Au contraire, j'ai constat„ que lorsque je payais mes dettes, mon compte en banque baissait, donc, que je m'appauvrissais. H„las, ne pas payer ses dettes entraŠne mise en demeure, int„r€ts de retard, sans parler de la p„nalit„ de l'article 24 bis et je m'appauvris encore plus. Or, † la r„flexion, il se r„v‰le que c’est seulement parce que je gagne de l'argent que j'ai des dettes. C'est parce que j'ai des revenus que le banquier me fait un pr€t pour acheter une voiture, donc que je paie des int„r€ts, que je souscris une assurance, que j'ach‰te du carburant, etc., donc que j'ai des dettes. Ergo, pour ne pas avoir de dette, il ne faut pas gagner d'argent. Je m'y serais bien r„solu, mais la perspective de laisser les miens, „pouse tendrement aim„e, fils ch„ri, mourir de faim, m'est insupportable. La solution, bien sŽr, serait de se retirer en quelque Šle d„serte, ou sur quelque montagne isol„e, pour y vivre en ermite ou anachor‰te, subsistant de peu et travaillant moins encore. D‰s lors, plus de gain, plus de dettes. Travaux simples et nourriture frugale. Le r€ve. H„las, aux derni‰res nouvelles, il est question de mettre en carte ermites et anachor‰tes pour leur faire payer une taxe, afin, paraŠt-il, de venir en aide † ceux d'entre eux qui, malgr„ tout, meurent 13


LES DETTES

de faim. Il en d„coulera naturellement que ceux qui ne pourront acquitter cette taxe se verront priver du droit d'€tre ermite ou anachor‰te, et seront contraints sous amende et astreinte de mettre un terme † leur activit„. D„cid„ment, la pauvret„ m€me n'est plus ce qu'elle „tait, et il apparaŠt, h„las, que de nos jours, il faut €tre suffisamment riche pour avoir le droit de vouloir €tre pauvre sans encourir les foudres de la loi.


V Un assassinat Quoi qu'en ait dit Thomas de Quincey, je ne consid‰re pas que l'assassinat participe de l'activit„ artistique majeure. Tout ce que je sais, c'est que j'ai tu„ ma femme. Cette mort, je l'ai pens„e, je l'ai voulue, je l'ai pr„par„e, je l'ai ex„cut„e. Oh ! , certes, l'ex„cution n'a rien eu † voir avec ce que j'avais pr„vu. Il demeure : je suis un assassin. Pourquoi l'ai-je „pous„e ? Oh oui ! Pourquoi ? J'„tais pour ainsi dire fianc„ avec ‚lise, fille d'un ami de mon p‰re. Tout le monde „tait d'accord. Je la connaissais depuis longtemps. Je la trouvais jolie et agr„able, dans le style un peu trop discret. La sympathie r„elle que j'avais pour elle, „tait ce qui ressemblait le mieux dans ma vie † une inclination sentimentale. Je me laissais faire. J'aurais „t„ tranquillement heureux avec elle. De plus, sa formation de secr„taire de direction trilingue, aurait fait merveille dans ma soci„t„ de courtage d'assurances. Les deux familles, qui voyaient un bon mariage €tre aussi une bonne affaire, se frottaient les mains. Nos parents imaginaient d„j† leurs petits-enfants grandir dans un bruit joyeux de tiroir-caisse. Il ne devait pas en €tre ainsi. Comment ai-je rencontr„ Rowena ? Banalement. J'avais „t„ convi„ par un ami du Rotary † une conf„rence sur les poissons de France en voie de disparition : l'omble chevalier, le saumon de fontaine, et, qui l’eŽt cru, le goujon... Au dŠner, l'on me demanda 15


EROS ET THANATOS

si je voulais bien conseiller la ni‰ce de quelqu'un. J'acceptai. On me l'a pr„senta. C'„tait Rowena ! Je fus foudroy„, las„ris„, napalmis„. Aucun homme n'aurait pu r„sister † la flamboyance de sa chevelure, aux vertiges de son regard, † l'opulence de sa silhouette. Je ne faisais pas le poids... Et ‚lise non plus. Homme calme, plus volontiers lecteur du Tao Te Qing que du Qi Ping Mei, j'abandonnai instantan„ment l'„l„vation de pens„e du premier, pour les passions d„vorantes du second. Une heure apr‰s notre rencontre, je m'enfuyais avec elle de la soir„e. Deux jours plus tard, je la suppliai † deux genoux d'€tre ma femme. Un mois apr‰s nous „tions mari„s. Je v„cus un enchantement. Elle „tait non seulement belle et ardente, mais intelligente, spirituelle et cultiv„e. Ma vie entra dans une dimension nouvelle : le feu d'artifice comme mode de civilisation. J'avais quelques amis choisis et paisibles. Elle me fit connaŠtre des commensaux nombreux et brillants. Je n'„tais jamais all„ aux Sables d'Olonne. Elle m'emmena † Bora-Bora. Tout cela coŽtait-il de l'argent ? Oui, beaucoup. Seulement, elle avait un tel sens du contact, et comme l'on dit, de la communication, que ma client‰le monta en fl‰che, et mes b„n„fices encore plus. Un r€ve. H„las, qui r€ve finit par s'„veiller. Un an plus tard, je la haŒssais farouchement. Un peu d'agacement : €tre le grisˆtre second d'un brillant premier dans sa propre maison n'est pas toujours facile † porter. Pas mal de fatigue : mon organisme habitu„ aux efforts soutenus commen‡ait † se d„r„gler comme cons„quence de trop fr„quentes festivit„s. Beaucoup de jalousie. Une abeille aussi attirante ne manquait pas de faire venir les faux-bourdons par cohortes enti‰res. Elle taquinait l'un, tan‡ait l'autre, exaltait celui-ci, tournait cet autre en d„rision. C'„tait l† jeu de soci„t„, et je pouvais croire que l'alc‹ve m'„tait r„serv„e. H„las, je d„couvris bient‹t que dans ce feu d'artifice permanent, je n'„tais pas le seul † tirer des fus„es. 16


AU SECOURS !

Je voulus une explication. J'eus droit † une le‡on : l'„pouse „tait consciente de ses devoirs, la femme „tait libre. Je jouirais de sa compagnie et b„n„ficierais de son influence. Elle aurait un domaine r„serv„ que nul ne pi„tinerait. Il en serait de m€me pour moi, si je le souhaitais, ce qui „tait mon affaire ! Elle envisageait m€me que nous ayons des enfants ; elle me dirait quand cela lui serait loisible. L'expos„ termin„, elle m'embrassa tendrement et me rappela que j'avais un rendez-vous important. Du Daphn„ du Maurier. Je la quittai d„sesp„r„. L'id„e, pas l'envie, de la tuer, me vint un peu plus tard. Je rencontrai ‚lise au restaurant au cours d'un d„placement professionnel. Il m'„tait impossible de l'„viter. J'aurais pu croire qu'elle me battrait froid. Elle n'en fit rien. Si elle avait pleur„, nulle trace. Si elle m'en avait voulu, nulle allusion. Nous d„jeunˆmes ensemble. C'„tait toujours la m€me femme, douce, attentive, et je le d„couvrais enfin, tr‰s jolie. Le soir m€me, je retrouvais par hasard (mais il y a-t-il un hasard ?) le revolver d'ordonnance de mon arri‰re grand-p‰re et ses munitions. C'„tait un Lefaucheux 8 mm † six coups qui n'avait pas tir„ depuis le si‰ge de Paris en 1871. Mais, huil„, bichonn„, soigneusement envelopp„ par mon grand-p‰re et mon p‰re, il „tait en parfait „tat de marche. Je compris en le prenant en main que je tenais la foudre vengeresse de Zeus lui-m€me. J'avais toujours „t„ plut‹t maladroit dans les activit„s physiques. Avant de me lancer dans l'ex„cution du projet qui s'„tait instantan„ment impos„ † mon esprit, un minimum de r„p„titions s'imposait. Une carri‰re abandonn„e me fournit le lieu propice. Je r„ussis sans trop de mal † charger le Lefaucheux, † l'armer, et m'„vertuais † viser. O• passa la premi‰re balle, et quelques-unes des suivantes, je n'en ai jamais eu la moindre id„e. Au bout d'un certain temps, cependant, je fus capable de toucher † coup sŽr l'„quivalent d'une silhouette humaine † deux m‰tres. C'„tait bien suffisant. 17


EROS ET THANATOS

Le lendemain matin, apr‰s avoir trait„ le courrier quotidien de mon bureau, j'annon‡ais † ma secr„taire que je rentrais chez moi. Il n'„tait pas de mon propos de me cacher. Je voulais une ex„cution publique et en crier au monde les raisons pour l'„dification de tous les maris bafou„s et la terreur des infid‰les (mais pas au sens des Croisades). Rowena „tait sortie pour son jogging quotidien. • son retour, elle me trouva dans notre chambre au premier „tage de la maison, assis dans un fauteuil, avec sur les genoux, un sac de papier contenant le revolver. — Tu es l† ? me dit-elle. J'inclinai le chef pour confirmer cette „vidence. — Tu ne vas pas bien ? — Fort bien... — Tu veux quelque chose ? — Je veux divorcer. Elle eut un sourire : — Tu sais bien que je ne divorcerai pas. Tu n'auras pas mon accord, et personne ne te fournira de preuve. — Je le sais. — Alors ? — Alors, ceci ! Et je sortis le revolver du sac, et je le pointai sur elle. Je ne cacherai pas que je me sentais un peu nerveux. Elle, manifestement, n'„tait pas nerveuse du tout. L'aurore du sourire de tout † l’heure sur son visage, devenait peu † peu un lever de soleil „clatant. — Oh ! dit-elle le regard sur le revolver, une vraie antiquit„... — Ne t'inqui‰te pas. Il fonctionne. J'ai v„rifi„. Elle demeurait du plus grand calme. Son sourire s'„panouissait encore. Elle ajouta : — Sage pr„caution. Cependant, si tu veux tirer, il serait pr„f„rable que tu l'armes. 18


AU SECOURS !

Je baissai les yeux. Il n'„tait pas arm„. Le chien, sur ce mod‰le, est tr‰s dur. Je dus me servir de mes deux pouces. Mes doigts tremblaient l„g‰rement. Le chien m'„chappa et me pin‡a la chair. Mon sang perla. La douleur me fit lˆcher de revolver qui tomba en m'„crasant le petit orteil. Je poussai un cri. Le rire de Rowena commen‡a † fuser par petites gicl„es Le revolver avait gliss„ sur le parquet. Je me pr„cipitai pour le ramasser, me pris les pieds dans le tapis, tombai en me heurtant le front contre une chaise. Le rire se mit † augmenter en ampleur et en volume, remplissant la pi‰ce, r„veillant les „chos de la maison. Je rampai, saisis l'arme, la brandis, me ruai sur ma femme, relevai une nouvelle fois le chien, pointai le canon. Le rire enflait toujours, † faire vibrer les vitres. Je tirai, il ne se passa rien. Tirai encore. Rien. Entre deux hoquets, Rowena r„ussit † me dire : — Tu aurais dŽ le charger ! La conscience de ma stupidit„ et de mon ridicule m’emplit de honte. La rougeur et la sueur me mont‰rent au front. Je palpai f„brilement mes poches : j'avais oubli„ de prendre les cartouches ! Des larmes noy‰rent mes yeux. Je fourrai le revolver inutile dans le sac de papier et me pr„cipitai vers la porte. Je descendis l'escalier et traversai le hall, pendant que le rire de ma femme prenait des proportions titanesques. Je traversais le jardin. Rowena se penchait † la fen€tre. Son rire devenait une temp€te, faisait se retourner les passants, attirait les gens aux fen€tres, faisait sortir les enfants et aboyer les chiens, couvrait le bruit des voitures automobiles. Les gens aussi commen‡aient † rire. La honte m'„touffait. Je me retournai vers la fen€tre esp„rant que Rowena allait disparaŠtre. La vivacit„ de mon mouvement me fit glisser et tomber sur le derri‰re. Cette fois, tous les assistants, qui peu † peu convergeaient vers mon jardin, explos‰rent en gloussements divers. Ils ne savaient pas pourquoi ils riaient et le faisaient d'autant plus librement. Devant cette hilarit„ g„n„rale, Rowena se renversa en arri‰re, son rire fusant vers le ciel, puis par 19


UN ASSASSINAT

un mouvement inverse, se plia en avant, les mains crois„es sur la taille et... Et elle glissa, heurta l'appui de la fen€tre, bascula dehors. J'eus impression que sa chute de quelques m‰tres se d„roulait au ralenti, comme au cin„ma. Elle effectua une sorte de demi looping invers„ et tomba sur le dos. Sa nuque heurta le rebord d'une jardini‰re de labellia pimpinellifolia. La foule fit silence. Lorsque l'ambulance arriva, Rowena „tait morte. J'avais projet„ de foudroyer ma femme apr‰s l’avoir frapp„e de terreur. En fin de compte, elle „tait morte de rire. La voie suivie n'a pas „t„ celle recherch„e, mais le r„sultat est acquis. Je suis un assassin. Le remord et le repentir ne me tourmentent point. J'ai refait ma vie avec ‚lise. Nous avons deux enfants. Elle est une „pouse adorable et une m‰re parfaite. En ce moment, nous sommes dans le jardin. Elle me regarde en souriant, et je lui rends son sourire. Je suis un assassin heureux.


XIII Les miracles de Saint Th„opalme d'Anduze Le bienheureux Th„opalme d’Anduze (que certains auteurs mineurs ont parfois confondu avec Th„ophr‰ne d'Amboise) fut canonis„ sous Jean-Paul Ier. Qui aurait pu penser que ce saint homme, j'entends Th„opalme, timide, modeste et doux s'il en „tait, puisse soulever autant de passions. Le proc‰s en canonisation traŠnait depuis un certain temps. La France, † ce moment, cr„ait au Vatican quelques inqui„tudes. Outre l'un des nombreux sursauts du gallicanisme, et les disciples int„gristes de Monseigneur Def„bure, „v€que de Saint-Cucufa, la mode paraissait revenir aux pr€tres ouvriers. Dom Tufani, de la Congr„gation des Rites pour la Propagation de la Foi, estima qu'il fallait faire un exemple. Il proposa (non de passer par les armes Monseigneur Def„bure, ce qui aurait peut€tre „t„ mal interpr„t„) mais de canoniser un fran‡ais. On se souvint de Th„opalme d’Anduze, on exhuma son dossier et on chargea Dom Tufani de d„fendre sa cause. On d„signa, comme avocat du diable, un „minent pr„lat allemand, Monseigneur Derteufer. De mauvais plaisants dirent que c’„tait † croire qu'on avait fait expr‰s, † une consonne finale de diff„rence, der Teufel, en allemand signifiant ’ le diable “ ! Tufani bˆtit son argumentation sur des s„ries de faits : les gu„risons d'une part, les exorcismes de l'autre. Il voulait ainsi d„montrer que Th„opalme d’Anduze, m„decin du corps et de l'ˆme, m„ritait l'aur„ole plus qu'un autre. Des r„cits authentifi„s 21


LES MIRACLES DE SAINT TH‚OPALME D'ANDUZE

par des documents d'„poque permettaient de retenir parmi de nombreuses autres, trente six gu„risons allant de la pneumonie double aux vapeurs de la rate. Elles „taient inexpliqu„es, sinon par l'intervention de Th„opalme. Quant aux exorcismes, il s’„tait fait une sp„cialit„ des incubes et succubes en tous genres dans trente et un cas indiscutables. Monseigneur Derteufer argumentait habilement en sens contraire. Pour les gu„risons, quatre cas n'„taient confort„s que par des r„cits attribu„s aux malades eux-m€mes, ce qui en faisait tomber le nombre † trente deux. Trente et un m€me, si l'on consid„rait que l'une des malades, une certaine Guillemette du Vigan „tait aussi sur la liste des exorcis„s. Or, si l'on se r„f„rait † la r‰gle de saint Pantacr„on d'Alexandrie, il fallait trente-trois cas pour que l'on puisse parler de s„rie miraculeuse. Quant aux exorcismes, ajoutait-il, le seul rapport de Th„opalme avec le diable avait consist„ † le tirer par la queue, ce qui eu „gard au vœu de pauvret„, n'avait rien de m„ritoire. Bref, tout allait bien. Un B„n„dictin besogneux avait bien mis † jour un parchemin faisant „tat du mariage de Th„opalme avec Guillemette du Vigan (encore elle !). On „carta † cet argument en faisant valoir qu'on ne produisait pas l'acte de mariage tamponn„ par la mairie, et surtout que ce ne serait pas la premi‰re fois qu'on aurait fait une confusion avec Th„ophr‰ne d'Amboise (encore lui !). On pronon‡a la canonisation en pr„sence du cardinal de Paris et de l'archev€que de NŠmes. La France redevenait la fille aŠn„e de l'‚glise. C'est la que tout se gˆta, et l'agitation qui s'ensuivit ne fut certainement pas „trang‰re † la mort pr„matur„e du malheureux souverain pontife. Le premier coup fut port„ par le M.R.C.C., le Mouvement R„novateur pour un Cart„sianisme Chr„tien. Le manifeste portait les signatures du triumvirat qui pr„sidait aux destin„es du mouvement, Messieurs Desmonts, Ledieux et Jemafou. De ces 22


AU SECOURS !

tendances apparemment divergentes, si l’on en croit les suggestions diabolique, divine et indiff„rente faites par les trois noms, „mergeait un message uniciste. Le monde cr„„ par Dieu est n„cessairement parfait. Les lois qui le r„gissent „tant d'essence divine en sont absolues et immuables. L'ordre r‰gne. Le miracle „tant la n„gation de l'ordre et de la r‰gle, est une impossibilit„. Descartes lui-m€me l'avait „crit : ’ un seul miracle, et Dieu n'existe pas ! “ Comme Dieu existait, le miracle „tait impossible, donc Th„opalme n'en avait pas fait, en n'en ayant point fait, n'„tait pas saint. Par contre, s'il en avait fait, Dieu n'existait pas et les saints non plus. Suivaient quelques consid„rations scientifiques sur les bienfaits des cures thermales, Lourdes en particulier. Cela aurait pu ne constituer qu'une p„rip„tie litt„raire du style partie de volant, si s'emparant de la contestation d'autres protagonistes n'„taient venus transformer cet aimable „change en football am„ricain. Le rabbin Bergenstein, des universit„s h„braŒques libres de Paris publia un article retentissant, entendant d„montrer que Th„opalme d’Anduze „tait juif. Il s'agissait d'un certain Yodel de Cordoue, descendant de S„n‰que, m„decin de son „tat, chass„ d'Espagne en 1493, et appel„ en France Palma al Andaluz. Cela n'avait rien † voir avec Anduze, m€me si Palma l'Andalou avait un temps exerc„ † Al‰s. Les gu„risons s'expliquaient donc sans peine. Pour ce qui „tait du diable, il ferait beau voir qu'il eŽt os„ s'en prendre † un cabaliste dipl‹m„. Quant † Guillemette du Vigan, elle „tait de Montpellier. Fille d'un juif de Venise surnomm„ Guglielmo, elle s'appelait en fait Rachel et avait donn„ † son „poux des enfants, trois, cinq, sept, ou trente-trois, on ne savait exactement. Cela n'eut pas l'heur de plaire au rabbin Moryoussef de l'universit„ juive traditionnelle de Lyon. Il reprochait † Bergenstein ses conceptions lib„rales qui lui faisaient prendre 23


LES MIRACLES DE SAINT TH‚OPALME D'ANDUZE

pour un juif, un protestant qui ne s'„tait livr„ qu'† une „tude superficielle de la Torah et de la Cabale. Rejet„ par propres coreligionnaires huguenots, il s'„tait fait une petite r„putation d'astrologue et de magicien en vendant des aphrodisiaques. Il se serait converti † l'Islam pour prendre l„galement plusieurs femmes, et aurait fini comme m„decin des bordels d'Alexandrie. On d„montra ainsi successivement que Th„opalme avait „t„ calviniste, intern„ † Agde, exil„ aux Am„riques et mort scalp„. Qu'il avait „t„ musulman et fondateur d'une secte dissidente de haschischins. Qu'il avait „t„ ath„e, ouvrier et fondateur du premier syndicat. Qu'il avait „t„ une femme. Qu'il avait „t„ un travesti. Qu'il avait „t„ franc-ma‡on. Qu'on le confondait avec un autre habitant d'Anduze nomm„ Th„opalme. Qu'il n'avait jamais exist„. La contestation montait, gonflait. De l'‚quipe † l'Osservatore Romano, en passant par M„canique Populaire et Modes et Travaux, l'on ne parlait que de cela. Les „changes „taient si virulents qu'au sein m€me du Vatican l'on craignit un schisme. Le Kremlin publia un manifeste de soutien aux partisans de cet ap‹tre des luttes populaires. Le Secr„taire G„n„ral du Parti Communiste Chinois fit officiellement transmettre † Th„opalme une invitation † participer aux f€tes du 1er mai † P„kin. C'est vraisemblablement le stress qui terrassa Jean-Paul Ier. Son successeur prit plus calmement les choses, peut-€tre parce que la connaissance de la langue polonaise de Monseigneur Tufani, et de Monseigneur Derteufer, ne permettait pas de transmettre autre chose qu'une version expurg„e. Les clameurs, cependant, s'apaisaient † grand peine. Pendant ce d„chaŠnement des passions, une vieille voiture hoquetante tombait en panne sur la route d'Anduze † Al‰s. Il en descendit un homme d„sesp„r„ nomm„ Marcellin. Il venait d'engloutir ses derniers francs dans un voyage de Bordeaux † Anduze pour un emploi de carrossier. Mari„, p‰re de trois jeunes enfants, ch‹meur depuis deux ans, il „tait tellement anxieux 24


AU SECOURS !

d'obtenir cet emploi, le premier qu'on lui proposait, qu'il avait mis mal † l'aise d'abord, sur ses gardes ensuite, le garagiste. Il avait „t„ „conduit sous des pr„textes d'autant plus p„remptoires, qu'ils „taient manifestement faux. Quand un bruit d'engrenages rompus lui fit comprendre que sa voiture n'irait pas plus loin, il lui vint † l'esprit que lui aussi allait arr€ter l† la course de son existence. Une sorte de mazet quasi en ruine, que l'on appelait, l'on ne savait pourquoi, l'oratoire de Saint Th„o, se trouvait † proximit„. Marcellin s'y dirigea, apr‰s avoir pris dans son coffre une cordelette qui avait servi † arrimer un fagot de petit bois. Il manquait d’exp„rience. Il fit un nœud coulant approximatif, l'attacha † un chevron, monta sur un tas de d„bris et se laissa aller. Notre ami fut sauv„ par son ignorance, ce qui est plus fr„quent qu’on ne pense. Non pas, comme le soutiennent maintes personnes religieuses, parce que l’ignorance, cousine de l’innocence, fait traverser les dangers sans qu’on les voie. En l’occurrence, parce que Marcellin croyait qu’un pendu mourait „touff„, pendaison pratiqu„e dans l’Allemagne nazie et les pays arabes, alors que la pendaison † l’anglaise proc‰de par rupture du rachis cervical. Or, si l’assemblage de nos vert‰bres est chose fragile, la strangulation, surtout lorsqu’on est mal pendu, dure un petit moment. C’est ce petit moment qui permit † un sauveur d’arriver. Il semble qu’il ne venait pas l† par hasard. Certains soutiennent qu’il y passait r„guli‰rement parce que l’endroit „tait propice † la venue des asperges sauvages dont il aimait † r„galer sa petite famille. D’autres donnent des explications moins rationnelles. En tous cas, la pr„sence d’un v„hicule en panne, quelque g„missement entendu peut-€tre, on ne sait, l’amen‰rent † donner un coup d’œil dans l’oratoire, † y trouver le jeune homme, † le d„pendre et † le ranimer. En ouvrant les yeux, Marcellin se trouva face † un visage souriant, rayonnant d’amiti„, et il se serait volontiers cru au 25


LES MIRACLES DE SAINT TH‚OPALME D'ANDUZE

paradis, n’eussent „t„ les cals des mains robustes qui le soutenaient. Il estimait devoir quelque explication † son sauveur, et cherchait les mots pour le dire, lorsqu’il fut interrompu par question pos„e d’une voix † la fois douce et rocailleuse : — Est-ce que tu as d„jeun„ ce matin ? — Non ! r„pondit-il, un peu interloqu„. — •a ne m’„tonne pas. Un estomac vide peut vous pousser † n’importe quoi. Allons chez moi. Ma femme va nous faire un petit frichti. Notre ami se releva, un peu surpris de se sentir l„ger et presque apais„. Ils march‰rent une courte distance le long d’une petite all„e bois„e de saules. Le ’ chez moi “ „tait une vieille caravane, pour employer ce mot am„ricain qui distingue les roulottes tract„es par une automobile. Vieille, mais en bonne sant„, joliment peinte en bleu et blanc, avec des rideaux gais aux fen€tres. Trois petits enfants s’„battaient † l’entour, piaillant, se poursuivant et se lan‡ant des touffes d’herbe s‰che. D’un tuyau de t‹le coiff„ d’un chapeau conique jaillissait une fum„e bleue annon‡ant quelque activit„ culinaire. Une accorte jeune femme brune, petite mais solide, d’une jeunesse marqu„e par le labeur, apparut dans l’embrasure de la porte, souriante. — Entrez ! cria-t-elle, je vous ai pr„par„ † d„jeuner. L’inconnu poussa Marcellin † l’int„rieur. — Je m’appelle Manu, dit-il. Voici ma femme Guilou. L’odeur du caf„ transformait la caravane en Arabie heureuse. L’omelette aux asperges sauvages veloutait les estomacs. Les trois enfants mangeaient comme quatre et babillaient comme six. Manu et sa femme souriaient pour dix. Marcellin se sentit si bien qu’il se mit † pleurer. Manu poussa les enfants dehors en leur donnant un petit panier rempli de prunes et prit son jeune h‹te par les „paules. L’aimable „pouse reversa du caf„. Notre ami raconta tout : sa femme, ses enfants, la perte d’emploi, la recherche, le 26


AU SECOURS !

voyage, la rencontre avec l’„ventuel patron, l’„chec, la panne, le d„sespoir. Manu demeurait silencieux, r„fl„chit un peu, puis : — C’est chez Philbert le carrossier que tu es all„ ? Marcellin acquies‡a. — Alors, poursuivit Manu, ‡a va s’arranger. Il suffit d’aller le voir et de lui dire que c’est Manu qui t’envoie. Vas-y tout de suite. Je te ram‰ne † ta voiture. — Elle est en panne. — Oh, si tu as vraiment envie d’aller o• tu vas, elle va marcher. Au moment de partir, Guilou et les enfants vinrent embrasser Marcellin avec l’affection que l’on a pour un fr‰re ou un oncle pr„f„r„. Ils suivirent le petit chemin en sens inverse. Manu se pencha sur la voiture, souleva le capot, d„brancha et rebrancha deux fils. — D„marre, dit-il. Au premier tour de cl„, le moteur se mit † tourner avec le grondement d’une voiture de rallye. En s’„loignant il aper‡ut Manu qui le saluait du bras et lui r„pondit. De retour en ville, il se gara pr‰s de la carrosserie Philbert. Lorsque le garagiste le vit revenir, il l’interpella : — Qu’est-ce que tu fais l† ? J’ai „t„ pourtant clair ce matin. — C’est Manu qui m’a dit de venir de sa part. Philbert demeura immobile et silencieux, devenant tout pˆle : — Quel Manu ? — Je ne sais pas. Je l’ai rencontr„ ce matin, apr‰s une sorte d’accident. — A quoi il ressemble ? Marcellin le d„crit. — Il t’a emmen„ chez lui ? Notre ami confirma, parla de la caravane, de la femme et des enfants. 27


LES MIRACLES DE SAINT TH‚OPALME D'ANDUZE

Le carrossier paraissait troubl„. Il dit : — Tu saurais retrouver la maison ? — SŽrement : c’„tait tout pr‰s. — Allons-y ! Marcellin se dirigea vers sa voiture, monta, fit tourner le d„marreur. Un vacarme d’engrenages bris„s lui r„pondit. — T’as pas pu rouler avec ‡a jusqu’ici, d„clara Philbert. On va prendre la mienne. Quelques minutes plus tard, ils s’arr€taient pr‰s de l’oratoire. — C’est par l† ! d„clara Marcellin en s’engageant dans une petite all„e. Ils march‰rent quelques dizaines de m‰tres. Notre ami s’arr€ta, ne reconnaissant plus les lieux, ne retrouvant plus l’all„e de saules qu’il avait suivie. Il revinrent sur leurs pas, prirent † gauche, puis † droite, en vain. — Ne t’en fais pas, dit le carrossier, ‡a ne m’„tonne pas. Revenons au garage. Tu es embauch„. Je vais te pr€ter une voiture pour aller chercher ta femme et tes enfants. Il y a deux pi‰ces vides derri‰re la carrosserie : ‡a te d„pannera en attendant que tu trouves une maison. Ce soir, tu couches chez moi. Tu partiras demain matin. Ils revinrent en ville. Philbert alla † son atelier pour voir si ses employ„s n’avaient pas besoin d’indication pour l’ex„cution des travaux, puis prenant Marcellin par le bras, lui fit traverses la place vers le bistrot. — Tu prends un demi ? dit-il. Ils s’assirent † la terrasse. — Tu te demandes peut-€tre pourquoi je t’ai dit non ce matin et oui cet apr‰s midi. Il se trouve que Manu m’a rendu un service. Un dimanche matin, j’avais ouvert pour d„panner l’auto d’un touriste anglais qui avait dŽ l’abandonner dans un chemin forestier. Je m’„tais gliss„ sous la voiture soulev„e au moyen d’un chariot hydraulique. Je ne sais pas ce qui s’est pass„, mais il y eu une fuite du fluide, et la voiture a commenc„ † redescendre, me 28


AU SECOURS !

coin‡ant contre le sol et commen‡ant † m’���craser. J’ai cri„, mais personne ne m’a entendu. A ce moment, quelqu’un est arriv„, s’est approch„, et a actionn„ la pompe du chariot. La voiture s’est soulev„e, et j’ai pu me sortir de dessous. C’„tait Manu qui passait par l†. Je me demande comment il a pu faire fonctionner la pompe. Je l’ai v„rifi„e apr‰s : elle „tait morte. J’„tais tellement sonn„ qu’il m’a emmen„ me rafraŠchir chez lui. Moi non plus, je n’ai jamais retrouv„ l’endroit. La patronne, apr‰s les avoir servis, alla disposer une grande affiche rose saumon, pas tr‰s bien imprim„e, sur la devanture vitr„e. — Qu’est-ce que c’est, demanda Philbert. — On voit bien que tu n’es pas au courant. C’est vrai que tu es un cou noir. — Il vaut mieux €tre cou noir que papiste. — De toute fa‡on tu ne viendrais pas, c’est la procession de Saint Th„opalme qui aura lieu Dimanche. Philbert et Marcellin se tourn‰rent vers l’affiche. Au centre, elle comportait une reproduction du portrait authentique de Saint Th„opalme, tel qu’il avait „t„ repris d’une gravure ancienne par le peintre Nicolas Froment. Le visage leur parut familier. Marcellin trouvait m€me qu’en lui enlevant ses v€tements et sa coiffure moyenˆgeux, il ressemblait † quelqu’un rencontr„ le matin m€me. Les deux hommes „chang‰rent un regard silencieux, et levant leurs chopes les choqu‰rent doucement : — A Manu ! dit Philbert. — A Manu ! r„pondit Marcellin. — Vous buvez † qui ? demanda la patronne. — A un copain ! Ils clign‰rent des yeux. Apr‰s tout, peu importe. Deus, Th„os ou AdonaŒ, latin pour grec, et grec pour h„breu, Yod, Palam„, Palma ou Manus, nous sommes tous dans la Sienne. Nous pouvons tous crier ’ au secours “ et esp„rer.


ISBN n– 978-2-917899-22-9 Achev„ d'imprimer en septembre 2009 par TheBookEdition.com † Lille (Nord) Imprim„ en France D„p‹t l„gal : 20091019-51826



Au secours !