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L'amour dans les chants en Bretagne

90 ème fêtes de Cornouaille

Justine Desmares

2013

Kizhier Pluguen


Introduction

Les chants, parce qu'ils sont véhiculés en toutes occasions, sont une littérature à part entière. C'est pourquoi il est intéressant de les étudier tels quels. La littérature orale a eu bien du mal à se faire accepter en tant que genre noble, à cause de ce qu'on a pu considérer comme étant de la littérature savante. L'art oral breton, par le biais des chants, s'est fait son nid dans le monde littéraire à partir de Hersart de la Villemarqué, à qui nous devons le Barzaz Breiz. Il s'agit donc de réhabiliter ces chants, comme étant travaillés littérairement. Toute une galerie de thèmes est exploitée par les chanteurs, ce qu'ont pu observer des auteurs et collecteurs comme Luzel, Cadic, …. Mais il existe une prédominance des thèmes qui ont un rapport extrêmement lié avec la religion: la mort, avec toutes les croyances qui s'y associent dans toutes les cultures, puis l'amour, et toutes les cérémonies religieuses indissociables. Nous allons nous pencher sur le cas de l'amour qui dans la culture bretonne à travers ses chants est extrêmement présent , que ce soit les mélodies ou les chants à danser, puisque que l'amour est un sujet très paradoxal. Au cœur même de la société, l'amour, ou du moins le mariage permet toute relation sociale. Lors d'une noce, on sort ses plus beaux atours afin de se montrer digne du prestige de sa communauté. Le chant tient, au cœur même de la noce, une place privilégiée. En effet, en témoignent les nombreux chants, le thème de l'amour semble s'inviter dans la littérature orale bretonne autant que la religion s'invite dans la culture, par pied de nez, vengeance peut-être, d'hommes trop bridés par des conventions poussées à l'extrême? Nous allons étudier cet aspect de la littérature et du patrimoine breton qu'est le thème de l'amour et de la façon dont il est traité à travers les chants, en essayant d'analyser quelles différentes formes il va prendre, si la parole littéraire va s'en trouver bridée ou au contraire va se libérer. Nous nous appuierons surtout sur les textes collectés par François Cadic, en partant du principe que ce qui est spécifique de l'oralité et du chant, c'est qu'il se transporte aisément et rapidement. Ainsi, Cadic a principalement collecté dans le vannetais, mais précise souvent que des textes collectés ailleurs peuvent s'y retrouver avec quelques variances. Nous examinerons aussi des textes du Barzaz Breiz, et ceux étudiés par Gilles Goyat, qui s'est spécialisé dans le pays bigouden. Nous étudierons d'abord l'amour tel qu'il est conçu avant le mariage, puis nous verrons les oppositions qui se dressent afin que l'amour n'ait pas lieu, et enfin nous verrons comment, si le mariage a lieu, il peut se révéler finalement très décevant.


I Des premières amourettes aux fiançailles.

Avant le mariage, reconnaissance suprême de l'amour, un long cheminement se prolonge de la découverte de l'amour aux fiançailles. Ce dernier se caractérise par l'apologie de la nature qui célèbre l'amour, mais aussi par une idéologie qui serait plutôt de s'amuser avant d'être en âge de se marier, pour enfin finir par faire l'apologie du mariage.

Le premier serment.

a) Le chant de l'oiseau est aussi celui de l'amour.


La métaphore du chant de l'oiseau est l'une des plus utilisée quand il s'agit de parler délicatement et de manière détournée des paroles amoureuses. Ainsi, on peut dénombrer énormément de chants collectés, que ce soit en haute ou en basse Bretagne, qui utilisent l'animal comme porte-parole. On peut notamment remarquer l'omniprésence du rossignol en la matière, mais aussi de l'alouette, de la grive, de la mésange et du merle. Dans la chanson du merle(F Cadic, annexe 1) , on trouve le couplet suivant : « Hui, estik, ha hui, truhunel, Joéntet hou poéh doh me huitel Eit kannein hemb cess noz ha dé E ma deit en amzér neüé » « Vous rossignol et vous tourterelle, Joignez vos chants à mon sifflet Pour chanter sans cesse jour et nuit que le printemps est arrivé. » Ici l'image du printemps suggère que, tout comme les animaux, à la fin de l'hiver, ce sont les hommes et les femmes qui s'adonnent aux plaisirs du chant et des conduites amoureuses. « Bretonnes, restez chez vous ! » donne ce conseil aux jeunes filles car « La grive et le gentil rossignol chantent leur doux refrain », qui peut paraître trop enjôleur pour de jeunes filles en proie aux prémices amoureux. (traduction : « An drask hag an estig a gân hag a ziskan »). Des chants plus mélancoliques prennent leur inspiration dans le chant de l'oiseau, comme le Lithographie montrant un couple Landernéen chant du « Rossignol », « En estig noz »( annexe 2). L'amoureux exprime à sa belle ses sentiments en commentant le chant d'un oiseau qu'il a entendu. Celui-ci dit sa difficulté à dormir et sa souffrance, n'étant pas avec sa belle. Ce sont en réalité les sentiments de l'amant. Cette prosopopée est en fait un exutoire pour cet amant. De plus, il raconte son chemin pour venir jusqu'à chez sa Marion, qui s'est fait d'un pas volant : « En nemb me guélé é tonet E gredé é neijin Ne pas, ne pas ne neijen ket, Més kerhet mat e ren. »

« Quiconque me voyait venir


croyait que je volais ; non, non, je ne volais pas Mais je marchais bien fort. » Plus loin dans le chant, c'est dans la confrontation avec l'oiseau que l'homme se lamente. Étant un double de lui-même, comme nous l'avons déjà fait remarquer, l'oiseau pose la question : « ha hui e hués poén a galon », « avez-vous des peines de cœurs ? ». On se rend enfin compte que ce n'est pas un jeune homme qui parle, mais un vieillard qui se rappelle du bon temps des amourettes de jeunesse. C'est le chant de l'oiseau qui lui aura rappelé ses amours passées. François Cadic établit un rapport en septembre 1904 entre cette chanson et le lai de Marie de France, « le Rossignol » : l'oiseau y est aussi un alter ego de l'amant. Ce dernier se termine par ces paroles (en ancien français, voir annexe 3) : « Un lai en firent li bretun e l'Aüstic l'apelë hum ».

« Les bretons en firent un lai Que l'on appelle le Rossignol ».

François Cadic lui-même contestant toutefois un tel lien, nous pouvons néanmoins remarquer que le thème du rossignol a inspiré de tous temps les artistes en matière d'amour, et qu'il est donc logique d'en retrouver une si forte prédominance dans les chants de tradition populaire bretonne. On peut aussi citer comme rapport intéressant, puisque d'origine populaire aussi, et traitant le plus souvent d'amour, le Décaméron de Boccace, qui consacre une nouvelle à cette oiseau, qui se situe dans la même veine que ce chant du « Rossignol ».

b) Amusons-nous avant le mariage !


Nous trouvons quelques chants qui célèbrent le fait de s'amuser avec une jeune fille ou un jeune garçon de son âge dans des jeux amoureux, et ce, avant le mariage. Le titre de ce chant, « Quand l'occasion se présente », nous renseigne beaucoup sur son contenu. Ce chant vient de haute Bretagne, François Cadic ne précise pas d'où : « Trois garçons de mon village Sont venus me demander (bis) Ma mère était en colère Elle les a tous renvoyés. Ah ! Revenez, revenez, revenez, Ma mère a dit que vous m'aurez. » Dans ce chant, la mère cède au caprice de la jeune fille, qui est de pouvoir profiter avec les garçons. Elle comprend sa jeunesse et la morale se dessine alors : Quand l'occasion se présente, autant en profiter. Ce chant, « à la cour du palais »,(Chansons bretonnes, Kanomp Uhel !, coop breizh), montre encore le succès que peuvent avoir certaines jeunes filles. « à la cour du palais Lundi mardi tralala à la cour du palais Y a-t-une servante (bis) Y a-t-une servante Lundi mardi danse (bis) Elle a tant d'amoureux qu'elle ne sait lequel prendre. » L'oisiveté est aussi liée à la danse, le lieu de séduction par excellence. C'est le cas d'un chanson étudié par G Goyat, « Annaig Kalve »(annexe 4). La première partie du chant est en opposition avec la seconde. La première fait part de son bonheur, son insouciance, car elle va aller danser avec son fiancé ; la césure se situe au moment où son fiancé se fait assassiner par un rival. Voici un extrait de la première partie : « -D'al leur nevez me a yalo, Mez ga' Glwagen ar Mour me a zanso, Gand Glwagen ar Mour me a zanso. -J'irai à l'aire neuve Mais je danserai avec Glwagen ar Mour Je danserai avec Glwagen ar Mour. » S'ensuivent les préparatifs de la jeune fille, avant la première gavotte qui lui était réservée, et enfin l'assassinat du fiancé. Puis le chant prend un tour extrêmement dramatique. L’insouciance du


début du chant est là pour préparer au traumatisme de la mort du fiancé. Il y a répétition de « je danserai avec Glwagen ar Mour », ce qui insiste sur le faite que la jeune fille l'aime vraiment, et que c'est par la danse, en quelque sorte, qu'elle va lui montrer cet amour qu'elle lui porte.

c) L'apologie du mariage Après les célébrations d'amourettes futiles, vient l'heure de célébrer l'amour consacré, celui qui va durer toute la vie de deux personnes, de préférence des amoureux. Ainsi, un certain nombre de chants glorifient le mariage. Il en est ainsi du chant donné sous forme d'exclamation positive : « Mariez-vous ! », collecté à Kervignac, mais célèbre dans toute la Cornouaille. Ainsi, presque sous la forme d'un ordre, un jeune homme exprime le bonheur qu'il a l'idée de se marier enfin : « Combien remue mon cœur Et que mon sang bouillonne, Quand je vois ma chère douce, Jeune fille si agréable. Il n'est fille sur la terre Aussi belle que mon aimée, Sinon celle qui est née Pour aller au paradis. Dans le petit champ, derrière chez moi, Il est un châtaignier ; On ne l'abattra pas cette année Pour faire bouillir la soupe Avant qu'il n'ait sur lui Trois rangées de châtaignes que nous trouverons, ma douce et moi, Quand nous irons nous promener. Tout à l'heure ce sera l'été ; Nous approchons du moi de maintenant Il viendra des fleurs sur l'aubépine, Et qui fleuriront encore gaiement. Il naîtra des fleurs sur l'épine blanche Qui répandront un doux parfum ; Les bêtes sauvages dans les bois S'approcheront toutes pour s'appareiller. Notre chaîne à nous sera rivée Et elle ne se brisera pas Il s'élèvera peut-être des fâcheries, Mais elles n'auront pas de durée. Ne tracez pas vos sentiers à travers mes jardins ; Vous me causeriez grand ennui à me faucher mes plantes. Plus dangereux est le coup de langue Qui est donné à des époux


Que celui de la pierre du moulin, Quand on est à l'aiguiser. » Le compositeur utilise la métaphore filée de la nature pour prouver à son auditoire à quel point son couple est solide, et résistera notamment aux quatre saisons. Les plantes sont ici un beau moyen de les égrener, et ne montrer que rien n’altérera son couple, pas même les mauvaises langues bien aiguisées. Il montre donc que le mariage est un roc, surtout lorsqu'on choisit d'épouser celle qu'on aime, et en fait l'apologie. Cette apologie du mariage suit aussi le procédé employé pour faire l'apologie de l'amour grâce aux oiseaux. Les saisons et la nature jouent véritablement partie prenante en cela. De plus, le mariage montre aussi la beauté de l'aimée, ainsi que la hâte de l'amoureux : son sang bouillonne alors que son cœur remue. L'amour a alors une portée physique, bien autrement que sentimentale, qui explique le choix du mariage, pour légitimer cette envie physique. Le mariage est aussi une volonté pour les jeunes filles, qui espèrent ainsi sortir de la misère, mais en espérant rencontrer tout de même l'être aimé : « Setu Marijannig, deut d'ar gêt 'vid be' dimezet, Deut d'ar gêt 'vid be' dimezet, Mez ar baotred yaouank d'he goulenn ne zeuont ket (bis) Setu Marijannig, lak' en dristidigez, Lak' en dristidigez, Ma ranken mond adarre da Bleiben da vatez. (bis) » « Voilà MarieJeanne rentrée à la maison pour se marier, Rentrée à la maison pour se marier, Mais les jeunes gens ne viennent pas la demander. Voilà MarieJeanne bien attristée, Bien attristée, S'il faut qu'elle retourne à Pleyben comme servante. » Cette chanson, que l'on trouve dans le recueil de Gilles Goyat, Chansons traditionnelles du pays bigouden, montre que le mariage a un pendant bien intéressé, et que l'on ne désire pas se marier uniquement par amour. La déception de ne pas se marier est alors aussi grande que lorsqu'on ne possède pas l'être aimé, mais il y a tout de même le soucis d'accepter un mari convenable, ce qu'exprime Marie-


Jeanne dans le reste de la chanson. Certes, elle veut se marier, mais mieux vaut être seule que mal accompagnée. Cela nous amène à considérer la deuxième grande partie qui concernera les oppositions possibles à l'amour. On trouve encore dans l'ouvrage de Gilles Goyat une variante de ce chant, sous le titre « Plah yaouank Beuzeg », « La jeune fille de Beuzec »(annexe 5). Ce chant est plus qu'une plainte, une complainte de la jeune fille qui n'est toujours pas mariée. Son statut est vécu comme une mort : « P'hini zo maro gand c'hoant gwaz, Meur all siwaz a varvo c'hoa. Elle est morte de son envie de mari, Plus d'une autre en mourra encore. » C'est la jeune fille qui parle ici, ajoutant encore du tragique à sa complainte en imaginant le discours des gens après sa mort.

II Les oppositions à l'amour.


a) Un « je t'aime moi non plus » pratiqué assidûment. L'amoureux éconduit est un thème récurrent. Dans « Il faut savoir se consoler »( F Cadic, annexe 6), collecté dans le pays Pourlet, le jeune homme s'épanche sur sa douleur pendant 16 strophes de 4 vers chacune. Ce n'est que dans la fin du chant qu'il se décide à penser aux autres filles qui ne sont pas mariées. Néanmoins, on pourra noter qu'il n'est alors plus question pour lui de trouver l'amour, mais de trouver femme. Il s'agit donc d'un échec face à la recherche de l'amour. Ce chant montre pourtant qu'il y a eu réciprocité de l'amour avec la femme en question pendant 5 ans. Il s'agit d'un « je t'aime moi non plus », qui est pratiqué jusqu'au mariage. « Soupirant éconduit »( F Cadic, annexe 7), collectée à Noyal-Pontivy, montre encore la cruauté des femmes en matière d'amour, malgré la bonne volonté du jeune homme. Le chant se termine d'une manière très sèche : « Keret, kerhet hui, denig iouank, Pe ne blijan ket toh, Kerhet ha klasket un aral, De ziméein genoh. Allez, allez, petit jeune homme, Puisque je ne vous plais pas, Allez et cherchez une autre Pour se marier avec vous. » La jeune fille prétexte croire que l'homme n'est pas intéressé par elle pour l'éconduire, et le rejette avec dédain. Un autre chant mérite d'être cité ici : « M'anaù un dén iouank e gar ur verh iouank, E gar ur verh iouank; P'en des gouniet hé halon, anehi ean e hra goap. (2 huéh) Meit nitra nen des groeit eit gobér kement-sé; Rak un dé e zo de zonet hi hrei anehon eùé. Ur sulieh de vitin 'n ur gas hé ' seud er méz, Ha hi e lézas ur poz kan : ean hé anaù doh hé boéh. «Bonjour d'oh, me mestréz, bonjour d'oh é laran; Na forh joéius é hou kalon, revé m'hou kleuan é kan; - Naren, dénig iouank, ne hra meit huañnadein, Meit genoh hui ma er bouvoér aveit dont d'hé honsolein. -- Pe houiehen, plahig, é veheh fidél d'ein, M'avansehé ur pas pé deu hag e larehé ur gir. Ne pas, dénig iouank, ne pas n'avanset ket. Rak, a houdé hues troeit hou kein, un al 'des hou ranplaset !»


. Je connais un jeune homme qui aime une jeune fille, - qui aime une jeune fille; lorsqu'il a gagné son coeur, il se moque d'elle (bis). . Mais il ne gagnera pas en agissant ainsi; car un jour viendra qu'elle agira de même. . Un dimanche matin, en envoyant ses vaches au pâturage, - elle « laissa » un couplet de chanson; il la reconnut à sa voix. . « Bonjour à vous, ma maîtresse, bonjour à vous je dis; - votre cœur est bien joyeux, si j'en juge par votre chant?» . « Non pas, jeune homme, il ne fait que soupirer, - mais vous avez le pouvoir de le consoler. »

. « Si je savais, fillette, que vous me seriez fidèle, je ferais un pas ou deux et je vous dirais une parole. »

. « Inutile, jeune homme, inutile, n'avancez pas, - car depuis que vous m'avez tourné le dos, un autre a pris votre place. »

Ainsi les jeunes filles montrent souvent qu'elles ne se laissent pas faire volontiers par de trop confiants dom Juan. Ce chant vient du recueil "Guerzenneu ha soñnenneu Bro-Guened / Chansons populaires du Pays de Vannes" de Loeiz Herrieu et Maurice Duhamel, édité en 1911 par les Editions Eromi, 2 rue Paul Bert à Lorient (Chanté par Anne-Marie Bardouil, Locunel, Lann-er-Stér.) b) La mort de l'être aimé Que ce soit la mort suite à la guerre ou à la maladie, le sujet prouve souvent que l'amour que deux jeunes gens peuvent éprouver l'un pour l'autre est si fort que même la mort ne peut les séparer. Ainsi, il n'est pas possible que celui qui reste refasse sa vie, ou qu'il puisse aimer à nouveau quelqu'un d'autre. Il s'agit donc d'un échec à l'amour de ce monde, comme dans « Celui qui alla voir sa maîtresse en enfer » (An hini oa aet da welet e vestrez d'an ifern). Rien que le titre montre qu'il y a une sorte de désapprobation morale dans le fait de continuer à aimer celui qui est mort, à cause du mot « enfer ». Il y a accord avec le démon pour aller voir l'aimé dans la mort (Paroles extraites des "Gwerziou Breiz-Izel", de François-Marie Luzel, publié en 1868 ): Em darempredi rent koulz en noz hag en de, Hep diskouez nep doujanz euz a c'halloud Doue. Met un dra gri deuaz ewit ho separi; Ar plac'h den da verwell, iaouank ha dizoursi. Pa well ann den iaouank marw he vestrez fidel, E em strinkaz 'n ur gouent, e-touez an dut zantel, Lec'h ma pede Doue, koulz en noz hag en de,


'N esper gwelt he vestrez, 'vel pa oa en buhe. Un de m'oa ar c'hloarek en pedenn en he gambr, An Diaoul aparisaz en giz d'un den iaouank. - Pegement, eme-z-han, a roï-te din-me Wit gwelet da vestrez, 'vel pa oa en buhe? - Me a zo ur paour keiz n'am euz ket a voïenn, N' 'm euz met ur blatinenn c'houezet en aour-melenn; Nep raï din hi gwelet, hep kavet nep ofanz, Hen do ma flatinenn, o ia en asuranz. Tapout 'ra krog en-han evel en ur bugel, Nijell a ra gant-han dreist ann tier uhel. Arruout a rejont 'n un ale vraz meurbed, Er penn-all an-ez-hi un or vraz houarnet. P'arruaz 'tal an or, d'ez-han eo digorret, Dre m'oa euz an ifern un diaoul inkarnet: Mont a eure gant-han en ur gambr a goste, Lec'h ni' welaz he vestrez, vel pa oa en buhe; Laket oe ar c'hloarek a goste en ur gambr, Lec'h ma wel he vestrez en ur gador ardant.

Ils se fréquentaient la nuit comme le jour, Sans montrer aucune crainte de la puissance de Dieu. Mais une chose cruelle vint les séparer, La fille vient à mourir, jeune et sans souci. Quand le jeune homme vit son amie morte, Il se jeta dans un couvent, parmi les hommes saints; Et là il priait Dieu nuit et jour, Dans l'espoir de revoir son amie, comme quand elle était en vie. Un jour que le kloarek était en prière, dans sa chambre, Le Démon lui apparut, sous la forme d'un jeune homme. - Combien, lui dit-il, me donnerais-tu Pour voir ton amie, comme quand elle était en vie? -


- Je ne suis qu'un pauvre homme et je n'ai pas de biens Je n'ai qu'une patène soufflée en or jaune; Celui qui me fera voir mon amie, sans qu'il m'arrive de mal, Aura ma patène, ô oui, en assurance. Il le prend, comme un enfant, Et s'envole avec lui par-dessus les hautes maisons. Ils arrivèrent dans une avenue très-grande, Avec une grande porte garnie de fer, à l'extrémité. Quand il arriva près de la porte, elle lui fut ouverte, Parce qu'il était un diable incarné de l'enfer; Il le conduisit dans une chambre, à l'écart, Où il vit son amie, comme quand elle était en vie Le kloarek fut mis dans une chambre, à l'écart, Où il voit son amie sur un siège de feu !

c) le viol On peut aisément imaginer l'image dont était dotée une fille ayant été violée. Littérairement, cette tradition remonte à Lucrèce, qui se poignarde car elle ne supporte pas le déshonneur d'avoir été violée par Tarquin Collatin. Cette histoire romaine a donné naissance à de nombreux mythes artistiques, c'est pourquoi on le retrouve aussi chez nous, car les mythes se transportent aisément à l'oral. On trouve des métaphores de ce fait dans certains chants, car la vérité nue est trop dure à dire de façon si crue. Prenons l'exemple du chant : « Le sire de Kerveno » (F Cadic, annexe 8). Celui-ci a été collecté dans les environs de Pluméliau, mais serait connu ailleurs depuis le XVI e siècle selon F Cadic. Il raconte l'histoire d'un baron qui enlève des filles, toutes promues à se marier le jour Huile sur toile représentant Lucrère et même, et qui sont à sa convenance. Ces dernières Tarquin Collatin (dix-huit en l'occurrence) se sont toutes tuées. F Cadic y voit une ressemblance avec le conte de Barbe-bleue, mais on peut rapprocher aussi cette histoire vraie de Loire-Atlantique de Gilles de Rais, figure de la guerre de cent ans, et qui a pour certains spécialistes inspiré le conte de Barbe bleue. Mais F Cadic nous assure de la réalité historique des faits dans son commentaire. Alors que ces jeunes filles étaient promues à l'amour, ce dernier leur échappe par ce coup du sort qu'est l'enlèvement par un terrible baron.


Ainsi les chants mettent en garde les jeunes filles qui préféreraient se « laisser souiller » que de mourir. Le chant éponyme qui raconte l'aventure de Mauricette (F Cadic, annexe 9) en est un bel exemple. Ce chant met en garde les jeunes filles contre les mauvaises rencontres qu'elles pourraient faire, tout en prônant la morale chrétienne, qui est de garder son honneur par dessus tout. Il permet donc d'une certaine manière d'instruire les jeunes filles : « Merhédigeu iouank, cheleuet, Kemeret skuir doh Morised Hoanteit merùel kiz Morised Kentoh aveit koeh ir pehed Nag é kollehoh hou puhé hés moiand d'hou sekour goudé ; Més mar kolle hui hou inour, Doh ket kapabl de nemb sekour. Petites jeunes filles, écoutez, Prenez exemple sur Mauricette ; Plutôt mourir comme Mauricette Que de tomber dans le péché. Quand même vous perdriez la vie, Il y a moyen de vous secourir ensuite ; Mais si vous perdez votre honneur, Vous ne sauriez plus trouver secours. » Cette histoire y est donné comme basée sur des faits réels par François Cadic, qui explique que sa version soit différente de celle de Hersart de la Villemarqué car cette tragédie aurait véritablement marqué les esprits des habitants, et qu'il ne peuvent donc se tromper à ce sujet, même quasiment deux cent ans après les faits ( 1727). On ne peut que remarquer la ressemblance entre la morale de cette chanson et la morale du mythe romain de Lucrèce. « Pour garder son honneur », (F Cadic), en est encore une variante(annexe 10). Le roi devient la métaphore de l'homme dangereux pour les femmes dans de nombreux chants. On peut citer l'exemple de « Ar gemenerez », « la couturière », du recueil de G Goyat (annexe 11). On y raconte la misère de la couturière, qui est amenée chez le roi pour coudre. C'est le dialogue final, et les dernières paroles de la couturière qui révèlent les intentions du roi : « Lavar' din-me, 'ta, kemenerez, Doh beseurt linenn oh bet savet ? -Me zo bet savet doh linenn ar baourentez Evid gounez ma 'femp kwenneg bemdeiz. -Ma veh bet doh linenn ar garantez, C'hwi a-pi'e bet ma ar roue. -Ma ven bet doh linenn ar garantez, Me am-me bet mab ar roue, Ha martehe breman 'mo üe. Dites moi donc, couturière,


de quelle lignée êtes vous issue ? -Je suis issue de la lignée de la pauvreté, Pour gagner mes cinq sous par jour. -Si vous aviez été de la lignée de l'amour, Vous auriez eu le fils du roi. -Si j'avais été de la lignée de l'amour, J'aurais eu le fils du roi, Et maintenant je l'aurai peut-être aussi. » La couturière signifie au roi qu'elle sait bien que peu importe qu'elle soit de naissance pauvre, le roi lui donnera un fils maintenant qu'il l'a installée chez lui. Mais puisqu'il n'y a pas de suite à cette chanson, elle sait qu'elle ne sera jamais reine pour autant. Enfin, dans un registre plus léger, on peut citer « Ar miliner », « Le meunier »(annexe 12), que l'on entend encore dans beaucoup de festoù noz. Dans ce chant, que je ne rapporte pas ici tellement il est connu, le meunier dit à la vieille femme qui veut faire moudre son grain chez lui que pour elle, son moulin ne « marche point ». La jeune fille qui arrive chez lui le lendemain fait très étrangement fonctionner son moulin, et ce durant son sommeil. Elle trouve alors son « sac si plein » qu'elle va s'en trouver gênée devant son père. Le sac est une métaphore du ventre de la jeune fille, et le meunier met fin à la métaphore qui a duré toute la chanson : « Tu lui diras la belle/ qu'c'est l'meunier Mathurin/ qui caresse les filles/ au tic-tac du moulin ». G Goyat en étudie une autre version, où la jeune fille demande au meunier d'être le père de l'enfant, et celui-ci refuse. Il s'agit là d'une satire des meuniers, comme le souligne G Goyat, à la réputation peu envieuse. d)La guerre, obstacle suprême à l'union. Maintes chansons expriment la douleur de la perte d'un aimé à la guerre. Il s'agit bien entendu du plus grand obstacle à l'amour. D'autres, que je trouve plus intéressant d'étudier ici, nous font part des remariages de femmes se croyant veuves. Lors du retour du premier mari, un quiproquo s'installe, ce qui rend la situation tragique. Le cas a du s'avérer un certain nombre de fois pour que ce thème inspire autant de chants. Le sujet est si fécond qu'il permet d'aborder un certain nombre de genres littéraires : l 'épique, le tragique, mais aussi le comique. Il s'agit d'un thème qui permet aux compositeurs de créer énormément en ce qui concerne le contexte de la découverte du « double-mariage ». Le chanteur ne peut déballer cette information sans une préparation préalable dans le chant, qui doit être la plus imaginative possible. En voici un exemple dans ce chant en gallo : Bonjour bonsoir, Madame l'hôtesse, Versez-moi donc du vin blanc. Soldat avez-vous de l'argent ? Ah ! De l'argent, je n'en ai guère Je vendrai mon cheval blanc, J'aurais de l'or et de l'argent. Madame l'hôtesse fut dans sa cave, Elle lui rapporte du vin blanc, Que le soldat boit en passant. Brave soldat se mit à boire, Se mit à boire et à chanter, La belle se mit à pleurer.


Qu'avez-vous donc, la belle hôtesse ? Regrettez-vous votre vin blanc Que le soldat boit en passant ? Ce n'est pas mon vin que je regrette, C'est mon mari qu'est à la guerre Je crois que je parle avec lui. Qu'avez-vous fait, Madame l'hôtesse ? J'vous avais laissé qu'un enfant Et en voici quatre à présent. Monsieur c'est une fausse lettre, Vous étiez mort et enterré, Pour moi j'me suis remarié. Où est donc ton mari ma femme ? Il est aux champs à travailler, Cela va bien le chagriner. Prends ton épée et moi la mienne, Nous irons tous deux dans les champs, Voilà le sort de deux aimants. Ici, le sort de ce couple et du mari « illégitime » est heureux, mais il en va autrement dans d'autres chant, où le premier mari refuse de partager sa place et tue le remplaçant. Une variante est étudiée par G Goyat, « Distro an den arme ». Dans celle-ci, la femme est en possession du pouvoir, et c'est elle qui décide finalement, après analyse du dilemme, de reprendre son premier mari. Le nombre de sept années de séparation constitue un invariant dans ce chant. G Goyat étudie aussi sept autres versions de ce chant provenant uniquement de Bretagne.

Nous pouvons aussi citer provenant de l'ouvrage de G Goyat « Savet da zaou zen yaouank »,


« Composé pour deux jeunes gens » (annexe 13), qui rapporte la complainte d'un jeune soldat, contraint de se rendre à la guerre, mais qui souhaite y emmener sa promise : « Ma rankan mond d'an arme, evel zo lavar'din Me 'm-eus choazet eur vestrez ha gaso 'ne'i ganin S'il faut que je parte à l'armée, comme on me l'a dit, J'ai choisi une maîtresse et je l’emmènerai » Autrement que la guerre, nous pouvons noter d'autres oppositions politiques à l'amour, notamment la chouannerie. L'emprisonnement de l'homme conduit la femme à son désespoir, mais on peut aussi voir que la prison est un obstacle franchissable, car l'homme est porté par l'amour pour s'en enfuir. C'est ce que conte cette épopée nommée « la fille du chouan », recueillie par F. Cadic. La motivation de Jean Samson pour s'échapper est exprimée à la fin de la chanson, telle une morale à l'encontre de ceux qui l'ont emprisonné : « Il a forcé la porte de la prison Et tué deux gendarmes ; Il s'est rendu à Keridel Pour revoir sa petite douce. » « Forset nor er prizon Lahet deu jandermed ; Oé deit de Géridel De uélet é zoused. » Penchons nous sur le cas de « Bergeren »(annexe 14) qui raconte l'histoire d'une jeune fille, épouse d'un croisé parti à la guerre durant sept ans. Il la confie à son frère, qui s'empresse de la traiter comme une souillon, lui faisant garder les moutons, et la laissant dormir parmi eux, alors qu'elle est mariée au fils du château du coin. Ainsi, elle est nommée Bergeren, prenant le nom de la tâche qu'elle effectue, de même que Cendrillon, dans le conte populaire, prend le nom de la

Lithographie représentant Cendrillon


cendre dans laquelle elle dort. « Bergeren » est en quelque sorte une réécriture de ce conte populaire européen, mais d'autant plus axé sur l'impossibilité de l'amour que c'est le jeune époux lui-même qui confie sa belle à ses tyrans. Il finit tout de même par revenir au pays, feintant, un peu à la manière du chant précédent, de ne pas être l'aimé, pour mieux tester la fidélité de sa femme. Ainsi, ce stratagème pour duper ceux qui ne l'ont pas vu depuis longtemps nous rappelle Ulysse, qui reparaît lui aussi après des années de guerre de Troie. Peut-être les compositeurs de ce chant ont-ils été inspirés par des versions depuis longtemps colportées dans nos terres bretonnes ? On pourrait se plaire à y croire. Mais F Cadic situe son origine vers Pontivy, et admet une autre version dans celle du Barzaz Breiz, « L'épouse du croisé ». F Cadic conclut aussi son commentaire de la sorte : « Les affronts subis par Bergeren durent être le lot de bien d'autres femmes, condamnées à un veuvage temporaire, et plus d'un soldat peut-être, au retour de la guerre, loin d'éprouver les scrupules de notre héros, vengea dans le sang de ses proches les mauvais traitements infligés à son épouse ». Ce thème des oppositions à l'amour par la guerre est surtout dramatique, mais peut laisser place au comique comme dans notre premier exemple. Nous resterons dans ces registres avec l'étude de ce qu'il advient de l'amour après le mariage.

III Un après mariage décevant Terminons cette chronologie du fait amoureux par un état des lieux du mariage, qui se révèle finalement dans de nombreux cas très décevant. Notons d'abord l'alcoolisme et la violence dans le couple, avec l'un des deux époux qui se laisse aller une fois marié. Puis notons le cas des mariages forcés, mariages d'argent, qui ne peuvent se révéler que stériles.

a) Un mari/ une femme se laissant aller Le mariage va de pair avec un vieillissement, une perte de la jeunesse tout à fait rédhibitoire. Ainsi, alors que les jeunes gens se sont fait la cour de manière plaisante, la déception parvient dès l'après cérémonie de mariage. C'est le cas de « Après le mariage », qui, selon François Cadic, est une chanson qui se chante en contexte d'après mariage. Ce chant appelle au devoir conjugal et à la crainte de Dieu, maintenant que les fiancés sont mariés, puisqu'il va de soit qu'ils connaîtront de grandes déceptions. De même, F Cadic a collecté en Finistère « les plaintes de la femme du buveur », « Klemmou greg al lounker », qui fait part des désillusions des jeunes filles au sujet du mariage. Ainsi la femme se confesse : Es-tu beau mon homme ! Je ne puis me lasser de te regarder.


« Me gave d'in guech dimezet Julic ar ververo ! Me mije gret netra ebet Juli vertonti, julie vertonton ! Julic ar ververo ! Daoulagagd ar c'huil dero ! » « Il me semblait qu'un fois mariée, Julic ar ververo ! Je n'aurais fait aucun travail, Juli vertonti, julie vertonton ! Julic ar ververo ! Les deux yeux du hanneton ! ». Elle dit son désespoir d'être mariée à un buveur qui la bat, et elle met en garde les jeunes gens, mais ne condamne pas pour autant le mariage : « An dud iaouank, pa zimezont, Ne ouzont ket petra reont. Merched iaouank, dimezet hoaz ! 'barz dimezi, grit mad ho choaz. » « Les jeunes gens, quand ils se marient, Ne savent pas ce qu'ils font. Jeunes filles, mariez-vous encore ! En vous mariant, choisissez bien. » F Cadic a collecté plusieurs variantes sur ce thème, qui était populaire à l'époque, étant un fait sociétal avéré et craint des jeunes filles. On trouve aussi dans l'ouvrage de Gilles Goyat, Chansons traditionnelles du pays bigouden, un chant autour de ce thème, « Les oiselets dans le bois » ( Al labousedigou barz ar hoad, annexe 15). Ici c'est la jeune fille elle-même qui souhaite un mari, et son père qui la prévient qu'elle se fait des illusions sur le bonheur du mariage : « Me goulenn konje gand ma zad, (bis) Evid kemer eur hamarad. Eur hamarad c'hwi a gavo, (bis) Mez ho kalon gantan a ranno » « Et moi de demander à mon père la permission De prendre un compagnon. Tu trouveras un compagnon, Mais ton cœur en sera brisé ». Ainsi, dès les premiers mots de la chanson, le père met en garde la jeune fille, qui perdra ses illusions en égrenant les années qui passent, augmentant son malheur et le travail qu'elle doit faire. On retrouve dans ce chant le thème de la nature, des oiseaux s'accouplant, mais elle se tourne vers l'automne, avec la venue de feuilles mortes. Cela montre que le printemps(et donc l'amour) est révolu une fois le couple marié.


b) mariage arrangé, mariage d'argent, ne font pas le bonheur des amants. Notre précédente partie est souvent le résultat de mariages arrangés par les parents. Il est donc nécessaire d'étudier cet aspect de l'amour. Les mariages arrangés étaient courants en Bretagne comme ailleurs. Les chants en apportent la preuve, comme ce chant récolté en Léon par François Cadic, nommé « mariage manqué ». Rien que dans le titre, on voit par le terme « manqué » qu'il y a l'idée qu'un des deux partis dans le mariage est passé à côté de quelque chose, c'est-à-dire l'aspect pécunier de l'arrangement. Ce mariage se fait au détriment d'un jeune homme pourtant promis à une belle alliance par sa naissance et son instruction. Or, il se laisse berner par une jeune fille qui ne possède aucune dot. Le jeune homme en retient une morale, celle de continuer à étudier ; et aurait composé lui-même ce chant selon François Cadic. « Je ne veux pas d'un buveur », collectée aux alentours de Vannes, raconte l'histoire d'une jeune Marion, qui se trouve fiancée malgré elle à un homme riche, mais buveur, selon les dires de son propre père. Marion, pour se défendre, égraine donc les défauts des buveurs, espérant échapper à cette triste destinée. Son cousin, à qui elle raconte son malheur, essaye de la rassurer : « Ne gaveit ket beleg é Frans, eskob na komandant Ag e hellou hou éredein, mar ne doh ket koutant. On ne trouvera pas de prêtre en France, ni évêque, ni commandant, qui pourra vous marier, si vous n'êtes pas contente. » Chez Cadic, on trouve aussi le chant « Mariés mal assortis », où la jeune fille est malheureuse d'être mariée à plus vieux qu'elle (annexe 16) « Déjà mal mariée »( Chansons bretonnes, Kanomp uhel !, chez coop breizh, 1991), nous donne l'exemple de cette femme, mariée par son père, et qui se retrouve à travailler dès « le lendemain de [ses] noces ». « Mon père m'a mariée à un tailleur de pierre, (bis) Le lendemain de mes noces, M'envoie à la carrière, la. Refrain : Déjà mal mariée, déjà Déjà mal mariée, gé (bis) Le lend'main de mes noces, L'envoie t'à la carrière, (bis) Et j'ai trempé mon pain Dans le jus de la pierre, là Et j'ai trempé mon pain, Dans le jus de la pierre (bis) Par là vint à passer Le curé du village, la, Par là vint à passer Le curé du village (bis) Bonjour monsieur l'curé J'ai trois mots à vous dire la. Bonjour monsieur l'curé


J'ai trois mots à vous dire (bis) Hier vous m'avez fait femme Aujourd'hui faites moi fille, la. Hier vous m'avez fait femme Aujourd'hui faites moi fille (bis) De fille je fais femme, De femme je n'fais point fille, la. » Cette chanson montre une sentence irrévocable, qui est la sentence de Dieu à travers le curé. On peut aussi y voir une analogie avec le père, car c'est Dieu le père qui l'a mariée, mais aussi son propre père qui a décidé de ce mariage. Cela fait de ce mariage un acte irrévocable, qui laisse la jeune femme dans une situation de détresse, aussi bien mentale que physique, car elle se trouve maintenant dans une situation de pauvreté, mangeant une soupe aux cailloux. Cela paraît bien ironique, étant donné qu'un mariage arrangé est souvent accompli en raison de biens financiers. Cette formule sonne comme une ritournelle dans les chants en Bretagne : « Mon père m'a mariée. » Dès le premier couplet, on sait donc quelle tournure va prendre la chanson. Dans l'ouvrage de F Cadic, on en trouve encore un exemple dans « Le chiffonier »(Ar pillawèr) : Ma zad neus ma dimézet Gand tam fluriuspillawer, (bis) E Loqueffret éma gannet Bars Komanen Toul ar Laer Mon père m'a mariée. Avec un chiffonier infect Il est né à Loqueffret Dans la ferme de Toull al Laer

La jeune femme, excédée par son infect mari, s'écrie dans le refrain : Foc, foc, foc d'am zamic aoutrou Gand hi stoup, hag hi billou, Paquet e ma zamic aoutrou*Ha mé lib, you, you, you !

Foc, foc, foc ! À mon petit monsieur, Avec son étoupe et ses chiffons Mon petit monsieur est attrapé Et je suis libre, You ! You ! You ! Les deux derniers couplets de ce chant sont quasiment une prière à l'intention de l'Ankou, pour qu'elle vienne reprendre le mari (Si la charrette de l'Ankou venait/ par ici faire sa tournée/ Je courrais sur ses traces/ Et le prierais de me soulager ; Mar teffé carrik an ankou / D'ober é dro dré aman/ Mé a redo voar hi roudou/ Bar ar pedo d'em zama.) D'autres fois, la jeune fille elle-même signale à ses parents qu'elle aurait pu trouver un meilleur parti, comme dans « La femme du sabotier » : « Me zad, me mam, pe p'hé kâret, Behé bet mé groeit ur chanç woed, » « Mon père, ma mère si vous aviez voulu J'aurais pu faire un beau parti. » « Behé bet mé mad ur minour, Behé ket bet ur sabotour »


« J'aurais pris le fils d'un riche je n'aurais pas eu un sabotier ». Cette chanson est parue dans « la paroisse bretonne », collectée et traduite par Charles Vincent, selon F Cadic. Enfin, l'ouvrage de G Goyat traite d'une chanson particulière, où il y a défense des jeunes gens pour qu'ils prennent pour époux celui ou celle qu'ils aiment. Il s'agit de « Me ho ped, tadou ha mammou », « Je vous prie, pères et mères »(annexe 17). Elle relate narrativement un mariage qui tourne mal notamment à cause du diable. La première partie fonctionne comme la morale d'une fable : « Ober' reont pehejou marvel, Ha doh ar brasa zo er bed, Lakad ' reont daou zen asamblez, Hag en-em gared ne reont ket. Ils commettent des péchés mortels, Et parmi les plus graves qui soient au monde, Ceux qui arrangent le mariage de deux jeunes gens Qui ne s'aiment pas. » Nous prendrons cette morale comme la morale de notre partie, puisqu'il s'avère tout le temps dans les chants que le véritable amour se voit récompensé d'un mariage heureux.


Conclusion Nous avons pu voir la diversité des genres sous lesquels les chants abordent la question de l'amour en Bretagne. Ainsi, nous avons dégagé trois principaux aspects de l'amour. Le premier louait ce sentiment, bien que non exprimé par la langue bretonne, et donc en parlait de manière détournée, grâce à de nombreuses métaphores liées à la nature. Que l'amour soit chaste ou non, il est très souvent vu positivement dans les chants, mais uniquement avant le mariage. Nous avons aussi remarqué les oppositions que les compositeurs (populaires ou non) ont pu trouver à l'amour. Ce sujet est aussi très fécond dans les chants. Mais le troisième thème récurrent est encore plus connu à cause du ton satirique qu'il fait prendre aux chanteurs. Relater l'après-mariage et ses déceptions montre d'autant plus certains problèmes sociétales en Bretagne. Ces trois thèmes nous ont fait explorer les différents registres que connaît la littérature dite « noble » : Satirique, épique, dramatique, la plume des compositeurs bretons est en effet très prolifique. On a aussi pu constater les influences de grands textes, connus de manière européenne mais aussi reconnus. De ce fait, on peut conclure à cette étude que le thème de l'amour, de manière paradoxale, est un thème qui a été très fécond, et qui nous laisse une grande richesse littéraire et artistique. La réalisation de ce dossier m'a permis d'appréhender ces textes d'une manière autre. En effet, dans ma pratique antérieure de la danse, j'avais tendance à entendre les textes sur lesquels je dansais seulement d'une oreille. J'ai du aller rechercher les versions écrites de ces textes oraux pour mettre en valeur leur littérarité. J'ai aussi pu appréhender le monde du collectage autrement que par la danse et la musique, avec la découverte de chercheurs que je connaissais peu. Cette présentation en tant que candidate au titre de Reine de Cornouaille a donc axé ma pratique de la danse bretonne vers la recherche, puisque j'ai pris contact auprès de Pluguffanais pour porter un costume d'époque. Cela complète véritablement mon année 2013 en terme de recherches car j'ai aussi été diplômée du monitorat.


BIBLIOGRAPHIE 1) Barzaz Breiz, Théodore Hersart de la Villemarqué 2) Chansons traditionnelles du pays bigouden / Eur Vigoudenn o kana, Gilles Goyat Edité chez Emgleo Breiz, 2008 3) Chansons populaires de Bretagne, publiées dans la paroisse bretonne de Paris (1899-1929), François Cadic Presses universitaires de Rennes, Dastum, Centre de Recherche Bretonne et Celtique Avril 2010. 4) Chansons bretonnes, Kanomp Uhel ! Kendal'ch et Coop Breizh 1991 5) Guerzenneu ha soñnenneu Bro-Guened / Chansons populaires du Pays de Vannes Loeiz Herrieu et Maurice Duhamel, édité en 1911 par les Editions Eromi, 2 rue Paul Bert à Lorient WEBOGRAPHIE : 1) Son ha Ton, chansons traditionnelles bretonnes, http://per.kentel.pagesperso-orange.fr/index_perso.htm


ANNEXES


Dossier cornouaille 2013 Justine Desmares  
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