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ALL AIS La légende d’Émile


Gilles Chappaz Karen Allais Pallandre

ALL AIS La légende d’Émile

© Karen Allais Pallandre 2010

Par Editions Ka2


LA LÉGENDE D’ÉMILE

Avant-propos

Un livre a toujours une histoire, celui-ci ne fait pas exception. C’est d’abord une histoire familiale transmise comme un conte. Nous sommes, ma sœur et moi, bercées depuis toujours par les aventures de papa. Petites, nous l’écoutions passionnément le soir au dîner, en promenade, sur un télésiège… Des anecdotes, des tranches de vie qui égrènent une existence digne d’un roman, d’une BD, d’un livre d’enfant. Nous buvions ses paroles, nous plongeant dès les premiers mots dans un voyage qui nous emmenait sur les montagnes chiliennes, dans la ferme de nos grands-parents, au cœur de la guerre, au départ d’une course. Maman, qui avait déjà entendu ces récits des dizaines de fois, ne manquait pas de rajouter le détail pour une fois oublié. Combien de personnes, elles aussi passionnées par ces récits mais aussi par « l’Histoire » qu’ils dévoilent, ne cessaient de nous dire : il ne faut pas perdre ce témoignage, il faut faire un livre… Un jour papa m’a dit : « Si j’écris un livre, c’est avec toi ». Alors je me suis lancée. Des heures d’interviews, les mêmes récits racontés dans les moindres détails, et me voilà, avec toute cette « matière » enfin organisée, devant une page blanche. Mais le livre est loin de se concrétiser : trop de choses à coucher sur le papier, des témoignages où s’entremêlent des histoires du 4

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passé et une vision perspicace de l’avenir. Comment transmettre cela, comment ordonner cela ? C’est là que l’histoire de ce livre s’enrichit de rencontres. Tout d’abord avec Gilles Chappaz. Je l’appelle au secours car sa plume et sa connaissance du ski (il est pour moi une encyclopédie vivante de ce sport) vont, c’est sûr, pouvoir m’aider. Il m’aide si bien qu’au bout de quelques semaines, je lui propose d’écrire lui-même ce livre. Il accepte. Il a alors la bonne idée de proposer trois entrées de lecture : le récit, les anecdotes, l’interview. Il réussit surtout à retranscrire avec une fidélité incroyable les paroles de papa. Sans lui, ce livre n’aurait simplement jamais existé. Aujourd’hui, je sais que mes enfants et, un jour, mes petitsenfants pourront, en lisant ces chapitres, avoir le sentiment que papy Émile s’allonge auprès d’eux pour leur raconter une de ses incroyables aventures. Merci Gilles. Il y a aussi Michel Guérin, l’Éditeur qu’il faut convaincre et qui est, à priori, très sceptique sur la pertinence d’un livre retraçant la vie d’un skieur. A la lecture du plan, il n’hésite plus, il se joint à notre aventure. Michel nous quittera quelques jours avant la dernière relecture du manuscrit. C’est Marie-Christine son épouse qui, avec le courage que tout le monde lui connaît mais que je souhaite saluer à nouveau, permettra à « Allais, La légende d’Emile » de s’afficher avec fierté paré de son joli costume rouge aux côtés des autres grands de la montagne de la fameuse « maison Guérin ». 6

Enfin ce livre est aussi une histoire d’amitié. Nous n’avions plus ni photos ni articles (tout a un jour accidentellement brûlé dans un incendie domestique) ; alors je suis partie à la recherche de documents d’époque. Des greniers, de vieux albums se sont ouverts, des messages sont venus des quatre coins du monde. Les photographes, eux aussi, se sont mobilisés. En particulier l’agence Zoom qui avait sauvé de la destruction, quelques années plus tôt, une collection d’images anciennes dont beaucoup se trouvent désormais dans ce livre. Les photos de Gilles Bouchet, photographe d’exception, l’ami de papa, à qui on doit notamment les images d’une modernité stupéfiante de la Méthode Française de Ski, ont été retrouvées grâce à Jean-Louis Bouchet. Il y a tant de personnes grâce auxquelles nous avons rassemblé, ce qui est pour moi, un vrai trésor. Un travail de fourmi récompensé par autant de rencontres, de témoignages… Et aujourd’hui, l’aventure continue, le livre de la collection « Texte et Images » de Guérin a rencontré ses lecteurs, le livre est épuisé. Alors Marie-Christine Guérin me suggère de reprendre les textes et de proposer une nouvelle édition qui touchera, comme je le souhaite, un plus grand nombre de lecteurs. Elle me fait ce joli cadeau pour que la trace de ce livre se poursuive. Pour que la vie, l’histoire, la « Légende d’Emile » soient transmises par ces pages. A mes côtés, pour continuer l’aventure, il y a toujours Gilles, Mireille ma maman, ma sœur Kathleen, nos enfants et nos maris, Stéphanie mon associée dans mon « vrai » travail et de nombreux nouveaux comme fidèles soutiens… Et bien sûr papa qui fêtera au cœur de l’hiver ses 99 bougies. Karen Allais Pallandre 7


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Introduction

Émile Allais à 95 ans.

Il a tellement à dire. Sa façon de dérouler le fil de sa vie est faite de douceur, de tranquillité et d’humilité. Il agrémente joliment son récit de mille et une anecdotes, et l’enrichit de petites histoires en apparence anodines. Les mots sont simples et directs. Le verbe est coloré et précis. Le débit est assuré et solide. Pas de doute, l’homme aime raconter. Se raconter aussi. Mais avant les mots, c’est son sourire et ses yeux bleu glacier qui vous accrochent en premier. Ils vous tiennent alors pour ne plus vous lâcher. Vous êtes sous le charme d’un homme rare que la patine du temps a préservé, lui sculptant un visage d’une extrême douceur. La blancheur neige de ses cheveux en liberté calculée contraste joliment avec un bronzage de moniteur. Émile Allais est là, devant vous, solide, élégant, prévenant. 8

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Il est beau, impressionnant, charmant. Et il est volontiers loquace dès qu’il s’agit de dérouler le fil de son exceptionnel parcours. Même si, et il ne s’en cache pas, cela le flatte qu’on vienne lui rendre visite, cela l’étonne un peu qu’on le tarabuste avec des questions auxquelles il a répondu mille fois. Après tout qu’a-t-il fait de si rare pour que les plus jeunes veuillent bien s’intéresser à lui ? Vivre sa passion à fond et « bien faire les choses » : quoi de plus naturel en somme ? Sauf que le « bien faire les choses » dans le cas présent sort de l’ordinaire. Comment définir Émile Allais à ceux, beaucoup trop jeunes ou ignorants des choses du ski, pour qui le nom évoque bien quelqu’un, mais dire qui… On imagine aisément le dialogue. - Émile Allais… Émile Allais ! ? Euh, ce ne serait pas un humoriste par hasard ? - Ah, non, l’auteur de quelques aphorismes raffinés et pétaradants se prénommait Alphonse. Un as du comique absurde et de la mystification… On lui doit l’inoubliable : « Non, la stérilité n’est pas héréditaire » ou encore « L’argent, tout compte fait, aide à supporter la pauvreté. » Et celle-là, l’une des plus célèbres, la préférée de notre Émile : « Il faudrait construire les villes à la campagne. L’air y est plus sain. » - C’est l’économiste alors ?! - Non, pas plus ! Le prix Nobel 1988 qui a mis au point une théorie des marchés de la monnaie et du crédit s’appelle Maurice. Cet esprit brillant, par ailleurs académicien français, est également connu pour son fameux « paradoxe d’Allais »… 10

- Alors, je ne vois pas… - Eh bien, Émile Allais c’est « un skieur » ainsi que le définit le Petit Larousse, dans lequel il figure encadré par ses deux célèbres homonymes : « ALLAIS (Émile), Megève 1912, skieur français. Champion du monde de la descente, du slalom et du combiné en 1937, il a promu une nouvelle méthode de ski. » Voilà une définition qui éclaire les béotiens, mais trop brève pour dire la carrière et la place uniques d’un personnage central dans l’univers de la neige et de la montagne. Quel adjectif, bon sang, accoler à cet Allais, ce nom propre qui résonne comme un nom commun dans l’inconscient collectif du monde de la neige ? Cet homme est un pionnier, un créateur, un inspirateur. Il a marqué l’histoire du ski moderne en dessinant une trace qui jamais ne s’effacera. Aujourd’hui, on l’a dit, il ne s’en vante pas plus que ça. Jamais Émile n’a roulé les épaules, ni joué les fanfarons dans les salons à la mode, où souvent on le reçut et le fêta. Sa vie, il s’est juste contenté de l’occuper à plein-temps à en conjuguer les verbes d’action : faire, avancer, réaliser, oser, créer, innover, inventer. Accomplir pour s’accomplir. Des verbes directs d’une existence faite de passion et d’engagement, avec, pour ligne d’horizon, toujours, l’excellence. Émile Allais s’est retrouvé, et jamais par hasard, à l’origine de tous les moments fondateurs du développement du ski… Les premiers titres de gloire du ski français, c’est lui, premier tricolore médaillé olympique et quatre fois champion du monde. La première technique française digne de ce nom, c’est lui ! Le premier moniteur de ski diplômé (médaille n° 1), ou le premier 11


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champion français à l’export, c’est encore lui. Le métier de pisteur, c’est toujours lui. Les innovations technologiques en matière de ski (Allais 41, Allais 60, Allais major), de fixations, de lunettes, que sais-je encore, c’est toujours lui. Et qui retrouve-t-on à l’origine du développement exponentiel de Méribel, Courchevel, La Plagne, ou encore Flaine ? Émile bien sûr ! Serviteur inlassable du monde du ski. Il avait tout : la chance, le flair, le feeling, le talent. Là où l’innovation pointait le bout de son nez Allais savait la détecter. Il y mettait toute sa curiosité, son bon sens montagnard, son goût du détail et beaucoup, beaucoup de réflexion. Oui, cet homme à la carcasse solide et au cœur increvable est une rareté. Montagnard, skieur, pionnier, champion, technicien, bâtisseur, aménageur, visionnaire… Il fut tout cela et fit tant d’autres choses encore. N’est-il pas temps de lui rendre hommage ? Émile Allais file sur ses 96 ans…

Émile, en 2005, avec sa fille Kathleen au challenge des moniteurs à Courchevel

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I

Megève dans les années 1920 14

La boulangerie familiale

Hiver 1912. Megève la paysanne autarcique et douce, qui cultive des patates plutôt que l’or blanc, est sous la neige. Le village se calfeutre en attendant les beaux jours. La vie est là-haut, celle de toutes les terres d’altitude, simple et authentique, rythmée par les saisons. Le rite est immuable : des champs à l’étable, de l’étable aux foins, des foins à la veillée. Et ainsi de suite. L’hiver, malgré les vicissitudes de la neige et du froid, il fait bon vivre sous l’œil goguenard du Mont Blanc dans le confort rustique des fermes ventrues, où la chaleur des animaux fait office de chauffage central. Ce 25 février, la demeure des boulangers du village résonne de cris joyeux. Un petit Émile qui vient de naître chez Élise et François Allais se fait entendre. Sa vie est toute tracée, la boulange sera son gagne-pain, la montagne son pétrin… Tu seras mitron mon fils. 15


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L’ordre de mobilisation du père d’Émile

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Mais voilà, la réalité de la vie va le cueillir à la sortie du berceau. La sale guerre, cette saloperie de guerre 14-18, va tout bouleverser : elle va lui prendre son papa à Émile ! De ce père mort pour la France, la belle affaire, il ne lui reste évidemment que peu de souvenirs. Pensez : il n’avait que 2 ans et demi, en 14, lors de la mobilisation générale. De cette période maudite, il ne lui reste que deux images, les deux plus fortes de sa jeune existence. La première ? Il a cinq ans. C’est jour de permission. François Allais a réussi à passer par Megève après une vilaine blessure et un séjour à l’hôpital ; juste avant de retourner sur le front du Nord pour ce qui doit être la dernière offensive des armées françaises et alliées. Presque un siècle plus tard, Émile se revoit encore ce jour-là se balader dans les rues de Megève à côté de ce papa attentif et jouer au soldat avec son calot sur la tête. Peut-être que ce même jour, l’oncle Hilaire, que la guerre va trimballer jusqu’au fin fond de la Russie, est-il lui aussi au milieu de la foule, parmi d’autres soldats mégevans en perm’? Émile ne sait plus très bien. De cette visite paternelle éclair, il garde une seconde image, plus triste celle-là, celle de sa mère en pleurs. Mais Élise n’est pas la seule à sangloter. D’autres femmes du village sont elles aussi en larmes. Ces larmes, cette immense tristesse autour de lui, alors tout joyeux et si fier tenant son père par la main dans la rue principale du village, Émile n’en comprendra les raisons que quelques années plus tard. Que savez-vous du monde des adultes à cinq ans? Quand arrive l’armistice, Élise Allais, aidée d’un mitron et d’un ouvrier, fait tourner la boulangerie familiale avec une

courageuse énergie. Megève retrouve sa quiétude paysanne et, comme Chamonix la voisine, s’ouvre lentement au ski. Chacun s’adapte à cette (r) évolution en marche qui bouscule les traditions et accélère le brassage entre un monde rural autarcique et une société bourgeoise en goguette. L’oncle Hilaire Morand, qui a rapporté de sa campagne de Russie une paire de skis et un savoir tout neuf, joue les pionniers. Avec un autre ancien des troupes alpines, Ulysse Chossaland, il initie les riches «monchus», comme on appelle les touristes à Chamonix, aux délices de la glisse. Ils imitent quelques glorieux anciens, dont Paul Seigneur, qui dès 1913-1914, se sont autoproclamés moniteurs pour la clientèle de l’Hôtel du Mont-Blanc. Pas de quoi encore parler de tourisme hivernal. Il n’y a aucune remontée mécanique, les premières «leçons» consistent en des séances de montées en canard ou en escalier. On évoque à peine le chasse-neige… C’est l’époque pionnière du ski, celle du b-a ba. Émile Allais glisse sur ses huit ans. Il ouvre grands les yeux : « On ne faisait pas encore beaucoup de ski à Megève à cette époque. En 1920, il y avait un ou deux hôtels seulement. Seule passait parfois sur la place du marché, magnifiquement bordée de sapins, une caravane « d’importants » personnages skis aux pieds, qui faisaient des randonnées avec guides et porteurs ».

La Baronne Noémie de Rotschild (à gauche) : pionnière pour le ski …et le port du pantalon

L’oncle Hilaire Morand

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L’oncle Hilaire et les débuts du ski

L’oncle Hilaire

« Comment se fait-il que je me suis mis au ski et que j’ai progressé ? C’est grâce à mon oncle Hilaire dont l’histoire vaut d’être racontée. Pendant la guerre de 14-18, il était dans les Zouaves du côté de Toulouse, où il était copain avec un type de Chamonix, Chamonix et Megève, c’est à côté pas loin, ils se comprenaient entre montagnards. Un jour, le gars lui dit : ‘‘On a affiché une note : ils demandent des skieurs pour former des Russes, en Russie. Dis donc tu ne voudrais pas venir avec moi ? ’’. 18

Mon oncle était de la campagne en dehors de Megève, il n’avait jamais fait de ski et il ne se sentait pas d’y aller. Son copain lui dit : ‘‘ Mais je t’apprendrai moi, la Russie c’est tout plat ! ’’. Les voilà partis tous les deux enseigner le ski aux Russes. Mon oncle a donc fait une grande partie de la guerre là-haut, s’est beaucoup déplacé et il m’a expliqué beaucoup de choses sur la Russie. Ça m’est toujours resté, ça m’avait vraiment ouvert l’esprit. Après la guerre, mon oncle était le seul à Megève qui savait à peu près faire du ski. Un jour que la Baronne de Rotschild voulait se promener, elle a demandé : ‘‘ N’y a-t-il pas quelqu’un qui sache faire du ski ici à Megève ? ’’. On lui a répondu qu’il y avait bien cet Hilaire Morand, qui avait appris à skier pendant la guerre en Russie, et qui en avait même rapporté des skis que des menuisiers russes avaient faits. Et comme ça, il s’est mis à accompagner la Baronne, ses amis, les clients de l’hôtel dans

des excursions autour de Megève. La Baronne skiait bien du reste, elle avait appris en Suisse. Donc quand j’avais du temps de libre, mon oncle me demandait de les accompagner. Je devais avoir douze-treize ans. On montait au Mont Joux, au Mont d’Arbois, à Rochebrune, au col des Saisies, parfois on revenait par Notre-Dame de Bellecombe, où la Baronne nous faisait chercher en voiture à cheval. Pour monter, on n’avait pas de peaux de phoque, on mettait des cordes croisées sous les skis. Quant à la descente, on faisait comme on pouvait, on faisait des demi-tours, on descendait en zigzags dans la poudreuse ou des neiges plus lourdes. Souvent je suivais les traces laissées par mon oncle et la Baronne, qui partaient devant, et j’attendais des gens qui n’étaient pas très bons, qui tombaient tout le temps, qui étaient très fatigués. Je les aidais. Et c’est comme ça, que j’ai commencé à faire pas mal de ski. Jusqu’à dix-sept-dix-huit ans…»

La Baronne Noémie de Rotschild : « N’y a-t-il pas quelqu’un qui sache faire du ski ici à Megève ?» 19


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II

Megève dans les années folles 20

Élise, la mère d’Émile

Les années vingt. Les années folles. Le progrès fait bon ménage avec la paix. Tout change ; la mode, les mœurs et les techniques. L’électricité fait son apparition dans les chaumières, la T.S.F. crachouille les nouvelles de la terre entière, de rares voitures et camions sillonnent les routes, le téléphone commence à sonner, l’aviation prend son envol, la médecine progresse à pas de géant. Et les paysans, comme toujours, se battent contre le temps et les éléments. La montagne vit au rythme des activités agropastorales, pas encore sous la « dictature blanche », celle du tourisme hivernal. C’est le moment où Élise Allais refait sa vie avec un bûcheron valaisan, Paul Besson, venu « en expatrié » travailler dans les forêts près du chalet d’alpage familial. Émile revoit avec tendresse le moment de la rencontre : « Comme, à ce moment-là, il y avait beaucoup moins de main-d’œuvre, on faisait venir sûrement des 21


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ouvriers d’un peu partout… Ce bûcheron suisse allait chercher du pain, il voyait cette jeune boulangère seule, sûrement qu’elle lui a plu, et ils se sont mariés… » À Megève, une hôtellerie nouvelle se fait cossue qui accueille une clientèle mondaine et insouciante, grands de ce monde et vedettes du spectacle. Élégantes et élégants troquent le jour leur étole de fourrure et leur smoking contre des brodequins et les vêtements que vient de créer Armand Allard, mégevan pure souche. Les plus dégourdis, souvent des Lyonnais ou des Genevois, s’exhibent sur les pentes du Mont d’Arbois ou de Rochebrune. Du sommet, ils se lancent dans des évolutions incertaines. Une descente journalière, tout au plus. Une descente ? Plutôt une série de traces directes, entrecoupées de demi-tours d’équilibriste. À côté de ce snobisme bon enfant, la vie pastorale déroule son quotidien. Insolite cohabitation de deux mondes que tout oppose. Tout ? Non, car en réalité le ski est le sport passerelle qui permet aux montagnards de faire jeu égal, et souvent tellement plus, avec les touristes bien gauches planches aux pieds. Merci le ski qui va propulser des générations de montagnards vers de plus confortables destinées. Inspirés par les « monchus », Émile et ses copains décident de s’y mettre joyeusement. Ça zigzague comme ça peut, et ça rigole ferme ! L’oncle Hilaire sert de guide inspiré à cette marmaille agitée qui explore à sa manière les plaisirs de la glisse, des douves de tonneaux aux pieds. Déjà Émile voit plus loin. Il demande au père menuisier du mitron, son copain, de lui confectionner une paire de skis présentables, inspirés de ceux qui apparaissent dans 22

le premier magasin de sports de la station. Deux planches de frêne, un ou deux coups de varlope, une bassine d’eau chaude pour tremper la spatule, le four à pain pour la cintrer, un système sommaire de courroies et hop ! Vite sur la pente à côté du pré de foire… Montée, descente, gamelle ; montée, descente, gamelle : montée, descente, pas gamelle… C’est le temps où, comme aimait à le raconter Kléber Balmat, célèbre pionnier parmi les pionniers : « À la descente on allait tout droit jusqu’à l’arrêt-chute, le meilleur étant celui qui tenait le plus longtemps. » À ce petit jeu, Émile s’en sort plutôt bien. Il sait tirer parti de son savoir faire de patineur, de sa petite expérience de hockeyeur et de ses qualités intrinsèques de sportif tout terrain. Il semble doué, apprend vite. Seul problème, et de taille : ses galoches aux semelles de bois s’échappent toutes les cinq minutes des courroies de fixation. Qu’à cela ne tienne. Né bricoleur et ingénieux, le gamin ne se démonte pas : « Un jour, je vais au grenier, chez mes parents ; je repère les charnières d’un placard, je me dis “tiens !” J’ai monté ça sur mes skis, j’ai serré le dessus avec un fil de fer : c’étaient mes premières fixations. À partir de ce moment-là, ça allait déjà un peu mieux. Du coup, mes copains allaient démonter aussi des trucs, chez eux. Les parents râlaient un peu : “ Sacré gamin, qu’est-ce qu’il a encore trouvé ? ” Mes planches tant bien que mal arrimées à mes galoches, c’est ainsi que j’ai fait mes premiers pas !».

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III

Une ferme à Megève 24

Le chalet d’alpage de la famille Allais

Si l’hiver Émile, élève éveillé et un rien turbulent, fait le mitron de dépannage, joue au hockey (beaucoup) et skie (un peu), l’été, le voilà berger pour ses grands-parents. Quel âge a-t-il ? Une dizaine d’années ? Peut-être un peu moins. Allons, disons huit ans. Les souvenirs n’ont gardé que les beaux moments, pas les dates… Son job de vacances ? Conduire les moutons et les chèvres dans les pentes un peu escarpées de la montagne de Megève. Sa grand-mère vit à l’alpage. Chaque jour Émile arpente la montagne, tout seul, tôt le matin. En poche : une barre de chocolat, une tranche de pain, une boîte de conserve. Il se choisit une chèvre, au pis déjà enflé et soutire quelques décilitres de lait avec lesquels il se prépare un chocolat maison. Chaque jour, le même rituel. Le chien berger de l’alpage vient au-devant du troupeau et de son gardien occasionnel. Les moutons, 25


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Quiétude paysanne à Megève

ce chien-là les adore. Il les accueille en les léchant, les « caressant », les mordillant. Sa manière à lui de les aimer. Ou sa façon aussi de se mettre en chasse de bestioles camouflées dans la laine épaisse. Un jour que le chien joyeux court comme d’habitude à la rencontre d’Émile, les moutons s’éparpillent, apeurés, dans la forêt. Le chien leur a fait peur. Quoi, ils ne l’ont pas reconnu? Qu’est-ce qui a bien pu leur passer par la tête ? « Va comprendre, se dit Émile, avec les moutons, on ne sait jamais… ». Pour une fois, la première et dernière, le berger frappe le chien avec une branche ramassée à la va-vite. Faire semblant de le punir. Rassurer ainsi ses bêtes. Les récupérer patiemment, une par une, faire le compte et se remettre en marche vers l’alpage : « Bon boulot, Émile ! » Le lendemain, le chien reviendra, comme d’habitude, en direction de la petite caravane, mais il le fera discrètement. Caché derrière un buisson, il attendra patiemment que le troupeau passe, pour se mettre en douce dans les pas d’Émile. Malin avec ça, le chien ! D’ailleurs quand sa grand-mère garde les vaches (il n’y a pas de clôtures électriques à l’époque) et qu’elle donne au chien des ordres, ce dernier comprend toujours ce qu’elle attend de lui. Si elle lui dit en appelant les vaches par leur nom : « tu vas chercher celle-là, ramener cette autre », le chien court directement vers la vache nommée. Jamais il ne se trompe ! Non, jamais. Sont très intelligents, ces chiens bergers. La journée, au contact des bêtes, déroule son rituel paisible. Sans histoire. Au soleil couchant, les pis pleins, les chèvres s’impatientent,

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pressées de rentrer pour la traite du soir. Elles connaissent par cœur le chemin du retour. Une fois rassemblées de leur propre initiative, elles partent devant. Mais, au moment de pénétrer dans la forêt, là où il fait un peu sombre, elles s’arrêtent, craintives; elles laissent passer les moutons, parce qu’eux ne pensent à rien, ils filent, ils ne savent rien du risque et de la peur. Les chèvres, les trouillardes, se calent derrière. Toujours derrière quand la forêt se fait dense ou que le ciel se fait menaçant. Ça fait toujours rigoler le petit Émile de voir les chèvres confier leur destin aux moutons… Parfois, il fait tellement beau, on est tellement bien en altitude, que le gamin se fait prendre par la nuit. La descente se fait alors dans la hâte. Le pâtre rêveur laisse les moutons guider le retour… Émile est heureux à l’alpage. Il sait s’y prendre. On lui fait confiance. Il se sent les épaules d’un petit homme ! Sa mère monte très rarement. C’est que ça fait une trotte de Megève. Et puis l’été, elle a bien trop à faire en bas, il y a tellement de travail à la boulangerie. Un jour, surprise, qui Émile voit-il arriver à l’alpage ? Sa mère resplendissante dans une magnifique robe… Il n’oubliera jamais cette apparition quasi irréelle. « Oh là là ! On aurait dit une fée qui arrivait au chalet. Elle était si belle. Nous, à la campagne, on était plutôt mal habillé, avec des pulls tout déchirés. On était mis comme les campagnards à ce moment-là. C’était un peu avant midi, elle a déjeuné avec nous, elle est restée… ». Comment dire à sa mère qu’on l’aime ? Comment lui dire qu’on est si heureux qu’elle soit là ? Au début d’après-midi de cette journée bénie des Dieux,

La mère d’Émile

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Émile cherche une idée pour lui faire plaisir. « Maman, je vais te chercher un seau de myrtilles !». Vite courir la montagne, et faire la plus belle cueillette possible. Une fois son seau rempli à ras bord, le gamin se précipite. Et patatras ! La mousse est glissante, plus de la moitié de la cueillette perdue. « Je connaissais un coin, juste à côté, où il y avait encore des myrtilles. Je me suis dit : « Je vais en ramasser, je ne peux pas lui en donner si peu. » Je me suis dépêché, mais quand je suis arrivé au chalet : elle était partie. C’est drôle, je m’en suis souvenu toute ma vie. La douleur que j’ai eue… Je crois que j’aurais pu me suicider. J’étais au bord du précipice, tellement j’avais de peine. La « perdre » elle, si belle, pour quelques myrtilles. Ma grand-mère essayait de me consoler : « Tu la reverras bien, ta maman ». Elle était si belle… C’était un gros chagrin d’enfant… » Quand il y pense, le bleu des yeux d’Émile se voile toujours un peu…

Le grand-père

« Mon grand père était douanier, douanier à la retraite. Il habitait assez loin de Megève, à Sallanches, à douze kilomètres. À douze-treize ans, je descendais tout seul à Sallanches le voir. Je descendais à pied. Il n’y avait pas de téléphone, à ce moment-là, et ma mère ne savait jamais si j’étais arrivé. Elle le savait seulement quand je lui écrivais, mais la lettre mettait trois ou quatre jours à lui parvenir et j’étais de retour avant elle ! Quand je vois la distance que je faisais tout seul ! Il n’y avait pas de voitures. Du moins pas sur la petite route que je prenais… Pas de problème, pas de danger. Je n’aimais pas trop faire ce chemin. Heureusement, mon grand-père m’emmenait voir le chemin de fer. Il avait un

petit job de retraité : c’est lui qui « faisait la police », ou plutôt la sécurité, quand arrivait le train. Quelquefois il demandait au conducteur du train si je pouvais monter dans la machine. Là, c’était la joie ! En revanche, ce qui était moins drôle avec lui, c’est qu’il me renvoyait les lettres que je lui avais écrites avec les corrections de fautes d’orthographe. Alors quand j’arrivais pour le voir, c’était souvent une dictée, ou plutôt des dictées. Naturellement, je n’aimais pas beaucoup. Sinon il était très sympathique, c’était un homme formidable qui profitait de mes visites pour m’amener me faire couper les cheveux chez son fils coiffeur à Sallanches. Du reste il s’appelait Émile aussi. Toute une aventure mon grand père ! »

Léocadie, la grand-mère d’Émile

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IV

Megève 30

Le « tank alpin », récupéré à Megève après la guerre de 14-18 et détourné au profit des promeneurs du dimanche

La montagne comme une bouffée d’air pur, un espace de découverte, un moyen de se connaître et de se construire. La guerre 14-18 n’est plus qu’un mauvais souvenir. Il fait bon grandir à Megève, la bienheureuse, l’élue des touristes fortunés. Quand Émile met de côté son pétrin, il peut faire du sport à sa guise. Il n’arrête jamais. Tout est bon pour le gamin hyperactif. La nature l’a déjà doté de belles qualités physiques, qu’il met à profit et peaufine sans cesse en touchant à tout. Il se sculpte, presque sans y prendre garde, un corps d’athlète. Dit par Émile ça tient en une phrase : « J’ai toujours fait beaucoup de sport, j’ai eu beaucoup de chance ! ». Plus que le hockey, le vélo en réalité est sa première passion. Il est un lecteur assidu du journal L’Auto, la bible d’Henri Desgrange, pionnier du journalisme sportif. Il adore lire les comptes rendus épiques de cyclisme. Peut-être se rêve-t-il 31


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champion, de la trempe des maîtres du temps d’alors, les frères Charles et Henri Pelissier, André Leduc, ou encore Antonin Magne ? Son premier vélo, il s’en souvient mieux que de sa première paire de skis. « Il n’avait même pas de changement de vitesse, mais des roues fixes. On avait encore la boulangerie. Je le posais devant quand j’allais travailler. Les copains venaient : ‘‘ Tu me prêtes ton vélo ?’’. Ils faisaient des tours. Il n’arrêtait jamais ce vélo ! ». Premières courses, premières victoires. Les maquignons du cyclisme le repèrent et lui prédisent un bel avenir. On lui dit que le vélo, il pourrait en faire son métier, mais qu’il lui faudrait quitter sa famille, Megève, ses montagnes. Il n’en est surtout pas question. Pas à ce moment-là. D’autant qu’il y a le ski, sport en devenir, pour lequel ma foi, il montre des aptitudes épatantes.

La pirouette favorite du jeune Allais à l’issue des compétitions de ski de fond

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V

Ski Joëring à Megève 34

Au cœur des années vingt, les parents d’Émile décident de changer de métier. Fini la boulangerie et le bûcheronnage. Le couple construit son hôtel, le Beau Site, à deux pas du palace du Mont d’Arbois. Un hôtel plus accessible, pour une clientèle familiale, moins fortunée : «Une bonne idée !». Émile est désormais au cœur de l’évolution touristique de son village. Une aubaine. «J’ai tout de suite cherché à me faire engager comme “porteur” des caravanes que je voyais passer. Ce qui a été très vite fait auprès de mon oncle Hilaire ! » Dès 1925, au rythme de sept à huit heures de ski par jour, il est un porteur zélé dans le sillage de son tonton accompagnateur très prisé. Émile fait tranquillement le plein de muscles, de globules et d’expérience. Le ski est pour lui une porte ouverte sur un autre monde: « Il y avait par exemple le comte Montefiore qui se déplaçait beaucoup. On allait de Megève aux Contamines, 35


LA LÉGENDE D’ÉMILE

à Hauteluce, Notre-Dame-de-Bellecombe, à Chamonix même. Pour moi, la vraie technique de mes débuts, c’était ces balades dans la montagne vierge et l’acrobatie sur les skis, sauts périlleux, sauts sur les bâtons. C’était merveilleux ! » De retour à l’hôtel familial, Émile Allais a tout loisir de lorgner sur le palace voisin, le magnifique Hôtel du Mont d’Arbois de la Baronne Noémie de Rotschild, qu’il a la chance parfois d’accompagner dans ses randonnées. Il y observe d’élégants skieurs aux pulls rouges qui distillent leur savoir, le sourire entendu et la raie sur le côté, impeccable. Pour initier leur riche clientèle aux joies du ski, la baronne et son «responsable des sports», l’élégant Monsieur Parodi, ont en effet fait appel à des moniteurs autrichiens, formés par Hannes Schneider, l’inventeur de l’enseignement du ski, et du mythique stem-boggen, le virage à la mode ! Parmi ces moniteurs mondains, un skieur de belle stature, à la technique sophistiquée, un certain Otto Lantschner, Tyrolien pur sucre, moniteur formé à l’école de Hannes Schneider. Très impressionné par cet Otto de course, qui descend dans un style impeccable les pentes du Mont d’Arbois, le jeune Émile ne le quitte pas des yeux et le suit à la trace. Intrigué par ce gamin qui ne lui lâche pas le knickerbocker et qui ne se débrouille pas si mal, le moniteur lui lance enfin : «t’as envie que je t’apprenne ?». Tu parles s’il veut Émile ! Dès lors, Otto Lantschner va le prendre sous son aile et lui inculquer ses secrets de la glisse. Émile, esprit curieux et perfectionniste dans l’âme, ouvre grand ses oreilles, observe à tout va, se nourrit de la science de son premier maître, et, s’en rend-il seulement compte, « rationalise » 36

son approche du sport. Rien ne doit jamais être laissé au hasard, dans quelque domaine que ce soit. Est-ce par simple goût du jeu, par besoin vital de se dépenser, par envie de se dépasser toujours, ou est-ce déjà par intuition inspirée et anticipation calculée ? Allez savoir avec un tel gaillard ! Toujours est-il qu’il comprend avant tout le monde le profit à tirer d’une condition physique et d’une gestuelle impeccables. Et lorsque, à la demande du club de ski, débarque à Megève un moniteur d’éducation physique, le jeune Allais suit son enseignement avec un enthousiasme gourmand, le même enthousiasme avec lequel il a emprunté les traces de son oncle Hilaire et d’Otto l’Autrichien. Le type installe des barres parallèles, un cheval-d’arçon et une barre fixe, transforme un coin de la plaine de Megève en petit stade d’altitude, apprend aux gamins un peu gauches l’art du mouvement juste. Émile est évidemment le plus assidu. Il en fait plus qu’à son tour. Et râle même parce que ces installations sommaires sont en plein air : « Quand il pleuvait on couvrait tout ça, ça m’a toujours peiné qu’on n’ait pas un abri, c’était dommage. Vraiment dommage ! ». Émile va même s’essayer, avec succès, au saut à la perche. « Avec des trucs en bois au début, et comme je sautais pas mal, j’ai fini avec une perche en bambou qui pliait un peu ». Et avec cette perche qu’il sait faire plier avec justesse, il passe des barres de plus en plus élevées. Des hauteurs dignes des spécialistes aguerris. Tour à tour hockeyeur, cycliste, gymnaste, ou perchiste, Émile est décidément un brillant touche-à-tout. « J’avais le sport dans

Une gestuelle impeccable

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le sang » reconnaît-il dans un fier sourire. Le sport et la bougeotte. Toujours en mouvement, il n’en manque pas une lorsqu’il s’agit de faire valoir ses dispositions naturelles. Il n’est pas rare par exemple de le voir en opposition grimper entre les deux maisons voisines ou monter sur les toits boucher les cheminées et faire croire aux occupants qu’elles tirent mal ! Galopin avec ça ! Et lorsqu’un jour de fête au village, il s’agit d’aller chercher au sommet d’un mât de cocagne passé au savon noir des jambons et des boîtes de biscuits, qui est le seul à réussir à décrocher le gros lot ? Émile, bien sûr, qui sacrifie à l’occasion sa culotte du dimanche toute neuve portée pour les vêpres. La taille du jambon, la qualité des produits ramenés et le calibre de sa démonstration l’exonéreront heureusement des réprimandes maternelles… Mais, voyez comme les choses sont bien faites, c’est finalement sur les pistes, skis aux pieds, qu’Émile va démontrer l’excellence de ses chromosomes montagnards et la valeur intrinsèque de ses gènes athlétiques. Ce qui l’a conquis en premier dans le ski ? « Je crois que c’est le fait de la vitesse. Oui, même si on n’allait pas très vite, j’aimais la sensation de vitesse que procure la glisse. La vitesse et aussi un certain sentiment de liberté. »

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Photo Tops Socquet.

LA LÉGENDE D’ÉMILE

Le goût du spectacle

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« À quatorze, quinze ans, je faisais des petites courses régionales ; j’en gagnais quelques-unes, même pas mal, comme cette course de Sallanches à l’issue de laquelle La Comtesse, qui avait le château près de Sallanches, m’avait offert une montre. Elle a demandé que je vienne la prendre chez elle et m’a offert le thé. Cela m’avait impressionné. Ce n’était pas ma première montre, mais une montre en argent qui était très jolie. La plus grande course que j’ai courue faisait bien 120 km à partir de Megève… Il y avait deux coureurs du Tour de France dont Benoît Faure, qui était « la Souris de la montagne », le genre Virenque, il gagnait beaucoup de courses. Je les suivais, je les regardais, j’étais en admiration devant de tels coureurs… Au pied du col, Ils se sont retournés vers nous, ils ont dit : ‘‘ maintenant on met la gomme ’’. Ils sont partis comme s’ils avaient des mobylettes. Nous, on est restés sur place. On a vu ces deux coureurs qui montaient : faciles dans les lacets ; ils ont gagné la course. Moi, cela m’avait impres40

sionné de voir des gars ‘‘ marcher ’’ de cette manière ! Une autre fois, je faisais la course de la fête de Megève, à la Saint Jean. J’ai gagné. Un dirigeant du club de Levallois qui était là s’est renseigné un peu sur moi : ‘‘ Il a l’air de bien marcher ce petit ? ’’. On lui a répondu : ‘‘ Il gagne toutes les courses par ici ! ’’. (Ce n’était pas vrai!) Il est venu trouver ma mère : ‘‘ Ecoutez, je suis un dirigeant du Vélo Club Levallois à Paris, on entraîne des coureurs pour qu’ils deviennent coureurs cyclistes. Ce petit-là… ’’. Ma mère l’a coupé tout net : ‘‘ Coureur cycliste, ce n’est pas un métier ’’. Je crois qu’elle a bien fait de ne pas me laisser aller. La bicyclette est un sport extrêmement dur. Le ski est, disons, un peu plus folklorique, plus joli. Le hockey J’aimais bien. J’étais turbulent. Je jouais arrière, avec un très bon copain. J’avais imaginé un bon système de défense. Mon copain s’occupait toujours de l’attaquant d’en face qui ‘‘descendait ’’, et moi, je ‘‘ recevais ’’ son collègue qui essayait de passer

d’un côté ou de l’autre. Bien souvent je l’arrêtais en mettant ma crosse sur ses patins, il culbutait. Quand on ne le faisait pas trop souvent, ça allait, mais une fois, dans une petite station, le public a bien vu qu’à chaque descente de leur attaque, celui qui passait près de moi était par terre. Il avait repéré mon coup et a commencé à crier après moi. Durant les tiers-temps, je n’ai pas osé sortir de la patinoire, trop peur de me faire prendre à partie ! Une autre fois, à Megève, pour un match la veille des fêtes, j’avais prévenu : ‘‘c’est dommage, je ne pourrai pas jouer’’. On avait beaucoup de travail à la boulangerie. Du coup, il manquait le fameux arrière. Alors que l’équipe avait déjà deux ou trois buts de retard, le maire qui assistait au match a dit : ‘‘ il faut vite aller chercher Émile, comme ça, ils ne passeront plus… ’’. On est donc venu me chercher. Je suis arrivé en tenue de mitron, mais en hockey, on est caparaçonné, ça prend du temps de passer tout l’équipement et de se chausser ; je n’étais prêt que pour le troisième tiers-temps. Mais bon !, plus personne n’a marqué, mais on n’a pas pu remonter le retard…»

Photo Tops Socquet.

Le vélo

L’Équipe de hockey de Megève (Émile Allais est le troisième en partant de la droite) 41


La Montefiore « En fait, j’ai commencé la compétition par le ski de fond. Au début, avant de faire de la descente, pas mal de Mégevans faisaient du ski de fond, et participaient à des concours. Moi j’avais déjà participé à quelques courses, comme ça, mais rien de sérieux. Je ne faisais pas de performances, mais j’aimais bien, surtout des courses de 10 à 18 km mais pas plus. Un jour, pour une course par équipe de trois, des copains me disent : ‘‘ Viens avec nous, on a une course à faire aux Rousses ’’. Elle s’appelait La Montefiore. Une course très importante de 32 km. Je n’avais jamais fait de courses aussi longues. Ils m’ont dit : ‘‘ Ça ne fait rien, tu te reposeras à mi-chemin, tu verras bien, tu tiendras bien le coup’’. Ils m’avaient aussi dit : ‘‘ Tu fartes pour les montées ! ’’ car il y avait pas mal de bosses et ils avaient peur que je ne monte pas bien. Finalement je ne suis pas mal monté, mais à la descente, mes skis ne glissaient plus ! 42

On était obligé de les gratter. Ça m’a rendu nerveux, je ne skiais pas bien, et je trouvais ça un peu long. On courait le long de la route nationale. D’un côté à l’aller, de l’autre au retour. Au ravitaillement, j’ai vu ‘‘ Les Rousses 15 kilomètres ’’. Là, je me suis dit ‘‘ Je n’arriverai jamais ’’. J’étais complètement à plat et je me suis assis sur une caisse au ravitaillement. Les coureurs qui passaient m’encourageaient : ‘‘ Viens, viens, ne te laisse pas t’engourdir ’’. Je leur disais : ‘‘Non, je veux boire du thé, je veux manger un peu et puis je vais me reposer et repartir ’’. Finalement j’ai bien fait, parce que je n’aurais jamais tenu le coup. Je suis reparti après avoir mangé un petit peu. Je n’ai pas fait un très bon classement. Mais finalement j’ai terminé la course. Mes copains étaient bien meilleurs que moi, ils se sont bien classés mais c’était le dernier des trois qui comptait, alors… » Les conscrits de Megève : Émile à 18 ans joue du banjo (au premier rang, 3e en partant de la droite) 43


LA LÉGENDE D’ÉMILE

VI

1932. Émile Allais, son petit frère et Otto Lantschner au Grand Prix du Bon Skieur 44

Au début des années trente, Émile est un bon skieur, l’un des meilleurs du village, et l’un des seuls à pouvoir rivaliser d’élégance et d’efficacité avec ces diables de moniteurs autrichiens. La preuve ? Lors du Grand Prix du Bon Skieur, la première course de ski alpin à laquelle il participe, le jeune Émile termine deuxième derrière… Lantschner, son heureux mentor qui l’a encouragé à s’inscrire. Décidément, il pige vite Émile. Il intègre très vite les finesses de la technique de ces maîtres, mais il en pointe déjà les insuffisances. « Cette méthode était très bonne tant qu’il n’y avait pas de pistes damées. Dans les neiges fraîches, un peu lourdes, croûtées, ou pas très bonnes, le virage chasse-neige et le stem, ça allait tout à fait, mais quand on a commencé à damer les pistes, je me suis tout de suite demandé s’il était bien nécessaire de faire cette large ouverture en chasse-neige…». 45


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À peine commence-t-il à plancher sur le sujet que le devoir national l’appelle. Voilà notre Émile incorporé dans les chasseurs alpins au 27e BCA à Annecy. Il part comme éclaireur skieur à Fréjus, au-dessus de Modane. Il prend la chose avec philosophie et son éternel optimisme : « ça m’a donné l’occasion de skier naturellement un peu plus ! ». De retour à Megève, le jeune homme constate que les sports d’hiver connaissent un spectaculaire essor. C’est l’ouverture du téléphérique de Rochebrune, merveille de modernisme et d’innovation, qui bouleverse tout. Finis les télé-traîneaux ou les téléskis minuscules, il ne faut plus désormais que quelques minutes pour arriver au sommet du domaine immense. La rapidité de la rotation et la multiplication des passages qu’elle autorise permettent aux skieurs de faire des progrès rapides. Elles accélèrent un processus inattendu : le damage naturel de la neige. On commence même à parler de pistes de ski. Le futur cinéaste de montagne Marcel Ichac joue les visionnaires : « Nous touchons là à un point délicat de l’évolution du ski. Allons-nous voir les skieurs se diviser en deux catégories adverses : les skieurs de promenade et les skieurs de descente, pour qui la montagne et le plat sont choses inutiles ? » Il ajoute : « Ainsi, le promeneur sur planche à neige se raréfie de plus en plus pour être remplacé par le “sportif ” qui voit surtout dans ces patins de bois un instrument de jeu, un plaisir de la glissade ou un prétexte à compétition. » Le téléphérique de Rochebrune 46

Voyant son Megève s’ouvrir aux sports d’hiver, Émile se dit

qu’il pourrait devenir hôtelier, comme ses parents, ou faire quelque chose dans le tourisme, mais que rien ne presse non plus. Pense-t-il seulement qu’il peut faire carrière dans le ski ? Car le ski ce n’est pas un métier. Juste une passion, un passe-temps délicieux, un sport dans lequel il n’est pas si mauvais. Mais après tout, il n’a que 21 ans. Pourquoi ne pas tenter sa chance? Pourquoi ne pas « faire le sportif » dont Marcel Ichac vient de dresser le portrait inspiré ? Par une étrange concordance des temps sur laquelle se bâtissent bien des destins, le retour à Megève du militaire tout juste libéré coïncide avec la volonté toute récente de la Fédération française de ski de bâtir une solide équipe de France. Les dirigeants, qui lorgnent tout naturellement en priorité du côté de Chamonix et Megève, les deux « capitales » historiques du ski en France, veulent voir très vite cet Émile Allais, dont on leur a dit le plus grand bien. N’a-t-il pas parfois damé le pion aux Autrichiens Lantschner et Toni Ducia, cracks parmi les cracks ? Le style, l’abattage, le charisme et la classe naturelle d’Émile vont taper illico dans l’œil des gros bonnets fédéraux. « Ils ont vu que je marchais pas mal, ils m’ont dit : on va s’occuper de toi ! ». Bluffés par son audace et son toucher de neige, ils l’invitent à faire partie de cette équipe de France en construction aux côtés notamment d’André Tournier, de René Beckert, ou des Pyrénéens Vignoles et Lafforgue. Cette équipe que dirige Bruno Varilla et qu’entraîne l’Autrichien Toni Ducia, progresse très vite en s’inspirant du maître technicien du moment, un autre Autrichien, Toni Seelos, champion du monde en titre. 47


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Les deux Toni cherchent en effet à s’affranchir des conceptions, qu’ils jugent dépassées, d’Hannes Schneider. Ils pimentent la méthode du Pape de l’Arlberg d’interprétations toutes personnelles comme – suprême élégance – le parallélisme constant des skis, la plongée du corps vers l’avant, la position dite « de vissage », le dégagement des talons au déclenchement, la conduite de virage et déjà, le jeu de carres ! Pour Allais et ses frères, c’est l’heure de l’apprentissage de la compétition et la découverte « en temps réel » des techniques les plus avancées. C’est aussi la prise de conscience sévère des réalités de haut niveau. À Saint-Moritz, à l’occasion de sa première sortie internationale, Émile Allais termine 29e en slalom et en descente et 27e du combiné. Mais après quelques claques internationales, Émile rejoint très vite l’élite : victoire à Kitzbühel, sur la célèbre piste du Hahnenkamm, deuxième place au Kandahar et surtout première médaille d’argent dans la descente des championnats du monde de 1935 à Mürren, où Seelos est à nouveau sacré champion du monde du slalom que l’excellent François Vignoles termine à la troisième place. Retenez bien l’année : 1935. Pour la première fois de la toute jeune histoire du ski hexagonal, des Français montent sur un podium mondial.

Le distingué Toni Seelos 48

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Première course internationale « Ma première course internationale, ce devait être en 1933, à St-Moritz. C’était aussi la première fois que je sortais un peu à l’étranger. J’ai pris le train tout seul avec mes skis à Genève. Je suis arrivé tard le soir à St-Moritz où on était logé dans un palace. À la gare, j’ai été accueilli par une calèche avec couvertures, fourrures, etc. J’étais épaté. À l’hôtel, le capitaine de l’équipe m’a reçu : “ Tu as dîné ? Non ? Alors on va aller prendre quelque chose ”. On donnait une grande soirée très, très huppée. Alors, le capitaine a commencé à me présenter à des personnalités “ voilà Émile Allais, coureur de l’Équipe de France ! ” Je n’avais rien du champion, à ce moment-là. Au bar, qui donnait sur la salle de bal, il a continué à me présenter des gens. Il y avait des femmes en tenue de soirée. Moi qui n’en avais jamais vu ainsi habillées, très impressionné, j’ai demandé au capitaine : 50

“ Elles sont en chemise de nuit ? ”. Il m’a expliqué. Naturellement, elles étaient décolletées, très décolletées. Ça m’est toujours resté. J’avais débarqué dans un monde nouveau que je ne connaissais pas du tout, c’était une surprise pour moi. La course ? Elle s’est très mal passée. J’ai fait une chute, suis sorti de la piste et suis reparti. À ce moment-là, on n’abandonnait pas. J’ai dû faire dans les trentièmes par là. C’était un début. Il y avait des Espagnols qui couraient et parmi eux, le Comte Alonso qui m’avait battu. Normal, il passait tous les hivers en Suisse. Il skiait bien mieux que pas mal d’entre nous. Mais j’étais un peu vexé : un Espagnol devant moi ! C’était une descente ; le tout début de ski de compétition. Naturellement, les parcours étaient plus ou moins jalonnés. Il n’y avait pratiquement pas de portes, à part quelques petits fanions, pour donner la direction, et ce n’était pas damé. Il y avait beaucoup de chutes. On a couru assez longtemps

avant d’avoir des pistes damées, même jusqu’aux Championnats du Monde de Chamonix. Maintenant, ce sont de vrais billards ! Cela n’a pas rendu le ski plus facile, au contraire. Même avec des pistes parfaitement bien préparées, il faut quand même composer avec des neiges tantôt très gelées, tantôt dures, tantôt plus molles. Sans oublier qu’il faut désormais être vraiment un athlète pour arriver à gagner des courses… »

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Grand Prix international à Garmisch

« À l’époque, on ne cherchait qu’à courir. N’importe quelle course, on était toujours content, parce qu’il n’y en avait pas beaucoup. Cinq ou six courses par hiver et c’était fini. Pas comme maintenant. Un jour, le capitaine de l’équipe me dit : “Au fait, Émile tu sautes ? ”. J’avais dû lui raconter qu’à Megève je sautais. - Oui. J’ai même sauté à Chamonix, mais il n’y a pas mal de temps que je n’ai plus sauté. Pourquoi ? - Il y a un combiné saut-descente à Garmisch. Les organisateurs aimeraient avoir des coureurs de 52

descente qui sautent… Je t’inscris tu y vas, tu le fais. C’est une coupe magnifique. Tu peux la gagner. J’hésite. Finalement je dis : - Je n’ai pas de skis ! - J’ai trouvé un sauteur qui va te prêter des skis, il sera là tout à l’heure. Il avait déjà tout organisé. Le tremplin de Garmisch est presque dans la ville, juste à côté du cimetière, c’est très bien. Je n’avais jamais vu un tel tremplin. On pouvait faire 90 mètres. Moi je ne sautais que 40/50 mètres maxi. Un très bon copain autrichien, très sympathique, me dit : “ Tu sais, tu n’as qu’à sauter ; 30 ou 40 mètres, comme d’habitude, et tu auras la coupe ! ” Au premier saut d’entraînement, je passe juste la bosse. Au deuxième saut, je me pose un peu plus loin, dans les 35-40 mètres. En bas, les copains rigolent : “ Hé, tu n’as pas sauté, on a l’impression que tu descends la piste ”. Le lendemain matin, c’est le fameux concours, il y a une foule énorme. Je pense : “ Je me suis

laissé faire, ce n’est pas possible. Pas possible. Je suis trop bête ! Regarde cette foule qu’il y a ! ”. Il était très haut ce tremplin. Très grand. Quand je voyais ça… Le concours commence. Je vois les sauteurs norvégiens, allemands, tout ça… Mais dans quelle galère je me suis embarqué ! Les copains me pressent de monter : “ allez, monte, monte ”. Une fois au sommet, je n’ai pas le courage de redescendre : “ Là, il faut que j’y aille ! ” Et puis, je me retrouve en l’air comme ça… Sous le tremplin, il n’y a pas de neige les 25-30 premiers mètres. “ Pourvu que je passe au bout, pourvu que je me pose sur la neige ”. Je n’ose pas pousser beaucoup, trop peur de me déséquilibrer. Finalement, avec l’élan que j’ai pris, en l’air je vois que je passe la bosse. “ Ça y est ! ”. Ouf ! Et là le capitaine me dit: “ Il faut faire deux sauts, sinon ça ne compte pas ”. Je dis: “ Ça c’est la meilleure! J’ai réussi mon saut, qu’est-ce que je vais encore faire là-haut? ”

Ça a été une vraie torture, jusqu’à ce que je réussisse le deuxième saut. En fait, j’avais pris confiance, et j’ai sauté un peu plus loin cette fois. Tous les copains de l’Équipe étaient en bas : “ Cette fois on t’a vu passer la bosse ! ”. Mais la façon dont je me suis torturé pendant deux jours ! Finalement, je l’ai eue cette belle coupe. »

de la Lauze, et on descendait jusqu’à Brides-les-Bains, quand il y avait de la neige. C’était assez drôle, on passait dans les champs. Je me souviens qu’un jour, moi, je me suis trompé, je ne suis pas passé du bon côté du village, je m’étais un peu empêtré. Mais je suis arrivé en bas. J’avais fait 17e ! Ne connaissant pas la piste, je trouvais que c’était pas mal…»

Ambiance Derby

Jambe cassée…

« En passant à Innsbruck, notre capitaine dit : “ Écoute, Émile, après-demain il y a une course qui s’appelle le Derby… ”. Et le lendemain matin, nous voilà en reconnaissance. C’était une très longue course, on ne pouvait faire le parcours que deux fois dans la journée. Il fallait remonter avec un taxi, une voiture, un autobus, et reprendre ensuite le téléphérique : on partait du sommet de la montagne et on descendait jusque dans la vallée. Cela se faisait assez souvent à l’époque. À Courchevel par exemple, on partait du sommet

« Pendant que j’étais au service militaire, j’avais été invité à une course près de Megève, et là je me suis cassé la jambe dans un virage où la neige était profonde. J’étais par terre. À ce moment-là, les secours n’étaient pas très bien organisés, pas organisés du tout même. Il n’y avait pas de traîneaux de secours. Finalement, il y avait des gens qui

étaient montés pour surveiller la course et l’entraînement. Ils m’ont mis et descendu sur une échelle qu’ils avaient trouvée dans un chalet. Je suis allé à l’hôpital et voilà. L’histoire drôle c’est que j’ai été plus ou moins bien soigné à l’hôpital militaire. J’ai eu un raccourcissement assez important de la jambe. Et, beaucoup plus tard, quand j’entraînais l’Équipe de France, je me suis cassé l’autre jambe. Quand je suis arrivé à l’hôpital, je savais que j’avais la jambe cassée et parce que ce raccourcissement me faisait un peu mal à la hanche, j’ai dit au docteur : - Il faudrait me mettre la jambe à la même longueur que l’autre - Vous plaisantez !!! - Non. Vous voyez ? L’autre ? Alors, il a touché ma jambe. Il a bien senti que le tibia était un peu plus gros. Il m’a dit : ‘‘ Oui, en effet, vous avez une fracture du tibia. Bon, je vais mettre l’autre à la même longueur ’’. Il l’a raccourci de 2,5 cm à peu près… »

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LA LÉGENDE D’ÉMILE

VII

En route pour Garmisch 54

L’équipe de France en 1936

Arrive 1936, une date clé pour une année charnière. 1936, c’est évidemment la création des congés payés qui laissent espérer une possible démocratisation des sports d’hiver réservés jusque-là aux seuls montagnards et aux nantis de la fortune. Et 1936, c’est aussi l’année des Jeux olympiques de Garmisch-Partenkirchen, aux forts relents nazis, où apparaissent pour la première fois des épreuves de ski alpin (descente et slalom). Des épreuves, s’en souvient-on, interdites aux… moniteurs de ski, autrichiens et suisses notamment, accusés de professionnalisme par le Comité international olympique, fidèle à sa conception « coubertine » d’un amateurisme pur et dur. Parmi les coupables, Toni Seelos… À Garmisch-Partenkirchen, , la sélection française compte sept éléments : trois Mègevans (Émile Allais, Roland Allard et René Beckert), deux Chamoniards (André Tournier, Émile Folliguet), 55


LA LÉGENDE D’ÉMILE

Émile reste de marbre

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et les frangins pyrénéens René et Maurice Lafforgue (ce dernier futur père d’Ingrid et Britt, les jumelles championnes du début des années soixante-dix). Émile est le leader du groupe. Sa meilleure chance de médaille. Première épreuve au programme du ski alpin, la descente. Sur un parcours improbable au cœur de la forêt bavaroise, Allais fait parler son sens de la trajectoire et de l’engagement dans les secteurs les plus raides, mais sur le replat d’arrivée, en panne de glisse, il rame douloureusement. Il termine quatrième, en 4’58”8 (!), à une douzaine de secondes de l’immense sauteur norvégien Birger Ruud, qui se sert d’un rocher comme tremplin et ingénieux raccourci ! Le Mègevan, déçu et un rien dégoûté, met en cause le fartage confié à un certain Karby, l’entraîneur norvégien des fondeurs français. Le compatriote de Ruud polémique : « Mon fartage était bon. Ce n’est pas le cas de la technique du Français… ». Bel esprit… Sa réponse, Émile Allais va la donner skis aux pieds. Dans le slalom, alors qu’il doit pourtant remonter dans la pente après avoir loupé une double porte, il démontre ses qualités de technicien, et s’adjuge la médaille de bronze du combiné descente + slalom. C’est la première médaille olympique du ski alpin français. Sur « son » podium olympique aux anneaux lourds de symboles, Émile reste de marbre, droit comme un I, alors qu’à ses côtés, les Allemands Franz Pfnür et Gustav Lantschner adressent le salut nazi à Adolf Hitler, führer goguenard et aux anges, qui vient de prendre le mouvement olympique en otage de ses hégémoniques ambitions. 57


LA LÉGENDE D’ÉMILE

VIII

Paul Gignoux lui dit : « Tu es champion du monde » 58

Nous voilà maintenant le 3 février 1937. Pour la première fois, la France a l’honneur d’organiser les Championnats du monde de ski alpin, apparus en 1931 à Mürren (Suisse). C’est jour de descente aux Houches. Il neige à gros flocons. Le temps bouché n’a pas découragé la foule des grands jours. C’est au tour d’Allais de prendre le départ. Laissons Jacques Dieterlen, le chantre du ski de l’époque, raconter le premier jour de gloire du ski français : « Enfin on aperçut Allais tout là-haut, au sommet de la pente, petite ombre grise qui se coulait sur la neige comme une bête de la forêt, qui grandissait très vite, devenait un pantin merveilleusement articulé, virait à gauche, à droite, comme si des ailes le portaient, disparaissait dans un creux, puis en ressortait aussitôt pour bondir au-dessus des bosses ; et c’était maintenant un beau skieur agile, un homme d’une remarquable adresse qu’on vit s’arrêter par deux christianias rapides, tout

La joie avec Maurice Lafforgue

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Dans le slalom et ci-dessus à l’arrivée

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contre les barrières d’arrivée. C’était quelque chose de splendide, d’unique, d’ahurissant… ». Émile Allais a 13 secondes d’avance sur le deuxième, le Pyrénéen Maurice Lafforgue. Il est champion du monde de descente. Le premier Français de l’histoire donc. Quelques jours plus tard, sous un soleil éclatant, ce bon Émile récidive en slalom et empoche du même coup le combiné. Trois médailles d’or. Carton plein. Et s’il existait enfin une vraie méthode française ? À l’aune de la compétition, exigeant terrain d’expression, Allais vient de prouver du même coup la qualité de sa technique, en partie affranchie des « dogmes » autrichiens et porteuse des germes d’une méthode typiquement française qu’il reste à concevoir… et à formuler. Il est fier et conscient de l’importance de l’instant : « Dès lors, nous n’étions plus des petits garçons, nous voulions tellement arriver que nous allions chercher conseil auprès des plus grands champions, fussent-ils étrangers. » Successivement auprès d’Otto Lantschner, de Tony Ducia, de Toni Seelos ou encore du Suisse Rudi Rominger réquisitionné à son tour pour encadrer et entraîner les équipes de France, Émile a fignolé sa « science du ski » et peaufiné, lui le perfectionniste, le geste juste, celui qui fait gagner.

Baquet faire les discours de circonstance à sa place. Baquet, l’humoriste-violoncelliste et accessoirement skieur, a en effet été embauché, sur proposition d’Émile, par Paul Gignoux, le patron du ski français de compétition, pour mettre l’ambiance, décontracter les coureurs et les amuser « Maurice était un très bon skieur. Et comme il avait habité pas mal de temps à Chamonix, il était aussi un bon alpiniste. On s’est rencontré à Megève, on skiait souvent ensemble. D’ailleurs le jour où il s’était cassé la jambe, il ne voulait pas que quelqu’un d’autre que moi le ramasse : « Émile est en haut, je sais qu’il va arriver, je l’attends. Il me descendra tranquillement. ». C’est comme ça que je l’ai mieux connu. Il était très bon violoncelliste. C’était aussi un comique.. Alors qu’on s’entraînait pour les championnats du monde de Chamonix, j’ai dit au capitaine de l’Équipe : « Ce serait bien qu’on ait Maurice avec nous, pour nous décontracter, nous faire rire ».Tous les soirs, il nous faisait son numéro et mettait l’ambiance. Souvent il disait : « Si Émile a gagné, c’est grâce à moi ». Les plus anciens se souviennent encore des facéties permanentes et des surréalistes interventions officielles de Baquet-le trublion en lieu et place d’Allais-le champion. Heureuse époque !

À 25 ans, Émile Allais est un héros et fait partie des plus grands champions du moment ! Influent leader de la géniale génération inventrice du ski, il est invité partout. On le fête, congratule, magnifie. Lors des réceptions, où les édiles cherchent à être sur la photo à ses côtés, l’ex-mitron, qui a quitté l’école très tôt, redevient le petit garçon timide et laisse le pétulant Maurice

Émile serre la main de Christel Cranz, championne du monde. Comme lui, elle a tout gagné : descente, slalom et combiné

Émile Allais avec Léo Lagrange

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Champion du monde Nous voilà au 3 février 1937. Pour la première fois, la France a l’honneur d’organiser les Championnats du monde de ski alpin, apparus en 1931 à Mürren (Suisse). C’est jour de descente aux Houches. Jacques Dieterlen est l’envoyé spécial de La Revue du ski. Un témoin privilégié. Il raconte : « Il neige. Il neige à gros flocons et le temps est tout bouché. Au loin la montagne disparaît sous des nuées basses. Que va être la course ? On tremble déjà (…). Les alentours de la piste sont noirs de monde. Tout ce que Chamonix, la vallée de l’Arve et même Megève contiennent de passionnés de ski s’est donné rendez-vous dans ce coin de pays. L’extraordinaire famille des skieurs de France et même de tous les pays d’Europe est là, pataugeant dans la neige mouillée, sans souci des rafales, parlant tous les patois du pays et toutes les langues de l’Europe. Des journalistes s’affairent 62

autour de la cabine du téléphone. Prévoyant une victoire norvégienne, un envoyé spécial demande pour 15h30 la communication avec Oslo. […]. Ils arrivaient tous, les windjackets blanches de neige, le visage à demi caché sous les visières et les cagoules rabattues ; et l’on avait l’impression qu’ils venaient de mener une course terrible ; et ils portaient en eux un peu l’épouvante de cette affreuse lutte avec la tempête sur plus de 5 km de parcours, pour une descente de 850 m de dénivellation. C’est alors que le haut-parleur annonça : “Au départ, Allais, France”. En bas, sur la piste d’arrivée, et très loin jusqu’en haut, partout où il y avait des spectateurs, un long murmure passa. Une anxiété affreuse se mit à étreindre tous les cœurs. Dans un coin des barrières, tous ses amis étaient là, oppressés et muets : Gignoux, le capitaine de cette équipe de France sur laquelle on avait fondé tant d’espoir, Philipe Payot, le bon manager, et des tas

d’autres encore, tous les Français qui n’en pouvaient plus d’attendre et d’espérer. - Je vous dis qu’il ne tombera pas. Émile ne doit pas tomber. - Taisez-vous. Ne bougez pas ! - Ah ! J’en ai la colique ! - Si seulement il était déjà là ! Mais voici que s’élève la voix du haut-parleur, forte, comme un cri de victoire; “Allais a passé le mur des épines sans tomber !” Et une clameur s’élève, immense, comme un soulagement. Il ne reste plus qu’à attendre encore deux, trois minutes, qui paraissent des siècles et n’en finissent plus… Enfin on l’aperçut tout là-haut, au sommet de la pente, petite ombre grise qui se coulait sur la neige comme une bête de la forêt, qui grandissait très vite, devenait un pantin merveilleusement articulé, virait à gauche, à droite, comme si des ailes le portaient, disparaissait dans un creux, puis en ressortait aussitôt pour bondir au-dessus des bosses ; et c’était maintenant un beau skieur agile, un homme d’une remarquable adresse qui poussait

tant qu’il pouvait sur ses cannes, donnait toute sa plus grande force de skieur et de Français, et finalement, terminait en bas de la pente, droit comme un I, les bras levés en l’air comme pour annoncer sa victoire, jusqu’à ce qu’on le vît s’arrêter par deux christianias rapides, tout contre les barrières d’arrivée. Ç’avait été quelque chose de splendide, d’unique, d’ahurissant. […] Depuis tant d’années déjà, on attendait cette victoire ; on avait tous travaillé pour l’avoir, au sein de cette grande famille qu’est la Fédération française de ski ; depuis si longtemps ils y avaient mis tant de leur âme, tous les artisans de cette victoire, Lacq, le président et le Pyrénéen au cœur vibrant, Charles Bayle qui dirigeait la commission technique, Georges Blanchon qui avait adopté tout un programme d’entraînement sportif, BunauVarilla qui avait été le premier capitaine de cette équipe et qui avait commencé à la former, Paul Gignoux et Philippe Payot qui lui avaient donné sa belle tenue et son homogénéité (…) » 63


LA LÉGENDE D’ÉMILE

Le fuseau Allard « Avec mon oncle Hilaire Morand, nous étions allés voir Armand Allard pour lui demander de nous dessiner un pantalon plus adapté à la pratique du ski technique que le Norvégien. Il nous a écoutés attentivement, puis quel-ques jours plus tard, il nous a dit qu’un modèle était prêt. Le pantalon en question était près du corps, très étroit du bas et surtout, Allard avait eu l’idée géniale de le coincer dans la chaussure en le maintenant à l’aide d’un élastique passé sous le pied ». En 1930, j’ai testé ce premier modèle. Je ne l’ai plus quitté Et en en 1937, à Chamonix, j’ai eu mes trois titres équipé du fuseau Allard ». Armand Allard dans son atelier

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Heureuse époque ! Tandis que les Mégevans de l’équipe de France de ski font étalage de leurs muscles, en 1937 (photo ci-dessus), trois champions du monde, Toto Gérardin (cycliste), Marcel Thil (boxeur) s’amusent avec Émile (qui tire la luge) et Maurice Baquet.

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Premiers skis de course

«J’étais sous contrat chez Rossignol. J’allais à Voiron choisir mes planches. Des planches brutes que je faisais passer à la raboteuse pour garder le fil. C’était de l’hickory d’Amérique. Le problème, c’était de trouver deux planches qui se ressemblaient. Il fallait choisir suivant les veines. Pas facile, il y avait toujours une planche qui était un peu plus rigide. Les menuisiers avaient du métier ; ils savaient trouver le même bois, la même 66

souplesse pour faire des paires. Ensuite, je dirigeais la manœuvre, je disais au menuisier : - rabote un peu là, un peu plus souple, plus mince, le talon là, etc. J’aimais bien, pour la descente, des skis qui avaient de belles veines plates. Parce que ça faisait des skis plus souples et qu’il me semblait que ça glissait plus, grâce aux petites « allées » qui donnaient un peu d’air, même avec la laque. Au contraire pour le slalom, je prenais des veines droites, pour que ce soit plus rigide. Le menuisier faisait la nervure, je contrôlais la souplesse, après on mettait des carres. À ce sujet, dès que j’ai eu des skis à peu près convenables, c’était des skis avec des carres. Quand j’étais militaire, en 32, il y avait déjà des carres. Au début elles n’étaient pas sur toute la longueur, juste devant le pied, mais pas en spatule car c’était compliqué de les mettre en forme et d’empêcher qu’elles accrochent. À ce moment-là, on réparait les skis. Ainsi quand une spatule était cassée on en recollait une autre.

Un jour, un moniteur avait cassé la partie juste en arrière du pied, là où était fixée la longue lanière. On est allés voir le menuisier pour qu’il essaie de la recoller. Il dit : - Oh ! mais ce n’est rien, je vais rajouter une autre plaque, bien collée, et ça ne bougera pas . Il a donc mis cette plaque, et qu’est-ce qui s’est passé ? Son ski ainsi réparé ne se déformait plus, ne s’aplatissait plus, il restait cintré. Alors le moniteur a dit : - Mais c’est formidable, Émile, il faudrait faire la même chose à l’autre, il reste toujours cintré celui-là ! Il faut savoir qu’à ce moment-là on mettait toujours des blocs de bois entre les skis pour qu’ils ne s’aplatissent pas, qu’ils restent cintrés et conservent ainsi leurs qualités. On est retournés voir le menuisier : - Dis donc, du fait que tu as mis cette plaque de bois là… - Mais bien sûr. Vous savez quand on fait un dos de chaise, on prend deux plaques du même bois, on les refend, on les cintre, on les

colle. On n’a qu’à faire ça pour les skis, on va les refendre en deux. - Oui, mais les refendre en deux, avec la rainure, ça ne va pas. - C’est dommage qu’ils ne soient pas plats… - Mais pourquoi ne pas les faire plats, les skis, et supprimer cette rainure centrale ? Le menuisier a proposé de faire quelques paires pour voir. Il a pris une latte, il l’a cintrée, puis collée sur une forme. Restait le problème du bois, du même bois. Le gars a trouvé la solution : - C’est bien simple, on va prendre deux planches, on va en faire quatre, ces deux-là, on va les mettre en bas et les deux autres dessus, et on aura les mêmes skis, le même bois dessus, le même bois dessous. Pour lui c’était évident, nous, nous n’y avions pas pensé. C’est comme ça qu’on a commencé à faire des skis plats. Ça a été une des premières évolutions spectaculaires. C’était après les championnats du Monde de Chamonix. Après on a fait des skis laminés :

on laminait des blocs de bois et après on les montait entre eux pour avoir des skis plus rigides.

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LA LÉGENDE D’ÉMILE

IX

Gonflé par son triple succès mondial de Chamonix, Émile sait que désormais il fait autorité, et que, s’il le désire, il va pouvoir faire parler ses convictions. Il se dit qu’il est grand temps pour lui de s’émanciper de la tutelle étrangère et d’imprimer sa propre trace. Il a désormais une drôle d’idée derrière la tête, un sacré challenge en vue comme on dirait aujourd’hui : imaginer « sa » méthode et définir « sa » propre technique. On risque enfin de l’écouter lui l’observateur et le chercheur infatigable.

Émile propose « sa » technique et la méthode française. Ici, le déclenchement du Christiania 68

Le Christiania pur

« En me baladant dans toutes les stations, expliquera-t-il plus tard, je me suis aperçu que les écoles de ski enseignaient chacune dans son coin sa petite technique. À L’Alpe d’Huez, c’était ça, à Chamonix autre chose. C’était un peu naturel, car le terrain y était différent, mais je ne trouvais pas cela très bon. C’est ce qui m’a décidé à élaborer une nouvelle technique. La fédération était 69


LA LÉGENDE D’ÉMILE

Le Christiania ciseaux

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très favorable : il y avait la technique autrichienne, alors pourquoi pas la nôtre ? Je me suis donc occupé de codifier cette technique avec Paul Gignoux, qui était président de la commission sportive, et Georges Blanchon, le vice-président de la FFS. En fait, c’est la compétition qui avait orienté mes convictions. Il me semblait que la méthode avec les skis parallèles était la plus probante pour négocier un virage. Je souffrais parce que j’avais appris le chasse-neige et ça n’avançait pas. On faisait tout de travers. Le meilleur slalomeur du moment était sans conteste Toni Seelos. L’un des plus grands skieurs de tous les temps. Il était vraiment au-dessus des autres. Il n’avait pas besoin de se presser. Il gagnait tout tranquillement. Et il skiait très parallèle. Fils de fermier autrichien, passionné par la discipline, il avait appris le ski en traçant des parcours dans ses champs. Instinctivement, à force d’entraînement et poussé par la volonté de gagner en vitesse en particulier dans les enfilades, il a « positionné » ses skis en parallèle et a ainsi dévié de « la méthode traditionnelle » de l’Arlberg. C’est de son observation qu’est né le virage Christiania qui consistait à déplacer les deux skis ensemble, et non plus en stem… C’est à force d’observer Toni Seelos et de décortiquer son style, que j’ai réfléchi sur la technique et l’apprentissage. J’ai été rapidement convaincu que le « parallèle » devait devenir l’objectif d’apprentissage d’un bon skieur. Peu de personnes partageant mon analyse, j’ai été le seul à adopter ce nouveau style inspiré par Seelos. Je lui dois mes victoires aux championnats du monde de 1937 à Chamonix. C’est à ce moment-là que je me suis dit : Il faut trouver rapidement une méthode qui amène à skier parallèle. »

Et voilà comment avec le soutien logistique et littéraire de Paul Gignoux et Georges Blanchon, Émile Allais a pu décrire la première méthode française de ski dans Ski français, l’ouvrage de référence sorti des presses fin 1937. Tout est allé très vite. « On travaillait comme ça : Je disais “ Voilà, la technique, c’est ça !”. Je faisais les démonstrations et tous les trois planchaient sur les termes, parfois pendant des heures, pour décrire les positions… Gignoux et Blanchon s’occupaient des textes. » Un travail de perfectionnistes, d’orfèvres de la description et du mot juste qui range la technique de l’Arlberg au grenier de l’histoire. Dans Ski français, Allais et ses compères conceptualisent les idées novatrices et les mouvements empiriques (parallélisme des skis, plongée en avant) qu’Anton Seelos avait mis au point, paraît-il, du fait « d’une certaine ankylose dont il souffrait ». Ils décrivent ainsi le christiania pur, skis parallèles, avec une phase préparatoire par appel et rotation et de nouveaux mouvements comme la fameuse « ruade », ce très physique dégagement des talons par un saut en appui sur les spatules qui doit faciliter le déclenchement des virages et le pivotement des skis. Quand le 1er août 1937, une association loi 1901, l’École Nationale du Ski Français voit le jour à la demande du ministre des Loisirs et des Sports, Léo Lagrange, elle adopte tout naturellement comme méthode officielle, celle que vient d’initier Émile Allais. Une méthode unique qui garantit l’unité d’enseignement, la valeur pédagogique et technique de tous les moniteurs. C’est le vrai départ d’un enseignement du ski à la française et la fin de la mainmise autrichienne.

Position normale de descente (en haut) Recherche de vitesse (ci-dessus)

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LA LÉGENDE D’ÉMILE

Ski français, la première méthode, initiée par Émile Allais

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Une révolution blanche ? « Non, il n’y a pas eu de révolution, mais juste une suite d’évolutions, modère Allais. C’est la neige, le matériel, les appareils, les machines qui font évoluer la technique. Quand les Autrichiens ont inventé la méthode de l’Arlberg, il n’y avait pas de pistes damées. Il fallait descendre dans toutes sortes de neiges : croûtées, lourdes, mouillées, etc. Leur technique était très valable. Avec le développement des remontées mécaniques, les pistes ont commencé à être damées par les skieurs. Et on a pu ainsi lancer notre technique mieux adaptée au ski moderne… » Même glissée avec humilité, la pilule du « ski à la française » va avoir pourtant un peu de mal à passer. Émile en convient : « Tous ceux qui enseignaient déjà devaient changer de technique. Et ce n’est pas facile de faire changer de technique à un moniteur. Il y en avait qui étaient pour notre méthode, d’autres contre… On me reprochait d’avoir élaboré une technique concernant le haut niveau mais inapplicable aux débutants.» La « ruade » - un virage éducatif pour apprendre à déclencher skis parallèles - fait notamment débat. Dit par Paul Gignoux, l’analyste au nez creux et aux mots savants, ça donne ce discours très policé : « Lorsque nous avons présenté cette technique française et jeté les bases d’une nouvelle méthode d’enseignement, nous avons subi de fortes attaques aussi bien sur l’originalité de cette technique que sur le choix de cette méthode d’enseignement… ». L’éminent Jean Franco saluera plus tard cette méthode française « ensemble irréprochable de logique, de simplicité, d’élégance. »

Émile Allais signe son livre à sa parution

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X

Formation de onze moniteurs au col de Voza

Qu’importe la polémique dont sont historiquement si friands exégètes et techniciens du ski ? Allais a donné l’impulsion déterminante. C’est bien le plus important. La méthode française est une réalité, la formation des enseignants peut se mettre en place. « À partir de cette méthode unitaire, on a pu former des moniteurs, puis monter des écoles dans toutes les stations. Au début, c’est moi qui formais les moniteurs, puis une école de moniteurs a été créée. À l’exemple de l’Autriche, la France s’organisait pour créer une école nationale où serait diffusé un même enseignement pour tous. La création du mémento fut à cet égard un grand moment, il allait devenir notre bible. Le soir, regroupés dans un dortoir du vieux bâtiment qui accueillait l’école et liés par une forte amitié et un objectif commun, nous le récitions, comme au catéchisme, mot à mot .» 75


LA LÉGENDE D’ÉMILE

Paul Gignoux

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En décembre 1937, tout ce que la France compte de bons skieurs se retrouve au col de Voza, pour le premier « vrai » examen de moniteurs. Pendant trois semaines, champions, skieurs de l’équipe nationale, « professeurs » de ski reconnus et espoirs (une soixantaine de skieurs en tout) passent au crible la méthode et apprennent ses subtilités… Tous sont émules d’Émile, qui reçoit officiellement la médaille n°1 de moniteur diplômé. « En fait, c’est André Tournier, un Chamoniard, membre de l’équipe de France, qui avait obtenu les meilleures notes du stage, tient-il à préciser. Le jury, dont je faisais partie, avait décidé de lui décerner la médaille n° 1. André a refusé en disant : - Non, le 1, ce n’est pas moi, c’est Émile… Ainsi soit-il ! Allais, numéro 1 pour l’éternité ! Au grand soulagement de ses concepteurs, la méthode française ne va pas mettre longtemps à démontrer son efficacité. Et c’est grâce notamment à un Chamoniard de seize ans et demi qu’elle fait ses preuves en février 1938 à Engelberg (Suisse). Sur l’une des pistes les plus difficiles du moment et au crible impitoyable de la haute compétition, James Couttet, petit frère spirituel d’Émile véritable génie de la glisse, est en effet sacré champion du monde de descente. L’ado encore timide bafouille sa confusion : « Pardon Monsieur Allais, je ne voulais pas vous battre. » Cette victoire de celui que tout le monde appelle déjà Jam’ a pour effet d’amadouer les sceptiques. Non seulement Jam’ a du style, mais il skie parallèle, il applique les fondamentaux du ski en avancée et il innove même en adoptant une très ingénieuse position de recherche de vitesse, très basse avec les bâtons

derrière le dos. Paul Gignoux s’en félicite : « James apporte la première preuve de l’avance que représentent la technique et la méthode françaises, notamment la prise d’avancée par des mouvements nouveaux. » La méthode Allais a donc du bon ! D’ailleurs, Émile, pourtant patraque avant les Championnats, démontre une nouvelle fois à Engelberg tout son savoir-faire skis aux pieds. Oubliant le ver solitaire qui lui grignote force et muscles depuis plusieurs semaines, il ose prendre des risques en descente – un peu moins que l’intrépide Couttet – et décroche une deuxième place inespérée. Il récidive en slalom derrière Rominger, son ex-entraîneur, et empoche avec sa victoire au combiné, un nouveau titre de champion du monde de ski. C’est son quatrième. Un exploit unique dans l’histoire du ski français. Pas même Jean-Claude Killy ni Marielle Goitschel ne peuvent se vanter aujourd’hui d’avoir réussi pareille performance…

James Couttet

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LA LÉGENDE D’ÉMILE

L’équipe de France à Engelberg. De gauche à droite : Seigneur, Allais, Marysette, Agnel, Burnet, Maurice Lafforgue, Beckert et Gignoux, capitaine de l’équipe. Assis, René Lafforgue et James Couttet 78

De gauche à droite : Otto Führer, Toni Seelos, David Zogg, Rudolf Rominger, Émile Allais. Une brochette internationale d’inventeurs du ski moderne. 79


LA LÉGENDE D’ÉMILE

XI

Se consacrer entièrement à l’enseignement du ski 80

Alors qu’arrivent les Championnats du monde de Zakopane (1939), Émile doit faire face à une nouvelle blessure : fracture de la cheville. Sur place, il déclare forfait. Ces Championnats manqués paraphent en réalité l’acte de fin de carrière du mitron devenu champion. Pour Émile, c’en est terminé de la vie du champion. Sa carrière au plus haut niveau aura duré cinq ans grand maximum. Mais cinq ans qui ont bouleversé le cours de son existence. Allais, garçon d’humeur égale et de nature optimiste, se retire sans flonflon ni effet de manche. Sa volonté affichée est de se consacrer entièrement à l’enseignement et la technique du ski, et de consolider, de fait, la promotion du virage skis parallèles. C’est sans regret qu’il décide de tourner le dos aux dossards et au verdict de chronomètre, bien déterminé à mordre à pleines dents dans sa « deuxième vie »… Une deuxième vie dans laquelle, 81


LA LÉGENDE D’ÉMILE

Freerider avant l’heure 82

le ski occupera toujours la place centrale. Le ski dans ce qu’il a de plus beau et de plus naturel, engin de découverte incomparable notamment lorsqu’il est question de parcourir les terrains d’altitude. Issu d’une montagne à vaches (les prairies de Megève), Émile ne s’est jamais véritablement considéré comme un montagnard, étiquette réservée lui semblait-il aux seuls Chamoniards, ses voisins, ses meilleurs « ennemis » . Mais comment évoquer la carrière sportive d’Émile, sans mentionner quelques-unes des traces magnifiques qu’il a laissées sur les pentes du massif de Chamonix ? Précurseur, pionnier dans l’âme, défricheur de sensations, Émile restera aussi pour la postérité comme l’un des premiers à avoir osé les pourcentages élevés et les itinéraires engagés. Tout simplement parce que les belles lignes de pente l’attiraient. « Freerider » avant que ce ne soit un concept à la mode. Les montagnards, les vrais ou ceux qui se considèrent comme tels, lui savent gré aujourd’hui d’avoir, avec quelques-uns de ses bons potes, réalisé quelques premières. L’arête du Dôme avec Étienne Livacic, le couloir de l’Aiguille Verte avec Maurice Baquet ou le mythique couloir Allais au Brévent portent sa signature. Il en sourit encore : « Des jolis trucs. On nous prenait pour des fous, ce n’était pas dans les mœurs d’aller faire du ski là-haut et dans des terrains pareils.» La montagne était son jardin. Champion du monde vénéré, médaillé olympique admiré, technicien respecté, moniteur imité et personnage – clé du ski à la française, Émile Allais a 27 ans, un nom, une curiosité intacte, une volonté farouche d’innover et une envie insatiable d’explorer toutes les pistes de la planète ski.

Son credo tient dans cette phrase : « J’ai vite compris que le ski est plus touristique que sportif ». Il sait qu’il fera très facilement le deuil de sa « petite mort » de champion, car s’il a aimé être un compétiteur et se colleter à l’adversaire, il n’a pas toujours été très à l’aise dans l’ambiance parfois inamicale du sport de compétition. Trop fondamentalement gentil pour ça. Alors que René Beckert, son ex-compagnon d’équipe de France, est choisi pour prendre la direction de la toute jeune École Nationale du Ski Français, le voici nommé inspecteur du ski français. Son rôle ? Parcourir les massifs français, des Alpes aux Vosges, du Jura aux Pyrénées, pour s’assurer que les premières promotions de moniteurs, tout juste diplômés, savent démontrer et enseigner les bons mouvements. S’assurer que se propage un peu partout une même méthode, unifiée et claire. S’assurer que partout on parle le même langage. Pas forcément une sinécure, quand on sait que les moniteurs de la première heure, tous montagnards encordés à leurs certitudes et traditionnellement sceptiques face aux changements techniques, fussent-ils relayés par un éminent champion du monde, ont parfois traîné les skis pour prendre le virage de la méthode. Dans un contexte volontiers polémiste, le « discours fondamental sur la technique » anime les soirées et a parfois du mal à passer… Le ski est un sport jeune, à peine sorti d’une adolescence joyeuse et turbulente. Si les pionniers intrépides ont exploré les plaisirs de la glisse dès le début des années 1900, les premières compétitions dignes de ce nom n’ont en effet pas encore une décennie d’existence

Parler le même langage…

… avec un bel enthousiasme (à Paris en indoor) 83


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Tracer des pistes…

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et les stations de ski en France se comptent sur les doigts des deux mains. L’époque n’a aucune certitude, mais affiche un bel enthousiasme et une envie curieuse d’explorer et d’exploiter un filon, pas encore connu sous l’appellation « d’or blanc ». Appétits et convoitises se réveillent. Quelques esprits malins, opportunistes ou tout simplement entreprenants se manifestent. C’est en Savoie, partie avec un temps de retard sur la Haute-Savoie, sa voisine, que l’effervescence est la plus palpable. Le tourisme hivernal y apparaît, plus qu’ailleurs, comme une alternative viable à l’agro-pastoralisme autarcique ou à l’industrialisation laborieuse des fonds de vallée. Dans ce « far west » d’altitude, les hommes d’expérience et de renom sont très recherchés qui insuffleraient et cautionneraient un élan novateur dans des villages réfractaires au changement brutal ou tout simplement attachés aux traditions ancestrales. Émile Allais est avec James Couttet, son dauphin impatient, la personnalité de référence, celle dont l’expérience et le jugement comptent. C’est de Méribel que va venir la première sollicitation. Elle émane d’un certain Monsieur de Valdaine qui, associé à un Anglais illuminé et rêveur, Peter Lindsay, envisage de créer une station dans les vallées des Allues. La proposition qu’il fait à Émile est sans ambages : « J’aimerais bien avoir votre avis et que vous nous donniez des conseils : comment mettre la station sur pied, comment tracer les pistes, etc. ». Cette démarche ne surprend pas le champion : « Naturellement, le nom d’Émile Allais était connu. Et puis forcément, en ayant couru un peu partout en

Suisse, en Autriche, en Allemagne, j’avais vu pas mal de stations. Il devait penser que j’avais des idées. J’ai accepté. Et je suis allé voir… Ce n’était pas trop difficile, d’autant que j’avais amené « mon » photographe, Pierre Boucher. Sur les photos, on a pu faire quelques tracés et lui montrer en lui disant : « Il faut arriver là au sommet, partir de là, etc. Et voilà ! ». Oui : « et voilà ! ». Le tout prononcé comme une évidence. Du pur Émile dans le texte. Des mots simples, sans forfanterie, empreints d’une réelle humilité. Ses propositions, fondées sur une analyse empirique et minutieuse du terrain, font le bonheur des promoteurs. Ils vont suivre à la lettre ses préconisations d’aménagement et d’implantation. Méribel émerge des Allues et Allais entame sa (re) conversion avec brio ; il embrasse une seconde carrière, en même temps qu’il invente les contours d’un tout nouveau métier : « conseiller en aménagement de stations de ski ». Il troque son fuseau de descendeur contre des habits tout neufs taillés à ses mesures. Le job lui plaît : « Le projet a avancé. Et continué. Mais la guerre est arrivée. Et ça s’est un peu ralenti. Et puis je ne m’en suis plus occupé parce que je suis parti vers d’autres directions. Ç’a été ma première expérience d’aménagement de station ! ».

… Aménager des stations 85


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XII

Dans le bataillon de haute montagne de Chamonix 86

Chasseurs alpins

Lorsqu’éclate la deuxième guerre mondiale, Émile Allais est mobilisé comme chasseur alpin dans le Bataillon de Haute Montagne de Chamonix. La section a belle allure, formée avec les meilleurs guides et skieurs du moment, dont pas mal de membres de l’équipe de France. Dans ses souvenirs anonymes balancés sur la toile, un ancien chasseur de la classe 36 décrit avec humour le quotidien de cette section d’élite qu’il présente ainsi : « Émile Allais en tête, c’était une section militaire de haute montagne imbattable, championne du monde ». Notre chasseur raconte notamment comment après avoir failli dans sa mission de monter un canon de mortier jusqu’au refuge du Requin, les bidasses malins ont néanmoins fait bonne figure : « Mission non remplie, mais solution de remplacement adoptée pour feinter nos vis-à-vis italiens embusqués au refuge Torino, guides, amis et quelquefois parents des nôtres. 87


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Roger Frison Roche

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Nous avions eu l’occasion de les rencontrer et d’échanger cigarettes contre Cinzano et de leur présenter nos champions de ski en action. Camouflage, astuce et improvisation changèrent deux roues de brouette et un tuyau de poêle en un petit canon, braqué vers le col italien et indiscernable quant à son modèle par les meilleures jumelles. Quelle forme physique avait cette section d’élite ! Et ce, malgré la gnole avalée cul sec dès potron-minet par les gars du pays avec le jus fumant ». Le même chasseur se souvient avec émotion de cet hiver 40, enneigé et froid, quand il fallait tuer le temps plutôt que faire la guerre : « Le tarot, le poker, la bouffe et les corvées diverses meublèrent ce temps perdu […]. Ah et puis, quelle mémorable "monstre" fondue mijotée par Frison-Roche monté nous voir pour l’occasion ! Une soirée inoubliable, toute la section en ligne se tenant par la taille en chantant et dansant le “Horsey-Horsey”, très à la mode à l’époque. Le pas de la jambe projetée en avant devint fantoche, le pied heurtant le dessous de la grande table commune en faisant trembler, dans un bruit de vaisselle heurtée, tout ce qui restait sur la table […]. Le lendemain, un sournois mal au crâne m’empêcha de me replonger dans “Autant en emporte le vent” best-seller de l’époque. Mais je découvris pour la première fois un rasoir électrique, engin inconnu, qu’Émile Allais avait reçu des États-Unis. Révolutionnaire ! ». On devine, par-delà cette dernière anecdote au poil, toute la fierté qu’éprouvèrent toujours les compagnons d’Émile à le côtoyer et partager un moment de complicité avec lui. Avec l’impression en fait « d’y être un peu pour quelque chose ». À l’évocation de ces temps de guerre, où les hommes

apprennent à se connaître et se montrent tels qu’ils sont aux regards des autres, on pense inévitablement à la petite part de chance qu’il faut pour s’en sortir sans trop de casse. « La chance ? Oui ! admet Allais, les yeux plongés dans ses souvenirs, j’ai eu la chance d’être à Chamonix, sur la frontière du Mont Blanc avec l’Italie. On occupait un refuge un peu à l’écart de la frontière. On n’a pas eu de problème… Et très vite, il y a eu la débâcle. Et on a été démobilisé. » L’armistice de 40 le libère de l’étau. Il pense à nouveau à se consacrer à sa mission de formation de moniteurs de ski. Mais en attendant l’hiver, il lui faut trouver un petit job ! Émile enfourche sa bicyclette pour aller à Chamonix en quête de travail. Là-haut, il rencontre le directeur des travaux de construction du téléphérique de l’Aiguille du Midi, M. de Préfillioux. Dialogue savoureux entre les deux hommes : - Tiens, Émile ! Qu’est-ce que tu fais par là ? - Je ne sais pas, j’ai été démobilisé. Pour le moment je ne fais rien pendant cet été. - Eh bien ! moi je t’embauche au téléphérique de l’Aiguille. - Moi ? Mais je n’y connais rien ! - Tu n’as pas à t’y connaître. C’est question de grimper, de tirer des câbles… Pour cela il n’y a pas à avoir des connaissances spéciales. Émile regarde les aiguilles. - Banco ! Ce ne serait pas mal de passer un été à travailler là-haut. Le voilà embauché sur le champ à la Compagnie du Téléphérique de l’Aiguille du Midi pour faire partie de l’équipe héroïque

Embauché à la construction du téléphérique de l’Aiguille du Midi 89


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et fameuse des « tireurs de câbles ». Une dizaine d’hommes déterminés et solidaires qui vont réussir une véritable épreuve physique et technique. Dans un premier temps, il leur faut, au prix d’allers-retours permanents à travers le glacier et la pente de neige, rejoindre l’arête de la face par un petit col. Il leur faut d’abord tirer de petits câbles de 8 à 10 mm, à peine plus gros qu’un crayon, les accrocher ensuite naturellement avec des câbles de plus en plus gros et fixer ainsi de très grandes portées, de presque un kilomètre. Une fois la partie basse équipée, ils vont installer un refuge de fortune et un relais, pour fixer un second câble de l’arête au sommet. Une petite benne en bois avec des portes assez basses, leur permet alors de monter treuils et poulies sur l’arête. Et arrive le jour J… Souvenir d’Émile : « Le jour où tout a été prêt, un ingénieur qui avait un handicap, il boitait un peu, est arrivé et nous a dit : - Alors, on y va ? On a chargé la benne pour la tester, mis des sacs de sable dessus, à peu près la surcharge. On a chargé un peu plus. On l’a manœuvrée. L’ingénieur a dit : - On y va maintenant ! Personne ne s’est présenté… Quand on voyait cette portée, à la hauteur où elle passait, on avait vraiment tous peur. Personne n’osait monter dans cette boîte. Le pauvre ingénieur a dit : - Moi j’y vais ! je vais voir où en sont les travaux là-haut. Il y en a un qui vient avec moi, comme ça, ça fera deux pour descendre… Personne n’a osé lui dire non. Et puis, il y en a un qui est 90

monté, et au fur et à mesure, on est tous montés là-haut. Mais c’était impressionnant. C’était vraiment une petite boîte, elle faisait à peu près 1,50 m. Il n’y avait même pas notre ‘‘longueur’’. Et les poulies qui nous tournaient à côté de la tête… » Grâce à des ingénieurs gonflés et à des travailleurs opiniâtres, le téléphérique de l’Aiguille du Midi n’est pas resté longtemps l’utopie technologique que certains ont dénoncée d’entrée. Elle est aujourd’hui une installation unique et prestigieuse, mondialement connue, dont les caractéristiques fascinent toujours les milliers de visiteurs annuels. Parmi eux, y a-t-il seulement quelqu’un pour savoir qu’Émile Allais, champion de légende, a été un tireur de câble anonyme et tellement indispensable ?

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Descente à Zermatt « C’était pendant la guerre. Je ne courais pas, j’étais simplement accompagnateur des coureurs. Notamment mon très bon copain Roger Allard. Et Régis Charlet de Chamonix. Je m’étais mis au milieu du parcours, à un endroit tout plat, après une grande pente où les coureurs passaient en faisant une espèce de « s ». J’attendais les miens pour leur donner leur temps à peu près, leur signaler s’ils étaient bien ou mal placés. Je vois arriver mon Charlet. Pas mal. Bien même. Et voilà qu’il accroche un ski, sort un peu de la piste, et d’un seul coup culbute. Il secoue ses bâtons, repart, passe à côté de moi et il dit: « Ces salauds de Suisses

m’ont mis un fil de fer au travers de la piste ». Un fil de fer ! ? « Continue ! » je lui crie. Et puis arrive Roger Allard. Au même endroit, je le vois tomber en avant, comme ça, brusquement, sans rien, il n’y a pas de bosse, rien. Sûrement le fil de fer ! Mon Roger repart avec, accroché à ses bâtons, un long fil rouge et bleu. C’était le fil du téléphone. À l’arrivée, il entendait des militaires suisses qui faisaient « allô ?! allô ! ? ». Il leur a donné le paquet de fil en disant : « voilà vos allô !! ». On en a rigolé : ce n’étaient pas des courses importantes, c’étaient des courses entre militaires.

L’équipe de Megève et son champion coach au sommet de Rochebrune

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XIII

Émile Allais hisse les couleurs dans la cour de la toute nouvelle École Nationale de Ski et d’Alpinisme 94

Paradoxalement, pendant les années de guerre, le ski va poursuivre sa glisse en avant. Il faut dire que l’exemple et l’impulsion sont venus d’en haut. Le 7 novembre 1940, le gouvernement de Vichy a même trouvé le temps de promulguer la première loi sur l’enseignement du ski. Le texte, paraphé par le Maréchal Pétain en personne, précise que « nul ne peut, en France, ouvrir une école de ski, ni y enseigner, sans une autorisation du Secrétaire d’État de l’Instruction publique » et prévoit, pour éviter tout abus, que soit créé un organisme corporatif, « la Compagnie des Moniteurs qui regroupe tous les moniteurs, a le contrôle moral et technique de ses moniteurs, et assume l’organisation et la gestion de ses centres d’enseignement. » La décision de Vichy va dans le sens souhaité par tous ceux qui tentent à l’époque d’organiser le métier afin d’abandonner 95


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définitivement la joyeuse improvisation qui préside alors à ses destinées. Pour Émile, c’est évidemment une excellente nouvelle : « Il y avait longtemps que je me disais qu’il y avait urgence à mettre de l’ordre dans le fonctionnement des écoles de ski. Les exemples ne manquaient pas dans les années trente de la désorganisation qui régnait : on allait par exemple à Saint Anton pour apprendre la méthode de l’Arlberg, André Tournier qui avait créé une école à Tignes enseignait une technique « un peu montagne », le ski-club de Paris, à Megève ou à l’Alpe d’Huez, proposait sa technique, Tony Ducia, formé à Innsbruck, en enseignait une autre un peu partout… Bref, je disais : « qu’est-ce que c’est que cette histoire-là, l’enseignement du ski doit être coordonné ! ». Avec la guerre, contrairement à ce qu’on pouvait craindre, comme il y a eu un ralentissement des initiatives, il est devenu plus facile de coordonner tout ça. Les clubs ont perdu de leur rayonnement, notamment le ski-club de Paris, les francstireurs ont eu du mal et l’École Nationale a pu prendre pied plus facilement. Dans le fond, ça a été un bien. Tout était un peu plus calme, on a pu travailler doucement, et monter des petites écoles à droite à gauche, un peu partout… » C’est en effet pendant la guerre, en 1943, que l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme, émanation de l’éphémère École Supérieure du Ski, a vu officiellement le jour. Installée dans un premier temps à l’Alpe d’Huez, sa direction sera confiée à René Beckert, avec comme directeur technique… Émile Allais. Lequel dans un climat incertain a pu poursuivre son œuvre de formation unitaire des moniteurs et enseigner, démonstration à l’appui, les subtilités de la ruade et du virage skis parallèles. À ses côtés, 96

pour faire passer le message, deux hommes notamment vont compter plus que d’autres, deux hommes de passion, de conviction et d’amitié : André Tournier, le guide chamoniard, et Raymond Berthet, le sauteur des Rousses. Des pionniers au cœur d’or qui ont parmi les premiers planché sur la technique pour faire du ski, activité réservée à l’origine soit à une élite fortunée soit aux petits montagnards débrouillards, un sport populaire accessible au plus grand nombre… Bien que la guerre ait empêché le déroulement de nombreuses compétitions – dont les Jeux olympiques de 1940 et 1944 – et que les Allemands aient interdit la pratique du ski dans les Pyrénées hors des axes de ravitaillement, ils n’ont pas interdit le bon déroulement d’examens de moniteurs organisés, sous la houlette de la Fédération Française de Ski, à Megève, Val d’Isère et l’Alpe d’Huez. Alors qu’on dénombrait cinquante moniteurs nationaux avant la déclaration de guerre, à la fin des hostilités, on n’en recense pas moins de cent soixante-six : cent seize nouveaux diplômés ont gagné leurs galons en dépit du conflit. Nourris aux écrits des maîtres Gignoux et Allais, tous prêchent la même bonne parole. Sur leur table de chevet, une bible païenne, le best-seller des alpages : « Ski Français ».

Les premiers moniteurs à Courchevel en 1948 avec la tenue d’époque : pulls et fuseaux noirs. 97


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XIV

Sous la direction d’Émile Allais, l’examen des moniteurs 98

1944, la nouvelle édition

Dans tous les massifs français le ski poursuit sa percée. Partout la même volonté de progresser. La soif d’apprendre pousse les apprentis moniteurs à remettre le virage à l’ouvrage. « Ski Français » est dans toutes les poches d’anorak. À preuve, cette confession de Jean-Marie, l’aîné des Leduc, chez qui le ski fait office de religion familiale : « Ma première technique, c’était le télémark. Je me suis dit : “Il faut faire mieux”. Alors j’ai acheté le bouquin d’Émile Allais. On s’entraînait dans le pré avec mon frère, à tour de rôle ; l’un avait le nez dans le mode d’emploi, l’autre faisait l’exercice. » Un jeu d’enfant ? Pas vraiment. Tant il fallait faire un effort de décryptage pour comprendre le sabir technico-pédagogique distillé par la plume cérémonieuse de Paul Gignoux. Quelques rares photos du champion venaient bien illustrer le propos, mais bien trop rares au goût des lecteurs. Lui en a-t-on fait le reproche ? Émile Allais en convient, il profite 99


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L’amorce du Christiania 100

d’une accalmie pour revoir sa copie au cœur des années de guerre: « Dans le premier livre, il y avait beaucoup trop de textes, beaucoup de détails et peu de photos ; cela ne me plaisait pas beaucoup… Naturellement « Ski Français », le premier qu’on avait fait avec Gignoux était un livre officiel. Mais je me suis aperçu que les gens étaient surtout intéressés à la position. Il fallait donc faire un livre avec des photos bien détaillées, bien y décomposer les mouvements. Grâce à mon copain Maurice Baquet, j’avais connu Pierre Boucher, un très, très bon photographe. Du reste c’est lui qui était venu avec moi prendre des photos de la montagne pour la station des Allues. Je lui ai proposé de faire un livre sur le ski en photos. Comme j’avais travaillé au téléphérique de l’Aiguille du Midi, que je connaissais les lieux et que c’était l’été, je lui ai suggéré de faire ces fameuses photos au Col du Midi. On est monté là-haut par le câble de service, on s’est installé dans un refuge près des Aiguilles. On faisait nos photos, on redescendait à Megève, on développait. Je faisais des montages et plaçais les photos pour qu’elles se suivent. Si ça n’allait pas, on retournait en faire de nouvelles… ». Les deux hommes travaillent en confiance et en harmonie. Cette harmonie dont Émile Allais a impérativement besoin pour agir. Il peut mettre alors son esprit nerveux, curieux, vif, mobile et rapide, cérébral aussi, au service de son imagination et de la nouveauté. La nouvelle édition de « Ski Français » de 1944, qu’il peaufine avec un soin quasi-maniaque, est une brillante illustration de sa vivacité créatrice qui s’appuie opportunément sur le talent photographique de Pierre Boucher. Cette deuxième mouture de Ski Français va relancer la réflexion et les passions sur les fondements de la technique du ski.

Le Christiania décomposé 101


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XV

Émile (à dr.) dans le bataillon du Mont-Blanc

L’heure n’est pas à la polémique. Émile a autre chose à faire. Il doit, en patriote, participer au combat de la libération. Le voilà qui s’engage dans le Bataillon du Mont Blanc. Une fois Chamonix et la Haute-Savoie débarrassées de la menace allemande comme une grande partie du pays, le groupe dont fait partie Allais se retrouve au refuge Torino sur la frontière franco-italienne. Là, c’est d’extrême justesse qu’il évite d’être fait prisonnier. Écoutons-le : « Je faisais partie d’un groupe d’éclaireurs, et je m’occupais un peu de la radio aussi. Un jour, au changement de groupes, on m’a dit : « Ça ne te fait rien de rester un ou deux jours pour mettre les gars au courant ? Leur expliquer comment on fait la surveillance de la frontière ? » Non bien sûr ! J’aimais bien être là-haut, on faisait un peu de ski – pas beaucoup ! – et un peu de montagne. Les Allemands nous surveillaient. Ils savaient que j’étais là car certains m’avaient reconnu : « C’est Émile Allais ! » 102

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Et ils ont attaqué le refuge le jour où je suis parti. Il faisait mauvais temps. J’avais bien prévenu les gars du nouveau groupe : « Faites attention : ils ne monteront pas par les belles journées. Ils monteront la nuit, quand il fera un peu mauvais». Ils sont arrivés le plus près possible du refuge. Ils ont attendu que je parte. Et après un bon moment, ils ont attaqué et pris le refuge. Tout le groupe a été fait prisonnier. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il y a eu un relais de ravitaillement qu’on s’est aperçu qu’il s’était passé quelque chose. Quand l’équipe de relève est arrivée au sommet de la crête, les gars n’ont vu personne au refuge. Sauf un chien ! Ils ont appelé. Pas de réponse. Ils n’ont pas osé aller jusqu’au refuge et ont préféré appeler du secours de Chamonix. Il n’y avait plus personne, seulement le chien. Moi, j’avais eu de la chance… ». Seulement de la chance ? Les Allemands ont-ils volontairement épargné le champion français ? Ont-ils attendu qu’il quitte les lieux pour passer à l’offensive ? Ont-ils évité de lui faire subir l’humiliation d’une capture sans gloire ? Il n’est pas fantaisiste de le penser, tant l’aura et la carrière de notre Émile national inspirent en ces temps tourmentés le plus profond respect un peu partout dans l’Europe du ski. Et pas seulement. Le Nouveau Monde lui fait les beaux yeux…

En partant de la droite : James Couttet, Gaston Rébuffat et Émile Allais à la mitraillette (avec sa chienne Zinga) 104


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XVI

L’enseignement pour tous, dans un grand magasin parisien ! 106

La meilleure façon de skier

La guerre finie, le petit monde du ski peut retourner à ses affaires : la meilleure façon de skier. S’ouvre alors un débat à ciel ouvert sur l’un des mouvements présentés par Émile Allais dans ses ouvrages, et sur ses corollaires, l’appel et la rotation. James Couttet, que la guerre a stoppé dans son élan et certainement privé d’un exceptionnel palmarès, joue les pointilleux et désapprouve la trop grande place faite à la ruade, que les moniteurs ont si vite adoptée. Pourtant, dans la deuxième et magnifique édition de Ski Français, quelques pages seulement, presque anecdotiques, sont consacrées à la description de cette ruade, qu’Émile avait conçue plus comme un éducatif parmi d’autres que comme un virage à part entière. Un geste parmi d’autres, indispensable selon lui à la palette d’un skieur digne de ce nom. En réalité, au-delà de certains mots coupants comme une reprise de carres et des discussions animées autour d’une innovation 107


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Explorer la planète blanche 108

technique, perce tout le climat de tension qui règne entre esthètes de l’art, quand ils cherchent la meilleure façon de skier. Au moment où la paix s’installe en Europe, s’affrontent en effet deux logiques du ski : celle de la compétition et celle de l’enseignement. En caricaturant, pour l’une « peu importe la beauté du geste pourvu que ça aille vite », pour l’autre « mettons la technique au service de l’élégance ! » Émile Allais estime que sa technique, compte tenu du matériel et de la préparation des pistes, offre la meilleure marge de progression, même s’il en admet les limites puisque sa ruade, entre autres, demande de grosses qualités physiques, une coordination impeccable et pénalise le glissement. Lui, dont l’aversion pour la polémique et le conflit est bien connue, évite de trop se mêler au débat. Mais critiques et commentaires parfois chuchotés dans son dos, surtout lorsqu’ils viennent de ses pairs, écaillent son éternelle bonne humeur. Ils le blessent certainement. Lui, qui n’est ni dogmatique ni despote, aimerait sûrement plus de concertation et de sérénité. Il n’a jamais rien voulu imposer. Juste réfléchir sur une méthode d’enseignement cohérente et accessible au plus grand nombre. Il sait bien , pour avoir traîné ses semelles sur les pistes les plus extrêmes, que LA technique universelle, seule et unique, n’existe pas. Le ski est d’une alchimie tellement plus complexe. D’ailleurs, quand il s’est agi pour lui, d’entraîner l’Équipe de France, il a vite saisi la complexité d’une mission qu’il n’a pas beaucoup aimée : « J’ai bien entraîné un peu l’Équipe pendant la guerre. À Serre Chevalier notamment. En slalom, on travaillait

la technique, j’essayais de diriger un peu, de dire « voyez, prenez l’exemple de Seelos, déclenchez comme ci, pivotez comme ça ! », mais je ne voulais pas trop l’imposer aux coureurs, car je voyais par exemple mon frère Maurice (Besson) qui avait une technique bien à lui. Je pensais bien qu’il fallait laisser les coureurs skier et s’exprimer selon leur personnalité, et en fonction de leur morphologie. Par exemple Seelos, c’était un bloc, mon frère était un peu comme ça aussi et il y avait des coureurs comme Henri Oreiller. Lui était filiforme, un type souple, qui jouait avec les hanches. Oui, je me rendais bien compte qu’au point de vue de la technique, il fallait tenir compte de la morphologie des gens et de leur caractère … ». Il essaye aussi de changer les mentalités et de professionnaliser le milieu: « « J’avais demandé un répétiteur pour qu’au lieu de jouer à la belote, ceux qui le désiraient puissent apprendre les langues. Je voulais aussi que les équipes soient soutenues par les marques. Que les stations s’impliquent. Que les coureurs reçoivent un cachet. Je n’ai pas été suivi par la fédération. On tirait le diable par la queue. Il fallait bien songer à gagner sa vie. Des Jean Blanc ou des Jean Pazzi n’avaient pas un sou en poche. Les moniteurs gagnaient leur vie alors que les coureurs qui faisaient de la publicité aussi bien pour les stations que les marques, n’avaient rien. Ce refus m’a donné l’envie de partir. En plus j’en avais l’opportunité. » Trop tôt ? Pas le bon moment ? Pas la bonne ambiance ? Trop sédentaire et contraignant ? Trop restrictif ? Émile ne fait pas de vieux os comme entraîneur de l’Équipe de France. Très vite, il a préféré se consacrer à sa vraie passion: le développement de sports d’hiver. Il y a tant à explorer et à faire sur la planète blanche…

Fartage avec son frère, Maurice Besson 109


Moniteur national à Antibes en 1940 « Un jour un fonctionnaire des sports a dit : ‘‘ Cet Émile Allais il ne fait que du ski, ce n’est pas normal qu’il ait le titre de moniteur national ’’. Et il a ajouté : ‘‘ C’est bien simple, s’il veut avoir le titre, il n’a qu’à suivre un stage d’athlétisme et d’activités physiques, comme tous les moniteurs nationaux des autres sports, qui doivent savoir tout faire, de la boxe, un peu d’escrime, de la gym, etc. ’’. Alors on m’a envoyé à Antibes. Ce devait être en 1940. J’y ai passé un été formidable. J’ai tout appris : la natation (je savais nager mais pas très bien), et plein d’autres sports, la barre fixe, le cheval-d’arçon, les courses de haies, etc. La boxe, j’ai fait ça aussi, et j’ai obtenu vraiment le titre de moniteur national. Pendant ce stage, on pensait que je ne savais rien faire d’autre que du ski. On m’appelait toujours

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‘‘ le skieur ’’. Un jour, un inspecteur en visite – il s’appelait Ramadier et était moniteur national et aussi champion de saut à la perche – a demandé à voir en action les meilleurs en saut à la perche évidemment. Le chef de stage m’a désigné parmi d’autres : ‘‘ Il y a le skieur qui ne saute pas mal aussi ’’. De la perche, j’en avais déjà fait pas mal à Megève. C’est très spécifique, le saut à la perche, très difficile. C’est un sport qui demande vraiment à s’entraîner. Je ne m’étais jamais entraîné mais je sautais aussi bien que tous les autres. Devant l’inspecteur, les autres ont commencé à sauter. Au fur et à mesure qu’ils passaient, ils montaient la barre. Quand cela a été mon tour, ils ont dit : « Pour le skieur, il faut quand même la baisser ! » « Non non ! » j’ai dit. Et j’ai mis toute la gomme et je suis passé bien

au-dessus. Alors Ramadier a souri: « il saute pas mal, ton skieur ! ». Sympa, non ? Durant ce stage, j’ai vraiment beaucoup appris. Vraiment la formation était extraordinaire, parce que nos moniteurs détaillaient et décortiquaient tout. Comment on lance le javelot, le disque, tout ça, jusqu’à ce qu’on touche avec le doigt tous les petits détails… Au point de vue de l’enseignement du ski, je me suis rendu compte qu’on avait encore beaucoup à apprendre. On ne détaillait pas assez, on n’expliquait pas assez. C’est durant ce stage que j’ai compris qu’il fallait travailler sur la gestuelle athlétique, envisager une préparation physique à la fois généraliste et spécifique au ski, et peaufiner les mouvements dans les moindres détails. »


La chicane Allais Inventé par l’Anglais Arnold Lunn, le slalom fit son entrée officielle dans le programme des compétitions de ski à Mürren (Suisse) en 1931. Le mot « slalom » vient des dialectes scandinaves et il signifie étymologiquement « glisser en virant ». Le langage des skieurs a assimilé très vite ce terme pour définir une descente avec virages imposés en opposition au « schuss » de la descente directe. Au fil des ans, le tracé des portes (signalées par deux piquets de trois couleurs à l’origine : jaune, bleu, rouge) s’est enrichi de figures originales portant le nom de leur créateur (comme les mouvements de gym). À noter au rang des plus célèbres: la chicane Seelos, la Salvisberg, la Virot, et … la chicane Allais. (Deux horizontales et une verticale, quatre piquets alignés). 112

La coupe Émile Allais

La piste Allais à Megève Un an près avoir inauguré la piste Émile Allais sur Rochebrune, Megève inaugurait le 20-21 janvier 1951, la Coupe Émile Allais, pour que « son grand champion qui poursuit au-delà des mers sa mission de propagande pour le ski français soit présent, au moins par le nom sur les neiges françaises ». Le format de course était pour le moins original : une descente en deux manches, sur le même parcours, proposée aux équipes réserves des pays alpins. C’est le Mégevan Roger Allard qui remporta la première édition d’une course qui au fil des ans devint une classique du calendrier international.

Le ski extrême

« J’aimais vraiment le ski. Et j’aimais bien les pentes raides. J’étais très souvent à Chamonix, on faisait souvent le Brévent. Bien qu’il ait été fait pour l’été en priorité, quand les sports d’hiver se sont développés, le téléphérique servait beaucoup aux skieurs. La benne qui monte en direction du Brévent, passe devant des couloirs. Un jour, je pense : « Tiens, je ne vais pas aller faire le tour par Planpraz, je vais prendre un de ces couloirs » ; ce qui ne se faisait pas à ce moment-là. J’en ai fait un. Et après pour redescendre sur Chamonix, je passais par là. Si des copains voulaient venir, on en faisait d’autres, un peu moins difficiles que celui-là. C’était souvent au printemps. On attendait que la neige dégèle un peu, on dérapait un peu au sommet du couloir, et avec les skis on « nettoyait » ainsi le couloir. On avait alors une bonne neige, on descendait comme ça.

Après j’ai fait aussi l’arête du Dôme, et, avec Maurice Baquet, le couloir de l’Aiguille d’Argentière. Des alpinistes étaient en train de monter : leurs têtes quand ils nous ont vus descendre ce couloir qui est très raide. En bas, il y avait une grosse rimaye… J’ai bien fait attention à ne pas tomber dedans. Ça paraissait un exploit. Maintenant, ce n’est plus rien. J’ai fait aussi l’Aiguille du Goûter avec un très bon ami guide de Chamonix, Étienne Livacic. Je lui ai dit : - J’aimerais bien faire le Mont Blanc à skis, pas du sommet bien sûr, mais depuis là où il y a le refuge. - D’accord, je le fais avec toi ! - Mais on va essayer de descendre par l’arête. Il n’était pas très chaud, mais à force de le pousser, il m’a dit « OK on ira ». Parce qu’il était aussi très bon skieur. On l’a fait. C’était magnifique, une très belle descente ! »

Maurice Baquet

Paris « J’ai passé tout un été dans une fabrique de skis. C’était juste avant les championnats du monde de Chamonix. Un jour, un monsieur avec qui on parlait m’a demandé si je cherchais des skis meilleurs, et si ça m’intéressait de savoir comment on les fabriquait. Il m’a

fait venir à Paris. Et c’est comme ça que j’ai passé un été dans une fabrique de skis, l’usine Tangwall à Courbevoie. Grâce à Maurice Baquet, que je connaissais de Megève, j’ai découvert le milieu des artistes. Jacques Prévert et compagnie. C’était sympa. De temps en temps, j’allais dîner avec eux. Baquet était ami aussi avec Roland Toutain, un comédien, un acteur renommé, qui avait une très belle voiture (je crois que c’était une Hispano Suza avec une cabine à l’arrière, comme cela se faisait à cette époque). Il envoyait son chauffeur noir me chercher à l’usine. Quand je sortais de l’usine, il m’attendait. Les ouvriers étaient un peu surpris : “ Qui c’est que ce type-là ? ”. J’ai appris beaucoup avec eux. Vraiment. Ils m’ont un peu éduqué sur la vie. Parce que, à Megève, je n’avais pas tellement d’occasions de connaître des gens comme ça ». 113


LA LÉGENDE D’ÉMILE

XVII

« J’ai décidé de partir »

« Après la guerre, je me suis dit : qu’est-ce que je fais ? Je continue comme directeur technique à l’École Nationale ou je fais autre chose ? Et j’ai décidé de partir. J’ai eu deux contacts, juste avant la fin de la guerre, l’un pour le Québec et l’autre pour le Chili. Au Québec, c’est un dénommé Loucelay (Lousti) qui m’a contacté ; il cherchait un champion pour animer une école de ski et enseigner le ski parallèle dans une station qui se créait, Val Cartier. Au Chili, c’est le Président de la Fédération qui voulait aussi un champion européen pour entraîner les Chiliens. Il en a parlé à un de mes amis alsaciens qui était sur place et qui lui a parlé de moi en ces termes : - J’ai votre homme : c’est Émile Allais ! - Émile Allais ? a répondu l’autre. Mais vous rigolez, il est champion du Monde, il n’acceptera jamais ! - Je vais lui écrire, et vous verrez ! 114

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Ce qu’il fit immédiatement. Dans sa lettre, il me disait : « Il faut que tu viennes voir les Andes, tu ne gagneras pas beaucoup d’argent, ils te paient le voyage et tous les frais, et tu passeras quand même un bel été sur les neiges du Chili ». Et c’est comme ça que je suis parti ! » . Un regard sur l’Atlas pour situer le Chili (« Je ne m’étais jamais bien représenté comment était le Chili, ça m’a tout de suite intéressé »), quelques affaires dans un sac, et salut la compagnie ! Direction Bordeaux pour prendre le Transatlantique. Puis Rio de Janeiro. Puis Buenos-Aires. Dégagement à Buenos Aires avec les marins du bateau. Programme soutenu : fête, tango, viande argentine et au passage une castagne avec des militaires américains en goguette. La vie quoi ! Ensuite ? « Le voyage ? Magnifique ! ». Le train à travers l’Argentine et les Andes. Enfin le Chili et au bout de la route, Portillo. Un refuge militaire en tout et pour tout. Quelques chambres et deux dortoirs. Des jeunes Chiliens pleins d’espoir à entraîner. Et tout à créer ! L’Aventure avec un A majuscule. Jamais Émile ne se demandera ce qu’il est venu faire si loin des alpages de son Megève natal qui dans le même temps prospère au soleil du tourisme. Il est heureux. Lui qui ne tient jamais en place, lui qu’une envie féroce de voyager anime depuis toujours, lui dont la curiosité est insatiable. Il sait d’instinct qu’il a fait le meilleur des choix possibles. Peu importe qu’il prenne à contrepied « l’intelligentsia » du ski qui l’aurait tellement vu prendre encore plus de galon et de responsabilités. Mais voilà, Émile aime se trouver là où on ne l’attend pas. Mobile dans l’âme, il adore passer d’un sujet à un autre, se colleter avec de nouveaux 116

problèmes, devoir s’adapter à l’inconnu. « J’étais un peu aventurier, j’avais goût d’aller voir ailleurs. Quand je suis parti pour le Chili, seuls mes frais étaient payés, je ne gagnais rien. On m’avait prévenu qu’ils n’avaient pas d’argent là-bas mais qu’il leur fallait un entraîneur ; j’ai marché parce qu’ils couvraient mes frais. Ils m’ont bien fait quelques petits cadeaux et je ne suis pas rentré les poches vides. Pour moi, l’idée, c’était d’aller en Amérique du Sud pour skier ; c’était quand même exceptionnel à cette époque, en 1946… Et ça le reste aujourd’hui. ». Pour Émile Allais, le Chili, ce n’est pas le Pérou c’est l’Eldorado ! Une « terra incognita » enneigée en friche, où il n’y a rien sinon des pentes à perte de vue. Peut-on rêver mieux ? De l’espace, du grand air, des terrains vierges, des espaces grandioses. Avec en prime le sourire et l’enthousiasme des rares skieurs locaux, galvanisés par la volonté présidentielle et celle d’investisseurs de s’ouvrir à ces sports d’hiver qui font le bonheur des stations alpines. Trente ans après ses premières glissades mégevannes et ses randonnées en compagnie de la Baronne de Rothschild et de son oncle Hilaire, le « gringo eskiador » retrouvait très loin de ses bases, l’ambiance insouciante et pionnière des tout débuts du ski.

Des terrains vierges

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XVIII

À Portillo du Chili (de gauche à droite : André Bossoney, Fred Matter et Émile Allais) 118

Flash-back sur 1946, l’année décisive. Son premier hiver austral passé au Chili a convaincu Émile Allais d’une chose : c’est en découverte du monde, là où il reste tout ou presque à inventer, qu’il se sent le mieux. Devenu champion du monde de ski plus par opportunité et talent que par véritable passion pour la compétition, il se sent en réalité l’âme d’un créateur, d’un innovateur. Son génie, si ce terme souvent galvaudé a encore un sens, aura été de comprendre parmi les premiers le formidable potentiel touristique du ski et d’aborder et concevoir l’activité neige comme un véritable « produit » (rien de péjoratif ici dans cette expression du marketing actuel). C’est probablement en cette année 1946 qu’il va prendre véritablement conscience que son avenir passe par « l’aménagement » des stations de sports d’hiver. Après le Chili, où pouvait-il bien aller ? Retourner en France ? Oui mais ne dit-on pas qu’il est si difficile d’être prophète 119


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en son pays ? Les États-Unis ? Pourquoi pas : le pays l’attire, le ski y explose, il jouit là-bas d’une excellente réputation, mais n’est-ce pas encore trop tôt ? Au Chili, Émile se dit que le moment est venu de répondre à l’appel venu du Canada quelques mois plus tôt. Il réactive le contact avec M. Loucelay qui lui renouvelle l’offre. Et c’est contrat en poche, qu’il quitte Portillo pour le Québec, pour Val Cartier plus exactement, une station en construction. Quand il débarque là-bas, qu’est-ce qu’il trouve ? Rien ! Pas une remontée mécanique, pas une piste, pas de route, pas de bâtiments. Rien, on vous dit. Les Québécois l’accueillent tout sourire : « On vous attendait. Vous allez nous dire où l’on doit installer tout ça ! ». C’est la surprise du chef. Engagé pour créer une école de ski et y enseigner la technique française qu’il a mise au point, Allais se demande une petite seconde dans quelle galère il va devoir ramer : « Je n’étais pas préparé à ça ! ». On lui dit que non seulement on compte sur lui pour tout mettre en place mais qu’en sus il sera chargé d’entraîner les skieurs canadiens susceptibles d’aller aux Jeux Olympiques de 1948 à Saint-Moritz (Suisse). Orgueil du champion ? Goût du défi ? Attrait de l’inconnu ? Émile accepte le job . « Ça m’agréait ! » dit-il joliment aujourd’hui… « Et j’ai essayé de combiner le métier d’entraîneur avec celui de conseiller en aménagement ». Soucieux de ne pas laisser s’échapper un tel oiseau rare, les Québécois vont le traiter comme un prince et l’écouter comme le messie. Logé au château voisin de Frontenac, dans une suite magnifique, Émile Allais va donc se dédoubler. D’un côté, 120

il entraîne le plus souvent sur les pistes de Mont Tremblant, station déjà opérationnelle, l’équipe nationale canadienne ; d’un autre, il prodigue conseils et consignes aux techniciens chargés d’implanter lodges, téléskis, pistes, services. Val Cartier sort petit à petit de terre. Elle est, le sait-on ?, l’ancêtre méconnue et en modèle réduit de nos stations de troisième génération, ces stations « ex-nihilo » (étymologiquement créées à partir de rien) qui font la fierté du plan neige des années soixante. Après un premier hiver canadien, Émile retourne au Chili pour l’hiver austral, puis s’en revient à Val Cartier pour l’ouverture du centre. Il le dit simplement : « J’ai mis en marche ! » La ministation est une réalité. L’école de ski tourne avec quelques moniteurs du cru formés à la technique française. Émile peaufine son anglais, qu’il baragouine avec les mêmes aisance et accent typiquement savoyard que l’espagnol appris à Portillo. Il est un citoyen du monde. L’Amérique n’a qu’à bien se tenir !

Portillo du Chili 121


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XIX

En 1949 à Sun Valley 122

« J’avais envie de voyager. Un endroit m’attirait plus que les autres ! Forcément, les États-Unis. J’avais quelque chose, la technique française, à leur montrer ». L’aveu est direct. L’opportunité viendra d’une rencontre, de celle que la notoriété et l’image d’un sportif facilitent grandement. Celle-ci prendra la forme d’une émission de radio sur les ondes d’une station des Laurentides. À l’issue de son interview, Émile Allais discute en off avec l’animateur, un journaliste américain en vogue. Le dialogue, à quelque chose près, est le suivant : - Mais qu’est ce que vous foutez au Canada ! ? C’est un pays paumé. Vous devez aller aux États-Unis. - Oui, mais je ne connais personne, je n’ai aucun contact. - Pas de problème, je vais vous arranger ça. Tenez, je peux vous avoir une place à Sun Valley, une station très en vogue en ce moment sur la côte Ouest, où toutes les vedettes d’Hollywood viennent en séjour.

1948-1949, les moniteurs de Sun Valley dont : Warren Miller (en haut à droite), Otto Lang (5e en partant de la gauche) et Emile Allais (6e en partant de la gauche)

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« Mon panégyrique dans Life Magazine » 124

- Ah bien, ça m’intéresse ! L’histoire s’écrit alors tout naturellement, belle comme ces « succes story » dont les Américains sont si friands. Et si on laissait à Émile lui-même le soin et le plaisir de raconter ce moment qui marque un nouveau virage déterminant dans sa vie ? « Grâce à ce journaliste, j’ai d’abord eu droit la couverture de Life Magazine où il faisait mon panégyrique. Ensuite, alors que je m’apprêtais à passer une ou deux semaines à New York avant de prendre un bateau pour repartir au Chili, il m’a téléphoné pour me faire rencontrer le sénateur Harriman qui avait des intérêts à Sun Valley (Idaho). Le sénateur m’a proposé de m’occuper de l’enseignement du ski et de l’entraînement des jeunes : « Un an pas plus ! ». Il était très prudent. Il m’a dit : « Il faut voir si ça vous plaît ; là-bas il y a une très forte école autrichienne. On va déjà faire une année, ce serait pas mal ». Il m’a présenté un contrat d’un an. Évidemment, j’ai accepté. Il m’a aussi conseillé de prendre un avocat pour défendre mes intérêts et me couvrir en cas de problèmes : un accident avec des élèves par exemple. Nouveau contrat en poche, je suis parti faire ma saison au Chili. Quand en fin d’automne, j’ai débarqué à Sun Valley, j’ai été surpris de trouver une station superbement bien organisée. Certes, j’avais déjà vu Mont Tremblant qui marchait bien, mais là, c’était le top : les pistes étaient très bien préparées, il y avait beaucoup de télésièges, et même un télésiège double pour débutants qui était presque à plat… C’est d’ailleurs là que j’ai fait skier beaucoup de vedettes d’Hollywood. Il ne fallait pas les faire trop marcher, on les mettait sur ce télésiège qui était très lent, on les montait jusqu’au sommet de cette pente pratiquement plate,

et puis on les tenait par le bras pour la descente. Elles jubilaient : « wonderfull ! wonderfull !» Mais elles ne voulaient pas en faire plus. Elles avaient déjà fait une descente, c’était le rêve de leur vie ! J’ai par exemple fait skier Gary Grant, des actrices bien belles ou encore Darryl Zanuck, producteur et réalisateur de la « 20e Century Fox », qui lui skiait pas mal. J’étais aussi venu pour entraîner les jeunes, enfin ceux qui avaient envie. Mais ce que j’ai beaucoup aimé là-bas, c’est skier avec les pisteurs, qui passaient leur temps à damer les pistes, des garçons que j’aimais beaucoup, et que j’ai beaucoup observés dans leur travail. Le matin, souvent, j’allais faire des descentes avec eux. Je partais devant, ils essayaient de me suivre, on allait dans la forêt, c’était magnifique, vraiment. Sous un des télésièges, il y avait une pente très raide. Naturellement, jamais personne n’avait pris cette pente tout droit. Et puis un jour, j’ai vu que la neige était en bon état, j’ai demandé aux pisteurs de bien damer la piste : « Demain, je vais faire le schuss sous le télésiège ». Pour eux, ça paraissait très difficile, mais pour moi… Ils ont donc averti tout le monde, et au moment où je suis descendu, il y avait une haie de skieurs de chaque côté. C’était assez rigolo. Ils m’ont applaudi. Ça a fait la révolution ; Les gens parlaient : « IL a pris LE schuss !». Cela dit, là-bas, je n’étais pas très à l’aise parce que l’école de ski était sous l’emprise des Autrichiens. Et ma technique était un peu différente de la leur, toujours inspirée de la méthode d’Hannes Schneider. J’avais beau leur dire que si leur méthode avait du bon dans des neiges difficiles, en revanche sur les pistes et neiges faciles, comme celles de Sun Valley, la nôtre était plus 125


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efficace pour arriver aux skis parallèles plus vite, ils défendaient leur technique bec et ongles. Les gens se demandaient qui avait raison. C’était un peu désagréable, car il y avait de la controverse dans l’air… » « Voilà ce qu’était l’ambiance là-bas à Sun Valley, où je suis finalement arrivé grâce à une rencontre. ! » Fortuite et décisive…

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Le cinéma de Darryl Zanuck

« Parmi les vedettes d’Hollywood que j’ai fait skier à Sun Valley, il y avait Darryl Zanuck, un monument du 7ème art. Il ne skiait pas mal. Je lui apprenais la méthode française, et à skier parallèle. Je le faisais skier assez vite, j’insistais : « Il faut aller un peu plus vite, sinon vous resterez toujours en chasse-neige ». Un jour, le directeur de l’école, qui passait au-dessus de nous en télésiège, m’interpelle. Il l’a vu tomber et a eu très peur qu’il se fasse mal. Il nous a rejoints et m’a dit : « Fais attention, be careful, Darryl Zanuck est un homme important ». Il m’a alors expliqué qu’il avait un studio à Hollywood, qu’il était producteur. Moi, Zanuck, ça ne me disait pas grand-chose, juste qu’il skiait

L’équipe de Sun Valley en 1948 toujours avec son cigare. Une fois en tombant la tête en avant, il a écrasé son cigare. En riant, je lui avais fait remarquer qu’on ne pouvait pas skier cigare au bec. Il m’a répondu qu’il ne skiait pas bien sans son cigare. On a skié pas mal de temps, ensemble et il m’a invité à venir visiter

ses studios à Los Angeles. Au printemps, avant de partir au Chili, je suis allé donc voir les studios de la « 20th Century Fox ». Il tournait une bataille navale ancienne dans des studios, où il y avait des bassins à vagues capables d’accueillir des bateaux de taille normale. J’avais trouvé ça formidable. »

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XX

Entraînement aux États-Unis avec Dick Buick

Dans l’Idaho, Émile Allais prend conscience que le ski est un magnifique produit et la station un écrin qu’il faut soigner. À Sun Valley, la gestion du domaine skiable, selon la formule actuelle, est un modèle du genre pour l’époque. Des pistes sont tracées pour les débutants, d’autres sont réservées aux skieurs rapides, d’autres encore sont préparées pour les jeunes du club local ou la seule école de ski. Le tout sous le contrôle des « patrol », version U.S. de nos futurs pisteurs secouristes. Au contact des Américains, Allais réalise que rien, vraiment rien, ne doit être négligé pour le plaisir et le bien-être du client qui accepte de mettre le prix à condition que la prestation soit à la hauteur. Une station, ce sont des remontées mécaniques, bien sûr, mais aussi des pistes entretenues, des accès faciles, des parkings suffisants, des services huilés, une signalétique intelligente, un accueil disponible ou encore des restaurants 128

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d’altitude accessibles et confortables. Inlassable et pragmatique observateur, il se forme à l’université du terrain. Sa philosophie tient dans cette phrase : « Découvrir en regardant attentivement. Il y a beaucoup de choses à apprendre en observant, tout simplement.» Nous sommes en 1950. Émile Allais, s’il n’a pas abandonné ses piges d’expert es entraînements auprès des équipes nationales chilienne, canadienne, puis américaine, délaisse la recherche technique pour tout savoir de la « mécanique » de la station. A-t-il une idée derrière la tête ? Espère-t-il, une fois bouclé son apprentissage américain, faire fructifier ses connaissances au pays? Qui vivra verra. Il remplit sa besace de connaissances. Elles lui serviront forcément un jour. Jusque-là, il a toujours su saisir la chance quand elle se présentait. Pourquoi voudriez-vous que ça change ! Il n’aura pas à patienter très longtemps. Les stations huppées ont le chic de rendre possibles les rencontres impensables en d’autres lieux. La bonne étoile cette fois s’appelle Alexander Cushing. Ce n’est pas une star d’Hollywood, non, juste un riche et ambitieux promoteur qui rêve de « développer une petite vallée » près de Reno, la capitale du jeu. Cushing, fondateur et président de Ski Corporation, mise sur la beauté du site en balcon sur le Lac Tahoe, il cherche les hommes d’exception pour l’aider à faire fortune. Il y a tout, vraiment tout à imaginer et à construire. Émile a le profil, la compétence et la flamme indispensables. Cushing est séduit par ce « frenchie », homme de défi et d’action, 130

convaincu et convaincant. Un frenchie, qui plus est, disponible et disposé à tenter un nouveau pari. Il est en effet au bout de son premier contrat d’un an à Sun Valley, et la rivalité crispante qui y règne avec les moniteurs autrichiens commence à sérieusement l’irriter. On l’a dit : Allais, plus que tout, a une sainte horreur des situations conflictuelles. Cushing, dont l’enthousiasme est communicatif, n’a pas trop de peine à le convaincre de changer d’air. Il sait qu’il a trouvé la perle rare. L’éminent Philippe Gaussot, plume emblématique du Dauphiné Libéré, l’écrira plus tard : « Allais était l’homme de la situation ! ». Bye bye Sun Valley, et good morning Californie !

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XXI

Squaw Valley 132

Le rêve de Cushing a un joli nom : Squaw Valley. La vallée de la femme indienne. Situé « in the middle of nowhere », le site tape immédiatement dans l’œil d’Émile. Sa première mission de reconnaissance se déroule au printemps. Première surprise : l’épaisseur de neige encore abondante. Après une approche en chenillette, un Weesel, Émile chausse ses skis et ses peaux de phoque et profite des premières lueurs du matin pour découvrir les lieux. Au sommet c’est l’éblouissement : « Quand j’ai vu ça, je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose de bien à faire ! » Après avoir livré ses premières impressions à Cushing, suggéré les aménagements à faire, griffonné l’implantation d’un possible télésiège et ébauché aussi les possibilités de parking, il reprend l’avion pour sa destination estivale traditionnelle, le Chili. Dans la Cordillère des Andes, il jouit d’une notoriété intacte. Le Président de la République l’a même décoré de la légion d’honneur chilienne. C’est dire ! 133


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À l’automne 1951, lorsqu’il prend ses fonctions de « directeur sportif » pour le « camp de week-end » de Squaw Valley, il n’en revient pas. La route est construite, le télésiège fonctionne et les parkings existent. Alexander Cushing n’a pas fait traîner les choses et a suivi à la lettre ses propositions. Émile est fier : « Squaw Valley était née ! ». Peut-il seulement deviner au moment où il débarque dans ce far-west blanc que moins de dix ans plus tard, la station « of nowhere », accueillera les Jeux Olympiques d’Hiver ? Et qu’il aura la chance de participer à l’écriture de l’une des pages les plus prestigieuses du ski français ? Pour l’heure, il lui faut se retrousser les manches, plancher ferme pour créer des pistes, lancer l’école de ski, définir le profil des prochaines remontées mécaniques, travailler en symbiose avec architecte et urbaniste pour imaginer les bâtiments. Une sacrée école. Il a 40 ans et il en apprend tous les jours. Les méthodes des Américains l’épatent : « Là-bas, tout est étudié à l’avance, on teste, on demande leur avis aux gens. J’ai compris l’importance d’une bonne préparation avant la réalisation d’un projet. Ils recherchent toujours les meilleures solutions, souvent mécaniques, même si ça prend du temps et que ça coûte de l’argent. C’est d’ailleurs parce qu’ils aiment les choses mécanisées de préférence à tout ce qui se fait à la main, que j’ai avancé dans ma réflexion sur la préparation des pistes. » Ah, les pistes ! Le vrai cheval de bataille d’Émile Allais. Quasiment une obsession. Une maniaquerie ? Non, une préoccupation permanente au service du skieur, à qui il faut offrir, toujours, le meilleur des terrains de jeu. Ça s’appelle le respect. Dans l’œuvre – c’est le mot – d’Allais le skieur, sa contribution 134

pour la conception et la préparation des pistes présente une importance majeure. Chaque skieur lui doit une partie du plaisir qu’il éprouve sur la neige. Nous sommes tous ses heureux débiteurs. La révélation va prendre la forme d’un drôle d’engin, une espèce de chenillette au nom poétique : « Snowcat » qu’on pourrait traduire par « chat des neiges » ! L’anecdote vaut son pesant d’or blanc. Écoutons Émile : « Il y avait un relais de télévision tout en haut des pistes, sur la montagne. Ce poste était ravitaillé par une chenillette. Le type qui la conduisait était skieur et payait ses remontées ; il est venu me demander un jour s’il ne pouvait pas avoir quelques tickets à prix réduit parce qu’il n’avait pas beaucoup d’argent. Je lui ai proposé, en contrepartie, de nous damer la piste des débutants avec sa machine. Il l’a fait, mais ça n’allait quand même pas très vite avec les seules chenilles, alors nous avons imaginé de mettre des rouleaux à l’arrière, des gros fûts de carburant. C’est comme ça que le damage mécanique est né, en recyclant cette chenillette en dameuse improvisée et en suppléant les employés des remontées mécaniques qu’on sollicitait alors pour damer les pistes avec leurs skis. » Voilà comment en détournant une petite chenillette de son utilisation initiale, l’ingénieux Émile Allais a imaginé un concept tout neuf qui devait faire florès, la préparation systématique des pistes, et popularisé un nouveau métier : pisteur ! Ils en avaient rêvé, Allais l’a fait ! Le snowcat 135


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XXII

Émile a encore des fourmis dans les jambes. Squaw Valley, il a le sentiment d’en avoir fait le tour. Il estime que la station est sur de bons rails. Il veut y ouvrir un magasin de sport. Alexander Cushing s’oppose à ce qu’il le fasse à son compte. Il veut que le magasin soit propriété exclusive de la station. C’est la fin de l’idylle. Allais est à nouveau libre. Hasard ou heureuse inspiration ? C’est le moment que choisit un riche propriétaire de salles de jeux de Reno pour l’inviter à créer une station de toutes pièces à une heure de route de Los Angeles. Il part repérer les lieux. « Au sommet de la montagne, on voyait le désert, c’était magnifique. Cela m’a plu. Le gars me faisait un contrat vraiment royal. Alors là je n’ai pas refusé. J’ai averti Cushing : « Comme vous ne voulez pas que j’ouvre mon magasin, je vais aller là-bas ». Il a essayé de me décourager : « Oui, j’ai entendu parler de ce projet mais là-bas il y a très peu de neige… » La station est sur de bons rails 136

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Allais déménage pour une nouvelle aventure de deux ans. Elle s’appelle Mount Baldy et ressemble à celle de Val Cartier. « Il n’y avait rien. J’ai imaginé le tracé d’un télésiège, donné les directives, et comme d’habitude, je suis reparti faire ma saison d’hiver en Amérique du sud. À mon retour, il y avait le télésiège, mais pas de pistes. Ils n’avaient pas cru bon d’en tracer. Pour moi ça coulait de source, mais je n’avais pas précisé. Cela me paraissait tellement naturel de faire des pistes. Les gens skiaient dans la forêt, qui n’était pas très dense, et dans les quelques clairières. On me disait : « En Sud Californie, on fait beaucoup de ski comme ça !». C’était extrêmement dangereux. Il y a eu pas mal d’accidents. Alors, le « forest-service » a fait fermer la station. Il a fallu batailler ferme avec eux pour les convaincre qu’on pouvait tracer des pistes sans défoncer la forêt à grands coups de bulldozers. Sous le contrôle d’un officier des forêts, j’ai profité du premier hiver pour dessiner les pistes en protégeant les arbres, les pins, les cèdres. Je suis arrivé à proposer des pistes à peu près potables. On a ouvert l’année suivante. C’était un lieu à la mode de Los Angeles… On voyait des vedettes d’Hollywood, skier en maillots de bain comme on fait là-bas. C’était le cinéma! » Même si son école de ski et son magasin tournent bien, et même si les dirigeants sont aux petits soins pour lui, Émile éprouve aussi une sorte de « baby blues », une décompression légitime, après la libération de l’enfantement et l’excitation de ces multiples créations. S’ajoute aussi – mais il ne (se) l’avoue pas – un bien compréhensible mal du pays. Presque huit ans déjà qu’il est parti. Huit ans, mais seize hivers d’affilée, des intersaisons de misère et des allers-retours réguliers Amérique du Nord – 138

Amérique du Sud avec de courts intermèdes en Europe, bien souvent comme coach, dans la tension et la concentration exacerbée qu’exige la haute compétition. Comment décompresser dans ces conditions ? Avec la neige comme horizon entêtant et la tête en permanence dans le guidon. Et si l’heure avait enfin sonné de retourner au bercail ? S’il était temps pour lui de se mettre au service de la République Française du Ski dont le rayonnement ne cesse de croître ? Et puis, 42 ans, c’est un bel âge pour penser à se fixer. Un peu…

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XXIII

De 1946 à 1954, du Canada aux États-Unis en passant par l’Amérique du Sud, Émile Allais a prodigué son savoir, tout en perfectionnant sa culture pluridisciplinaire du ski. À Val Cartier, Portillo, Sun Valley, Squaw Valley, ou encore à Mont Baldy (Californie) et La Parva (Chili), ce « self made ski man », autodidacte passionné, a fait tous les métiers de la neige : entraîneur (des Canadiens pour les J.O. 48 de Saint Moritz et des Américains pour les J.O. 52 d’Oslo), moniteur, dirigeant de club, conseiller technique, commerçant, éminence grise des investisseurs et aussi accompagnateur des stars d’Hollywood. On l’a vu aussi bien à New York mettre au point des anoraks à capuche matelassés que s’initier aux subtilités du surf sur les plages de Californie ou encore plancher avec Howard Head, ingénieur en aviation génial, sur une conception révolutionnaire de skis ! 140

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Tiens, voilà une autre rencontre pas anodine en vérité, celle d’Émile avec Howard Head, l’inventeur des skis métalliques et le créateur en 1950 de la célèbre compagnie éponyme. Alors qu’il présentait les prototypes de ses skis tout en aluminium aux moniteurs, autrichiens pour la plupart, de Sun Valley, l’ingénieur ne percevait que scepticisme et causticité. Un seul auditeur avait l’air de prendre l’affaire au sérieux. Allais bien sûr, persuadé de la qualité de l’innovation. Le champion conseilla même à l’ingénieur de mettre des carres en acier et des semelles en plastique sur ses skis métalliques. L’année suivante, Howard Head retrouva Allais à Squaw Valley avec des skis revus et corrigés. Des véritables bijoux en poudreuse ! Cette complicité entre les deux hommes sera à l’origine, quelques années plus tard, de la création par Rossignol des célébrissimes Allais 60. Il n’y a pas de hasard: Émile qui fit ses classes d’ouvrier à l’usine Tangwall de Courbevoie et qui conseillait dès 1936 les menuisiers de Rossignol pour revoir la forme, les cotes et la composition de ses skis avant de participer plus tard à la conception novatrice des Allais 41, s’est toujours intéressé, pour ne pas dire plus, au matériel en général et aux skis en particulier…

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Dès 1936, après un stage à l’usine Tangwall de Courbevoie et un long séjour parisien, Émile va conseiller les menuisiers de Rossignol.

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XXIV

Maquette de la nouvelle station départementale de Courchevel 1850 en 1946. 144

La providence, cette fois, se niche en Tarentaise. Une véritable mutation sociologique et économique s’y opère qui transforme le visage de la vallée et bouleverse les équilibres ancestraux. La vallée sort définitivement de son autarcique mode de vie agropastoral et ouvre tout grand ses portes au tourisme hivernal. Après Tignes, Val d’Isère et Méribel avant-guerre, c’est désormais à Courchevel que se joue la partie et qu’affluent les capitaux. Depuis que le Conseil Général de Savoie a officialisé les modalités de mise en œuvre de la création de la station, la concentration des investissements, qu’ils soient publics ou privés, locaux ou pas, provoque le grand chambardement. Alors que ses inspirateurs, le ministre et député savoyard Pierre Cot en tête, voulaient à l’origine faire de Courchevel un modèle de développement départemental à vocation populaire, les potentialités du site et les appétits qu’il suscite l’entraînent 145


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Les stations de Courchevel

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vers des horizons plus élitistes. Courchevel deviendra, sous l’impulsion de l’ambitieux ingénieur Maurice Michaud, le meilleur exemple de l’aménagement de la montagne « à la française ». Quand, après quelques années de mise en place, Maurice Michaud et le département de la Savoie cherchent l’homme qui impulserait encore un peu plus le projet. Ils persuadent le champion en exil volontaire de rentrer au pays. Émile Allais se laisse tenter : « J’ai reçu une lettre de mon beau-frère, qui me disait : ‘‘ voilà, on a une proposition à te faire du genre prendre la direction des pistes à Courchevel ’’. Il m’a expliqué que le ski se développait en Savoie et qu’à Courchevel on avait de l’ambition, qu’on aimerait bien que je vienne, et que mon contrat avec le département, était prêt. Cela m’intéressait, le contrat était un bon contrat, et un contrat sûr, j’allais être salarié du département de la Savoie, et il y avait presque tout à créer. L’histoire en vérité était plutôt alléchante. ». En 1954, Émile Allais est nommé directeur de la station de Courchevel avec pour consigne d’en faire une station phare, un modèle international. L’homme a les épaules, le charisme, l’énergie et les idées pour relever le défi. Il ramène de ses huit années de pérégrinations et de découvertes, une foultitude d’idées et d’inventions promises à un grand avenir comme cet engin à chenillettes bizarre et ces étonnants skis métalliques… Le cœur des années cinquante voit donc le retour de l’enfant prodigue. Tous les aménageurs et les professionnels de la neige connaissent son histoire. Ils s’en délectent et aiment la raconter aux technocrates qui aujourd’hui croient avoir tout compris du

monde des stations, qu’ils gèrent à coups de tours de passe-passe financiers. Allais va commencer par appliquer la recette U.S. qui passe par un entretien maniaque du domaine skiable. Ne rien négliger. Jamais. Tracer les pistes en osmose avec le terrain, proposer la gamme complète des difficultés, baliser avec attention les parcours, peaufiner la préparation du manteau neigeux, respecter et écouter les skieurs, bref leur servir le plaisir sur un plateau… d’or blanc.

Une station phare, un modèle international. 147


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L’immense Jeannot Cattelin 148

Courchevel en 1956

Émile Allais, aidé de ses apôtres, à commencer par « l’immense » Jeannot Cattelin, dirige un service des pistes si performant qu’il est immédiatement copié par toutes les grandes stations. Il peut l’affirmer sans fausse pudeur : « Courchevel ? Oui, c’est la réalisation dont je suis le plus fier ! ». Et si on le laissait nous raconter les débuts ? « Quand je suis arrivé à Courchevel, évidemment les pistes n’étaient pas damées. La première chose que j’ai donc demandée, c’est : “ Où sont les pisteurs ? ”. Étonnement collectif. Personne ne savait ce que c’était, il a fallu que j’explique : “Ce sont des gens qui préparent les pistes ” ! Il n’y avait alors que des secouristes. J’ai donc demandé qu’on embauche au moins dix pisteurs. Quand je pense qu’au début les gars travaillaient les pistes de montée des téléskis à la pelle et aux skis ! Du coup, j’ai imaginé un rouleau que les pisteurs traînaient derrière eux 149


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« C’est ça votre chenille ? »

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pour tasser la neige… J’ai dû attendre trois saisons avant d’avoir une chenillette ! Et encore heureusement que Maurice Michaud m’écoutait bien lui qui était entouré de gens avec des diplômes pleins les poches. Et moi qui n’avais rien. Il disait à ses équipes : “Émile a traîné sa bosse partout, il connaît bien les choses, il faut l’écouter.” J’avais donc quelque pouvoir auprès de lui, et je me suis permis de lui demander une chenillette pour damer. J’avais gardé l’adresse de Tucker qui fabriquait la Snowcat, le département a commandé une machine : 8 000 dollars, le prix d’un autocar à l’époque… Celui qui tenait les comptes – je ne me souviens plus de son nom – m’a demandé un jour à voir cette fameuse chenillette. Il est monté à Courchevel ; quand j’ai levé le rideau du garage, il m’a dit : “C’est ça votre chenille ? Ce n’est pas plus gros que ça ?” Du coup, je l’ai monté jusqu’au sommet de La Lauze pour qu’il se rende compte de l’efficacité de l’engin. Il a trouvé ça formidable, à tel point que j’ai dû faire une seconde montée parce qu’il voulait emmener son épouse. Ensuite, quand je lui demandais des sous, les relations étaient plus faciles ! « En réalité, cette attention toute particulière que nous devions apporter aux pistes m’a été inspirée par le comportement des skieurs américains. Ils sont très attentifs à l’état de leur matériel. C’est bien simple, s’ils abîment leurs skis sur une pierre, ils ne reviennent plus. Dans certaines stations américaines, les pentes ressemblaient l’été à des greens de golf, pour qu’elles puissent être skiées avec seulement vingt centimètres de neige. J’ai vu des gamins des écoles qui, l’été, ramassaient les petites pierres dans des sacs. En fonction de la grosseur des sacs qu’ils ramenaient, on leur

donnait les tickets pour leur permettre de venir skier l’hiver ! Nous avons donc commencé à « travailler » les pistes en été, bien que les gens n’en voyaient pas la nécessité. On se contentait de couper des sapins. Rien d’autre. » Émile fait établir des cartes des lieux sur lesquelles des punaises de couleurs matérialisent les chutes les plus fréquentes et les accidents les plus sérieux. L’été, il fait remodeler le terrain et évacuer tous les points noirs. « J’ai bousculé les habitudes. J’ai ainsi fait emmener un gros bulldozer, un Caterpillar D9 sur la Lauze, pour combler une ravine . On me regardait avec des yeux tout ronds. N’empêche, en comblant la ravine, on a pu faire une piste du sommet au centre de la station. On a aussi beaucoup dépierré, à La Saulire notamment, mais aussi sur les pistes du bas. Il y avait par exemple de gros rochers sur une piste pour débutants ; je voulais les supprimer, mais Maurice Michaud me disait que ça n’en valait pas la peine. Jusqu’au jour où en faisant une faute de carres, il est tombé sur l’un d’eux. Fin du problème. Il a vite compris qu’il fallait les enlever ! » C’est pierre après pierre qu’Émile a construit sa légende. À Courchevel, on le surnommait « l’Américain ». Il était toujours en jeans…

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Légion d’honneur au Chili « Le Times Magazine m’a un jour consacré un article assez important, dans lequel j’expliquais le travail que je faisais au Chili. Flatté, l’ambassadeur du Chili a dit : « Émile Allais nous fait beaucoup de publicité, quand il reviendra, il faudrait le récompenser. On pourrait le décorer ! ». Quand je suis redescendu au Chili pour ma saison d’hiver, il y a eu une grande réception à l’Ambassade. C’est le Ministre des Affaires étrangères qui m’a décoré en présence d’une grande partie des skieurs que j’avais entraînés et la fédération. C’était très sympathique. La légion d’honneur, je l’ai eue après, en France …

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Les anoraks matelassés « Au début des années cinquante, on skiait avec des anoraks nylon, très minces. C’étaient plutôt des coupe-vent, on mettait des gros pull-overs dessous. J’avais un contrat avec un fabricant newyorkais. Un jour que j’étais dans ses ateliers pour qu’on prenne mes mesures, j’ai vu, sous la table de découpe, un tissu matelassé. J’ai demandé à quoi servait ce tissu, il m’a précisé qu’il était très isolant et utilisé pour doubler les parkas des chasseurs qui partent au Canada. Ça a fait tilt ! - Vous ne pourriez pas faire des anoraks avec ce tissu, car on a toujours froid sur les télésièges ? - Non, ce n’est pas la mode, ça ne prendra pas. On ne veut pas se lancer là-dedans. - Vous pouvez peut-être en faire un pour moi. - Pour vous ? Oui ! Il m’a fait faire un modèle, avec une capuche, tout matelassé. Et me

l’a envoyé à Squaw Valley. Au début de saison, il faisait très froid. Sur le télésiège, moi j’étais tranquille, les copains de l’équipe américaine que j’entraînais avaient deux pull-overs et ils pétaient de froid. Ils sont allés voir le chef de l’équipe : « Vous avez vu l’anorak d’Émile ? Il n’a pas froid, lui !». Le gars a téléphoné à mon fabricant de New York. Il a débarqué le lendemain pour prendre les mesures des coureurs. Il a tout de suite compris que, si l’équipe américaine s’équipait avec ces anoraks, c’était une pub formidable pour lui… J’en ai commandé pour le magasin de sports que j’avais à Squaw Valley, puis j’en ai ramené en France à mon frère, Maurice. Ce n’était pas une révolution, mais quelque chose de nouveau… ».

Les pelles à neige

Le surf

« À ce moment-là, même pour dégager quelqu’un de l’avalanche on utilisait des pelles en fer, toujours rouillées et tout ça. J’étais dans le hangar des Ponts et Chaussée à chercher un câble, en fouillant je vois quatre pelles attachées l’une à l’autre, pleines de poussière. J’ai frotté un peu, elles étaient en aluminium. J’ai pensé : « Ça ferait des pelles formi-dables pour les pisteurs ! ». Comme il y avait encore l’étiquette de la fabrique, on a appelé. « Oui, c’est bien nous, on a fait quelques exemplaires en alu qu’on a envoyés aux Ponts et chaussées, ils n’ont pas été intéressés, c’est trop fragile ». Trop fragile, l’aluminium !! Ils ne les avaient même pas essayées. On en a commandé tout un lot. Maintenant, j’en vois partout de ces pelles. Même en Bretagne au bord de la mer, c’est solide et ça ne rouille pas… »

« Quand j’étais à Mont Baldy, près de Los Angeles, les jeunes qui venaient s’entraîner, je les taquinais un peu. Je les traitais un peu à la dure. Était-ce pour se venger ? Il y en a un qui me dit : « Mais Émile, ça ne te dirait pas de faire un peu de surf ? C’est un peu comme le ski ». Je ne savais même pas exactement de quoi il s’agissait. Ils m’ont expliqué: c’est une grande planche comme ça, on monte sur la vague, et on se laisse glisser. Ça me paraissait facile… Quand je suis arrivé sur la plage, quand j’ai vu ces vagues énormes, d’au moins trois ou quatre mètres de haut, j’étais un peu perplexe … Ils m’ont expliqué ce qu’il fallait faire pour passer à travers les vagues, avec la planche. Les premiers essais, ça allait. Et puis le copain qui était à côté de moi me prévient : « Tu vois, il y en a une qui arrive, mets-toi d’abord à genoux sur la planche, on va

attendre, après hop ! tu vas faire comme en ski, tu fais des zigzags ». Je suis parti sur la vague, comme ça, mais elle était tellement grosse, elle s’est mise à faire des gros rouleaux, j’ai plongé en avant dans le rouleau, j’ai été happé au fond de l’eau, ça m’a traîné pendant vingt mètres sur le sable, et plaqué sur la plage, où j’ai retrouvé ma planche. Heureusement que j’étais assez bon nageur. Je suis ressorti : votre truc, j’en veux plus ! C’est comme le ski, tu parles ! »

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XXVI

Premiers aménagements à Courchevel 154

Courchevel des années 50

On est loin désormais du climat ludique et pionnier de l’entre-deux-guerres. Nous voilà au début d’une ère nouvelle, celle du véritable aménagement de l’espace montagnard en fonction de la seule composante ski. Tandis que sur le terrain de la compétition et dans les coulisses se trament toujours de nouvelles théories et que s’écharpent les doctrinaires, Émile observe, goguenard, l’agitation ambiante. Depuis les jeux d’Oslo de 52, où il accompagnait l’équipe américaine, il s’est retiré de ce jeu-là. Il préfère mettre son prestige, son savoir-faire et son énergie à construire un socle solide sur lequel se développera le ski au profit du plus grand nombre. Il jette les bases du métier de pisteur secouriste, met en place les premiers réseaux de contrôle des avalanches, forme les jeunes générations à sa philosophie des pistes. Bref, il façonne le terrain de demain. 155


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Maurice Michaud

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Un homme va l’aider dans son métier « d’architecte du plaisir » : Maurice Michaud, celui-là même qui l’a fait abandonner son exil américain. Un sacré personnage ce Michaud. Acteur principal du « ski boom » qui a radicalement modifié le visage de la montagne française. Au moment de la construction de Courchevel dont il est l’un des pères fondateurs, cet ingénieur général est directeur départemental de la Reconstruction et directeur départemental des Ponts et Chaussées. Homme d’action, rugueux au contact, dogmatique, surnommé le « dictateur de la neige » par ses détracteurs, il considère la montagne dans son ensemble, et l’appréhende comme de grands espaces libres à conquérir et à équiper. Il apprécie les qualités d’observation, le pragmatisme et l’humilité d’Émile. L’estime est réciproque : « C’était un monsieur, Michaud. Oui, c’était quelqu’un. Il s’est fait plus d’un ennemi, mais ça ne le gênait pas beaucoup. Il devrait y avoir sa statue sur toutes les places publiques de Tarentaise ! Il savait prendre de sacrés risques ; en tant que fonctionnaire, il aurait très bien pu rester en retrait, mais il poussait, il allait voir les banquiers pour les communes, il négociait comme si ses propres intérêts étaient en jeu. Il savait écouter, prendre des avis même si ce n’était pas ceux de ses ingénieurs ou autres personnages très diplômés ». Michaud a de l’entregent, de l’abattage, des compétences et des idées. Son rayonnement dépasse les frontières de la Tarentaise. Il a l’oreille des élus et décideurs. Lesquels, chaque fois qu’il est question de projet d’aménagement, l’appellent. Et très souvent, Michaud demande à Allais de l’accompagner. Le regard acéré et l’expertise du « champion aménageur »

garantissent les meilleurs diagnostics. Son aura constitue une confortable caution quand il s’agit de convaincre des montagnards locaux accrochés à leurs terres et soucieux, à juste titre, de ne pas se laisser endormir par les promoteurs qui commencent à affluer… « À Courchevel, j’étais salarié à la fois par le département et par la station. Le département apportait sa caution pour certains projets d’aménagement de stations ; du coup, j’allais partout pour voir comment étaient ces projets, pour le département mais aussi pour les Commissions compétentes. On visitait tous les sites possibles un peu en France, aussi bien dans les Alpes, les Pyrénées, que dans le Massif Central ou les Alpes-Maritimes. J’ai parcouru un peu toutes ces montagnes pour voir s’il y avait des possibilités, et donner des conseils aux gars qui cherchaient des sites nouveaux. C’était une bonne idée parce que bien souvent les gens à l’origine de projets n’avaient pas d’expérience. Nous faisions du conseil, des études… ». L’ingénieur et son homme de terrain font une paire qu’on écoute. Après Courchevel, Allais va mettre son savoir-faire au service d’autres stations françaises en gestation. Il joue les précurseurs à La Plagne, aux Arcs, à Vars, aux Menuires … Partout où un projet germe, on aperçoit sa silhouette robuste et on attend avec fébrilité son verdict. Roger Godino, le promoteur des Arcs, aime rappeler que l’implantation de la station et des remontées mécaniques lui doit beaucoup. « Émile était encore à Courchevel, je lui ai demandé des reconnaissances des domaines skiables, il avait survolé et parcouru les lieux. Il m’avait dit alors : “C’est vraiment un endroit rêvé pour faire une station de sports d’hiver”. L’opinion d’Émile Allais, à l’époque, ça comptait ! »

Télébenne deux places à Courchevel en 1955 157


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C’est qu’à l’orée des années soixante, Allais est un nom qui résonne. Synonyme de réussite, il n’est déjà plus un nom propre mais presque une marque déposée. De même qu’on ne dit pas un réfrigérateur mais un frigidaire, on ne dit pas mes skis, mais mes « Allais ». Il est vrai que le succès historique des J.O. de Squaw Valley n’est pas étranger à cette popularité…

La Plagne dans les années soixante 158

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XXVII

Hors piste, ses Head font merveille 160

Il nous faut remonter un peu dans le temps. On se souvient qu’en 1951 et 1952, Émile Allais fait la connaissance d’Howard Head, inventeur des skis métalliques. Et que l’ingénieux ingénieur lui laisse alors des prototypes à essayer. On sait par Émile qu’ils « étaient fantastiques en poudreuse ». Après avoir fait faire à Head des modifications qu’il estime indispensables (incorporation de carres, semelle en plastique, laque apprêtée, etc.), Allais adopte ces skis « révolutionnaires » et n’hésite pas à les emmener avec lui quand il part en Europe encadrer l’équipe américaine. Il profite de son temps libre pour s’amuser en hors-piste et dans de grands schuss où ses Head font merveille. Dans les téléphériques ou au bas des pistes, on s’interroge sur ce si fort skieur avec ses drôles d’engins en alu. Une fois la tournée européenne terminée, Émile passe chez Rossignol, avec lequel il est toujours en contrat et confie ses Head au patron en personne, Abel Rossignol : 161


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- Abel, ces skis c’est le futur, il faudrait étudier ça. Si vous pouvez en faire… - Ah bon ? D’accord mais il nous faudrait plus de renseignements. Notamment sur les colles qu’ils utilisent. Car le problème n° 1, c’est la colle - OK ! Je vous trouverai le nom de la colle, et au besoin vous en commanderez aux États-Unis… » Émile se souvient « qu’ Abel a posé les skis dans un coin. Si bien que plus tard, quand je suis revenu, je les ai retrouvés au même endroit, couverts de toiles d’araignée et de poussière. Je n’étais pas content. D’autant que Mr. Head m’avait donné tous les renseignements nécessaires, jusqu’aux références de la colle, de l’Araldite, et du métal, du Zycral ». En réalité, chez Rossignol on ne croit pas à l’avenir des skis métalliques. Il est vrai que le métier historique de l’entreprise, c’est la menuiserie, son matériau, c’est le bois. L’alu ? Connaît pas ! Devant tant de passivité Émile Allais ne désarme pas. Il provoque une rencontre au sommet entre Abel Rossignol et Howard Head, persuadé que les deux industriels peuvent s’entendre. Son idée ? Que Rossignol prenne la licence et les brevets de fabrication des skis métalliques pour l’Europe. L’affaire ne se fait pas. Rossignol n’a pas la puissance financière nécessaire et préfère faire cavalier seul. Beau joueur, Head remballe ses propositions d’accords et souhaite « bonne chance aux Français s’il leur prend jamais l’envie de se lancer dans l’aventure du ski métallique ». Il promet même de payer le champagne et la tournée générale « si un jour Rossignol arrive à sa hauteur ! ». Émile saura s’en souvenir ! 162

L’usine Rossignol

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XXVIII

Laurent Boix-Vives et Émile Allais : au volant des DS publicitaires… 164

S’il est un domaine dont Émile Allais peut se dire « légitimement fier aussi », c’est bien de son parcours dans le développement de Rossignol. Que ce soit en pleine préhistoire de la marque ou à l’orée de l’ère moderne. Dans ce domaine, Allais aura été, comme si souvent, en première ligne. Il y avait eu l’Allais 41, il y aura l’Allais Major, le Strato et les autres. Et il y a surtout la belle histoire de l’Allais 60. Elle commence en réalité à… Courchevel où Émile fait connaissance du fils du marchand de primeurs qui affirme un prometteur esprit d’initiative et tente sa chance dans l’immobilier et les remontées mécaniques. Son nom : Laurent Boix-Vives. La rencontre est décisive. Émile aime raconter la suite : « Rossignol était en difficulté financière, rappelle Émile. Quand j’ai rencontré Monsieur Boix, un jeune qui avait déjà des téléskis et qui allait 165


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De g. à dr. : Émile Allais, Mylène Demongeot, Laurent Boix-Vives. 166

bien de l’avant, je lui ai dit que j’avais des intérêts chez Rossignol et des commissions non payées. Il est allé jeter un coup d’œil dans les comptes en se présentant comme mon conseil. Il a vite vu que c’était la catastrophe, personne ne savait lui dire quel était le prix de revient d’une paire de skis ; en 1956 il a repris cette affaire. Et parmi les mesures qu’il a initiées, il y a eu la fabrication des skis métalliques. « J’avais demandé à ce qu’on envoie les Head poussiéreux à l’Aluminium Français, qui fabriquait des ailes d’avion en Zycral afin qu’ils analysent la qualité des lames qui les composaient. Ils ont fait les mesures et ont envoyé des lames de leur fabrication à l’usine pour qu’on procède à des essais. Mais chez Rossignol on n’y croyait toujours pas. Ils n’avaient pas confiance au collage. Sur mes directives, on a donc commencé par faire des skis à lames rivées, les Métallais. Ensuite on a réussi à les coller. Les Métallais avaient des carres cachées, une très belle semelle, c’étaient de très beaux skis, qui marchaient très bien, glissaient vraiment, et tenaient parfaitement la route. Les moniteurs et les équipes de France, habitués aux skis en bois, étaient réticents au début à les tester. Ils les ont appréciés. Et c’est ainsi qu’en procédant à des améliorations de souplesse, de répartition d’épaisseur, de ligne de cotes, on a pu sortir un peu avant les J.O. de 1960 « notre » fameux modèle d’Allais 60. Et Jean Vuarnet, avec ses skis métalliques aux pieds, a gagné la descente olympique de Squaw Valley… où M. Head avait un chalet. Je me suis bien chargé de lui rappeler l’histoire du champagne. Cette caisse, il l’a payée, nous avons bu quelques bonnes bouteilles dans son chalet. Voilà l’histoire… » Et Émile d’en sourire de bon cœur !

Des skis en bois, les fameux « 41» aux skis métal « Allais 60 »… 167


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XXIX

Jean Vuarnet et ses dauphins de Squaw Valley : l’Allemand Hans-Peter Lanig (à gauche) et Guy Périllat (à droite).

Il est symbolique que le succès historique des Allais 60 ait eu pour cadre Squaw Valley, la station « in the middle of nowhere », devenue olympique grâce à l’opiniâtreté, la mégalomanie, et le culot d’Alexander Cushing. Comment oublier qu’il n’a fallu qu’une petite décennie pour faire de la station des Rocheuses un haut lieu olympique ? Et que pour réussir cette ascension spectaculaire, il y eut un guide hors norme, Émile Allais, choisi par Cushing ? Cette victoire de Squaw Valley est d’autant plus symbolique et emblématique qu’Émile, 24 ans après sa propre médaille olympique obtenue en 1936 à Garmisch, y est associé d’une façon pittoresque. L’anecdote est savoureuse

Les J.O. de Squaw Valley 168

Le jour de l’épreuve, le 22 février 1960, Émile se place, chronomètre en main, en bordure de la piste de descente, 169


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Adrien Duvillard 170

à un endroit stratégique défini en commun. Selon un code préétabli, il doit renseigner les Français de la façon suivante : s’il est accroupi à leur passage, ils seront en retard ; s’il est debout, ils seront en avance. Jean Vuarnet, dossard n°10, pourtant décontracté, négocie mal la première courbe, et dérape beaucoup trop. Quand il aperçoit Allais, en position basse, il se sait en retard. Il lui reste la partie de glisse pure pour inverser la tendance. Skis bien à plat, il adopte une attitude de recherche de vitesse inédite: la fameuse position de l’œuf que le monde entier découvre. La glisse de ses skis métalliques fait merveille. Vuarnet leur confie son destin: meilleur temps! C’est au tour d’Adrien Duvillard de s’élancer. Le Mégevan est le grand favori. Il vient de remporter le Hahnenkamm de Kitzbühel, sur la terrifiante piste de la Streif. Et alors, lui le champion à l’éclatant talent, le perfectionniste passionné, si souvent malchanceux, s’envole au franchissement de la Bosse du Dromadaire, se déséquilibre et explose à la réception. Dudu ne sera jamais champion olympique. Comment digérer cet échec douloureux dans une course taillée à sa mesure ? Et comment, pour Émile, consoler « son » Dudu ? Ce titre olympique c’est donc Jean Vuarnet qui, malgré son coup de frein initial, le conquiert. Aussitôt, les experts décortiquent les conditions de cette victoire « historique ». Ils constatent la qualité de glisse et le comportement exceptionnels de ses skis métalliques, et mettent en valeur sa position de recherche de vitesse. L’effet de loupe olympique est immédiat. Le monde entier magnifie les Allais 60 et « l’œuf ». En deux minutes et 6 secondes, ils sont passés de l’ombre à la postérité.

Et le nom d’Allais, qui décidément fait bon ménage avec la réussite, bénéficie alors d’un nouveau coup de projecteur médiatique (comme on dit aujourd’hui). Il ne se pousse pas du col pour autant. Il préfère retenir que « les Allais 60 ont connu alors un succès commercial fantastique et qu’il y a tout de suite eu une demande extraordinaire » et déplorer que « malheureusement l’usine étant trop petite, on n’ait jamais pu fournir tous les skis qu’on aurait pu vendre ! ». N’empêche, le retentissement du titre olympique de Vuarnet et son impact immédiat sur la notoriété internationale de Rossignol vont conforter Laurent Boix-Vives, patron ambitieux, dans son choix d’investir dans la compétition et de s’appuyer plus que jamais sur les conseils des champions. À commencer par Émile Allais. Le voilà promu icône de la marque. On le voit jouer les figures de mode dans les magazines spécialisés, où les publicités en couleur font leur apparition. C’est un rôle qui lui va bien et qu’il ne déteste pas tenir. N’était-il pas déjà dans les années trente le mannequin vedette d’Allard, le génial inventeur de fuseaux ?

Un succès commercial fantastique 171


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Émile avec son dauphin chez Rossignol, Adrien Duvillard.

Dans les années trente, Émile portait le fuseau de Allard 172


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1962. Périllat dans le slalom des championnats du monde de Chamonix 174

Émile et Charles Bozon à Chamonix en 1962

La tempête fait rage. Les rafales de neige battent les pentes du Mont et les flancs du Mont-Blanc. Un temps de chien vraiment, en ce jour de février 1962. Pourtant la foule est venue en masse assister au slalom masculin des Championnats du Monde de Chamonix. Parmi elle, Émile Allais, supporter enthousiaste des skieurs français. La ferveur populaire et l’ambiance ravivent ses souvenirs. Il y a 25 ans tout juste, à quelques kilomètres de là, par un jour de neige, il est devenu à 25 ans (amusante symbolique des dates) le premier champion du monde de ski français. Sa vie allait changer. Mazette, quelle vie ! Non : quelles vies. Le pluriel s’impose. Dans quelques jours seulement, il va fêter ses 50 ans. Pense-t-il à cet instant à l’incroyable parcours du môme de Megève, promis à la boulange et qui, grâce à la magie de deux lattes de bois, a choisi la bourlingue ? Ou songe-t-il, lui qui voit tout et décortique tout, 175


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Charles Bozon en 1962 176

à la formidable évolution qui en un demi-siècle a changé le visage de son sport ? Tout a si vite changé. La technique, le matériel, la préparation des pistes, le professionnalisme ambiant… Le ski est désormais un sport majeur. Peut-être qu’en voyant l’élite mondiale en découdre sous l’œil des caméras de la télévision – une première! – Émile se dit qu’il y est pour quelque chose. Et que ma foi, il n’a pas mal bossé… Les champions qui défient les conditions dantesques du jour ont aux pieds des skis et des chaussures qu’Émile a mis au point, ils portent ces fuseaux, certes plus collants, qu’il a popularisés, ils bénéficient d’un statut social (contrats, primes de course) qu’il a initié, évoluent sur des pistes préparées et déclinent avec modernité sa technique de skis parallèles qu’il a imposée en 1937. Il peut être comblé : « Je ne veux pas me vanter, avouera-t-il un jour, mais le ski moderne est né avec le ski parallèle. C’est bien nous qui avons fait le bond en avant ». Comme pour lui rendre hommage, pour qu’on se souvienne que c’est lui, avec quelques pionniers de sa trempe, qui a ouvert la trace, Charles Bozon et Guy Périllat, éblouissants de classe, mettent le grappin sur ce slalom des Championnats du Monde de Chamonix. Premier et deuxième. Comme Allais et Lafforgue, vingt-cinq ans plus tôt. Bozon, Périllat, mais aussi Duvillard, Gacon, Bonlieu, Viollat, Lacroix, etc. sont les grands enfants d’Émile. Avec juste derrière, toute une marmaille ambitieuse qui pousse : les Goitschel, Killy, Mauduit, Famose, Augert… À eux désormais d’assurer la succession.

Émile, dont les cheveux ont joliment blanchi et dont les traits burinés disent une vie de passion, se sent-il pour autant dans la peau d’un papy ? Que non : il lui reste tellement à faire. Et il a toujours une pêche d’enfer.

Émile Allais entre Annie Famose et Georges Mauduit, deux des médaillés tricolores, lors des championnats du Monde de 1966, organisés sur « ses » terres de Portillo du Chili. 177


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XXXI

Avec Jean-Claude Killy en 1965, pour la « coupe Allais » à Megève 178

Avec Guy Périllat

Les années soixante. Le ski est phénomène de société. Il est l’objet d’enjeux considérables, stimule les énergies et les ambitions. En haut lieu, on affirme vouloir « dédramatiser et démocratiser la pratique ». Le général De Gaulle et Georges Pompidou, premier ministre, tout occupés à restaurer le prestige de la France dans le monde et à rétablir l’économie du pays, avec, à la manœuvre Olivier Guichard, haut commissaire au plan, appuient une grande partie de leur stratégie de communication sur les champions français. Tous issus du terroir montagnard, magnifiques porte-drapeaux du savoir-faire tricolore. Le 10 août 1964, est créée la Commission Interministérielle d’Aménagement de la Montagne (C.I.A.M.), chargée de sortir la montagne de ses difficultés grâce au tourisme hivernal. Son rôle ? Faire des études sur « les conditions d’aménagement touristique de la montagne et sur la localisation des stations de sports 179


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d’hiver », organiser le marché de la neige, réguler la conquête de l’espace jusqu’alors anarchique, bref « procéder à un aménagement concerté ». C’est… Maurice Michaud, le père de Courchevel, qui est choisi pour la piloter et lancer le célèbre « Plan Neige » dont vont émerger La Plagne, les Arcs, Isola 2000, Avoriaz, Les Menuires, Val Thorens, Risoul, ou encore Flaine. Michaud sait qu’il peut toujours s’appuyer sur les solides épaules d’Émile pour faire avancer certains dossiers « chauds ». À l’occasion, profiter du prestige et des compétences indiscutables d’Émile Allais est une aubaine pour Michaud, souvent tenté de passer en force. Allais comme toujours prend ses missions à cœur : « Que de nuits blanches passées à réfléchir à l’implantation de remontées mécaniques, moi qui n’avais pas fait d’études… ». Il a installé pour un temps son camp de base à La Plagne. Il s’applique entre autres à délivrer ses « secrets » à un homme à qui le tourisme hivernal doit beaucoup, un « champion des pistes », André Martzolf. Leur crédo ? « Le plaisir des skieurs avant tout ! »

Émile et son épouse Mireille 180

Lorsqu’à la demande du promoteur Eric Boissonnas, il pose ses valises à Flaine, Émile rêve toujours de la station idéale, celle « où on part sur les pistes par gravité skis aux pieds, et où on rentre chez soi par gravité skis aux pieds. » À Flaine, Boissonnas ne mégote sur rien, il construit sa station comme on conçoit une œuvre. Il lui faut des artistes pour servir ses lubies, l’architecture à Brauer, les pistes à Allais. Tout ne sera pas rose. Au bout de l’expérience, ce constat : « J’aurais aimé faire la station idéale, mais là il faut lutter avec les architectes, les propriétaires

de terrains, les promoteurs… ». Il n’en dira officiellement pas beaucoup plus. En off, oui. « Je n’aime pas la polémique ! ». Petit à petit, Émile va « lâcher l’affaire » pour privilégier la gestion de son magasin de sports et se retirer discrètement de l’affiche. Il est temps de passer la main. L’heure de se poser et de penser à fonder une famille avec Mireille, son épouse. Le sourire de Karen d’abord et celui de Kathleen ensuite vont lui « donner beaucoup de plaisir. Un grand bonheur ! ». Les pistes de Flaine seront leur cour de récréation. Le ski et la neige comme un formidable terrain de jeu. Une école qui en vaut bien d’autres ? Soyez skieuses si ça vous dit, mais il n’y a pas que le ski dans la vie. Même si, sous-entendu, à moi il m’a tant donné. Ah ! Ses filles ! Émile, qui a choisi d’être père à l’âge où d’autres sont tout contents d’être grand-père, leur a offert toutes les attentions, proposé tous les apprentissages, avec une patience et une tendresse de tous les instants. Il les a éveillées à la vie, leur transmettant sa passion d’entreprendre et de découvrir. « Papa rêvé, papa idéal », comme elles disent, il leur a appris aussi bien à coudre, à tricoter qu’à taper à la machine ; il les a aidées à faire leurs devoirs aussi bien qu’à faire leur trace skis aux pieds ; ou encore à plus de 70 ans, corps d’athlète et cœur de jeune homme, il leur a appris à domestiquer une planche à voile. Avec ce credo en guise de leçon de vie : « surtout, mes filles, dans tout ce que vous choisissez, faites-vous plaisir. Car, sans plaisir, on ne peut bien apprendre et il n y a pas de vraie réussite possible !

Ses filles : Kathleen et Karen

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XXXII

Émile et Laurent Boix-Vives

La chance, le flair, le feeling, le talent ? Toujours est-il que là où l’initiative, la nouveauté, ou l’innovation pointaient le bout de leur nez, Allais, toujours, a su les détecter. Il y a mis toute sa curiosité, son bon sens montagnard, son goût du détail et beaucoup, beaucoup de réflexion. Et une envie permanente d’avancer, « complétant sans répit son œuvre, réalisant ainsi le grand rêve de sa vie : construire, puis faire marcher une station de sports d’hiver et continuer ainsi à servir le ski » ainsi que l’affirmait Philippe Gaussot, l’un de ceux qui l’a le mieux suivi tout au long de sa carrière, Oui, c’est cela : Émile Allais a toujours été à l’affût de ce qui peut améliorer le bien être du skieur. Qu’il soit compétiteur ou simple touriste. Créer pour le plaisir de l’autre. Et lui offrir des instants d’un bonheur tout simple et si riche : skier. Il l’écrivait dernièrement : 182

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Émile et Manu Gaidet, triple champion du monde de free ride 184

« L’aménagement des domaines skiables est pour moi une réelle passion, j’ai toujours ça en tête aujourd’hui. J’ai travaillé au Canada, aux États-Unis, pour Portillo du Chili ou Las Lénas en Argentine, je suis allé dans la Sierra Nevada en Espagne, à Telluride dans l’Ouest américain, à Méribel, aux Menuires, à Vars… J’en oublie forcément. Bien sûr, en montagne, on n’a pas toujours fait des choses très heureuses ; il fallait faire vite, on a fait vite et pas toujours très bien. Mais enfin, c’est là. Les stations ont généré beaucoup de travail ; l’aménagement du territoire en montagne, de ce point de vue, est plutôt une réussite. Il ne faut pas oublier que la situation n’était pas très florissante ; l’agriculture dans des conditions difficiles ou l’usine dans la vallée… Dans certains endroits, c’était la misère, les gens survivaient et dans la plupart des cas, on subsistait. En 1935, il fallait encore prendre un traîneau pour monter jusqu’à Val d’Isère parce qu’il n’y avait plus de route après Tignes. Maintenant, les gens peuvent travailler chez eux, c’est formidable ! J’ai toujours été en faveur de tout ce qui développe la glisse et les sports d’hiver. J’aime le côté esthétique du snowboard, le côté ludique des petits skis. Je regrette que le ski de fond ne se développe pas d’avantage. La mode du free ride m’amuse. J’ai d’ailleurs l’impression d’assister à un retour aux sources avec les derbys, répliques de mes premières courses sans piquets ni itinéraires définis. Quant au ski extrême, je me rappelle et comprends le plaisir d’une « première » dont la clé est la maîtrise technique au service de la pureté d’une ligne. Seule m’importe la joie de tous les pratiquants, quel que soit leur âge ou leur niveau.

Je sais qu’actuellement les skieurs estiment qu’un seul « outil » leur suffit mais je suis convaincu que cela va encore évoluer. Même si cela ne va pas contribuer à rendre cette activité déjà très onéreuse plus accessible ! Avoir plusieurs « planches » afin de choisir, comme le fait un golfeur, l’engin le plus adapté à son plaisir en fonction des conditions va devenir habituel. Le ski présente cette caractéristique fabuleuse d’allier un sport très complet à un loisir. De plus, les progrès possibles sont infinis compte tenu des différentes conditions offertes par l’environnement. Il y a toujours un challenge à relever. Je suis persuadé que les skieurs ont la même émotion en faisant leur premier virage en chasse-neige qu’en traçant leur première courbe dans un couloir à 45°. Aujourd’hui je continue à m’émerveiller en observant les skieurs. Je me répète souvent en voyant la neige que nous avons une chance extraordinaire d’avoir cet élément magique pour glisser ».

Fabienne Serrat, Perrine Pelen 185


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XXXIII

En 1991, Émile (à droite au premier rang) entourés de ses « pairs » champions du monde, médaillés et vainqueurs de Coupe du monde. Au 1er rang (à partir de la g.) : Christine Goitschel, Jean Vuarnet, Marielle Goitschel, Franck Piccard, Jean-Claude Killy, Émile Allais. Au 2e rang : Britt Lafforgue, Didier Bouvet, Patrick Russel, Georges Mauduit, Annie Famose, Jean-Noël Augert, James Couttet, Nathalie Bouvier, Léo Lacroix. Au 3e rang : Henri Duvillard, Louis Jauffret, Alain Penz, Florence Steurer, Catherine Quittet, Roger Rossat-Mignod, Fabienne Serrat, Patricia Emonet, Danielle Debernard, Ingrid Lafforgue, Au 4e rang : Émile Viollat, Jacqueline Rouvier, Michèle Jacot, Françoise Macchis, Perrine Pelen, Carole Merle, Christelle Guignard, Adrien Duvillard, Marie-Cécile Gros-Gaudenier.

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À 95 ans, Émile, en jeans évidemment, impeccable dans ses polos de couleur, regarde l’avenir droit dans les yeux, et reste intarissable sur ses marottes du moment : il y est question de parkings mal foutus et insuffisants, de manque de balades pour les piétons, d’absence de bancs pour que les gens puissent s’asseoir et regarder les skieurs, de la nécessité de stades mieux aménagés pour les enfants… Ou encore, sa dernière marotte, de practices de neige à l’image de ce qui se fait pour le golf … Il est toujours et encore en anticipation, l’apanage des grands champions. « Une chose, à mon avis : maintenant, on débloque les remontées mécaniques, on met un télésiège six places par exemple au lieu d’un quatre places, mais les pistes on ne les élargit pas. Et, comme pour les autoroutes, ça devient un danger ! Notamment le risque de collision. » 187


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Émile skie toujours.

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Il est bien placé pour le savoir lui qu’un surfeur a percuté violemment il y a cinq ans, lui laissant une épaule meurtrie. Il n’a pas raccroché les skis pour autant. « Je ne m’accorde qu’un luxe, celui de choisir les jours de grand beau temps pour skier. Je me fatigue moins en skiant qu’en marchant. La neige, c’est formidable, non ? » Alors Émile Allais skie toujours. Et le plus possible avec son petit-fils Émile Jr, dont le talent sur les planches attendrit l’ancien. L’atavisme de la glisse ! C’est le grand-père qui, avec l’aide du papa, a mis junior sur les skis. Il ne pouvait pas en être autrement. « Pour lui mettre des chaussures, ça a été toute une affaire : il ne voulait pas mettre ces grosses chaussures, en plastique, assez rigides. Et puis je l’ai amené lui faire voir comment les enfants faisaient du ski. Il regardait surtout les hélicoptères et les avions, il est passionné par ces appareils. Et puis son papa a trouvé une astuce : on l’a attaché avec une cordelette pour le retenir quand il glissait. Comme ça, ça allait bien. ». Tellement bien que sa première course, le gamin l’a gagnée. Affaire de gènes peut-être. Le papy ne s’en est pas ému pour autant. Fier certes, mais conscient que le chemin est long. Si long. À junior, il souffle de temps en temps ce conseil, comme il le fait presque machinalement à l’oreille de tous les apprentis champions qu’il aime observer dans les courses de gamins (le Coq d’or ou autres) : « Pour pouvoir gagner, il faut savoir perdre. Pour une seule victoire, combien de déceptions ! ». Avec son petit-fils Émile ou à sa petite-fille, la pétulante Lou (chez qui le ski et la compétition semblent une seconde nature),

Émile Allais joue les précepteurs attentifs. Comme avec ses filles, il cherche juste à leur inculquer les valeurs du sport et à leur faire comprendre que « c’est là, en marge des études, une école de vie qui en vaut bien d’autres, par la rigueur, le goût de l’effort, le sens du travail qu’elle exige si l’on veut atteindre son meilleur. » Quand il accompagne son petit-fils ou sa petite-fille sur les pistes manucurées de Megève, Émile Sr ne peut s’empêcher de les inciter à aller de l’avant. Regarder loin devant, anticiper, attaquer. Peut-être cherche-t-il inconsciemment à leur transmettre la même philosophie d’action qui a guidé toute sa vie ? Une ligne qu’il s’est toujours efforcé de suivre. Toujours, vraiment? « Une fois, à Val, à l’occasion d’une course « de légende » organisée au profit de Jimmy Heuga, le champion américain qui souffre d’une sclérose en plaques, c’est Killy qui me coachait. Il m’a dit : « Ne regarde jamais en arrière ». Grâce à un système de handicaps calculés en fonction de l’âge, je me suis retrouvé en finale contre lui. Avant l’arrivée, je me suis retourné, Killy m’a doublé et m’a dit : « Tu vois, c’est bien fait, si tu ne t’étais pas retourné, tu aurais gagné ! ». Ne jamais regarder en arrière. Émile Allais n’a jamais oublié cet amical rappel à l’ordre de son cadet. Ç’aurait pu être sa devise. « Regarder devant ! » À Junior et à Lou de reprendre le flambeau. En attendant, que dans quelques années d’autres petits Allais, les futurs enfants de Kathleen, suivent la trace impeccable et si joliment dessinée de leur incroyable grand-père. Ce héros…

Sa fille Kathleen, 5 fois championne de France de ski de bosses.

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Émile Allais avec ses petits enfants : Émile et Lou

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et avec sa fille Kathleen

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ENTRETIEN

Émile, vous avez toujours été sportif ? Tout le temps, souvent tout seul, vous avez fait du sport… J’aimais ça. Et à tel point que, quand j’ai eu un bon vélo, je sortais avec des jeunes de mon âge, on descendait à Sallanches au lac ou alors à Annecy, à Talloires. On se baignait puis on revenait. Souvent on me disait : « toi, tu aimes bien te faire souffrir ! » Et y avait-il déjà chez vous l’esprit de compétition ? Bien sûr ! Vous étiez déjà athlète, en fait ? J’étais un athlète. Alors que les autres travaillaient en menuiserie, en charpente ou étaient guide l’été, moi je faisais d’autres sports et m’entraînais. Personne ne faisait du sport l’été. Et je pense que c’est ce qui m’a permis de faire la différence à Chamonix, pour les Championnats du Monde de 37. C’est ce qui m’a donné certainement un avantage à ce moment-là et que je marchais mieux en compétition, que d’autres plus costauds, plus rustiques. 192

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Qu’est-ce qui vous a plu dans le ski au début ? La vitesse ! Même si à ce moment-là on n’allait pas très vite. Déjà on avait la sensation de vitesse. Oui, c’est plutôt la vitesse et la glisse qui m’ont amené vers ce sport. Ça donne un sentiment de force, de liberté ? De liberté ! Même maintenant je dois reconnaître que le ski reste un sport et un loisir fantastiques. Avez-vous pensé en 1932 /33 que vous pouviez en faire votre métier, votre vie ? À ce moment-là ? Non, jamais ! Vous ne voyiez pas de débouchés dans le ski ? Non. Quand on courait – et même bien après mes débuts – on ne gagnait rien. On nous fournissait un pull-over, on avait une seule paire de skis, et pas de sponsor. Je me souviens avoir cassé mes skis à Garmisch lors d’une course internationale (en 34 ou 35), hé bien, on est allé en acheter une paire dans un magasin. On ne voyait pas de débouchés grâce à la compétition. Ni même grâce à l’enseignement. Des moniteurs, il y en avait très peu. Les années trente ont dû être une période assez sympa. Vous exploriez complètement un sport ? Oui, bien sûr. Vous en aviez conscience à l’époque ? Non, je ne m’en rendais pas tellement compte. Encore que 194

quelque chose m’a fait pensé que les sports d’hiver avaient une chance, moi qui ai toujours l’esprit en éveil, c’est quand j’ai passé une longue période à Paris pour travailler chez Tangwald, une usine de ski créée par un sauteur norvégien. On disait, « Paris, ville lumière », je disais « tu parles, ville lumière à part les Champs Elysées ! Pour une ville lumière, c’est gris ! » Les Champs Elysées, c’est bien beau, mais quand tu vois tous ces gens dans le métro. Qu’est-ce qu’on est bien dans la montagne ! Quelle chance on a ! Ça m’est toujours resté : vraiment le ski, le sport d’hiver, c’est un bien pour la santé. Vous n’avez jamais pensé à faire de la montagne ? À devenir guide ? Non. L’escalade, voilà un sport qui aurait dû vous plaire ? C’est drôle, ça ne m’a jamais passionné. Pourtant j’ai grimpé. Avec des gars comme Gaston Rébuffat par exemple. Je me souviens aussi qu’une fois, j’étais avec Armand Charlet. On était du côté de l’Aiguille Verte, il y avait une barre de rochers. Alors Armand s’est aventuré dans la barre, mais il n’arrivait pas à passer, il est redescendu, il a dit : « Oh ! je vais chercher un autre coin ». Pour moi qui faisais de la gym, ce n’était rien du tout. Je n’ai pas osé le contrarier et je l’ai suivi. Mais je me suis dit : « Comment ? il n’est pas capable de monter ça ? » Pourtant, avec un rétablissement, ça y était… C’est drôle, ça ne m’a pas attiré. Je ne sais pas pourquoi. L’alpinisme c’est tout de même un sport à part. Un jour, sur 195


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une petite arête, Fernand Bellin marchait tranquillement devant moi et moi j’étais à quatre pattes ! Fernand se retourne et il me dit : « Mais qu’est-ce que tu fais là, à quatre pattes ? » . Je lui ai répondu : « J’ai la trouille ! » On revient au ski ? Pour vos premières courses internationales, comment était l’ambiance ? Assez tendue. Avec les Suisses, les Autrichiens, les Allemands ? Oui. Il n’y avait pas beaucoup de contacts. Pas beaucoup d’amitié ? Non, non, on était là, chacun dans son coin. Bon, après les courses il y avait une espèce de fête, enfin un repas ; là, ça se détendait un peu, mais quand on était à l’entraînement, on s’espionnait : « Tiens, il est passé là, lui est passé là-bas ». Il faut dire qu’en descente, entre le départ et l’arrivée, il n’y avait pas de portes ! Chacun imaginait où et comment passer. C’était à qui trouvait le plus direct dans les prairies. On pouvait couper, on pouvait passer là où on voulait. On mettait des branches comme repères ! Cela dit, je trouve que l’ambiance et l’esprit étaient moins sportifs que maintenant. Maintenant il n’y a pas de problème. Aucun enjeu politique, national, ou économique ? Non. Pas du tout.

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Vous avez vite gagné beaucoup de courses ? Pas tellement. Mais je progressais de course en course. Il faut dire qu’il n’y en avait pas beaucoup : le Kandahar, Kitzbühel, Saint-Anton, Mürren, et pas grand-chose en France, à part les Championnats de France qui n’avaient pas tellement d’importance. Si tu me demandes combien de fois j’ai été champion de France, je ne sais pas ! J’ai d’abord fait de bons résultats en descente, puis je me suis mis à marcher de mieux en mieux en slalom… En 1935, vous faites une médaille aux Championnats du monde de Mürren, et voilà que se profilent les Jeux Olympiques de Garmisch de 1936. Pour la première fois dans l’histoire du ski, le ski alpin est au programme olympique avec comme épreuve-phare, pour les médailles, le combiné, descente et slalom. Vous arrivez à Garmisch plein d’ambition ? Vu mes résultats de Mürren, j’avais conscience que je pouvais faire quelque chose dans le ski. Je pensais vraiment gagner à Garmisch, notamment en descente. Mais je n’étais pas le seul. Il y avait notamment l’équipe allemande qui s’était très bien entraînée sur la piste, et puis il y avait aussi un Norvégien, Birger Ruud, un des meilleurs sauteurs du moment. C’est lui qui a gagné parce qu’il a su prendre tous les risques. J’ai donc fait 4e et j’étais vraiment déçu. En terminant 3e du slalom, je me suis un peu rattrapé de ma déception de la descente, ce qui m’a permis de gagner la troisième place du combiné, la seule épreuve qui attribuait officiellement des médailles.

Tracé de la descente de Mürren (3,6 Km) pendant les championnats du monde 197


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Votre médaille de bronze est la première médaille olympique du ski français. Ces Jeux de Garmisch se sont déroulés dans le climat que l’on devine. Ont-ils été un très grand succès populaire ? L’Allemagne était sous la coupe de Hitler. Comme Garmisch est tout près de Munich, une grande partie des Munichois s’était déplacée. C’était la première fois qu’une foule pareille assistait à des épreuves de ski. Il y avait vraiment beaucoup, beaucoup de spectateurs. Pour la cérémonie d’ouverture, il y a eu le défilé de toutes les équipes sur le stade de saut, un très joli stade. C’était fait en grand, en très grand. Du jamais vu ! Et la cérémonie de clôture a été encore plus importante. Sur les photos d’époque, on vous voit sur le podium, droit comme un I et impassible, alors que les deux Allemands, premier et deuxième, font le salut nazi. Comme on savait que les Hitlériens saluaient avec le bras levé, on avait eu une discussion avec les dirigeants de la Fédération : « Est-ce que je dois saluer comme ça ? Dans le fond, le bras allongé, c’est aussi le salut olympique…». La décision avait été très ferme : « Non, tu restes au garde à vous ». Sur le podium du combiné, je n’ai donc pas bougé. Naturellement, les deux Allemands saluaient. On nous a donné les médailles, on nous a congratulés, et puis, au moment où on descendait du podium, un officiel s’est approché : « Le Führer aimerait vous rencontrer ». Alors on est allé dans une petite salle. « Il » nous a tous serré la main et félicités. À ce moment-là, le Führer, c’était le grand chef de l’Allemagne. On ne pouvait pas vraiment savoir ce 198

qui allait se passer après. Je n’ai pas été trop mal à l’aise… C’était alors un Monsieur que j’ai trouvé pas mal, même assez sympa. Je suppose que vous avez été accueilli à Megève en héros? Oh, à ce moment-là, il n’y avait qu’une chose qui comptait : c’était le numéro un. Si tu étais deuxième ou troisième, ça ne valait rien. Alors quand je suis arrivé à Megève, on m’a juste dit : « Mais tu n’as rien fait là-bas ! ». Troisième, c’était une déception. Maintenant, quand on gagne une médaille, même de bronze, c’est quelque chose. À St Anton, quelques jours après les J.O. de Garmisch et votre médaille olympique, vous aviez le sentiment que personne ne pouvait vous battre. Oui. C’était la première fois en course… Je me savais capable de prendre des risques que les autres ne pouvaient pas prendre. J’étais le meilleur. Je me souviens que je partais dans les derniers, vers la fin. Les quinze, dix-huit, bref tous les meilleurs étaient partis devant moi. Quand je suis arrivé, ils n’ont pas donné mon temps tout de suite. Il y a eu une espèce de discussion au chronométrage, « ils » n’en revenaient pas que je sois le premier. Il y avait quand même de très bons Autrichiens, des Suisses, etc. « Ils » ont refait les calculs, vérifié de nouveau les chronos, et puis « ils » ont annoncé que j’avais fait le meilleur temps. Il y a eu quelques applaudissements mais pas beaucoup. Sur le bord de la piste, dans la zone de l’arrivée, j’ai alors vu des gens qui se sont mis à pleurer. J’ai demandé à un officiel de la Fédération « s’il y avait 199


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eu un accident ? » Il m’a dit : « Oui, l’accident c’est toi, parce que tu as gagné ». Les Autrichiens aimaient tellement leur équipe, leurs coureurs… Avec cette victoire, vous vous dites que vous pouvez devenir champion du monde ? Dès lors, oui, je savais que je pouvais bien faire aux Championnats du Monde de Chamonix de 1937. Il fallait m’y préparer au mieux et tout de suite. La route du Col de l’Iseran était ouverte, il y avait de belles pentes là-haut, je me suis dit : « Moi qui ne suis pas bon en slalom, je vais aller m’entraîner cet été en slalom sur ce glacier du Pisaillas ». J’ai pris ma voiture, mon équipement, mes skis, des piquets et je suis parti tout seul pour Val. Le soir, je lissais bien la piste et je plantais mon slalom. Je savais les portes que je n’aimais pas : les doubles portes, de côté, à gauche. À droite, les chicanes, ça allait bien, mais les doubles à gauche, je me déséquilibrais. Alors j’ai bouffé de la double porte à gauche ! De bonne heure, le matin, sur neige bien gelée, je faisais quelques passages, cinq ou six, avec beaucoup de doubles à gauche. Et à force ! C’est ce qui m’a fait progresser. Les coureurs ne s’entraînaient pas l’été, certains faisaient juste beaucoup de bicyclette. J’avais skié l’été et fait beaucoup de vélo ; j’avais la condition physique, tout cela m’a peut-être donné un petit plus pour les Championnats du monde… Chamonix en 1937 pendant les championnats du monde 200

Comment avez-vous abordé ces Championnats ? Je ne pensais pas avoir la grande forme. C’est peut-être pour ça que j’ai bien marché, je n’avais pas de stress. Je me disais : « C’est dommage. Je ne suis pas en forme, voilà tout ! Mais l’équipe, elle, marche très bien. Tous marchent bien. Si ce n’est pas moi, ce peut être un autre de l’équipe qui peut gagner… ». Il faut dire que nous nous étions bien entraînés. Le président de la commission sportive de la FFS, Paul Gignoux, nous avait donné les meilleurs coureurs de l’année précédente comme entraîneurs, le Suisse Rudi Rominger et l’Autrichien Toni Seelos. Vraiment de bons entraîneurs. Ce n’est pas comme maintenant, ils ne restaient pas au bord de la piste : ils nous montraient comment il fallait faire. Ils partaient devant, et on essayait de les suivre. Comme c’étaient les meilleurs, ce n’était pas toujours évident ! Seelos faisait la démonstration de slalom et on tentait de faire comme lui. C’est là, du reste, que j’ai vu qu’il ne skiait pas comme nous : il avait une technique toute différente, beaucoup plus efficace, avec les skis qui restaient pratiquement parallèles. Parlez-moi de la descente. Elle se disputait sur la piste rouge aux Houches ? Oui. Il neigeotait. Le temps était pris, mais pas de brouillard et une visibilité pas trop mauvaise. La piste avait été un peu damée, mais il y avait quand même pas mal de bourrelets et quelques arbustes. On appelait un passage « le Mur des Épines » parce qu’il y avait des branches et des broussailles qui dépassaient de la neige. Beaucoup de coureurs ont d’ailleurs accroché des branches en course.

Dans le slalom en 1937 201


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Les lunettes mises au point par Émile après les championnats du monde 202

On avait un autre handicap, à ce moment-là : on n’avait pas de bonnes lunettes, juste des petites lunettes qu’on gardait au début de la course et qui s’embuaient ensuite, à tel point qu’on était obligé de les enlever. Ça a été une course assez difficile… Il y a eu pas mal de chutes, chez les Italiens notamment. J’ai réussi à passer à travers. Et je me souviendrais toujours du moment où j’ai passé le « Mur des Épines », la partie la plus difficile. J’avais placé là un copain, un ancien coureur au bord de la piste… Comme on partait de minute en minute, il pouvait faire une comparaison, et me faire signe si j’avais de l’avance ou du retard. Quand je suis arrivé, je l’ai vu regarder son chrono, je me suis dit : « Ça doit être bon signe… ». Lui m’a dit qu’il avait été surpris de me voir arriver. Quand j’ai vu qu’il explosait de joie, je savais que j’avais déjà un bon temps là ; après, j’ai encore remis la gomme.

Je savais qu’il fallait faire attention au premier mur. Il fallait le passer le plus vite possible, naturellement, dans la ligne de pente. Dans le deuxième petit mur, il y avait deux grosses bosses, j’ai quand même fait attention. Et puis après, j’ai vraiment pris le plus droit possible, parce que la pente était assez facile, sauf près de l’arrivée où il y avait encore une cassure, une rupture de pente assez forte. Je l’ai bien passée. Il y avait encore une route à sauter, je l’ai bien passée aussi.

Avec ou sans les lunettes ? Les lunettes, personne ne pouvait les garder, personne. Juste avant le mur, je les ai enlevées, parce que là déjà je ne voyais pas très bien.

Vous gagnez et Maurice Lafforgue termine deuxième de cette course… Il y avait un esprit d’équipe formidable. Pendant les entraînements, Maurice m’encourageait tout le temps : « Tu mets la gomme, il faut gagner ». Il savait que je pouvais le faire, et quand on étudiait la piste, les passages où il fallait passer, ceux où il fallait faire attention, il me donnait des conseils : « Tu vois, il y en a un qui est passé là, un autre là, etc. ». On essayait pour voir ce qui était le plus rapide. Passer à droite, à gauche, au milieu. Il y avait un esprit formidable. Du moment qu’un gagnait, toute l’équipe était contente.

Vous vous rappelez la configuration de la piste ? Le départ était en pente moyenne jusqu’à ce fameux Mur des Épines. Il y avait bien quelques endroits délicats avant, mais le passage clé était ce mur. En fait deux petits murs, le premier était très difficile. Des coureurs s’y sont laissés prendre. Une fois ce mur passé tout droit, il y en avait un deuxième, où beaucoup encore sont tombés.

À l’arrivée, avez-vous su très vite que vous étiez champion du monde de descente ? Ils m’ont annoncé tout de suite que j’avais fait le meilleur temps. Et comme tous les meilleurs étaient descendus avant moi, j’ai pensé que j’avais gagné.

Avec Maurice Lafforgue 203


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Et là rebelote ! Jusque-là, je n’avais pratiquement jamais gagné de slalom. Le fait d’avoir gagné la descente m’avait donné des ailes. Je me disais : « Maintenant, tu as déjà un titre, donc le slalom, on verra bien ». Dans la première manche, je suis descendu assez décontracté, je me sentais bien. Je n’ai pas vraiment foncé. Un Autrichien (je ne me souviens plus de son nom) a fait un meilleur temps que moi, mais quand j’ai vu qu’il y avait si peu d’écart entre lui et moi, j’ai pensé que je devais pouvoir le battre. J’ai attaqué dans la deuxième. C’est passé. Et j’ai gagné et le slalom et le combiné ! Il faisait un temps magnifique, un soleil formidable. Il y avait peut-être moins de monde qu’à la descente, mais quand même… Cela se passait à Montroc, là-haut, au-dessus d’Argentière. C’était sympa. Vraiment tout le monde était content… D’autant que l’Équipe de France était la première par équipes. C’était un succès de tous les côtés. Après la remise des prix, on a traversé les rues. Je me souviens que j’étais avec Christel Cranz. Elle aussi avait tout gagné : descente, slalom et combiné. C’était vraiment une championne extraordinaire. Et là, il vous fallait faire des discours. Et à ce propos, j’ai lu récemment que Paul Gignoux vous avait fait prendre des cours… Après les championnats, il fallait remercier les gens, expliquer un peu les raisons de ce succès, et moi avec mon accent savoyard, cela n’allait pas toujours très bien. Le Secrétaire général de la 204

Fédération, qui était un homme très cultivé, m’a dit : « Je vais te faire donner des cours de diction ». Je suis allé à Grenoble, et là il a fallu que je passe devant la caméra, répéter et m’entraîner. Ça a été, mais ça ne m’a pas passionné. C’est dire toutes les choses qu’on doit faire quand on est champion…. Émile, vous êtes le premier champion de ski français. Médaillé olympique vous devenez champion du monde à Chamonix. Que se passe-t-il alors ? Devenez-vous populaire ? Le regard des gens change-t-il ? Tout change, oui. Il n’y avait peut-être pas la télé, mais il y avait beaucoup de journalistes et puis j’étais reçu un peu partout, dans les mairies, à la préfecture. Il fallait sourire, remercier les gens. Ça me cassait la tête, mais j’étais tellement gentil. Georges Blanchon, le secrétaire de la fédération, me donnait une feuille : « Tu vas lire ça ! ». Et je lisais. Heureusement, avant cela, quelque chose dans ma vie m’avait sorti des petits trucs montagnards, c’est mon séjour à Paris avec Maurice Baquet. Il m’a fait rencontrer Prévert, des artistes du cinéma. J’ai beaucoup appris de ces rencontres. Je me souviens que Prévert m’a donné deux bouquins sur le communisme, un d’Engels, l’autre de Marx. « Faut que tu lises ça ! » C’était un éveil. Marx, je n’y comprenais rien du tout, alors Jacques m’expliquait pourquoi c’était bien. Tu sors de Megève, tu vas à Paris, tu rencontres des gens rares, c’est un truc qui m’a éveillé l’esprit. Donc, vous avez vingt-cinq ans, vous êtes champion du Monde, et tout change…

Le champion reçu et fêté un peu partout 205


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Je n’étais pas préparé. Tout à coup ça m’arrive dessus. Aller là, être réceptionné ici, rencontrer les fabricants de skis qui commencent à s’intéresser à moi… Heureusement j’avais un ami qui a pris un peu en main mes affaires. Je n’étais pas du tout « versé » pour signer un contrat et d’autres choses du genre. Je travaillais pour Rossignol, qui me donnait des skis, et un tout petit peu d’argent mais pas beaucoup. Vous signez vos premiers contrats ? Oui, avec Rossignol d’abord. C’était mon premier vrai contrat. C’est mon ami conseiller qui en a discuté les modalités. Il m’a dit, tu peux signer ! Ensuite il y a eu Trappeur pour les chaussures. C’est rigolo l’histoire de Trappeur. En automne, on allait souvent à Paris, soit dans des magasins, soit sur des pistes artificielles pour faire des démonstrations. À l’automne 36, j’avais par exemple travaillé un bon mois aux Galeries Saint Augustin dans un magasin de sport. C’était avant d’être champion du Monde. À l’époque on faisait des chaussures de ski carrées : puisque la semelle était quasiment carrée ou plus exactement triangulaire, même le dessus était carré. J’avais dit à Trappeur : « Il n’y a pas de raison, le pied n’est pas carré, pourquoi ne pas faire des bouts arrondis ». Réponse : « Oh ! mais elles ressembleraient trop aux chaussures de montagne ! » Comme il voulait faire une paire de chaussures à mon nom, avant les championnats du monde, j’ai demandé des bouts ronds. - D’accord, mais tu viens expliquer ça à l’usine !. 206

Je suis allé voir le maître de coupe, mais ça lui compliquait drôlement la tâche. - Tu peux bien faire un effort ! - Bon, je vais voir, mais si tu crois que c’est simple ! Et ils m’ont fait des chaussures avec la semelle triangulaire et le bout rond. Vous devenez un peu « professionnel » : contrats skis et chaussures. Autre chose ? Pas grand-chose. J’étais aussi moniteur, payé par la fédération pour l’école des moniteurs et ce, jusqu’au début de la guerre. Avant 37, quand je revenais des courses, je cherchais toujours une place de moniteur. J’ai par exemple travaillé pour le Ski club de Paris, au Brévent notamment. Le type du restaurant parfois m’appelait : - Dis donc Émile, tu nettoies là ! - Ce n’est pas mon boulot ! - Ah bon, ce n’est pas ton boulot. Hé bien tu n’as qu’à le dire au président. Moi j’ai un arrangement avec lui. Alors, tu donnes un coup de main ! J’étais avec les clients, ça m’agaçait. J’étais même un peu vexé. Je me suis dit qu’il fallait changer cet état de fait, que les moniteurs devaient être indépendants dans des écoles organisées pour le ski, que leur profession devait être reconnue et défendue. Et c’est comme ça que plus tard on a créé le syndicat des moniteurs. L’été, naturellement, tout ça ne marchait pas. Je donnais un coup de main à mes parents à l’hôtel. J’avais de la chance, j’avais un peu de travail, mais c’était un peu juste pour vivre… 207


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Faire du sport de compétition à ce moment-là était-ce un luxe ? On peut le dire. C’est d’ailleurs ce que la fédération ne comprenait pas, et n’a encore pas bien compris. Pourquoi, par exemple, les Autrichiens et les Suisses, surtout les Autrichiens, courent plus longtemps ? Parce qu’ils sont bien payés, qu’ils gagnent bien leur vie ! Chez nous ça n’existe pas ! Je me souviens, après être parti plusieurs années aux États-Unis, quand je suis revenu m’installer ici, l’équipe de France n’avait pas de bons résultats. Mais c’était normal. Lorsque la fédération ou Laurent Boix-Vives, qui venait de reprendre Rossignol avec qui j’étais toujours en contrat, me demandaient : « Comment se fait-il que notre équipe ne marche pas ? », je disais tout simplement : « Il faut les payer ! Les types ne sont pas intéressés, il ne faut pas vous faire d’illusions ». J’avais déjà l’esprit américain. Tu payes, ils marchent ; tu ne payes pas, ils ne marchent pas ! Alors avec Rossignol, Dynamic, Ramy, etc. on s’est réunis à Grenoble. Et c’est à partir de là qu’a été créé le Pool des fabricants et mis en place un système de rémunération des skieurs. Et c’est comme ça que l’équipe, après, est « remontée ». Ce titre en poche, à 25 ans seulement, vous pensez arrêter la compétition ? J’avais un but, c’est d’arriver en forme et gagner à Chamonix. Après 1937, je n’avais pas du tout l’intention de continuer, mais la pression, surtout celle de la Fédération, était quand même importante. Je ne pouvais pas laisser tomber l’équipe pour les Championnats du Monde d’Engelberg de 1938. 208

Cela a été très difficile pour moi de faire ces championnats, d’autant que je n’avais pas la forme vraiment. J’avais des problèmes de santé. Je maigrissais. On ne savait pas ce que j’avais. Jusqu’au jour où l’on a décelé que c’était le ver solitaire. C’est une maladie que l’on subit longtemps avant. Le docteur m’avait prévenu : « Il ne faut pas prendre les soins, parce que cela va vous mettre complètement à plat ». Ce ver solitaire, j’ai dû le garder ! Aux Championnats du monde, les dirigeants trouvaient que je marchais quand même bien. Je ne peux pas dire que je n’étais pas motivé, j’ai quand même fait cette course mais cela a été très dur pour moi. Et c’est James Couttet qui est devenu champion du monde… James avait des dons fantastiques. À seize ans, il était l’un des meilleurs sauteurs français, et il s’est mis à la descente. Le saut et la descente, ça se rapproche… À la Fédération, comme il était juste à l’âge limite de courir cette course, ils se demandaient s’il fallait le faire courir. Je leur ai dit : « Ecoutez, si moi je ne réussis pas, lui, il réussira. De la façon dont il marche ! » À l’entraînement, il marchait très, très bien ; c’est lui qui a fait le meilleur temps. Je savais que le jour de la course, il pouvait faire quelque chose de bien. Il était jeune, décontracté, et il prendrait tous les risques à gagner. Et vous faites deuxième derrière lui… … bien décidé à vous rattraper au slalom ! Vu que j’avais finalement bien marché en descente et que j’avais fait des progrès en slalom, je me suis surtout dit que j’allais 209


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Exporter et transmettre la technique 210

essayer d’avoir le combiné. J’ai fait deuxième du slalom, je crois derrière Rominger, et j’ai gagné le combiné.

1954. J’enchaînais les hivers entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud. Les allers-retours rythmaient ma vie.

Pourquoi arrêtez-vous la compétition si jeune à 27 ans ? Je me suis blessé aux Championnats du Monde de Zakopane en 1939 et est arrivée la guerre. Mais, c’est toujours la même chose, pourquoi les coureurs courent-ils longtemps ? Parce qu’ils sont payés. Même avec mes contrats Rossignol et Trappeur, je ne gagnais pas grand-chose. C’était un petit plus et à part ça, il n’y avait rien d’autre. Les vêtements, ça n’existait pas. Il me fallait faire autre chose.

Vous jouez les pionniers à Val Cartier, Portillo, Sun Valley, ou encore à Squaw Valley. C’est une époque où tout est à créer en matière d’aménagement des stations. Vous faites partie de ceux qui inventent, en temps réel, le ski de loisir. Néanmoins dans un premier temps vous continuez à entraîner et à professer. Au Chili, j’ai entraîné des coureurs locaux et des Américains, de très bons compétiteurs. À Val Cartier, dans les Laurentides, à Mont Tremblant, à Sun Valley ou encore à Squaw Valley, j’ai également encadré les jeunes. Par ailleurs, j’ai entraîné l’équipe olympique canadienne à SaintMoritz (1948). Grâce aux filles, notamment Rosa, nous avons fait d’assez bons résultats. J’aurais pu continuer une olympiade avec eux, mais il aurait fallu que je reste encore quatre ans au Canada. Ils ont très bien compris que je les abandonne pour aller à Sun Valley : « Ah, bien sûr Sun Valley c’est une très, très belle station, on comprend que vous alliez là-bas ! ».

Une fois la guerre finie, et bien que vous soyez extrêmement respecté en France et que beaucoup de portes vous soient ouvertes vous décidez de partir ? J’avais envie de voyager. Les États-Unis notamment m’attiraient. Il y avait cette nouvelle technique que j’avais mise au point, j’avais donc quelque chose à leur montrer. Et puis il y a eu cette opportunité de partir au Chili. Un ami alsacien qui était là-bas en tournée pour le cinéma avait rencontré le Président de la Fédération, qui cherchait quelqu’un pour entraîner ses coureurs. En même temps, j’ai eu aussi une proposition du Québec pour enseigner ma technique à Val Cartier qui se créait. Deux propositions intéressantes. J’ai regardé un atlas, j’ai repéré le Chili et le Québec. Je suis donc parti au printemps pour un premier hiver austral au Chili, et j’ai enchaîné par un deuxième au Canada. Et c’était parti… Et tout s’est enchaîné jusqu’en

D’abord les Canadiens, et ensuite les Américains ? J’ai travaillé avec l’équipe américaine pour les Jeux Olympiques d’Oslo (1952). C’est lorsqu’elle est venue se préparer à Squaw Valley où je travaillais alors, qu’Alexander Cushing, mon boss, a proposé mes services au manager de la Fédération : « Je peux vous donner Émile Allais comme entraîneur ». Tout le monde était ravi. Les garçons étaient très athlétiques et s’entraînaient 211


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Avec son petit-fils et le champion suisse Didier Cuche

vraiment d’une façon formidable. Le sport était pris au sérieux. Je les ai faits courir en Europe un peu avant les Jeux, pour qu’ils apprennent et découvrent la haute compétition. Les premières courses, ils étaient 40e. Mais ils pigeaient très vite. Aux Jeux Olympiques, je ne me souviens plus, mais les meilleurs se sont classés 5 ou 6e. De très bonnes places. Ils m’avaient écouté. Et me faisaient confiance. Mon palmarès de champion , il est vrai, a été un vrai passeport, c’est grâce à lui que j’ai pu travailler de cette façon ; j’aurais été un très bon skieur sans titre, je ne pense pas que j’aurais pu faire de telles choses. Il est vrai aussi que le fait d’avoir lancé la technique française et d’avoir écrit un livre technique m’a donné une bonne notoriété internationale. Mais, c’est vrai que petit à petit, l’aménagement de stations, et le développement du ski de loisir m’ont passionné, plus que l’entraînement et la technique… Et c’est peut-être votre rencontre avec ce fameux Alexander Cushing qui a infléchi définitivement votre carrière… Je suis resté un an à Sun Valley. Et j’y serais peut-être resté plus longtemps, parce que c’était une très belle station où le ski était très agréable, et les gens qu’on y côtoyait très sympas, si un jour, un certain Alexander Cushing n’était venu me voir pour me présenter un projet alléchant : « Je voudrais développer une magnifique vallée que j’ai repérée près de Reno, dans le Nevada. Est-ce que ça vous intéresserait ? ». Je n’étais pas loin de renouveler mon contrat pour un an. Il m’a dit : « Ne signez rien pour le moment, venez voir d’abord ». Au printemps, il est venu me

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chercher à Sun Valley, on est descendu en avion à Reno, on est allé sur le futur site de Squaw Valley. Il n’y avait pas de route, on est monté avec des engins à chenilles. Il avait fait venir des ingénieurs pour que je voie avec eux les emplacements possibles de remontées mécaniques. Cela m’a plu d’entrée. J’ai dit : « OK. Banco » et j’ai prévenu à Sun Valley que j’allais m’installer à Squaw Valley… J’ai travaillé deux ou trois semaines sur place avec eux pour étudier l’emplacement des remontées. Même si j’avais une petite expérience de ce type de travail depuis mon passage à Val Cartier, cela n’avait rien à voir. Val Cartier c’était une petite colline, là c’était toute une vallée. J’ai appris sur le tas en observant beaucoup le terrain et la nature. Ainsi, j’avais pris soin de placer la gare d’arrivée du premier télésiège construit sous l’arête sommitale à l’abri des vents qui balayaient le sommet. Les ingénieurs m’ont suivi. Et pour les pistes ? Même chose. Au début on les traçait en suivant la pente, les arêtes, le relief naturel. Et puis on a appris à déboiser, à utiliser les bulls pour modifier le relief, déplacer des buttes et combler les creux. Et dès la première année, j’ai appris qu’en matière d’aménagement de stations, il fallait prendre un soin tout particulier avec les restaurants d’altitude et avec les parkings. Quand on a inauguré Squaw Valley, on pouvait déjà garer 2000 voitures. Le fond de la vallée était plein de voitures. Quand on voit ce qui se passe toujours en France, on comprend que le problème des voitures, bien souvent, on n’a pas su l’aborder. 213


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C’est aussi à Squaw Valley que vous avez saisi l’importance capitale de la préparation et l’entretien des pistes…. À Sun Valley, l’entretien des pistes était assuré par des pisteurs qui damaient skis aux pieds. Je l’avais fait remarquer à Cushing. Si bien qu’à Squaw Valley, on damait, à skis bien entendu, dès qu’il tombait beaucoup de neige. J’avais appris qu’un Autrichien, expatrié dans une petite station du Colorado, utilisait un engin à chenilles, une Snowcat, vraiment une petite machine magnifique, avec quatre chenilles directrices, qui passait partout. Or, j’avais observé qu’une chenillette allait ravitailler régulièrement un relais de télé. Un jour j’ai rencontré le chauffeur sur un télésiège. Il adorait faire du ski, mais trouvait le prix des remontées très cher. Il m’est alors venu l’idée d’en parler à Cushing pour que je puisse négocier des heures de damage contre un forfait gratuit pour le chauffeur. Il fallait juste payer l’essence, qui n’était pas chère là-bas. Et c’est comme ça, qu’on a commencé à damer des pistes mécaniquement en fixant des gros rouleaux derrière le snowcat !

Une snowcat, petite machine magnifique 214

Et vous avez débarqué en 1954 ! En arrivant à Courchevel, j’ai eu le sentiment de revenir en arrière. On ne faisait rien sur les pistes, alors qu’à Squaw Valley ou même à Portillo, on damait, et on avait des équipes de pisteurs pour le faire. À Courchevel, il n’y avait que deux secouristes pour ramasser les éventuels blessés. Quand j’ai demandé à Michaud où étaient les pisteurs, j’ai dû lui expliquer qu’ils étaient ceux qui « entretiennent, préparent, dament les pistes ». Il m’a regardé

les yeux écarquillés, et s’est contenté d’un « mais ça se dame tout seul, avec les skieurs ! » En France le damage des pistes n’existait pas. Même à Val d’Isère ou ailleurs. Je me suis dit que je reviendrai à l’assaut plus tard… Maurice Michaud était plutôt têtu, non ? Comment avezvous eu gain de cause ? Un jour de très mauvaise neige, très lourde et de redoux, comme c’était presque inskiable, on n’a pas ouvert le téléski principal. Par chance M. Michaud passait par là. On a eu une petite discussion : - Mais Émile pourquoi ça ne fonctionne pas ? - Tu vois bien, il faudrait préparer un peu les pistes. - Allons bon… C’est déjà pas mal qu’on les monte au sommet de la montagne, si en plus il faut qu’on les descende ! - Il n’est pas question qu’on les descende, juste qu’ils descendent plus facilement… C’est une question commerciale ! Je te rappelle qu’à Squaw Valley, j’avais des pisteurs… - Oui, oui. Je vais réfléchir… Il l’avait un peu mauvaise. Quelques jours plus tard, il vient vers moi : « T’en veux combien de tes pisteurs ? ». Je n’osais pas trop lui en demander, cela faisait une somme importante. « Il m’en faudrait quatre ou cinq ! ». « D’accord quatre ! ». C’était pas mal, d’autant que je m’arrangeais déjà avec l’école de ski, chaque fois qu’il y avait une chute de neige, pour qu’elle me prête trois ou quatre moniteurs. On arrivait ainsi à pré-damer les pistes, tout à pied, avec les skis. C’était fastidieux.

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Départ de téléski en 1948 à Courchevel

Et puis petit à petit vous créez un véritable service des pistes. Cela m’a pris tout de même deux ans avant d’avoir mon équipe de pisteurs. L’année suivante, j’en avais le double. Et ensuite, j’ai pu faire acheter ma fameuse chenillette, « ma » Snowcat par le département. Ça s’est su très vite : « Émile Allais a des pisteurs, Émile a une chenille, etc. ». Cela s’est répandu très vite. Les stations sont tellement près les unes des autres. Maintenant c’est absolument indispensable.

Pour miner les gros rochers sur la piste de La Saulire, j’avais fait venir des artificiers de métier et leur ai demandé de faire une piste pratiquement artificielle à travers les rochers. J’avais bien préparé mon plan avec un de mes pisteurs qui, l’été, était mineur dans une carrière. J’avais acheté des pistolets automatiques pour percer les rochers, miner les rochers. Les gars ont passé l’été à nettoyer le terrain et faire sauter des rochers, je les avais embauchés à l’année. Et moi je faisais de la propagande : des pistes de ski doivent ressembler à un golf. Là encore, ça a suivi partout : « Émile a fait ça à Courchevel ». Mais c’est ce qu’il fallait faire.

C’est à Courchevel aussi que vous imposez une autre manière d’aborder le problème, à savoir travailler et préparer le terrain l’été… Oui. Là encore, à cette époque, nous sommes au milieu des années cinquante, c’est quelque chose qui ne se faisait pas, et qu’on n’imaginait même pas. Il y avait un obstacle ? On le contournait. Une ravine, des rochers ? On faisait avec. C’est tout juste si on coupait les arbres et les buissons. Si vous aviez vu la tête des gens quand j’ai fait venir de Chambéry un gros bull, un Caterpilllar D9, pour combler une grosse ravine au bas des pistes. Pensez : cet engin énorme, fait pour travailler sur les routes, tout d’un coup sur les pistes. Les gens étaient perplexes : « Qu’est-ce qu’il fait encore l’Américain ? » (parce qu’ils m’appelaient « l’Américain », j’étais toujours en jeans), « Tu crois qu’il va y arriver ? ». On y est arrivé…

Même chose pour le déclenchement des avalanches ? À Alta, dans l’Utah, une région très dangereuse pour les avalanches – on est près du Pacifique, il y a de grosses chutes de neige et l’humidité tombe sur les premières montagnes – j’avais rencontré un Français qui avait résolu le problème à sa manière : il utilisait des petits canons de l’armée, des canons sans recul. Il était venu nous faire une démonstration à Squaw Valley avec un tube lance-roquettes. Il a fait des visées, tiré quelques roquettes : « c’est simple, vous mettez ça en ligne de mire, vous glissez comme ça, vous mettez la roquette, et voilà ». Il nous a conseillés de faire pareil : « Il vous faut acheter ça. Vous demanderez à un officier de l’armée de venir vous donner quelques conseils. » C’est ce qu’on a fait. Naturellement il n’y avait pas moyen de faire la même chose à Courchevel. En France… Un canon, c’est une arme ! J’ai tout de même demandé si on ne pouvait pas embaucher un militaire, un artilleur, mais cela ne pouvait pas se faire, il y avait

Même surprise lorsque vous embauchez des artificiers ? 216

Premières remontées mécaniques à Courchevel

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un problème d’assurance, c’était trop compliqué. Alors on se contentait de déclencher nous-mêmes : on allait au sommet des pistes, on se mettait à deux ou trois, on coupait le sommet de la pente, on faisait une cassure, et puis l’avalanche partait… quand elle voulait bien partir. On ne s’attachait pas. De toute façon s’il y en a un qui partait, on partait tous ensemble. On était tellement rapprochés. La Saulire en 1953

Et vous vous êtes dit qu’il était grand temps de trouver quelque chose. J’ai pensé : « Et si on s’accrochait à la ceinture des ballonnets gonflés qu’on trouve dans les foires ? ». On a fait un essai avec un sac d’une soixantaine de kilos rempli de sciure et de sable. On a attaché un ballonnet au sac, on a déclenché une coulée, le sac est parti avec le ballonnet…Il a roulé, on ne le voyait plus, en revanche le ballon est toujours resté en surface. On s’est dit : « ça marche, on va faire comme ça pour nous, au moins on nous trouvera très vite ! ». Et puis, un de mes pisteurs – l’un de mes meilleurs qui était en outre entrepreneur – m’a suggéré d’essayer la dynamite. On a acheté des pains. Ça a marché. On faisait des petits paquets de dynamite qu’on faisait exploser sur les couloirs, ça partait bien… C’est resté jusqu’à maintenant. On continue comme ça. C’est vrai : tout cela n’existait pas. On peut dire que c’est moi qui ai formé les premiers pisteurs. D’ailleurs, vous avez la médaille numéro 1 des pisteurs ? Oui. Comme celle des moniteurs.

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Il y a quelques années, il y a eu un rassemblement des pisteurs à Courchevel auquel j’étais invité d’honneur. J’y suis allé avec plaisir. À cette occasion, ils ont passé en revue toute l’évolution du damage : comment on damait les pistes d’abord skis aux pieds, puis avec des rouleaux tirés par des pisteurs, puis avec des grillages pour lisser les traces, etc. Et tout d’un coup, j’ai vu la Snowcat. Je ne savais pas qu’ils l’avaient gardée. J’étais très ému. Elle marchait. Une véritable « antiquité » au milieu de toutes les chenilles modernes, trois fois plus grandes que ma petite Snowcat, qui étaient en démonstration… Dans votre contrat pour Courchevel, il n’y avait pas une clause concernant la promotion et l’image de la station. Oui, bien sûr. Je devais par exemple accueillir les personnalités et les vedettes. Je les accompagnais à la découverte du domaine. C’était sympa. J’ai skié avec le roi des Belges, le Prince d’Italie… Et même Brigitte Bardot. Eh oui ! Elle se tenait comme ça, cambrée. Je lui ai dit : « ce n’est pas comme ça : il faut faire le dos rond… ». On aurait pu croire que vous alliez rester à Courchevel. Et puis non, vous vous laissez tenter par La Plagne… À Courchevel, j’avais pratiquement organisé le travail des pisteurs, la préparation des pistes, la sécurité…Et puis j’avais toujours mon contrat avec le département de la Savoie pour aider au démarrage des stations. Le préfet m’a demandé d’aller les aider et de faire en somme pendant quelques années la même chose qu’à Courchevel. 219


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À La Plagne, le problème c’est qu’il y avait plusieurs pistes, mais très courtes, de 450 mètres maxi. Avec ces trois ou quatre pistes, les gens avaient l’air de s’ennuyer. Pas assez de dénivelé, pas assez difficile. Il m’est venu à l’idée de développer des pistes sportives. J’ai par exemple créé une sorte de stade de slalom permanent : les skieurs prenaient un abonnement au club, et pouvaient descendre quand ils voulaient dans une piste de slalom tracée en permanence. J’ai créé aussi une piste spéciale pour que les jeunes des clubs environnants ou ceux de Chambéry, d’Annecy, d’Aix puissent s’entraîner à la descente sans avoir à éviter des skieurs plus ou moins bons sur une piste ouverte. Ils avaient la possibilité de s’entraîner à toute vitesse, sur une piste fermée et surveillée, par des pisteurs que je mettais sur le côté. Et une fois mise en place l’organisation des pistes de La Plagne, vous partez. Comme à chaque fois ? À la Plagne, ça roulait. J’arrivais à la fin de mon contrat avec le département, et j’ai été contacté par M. Boissonnas, le Président de la société de Flaine. Avant de démarrer, il voulait absolument avoir mon avis et savoir si c’était valable de faire une station, d’autant qu’il avait de gros problèmes pour faire la route d’accès. Je suis allé voir, l’endroit m’a vraiment plu. C’était un très, très beau domaine. Il y avait non seulement Flaine, mais tout un massif, magnifique, à équiper. Boissonnas m’a alors proposé de l’aider à faire Flaine. Ce qui m’a intéressé avec lui, c’est qu’il voulait faire une station à l’image de ce qui se fait en Amérique. C’est-à-dire c’était une 220

société, et non des individuels ou la commune, qui allait développer complètement cet endroit et tout gérer : les remontées, les pistes, les hôtels, les logements, équipements. Ça me semblait très efficace au point de vue gestion globale. Là-bas, j’ai d’abord continué le travail de mon prédécesseur, Freddy Couttet, qui avait déjà fait la prospection. Je suis resté en contact avec lui pour le tracé des pistes et des remontées. J’ai développé et mis en place un service des pistes, comme je l’avais fait à La Plagne. Et comme je l’avais fait à La Plagne, j’ai ouvert un magasin de sport. Et puis il y a eu quelques divergences de vue avec M. Boissonnas… Et vous fondez votre famille! En réalité vous n’avez jamais cessé de travailler pour la création et le développement des stations. Oui, au Canada, aux États-Unis, au Chili, en Argentine, en Espagne, en France… Il faut dire qu’avec l’expérience acquise à Squaw Valley et à Courchevel en particulier, j’ai été amené, pendant quelques années, à faire partie de la Commission de la montagne. À ce titre, j’allais visiter tous les sites possibles en France, aussi bien dans les Pyrénées, dans le Massif Central, dans les Alpes-Maritimes. J’ai parcouru toutes ces montagnes pour voir s’il y avait des possibilités, notamment au moment du Plan Neige, quand il y a eu ce grand boom dans le démarrage des stations. Ça m’a fait pas mal connaître (sic). Après ça s’est calmé un peu… Le principal était en place. Je dois dire que j’ai vraiment eu de la chance avec mes stations : 221


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Squaw Valley et Courchevel ont eu les Jeux Olympiques, Portillo et la Sierra Nevada les Championnats du monde. C’est la preuve que ces stations étaient quand même valables. J’ai le droit d’éprouver de la satisfaction personnelle, n’est-ce pas ?

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TABLE

DES MATIÈRES

Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . p.5 Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . p.9 I . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.15 L’oncle Hilaire et les débuts du ski . . . p.18 II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.21 III . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.25 Le grand-père . . . . . . . . . . . . . . . . p.29 IV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.31 V . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.35 Le vélo, le hockey . . . . . . . . . . . . . . p.40 La Montefiore . . . . . . . . . . . . . . . . p.42 VI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.45 Première course internationale . . . . . p.50 Grand Prix international à Garmisch, p.50 Ambiance Derby, jambe cassée . . . . . p.52 IX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.69 X . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.75 XI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.81 XII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.87 Descente à Zermatt . . . . . . . . . . . . p.92 XIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.95 XIV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.99 XV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.103 XVI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.107

La chicane Allais, la coupe Allais, le ski extrême . . . . . . . . . . . . . . . . p.113 XVII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.115 XVIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.119 XIX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.123 Le cinéma de Darryl Zanuck . . . . . . p.127 XX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.129 XXI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.133 XXII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.137 XXIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.141 XXIV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.145 XXV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.149 La légion d’honneur au Chili, les anoraks matelassés, les pelles à neige, le surf . . . . . . . . . p.152 XXVI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.155 XXVII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.161 XXVIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.165 XXIX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.169 XXX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.169 XXXI . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.175 XXXII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.183 XXXIII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.187 Entretien . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.193


TABLE

DES ILLUSTRATIONS

Photos Philippe Bouchet : Pages 8, 21, 27, 28, 37, 52, 57, 59, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 82, 85, 86, 88, 101, 102, 103, 104, 105, 107, 113, 124, 131, 186, 193, 195. Photos Thierry Guillot pour le Dauphiné Libéré : pages 9, 13. Photos Tops Socquet à Megève : pages 14, 20, 24, 26, 30, 34, 39, 41. Collection du Musée de Megève : pages 15, 17, 18, 19, 31, 46, 47, 54, 89. Collection Allais : pages 16, 25, 43, 44, 53, 58, 66, 77, 80, 83, 91, 95, 96, 98, 106, 109, 129, 137, 138, 180, 183, 187, 188, 190, 191, 199, 202, 205, 223. Collection Allard à Megève : pages 22, 67, 173. Photos Morand : pages 33, 49, 78, 97. Photos agence zoom : pages 35, 36, 38, 45, 50, 51, 56, 60, 61, 62, 63, 76, 87, 100, 111, 114, 115, 143, 145, 159, 168, 169, 170, 174, 175, 176, 177, 178, 179, 182, 194, 196, 197, 201, 203, 205, 209, 210. Courchevel - Société des 3 Vallées : 135, 146, 148, 154, 155, 214. - Collection BAETZ : 144, 147, 149, 156, 157, 217. - Collection Bourdillon : 218. - Collection Archives de Savoie : 216. - OT de Courchevel, collection Feuillié : page 150. Collection Nancy Cushing (Squaw Valley) : pages 84, 108, 110, 117, 132, 133, 136, 160, 211. Collection Frison-Roche : page 90. Photos Rossignol : pages 140, 161, 163, 164, 165, 166, 167, 171, 172, 185, 192, 206, 207. Miroir des Sports et Match : pages 64, 209. Collection Henry Purcell pour Portillo : pages 118, 119, 121, 210. Photo Alemany : page 181. Photo Guillaume Desmur : page 184. Photos Courtesy Sun Valley Resort : pages 122, 123, 125, 127, 128, 130.


PALMARÈS

D’ÉMILE

ALLAIS

ÉMILE ALLAIS : 10 MÉDAILLES AUX J.O. ET CHAMPIONNATS DU MONDE DONT 4 TITRES DE CHAMPION DU MONDE En 1935, il obtient au championnat du monde de Mürren (sui) : 2e place en descente 2e place au combiné En 1936, aux J.O. de Garmisch-Partenkirchen (GER) : 3e du combiné 3e du slalom 4e de la descente En 1938, il obtient au championnat du monde de Chamonix (FRA) : 1er du slalom 1er de la descente 1er du combiné En 1938, il obtient au championnat du monde d’Engelberg (SUI) : 1er du combiné 2e de la descente 2e du slalom


REMERCIEMENTS

Un grand merci à tous les amis, les skieurs, les passionnés, les photographes… qui ont contribué à la réalisation de ce livre grâce à leurs témoignages et aux images qu’ils ont mises à notre disposition : Jean Louis Boucher L’Agence ZOOM La municipalité et l’office de tourisme de Megève Monsieur Jeanroy et le musée de Megève La municipalité et office du tourisme de Courchevel Nancy Cushing, Tom ONeil et la station de Squaw Valley Henri Purcell et la station de Portillo Shannon Besoyan et La station de Sun Valley La société Rossignol Merci également à Marinette Gros et Patricia Ody qui ont retranscrit les propos d’Émile Allais, recueillis dans plusieurs enregistrements par Karen Allais Pallandre et Gilles Chappaz. Et pour la réédition de cet ouvrage, un merci très particulier à Christian Moretti (Bliss, studio de création), Daniel Durand, Éléonore Gerbier et Éliane Tissot pour leur disponibilité, leur enthousiasme et leur efficacité.


Cet ouvrage est publié à compte d’auteur Par Karen Allais Pallandre Imprimé en Italie par Ermes Graphics, à Turin Dépôt légal décembre 2010 www.emileallais.com

Allais, la legende d'Emile  

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