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Notre mal développement : une fatalité ou notre responsabilité?  Dans quelques mois, nous célébrerons les 50 ans de notre indépendance, et cela devrait être  une  occasion  inespérée  de  procéder  à  un  bilan.  Cependant,  se  poser  un  instant  et  faire  le  point  n’est  utile  que  si  l’on  ose  regarder  la  vérité  en  face, quels  que  soient  les  sentiments  qu’elle nous inspire, effroi, regret ou amertume. Il faut beaucoup de courage pour affronter  la  réalité  et  beaucoup  de  force  pour  ne  pas  s’effondrer.  C’est  sans  doute  la  douleur  de  réaliser l’étendue de nos échecs, ou le fait de devoir désigner des coupables, qui nous prive  d’un  bilan  qui  serait  salutaire.  Pourtant,  lorsque  l’on  observe  l’Algérie,  ce  qui  est  le  plus  frappant,  c’est  l’impression  d’une  société  totalement  égarée,  engagée  dans  une  fuite  en  avant,  pour  nulle  part.  L’heure  de  l’introspection  ne  semble  malheureusement  pas  encore  venue.  L’Algérie  donne  l’impression  d’être  une  sorte  de  bateau  fantôme  à  la  dérive,  et  personne  n’en a conscience, parce que personne n’ose regarder ni par‐dessus bord ni les instruments  de mesure qui, pourtant, s’affolent depuis longtemps. Fantôme parce que mes compatriotes  semblent avoir renoncé à leurs rêves, même les plus simples, et un homme sans rêve n’est‐il  pas un homme mort ?  Un chèque en blanc a été fait à nos aînés, à l’aube de l’Algérie libre. Quels chiffres peut‐on y  lire 50 ans plus tard ? Les 100 000 à 300 000 morts de la guerre civile des années 1990 ? Les  centaines de suicides de jeunes Algériens qui continuent d’endeuiller  L’Algérie ? Les centaines de harraga qui se noient chaque année, préférant risquer leur vie  plutôt que de rester dans notre pays ? Notre Algérie serait‐elle donc devenue une prison à  ciel ouvert ?  Au‐delà de ce bilan «macabre», celui auquel assistent les vivants est bien pire sans doute. Le  bilan économique et social est peu reluisant, eu égard aux espoirs que l’on nourrissait pour  l’Algérie  à  l’aube  de  son  indépendance.  Dans  les  années  1960,  personne  ne  pariait  sur  la  Corée  du  Sud  et  l’on  prédisait  à  l’Algérie  de  devenir  une  puissance  qui  compte.  Cinquante  ans plus tard, la Corée du Sud est  classée dans les 50 premiers pays en termes de PIB par  habitant  et  l’Algérie,  loin  derrière  à  la  126e  place.  Nous  pourrions  nous  livrer  à  une  énumération  sans  fin  des  statistiques  froides,  traduisant  nos  faibles  performances  économiques, notre incapacité chronique à édifier une société de progrès. Mais ce qui est le  plus  important,  c’est  la  réalité  sociale  qu’elles  traduisent,  celle  que  vivent  des  millions  d’hommes et de femmes, condamnés à souffrir en silence, incapables de se faire entendre,  d’exprimer  leur  désir  frénétique  d’en  finir  avec  le  mal‐vivre  qui  les  étreint  chaque  jour  un  peu plus.  La «réalité» qui m’interpelle le plus, c’est celle que vit notre jeunesse, car outre le fait qu’elle  représente 70% de la  population de notre pays, elle est le premier baromètre de l’état de  santé  d’une  nation.  L’état  de  la  jeunesse,  la  façon  dont  on  la  traite  et  sa  perception  de  l’avenir,  voilà  ce  qu’il  suffit  d’examiner  pour  comprendre  le  bilan  catastrophique  auquel  nous  sommes  parvenus  en  un  demi‐siècle  de  politique  du  gâchis.  Que  nous  dit  notre 


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jeunesse ?  Nous  n’en  savons  rien  à  vrai  dire,  car  nous  ne  l’écoutons  pas,  pire,  nous  ne  l’entendons pas. Je suis allé à sa rencontre, je l’ai écoutée et j’ai réalisé à quel point notre  faute était lourde face à cette jeunesse dont nous avons bradé le présent, et pire, l’avenir. A  y regarder d’un peu plus près, ces millions de jeunes Algériens sont notre seule richesse et  au lieu de la cultiver, nous l’avons réduite à une vie de frustrations en tous genres, gaspillant  un potentiel immense que pourraient nous envier bien des peuples bâtisseurs.  Forts de cette jeunesse aux ressources immenses, nous pourrions nous enorgueillir d’avoir  des fleurons de l’industrie mondiale et des scientifiques de renom. Au lieu de cela, nous en  sommes  réduits  à  tirer  une  fierté  d’avoir  construit  des  routes  et  des  immeubles,  oubliant  qu’elles sont le fait de la technologie développée par les autres peuples, de leurs entreprises  et même de leurs travailleurs. C’était à nous de choisir ce que nous ferions de notre richesse  humaine et nous avons, bien évidemment, fait le mauvais choix, celui de la médiocrité. Un  homme ne vaut que par ses réalisations, qu’avons‐nous donc réalisé en 50 ans ? Quelle a été  notre contribution à l’humanité ?  Les liesses populaires qui se sont déroulées lors de la dernière Coupe du Monde de football,  avec  le  drapeau  de  notre  pays  qui  s’est  retrouvé  fièrement  brandi  par  nos  compatriotes  partout dans le monde, m’ont fait réaliser à quel point nous avons perdu toute confiance et  toute foi en nous‐mêmes. Là encore, affronter la réalité en face permet de la comprendre.  Notre contribution au savoir universel est nulle, que ce soit dans le domaine culturel ou dans  les  domaines  scientifique  et  technologique.  L’Algérie  figure  encore  et  toujours  dans  le  peloton de queue de tous les classements internationaux.  Pourquoi  en  sommes‐nous  arrivés  là  ?  Jusqu’à  quand  continuerons‐nous  à  accepter  d’être  l’ombre de nous‐ mêmes ? Les plus fatalistes d’entre nous, et je crois savoir qu’ils sont très  nombreux, trop nombreux même, voudraient nous persuader que l’histoire de l’Algérie post‐ indépendance  ne  peut  que  nous  conforter  dans  l’idée  que  notre  pays  a  été  frappé  par  la  malédiction.  Ainsi,  nous  aurions  commis  une  sorte  de  péché  originel  que  nous  devrions  expier avant de prétendre enfin à vivre pleinement la liberté que nous avons reconquise au  prix  de  tant  de  sacrifices.  C’est  cependant  une   solution  de  facilité,  la  solution  du  résigné,  voire celle du condamné.  Notre  tragédie  n’est  peut‐être  simplement  que  de  notre  propre  fait  ?  Prenons  le  pétrole.  Dans notre cas, il est une malédiction parce qu’il a permis l’instauration et la pérennisation  d’un  ordre  social  qui  s’avère  totalement  anti‐développement.  Pour  autant,  en  soi,  nos  ressources en hydrocarbures pourraient constituer un formidable levier de développement.  Elles  permettraient  par  exemple  de  financer,  à  moindre  coût  social,  des  grands  projets  et  toutes  les  réformes  structurelles  nécessaires  pour  bâtir  un  tissu  économique  compétitif  (l’administration, l’éducation, le système bancaire, la modernisation des entreprises, etc.).  Une  véritable  politique  de  développement,  accordant  un  rôle  stratégique  au  secteur  des  hydrocarbures  pour  le  financement de  la  croissance  aurait pu  nous  permettre,  en  l’espace  de 10 ans, de doubler notre PIB. Mais c’est une tout autre histoire que nous avons vécue. On  ne peut qu’observer le paradoxe entre l’accumulation de réserves de change (à des niveaux 


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jamais atteints  dans  notre  histoire)  d’un  côté,  et  de  l’autre  la  détérioration  de  la  situation  sociale,  atteignant  un  niveau  préoccupant  pour  la  cohésion  de  notre  société.  Comment  l’injection de dizaines de milliards de dollars dans l’économie a‐t‐elle pu déboucher sur des  émeutes  et  un  malaise  social  aussi  profond  ?  Plusieurs  facteurs  permettent  de  le  comprendre et d’expliquer pourquoi cette situation n’est paradoxale qu’en apparence.  En premier lieu, il y a l’absence de réformes structurelles dignes de ce nom, qui auraient pu  permettre la création et le développement d’un nombre suffisant d’entreprises nationales.  En second lieu, il y a notre ordre social, qui repose sur la domination de la société par l’Etat,  la restriction des libertés et l’incitation aux comportements de rente et non de production.  En troisième lieu, la déstructuration de la société, le délitement de la confiance sociale nous  ont  rendus  incapables  de  penser  et  d’œuvrer  collectivement  dans  tous  les  domaines  (économique,  sociétal,  et  politique).  La  perte  de  nos  valeurs  morales,  qui  en  est  un  corollaire,  a  laissé  place  à  un  comportement  opportuniste qui  s’est  généralisé  à  tous  les  échelons et toutes les sphères de la société.  En  quatrième  lieu,  notre  manque  de  foi  en  nous‐mêmes  :  nous  ne  croyons  pas  en  ce  que  nous  faisons,  et  c’est  ce  qui  explique  nos  échecs  dans  tout  ce  que  nous  entreprenons,  ou  presque.  Enfin,  la  dernière  cause  de  nos  malheurs,  et  non  des  moindres,  est  notre  déresponsabilisation  collective,  le  renoncement  à  nos  devoirs  premiers  les  uns  envers  les  autres, et de fait, envers nos propres enfants.  Le terme «responsabilité» a, depuis longtemps, disparu du vocabulaire des Algériens, aussi  bien ceux qui sont aux commandes du pays que les simples citoyens. Lorsque l’on tente de  comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, tout le monde se réfugie derrière un «ils»,  composé d’individus imaginaires en réalité, qui devraient endosser seuls la responsabilité de  notre  descente  aux  enfers.  Il  n’y  a  pas  de  complot  ourdi  par  une  poignée  d’hommes  qui  auraient pour ultime objectif de nous maintenir sous le joug de leur domination destructrice.  Et  quand  bien  même  ce  serait  une  réalité,  c’est  certainement  notre  déresponsabilisation  collective qui leur a laissé le chemin libre.  Ainsi,  un  bilan  aussi  lourd  que  le  nôtre,  en  vies  humaines,  en  existences  sacrifiées,  en  jeunesses brisées et volées, ne manquera pas de provoquer des renvois de balle. Chacun se  tournera  vers  son  voisin  pour  lui  demander  des  explications,  au  lieu  de  chercher  en  lui‐ même  les  raisons  de  son  échec,  de  notre  échec.  Personne  ne  veut  endosser  la  moindre  responsabilité, mais tout le monde revendique sa part de pouvoir, voilà ce qui caractérise la  situation  tragicomique  dans  laquelle  nous  nous  trouvons.  Ce  qui  est  sans  doute  le  plus  dramatique,  c’est  le  fait  que  «l’élite»  ait  également  renoncé  à  toute  responsabilité,  par  manque  de  courage  et  d’imagination,  mais  sans  doute  aussi  parce  qu’elle  est  également  victime de la perte de foi collective dans les capacités de notre peuple.  Au  final,  c’est  une  sorte  de  comportement  autodestructeur  qui  s’est  emparé  de  nous,  collectivement. Tout se passe comme si nous étions psychologiquement sous la domination  d’une peur de réussir, de prétendre au bonheur, qui nous pousse instinctivement à adopter  des comportements d’éternels perdants. 


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Tout comme chacun de mes compatriotes, je suis totalement atterré par la quasi disparition  de  la  fierté  qui  était  la  nôtre  au  sortir  de  la  guerre  de  libération.  A  l’étranger,  je  constate  avec amertume à quel point nous paraissons insignifiants, pire, méprisables. Pourtant, je sais  que notre potentiel est immense, j’ai foi en notre peuple, et je le crois capable, tel le phénix,  de renaître de ses cendres. Mais, il ne faut plus nous contenter de vœux pieux, nous devons  devenir  les  acteurs  de  notre  destin.  A  l’heure  où  nombre  de  peuples  du  Maghreb  et  du  Moyen‐Orient ont eu recours à la force pour s’affranchir du diktat de l’obscurantisme, nous  savons que notre siècle des lumières ne pourra pas émerger d’une nouvelle ère de violence.  La voie de notre changement ne peut être que pacifique, négociée entre toutes les parties  prenantes, pour bâtir ensemble un nouveau projet collectif, un nouveau contrat social, dont  un  nouvel  Etat  serait  le  dépositaire.  Ma  grande  crainte  réside  dans  l’incapacité  dont  nous  avons fait preuve jusqu’ici pour essayer de nous comprendre les uns les autres et nous faire  confiance. Je vois un avenir sombre sans un sursaut collectif, car la société algérienne est en  ébullition.  Tôt  ou  tard,  la  fraction  de  ceux  qui  n’ont  rien  à  perdre  ni  à  craindre  deviendra  telle que la violence extrême viendra encore endeuiller nos foyers et nous faire prendre un  retard  irrattrapable  dans  tous  les  domaines  et  hypothéquera  encore  un  peu  plus  notre  avenir.  L’heure  est  grave,  il  est  temps  de  cesser  de  nous  comporter  en  éternelles  victimes.  Nous  sommes tous coupables, coupables de nous être abandonnés au fatalisme, d’avoir renoncé à  notre dignité, à nos rêves, d’avoir accepté de brader l’avenir de nos enfants. Nous avons des  comptes à rendre à notre jeunesse. Nous lui transmettons un flambeau éteint, une Algérie  devenue  l’ombre  d’elle‐même,  vulnérable  à  toutes  les  convoitises  et  soumises  à  tous  les  aléas.  Notre ennemi aujourd’hui est à rechercher en nous‐ mêmes et nulle part ailleurs. Il réside  dans  nos  démons  internes,  notre  suspicion  les  uns  envers  les  autres,  notre  déresponsabilisation collective, un matérialisme et un individualisme que nous subissons, à  défaut d’un véritable projet collectif qui nous permettrait de nous projeter dans une Algérie  où chacun de nous trouverait sa place, dans le respect, en harmonie avec les autres.  Aucune  alternative  n’émergera  pour  nous  détourner  de  la  funeste  trajectoire  que  nous  avons empruntée, sans une introspection profonde, sans une prise de conscience collective  que le pire est à venir et que nous avons tous beaucoup à perdre. Notre salut viendra d’un  sursaut collectif. Il n’y a pas de sauveur qui surgira par miracle pour nous sauver de nous‐ mêmes. Ce n’est que lorsque nous reprendrons confiance en nous, les uns dans les autres,  que  nous  pourrons  faire  prendre  à  notre  pays  un  nouveau  départ.  Nous  devons  nous  demander  dans  quelle  Algérie  nous  voulons  vivre,  et  construire  notre  propre  modernité,  sans  conflit,  en  harmonie  avec  les  valeurs  de  tolérance,  de  fraternité,  de  courage,  et  de  compassion que véhicule notre religion, dans le respect de l’autre et de sa liberté.  Nous n’avons pas d’autre choix que celui de réussir la refondation de notre nation, pour la  faire enfin entrer de plain‐pied dans le XXIe siècle et lui faire rejoindre le concert des nations  développées et en paix avec elles‐mêmes. 

"Notre mal développement, une fatalité ou notre responsabilité?" - 3 Nov. 2011 - El Watan  
"Notre mal développement, une fatalité ou notre responsabilité?" - 3 Nov. 2011 - El Watan  
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