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BELGIE(N)-BELGIQUE

P 008189

Editeur responsable : Timur Uluç • Commission Justice et Paix francophone de Belgique, asbl Chaussée Saint-Pierre, 208 • B-1040 Etterbeek - Belgique

Revue d’analyse des conflits internationaux et des enjeux de paix

Du rêve des évolutions aux

révolutions ! N° 103 2e TRIMESTRE 2018 - JUIN


SOMMAIRE ÉDITO

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L’ACTUALITÉ : REGARDS ET POSITIONS Mai 68-Mai 2018 : 50 ans après, que reste-t-il des utopies ?

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DOSSIER DU RÊVE DES ÉVOLUTIONS AUX RÉVOLUTIONS ! Introduction

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Première réflexion Faire la révolution, un reliquat du passé ?

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Seconde réflexion Révolutions numériques : mythe ou réalité ?

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Troisième réflexion Tous militants pour un nouveau récit ?

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PORTRAIT / POINT DE VUE Le militantisme : un style de vie ?

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BRÈVES

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ÉDITO Chère lectrice, cher lecteur, Les années 60 ont été le théâtre d’un vaste mouvement de transformation culturelle, impulsion initiée par la jeunesse occidentale qui n’a pas tardé à s’étendre à d’autres catégories de la population. Si l’on observe nos sociétés, 50 ans après Mai 68, une question vient à l’esprit : serait-on à l’aube d’une nouvelle conjoncture révolutionnaire ? Notre époque réunit-elle les conditions d’une transformation profonde de nos conditions d’existence pour un monde plus juste ? A première vue, nous en sommes loin… Les luttes contemporaines témoignent d’une dispersion de l’agir collectif. Les actions sectorielles éparses ont ainsi progressivement remplacé les mouvements de masse. Par ailleurs, face aux tentations individuelles de la consommation et du divertissement, il devient difficile de mobiliser pour le bien commun. Pourtant, que l’on parle des inégalités sociales, de l’organisation du travail, des multiples crises financières sur une échelle de temps très courte ou de l’exploitation déraisonnée de la nature, des voix indignées s’élèvent de toutes parts ! Aussi, il apparaît de façon claire et urgente que notre système économique est insoutenable d’un point de vue humain et écologique. Or, l’Histoire a montré qu’un processus révolutionnaire procède toujours d’une crise systémique de l’ordre ancien… Pour ne pas subir les transformations de la société que nous imposent notamment les défis écologiques, il nous importe, citoyens, décideurs économiques ou responsables politiques, d’œuvrer dès aujourd’hui à un changement de paradigme politique et économique qui soit compatible, tant au niveau des moyens que des fins, avec les hautes exigences de justice et de paix. Valéry Witsel


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L’ACTUALITÉ : REGARDS ET POSITIONS

Mai 68-Mai 2018 :

50 ans après, que reste-t-il des utopies ?

© Flickr Mémoire2cité

Mai 2018 : nouveau mai 68 ?

LES ÉVÈNEMENTS DE MAI-JUIN 1968, plus connus sous le nom de mai 68, font partie de ces événements majeurs qui restent gravés dans la mémoire de ceux qui les ont vécus ou dans l’imaginaire des générations suivantes. Il y a exactement 50 ans, des étudiants parisiens déclenchèrent un mouvement de contestation suivi par les syndicats ouvriers qui observèrent une grève générale de plusieurs semaines, résolue par la signature des fameux accords de Grenelle. Cinquante ans plus tard, mai 68 incarne toujours un des mouvements sociaux les plus importants de l’histoire française qui résonna également dans un grand nombre de pays, y compris en Belgique. Symbole de révolte, de contestation, de lutte sociale mais aussi d’aspiration à un idéal de liberté et d’égalité, mai 68 fait aujourd’hui encore fantasmer certains tandis qu’il en agace d’autres. Mais un demi-siècle plus tard, que reste-t-il de ces utopies ? Ce genre de mouvement est-il révolu ? Ou bien peut-on le comparer aux contestations actuelles ?

Des perceptions différentes Cinquante ans après, les regards portés sur ces événements divergent. D’un côté, il y a ceux qui ressentent une certaine nostalgie, souhaitent commémorer, voire espèrent (re)vivre un tel embrasement. Parmi les graffitis réalisés par les étudiants contestataires de 2018 1 on peut par exemple lire “Mai 68.

Ils commémorent. On recommence”. Mais d’un autre côté, il y a ceux qui souhaitent tourner la page pour se diriger vers un avenir soi-disant plus “réaliste” 2, crise économique oblige. L’Elysée avait envisagé de commémorer ces évènements “car 68 fut le temps des utopies et des désillusions et nous n’avons plus vraiment d’utopies et vécu trop de désillusions”. Mais la Présidence a finalement annoncé ne rien prévoir. Même Daniel Cohn-Bendit, ce soixante-huitard devenu l’icône de cette contestation, dit ne pas voir pourquoi 50 ans après il continuerait à radoter. On pourrait ainsi croire à un désenchantement total de certains. Ne vaut-il plus le coup d’aspirer à un monde meilleur ? L’utopie est définie comme une construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal 3. Bien que d’abord imaginée, pourquoi l’idée d’une société meilleure serait inutile ? N’est-elle pas au contraire indispensable à tout changement positif, à la réalisation de projets inédits ? Et n’était-elle pas finalement à l’origine de toutes les évolutions positives de notre société ?

Bien qu’il y ait eu depuis des avancées, certains idéaux rêvés en 68 tardent à s’imposer, et les mouvements contestataires continuent. Plusieurs grèves et mobilisations agitent ainsi plusieurs secteurs en France depuis quelques mois : grèves des cheminots, d’Air France, du ramassage d’ordures, du personnel chez Carrefour, dans les secteurs de l’électricité et du gaz, occupation d’universités par des étudiants et mobilisation dans les hôpitaux. Certains disent retrouver dans ces grèves, ainsi que dans les épisodes “Nuit Debout” de 2016 et des ZAD (zones à défendre) telle que Notre-Dame-des Landes, l’esprit et l’énergie contestataires de 68. Mais ces événements sont-ils réellement comparables ? Bien que de multiples motifs d’indignation persistent, le contexte actuel semble bien différent de celui de l’époque. Et il manque actuellement une vraie force politique capable d’incarner et de faire converger toutes ces luttes qui restent pour l’instant sectorielles. Comme dit l’historien Pascal Ory, “bien que nous soyons dans une période complètement différente, nous sommes des enfants de 68 en ce qui concerne les genres de vie”. Nous avons ainsi hérité de ce passé. Et nous ne devrions pas arrêter d’aspirer à un monde meilleur, au risque d’être traités d’utopistes, d’idéalistes. Au contraire, l’émulation, les espaces de discussion et de réflexion créés autour de mai 68 peuvent et doivent continuer à nous inspirer 4. La résignation représenterait quant à elle la fin de tout espoir. Agathe Smyth

1. Un mouvement de contestation des étudiants contre la réforme de l’accès à l’université a démarré en avril. Entre avril et mai 2018, quatre universités ont été entièrement bloquées ou fermées (Toulouse Jean-Jaurès, Rennes-II, Nanterre, Paris-VIII) et une dizaine de sites universitaires connaissaient de sérieuses perturbations. Des évacuations de police se sont succédé, à Tolbiac (Paris-I), Montpellier (Paul-Valéry), Metz et Nancy, ou encore sur le site de la Victoire à Bordeaux et de Censier (Sorbonne Nouvelle), à Paris. 2. Emmanuel Macron incarnait le candidat du “réalisme économique”. 3. Encyclopédie Larousse. 4. À travers l’étude “Les nouvelles luttes citoyennes”, sortie en 2016, Justice et Paix analysait les différentes modalités d’action à l’œuvre dans la mobilisation contre le TTIP et le CETA.


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DOSSIER Du rêve des évolutions aux

révolutions !

Quel sens peut encore avoir la révolution pour un citoyen à notre époque ? A travers ce dossier, Justice et Paix se propose d’interroger la pertinence et le sens d’un projet de transformation profonde de la société. Le 50ème anniversaire de mai 68 et les différents motifs d’indignation qui animent les défenseurs de justice offrent l’opportunité de mettre en lumière différents modes d’engagement : ceux de figures militantes contemporaines ou de citoyens qui expérimentent de manière singulière des façons de vivre, des alternatives.


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PREMIÈRE REFLEXION

Faire la révolution, un reliquat du passé ?

L’évocation du mot “révolution” suscite de nombreuses représentations dans l’imaginaire collectif. Des images de la Révolution française de 1789 ou encore de la Révolution russe de 1917 nous viennent à l’esprit : des images d’une forte violence, d’embrasement populaire au sein de l’espace public mais aussi des images d’un temps lointain. Quelle est aujourd’hui notre compréhension de ce concept et comment ce dernier a-t-il évolué ? Peut-on encore faire la révolution en 2018 ? Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle révolution ?

© Credit Pixabay

“La liberté guidant le peuple” réalisée par Eugène Delacroix

Faire la révolution, c’est rendre révolu.

SI L’ON COMPARE LA VIE D’UN BELGE ou d’un européen en 2018, à celle de son homologue il y a 20, 30, ou 40 ans… on pourrait parler de révolution ! On observe en effet que des changements considérables sont apparus dans l’organisation de nos sociétés et du vivre ensemble ces dernières décennies. Ces

bouleversements résultent principalement du modèle économique que nous avons développé, de la globalisation des échanges, de l’avènement du numérique et de toutes les modifications qu’il induit dans notre rapport au temps, à l’espace et à l’autre. Peut-on pour autant parler de “révolution” ?


7 La révolution comme mode d’action du passé…

…au parfum pourtant très actuel

Le terme “révolution” est compris dans son sens classique comme un moment précis de l’histoire où tout bascule et où l’on observe des changements profonds de société, un renversement de l’ordre établi au niveau politique ou social suite à des actes de rébellion violents 1. L’idée de révolution implique un changement radical d’organisation de la société, la mise en place d’un nouveau système. A cet égard la révolution se distingue de l’optique réformatrice. Dans cette dernière on veut préserver un système tout en lui apportant des modifications en vue de son amélioration. Mais le changement s’effectue au sein du système. La révolution préconise quant à elle la sortie d’un système, d’un cadre, pour entrer dans un nouveau mode de fonctionnement. Le changement est total. Comme le souligne le philosophe canadien Alain Deneault 2 : “faire la révolution, c’est rendre révolu”. C’est donc remplacer une organisation, un système dont on n’est plus satisfait, pour le faire appartenir au passé.

C’est à ce propos que l’on peut se demander si nous ne sommes pas à l’aube d’une nouvelle révolution. En effet, on constate aujourd’hui l’émergence et la consolidation de multiples “crises”. Ces dernières sont de plus en plus visibles et infiltrent toutes les sphères de la société :

Alors qu’elle l’impliquait auparavant, la révolution aujourd’hui ne semble pas nécessairement devoir être violente. Cette notion porte à discussion. Pour certains, la révolution s’accompagne nécessairement d’un seuil minimum de violence, car le changement implique un déchirement. Manuel Cervera Marzai propose une réflexion intéressante à ce sujet. Selon lui, “violence et révolution sont indissociables” dans l’imaginaire du citoyen et du chercheur, du fait de nos vieilles représentations ; toutefois les évènements récents montrent une évolution. Il souligne ainsi que dans la deuxième moitié du XXème siècle, 50 des 67 renversements de régimes autoritaires sont le fait de résistance civile non violente 3. Si elle n’est pas violente, la révolution induit cependant toujours une notion de rupture. La rupture s’opère lorsque différentes luttes convergent et bousculent ensemble l’ordre établi.

Crises financière et économique La crise des subprimes de 2007 et la crise financière qu’elle a entraînée dans un grand nombre de pays européens a eu de lourdes conséquences pour la population. Les Etats ont dû renflouer de nombreuses banques, ce qui a suscité de vifs débats. La récession mondiale a également conduit à une hausse importante du chômage et à des conséquences sociales dévastatrices. Crise sociale - La crise sociale est en effet l’une des plus visibles : taux de chômage en perpétuelle hausse, notamment pour les jeunes, ou encore explosion des inégalités dans le monde (82% des richesses créées en 2017 ont bénéficié aux 1% les plus riches de la population mondiale) 4 par exemple. En parallèle, la recrudescence des mouvements féministes est révélatrice d’un problème d’égalité des genres dans nos sociétés. Crise politique - La confiance envers notre mode de gouvernance et nos représentants est abîmée. Un sentiment de rupture entre une élite politique et la population prévaut. Cette méfiance à l’égard du politique a récemment été observée à différents endroits du globe par l’émergence de mouvements sociaux, de groupes divers : les Indignés en Espagne et au Chili, Nuit debout en France, Occupy Wall Street aux Etats-Unis d’Amérique. Ces mouvements s’érigent contre ”un système politique, reprochant aux responsables leur soumission aux forces de

Les crises sont de plus en plus visibles et infiltrent toutes les sphères de la société. l’argent, leur corruption éventuelle et, surtout, leur incapacité à assurer le traitement de demandes sociales exacerbées par la crise. 5” Crise environnementale - Cette crise s’illustre à travers de nombreuses thématiques : le réchauffement climatique, la rareté des matières premières et des hydrocarbures ou encore la finitude des ressources. Cette crise peut se coupler d’une “crise sanitaire” avec l’explosion du nombre de cancers dus aux polluants chimiques, affections respiratoires à cause de la pollution de l’air.  rise culturelle - On pourrait enfin C parler de “crise culturelle” avec une montée du repli identitaire ou encore l’émergence de l’individualisme, soit l’exacerbation des valeurs individuelles et égocentrées au détriment du collectif. Le panel de ces “crises” est alarmant et semble sonner le glas de notre mode d’organisation. Pour déboucher sur une “révolution” ces crises devront converger ensemble vers une lutte commune en identifiant le “système” tel qu’il est aujourd’hui comme responsable de tous ces maux. Or, on voit de nombreux intellectuels et scientifiques argumenter dans cette direction. Le modèle capitaliste et consumériste qui prône un progrès constant est, paradoxalement, responsable de la destruction de notre planète. Ce modèle semble en bout de course et il est dès lors urgent de le repenser. Clara Debeve >>>

1. Définition Larousse : “changement brusque et violent dans la structure politique et sociale d’un État, qui se produit quand un groupe se révolte contre les autorités en place et prend le pouvoir”. 2. Alain Deneault “La révolution”, vidéo YouTube. 3. Manuel CERVERA-MARZAL, Vers une théorie de la révolution non violente, Avril 2011. 4. Oxfam, Cinq chiffres chocs sur les inégalités extrêmes, 2018. 5. Pénélope Larzillière, Boris Petric et Michel Wieviorka, Révolutions, contestations, indignations, 2013, La nouvelle revue des sciences sociales


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PREMIÈRE REFLEXION

LE PAPE FRANÇOIS :

UNE PERSONNALITÉ RÉVOLUTIONNAIRE CONTEMPORAINE ? S’interroger sur les évolutions du concept de révolution c’est également s’interroger sur les figures emblématiques de celle-ci. De nombreux combats ont leur idole : Martin Luther King pour la lutte contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis, Nelson Mandela pour l’Apartheid en Afrique du Sud ou encore Gandhi pour la lutte pacifique en Inde. Peut-on encore identifier aujourd’hui des personnalités dont le combat émerge au-delà des frontières de leur pays pour fédérer autour d’une cause à plus large échelle ? Ces personnes sont-elles des révolutionnaires de leur temps ? Identifie-t-on encore aujourd’hui des personnalités dont les actions engendrent des changements profonds et inédits de nos sociétés ? Portrait.

Un témoignage direct de ces gestes nous arrive par son dernier livre “Dieu est jeune”, dans lequel il répond à plusieurs questions posées par le journaliste Thomas Leoncini sur diverses thématiques. Dans ce livre, le Pape souligne l’importance de l’amour et de la miséricorde en venant en aide aux personnes les plus marginalisées, telles que les personnes en situation d’extrême pauvreté, les personnes âgées et les migrants. Il critique l’actuel système économique qui engendre d’énormes inégalités et empêche les personnes sans emploi d’avoir une dignité, une place au sein de la société. Enfin, le respect de l’environnement est une thématique qui lui est aussi très chère et il exhorte à cet égard les responsables politiques à placer la préservation de l’environnement en tant que priorité dans leur agenda.

Le 266ème Pape de l’Église catholique semble incarner cela : sa papauté se caractérise par une rupture avec les normes catholiques précédentes et par des prises de position inédites sur certaines thématiques considérées auparavant comme “intouchables” ou non prioritaires dans l’agenda du Saint-Siège 1. Ces prises de position novatrices et modernes ont valu au Pape François une popularité mondiale, ainsi que l’opposition de certaines parties plus conservatrices et bureaucratiques du Vatican 2.

En parallèle, les moyens de communication et les messages délivrés par le Pape sont résolument novateurs. On peut citer par exemple sa volonté d’être présent sur les réseaux sociaux et de les utiliser comme vecteurs de ses messages. Ses prises de position les plus remarquées ont notamment concerné : la non-stigmatisation des personnes divorcées, des femmes qui ont avorté et sa phrase qui invite à la tolérance envers les homosexuels : “Si une personne est gay, qui suis-je pour juger ?” 3. En 2013, peu de temps après son élection il déclara “Je voudrais une Église pauvre, pour les pauvres 4“. C’était une déclaration forte qui a provoqué un air de changement au sein de l’Église catholique, et pour l’instant, le moins que l’on puisse dire c’est que ce vent nouveau est toujours présent. Seul le temps nous dira si le Pape François est l’un de ces grands révolutionnaires qui marquent l’histoire, mais nous pouvons d’ores et déjà considérer sa papauté comme “révolutionnaire”, c’est-à-dire en rupture avec celle de ses prédécesseurs. Federico Licandro

1. T he Guardian, “The war against Pope Francis”, Octobre 2017 2. T he Economist, “Francis is facing down opposition from traditionalists and Vatican bureaucrats”, Mars 2017 3. L ’Express : “Un an de pape François en 12 phrases clés” Mars 2014 4. Le Monde, Pape François : “je voudrais une Église pauvre, pour les pauvres”, Mars 2013


DEUXIÈME REFLEXION

Révolutions numériques :

mythe ou réalité ? Les réseaux sociaux nous affectent tous d’une manière ou d’une autre : ils ont révolutionné les habitudes de communication de la planète, ils font désormais partie intégrante de notre quotidien et sont si populaires qu’il est rare de connaître quelqu’un qui ne les utilise pas. Mais sont-ils si influents ? Sont-ils véritablement la clef de la révolution moderne ? Quel est l’impact des mobilisations virtuelles ?

EN EFFET, LES RÉSEAUX SOCIAUX SONT TRÈS INFLUENTS, ils affectent la sphère privée et publique de notre vie. S’ils sont utilisés de manière addictive, avec égoïsme, avec narcissisme ou pour répandre des messages de haine, alors ils nous éloignent et peuvent causer de multiples dommages. A titre d’exemple, les harcèlements en ligne sont nombreux, certains allant même jusqu’à mener les victimes à leur perte. Au contraire, utilisés avec modération et responsabilité, pour informer avec une neutralité axiologique et communiquer sereinement, les réseaux sociaux ne peuvent qu’avoir un impact positif sur notre vie.

À grand pouvoir, grandes responsabilités Cette immense influence engendre de grandes responsabilités. Le défi est donc d’assumer celles-ci avec lucidité et précaution. Aujourd’hui les menaces sont réelles, et nous constatons qu’une mauvaise utilisation de ces réseaux sociaux peut décrédibiliser à la fois notre démocratie et notre système économique. Le dernier scandale lié à Facebook est emblématique : ce dernier aurait vendu les données personnelles de plusieurs millions d’utilisateurs, utilisées ensuite pour créer des campagnes politiques sur mesure 1. Celles-ci se sont concrétisées par un profilage précis des publics ciblés (craintes, intérêts, profil socio-économique…), mais également la géolocalisation des personnes potentiellement intéressées par les discours portés par le candidat. Les conséquences négatives de ce scandale

sont doubles. Premièrement, cela jette le discrédit sur certaines élections, y compris les élections présidentielles américaines déjà fortement chahutées par l’opinion publique. Deuxièmement, la méfiance engendrée donne de l’eau au moulin de partis politiques plus radicaux et opportunistes, qui n’hésitent pas à instrumentaliser de telles crises et surfer sur le sentiment de méfiance qui se répand.

de recherche sur mesure pour chaque internaute, ce dernier récolte des informations aussi diverses que nombreuses sur ses utilisateurs : déplacements, centres d’intérêt, photos personnelles, contacts… La question se pose dès lors de façon assez intuitive : est-ce que cette collecte abondante s’accompagne d’une gestion saine et respectueuse de la vie privée des utilisateurs ? Ces derniers sont-ils

En termes d’enregistrement des données, le géant américain Google va encore plus loin 2. Afin de consolider son système et proposer un moteur >>> 1. http://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/04/04/cambridge-analytica-87-millions-de-comptes-facebookconcernes_5280752_4408996.html. 2. https://www.marianne.net/economie/apres-le-scandale-cambridge-analytica-google-recolte-encore-plusde-donnees-personnelles.

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DEUXIÈME REFLEXION suffisamment informés des risques qui y sont liés et des utilisations qui en sont faites ? Officiellement, les services proposés par cette entreprise sont gratuits. Dans les faits maintenant, il s’avère que le prix à payer pour ces outils est l’abandon de notre intimité. Il conviendra dès lors d’exiger une transparence totale et – pourquoi pas – réclamer une nouvelle révolution numérique, celle de la bonne gouvernance en matière de données privées, afin de protéger les avis et opinions de chacun et chacune.

Le cas de la Tunisie est évidemment emblématique, où les mouvements citoyens y ont très bien compris la valeur d’une communication libre et spontanée 5. Dans un pays où la censure systématique des journalistes est une réalité omniprésente, les réseaux sociaux ont été un outil précieux sans lequel la manifestation n’aurait pas eu la même ampleur. De nombreux autres cas pourraient évidemment être analysés, tels que la mobilisation “Gezi Park” en Turquie, le mouvement féministe de 2018 en Iran, etc.

Un lieu de partage, pas très concret ?

Des géants qui bousculent

Les réseaux sociaux sont évidemment un outil de diffusion d’idées et de communication politique. Entre “fake news” et cyber-lobbying, le risque est aussi grand que les opportunités qui y sont liées. La société civile et les organisations citoyennes peuvent s’y construire de façon rapide, y organiser et planifier des mobilisations et profiter d’un effet de masse virtuel. Toutefois, aux yeux d’une experte de la mobilisation, Myriam Djegham, secrétaire fédérale du CIEP-MOC Bruxelles, “c’est un militantisme solitaire qui ne pourra jamais remplacer un militantisme collectif qui engendre vraiment une intelligence collective et une évaluation réelle de la situation” 3. L’équilibre doit donc être identifié, et le cyberespace peut donc être vu comme un tremplin ou une caisse de résonnance à l’engagement citoyen, qui ne remplace pas l’action collective et les rassemblements. Des mobilisations réelles issues des réseaux sociaux, il y en a pourtant eu. Dans de nombreuses régions du monde, ces canaux numériques ont permis de dépasser les censures nationales et de proposer un espace digital d’indignation collective 4. Celui ou celle qui n’a donc pas les moyens de s’informer peut y partager son point de vue et bénéficier d’un partage rapide, conditionnant ensuite la réussite d’un mouvement, la clef d’une mobilisation.

Enfin, la révolution numérique peut également être considérée comme une révolution organisationnelle : quelques grandes entreprises se partagent aujourd’hui la majorité des parts du marché virtuel. Nous pouvons constater que les personnes à la tête de ces réseaux sociaux concentrent de plus en plus de pouvoir économique au sein de la société. En outre, la valeur donnée aux millions d’informations récoltées leur confère un poids politique conséquent, tant au niveau national qu’international. Il convient donc d’examiner si ces têtes dirigeantes du monde digital disposent de plus de marge de manœuvre que la classe politique dans leurs décisions, ainsi que dans l’impact qu’elles peuvent avoir sur la société tout entière. Certains dirigeants de ces nouveaux empires numériques s’organisent et cherchent à contribuer à une amélioration de la société, en matière d’inégalités par exemple. Alors que la classe politique rame et ne parvient pas à compenser les inégalités galopantes liées au système néolibéral contemporain (comme le rappelle le prix Nobel Joseph É. Stiglitz 6), certaines dynamiques philanthropiques émergent.

La Chan Zuckerberg Initiative, par exemple, a été créée par le fondateur de Facebook pour promouvoir l’égalité dans différents domaines (santé, éducation, recherche scientifique…) 7. Entre exercice de communication et engagement sociétal candide, cette dynamique a au moins le mérite de mobiliser des fonds conséquents pour de bonnes causes… En conclusion, nous pouvons donc considérer les réseaux sociaux comme des modificateurs des normes de notre société, des outils de communication, des entreprises de succès, des services de renseignement internationaux, des quotidiens, des conseillers politiques ou des blogs… En quelques mots, ils constituent un hybride au potentiel révolutionnaire énorme et aux conséquences bien concrètes. Nous devrions donc aborder les réseaux sociaux avec responsabilité, comme une autre forme de média, donc avec une certaine distance, ayant bien conscience – bien entendu – qu’ils ne sont pas une source de vérité absolue. Il ne faudrait pas non plus nous en priver car leur utilité est irremplaçable et complémentaire à une mobilisation collective de terrain. Federico Licandro

3. Voir à ce sujet l’interview de Myriam Djegham dans ce numéro. 4. https://ccfd-terresolidaire.org/fdm/2017/300-juillet-aout-2017/les-reseaux-sociaux-des-5899. 5. http://www.liberation.fr/planete/2011/01/17/tunisie-les-reseaux-sociaux-ont-ete-une-piece-maitresse-decette-revolution_707949. 6. http://www.la7.it/piazzapulita/video/joseph-stiglitz-noi-non-siamo-stati-in-grado-di-gestire-la-globalizzazione-09-11-2017-226615. 7. http://mobile.lemonde.fr/pixels/article/2015/12/02/six-questions-sur-l-initiative-zuckerberg_4822554_4408996.html?xtref=https://fr.m.wikipedia.org/.


TROISIÈME REFLEXION

Tous militants pour un nouveau récit ?

Les démarches personnelles pour un monde plus respectueux de l’humain et de la nature abondent. Ont-elles vraiment un impact ? Sont-elles une goutte d’eau dans l’océan ou bien des petits ruisseaux qui feront de grandes rivières ? Ce type de démarche est réellement complémentaire des actions militantes plus classiques et joue un rôle majeur dans une révolution culturelle qui a sans doute déjà commencé.

LA MAXIME BIEN CONNUE de Gandhi “sois le changement que tu veux voir dans le monde”, est devenue très tendance depuis quelques années. Beaucoup d’entre nous, à leur petite échelle, cherchent à changer leurs habitudes, voire à évoluer dans leur façon d’être, en vue de contribuer à une évolution plus large autour d’eux. Les exemples de ces petits changements à l’échelle individuelle abondent : consommation responsable (alimentation bio, énergie verte…), pratique d’une certaine simplicité, actions locales dans la vie de quartier, nouveaux modes de travail plus coopératifs, méditation de pleine conscience, formations diverses de communication et développement personnel…

© Credit Pixabay

Les personnes qui s’engagent dans ce type de démarche le font chacune à leur manière en fonction de leur histoire, de leurs préoccupations du moment et de leur sensibilité. Certaines personnes

vont favoriser notamment des actions concrètes, écologiques ou sociales, alors que d’autres vont privilégier un travail sur elles-mêmes. Pourquoi cette tendance ? Les actions militantes traditionnelles dans les partis politiques sont en baisse depuis plusieurs années 1. On assiste d’une part à un désintérêt du politique et à un sentiment d’impuissance face à la répétition de certaines situations vécues comme choquantes sur les sujets sociaux, environnementaux et de gouvernance, et d’autre part, à un frémissement d’espoir qu’un monde plus juste et plus respectueux de l’environnement est possible. Des situations personnelles et professionnelles parfois lourdes ainsi que le délitement du lien social empêchent aussi souvent ceux qui le souhaiteraient de s’engager dans un mouvement structuré. En résulte une préférence pour l’action individuelle, à son niveau, dans son quotidien, voire

directement sur soi-même plutôt que sur un environnement sur lequel le citoyen estime ne plus avoir de prise. Alors Gandhi avait-il raison ? Ces initiatives individuelles peuvent-elles révolutionner notre monde ?

Une révolution d’abord personnelle Penchons-nous un instant sur un exemple dans le domaine environnemental. Max aime les beaux objets et les innovations technologiques les plus récentes. Cependant, pour limiter son impact environnemental, il décide de réparer au maximum les objets abîmés ou cassés. Max n’est pas très bricoleur et passe beaucoup de temps à chercher comment s’y prendre, à trouver les pièces, il échoue un certain nombre de fois, s’énerve un peu, mais réalise quelques belles réparations. Que se passe-t-il pour Max ? Il va renoncer au plaisir de s’offrir les derniers modèles. Les réparations d’abord vécues comme une tâche rébarbative, vont doucement occuper une partie de son temps et de son attention. Une fois qu’il en aura effectué quelques-unes, il se sentira fier de ses réalisations et des nouvelles compétences qu’il a développées. Peut-être aura-t-il rencontré d’autres experts de la réparation qui lui auront prodigué de bons conseils. >>> 1. Selon les statistiques récoltées par le Cevipol (Centre d’étude de la vie politique de l’ULB), en 2012, on comptait 388.573 Belges membres d’un parti, en ordre de cotisation. Contre 654.762 personnes encartées en1987 (source DH.be, 2 mars 2016).

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TROISIÈME REFLEXION ENCYCLIQUE LAUDATO SI 222. “l’accumulation constante de possibilités de consommer distrait le cœur et empêche d’évaluer chaque chose et chaque moment. En revanche, le fait d’être sereinement présent à chaque réalité, nous ouvre beaucoup de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel” 225. “La nature est pleine de mots d’amour, mais comment pourrons-nous les écouter au milieu du bruit constant, de la distraction permanente et du culte de l’apparence ?”

Faisant ainsi, il sera moins occupé par l’envie de posséder de nouveaux objets. Peu à peu, il renforcera son estime de lui-même en ayant apporté sa pierre à l’édifice de la lutte contre l’obsolescence programmée. Nous pourrions multiplier les exemples, mais de manière schématique le processus sera toujours celui d’un passage : d’une image de soi construite artificiellement sur des valeurs qui nous sont imposées par le système socio-économique ambiant et qui est renvoyée aux autres à travers la position sociale, les possessions matérielles et les expériences qu’on peut afficher ; à la construction d’une confiance en soi plus saine, fondée sur la satisfaction d’agir pour une cause qui nous dépasse et des valeurs qu’on s’est choisies. Dans le cas d’un travail personnel plus profond, on évolue même vers une relation plus apaisée à soi-même et aux autres. Enfin, dans le cas d’une démarche franchement spirituelle, on pourra entrevoir même la possibilité d’une harmonie avec l’ensemble de la nature. Ceux qui se mettent en marche, si petits soient les pas, ont ainsi la possibilité de mettre du sens dans un quotidien parfois subi et de s’engager sur la voie d’une conversion complète de leur façon d’être présents au monde.

Et les changements structurels dans la société ? Si quelques milliers d’individus agissent de façon dispersée, cela changera peut-être leur vie, mais cela ne fera pas nécessairement changer le monde, me direz-vous… Vu l’urgence, écologique avec le changement

climatique mais aussi sociale avec l’accroissement des inégalités, il est nécessaire d’obtenir des résultats rapides, tangibles, mesurables et surtout des changements structurels. Pour atteindre ces objectifs, une action concertée, organisée et rationnelle vis-à-vis des institutions politiques et économiques est incontournable. Il faut manifester, lancer des campagnes de sensibilisation, des actions de plaidoyer, proposer des projets réplicables et structurants… Bref, il faut militer et agir. Emeline de Bouver 2, chargée de projets au Centre Avec et maître de conférence à l’UCL, a exploré les figures du militant et du “méditant” et leur rôle complémentaire dans l’émergence de l’écologie intégrale prônée par le Pape François dans l’encyclique Laudato Si. Parmi les exemples de démarches personnelles décrits ci-dessus, nous nous intéressons ici plus particulièrement aux initiatives de développement personnel et spirituel. Selon E. de Bouver, la crise écologique actuelle nous met devant un paradoxe : d’une part, nous devons agir et en faire plus au vu de l’urgence des enjeux et, d’autre part, nous sommes invités à en faire moins et à ralentir pour limiter notre empreinte environnementale. Pour le méditant, adepte de l’écologie intérieure, le militant actif est souvent vu comme “un névrosé qui n’a pas soigné sa colère et la projette sur le monde” alors que pour le militant, le méditant est un “égoïste replié sur lui-même”. Au contraire, l’écologie intégrale invite, selon l’article, à sortir de cette opposition et à conjuguer les deux attitudes : “actions militantes et écoute de la nature, volonté et lâcher prise, combativité et acceptation”. Alors qu’un militantisme

pur, formé d’une accumulation d’actions, sans réflexion ni moment de pause, reproduirait inconsciemment le système qu’il dénonce (celui du consumérisme, du “toujours-plus”, d’objets, d’expériences, de notoriété, de reconnaissance...) ; le retrait et le travail sur soi permettent d’accepter les limites de l’homme et de la nature et sont aujourd’hui considérés comme nécessaires au “processus de transformation de soi et du monde”. En conclusion, E. de Bouver nous propose d’accepter que les formes d’engagement sont multiples et intègrent les limites et la vulnérabilité de chacun, contrairement à l’image traditionnelle du militant-surhomme dévoué corps et âme à la cause qu’il défend. Ainsi, tous les petits exemples cités au début de cet article prennent une dimension politique tant qu’ils procèdent d’un choix de valeurs conscient. En reprenant l’exemple précédent, Max serait à sa façon un militant. Choisir ses propres valeurs implique une compréhension intime du modèle dominant et une déconstruction de ses influences sur nos représentations, telles que la recherche de la performance, le présupposé de la supériorité de l’homme sur la nature ou le prétendu caractère scientifique de l’économie.

Écrire un nouveau récit collectif Lors d’une récente interview sur France Inter, l’écrivain et réalisateur du film Demain, Cyril Dion, nous invite ainsi à prendre conscience du récit collectif dans lequel nous baignons : “L’ensemble des organisations sociales et des constructions humaines s’appuie sur des récits. Les religions, les États, les idéologies, l’argent sont des récits. Or, on a tendance à penser que ces récits sont la stricte réalité et donc qu’ils sont immuables. Et ces récits sont tellement puissants, tellement présents, qu’on finit par ne même plus les remarquer, un peu comme l’air qu’on respire. Donc, quand certains commencent à faire les choses un peu différemment (…) ou à avoir des discours qui vont contre le récit global qu’on vit aujourd’hui, ça ne fonctionne pas.”


CARTE BLANCHE Cyril Dion nous invite à réécrire collectivement ce récit, à couvrir la conversation dominante matérialiste par un récit d’interdépendance et de coopération : “un nouveau récit, qui consisterait à dire que nous et la nature nous sommes inextricablement liés, que nous sommes interdépendants (…) donc c’est forcément un récit de coopération entre les humains et entre les humains et la nature”. Dans son article, E. de Bouver va plus loin dans cette voie. Face à l’angoisse existentielle due à notre finitude, à laquelle le modèle capitaliste répond par une surabondance de biens matériels, elle estime que tout modèle alternatif devra répondre à l’aspiration humaine à l’illimité, sous la forme d’une “quête d’abondance relationnelle et spirituelle” des hommes entre eux et entre les hommes et la nature 3. “Les institutions bougeront quand les gens auront évolué” ajoute Cyril Dion. Il plaide pour une approche, résolument bottom-up (de bas en haut), où les petits changements personnels et locaux prennent tout leur sens. Toutes les initiatives personnelles décrites au début de cet article, ainsi que toutes les actions plus militantes sur des sujets extrêmement variés, pourraient donc s’inscrire dans une dynamique commune ? On peine pourtant à voir une cohérence d’ensemble entre l’essor de la méditation, le soutien aux réfugiés et le développement de la permaculture… L’Histoire nous dira sans doute si la rédaction de ce nouveau récit a déjà commencé. C’est en tout cas la lecture que nous pouvons dès aujourd’hui choisir de faire face à cet incroyable fourmillement. En écrivant et en diffusant ce nouveau récit, la culture ambiante pourra changer, de plus en plus de gens verront le monde différemment. Alors des changements factuels majeurs poussés par les institutions pourront avoir lieu. C’est un processus de conversion, dont j’espère qu’il est déjà en marche. Et vous, écrirez-vous un chapitre de ce nouveau récit ? Anne Berger

2. Revue En Question n°120, “S’engager pour l’écologie intégrale : entre action et retrait”. 3. Ce sujet est largement développé dans son livre “Moins de biens, plus de liens : la simplicité volontaire, un nouvel engagement social”.

ET EN TANT QU’ADO, COMMENT CONSIDÉREZ-VOUS L’ENGAGEMENT ? Juliette Flémal et Kiran Singh, élèves en 5ème secondaire générale au collège Saint-Adrien Val Duchesse à Bruxelles, nous donnent leur avis sur leur conception de l’engagement aujourd’hui.

Juliette En tant qu’adolescente, ma définition de l’engagement serait de participer à une bonne action du mieux que l’on peut. Pour un ado, il est difficile de s’engager dans des œuvres caritatives ou encore d’héberger, par exemple, des migrants chez soi car, à notre âge, nous ne sommes pas maîtres de nos décisions chez nous et nous ne pouvons pas imposer nos choix à nos parents. L’engagement associatif est une noble cause mais il est surtout possible pour les adultes ou jeunes adultes. Il existe heureusement des ONG comme Défi Belgique Afrique (DBA) où l’on peut s’engager et tout faire par soi-même, comme récolter de l’argent ou se déplacer dans un pays ayant besoin d’une association comme celle-ci.

Kiran Je m’appelle Kiran Singh et je suis d’origine indienne. Pour moi, l’engagement est un devoir que l’on a envers son pays ou envers quelqu’un car on lui a fait une promesse. Selon la société d’aujourd’hui, les jeunes ne s’engagent plus (par exemple en politique). Certes, on n’a pas d’expérience par rapport aux gens plus âgés que nous, mais on a tout de même la capacité de prendre certains engagements. Les causes d’engagement sont nombreuses mais je vais spécialement parler de l’engagement qu’on peut avoir envers son pays en tant que simple citoyen. Je pense notamment à Bhagat Singh, un jeune citoyen indien qui est devenu un combattant nationaliste pour l’indépendance de son pays. A l’âge de 23 ans, il a été pendu par des Britanniques car il avait conclu que seule la révolution armée allait faire gagner l’indépendance des indiens. Pour moi, Bhagat Singh est un exemple. Je sais qu’être martyr pour la cause de sa révolution n’est pas facile mais le fait de donner son opinion à haute voix devant tout le monde comme Bhagat Singh est déjà un grand pas vers le changement. Vous aussi vous souhaitez intervenir librement dans nos colonnes ? N’hésitez pas à nous contacter via info@justicepaix.be ou au +32 (0)2 896 95 00 !

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PORTRAIT

Le militantisme : un style de vie ?

Pour compléter les différentes facettes de la révolution, nous avons interviewé une personne qui a derrière elle des dizaines de manifestations. Et qui continue encore aujourd’hui à lutter contre les inégalités de notre société. Questions à Myriam Djegham, Secrétaire fédérale du Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) à Bruxelles :

Avez-vous l’impression que les formes de militantisme ont changé? Si oui pourquoi / comment?

Depuis quand êtes-vous “militante” ? Depuis que j’ai 7 ans, je suis sensible aux injustices. À 19 ans, je me suis concrètement engagée dans une organisation.

Il y a plusieurs formes de militantisme. La plupart ont déjà existé dans l’histoire. Certains rejettent les formes “traditionnelles” de lutte du mouvement ouvrier : la manifestation, l’occupation et la grève. Pourtant, ces formes n’ont pas de temporalité. Bien organisées et bien suivies, elles sont toujours efficaces, les plus efficaces mêmes vu qu’il faut agir à la racine des problèmes, donc sur le système économique. Cela dit, il ne faut pas se priver d’utiliser toutes les formes d’action possibles en ayant bien conscience qu’elles ont des objectifs et publics différents. La tendance actuelle suggère que de nouvelles formes de militantisme (soi-disant “nouvelles”), plus ludiques, plus symboliques, qu’on pourrait qualifier d’”activisme”, peuvent remplacer les “vieilles”. C’est faux. Elles sont utiles, pour alerter l’opinion publique ou pour attirer l’attention des médias, mais elles ne peuvent pas remplacer le rapport de force. Les luttes qui gagnent sont massives. L’histoire nous l’a montré.

Que représente le militantisme pour vous ? Pour moi c’est vital. Je ne pourrais pas évoluer dans une société injuste comme la nôtre sans tenter de la transformer par l’action militante. À quelles actions avez-vous pris part ? Au niveau des thèmes, je me suis d’abord engagée sur les enjeux environnementaux, puis aux côtés des migrants et dans le mouvement ouvrier autour de la justice sociale. Depuis 10 ans, je suis aussi mobilisée contre les politiques européennes. Qui est votre héros ? Je n’ai pas de héros. Je suis trop convaincue que le changement vient par la mobilisation de masse pour croire qu’il dépend d’une ou de quelques personnes. Il y a des leaders bien sûr, mais la réussite d’actions de transformation sociale dépend avant tout de la mobilisation et de la conscience collective.

Est-il, selon vous, encore possible de révolutionner le monde ?

©Alliance d19-20

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Oui et heureusement, sinon quel désespoir… Il suffit de regarder l’histoire. Des mobilisations de masse ont permis des progrès : de la fin de l’esclavage à la réduction collective du temps de travail en passant par le droit de vote des femmes et les décolonisations. Le capitalisme révèle chaque jour un peu plus sa nature destructrice et accroît les inégalités, montrant bien à celles et ceux qui sont du mauvais côté qu’une révolution est indispensable. Le rapport de force ne nous est pas favorable au-

jourd’hui mais la conscience collective pourrait rapidement se développer et nous rendre capables de révolutionner le monde. Sommes-nous, selon vous tous potentiellement révolutionnaires ? On ne naît pas révolutionnaire et on ne meurt pas révolutionnaire. Des gens ont été révolutionnaires mais ne le sont plus (regardez par exemple parmi les leaders de mai 68…) et vice-versa. Beaucoup de gens pourraient se révéler révolutionnaires si le contexte créait les conditions. Mais pas ceux qui ne veulent pas du changement parce qu’ils profitent du système tel qu’il est. Une personne qui tire bénéfice des inégalités ne se révélera pas révolutionnaire, elle sera toujours réactionnaire. Une des bases de la militance c’est la colère qu’on peut transformer en force transformatrice par l’action collective organisée. Pensez-vous qu’il y a une forme de militantisme contreproductif et inefficace ? Oui. D’abord tout militantisme ne vise pas des avancées sociales. Il existe aussi un militantisme de l’extrême-droite. Il faut donc d’abord regarder la visée de l’action militante. Puis, il faut débattre de la stratégie. Certains utilisent sciemment la violence en espérant éveiller les consciences et encourager l’action mais c’est le contraire qu’ils provoquent. La presse dominante en profite pour faire des amalgames et délégitimer tout un mouvement social. A cause de ce type de stratégie, les personnes susceptibles de rejoindre les mobilisations ne le font pas parce qu’elles ne veulent pas être associées à des “casseurs”. Le mouvement ne s’élargit pas et se disloque.


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BRÈVES INAUGURATION ET SOIRÉE DES VOLONTAIRES À LA SANTÉ DE NOTRE FUTUR ! Les trois organisations sœurs, Justice & Paix, Bepax et Magma se sont réunies pour célébrer à deux occasions durant ce mois de mai. D’un côté, l’inauguration de nos nouveaux locaux a permis à nos partenaires de s’approprier – eux aussi – notre nouvel espace de travail. De l’autre, la soirée des volontaires a permis de réunir celles et ceux qui façonnent nos organisations au jour le jour, celles et ceux qui dessinent les traits de notre action, qui nous aident à atteindre le changement que nous souhaitons voir dans la société ! À nouveau, merci à toutes ces personnes qui nous entourent au quotidien.

PUBLICATION LE RAPPORT D’ACTIVITÉS DE JUSTICE ET PAIX EST PUBLIÉ ! Vous souhaitez (re)découvrir toutes les concrétisations auxquelles nous avons pu aboutir durant l’année 2017 ? Plaidoyer, formations, conférences… Les objectifs étaient élevés, mais les résultats sont atteints ! N’hésitez pas, contactez-nous, ou découvrez le rapport en ligne sur www.justicepaix.be.

RGPD… QUID ? Vous l’avez sans doute déjà reçu dans vos boîtes aux lettres informatiques, mais il est primordial de le rappeler : Justice et Paix s’est toujours engagée à respecter la confidentialité des données de ses affilié.e.s ! Avec le nouveau

Règlement Général sur la Protection des Données, nous poursuivons dans cette direction. Vous pourrez trouver toutes les informations à ce sujet sur notre site internet, ou en contactant info@justicepaix.be !


FORMATIONS I L’ÉTÉ, C’EST L’OCCASION DE SE FORMER ! Justice et Paix propose deux formations durant le mois d’août, l’occasion d’en apprendre toujours plus, avec des professionnels. COMPRENDRE LES CONFLITS INTERNATIONAUX > Vendredi 24 août 2018

MIGRATIONS ET CONFLITS > Mardi 28 août 2018

Les conflits internationaux sont complexes et, dans le flot d’informations actuel, il est parfois difficile d’en mener une analyse “objective”. Cette formation vise à transmettre des clés de lecture pour décrypter les conflits avec des jeunes et confronter différents points de vue à leur égard.

Pourquoi migre-t-on ? Où vont ces personnes qui quittent leur village, leur maison ? Quelles sont leurs routes ? Ces questions seront le point de départ d’une formation de Caritas International et Justice et Paix visant à se saisir de la complexité du phénomène migratoire.

Prix : 12 € - Informations et inscriptions sur www.justicepaix.be ou au 02/896 95 00.

ABONNEMENT DE SOUTIEN

DONS

AU “POUR PARLER DE PAIX”

Soutien financier : à partir de 40 €, déductible fiscalement

DE JUSTICE ET PAIX À PARTIR DE 15 € À VERSER SUR LE COMPTE BE30 0682 3529 1311

À verser au compte BE30 0682 3529 1311 avec la mention “DON”. Pour tout renseignement à propos d’un don ou d’un legs, merci de bien vouloir prendre contact : Tél. +32 (0)2 896 95 00 miguel.arrimadas@justicepaix.be

CONTACTS Arnaud Gorgemans, président

N’hésitez pas à nous contacter !

Timur Uluç, secrétaire général Hannane Ahedar, Miguel Arrimadas, Chantal Bion, Clara Debeve, Géraldine Duquenne, Agathe Smyth, Valéry Witsel, permanents

Commission Justice et Paix francophone de Belgique, asbl Chaussée Saint-Pierre, 208 B- 1040 Etterbeek - Belgique

Volontaires ayant collaboré à ce numéro : Laetitia Belsack, Anne Berger, Anne Berthet, Sylvain Lauwers, Federico Licandro.

Tél. +32 (0)2 896 95 00 E-mail : info@justicepaix.be Facebook : facebook.com/justicepaix Twitter : @Justice_et_Paix

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Publié avec le soutien de la Direction Générale de la Coopération au Développement et Aide Humanitaire et de la Fédération Wallonie-Bruxelles

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Du rêve des évolutions aux révolutions !  
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