Page 1

D’VIA

/41 - /60

— Opuscules —


Julie Saclier


D’VIA 41 un fléau / un flux un étalage de cadavres en charpie / le plat s’oppose au vivant. que la minute d’après détruise celle d’avant car hier ne reviendra plus. la foule emplit l’air de ses acclamations sous l’assaut indifférent du vent / et dans les nuages d’écume diaphane / les mots tombent mollement. se lever pour les morts / jusqu’à se corrompre la voie / en mémoire des ascendants parmi mes ascendants qui ne mangèrent pas à leur faim.


D’VIA/42 en baissant la luminosité / l’oubli est progressif. le son des sentiments honnêtes / s’adoucie. la musique du langage exhale des tourbillons de vapeur / et la ponctuation / prise d’une sueur devant l’avenir / s’est fâchée contre les mots.


D’VIA/43 au sortir de la guerre / chaque lettre est une petite île cernée de bleu. bouche ouverte les mots seraient des archipels glissant rapidement vers le bord de l’univers. un murmure / une sorte de terreur maîtrisée / s’éleva pour mourir aussitôt / mais cette pensée qui avance en parlant m’a d’avantage reliée au monde.


D’VIA/46 nous habitons les églises / les usines / dans la même région rouillée du monde. il parle à la ville de ses pierres / sa voix lui déchire le gosier et sa souffrance m’annule. se battre pour la nuit minière / le lieu le plus sombre / est toujours sous la lampe. la figure est cernée et l’ouïe / peine à isoler le flux d’une voix particulière. mémorable ouvrier de l’âge électronique / sa forme achève ici son existence / et la parole a divorcé de son esprit.


D’VIA/49 j’en ai mal de te vouloir / je n’ai pas le sens des proportions. je vois / dans un éclair coupant et froid la destruction à laquelle je suis condamné / le vide / la passivité / l’abattement / et la brusquerie. le corps entier me fait mal mais rien ne dure. l’horreur d’abîmer est encore plus forte que l’angoisse de te perdre. tout s’arrange / je t’ai prise en haine. voué à errer jusqu’à la mort / en amour nous aimer dans le hérissement et la fantaisie d’une touche de bleu.


D’VIA/50 parce qu’il faut du courage pour tenir le rang avec honte et colère / ils se regardèrent un moment en silence. ce sont les enfants sages / promenant sur tout un regard sans paupières / qui font les révolutionnaires les plus terribles. une espèce de nécessité s’empare des mots étouffant sa mort. se redresser sur ses jambes / les narines palpitantes et le couteau rougi à la main. ils dansaient en rond avec le même regard fixe et blanc. ses poignets sinueux cheminant vers le soleil en gestes économes / lent / régulier / décomposé et le sel qui sèche en traînées blanches sur son corps / le tout s’accorde sans disgrâce.


D’VIA/51 par la vitre bleutée les voitures défilent en crachant des basses. toujours pressée par le fouet / la classe moyenne ramasse sa carcasse endolorie. dans le malheur du vrai travail / la ville coulisse elle aussi. jusqu’à l’attente délirante du châtiment / un coup de (dis)grace / le monde est devenu pauvre et vide. dans le mobilier hétéroclite et bon marché tapissé de crachats / je peux m’arranger un petit coin de paresse.


D’VIA/52 vois comme pour se donner une couleur / le passé n’est pas finit. plus ses oreilles sont ouvertes à la Terre plus cela signifie. chanter c’est futile / il écoute et l’ennui / les douleurs / l’ombre tremble de la violence de son écoute.


D’VIA/53 derrière un séculaire tiret je m’oublie / dans ta composition. avec le soir l’amour s’éveille. s’emplir les yeux / à en tituber de fatigue/ tant ta beauté est à portée. de ce souffle qui précède la parole / un feu charmant embrase ma poitrine.


D’VIA/60 le temps de l’écriture / cette rencontre oscillant sans cesse entre « toujours » et « un jour » au désœuvrement complet / n’a rien à voir avec celui de la passion. un grand souci n’exclut pas des moments de pur plaisir / je vais donc transformer la distorsion du temps / ces mots et ouvrir la scène. ces phrases disent les limites et la couleur du monde / la / où j’ai vécu / après l’avoir longtemps regardée. j’aspirais à manipuler où est le présent / produire du rythme en va-et-vient. je me demandais avec stupeur / dans une attitude par avance orgueilleusement indifférente / si c’était la dernière fois. le silence / lui seul / répond.


D’VIA /41 - /60

vers tirés de

Deuil et mélancolie. S. Freud Écoute la ville tomber. K. Tempest Fragments d’un discours amoureux. R. Barthes Fuir. J.P. Toussaint L’Assommoir. É. Zola La place. A. Ernaux Légendes du Quercy. Les Cahiers de Cauzals n°2 Les années 10. N. Quintane Les mains sales. J.P. Sartres Note sur la mélodie des choses. R. M. Rilke Passion simple. A. Ernaux Paterson. W. C. Williams Que faire des classes moyennes ? N. Quintane Sa majesté des mouches. W. Golding vingt minutes de présent. P. Poyet

— Opuscules — 2019


— 2019 — © Julie saclier

Profile for Julie SACLIER

D'VIA /41 - /60  

Extrait — Opuscules — 2019

D'VIA /41 - /60  

Extrait — Opuscules — 2019

Advertisement