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Keith’s people Littérature

Dialogue avec mon jardinier

A l'heure de l'extrême branchitude urbaine et de la littérature au goudron, Lucien Suel glisse, avec malice, un peu de poésie dans ce monde de brutes. Il ose le retour à la nature et aux valeurs ancestrales de la terre. En cultivant les mots, en semant les phrases, il nous rappelle que sous les pavés, il y a aussi de l'herbe. Keith : Comment t'est venue l'idée avec des musiciens rockers. Je suis venu d'écrire Mort d'un jardinier ? à l'écriture en écoutant notamment les Lucien : En fait, tout est parti d'une textes de Dylan et mes influences vienenquête à laquelle j'ai répondu il y a quelnent aussi des écrits de la Beat ques années. On me demandait comment Generation, et du rock, d'où la musicalité. je préférerais mourir. Moi, j'avais répondu J'ai aussi pas mal travaillé à partir des que je préférerais ne pas mourir mais qu'à techniques de Burroughs comme le cutchoisir, mourir de ravissement dans mon up. Et je lui rends hommage dans mon jardin, me paraissait tout à fait acceptaroman. Mais ça ne s'arrête pas à la Beat, ble. il y a aussi Cendrars, Céline, le roman noir Après, il y avait cette idée de raconter ce de Chandler à Ellroy et Dada. J'ai utilisé le qui se passe dans la tête de quelqu'un au tutoiement pour m'adresser à moi-même moment de sa mort : tous les éléments de et aussi impliquer le lecteur. sa vie, tous ces souvenirs qui se bousculent dans son esprit ; comment tout cela va l'accompagner dans ses derniers instants. “Pour moi, le plus imporC'est un livre intime. Je me suis posé tant, c'est la liberté. Et être la question de savoir comment ça dans son jardin, c'est une pouvait toucher mes proches. Je me suis aussi demandé comment les façon d'être libre.” gens qui ne me connaissent pas pourraient se retrouver dans ce livre. Beaucoup de lecteurs semblent touchés Keith : La mort par le personnage du jardinier, peut-être est quelque chose qui parce qu'ils peuvent s'approprier sa vie et t'effraie ? que la nature et le jardin ont sans doute Lucien : Oui et non. Au final, c'est quelune valeur universelle qui concerne beauque chose que tout le monde a en comcoup de monde mun. C'est quelque chose d'important même si aujourd'hui beaucoup d'aspects Keith : L'emploi de la deuxième persont souvent occultés. Ce livre, c'est une sonne et la musicalité des mots renfaçon d'en parler. Je ne sais pas du tout voient presque à des textes de musisi dans la réalité, ça se passe comme ça. que, de poésie. Dans ce livre toutes les scènes renvoient Lucien : Oui, c'est vrai. Quand j'ai envoyé à des moments que j'ai vécus, sauf évile livre aux maisons d'éditions, je n'avais demment le passage final sur la mort. pas précisé “roman” sur mon manuscrit. Mais j'ai sûrement idéalisé ce passage. La J'avais juste indiqué le titre. J'aurais tout plupart du temps, les gens meurent à aussi bien pu écrire “poème”. J'ai écrit l'hôpital, pas dans leur jardin. beaucoup de poésie, mais Mort d'un Jardinier est mon premier roman. Je ne Keith : Est-ce que la mort du jardinier, me prive de rien dans l'écriture. J'ai écrit c'est la mort de la Beat Generation ? des textes expérimentaux aussi bien que Lucien : Non, pas du tout. Pour moi, ce des sonnets classiques. Je peux aussi livre n'est pas un livre triste, noir ou désécrire de manière lyrique dans un roman, espéré. Dans les générations qui me suiquitte à prendre celui-ci pour une nouvelle vent, il y a toujours un intérêt pour cette forme poétique. Dans ce texte, il y a un période, ses idéaux, les inspirations qui aspect oral avec les sonorités, le rythme s'en dégageaient. Je pense que tout cela des mots et les systèmes de répétitions. continue à exister. Par exemple, il y a D'ailleurs je participe à la scène de la chez Kerouac une célébration de la poésie sonore, que ce soit en solo ou liberté, de la vie, des espaces, de l'indiK?-60

vidu qui est intemporelle. Il propose toujours des alternatives : quand il critique la société de consommation, ce n'est jamais fait avec ressentiment. Ça reste positif. Et c'est quelque chose, qui même quarante ans après sa mort, garde une résonance aujourd'hui. Keith : Dans la société consumériste, capitaliste qui est la notre, penses-tu que le retour à la terre, à la nature est quelque chose de nécessaire ? Lucien : Je ne suis pas militant du retour à la terre ou de quoi que ce soit. J'ai un jardin parce que j'habite dans un endroit que j'ai choisi où il est possible d'en avoir un. Je garde néanmoins un intérêt pour la culture urbaine. On peut rester branché sur le monde tout en cultivant son jardin et aujourd'hui, encore plus facilement grâce à Internet. C'est peut-être ça finalement le luxe. Donc retour à la terre peut-être, mais d'une façon différente de celle qu'on envisageait dans les années 70 par exemple. A l'époque, c'était acheter une ferme en Ardèche et vivre comme les paysans. Mais aujourd'hui, on n'est plus vraiment dans cette optique. Pour moi, en fait, il ne s'agit pas d'un retour, c'est plus une forme de poésie, avoir les pieds sur terre, quelque chose de concret, de physique qui donne du plaisir mais aussi de la fatigue. Mais je ne cherche pas à faire passer un message ou à donner de leçons, je parle simplement de mon expérience personnelle et je montre que c'est possible de vivre différemment, simplement. Keith : Le texte est marqué par la répétition d'un certain nombre de mouvements propres au jardinage. Penses-tu que la répétition mène à l'aliénation ou au contraire à la libération de l'homme ? Lucien : On est dans quelque chose de naturel, c'est le rythme de la nature. Il y a les saisons, tous les ans à la même époque, on fait la même chose. Pour moi, c'est aussi une métaphore de l'écriture, tracer des lignes sur la terre, réellement. Le jardin est un lieu où l'on peut repro-

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