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KEITH 37, rue des Mathurins 75008 Paris www.whoiskeith.com Direction : - Directeur de la publication Benjamin Blanck benjaminblack@keith-mag.com Rédaction : - Directeur de la rédaction Basile de Bure basiledebure@keith-mag.com - Directeurs artistiques illustrations Julien Crouïgneau (designJune) julien@designjune.com - Rédacteurs en chef adjoints Léonard Billot Clémentine Goldszal

édito Sept amis, deux mois sur la route, de New York à San Francisco. Un bus scolaire, acheté sur eBay avant de partir, en guise de roulotte pour les nomades improvisés que nous sommes. Et l'Amérique entière à traverser. Rouler vers l'ouest, toujours, sur la route avec Dean Moriarty. Peu importe la destination, seule la route compte. Les stations services la rythment, la rendent familière et infinie. Les bandes jaunes s'étirent, sans fin, vers l'horizon. On s'arrête, on repart. Une rencontre, un sourire. Et nous voilà ici pour trois jours. Et on repart, on the road again. Rouler au hasard, se perdre, arriver, partir. Ce pays, sublime, immense, qui semble nous appartenir un peu plus à chaque mile avalé, nous éclabousse de toute sa beauté, de

toute sa richesse, sans fin. Mais l'envers du décor pèse aussi. La misère, la drogue, la mort. Welcome to America. Le voyage initiatique par excellence, celui auquel on repensera toute sa vie avec une pointe de nostalgie. Alors la moindre des choses, c'était de vous faire partager un petit bout de ce road trip. De vous emmener avec nous sur quelques pages, de Chicago à Los Angeles, de la Louisiane au Colorado, d'Albuquerque à San Diego, du Texas à l'Utah. Et de se souvenir de tous ces gens qui nous ont accueillis à bras ouverts (ou chassés fusil au poing) et nous ont fait goûter un court instant à la liberté, la vraie.

Basile de Bure

Rubriques : - cinéma : Stan Coppin - art : Jeremy Dessaint - musique : Clémentine Goldszal - littérature : Léonard Billot et Augustin Trapenard - design : Edouard Michel - mode : Laure Bernard et Jean-Baptiste Telle Ont collaboré à ce numéro : David Abittan, Marie Baudrais, Géant Blême, Tanguy Blum, Charles de Boisseguin, Malin Carlson, Alphonse Doisnel, Elise Fontenaille, Léa Gabrié, Nathalie Gomez, Grégoire Henrion, Thomas Hutter, Antoine Kalewicz, Benjamin Kerber, Camille Loiret, Stanislas Marsil, Claire Montier, Emilie Papatheodorou, Marie Revelut, Laura Roguet, Pierre de Rougé, Alice Samson, Charles Sarraute Equipe Keith aux Etats-Unis : Felix Arsène-Henry, Mateusz Bialecki, Jean-Baptiste Clapeau, Donatien Cras de Belleval, François Kraft, François Navarro, Martin Neumann Photographes : Antoine de Barry, Laure Bernard, Antoine Harinthe, Ambre Jarno, Martin Neumann, Emma Paoli, Lisa Roze, Maxime Stange Special Thanks : Agence Next, Agence Bananas Models, Philippe Blanck, Delphine Brunet, Aïna de Bure, Eglée de Bure, Gilles de Bure, Claro, Barbara Dumas, Alexandre Gilbert, Alexandre de Lamberterie (créateur du logo Keith), Olivia de Lamberterie, Ornella Lamberti, Oriane Léon-Dufour, Claude de Rougé, Salvatore Zaffino Responsable Marketing et Communication : Brice Smo Agbattou bricesmo@keith-mag.com Le magazine KEITH est édité par la société WHO IS KEITH ? SARL au capital de 1000 euros RCS Paris 492 845 714 ISSN en cours. Dépôt légal à parution. Imprimé en France. Ne pas jeter sur la voie publique.

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sommaire

- En ligne

10 minutes à perdre : (!)LAUGHING OUT LOUD(!) / p.6-7

Once Upon a Time in America...

Trash America

- Reportage

Il était une fois en Amérique... / p.8-19 - Cinéma

Rubber : Un film gonflé où une trace de pneu ? / p.21 Le Petit tailleur, de Louis Garrel Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, de Woody Allen Tout va bien, The Kids Are Alright, de Lisa Cholodenko Biutiful, de Alejandro Inárritu / p.22-23 Machete, de Robert Rodriguez Vénus noire, d'Abdellatif Kechiche Belle épine, de Rebecca Zlotowski Les Petits mouchoirs, de Guillaume Canet Les sorties DVD / p.24-25 Gregg Araki : Kaboom Generation / p.26-29 - Art

The Dark Side of America

Jean-Michel Basquiat, Moebius, André Kertész, Laure Bernard / p.30-31 Larry Clark, Harmony Korine, Dash Snow, Ryan McGinley, Gabriel Orozco, Pierre Bismuth / p.32-33 Confession d'un écrivain modèle… par Elise Fontenaille / p.34-35 - Musique

The American Next Big Thing

The Legendary Tigerman : Onze Femmes Puissantes / p.37-41 Antony and the Johnsons, Agnes Obel, Aloe Blacc, Benjamin Paulin / p.42-43 Carl Barât, Of Montreal, Dylan Leblanc, Perfume Genius / p.44-45 You !, School Of Seven Bells, The Jim Jones Revue / p.46-47 Le tour de La Caution / p.48-49 Introducing... Warpaint / p.50-51 - Portfolio

American Roth Trip

Lisa Roze présente… Makasound / p.52-57 - Littérature

American Design

American Roth Trip / p.58 Raymond Carver : réédition inédite Les Chants perdus de l'Odyssée, de Zachary Mason Lennon, de David Foenkinos Pute, de Maria Luna Vera Just Kids, de Patti Smith An American Journey, par Alphonse Doisnel / p.59-61 La comédie humaine de Régis Jauffret / p.62-63

The American

- Design

Dream

- Mode

Impeccable, Performant et Agréable Design / p.64-65 The American Dream / p.67-77 - minuscules

benjamin dukhan : mon beau miroir / p.78-79

American

- Keith Story :

Claro présente… American Cream / p.80-81

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Architecture : Dominique Perrault H么tel du departement de la Meuse Bar-le Duc Photo : Philippe Ruault 漏 SAMMODE

125, rue du Chemin Vert F - 75011 PARIS

T: +33(0)1 43 14 84 90 F: +33(0)1 47 00 59 29

Email: info@sammode.com www.sammode.com

Eclairage architectural


En ligne

(!) LAUGHING OUT LOUD (!)

10 minutes à perdre

photos : Antoine Harinthe / www.antoineharinthe.viewbook.com

Ils ne sortent pas de nulle part, sauf peut-être des tréfonds de l'humour français... L'humour ? Parlons-en ! Où est-il réellement ? Dans les simagrées primaires de Florence Foresti ? Dans les gaucheries un peu trop “droite” de Dieudonné ? Dans le calbute de Sarko ?! Oui, peutêtre... Mais Carla ou TF1 en font les frais, et “cela ne nous… regarde plus”. Maintenant que le web est le berceau d'une doxa joliment pop, autant y privilégier les nouvelles communautés. Baptiste et Gaël (alias Bat et Mectoob), deux énergumènes à la pointe de l'humour Zboub & Boobs, vous invitent à rejoindre celle du sablier troué : la clique indiscutablement collégienne de ceux qui ont, chaque jour et chaque semaine depuis six mois, 10 bonnes minutes à perdre...

“L'humour, c'est avoir des couilles, sinon il faut aller faire du Gad Elmaleh ou du vélo !”

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Keith : Merci de vous présenter ! Baptiste : Baptiste Lorber, 24 ans. Je viens d'une agence de pub qui s'appelle Buzzman, puis j'ai fait un peu de télé, un peu de radio (Nova, La Matinale), et j'ai lancé La Grosse Commission, un journal humoristique gratuit à lire aux toilettes (humour scato un peu liquide, NDLR !) qui m'a permis de rencontrer Gaël ! Sans transition, il prend le relais ! Gaël : Salut, moi c'est Gaël, alias Mectoob, 30 ans. J'ai commencé par la musique avec Joe la Mouk, un groupe rock/punk à tendance scatophile. J'ai ensuite enchaîné sur la réalisation de clips, d'abord avec Joe la Mouk, puis j'ai fait des trucs un peu viraux, notamment avec Sony Ericsson. Depuis, je travaille avec les auteurs et réalisateurs de Groland sur quelques longs métrages, en écriture. Puis j'ai rencontré Baptiste avec La Grosse Commission, j'ai participé au deuxième numéro. A la suite de ça, on a tous les deux décidé de créer un site Internet humoristique en cumulant nos savoir-faire : la com', l'écriture, la réal’, et tout ce qui touche à Internet, puisqu'on est des gros geeks ! Avec ces connaissances, on avait le potentiel pour réaliser des trucs et bien les diffuser sur la toile. On est partis du constat qu'en France il n'y avait pas de vrais sites à l'américaine, pas vraiment drôles en tout cas. Keith : Vous incarnez qui, ou quoi, comme personnages dans vos vidéos ? Baptiste : Les personnages n'ont pas été créés volontairement, on s'est simplement mis en scène au début, comme ça, avec la volonté de réaliser des sketches, et on s'est retrouvés à faire les personnages dont on avait fait les teasers avant l'ouverture du site le 3 mars dernier. Les gens ont vachement accroché ! Gaël : Par contre, de là à t'expliquer pourquoi on a pris ces voix, on ne saurait pas ! On ne s'en souvient même plus, c'était un pur hasard. Disons qu'on a voulu jouer aux geeks naïfs et attardés, meilleurs potes et amis de tous. Keith : C'est quoi un geek ? Baptiste : On m’a dit que j'en étais un, pourquoi pas ! Pour moi c'est un mec qui passe sa vie sur Internet, le gros fan de Star Wars qui porte des slips Dark Vador ! Disons qu'on les assimile à des gens qui n'ont pas de vie, mais au final ils vivent au cœur d'une vraie communauté et ont parfois une vie plus intéressante que ceux qui leur chient dessus. Gaël : Maintenant tout le monde est un peu geek, regarde le web 2.0 : “geekisation” générale, on twit', on Facebook, on Myspace, on pousse nos passions sur des sites spécialisés et on rejoint une communauté, comme celle (humoristique) qu'on est en train de créer avec 10 minutes à perdre. Keith : C'est quoi le concept du Cinéma Brut ? Gaël : Tu veux que je refasse tout le sketch ?! Le Cinéma Brut, c'est dans un film d'auteur, quand un mec boit un café... (rires). En réalité, c'est un festival de cinéma indépendant que j'ai créé avec des amis et qui se déroule à Mouans-Sartoux, près de Cannes, pendant lequel on décerne des prix à des films autoproduits. Keith : Pouvez-vous me donner une définition de l'humour ? Gaël : Heu… Tire sur mon doigt ! (Sourire gêné). Baptiste : Elle est dure ta question ! C'est une manière de faire une connerie, de passer un message pseudo-politique de temps en temps... Quand tu prends la chanson Vraiment PD et que tu l'ana-

lyses, il n'y a rien d'anti-gay dedans, c'est juste un moyen d'ironiser la façon dont on catalogue les homos, qui étaient d'ailleurs nos premiers fans ! L'humour, c'est avoir des couilles, sinon il faut aller faire du Gad Elmaleh ou du vélo ! Aujourd'hui c'est tellement sensible, il y a une censure pesante dans l'opinion et une propagation de l'humour TF1, alors que si tu regardes Hara-Kiri avant 1968, tu tombes sur des dessins avec un fœtus au bout d'un tirebouchon légendé “nouveau moyen de contraception” ! C'est tout de même violent ! Maintenant on sourit, on “nase”, moi j'appelle ça: souffler par le nez sans éclats de rire. Tu ne t'éclates plus... Gaël : On a surtout créé le site parce qu'en France il n'y a rien qui nous faisait marrer, on a surtout des exemples anglo-saxons, genre “CollegeHumor”, sinon on reste sur nos classiques, HaraKiri, Desproges, Les Nuls... Keith : Vous avez une idée globale de votre notoriété sur le web ? Gaël : On est classés 8ème français et 22ème européens, en 6 mois ! On ne s'y attendait pas du tout... On est surtout 1er site humoristique français ! Keith : Si vous deviez poser un mot sur votre humour ? Baptiste : Heu... Zboub ! Gaël : Ouais, Zboub, c'est bien. Zboub and Boobs ! On fait un mélange d'humour noir, de naïf, de pipi/caca ... et de Zboub ! Keith : Est-ce qu'on vous a déjà taxés de connards ou de branleurs ? Baptiste : Branleurs, ouais, bien sûr ! On nous a dit qu'il fallait qu'on aille se pendre, que ce qu'on fait est nul à chier, qu'on brûle nos mères... Gaël : J'ai failli le faire ! Baptiste : Moi je l'ai fait ! On nous a aussi dit des trucs pas cool, genre “l'humour est un art difficile, merci de nous le rappeler”… Mais on se dit que ce n'est pas possible de faire rire tout le monde, et qu'à partir du moment où tu ne fais pas rire, on te déteste... Partant de ce principe, on joue le jeu. Keith : Comment situez-vous la culture humoristique française ? Baptiste : Moi je me marre avec les anciens, aujourd'hui c'est un peu vide... Ah si, il y a Gaspard Proust, pour l'humour noir/porn-chic un peu décalé ; Dieudonné aussi, avant qu'il parte en couilles. Gaël : C'est dur... Je t'avoue qu'à part Groland, je ne sais pas trop quoi penser. Après, la France propose une scène artistique relativement étendue et riche, faut pas trop se plaindre ! Keith : Je vous mets au défi de caser Keith dans un de vos prochains sketches. Deal ?! Baptiste : Wow, là comme ca ?! Gaël : On peut le faire ?! Baptiste : Ok, deal, on lira Keith dans un de nos prochains sketches ! Gaël : Promis ! Voilà notre sketch ! (rires). Propos recueillis par Charles de Boisseguin.


reportage

is s fo i e n u o it f ta é l I Il était une fois Il était

Le 4 novembre 2008, Barack Obama est élu président des Etats-Unis. Une nouvelle ère commence. Avec l'espoir, la solidarité et le changement comme mots d'ordre, le premier président noir entend bien redresser un pays mis à mal par Georges “The Devil” Bush et redorer l'image d'une nation en laquelle plus personne ne croit. Deux années ont passé, et à quelques jours des élections sénatoriales du 2 novembre qui pourraient mettre des bâtons dans les roues du président-superstar, l'heure est au bilan. K?-08


en en … e u q i r é Amérique… A Am mérique…

photo : Ambre Jarno

Brooklyn, juillet 2010

L'Amérique a-t-elle vraiment changé ? L'espoir est-il revenu ? Sur la route, de New York à San Francisco, en passant par Chicago, la Nouvelle Orléans ou Los Angeles, Keith a dressé un portrait de l'Amérique d'Obama en allant à la rencontre des principaux intéressés : les américains. Religion, armes à feu, pauvreté, politique, patriotisme, racisme, guerre… Des témoignages sur l'Amérique, la vraie. Reportage de Basile de Bure / Photos : Martin Neumann


reportage : il était une fois en amérique...

Jennifer, 32 ans / Alligator, Mississippi “J'ai 10 enfants, d'au moins 4 pères différents, même un blanc ! Je n'ai pas de travail, pas d'argent et la plupart de mes amis sont morts d'overdose et de pauvreté. Les gens sont tous des connards ici. J'ai passé quelques jours en prison le mois dernier à cause d'une bagarre. Mais je connais des sortilèges vaudous pour me défendre de tous ces assholes. C'est la misère ici, la misère la plus totale. Mais je reste, je ne peux pas partir, c'est comme ça.”

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Ben et Joe, 24 et 26 ans Austin, Texas “Le port d'armes est un des droits les plus importants de la Constitution américaine. Comment faire pour nous défendre ? Tout le monde est armé dans ce pays, si quelqu'un s'introduit chez nous, nous voulons pouvoir le foutre dehors. Et, avant tout, nous voulons pouvoir nous défendre contre le gouvernement. Obama ne vaut pas mieux que Bush, qui sait ce qu'il décidera demain ? Si les Etats-Unis devenaient une dictature, nous devons être en mesure de regagner notre liberté, armes à la main. Nous sommes Texans, notre père et notre grand frère sont dans les Marines, ça fait partie de notre culture !”

Patrick, 24 ans / Houston, Texas “Malgré mes origines mexicaines, je suis Texan avant tout, et très fier de mon Etat. J'ai même le drapeau tatoué sur le bras. Mais attention aux amalgames : je hais profondément George W. Bush par exemple. Le cliché du Texan cow-boy redneck n'a plus lieu d'être aujourd'hui. Et ça ne veut pas dire que je sois fan d'Obama pour autant. Le symbole est beau, certes, mais il n'est qu'une marionnette, entre les mains du même genre de politiciens qu'avant. On ne voit aucun changement ici. On n'attend plus rien.”

Ryan, 26 ans Nashville, Tennessee “J'ai grandi à Los Angeles. Mes amis et moi avions beaucoup d'argent, et nous ne savions pas quoi en faire. Alors la drogue, les conneries… Tu as déjà vu les films de Larry Clark ? C'était nous. Le père de mon meilleur ami était juge, nous n'avions donc jamais de problèmes. Mais tout a commencé à partir en couilles. Je restais des jours entiers enfermé chez moi, prostré, à me battre contre moi-même, contre mes démons. Et vient un jour où tu dis stop. J'ai découvert la religion, et j'ai compris que Jésus avait une autre mission pour moi : je devais aider les gens. J'ai déménagé à Nashville, pour être plus tranquille. Ma femme m'a suivi. Aujourd'hui, je m'occupe de la réinsertion des anciens prisonniers, et mon ancienne vie est bien loin. C'est ça l'Amérique : une deuxième chance.”


reportage : il était EDITO une fois en amérique...

Ray, 52 ans Natchez, Mississippi “Vous venez de France ? Je ne sais pas où c'est, mais ça doit être loin… Moi je ne suis sorti que deux fois du Mississippi, pour aller dans le New Jersey et en Floride, quand j'étais dans les Marines. C'est d'ailleurs de là que je tire mes cicatrices… Mais je n'ai jamais quitté les EtatsUnis. Et d'ailleurs, je n'en ai pas envie. Je déteste les avions. Je n'ai pas peur, je suis déjà monté dans un hélicoptère. Mais c'est tellement compliqué les aéroports… Je finirai mes jours ici, c'est sûr !”

photo : Emma Paoli

Linda et Nancy 65 et 59 ans St George, Utah “Nous sortons juste de chez Dunkin' Donuts, nous avons au moins 40 beignets ! C'est une tradition familiale : à chaque événement, nous nous réunissons autour d'un bon repas. Aujourd'hui, c'est le baptême de notre petit-fils, nos enfants sont venus de tout le pays, d'Idaho à la Pennsylvanie. Mais venez donc avec nous, nous vous présenterons tout le monde ! Et vous pourrez dire les grâces ! Vous êtes chrétiens, n'est-ce pas ?”

Ricardo, 26 ans East Harlem, New York “J'ai découvert l'Amérique à travers le gospel. Ici, à Harlem, la vie n'a pas toujours été facile. Pour s'en sortir, il y a deux voies : soit tu te fourres dans les mauvais coups, ce vers quoi le quartier nous pousse dès la naissance ; soit tu t'alignes sagement. Au départ, j'étais parti pour mal tourner, mais le gospel m'a introduit au sein d'une communauté plus saine. Il m'a ouvert les yeux sur une autre facette de l'Amérique.” K?-03 K?-12


Conan, sans âge / Nouvelle-Orléans, Louisiane “J'ai toujours détesté mon prénom, il ne m'a attiré que des problèmes, surtout quand j'étais dans l'armée. Du coup le week-end je m'appelle Janet et je m'habille en fille, c'est plus drôle. Regarde mon vernis à ongles ! J'étais à Paris en 2005, pendant les émeutes. C'était juste après Katrina, une autre sorte d'ouragan… J'habitais dans le 93. Avec mes amis algériens, on s'est battus dans la rue contre les CRS, à coup de pavés, c'était génial ! Je n'attends plus qu'une chose maintenant, c'est qu'on fasse la même chose ici, qu'on prenne exemple sur la France !”


reportage : il était une fois en amérique...

Josh, 24 ans San Diego, Californie “Vous n'avez pas d'endroit où dormir ? Pas de problème, venez chez moi ! Enfin chez moi… Je suis musicien, j'ai un groupe de rock, et je passe pas mal de temps dans mon studio d'enregistrement. On peut dormir là-bas, j'ai des matelas ! Bon, il n'y a pas de fenêtres, mais j'ai une Super Nintendo. Et ne faites pas attention au poster de Katy Perry. Je n'aime pas vraiment sa musique, mais c'est juste que je la trouve vraiment hot !”

Steeve, 36 ans Grand Bay, Alabama “Mon arrière arrière-grand-père, Porter, était esclave. Pour le féliciter de son intelligence et de son savoirfaire, son maître lui rendit sa liberté le jour de ses 25 ans, ce qui était très rare à cet âge. Porter s'installa dans le bayou, dans une région si reculée qu'on ne pouvait y accéder que par bateau, en empruntant un bras de rivière en lacet qui n'en finissait pas. Le dimanche, il leur fallait seize heures à lui et sa famille pour aller à l'église. Un jour, il décida de tracer un chemin plus rapide à travers les marais, tout seul et à mains nues. Cela lui prit quatre ans, mais il pouvait maintenant aller prier en moins de deux heures. C'est ça l'Amérique : l'espoir et la foi.” K?-14


Alan, Alan, 32 ans32 ans Albuquerque, Albuquerque, Nouveau Mexique “Mon premier tatouage remonte à mes 18 ans, une pin-up sur l'avant-bras. Aujourd'hui, mon corps est presque entièrement recouvert. Je veux en avoir partout, sauf sur le visage. J'aime mes tatouages, ils me protègent, me rendent plus fort. Ici, personne ne te juge, personne ne te regarde bizarrement parce que tu es différent. Je suis sûr que même la Statue de la Liberté est tatouée sous sa toge !”

Catherine, 67 ans / Peoria, Illinois “Vous venez de France ? Et vous êtes sur la route ? Prenez tout ce que vous voulez alors ! C'est gratuit, mon magasin est à vous ! Clopes, sandwichs, Red Bull… Vous allez en avoir besoin ! J'aimerais beaucoup retourner à Paris, j'y suis allée une fois, il y a au moins quarante ans. J'avais adoré cette ville, surtout le Vatican !”

Patty, 48 ans Johnsons Bayou, Louisiane “Dans ma famille, on est pirates depuis des générations. Le bateau de mon mari est juste là. On passe notre temps dans la Caraïbe, entre la Jamaïque et les Bahamas, à sillonner la mer, à la recherche d'objets précieux, et d'autres choses pas toujours légales… Le reste du temps, je vends des drapeaux de pirate aux touristes. Ils ne se doutent pas ce que ça représente pour nous. La piraterie, la dernière grande aventure de ce pays…”


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Vern, 72 ans / Barstow, Californie “Who is Keith ? Lequel ? Richards, Jarrett ? Je les ai connus tous les deux, tu sais. J'ai joué avec le deuxième une fois. Il y a longtemps, je ne suis plus tout jeune, j'ai 125 ans, tu sais ! J'ai aussi bien connu Reagan, lorsqu'il était gouverneur, ici, en Californie. Et bien d'autres… Obama, tiens, je l'ai rencontré tout jeune, à Chicago. Un bon gars, tu sais. Forcément, je travaillais pour le gouvernement. Pour le FBI, j'étais espion, tu sais. J'ai voyagé dans le monde entier pour eux, tu sais. Puis j'ai participé aux raids des SWAT, à Vegas, à coup de bélier. C'était le bon temps, tu sais. J'en ai vécu des choses. Tu me crois, hein ?”

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Jeff, 61 ans / Durango, Colorado “Je suis garagiste à Durango depuis mes 20 ans, je ne suis quasiment jamais parti d'ici. Mes deux fils sont à l'université, l'un à Denver, l'autre à Los Angeles. Je suis si heureux qu'ils aient pu aller voir ailleurs, vivre dans de grandes villes. Le plus jeune, à Los Angeles, a décroché une bourse grâce au football. Je n'aurais jamais pu payer l'inscription sans ça… Ils sont ma plus grande fierté.”

Patrick, 26 ans San Diego, Californie “Etre noir ne m'a jamais posé de problème ici, et Obama n'y est pour rien. On ne me regarde pas bizarrement, on ne me traite pas mal, je suis Américain. Bien sûr, quelques clichés restent tenaces. Il arrive que des petits blancs viennent me voir dans la rue pour me demander si je n'ai rien à leur “vendre”. Mais aujourd'hui même la weed s'achète au supermarché, donc ce genre de situation est de plus en plus rare. Dans une ville où 75% de la population parle espagnol, les WASP apprennent vite à revoir leur définition du mot “minorité”.”


reportage : il était une fois en amérique...

Jessie, 21 ans San Francisco, Californie “Je parle un peu français, je donne des petits cours aux adolescents de mon ancien collège. Et j'étudie l'histoire contemporaine de l'Europe à l'université. Cette période me passionne, elle en dit beaucoup sur l'état actuel du monde. J'ai déjà traversé l'Atlantique plusieurs fois, et je reviens à Paris au printemps. C'est important pour moi. Nous vivons dans un pays auto-suffisant ; nombreux sont ceux qui ne regardent pas au-delà de nos frontières. Le nombrilisme des Américains est en train de scléroser notre culture. L'image que nous renvoyons dans le monde est déplorable, je m'en rends bien compte. La curiosité, l'ouverture et le respect : voilà les clefs de notre futur.”

John, 56 ans / Slidell, Louisiane “Je suis guide dans le bayou depuis des années, je le connais par cœur, les alligators sont comme mes enfants. Depuis Katrina, tout a bien changé… Des zones entières ont été ravagées, des arbres arrachés, des maisons emportées et déplacées de plusieurs dizaines de mètres. Ça a été dur. Et quand la région commence à se relever enfin, la catastrophe BP… A croire que nous sommes maudits ! Heureusement, le bayou est à peu près protégé. Mais malgré ça, le gouvernement a fait quelque chose d'assez amusant, pour ne pas dire cynique : certaines parties des marais sont visibles depuis la route, par les voitures. A ces endroits précis ont été installés de grands filtres à pétrole, jaune fluo, bien voyants. Mais nulle part ailleurs. Ça résume assez bien la politique des Etats-Unis : on fait semblant de faire quelque chose là où ça se voit, mais derrière, on ne fait rien.”

Scott, 31 ans Los Angeles, Californie “Je viens d'un petit bled paumé de l'Oregon, je suis descendu à Los Angeles pour devenir acteur. On m'a claqué beaucoup de portes au nez, mais ça ne m'a pas arrêté. Aujourd'hui je suis mannequin, je gagne très bien ma vie, j'ai une belle maison au milieu de LA. Jamais je n'aurais pensé avoir une vie comme ça. C'est le rêve américain !”

Oz, 25 ans / V.A., Virginie “Je reviens tout juste d'Afghanistan, j'étais dans l'infanterie. Mais heureusement, je n'étais pas sur le front. Je m'occupais des munitions, de charger les bombes, les missiles. J'avais toujours un Posca sur moi, et mon grand plaisir était de taguer des messages sur les obus que je préparais. “Fuck Osama”, “God Bless America”, ça nous faisait mourir de rire !”

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Jesus, 50 ans / Los Padres, Californie “Je suis biker, je passe mon temps sur la route. Je ne m'arrête que pour jouer, pour les gens qui passent. Je n'ai de comptes à rendre à personne. Personne ne me doit rien et je ne dois rien à personne. Je vais où je veux, où le vent me porte. Je ne fais que rouler. Tu connais une meilleure définition de la liberté ?”


cinéma

Rubber

: un film gonflé ou une trace de pneu ?

Hier, c'était le film “Steak” avec les Chivers, cette team qui se déplace en pick-up, fait du baseball sado-maso et se retourne la tête avec des magnums de lait. Aujourd'hui, Quentin Dupieux revient avec un autre concept encore plus fou que le précédent.“Rubber” raconte l'histoire d'un pneu qui décide de se venger des horreurs subies par sa famille, brulée et fondue par de méchants humains. Un postulat de base situé entre le film d'exploitation et l'exercice de style casse-gueule.

NO REASON ?

DEGONFLAGE ?

Tout comme le début du Dans Paris de Christophe Honoré, la première séquence de Rubber est une apostrophe. Loin des élans théâtraux de Louis Garrel sur un balcon rive droite, un shérif américain typique se pointe devant la caméra en plein désert. Derrière lui, des chaises alignées sans raison apparente dans une allée de poussière. Il évoque la philosophie Dupieux, rabâchée depuis son premier moyen métrage, Nonfilm. Mais cette fois, ce leitmotiv artistique porte un nom que le shérif ne cesse de répéter: “No Reason”. Les bases sont donc posées et cette épitaphe sonne comme un message préventif. Ne cherchez pas de sens concret à ce que vous allez voir et ne vous attendez pas à ce que quelque chose se passe. Car, par sa volonté de cultiver l'absurde et de coller au concept, le film choisit intentionnellement de s'enfermer dans son schéma établi. Rubber le pneu roule donc, s'arrête, tressaille, hésite, et continue de rouler. Il explose des têtes humaines et des corbeaux par la pensée aussi. Pour tenir sur une durée exploitable en salle, l'histoire parallèle s'impose. Dupieux décide ainsi d'ajouter des spectateurs à la scène pour faire une double mise en abîme. En spectateur idiot, on regarde alors sans comprendre d'autres spectateurs idiots et dubitatifs qui observent à travers des jumelles les pérégrinations de Rubber, qui n'ont donc aucun sens. D'accord. No Reason. La première demi-heure de découverte se passe sans encombre mais après le premier meurtre et jusqu'à la pirouette finale, on aimerait rire sans se forcer ou au moins ressentir quelque chose.

Quel dommage. Avant de voir le film, on imaginait déjà la force d'un pavé post-Steak comme il aurait pu l'être. Un détournement de la pop-culture américaine, de la violence redneck style avec des consanguins joués par la team Ed Banger, une ambiance métaphysique bizarre dans la recherche initiatique du pneu. De l'humour subtil et complètement loufoque dans du sable, de la poussière et de la crasse. Une scène de sexe “pneuophile” peutêtre ? On imaginait le délire de Steak au fin fond des US. Mais les choses en ont voulu autrement. On est clairement loin de cette force émotive à double tranchant qui perturbait dans Steak. Une impression de densité kubrickienne, du génie en devenir dans l'environnement familier du film de comiques (Eric et Ramzy, Jamel, Kad et Olivier et consorts). Steak, c'était les lettres de noblesse à la comédie débile française. On n'ira pas jusqu'à dire que le film est raté ou mauvais. Les morceaux de bravoure sont là, la composition musicale est remarquable comme d'habitude. Mais Rubber reste “juste” une des belles tentatives de l'année de faire un cinéma différent. La réponse à cette déception peut se trouver dans le fait que Dupieux ait choisi avec Rubber de commencer un processus de création différent. Des “projets éclairs” comme il a choisi de les nommer. Une année seulement, de l'écriture au produit fini, et un budget minime. Les facilités techniques d'aujourd'hui permettant des tournages en équipe très réduite convenant parfaitement à la vision “Do it Yourself” de Dupieux. Allez Quentin, met la gomme... On t'attend toujours au tournant. Stan Coppin *Rubber, de Quentin Dupieux. Sortie le 10 Novembre 2010.

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cinéma/actu

JE T'AIME MOI NON PLUS “Le Petit tailleur”, de Louis Garrel Sortie le 6 octobre 2010 “Il y a Suzanne qui aime Albert, qui aime Arthur, qui aime la fille qui fait l'actrice, qui aime l'homme qui conduit le cabriolet. Il y a la nuit qui n'aime qu'elle-même et la mort qui n'aime qu'une fois“. Voilà le mystérieux synopsis du Petit Tailleur. Pour ce second film présenté lors de la Quinzaine des réalisateurs, Louis Garrel porte à l'écran le dilemme d'Arthur qui, épris de Marie-Julie, doit quitter Albert, son atelier et son métier de tailleur pour la suivre avec sa troupe en tournée. Tiraillé entre l'amour filial du vieil homme qu'il considère comme son père et l'amour charnel, éphémère et fantasmé d'une jeune actrice capricieuse, Arthur doute. Entre transmission et jeux de l'amour et du hasard, il passe son temps à courir, le diable au corps, après son brouillon de vie. Cet opus, baigné d'un noir et blanc lumineux et désuet, revendique très clairement son esthétique Nouvelle Vague. Le Petit tailleur est hanté par les amours d'Antoine Doinel, la fatale Bardot du Mépris ou encore le pas de course du Belmondo d'A bout de souffle… Fidèle au cinéma de ses pères, Garrel renoue avec tout ce qui agace et enchante dans la Nouvelle Vague : voix off au phrasé lent, plans tronqués, univers théâtral et stylisé. Tout y est, et les acteurs portent le film avec talent : Albert Grand est magistral dans son rôle de Juif errant et Arthur Igual à l'aise pour jouer les jeunes premiers. Seule Léa Seydoux reste un peu à l'étroit dans ses postures d'un autre temps. Garrel, fils de ? On s'en fout ! Il filme avec justesse une histoire d'amour audacieuse et toute en failles, entre deux jeunes un peu seuls qui cherchent un “petit ailleurs”. Alors, à quand le long-métrage ? Quoi qu'il en soit, ex-fan des sixties, cours-y vite ; la relève est assurée. Emilie Papatheodorou

WOODY ET LES BOBOS “Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu”, de Woody Allen Sortie le 6 octobre 2010

“À quoi va ressembler le prochain Woody Allen ?” Il y a encore quelques années, cette question aurait surpris. Aller voir un film du réalisateur new-yorkais, c'était comme se rendre au cirque ou à l'opéra, dans le sens où l'on savait à quoi s'attendre. Et puis vint Match Point, un drame contemporain aux allures de tragédie grecque dont la réussite a médusé un public qui n'osait soupçonner son auteur capable d'un tel écart avec sa filmographie. D'autant que le cinéaste récidive deux ans plus tard avec Le rêve de Cassandre, là encore avec brio. À quoi s'attendre donc avec ce nouvel opus, compte tenu du fait que son dernier film, Whatever Works, renouait avec la tradition de la comédie existentielle ? Après vision du film en question, il semblerait que Woody ait décidé de prolonger sa réflexion entamée sur son dernier film, à travers le destin des membres d'une même famille londonienne, qui, comme le dit l'intéressé, “tourne en rond à la recherche du sens de la vie”. Sur le ton de la comédie donc, le cinéaste utilise tout son talent de narration pour mettre à mal les ambitions de ses personnages, reprenant le procédé de la voix off qu'il avait déjà utilisé sur Vicky Cristina Barcelona. La réussite du film tient avant tout dans la finesse avec laquelle Woody Allen peint la psychologie de ses personnages, même si la réalisation est comme à son habitude impeccable et réglée au millimètre. Seule ombre au tableau peut-être, une fin qui ne manquera pas de laisser une partie du public dubitatif, mais qui est sans doute porteuse d'un message de la part du cinéaste… Stanislas Marsil

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DIALOGUE DE TOURNAGE “Biutiful”, de Alejandro Inárritu Sortie le 20 octobre 2010

Javier Bardem : Tu n'as pas peur que ça fasse trop ? Alejandro Inárritu : Ouais, je vois venir les critiques : “Le nouveau tire-larmes d'Inárritu”. Mais en vrai, ce film, c'est un film noir, un film dur, tu vois. Javier : Oui mais je veux dire, mon personnage, Uxbal, quand même, il cumule les emmerdes... Alejandro : Uxbal, c'est un mec de la rue, il doit incarner à lui seul l'ambiance de Santa Coloma, le quartier des immigrés de Barcelone, où tu galères, surtout sans papiers. Ce type est paradoxal, il protège les immigrés, mais il exploite aussi leur travail. C'est pas un mauvais gars. Javier : Mais dans la scène de l'accident à l'usine, il y a certains de ses amis qui meurent à cause de lui. Alejandro : Oui. Javier : Elle est un peu glauque, quand même, cette scène… Alejandro : Mais tu sais, Biutiful, c'est pas Babel, c'est fini les conneries là. Biutiful c'est un film sur la mort. Toi, on comprend dès le début que tu es gravement malade. En même temps c'est un peu le fil directeur du film, ça lui donne tout son sens. C'est pratique de faire mourir le héros, parce que tu peux parler de n'importe quel sujet à la con, genre la paternité, et tout de suite on te prend au sérieux. Javier : Bah je trouve ça un peu cliché, je voulais t'en parler. Je veux dire, j'ai l'impression qu'il a déjà assez de soucis comme ça, tu es sûr que c'est une bonne idée de lui rajouter des enfants ? Alejandro : Bien sûr ! Mais c'est exactement ça. Uxbal, sa vie est tellement compliquée, tellement occupée, qu'il n'a même pas le temps de mourir ! Ce film, c'est la lutte d'un homme pour mourir en paix. Oui, c'est un film dur, peut-être un peu exagéré“Dog Pound”, de Kim Chapiron ment, mais tu sais, c'est comme dans la vie de tous les jours, Sortie le 23 juin 2010 quand tu es désespéré parce que tout décide d'aller mal en même temps. Javier : M'en parle pas... Alejandro : D'ailleurs, ça a pas l'air d'aller fort toi, t'aurais pas un peu maigri par hasard ? Javier : Si... Alejandro : Bon. C'est parfait.

Welcome to Enola Vale Laura Roguet

UNE FAMILLE FORMIDABLE “Tout va bien, The Kids Are Alright”, de Lisa Cholodenko. Sortie le 6 octobre 2010

Les films indépendants américains sur la famille se comptent par dizaines ces dernières années : Little Miss Sunshine, Juno, ou La famille Tenenbaum pour les plus connus. Et il faut dès maintenant ajouter à cette liste le nouveau long-métrage de Lisa Cholodenko, Tout va bien, The Kids Are Alright. Bonne nouvelle : cette “dramédie” est particulièrement réussie. La plupart des écueils généralement trouvés dans ce type de films sont pour une fois évités. Terminés la musique rock indé' branchée, les personnages loufoques à la limite de la caricature, les niaiseries habituelles. Et place à plus de subtilité mais également à plus de modernité. L'histoire : deux jeunes adolescents décident de rencontrer leur père biologique. Mais s'ils vont bien, comme le fait remarquer le titre, leurs deux mères n'en ressortent, elles, pas indemnes. La réalisatrice pose le mariage gay comme une évidence, et fait de ces deux mères de famille des parents comme les autres. Une grande maison en banlieue, une Volvo, de l'ennui, de l'humour et surtout beaucoup de doutes. Une histoire finalement bien simple pour un film dénué de tout maniérisme, de toute affèterie. Seuls restent les personnages et leur sensibilité, leur énergie, leurs incompréhensions, leurs disputes. Et finalement, c'est sa propre famille qu'on retrouve à l'écran. Et c'est bien cette justesse qui fait toute la réussite du film. L'ensemble du casting y est aussi pour beaucoup. D'Annette Bening à Julianne Moore, en passant par Mia Wasikowska ou encore Josh Hutcherson, tous interprètent à merveille ces personnages touchants, en perte de repères et souvent très drôles. Mais c'est véritablement Mark Ruffalo qui tire son épingle du jeu dans le rôle du “nouveau” père détendu et charmeur. Sans s'en rendre compte, le film se termine. Et on se dit qu'on aurait bien passé plus que deux heures avec cette famille différente mais pourtant si proche. Antoine Kalewicz


cinéma/actu EDITO

CARAMBA ! “Machete”, de Robert Rodriguez Sortie le 3 novembre 2010

Bon, autant être honnête et franc et ne pas vous faire languir : Machete est une grosse pochade bien beauf, un portnawak assumé et un navet d'anthologie. Et ça, vous l'aviez sûrement remarqué si vous avez vu Planète Terreur, du même réal', qui commence par la fausse bande annonce de ce foutoir excessif autant que jouissif. Oui, celle avec la grosse voix qui dit : “They fuck with the wrong Mexican”. Une phrase qui résume parfaitement un scénar' prétexte à un enchaînement de scènes de combat bien sanglantes, avec un Danny Trejo (moustachu habitué aux seconds rôles) en boule de testostérone façon années 1980. Tout au long du film, il n'a de cesse de poursuivre des politicards fachos (eh oui!) et leurs acolytes pour leur mettre des branlées historiques. Mais il n'est pas seul dans son périple : pour l'aider, un paquet d'armes blanches (du couteau de boucher à la tondeuse à gazon en passant par un fouet hérissé de lames de rasoir) et deux bombes atomiques, j'ai nommé Jessica Alba et Michelle Rodriguez, qui ne sont pas en reste niveau flingues et dialogues couillus. Et côté méchants, on ne s'ennuie pas non plus, puisque c'est STEVEN SEAGAL en personne qui dégaine pour l'occasion l'accent mexicain (!), les rides et l'agilité d'un Christopher Reeve en fin de vie pour mettre des bâtons dans les roues du vengeur moustachu. Bon, étant donné que ce dernier semble lui aussi avoir besoin d'huile de coude pour se déplacer, le suspense est préservé. Ouf. Si vous aimez la tendresse, les arcs-en-ciel et Secret Story, passez votre chemin. Mais si vous avez été un poil déçus par The Expendables, c'est simple, achetez une flasque de tequila, des “cigares” mexicains, et foncez. Ah oui : il y a Lindsay Lohan dedans, aussi. Pierre de Rougé

ÇA PIQUE ! “Belle épine”, de Rebecca Zlotowski Sortie le 10 Novembre 2010

Une nouvelle génération est en train de naître dans l'Hexagone. Après Céline Sciamma (Naissance des pieuvres, 2007), Antony Cordier (Happy Few, 2010), Léa Fehner (Qu'un seul tienne et les autres suivront, 2009) et d'une certaine manière Romain Gavras (Notre jour viendra, 2010), il se dessine actuellement une nouvelle cartographie du cinéma français, constituée de jeunes artistes de moins de trente ans démontrant une véritable maîtrise et une maturité notable dans leur approche cinématographique. Réalisé par l'une de ceux considérés comme la fameuse “relève” française (surtout après l'hécatombe que le cinéma français a connu cette année), Belle épine de Rebecca Zlotowski apparaît comme une très jolie première tentative de passage au grand écran. Car la réalisatrice sait y faire : son parti pris réaliste est supporté par une maîtrise de la mise en scène subtile et efficace. Le film se place comme un portrait social et poétique de la jeunesse française : une bouffée d'air frais et une véritable plongée dans l'angoisse existentielle d'une ado torturée. L'originalité scénaristique tient de cette toile de fond du monde des “circuits sauvages” de Rungis. Un déplacement contextuel plongeant le film dans un climat étrange, à la fois onirique et réaliste, accompagné par une musique électronique et planante. Le film installe ainsi peu à peu un spleen à l'intensité caractéristique d'une nouvelle voix, d'une identité, d'une personnalité nouvelle dans le paysage souvent morne d'un certain “cinéma français”. Un premier film étonnant. Grégoire Henrion

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SE MOUCHER, C'EST PLEURER… “Les Petits mouchoirs”, de Guillaume Canet Sortie le 20 octobre 2010

Ouverture : un beat ricoche sur les murs laqués des toilettes, d'où s'échappent les rires désinhibés de quelques potes venus blanchir leur nuit au Baron. Ludo (Jean Dujardin) en sort en trombe, la mine un peu grisée. Il transpire, il danse. 7h. Son 125 est garé devant. Il part. “Lust for Life”, la vie est belle, la nuit, X. Le classique est au drame ce que l'alcool est à l'insouciance : une fatalité. Un scooter, un camion, un accident : au petit matin, la règle de trois. Cet événement sera le point d'orgue d'un scénario juste et bien ficelé : une bande de potes vient se serrer les coudes au chevet de Ludo, alors qu'ils parlaient la veille de partir en vacances ensemble. La clique décide tout de même de faire une virée au Cap Ferret ; séjour pendant lequel les petits mouchoirs se lèveront peu à peu... Comme autant de secrets enfouis en des amitiés qui se ternissent au quotidien. Une comédie dont les 2h30 passent facilement, c'est agréable. Pourtant, c'est français. C'est bon parce que c'est juste et qu'on s'identifie avec plaisir et honnêteté ; parce que chaque détail est le nôtre. C'est attachant parce que François Cluzet est un maître de la nervosité infantile ; que Marion Cotillard reste à gifler ; que Benoît Magimel et Gilles Lellouche sont perdus dans leur âge, et que tous, sans exception, jouent de leur réelle ami“Vénus noire”, d'Abdellatif Kechiche tié avec une spontanéité accrocheuse, nous embarquant Sortie le 27 octobre 2010 aisément dans un scénario qui n'a rien de lambda, de plat ou de pathétique, au contraire. “Elle doit en savoir sur la nature humaine…”. C'est l'impression qu'a eu Contrairement aux précédents longs métrages de Guillaume Abdellatif Kechiche en voyant, exposé au Musée de l'Homme, le moulage Canet, celui-ci se démarque et prouve - enfin - la qualité du corps de Saartjie Baartman, sud-africaine donnée en spectacle à d'un film “grand public”. Londres et Paris au XIXème siècle, et ensuite exploitée par la science Charles de Boisseguin jusqu'après sa mort pour prouver les théories sur l'infériorité des Noirs. L'essence humaine… C'est bien ce que nous fait toucher du doigt le réalisateur de L'Esquive et La Graine et le Mulet dans ce bouleversant questionnement sur la déshumanisation d'un être. Adoptant une perspective plus philosophique qu'historique, Abdellatif Kechiche offre le portrait d'une femme libre mais entravée, dont l'asservissement - avant tout moral - renvoie à toutes sortes d'oppressions et peut faire écho à des débats plus modernes tel que celui de la burqa. Il aborde cette problématique identitaire à partir du monde du spectacle, où le regard joue un rôle primordial, et interroge ainsi l'éthique artistique : “Qu'espère le spectateur et que faut-il lui donner ?”. Saartjie doit se conformer au regard avilissant de ses contemporains, prisonnière de ce que l'on veut voir en elle, sans pouvoir montrer ce qu'elle a à donner. La fine absence de jugement sur ses personnages leur permet de se révéler dans toute leur complexité et évite ainsi, sur un sujet aussi épineux, l'écueil du manichéisme. À travers les rapports de domination, Abdellatif Kechiche questionne mieux que jamais notre rapport à l'altérité et notre sens de la dignité humaine, accordant ainsi à son propos une portée universelle.

SI C’EST UNE FEMME

Camille Loiret

“Breathless”, de Ik-June Yang

DVD

Sortie le 5 octobre. Un recouvreur de dettes ultraviolent se prend d'affection pour une lycéenne qui va lui tenir tête. Sans hésitation, Breathless est la claque coréenne de l'année. A voir absolument. “Kinatay”, de Brillante Mendoza

Sortie le 6 octobre. Un “torture flick” gore comme on en n’avait pas vu depuis les années 1980, mais primé à Cannes pour sa mise en scène. Très respectable, donc. Les temps changent, comme disait MC Solaar. “Amer” de Hélène Cattet et Bruno Forzani

Sortie le 26 octobre. Une tentative intéressante et esthétique de relancer le film de genre en France, et en particulier le giallo. Un film osé à la limite de l'expérimental, qui mérite d'être découvert en DVD après un échec évident en salle. “Mammuth” de Gustave de Kervern et Benoît Delépine

Sortie le 2 novembre. Un beau film sur un pré-retraité qui part sur sa moto à la recherche de sa vie passée et de ses déclarations pour toucher sa retraite bien méritée. Drôle et sincère. Trilogie “Retour vers le futur”, de Robert Zemeckis, en Blu-ray

Sortie le 3 novembre. Peut-être la meilleure trilogie et la meilleure VF de tous les temps, enfin en HD. Indispensable si t'es pas une “mauviette”. S.C.


cinéma/rencontre

Kaboom Generation

Après un passage par le drame existentiel (“Mysterious Skin”) et la comédie psychédélique (“Smiley Face”), Gregg Araki revient avec son nouveau film,“Kaboom”, à ses amours de jeunesse : le teen-movie apocalyptique. Recette de ce cocktail explosif par l'une des figures du ciné indie américain.

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photos : Laure Bernard

“Je dirais que Kaboom ressemble à un épisode bisexuel de “Twin Peaks” à l'université.”


cinéma/rencontre

Keith : Kaboom est l'héritier direct de certains de tes premiers films comme The Doom Generation (1995) et Nowhere (1997). Qu'est-ce qui a motivé ce retour aux sources ? Gregg : Je voulais faire un film qui serait comme The Doom Generation mais pour les générations d'aujourd'hui, sans pour autant refaire la même chose. Mon but est que les jeunes puissent s'approprier Kaboom comme ceux d'avant l'ont fait avec The Doom… Le fait d'avoir rencontré, dans des festivals, des gens qui me disent l’avoir vu ainsi que Nowhere, peut-être trente ou cinquante fois a été très important pour moi, ça a réellement changé ma vie. Car au fond, chaque réalisateur espère que ses films vont avoir un impact sur le public auquel ils sont adressés. Donc je voulais vraiment faire un film que les gens puissent revendiquer comme le leur tout en y montrant ma vision de la jeunesse à ce stade de ma vie. Keith : Tu décris Nowhere comme “un épisode de Beverly Hills 90210 sous acide”. Dirais-tu la même chose de Kaboom ? Gregg : Je dirais que Kaboom ressemble plus à un épisode bisexuel de Twin Peaks à l'université. Je voulais que ça soit à la fois délirant, sauvage et divertissant. Mais il y a bien effectivement une atmosphère psychédélique qui plane sur le film.

début à la fin. Si je n'ai pas de story-board, je ne peux pas réaliser. J'ai besoin que les choses soient très préparées à l'avance. Je n'aime pas les films où il y a une place réservée à l'improvisation, je préfère ceux où tout est parfaitement orchestré. Keith : Le sexe est omniprésent, et pourtant tu filmes l'acte de manière presque pudique, avec ces gros plans sur le visage des acteurs. Y a-t-il une raison particulière à cela ? Gregg : Ce qui m'intéresse lorsque je filme une scène de sexe, c'est l'interaction entre les personnages car je crois que c’est durant ces moments d'intimité que l'on découvre le vrai visage des gens. Le spectateur doit assister à ces moments pour comprendre les personnages. Le monde entier se cache derrière un masque, et au final les seules personnes que l'on connaît vraiment sont celles avec qui l'on a couché, avec qui l'on a vécu. Le cinéma est comme une fenêtre à travers laquelle on peut assister à tout cela. Je pense que c'est la raison pour laquelle il y a autant de sexe dans mes films.

Keith : En parlant de Twin Peaks, avais-tu d'autres références en tête lorsque tu as écrit ton scénario ? Comme Bret Easton Ellis peut-être ? Gregg : J'ai lu les livres de Bret Easton Ellis et effectivement il y a une part de leur sensibilité que l'on retrouve dans Kaboom. Mais il y a également des tas d'autres influences qui proviennent de la photographie, de la musique, de la mode, des films et des séries. Parfois, il m'arrive même de ne pas pouvoir dire d'où elles proviennent, comme si c'était inconscient. Mais dans l'ensemble, ce film est très influencé par tout ce qui touche à la pop culture. Keith : On dit souvent que tu as un talent tout particulier en ce qui concerne la découverte de nouveaux talents, comme ce fut le cas avec Joseph Gordon-Levitt sur Mysterious Skin. C'est le cas encore avec Kaboom où tous les acteurs sont brillants, en particulier Juno Temple qui est incroyable dans le rôle d'une jeune nymphomane. Comment s'est déroulé le casting ? Gregg : Le casting s'est fait de manière assez conventionnelle à travers beaucoup d'auditions. Nous avons rencontré des dizaines d'acteurs d'un peu partout pour chaque rôle, et nous avons eu la chance de tomber sur des comédiens extraordinaires. En tant que réalisateur, ça a été vraiment excitant de travailler avec eux. Keith : Et concernant Roxane Mesquida qui joue le rôle de Lorelei ? Gregg : Roxane a été la première castée sur le film. J'avais une idée très spécifique de son personnage, je savais exactement ce que je voulais. Je l'ai rencontrée par un ami d'ami, et j'ai tout de suite été emballé. Je lui ai donc offert le rôle et, heureusement, elle a dit oui. Elle est fabuleuse dans le film. Keith : Quelles étaient tes intentions concernant la musique ? Gregg : Je mets généralement mes musiques préférées du moment dans mes films, dont l'identité se construit généralement grâce à elles. Cela constitue une grande source d'inspiration. Dans Kaboom, il y a un mélange cool de différents genres musicaux provenant de diverses décennies. Ça marche vraiment bien ensemble avec la BO de Mark, Robin et Ulrich. Keith : Qu'est-ce qui a motivé ton choix de tourner en HD ? Gregg : Lorsque j'ai tourné Smiley Face, il devait y avoir environ 70 plans qui demandaient des effets spéciaux numériques, et c'était très compliqué du fait que le film était tourné en pellicule, car il fallait tout digitaliser pour pouvoir le faire. Et comme je savais que pour Kaboom, j'allais utiliser beaucoup d'effets numériques, j'ai décidé de tourner le film en HD, pour simplifier la phase de post-production. L'autre raison est qu'il y a beaucoup plus de possibilités de contrôler et de manipuler l'image en termes de couleurs, de recadrages et de mouvements de caméra. C'est hallucinant le nombre de choses que l'on peut faire en HD et qu'il est impossible de faire en pellicule, ou que l'on peut faire mais qui sont trop chères. Au final, je ne regrette pas ce choix car je pense que c’est mon film le plus beau sur le plan visuel, et ceci grâce à la HD. Keith : Tes films sont tous très marquants visuellement. Comment prépares-tu tes plans ? Gregg : Tous mes films sont story-boardés intégralement du K?-28

Ce qui m'intéresse lorsque je filme une scène de sexe, c'est l'interaction entre les personnages, car je crois que ce sont durant ces moments d'intimité que l'on découvre le vrai visage des gens.”


Keith : Ton film a été particulièrement bien accueilli au Festival de Cannes où il a même reçu un prix, la Queer Palm. Comment as-tu réagi à cette première sélection officielle ? Gregg : Ça a vraiment été une expérience surréelle pour moi. J'étais tellement honoré et excité d'être en sélection officielle. Comme mon protagoniste, j'ai étudié le cinéma à l'université, donc le fait de me retrouver dans la grande salle du Palais était juste incroyable. Tous les géants du cinéma ainsi que tous les chefs-d'œuvre du septième art se sont retrouvés assis ou projetés dans cette salle, donc j'étais particulièrement bouleversé de voir mon film sur le grand écran. Keith : As-tu pour projet de réaliser un autre drame, comme l'était Mysterious Skin ? Gregg : J'aime beaucoup Mysterious Skin, j'en suis très fier et j'aimerais beaucoup refaire un drame “sérieux”. C'est

quelque chose à laquelle je pense vraiment. Mais je veux pouvoir également me dire que je suis libre de toucher à tous les genres de films. Un drame comme Mysterious Skin avec une histoire qui me touche réellement est quelque chose d'extrêmement rare. J'avais beaucoup aimé le livre et c'est ce qui m'a poussé à faire le film, mais cela ne m'arrive pas souvent. Le drame est aussi un genre qu'il est plus dur de réaliser à Hollywood. Keith : D'où vient ta fascination pour les extra-terrestres et les ovnis ? Gregg : Je pense que j'aime les choses qui sortent de l'ordinaire. Je trouve la réalité un peu ennuyeuse, donc j'utilise les ovnis, les extra-terrestres ou autres afin de créer un univers que je trouve plus intéressant. Propos recueillis par Stanislas Marsil.


art par Basile de Bure et Edouard Michel

“Basquiat” “Still the same old shit” s'exclamerait peut-être, sans doute, Jean-Michel Basquiat qui signait ses graffs SAMO (pour, justement, “Same Old Shit”). Il nous a quittés d'une overdose en 1988, à l'âge de 27 ans. Il aurait donc aujourd'hui 50 ans, et voilà que les hommages et célébrations vont se multiplier. Same old shit ? Pas si sûr, tant il est vrai que si l'on croit tout connaître de Basquiat, à chaque exposition, c’est la même découverte, le même émerveillement, la même certitude qu'on n'en fera jamais le tour... L'exposition que présente aujourd'hui le Musée d'art moderne de la Ville de Paris n'échappe pas à la règle : elle est un éblouissement. Tout est là de son univers fulgurant : les mythologies sacrées du vaudou et de la Bible, la bande dessinée, la publicité et les médias, les héros afro-américains de la musique et de la boxe, l'affirmation de sa négritude... Et, par-dessus tout, la contre-culture urbaine, underground, violente et anarchique, pétrie de liberté et de vitalité. Une telle force, une telle invention qu'on se dit qu'elles ne l'auraient jamais quitté. Et, qu'à l'instar d'un Picasso, Jean-Michel Basquiat serait resté jeune jusqu'à mille ans. Disparu à 27 ans, il laisse néanmoins une œuvre d'une profusion invraisemblable, sans cesse renouvelée, et qui témoigne que Basquiat demeure l'un des plus grands artistes du XXème siècle. “Basquiat” - jusqu'au 30 janvier 2011 au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, Paris 16ème.

Slave Auction 1982 Collage de papiers froissés, pastel gras et peinture acrylique, 183 x 305,5 cm Centre Georges Pompidou Don de la Société des Amis du Musée national d'art moderne, 1993 Photo CNAC/ MNAM, Dist. RMN/ Philippe Migeat © The Estate of Jean-Michel Basquiat © ADAGP, Paris 2010

“Moebius-Trans-Forme” Depuis plus de cinquante ans, Jean Giraud, alias Moebius, révolutionne le monde de la bande dessinée, dépassant sans cesse les limites de sa discipline. De Blueberry à Arzach en passant par 40 days dans le désert B, il n'a cessé de faire évoluer le genre en créant des mondes futuristes fascinants où l'originalité et la complexité des créatures et des paysages n'ont d'égales que la poésie et la rêverie dans lesquelles ils nous plongent. Afin de rendre hommage à ce géant, la Fondation Cartier lui consacre une exposition magnifique, placée sous le signe de la métamorphose et de la transformation, deux thèmes particulièrement chers à l’artiste. “Moebius-Trans-Forme” - du 12 octobre 2010 au 13 mars 2011 à la Fondation Cartier, 261 boulevard Raspail, Paris 14ème.

Mœbius, Box Office, 1994 © Mœbius Production Exposition MŒBIUS-TRANSE-FORME, Fondation Cartier pour l'art contemporain.

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“André Kertész” Encore une commémoration! Et c'est justice enfin rendue à l'un des plus grands photographes de l'histoire : André Kertész pour le 25ème anniversaire de sa mort survenue en 1988 à l'âge de 91 ans. Soit soixante-dix ans d'une pratique exceptionnelle, marquée par une vision poétique et intuitive, une acuité créatrice hors du commun, dans un noir et blanc flamboyant. Kertész, qui fut l'égal des plus grands (Robert Capa, Henri CartierBresson, Walker Evans, Robert Franck, Josef Koudelka, Alexandre Rodtchenko...), demeure en réalité méconnu. Une belle occasion de découvrir l'intégralité de l'œuvre de ce grand artiste, né à Budapest en 1894, venu à Paris en 1923 où il se lia avec Brassaï et Colette et fréquenta les mouvements dada et surréaliste, avant de partir pour les Etats-Unis en 1936. Une œuvre qui court de ses reportages inauguraux effectués pendant la Première Guerre mondiale, jusqu'à ses recherches personnelles à la fin de sa vie. André Kertész, 1er Janvier 1972, La Martinique Épreuve gélatino-argentique Tirage d'époque Courtesy Attila Pocze, Vintage Galéria, Budapest, Hungary

“André Kertész” - jusqu'au 6 février 2011 au Jeu de Paume, 1 Place de la Concorde, Paris 8ème.

“Build Me Up” Des clubs de boxe de la banlieue parisienne aux camps d'entraînement ruraux thaïlandais, la photographe Laure Bernard a voulu comprendre le monde de ces hommes puissants, aux gestes parfaits, animés par la volonté de battre l'adversaire, sans jamais cesser de le respecter. L'homme qui tombe. L'homme qui se relève. L'homme qui gagne. Une série magnifique, qui fera aussi l'objet d'un livre, en librairie le 7 octobre 2010. “Build Me Up” par Laure Bernard - Jusqu'au 30 octobre 2010 à la boutique agnès b, 6 rue du Jour, Paris 1er.

Parfait Amougou, 92kg, 12 combats. © Laure Bernard


art/actu

Larry Clark Untitled, 1968 Courtesy of the artist, Luhring, New York and Simon Lee Gallery, London

Larry Clark Untitled, 1971 Courtesy of the artist, Luhring, New York and Simon Lee Gallery, London

“Larry Clark Kiss The Past Hello” Tulsa (Oklahoma) d'où est originaire Larry Clark, est une bien morne plaine. Qu'y faire, et surtout comment s'en évader ? Adolescent, Larry Clark y a tout expérimenté et puis, dès qu'il a pu, s'en est enfui, caméra (photo et cinéma) au poing. Des années plus tard, son œuvre est considérable. La voilà donc rassemblée, au grand complet, depuis Tulsa, son premier livre paru en 1978, jusqu'à Wassup Rockers (2006), son film sur un jeune skater vénézuélien, en passant par ses séries de photos sur le quotidien des adolescents en quête d'eux-mêmes, expérimentant drogues, sexe et armes à feu ; depuis Kids (1993) jusqu'à Bully (2001) en passant par Ken Park (2002), trois de ses films majeurs... Au Musée d'art moderne de la Ville de Paris flamboie donc actuellement l'univers incandescent de Larry Clark. A ne manquer sous aucun prétexte. “Larry Clark Kiss The Past Hello” - jusqu'au 2 janvier 2011 au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, Paris 16ème.

“3+1” Harmony Korine, Dash Snow, Ryan McGinley : trois figures incontournables de la contre-culture américaine réunies en une seule exposition. Le premier, metteur en scène emblématique d'une génération perdue, présente ses derniers travaux, tirages, photocopies, peintures et dessins. Il n'a rien perdu depuis Gummo. Le deuxième, disparu il y a un peu plus d'un an à l'âge prophétique de 27 ans, rappelle qu'au-delà de la provoc', il était aussi un grand photographe. Le troisième présente Everybody Knows This is Nowhere, sa dernière série de portraits, en noir et blanc et en studio. Des dizaines de gueules (et de culs) rencontrés un peu partout.

Harmony Korine Snowy, Snowy, 2010 Technique mixte sur toile 40,64x 50,80 cm. Courtesy galerie du jour agnès b.

Ryan McGinley Michael, 2010 Tirage argentique n&b, 45,70 x 30,50 cm. Courtesy galerie du jour agnès b. et Team Gallery. Dash Snow Untitled (Cum Back), 2008 Tirage numérique n&b, 95x140 cm. Courtesy galerie du jour agnès b. et The Estate of Dash Snow.

“3+1”, Harmony Korine, Dash Snow, Ryan McGinley - jusqu'au 6 novembre 2010 à la Galerie du Jour, 44 rue Quincampoix, Paris 4ème.

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“Pierre Bismuth” En 2005, en compagnie de Michel Gondry et Charlie Kaufman, Pierre Bismuth récolte l'Oscar du meilleur scénario pour Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry. Exploit rare pour un plasticien. Mais il est vrai que Bismuth est un artiste atypique dont chacune des expositions est une fiction. Fidèle à sa stratégie de perturber la perception du spectateur pour l'amener à prendre conscience de la réalité, cette fois-ci, Bismuth s'attaque à l'espace même de la galerie, théâtralisant l'espace et s'attachant à impliquer - de façon naturellement fictionnelle - le travail de bureau de la galerie dans l'ensemble. “Pierre Bismuth” - jusqu'au 6 novembre à la Galerie Bugada & Cargnel, 7 rue de l'Equerre, Paris 19ème.

Pierre Bismuth, à la Galerie Bugada & Cargnel.

Et aussi…

La FIAC, du 21 au 24 octobre 2010 au Grand Palais, dans la Cour Carrée du Louvre et dans le Jardin des Tuileries. L'état du marché de l'art dans toutes ses composantes. Cent pour cent bande dessin e , jusqu'au 8 janvier 2010 à la Bibliothèque Forney, 1 rue du Figuier, Paris 4ème. Cent auteurs du monde entier revisitent cent chefs-d'œuvre de la bande dessinée. Sa dane Afif , jusqu'au 3 janvier 2011 au Centre Pompidou, Paris 4ème. Le lauréat 2010 du Prix Marcel Duchamp, devenu en dix ans le plus important prix décerné en art contemporain. Un artiste dont l'œuvre allie une simplicité étonnante à une complexité extraordinaire.

“Gabriel Orozco” 1997, choc intégral. Un nouveau venu dans le paysage artistique, le Mexicain Gabriel Orozco présente une œuvre intitulée DS, perversion terriblement conceptuelle et néanmoins pleine d'humour du “ready-made” cher à Marcel Duchamp. Soit une Citroën DS découpée dans la longueur et réassemblée, plus étroite, effilée, d'une folle élégance. Mais aussi une sacrée démonstration du détournement et de l'altération du quotidien. “Le plus important n'est pas tant ce que les gens voient dans les galeries ou les musées, mais plutôt ce qu'ils voient après avoir regardé une œuvre, comment ils se confrontent à la réalité après coup”, affirme Orozco. Et le voilà qui, au Centre Pompidou, témoigne qu'il est toujours, comme l'enfant qu'il souhaite être demeuré à presque 50 ans, “excité par une pierre sur le trottoir ou par l'envol d'un oiseau”. Belle exposition, au sein de laquelle se conjuguent banal et conceptuel, et où se mêlent sur de longues tables brutes de marché en plein air, tout ce qui constitue l'univers de Gabriel Orozco. Et qui bascule, pour celui qui s'y laisse prendre, le regard dans une autre dimension. “Gabriel Orozco” - jusqu'au 3 janvier 2011 au Centre Pompidou, Paris 4ème.

La DS Gabriel Orozco 1993 Citroën DS modifiée 140.1 x 482.5 x 115.1 cm © Centre national des arts plastiques-ministère de la Culture et de la communication, Paris Courtesy galerie Chantal Crousel


art/portrait

Confession

d’un écrivain modèle...

Le jour où j'ai vu mon cul au Palais de Tokyo, en deux mètres sur trois, ça m'a fait tout drôle… C'était une expo collective, elle n'est pas restée longtemps, Yana m'avait envoyé un SMS : ”Va faire un tour au Palais de Tokyo, une surprise t'attend…” Nombriliste, je le suis certainement, comme tout écrivain qui se respecte, narcissique, idem… Exhibitionniste, c'est ma nature ; je n'ai pas été déçue. Pour réaliser cette image, quelques mois auparavant, Yana m'avait enduit le corps d'une huile saturée de poudre d'or, du vrai or, attention… Ensuite, elle m'a plongée dans un bain noir, teinté à l'encre de chine… J'étais toute molle entre ses mains, un jouet de cire, une poupée de son sans volonté. La veille, on avait cambriolé mon appartement, on ne m'avait rien volé, sauf mes photos d'enfance, ma préférée surtout, celle où j'ai l'air d'une petite sorcière de huit ans, où je pose en robe gris souris, des yeux sombres immenses, inquiétants, un balai à la main, assise en haut d'un escalier de pierre, dans le château fort de mon grand-père, Guy-Félix, l'écrivain… Mais je m'égare. Je n'ai jamais résolu le mystère des photos volées. Le lendemain, Yana Bystrova, dont je suis le modèle attitré depuis des années, est passée chez moi, pour réaliser cette série. J'avais le moral à zéro, à cause des photos volées… J'ai dit : “Non Yana, ce n'est pas le jour…” Elle a insisté, j'ai cédé. Je ne sais plus comment ça a commencé, entre Yana & moi… La première fois que je l'ai vue, elle était assise sous une série de lithos d'elle, dans une galerie privée : elle s'était dessinée nue, pissant un jet de lumière, accroupie, hilare, assise sur une fleur, tandis qu'une abeille géante lui butinait la corolle… Ca m'a tapé dans l'œil. J'avais un peu d'argent à l'époque, je n'étais pas encore écrivain à temps plein, ou alors j'avais un mécène ? J'ai eu le coup de foudre, pour Yana et ses dessins, je lui en ai acheté une demi-douzaine. Ensuite, on a bien accroché, la fille de Kiev et moi,

elle m'a proposé de poser pour elle, mes rondeurs l'attiraient, et mon côté foldingue, prête à tout, dangereuse sous tous rapports. Son modèle ? Poser nue ? J'ai dit oui, sans hésiter. On a commencé par une virée assez folle, à la campagne, elle me faisait poser nue sur une meule de foin, pendant que le paysan avait le dos tourné, la nuit, dans sa cabane à graines, vautrée sur un parterre de millet ; elle m'a fait plonger dans la mare, m'a couchée sur un lit de métal, jusqu'à ce que les ressorts s'impriment sur ma peau… Elle a cassé un œuf sur mes reins, m'a enduite le corps de gros sel… Elle m'a fait glisser dans un tuyau de ciment… Que n'ai-je donc fait, pour ses photos… J'aimais bien être sa chose, j'aime ce qu'elle fait, j'aime qui elle est. Elle m'a montré ses photos de Kiev, son enfance à elle, habillée en pionnier, elle m'a raconté sa famille d'artistes passant l'été dans des datchas, sa jeunesse aux beaux-arts de Kiev, ses 400 coups, évoqué sa grand-mère censeur d'images… Moi qui suis une vraie fille de Stal, j'avais trouvé ma petite sœur soviétique… Pendant des années, on ne s'est plus quittées. Et puis un jour, pour une broutille, on s'est fâchées, entre nous, ça a flambé comme l'amadou. D'avoir posé nue pour elle pendant des années, ça avait créé une bizarre intimité… On était un peu comme un couple, mais qui n'aurait pas couché ensemble, ou alors par images interposées… Un duo ambigu. Me reste ces photos, le souvenir d'un bain noir et or, d'un bel été, et mon cul au Palais de Tokyo, deux mètres sur trois… Après l'expo, elle m'a donné le tirage, je l'ai punaisé dans mon salon, là où j'écris, au début ça fait bizarre de passer sa journée en tête à tête avec ses fesses, mais on s'y fait, c'est même devenu une source d'inspiration. Elise Fontenaille Yana Bystrova expose à la Galerie Blue Square, et aussi, ces temps-ci, à Monaco. On peut voir ce qu'elle fait sur son site :Yana Bystrova's Art site.

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musique

ONZE FEMMES PUISSANTES

Interview de Clémentine Goldszal Photos : Laure Bernard

Le fauve est de retour ! Paulo Furtado, alias The Legendary Tigerman, revient avec “Femina”, un sublime album pour lequel il s'est entouré de femmes à poigne et à coffre. Asia Argento, Peaches, Maria de Medeiros, Phoebe Killdeer, Cibelle et quelques autres se sont abandonnées à ses mains expertes, à sa guitare rugueuse et à ses arrangements bluesy pour des duos en forme de parades nuptiales. Nous avons rencontré ce chef de meute à l'élégance bouleversante, à la politesse classieuse et à la gentillesse douce. Interview.

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musique/rencontre

“J'ai même dû vendre ma voiture et tout ce que j'avais pour faire ce disque !”

Keith : Tu chantes en anglais et ta musique est foncièrement américaine, mais tu vis toujours au Portugal, et tes albums ont du succès là-bas… Paulo : Oui, bizarrement, les gens au Portugal se sont identifiés à l'album, qui est sorti là-bas il y a un an. Je ne m'y attendais pas du tout. Le disque va sortir en France, en Espagne, en Angleterre, mais pour l'instant rien n'est prévu pour les Etats-Unis. Mais les Américains ont toujours trouvé que ma musique sonnait très européenne, alors que pour les Européens, ça sonne américain ! Je crois que là-bas, ils font du blues de manière très stricte. Et moi, je n'ai jamais eu de contact avec ces gens, les “gardiens du temple”. Je fais mon truc dans mon coin depuis longtemps en mixant plein d'influences avec le blues, c'est sans doute pour ça que ça ne sonne pas aussi pur… Mais ils aiment bien, ils trouvent que c'est différent.

disque et je me suis demandé qui pourrait chanter. Et puis je me suis souvenu de Maria dans Pulp Fiction, en train de demander “Who's that ?”. Je me suis dit : c'est elle ! Je cherchais une manière pas forcément évidente d'adapter cette chanson. Nancy Sinatra est très puissante, et Maria, pour moi, l'est aussi, mais d'une manière moins directe. Elle est très délicate. C'est ce que je recherchais. Keith : Il y a aussi eu une histoire avec Brigitte Fontaine, non ? Paulo : Oui, on s'est appelés mille fois, on s'est parlés au téléphone, mais on n'a jamais réussi à vraiment travailler sur les chansons. Keith : Tu comptes faire un volume II, avec les collaborations qui n'ont pas abouti à temps ? Paulo : Il y a un vinyle qu'on sort avec d'autres chansons (j'en ai fait vingt-deux pour le disque !), mais je ne veux pas faire un deuxième Femina, je veux plutôt les utiliser différemment. Et je continue : je vais enregistrer avec Jen, de John & Jen, que j'ai rencontrée pendant une tournée en France.

Keith : Comment a commencé le projet Femina ? Paulo : Etrangement, l'idée de départ n'était pas de faire un disque. Je travaillais sur le scénario d'un film que je voulais réaliser, et qui devait s'appeler Femina. L'idée était de faire se croiser plusieurs personnages féminins sur une journée. Je pensais à Asia Argento pour un des rôles, alors je l'ai contactée, via MySpace ! Keith : Tu ne la connaissais pas ? Paulo : Non, mais elle me connaissait un peu, elle avait mon premier album. On a commencé à correspondre par mail. On a travaillé par téléphone, par email et par SMS. Et on s'est enfin rencontrés pour le tournage des courtsmétrages et l'enregistrement des chansons. Pendant huit mois, je n'ai travaillé qu'avec elle. Je voulais vraiment enregistrer ces deux chansons avant de commencer à travailler avec qui que ce soit d'autre. Ensuite j'ai écrit une autre chanson pour Cibelle, et peu à peu le projet s'est changé en un album complet. Chaque chanson me menait vers des gens, me montrait la voie. Keith : Quand tu contactais une chanteuse, tu arrivais avec une chanson toute prête, paroles et musique ? Paulo : Pour la première chanson, j'ai tout fait moi-même. Puis j'ai commencé à travailler en échangeant des idées avec les chanteuses. La plupart ont été construites ensemble, par email, jusqu'à se retrouver en studio. Pour moi, Femina n'est pas un album de duos mais de complicités, un travail d'équipe. Et dans le studio, au bout de deux prises c'était bon. La plupart des chansons se sont enregistrées en une ou deux prises, c'était vraiment facile et amusant à faire. Keith : À côté des chansons originales figurent aussi quelques reprises (Lonesome Town, These Boots Are Made For Walking)… Paulo : Je voulais reprendre These Boots Are Made For Walking depuis longtemps. J'avais envie de le faire pour ce

Keith : Au final, c'est un vrai tour de force d'avoir réussi à réunir tous ces gens, à la force de ta seule volonté ! Paulo : Oui ça a mis trois ans, et ça a été un album très dur à faire, pour des raisons logistiques. Il fallait que les emplois du temps de tout le monde s'accordent, et j'étais moi-même très occupé ; je tournais avec mon groupe Wraygunn, et je faisais des BO, une pour un film, l'autre pour une pièce de théâtre. Keith : Tu as aussi tourné un court-métrage par chanson. En plus d'être un one man band, tu fais des photos, des vidéos… Tu es un vrai artiste indépendant ! Paulo : Eh oui ! Les films font partie du projet depuis le début et j'ai tout tourné moi-même. Je voulais faire quelque chose qui ressemble aux vieux films de famille en Super 8. Mon père nous filmait quand on était petits, mon frère et moi, et j'ai toujours fait ça moi-même. Je voulais revenir à cette esthétique originale, à cette manière plus décontractée de filmer. J'aime que les gens ne jouent pas, mais en même temps ça n'est pas non plus complètement innocent parce qu'ils savent qu'on les regarde. Ça crée une tension qui va très bien avec les chansons, car la tension est le principal sujet de l'album. J'avais envoyé à chacune des filles un scénario par email, mais si je trouvais qu'on en avait trop parlé, je le changeais au dernier moment pour que ça reste spontané, à mi-chemin entre la réalité et la fiction. Keith : Qu'est devenu le scénario du film ? Paulo : En fait, maintenant qu'il est presque terminé, je n'en ai plus tellement envie ! J'ai le sentiment d'avoir presque fait le tour du sujet que je voulais explorer avec cet album. Et puis les petits films semblent mieux correspondre. En un sens, tous les films mis bout à bout ne sont pas si différents du scénario original où toutes ces femmes si différentes partagent un moment de vie. Mais je vais faire un film dans les cinq années qui viennent. Je ne sais pas encore ce que ça va être… Mais je sais que je vais l'écrire et le réaliser.

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musique/rencontre

Keith : La manière dont tu envisages la musique, cette façon de tout faire toi-même… Ta méthode de travail fait un peu penser à celle de Jack White. Forcément, tu enregistres tout en analogique, non ? Paulo : Non, j'ai enregistré avec Pro Tools ! Parfois, même si certaines choses sont impossibles à faire en digital, c'est plus facile. En fait ça dépend, je peux faire les deux. Et pour le mastering, j'ai tout retransféré sur des bandes. Mais pour Femina c'était surtout une question d'argent. Pro Tools allait avec la logique de l'album, qui a été enregistré entre Rome, Lisbonne, Madrid, Berlin… C'était impossible de le faire autrement. Keith : Comment as-tu réussi à faire financer un projet pareil ? Paulo : J'ai commencé avec mon label portugais. Mais on ne s'est pas entendus sur les modalités de l'album. C'est un projet fou, qui a coûté beaucoup plus qu'un album normal, principalement à cause des voyages, parce qu'à part ça, tout le monde a été très cool, et on n'a pas eu à parler d'argent. Mais la logistique, le Super 8 et tout ça l'ont rendu très cher. Comme j'avais une idée très précise de ce que je voulais, et que je ne voulais pas de compromissions, j'ai décidé de le faire avec mon manager. On a été à la banque… J'ai même dû vendre ma voiture et tout ce que j'avais pour faire ce disque ! Keith : Ça t'a donné envie de monter ton propre label ? Paulo : Non. Je ne m'intéresse pas vraiment au business. J'ai été contraint de le faire pour que ma musique soit plus accessible, mais ce que j'aime faire, c'est des chansons, de la photo et des films. En même temps, je me retrouve à le faire par la force des choses… C'est souvent le seul moyen de faire ce que je veux. Keith : Un vrai one man band quoi… Tu vis ta vie et des femmes viennent te rendre visite pour un petit moment… Idéal ! Paulo : Ce que j'ai essayé de faire avec ce projet, c'est aller jusqu'au bout du one man band. Mais j'ai joué cet été dans un festival où j'ai réuni tous ceux qui ont participé à Femina, les filles avec leurs groupes. On est arrivés à cinquante-huit personnes ! C'est donc un one man band mais avec beaucoup de gens. Keith : Tu as débuté dans un groupe. Une mauvaise expérience t'a refroidi ? Paulo : J'étais guitariste dans un groupe de rock garage, les Tédio Boys. On a beaucoup tourné aux Etats-Unis. On avait vingt ans ; on a même fait la première partie de Joey Ramone ! C'était génial, on sortait de cette toute petite ville au Portugal et on s'est retrouvés sur la route en Amérique. On a sorti quatre albums. On pensait avoir un avenir aux Etats-Unis, mais on n'a jamais réussi à déménager là-bas, il y avait toujours un truc qui retenait l'un de nous en Europe. On s'est séparés en 1999. Je faisais déjà The Legendary Tigerman et Wraygunn, et j'étais plus excité par ça que par le groupe. On était tous un peu fatigués. Keith : C'était un truc d'ego, le guitariste qui veut devenir frontman ? Paulo : Peut-être. Mais je voulais surtout faire mon truc à moi. De

manière générale, je suis ouvert à la discussion, mais pas artistiquement. Je ne crois pas à la démocratie en art, à cette idée de faire de l'art ensemble, en communion. Je crois qu'il faut avoir un point de vue et être sûr de ce qu'on veut faire et de la manière dont on veut le faire. C'est très important. Keith : Tu ne te sens jamais limité par le fait d'être un one man band ? Paulo : Dans ce disque, certaines chansons n'ont pas de batterie parce que je ne trouvais pas que c'était nécessaire. J'aime les limites qu'induit le projet. Ça force à rester simple, et j'aime beaucoup ça en musique, la simplicité d'une musique, crue, nue. Keith : On se dit parfois que les musiciens aujourd'hui sont un peu pourris gâtés ; on peut tout faire très facilement avec les ordinateurs… Paulo : En studio, j'aime travailler de façon traditionnelle, en live. Quand tu es en concert et que ça se passe super bien, que tu te connectes aux gens et que c'est réciproque, ça se sent vraiment. C'est la même chose en studio, quand une prise est vraiment bonne. Et enregistrant par petits bouts, on perd ces moments qui ne se reproduisent pas deux fois. Keith : Y a-t-il eu des frictions avec les filles, pour imposer ton point de vue ? Paulo : Non, parce que si j'invite des gens sur mon album, c'est pour les laisser libres de faire ce qu'ils veulent. Alors je pouvais les diriger, mais si elles ne me le demandaient pas, je les laissais faire ce qu'elles voulaient. Il faut savoir être un bon hôte. Keith : Qu'est-ce que toutes ces filles ont en commun, à part toi ? Paulo : Elles sont toutes très douées et très puissantes. Je voulais des femmes sûres d'elles, pas de filles qui viendraient dans mon disque en ayant peur. Keith : Quelle est la place des femmes dans ta vie et dans ton travail ? Paulo : Tout ce que je fais depuis dix ou quinze ans a toujours les femmes ou l'amour pour sujet, mais toujours de mon point de vue. Là je voulais pour une fois changer d'angle, mêler leurs points de vue au mien pour qu'il y ait un dialogue, et qu'il en résulte cette fameuse tension. Keith : Que penses-tu du MP3 ? Paulo : Je bouge tout le temps, et j'aime écouter de la musique, donc le MP3 est utile. Bien sûr le son n'est pas aussi bon qu'en vinyle, mais tant que la musique arrive jusqu'aux gens, c'est cool. C'est le plus important. Keith : Et le téléchargement illégal ? Paulo : Bien sûr je préfère qu'on paye, mais si tu dois choisir entre manger et acheter de la musique, je préfère que tu manges et que tu télécharges ma musique gratuitement. Ensuite, si tu as de l'argent à dépenser, c'est cool de l'acheter.

“De manière générale, je suis ouvert à la discussion, mais pas artistiquement. Je ne crois pas à la démocratie en art.”

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photo : Franck Eidel

musique/actu

OBEL AMIE “Philhamornics”, d'Agnès Obel (Pias Recording)

Visage austère et hibou sévère, un premier coup d'œil à la pochette et déjà l'intention semble claire, sans superflu, Agnès Obel parle via les viscères. La musique en route, une voix et son piano, similaire à une complainte lacunaire. Découverte en BO d'une pub Deutsche Telekom, elle a cette fluidité naturelle qui accompagne sans excès d'attention. Sans formalisme, dès les premières écoutes, se révèle une architecture secrète mais souveraine, intrinsèque à des humeurs qui ne répondent qu'à leur propre mystère. Alors y allant, on croit reconnaître la patte d'un Debussy, entendre une vieille boîte à musique signée Satie, ni glauque ni tout à fait vive. Pas foncièrement original mais joliment ficelé, ce premier album passe comme un bon cheeseburger. En écartant l'emballage, on pénètre un intime moite, délicatement ourlé, presque grillé en ses côtés. Un frisson m'enrobe, une couche de chant s'installe sur les parois de mon palais. Douce vidange matinale, la musique se désagrège déjà mais résonne encore, parfaite pour accompagner une succession d'aurores. Thomas Hutter

BENJI LA MALICE “Dites-le avec des flingues” (EP), de Benjamin Paulin (AZ/Universal)

Avec ses airs de crooner et sa mauvaise humeur, Benjamin Paulin a tout du jeune premier sorti d'un film de Rohmer ou Lautner. Smoking noir, bouquet de roses dans une main, un flingue dans l'autre ; voilà “L'homme Moderne”, son concept. Un gendre idéal à l'artillerie lourde, aussi largué qu'attachant : “J'ai si peur de frôler la mort que je ne fais que frôler la vie”. Entre orchestration sixties et relents hip hop, sa plume acerbe et acide fait mouche là où on ne l'attend pas. Sa punchline ne tarit pas de trouvailles et sa prose entêtante sonne comme le meilleur des slogans (J'ai marché dans l'amour ou encore Reviens s'il te plaît, au moins pour passer un petit coup de balai). Malgré une redondance mélodique, on ne résiste que rarement à la voix aussi envoûtante qu'insolente de l'anti-héros belle gueule et cœur de pierre. Comme si Alain Delon avait le sens de l'humour ou qu'Aznavour était fan de rap, Benjamin Paulin c'est un peu de caviar dans les épinards. Charles Sarraute

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DÉCEPTION “Swanlights », de Antony & the Johnsons (Rough Trade/Beggars)

Voix vulnérable, Antony Hegarty est le castrat de notre actualité, une sirène hybride née cent ans trop tard. Mis en avant par Lou Reed, il est reconnu pour la grâce plaintive de ses chansons, mélange de nappe nuageuse et de chant chatoyant. Sincère dans la tristesse, de sa limpidité naturelle sort une sensibilité fragile, aussi glaciale qu'attachante. Gestion impromptue du silence, construction bigarrée, l'écoute de son quatrième album, Swanlights, révèle des chansons plus compliquées. Débat entre ultra-technicité et spontanéité, il semble qu'Antony ait ici tenté l'album parfait. Quand arrive le duo avec Björk, il n'y a plus d'hésitation: une école de chant lyrique a soudoyé son âme. A grands renforts d'aide mécanique, l'album s'apparente à la bande son d'un débat post mortem, entre un opéra de Yoko Ono et les arrangements du vieux copain, Phiphi Collins. The Spirit Was Gone, rare chanson honnête de l'album, résume la situation : Antony a pris du ventre, auréolé d'une assurance pénible, d'une officialité dispensable. Assujetti à la posture des gens qui savent, il lui faudrait presque retrouver mélancolie, peine et fébrilité. T.H.

SOUL SYSTEM “Good Things”, d'Aloe Blacc (Stones Throw/Wagram)

Je pose la question haut et fort, parce que je n'ai aucune foutue idée de la réponse : ça faisait combien de temps qu'on n'avait pas entendu une si bonne chanson de soul ? Et je me fiche autant de la réponse que de savoir si le reste de l'album d'Aloe Blacc est aussi bon que son premier titre. En fait non, je ne m'en fiche pas, et c'est d'ailleurs l'une des choses qui m'attriste le plus en ce moment, avec les gens du voyage qu'on renvoie chez eux. Sûrement que si l'un d'entre eux possédait un iPod, il écouterait I Need a Dollar en boucle avec cette boule dans la gorge en se disant: “Mais merde, c'est ça !”. Disons en fait que Good Things a été produit dans la plus pure tradition soul. Exemple avec le premier Otis Redding, Pain In My Heart. On tient un putain de tube, Stand By Me. Donc on se dit allons-y, brodons un disque autour, et que rien ne dépasse sa grandeur (sauf peut être l'accidentel These Arms Of Mine). Parsemons le tout de reprises et laissons le talent du protagoniste faire la différence. Aloe Blacc n'est pas Otis, mais il est quelqu’un. Un Green Lights délicat, un Loving You Is Killing Me dansant au sens Michael Jackson du terme, le prouvent. Cette reprise troublée de Femme Fatale le prouve aussi. Mais avant tout, à l'heure actuelle, Aloe est principalement l'auteur de la meilleure chanson soul de la décennie.

photo : Danmonick

Benjamin Kerber


musique/actu Introducing...

CULTE “Carl Barât”, de Carl Barât (Arcady Records/Pias)

Carl Barât est de retour, il est seul, et il va bien ! Après avoir cachetonné sévère cet été le temps de quelques concerts de reformation des Libertines, il s'apprête à sortir son premier album solo, et c'est une grande réussite, qui fait oublier le très raté deuxième album des Dirty Pretty Things et scelle l'existence individuelle de l'exjumeau de Pete Doherty. Bien sûr, on retrouve au long de ces dix chansons les obsessions du dandy anglais : l'amour sous toutes les coutures, une certaine grandiloquence appuyée par des rythmiques ternaires ambiance Freaks, sa voix profonde, son phrasé un peu enrhumé, son écriture romantique, nostalgique, plus touchante que jamais. Beaucoup d'amours au passé… Carl Barât a aujourd'hui trente-deux ans, va être papa, et oui, il s'est calmé. Mais à la manière de son comparse Doherty, qui avait injecté dans son album solo toute la mélancolie et le talent de sa plume en la débarrassant de la rock'n'roll attitude des Libertines, Barât a fait réduire son art pour en garder la substantifique moelle, transformant la grandiloquence punk de ses débuts en une amplitude de mélodies, appuyées par des arrangements de cordes et des chœurs qui portent ce disque en lui conférant une désuétude qui ne surprendra personne. Les poètes maudits, les grands romantiques, une Albion fantasmatique et disparue… Le chanteur file son art sans se trahir. Un brillant passage à l'âge adulte. Clémentine Goldszal

Runabout, de Little Dragon The Point Of No Return, de Aeroplane Want U, de Grum Go Outside, de Cults Rill Rill, de Sleigh Bells Cryptic Motion (Mr Oizo Mix), de Squarepusher Kiss Me Kinski, de Adam Kesher Baby I'm Yours (Aeroplane Remix), de Breakbot Milk Teeth (Poni Hoax Remix), de Mohini Geisweiller Euphoria, de Neu! Night, de Zola Jesus UN AUTRE DYLAN

photo : Amanda Chapman

“Paupers Field », de Dylan LeBlanc (Rough Trade/Beggars)

Dylan LeBlanc est né en 1990. Mais peu importe la date ; c'est le lieu qui importe, puisque le chanteur a vu le jour en Louisiane, à deux pas des Fame Studios, l'antre de ce son “Muscle Shoals”, de cette “Southern soul” qui attira dans ses locaux les plus grands, d'Aretha Franklin aux Stones, de Bob Dylan à Wilson Pickett. Une six cordes en bois dans les mains lui a donc tenu lieu de cuillère en argent dans la bouche. Et c'est tant mieux. LeBlanc apprend la guitare à sept ans, s'en voit offrir une par son père à onze et se met à composer directement. Normal, donc, que son premier album, Paupers Field, ait la maîtrise des œuvres qui comptent. Parce qu'en plus d'être le fruit d'une région naturellement fertile en musiciens, Dylan LeBlanc a reçu en héritage une voix où affleure déjà la sagesse des grands chanteurs (Ray LaMontagne n'est jamais loin), un don de la composition emprunté à Neil Young ou Townes Van Zandt, un jeu de guitare merveilleusement délicat et sublimé par des arrangements simplissimes (aucun pathos dans les violons de Emma Hartley, tellement d'âme dans les claviers de On With The Night, de blues alangui dans la batterie de If The Creek Don't Rise)… Bref, son premier album est une pépite absolue. La preuve : les fines mouches de Rough Trade lui ont mis le grappin dessus. Sans conteste l'une des meilleures nouvelles de la rentrée. C.G.

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ET AUSSI… - “Minutes Magiques”, d'Oxmo Puccino (sortie le 15 novembre). L'album live du rappeur le plus chanteur du rap français. Un rab’ d'Oxmo en attendant le prochain album, c'est toujours bon à prendre. - “Maximum Balloon”, de Maximum Balloon. Le nouveau projet de Dave Sitek, producteur new-yorkais émigré West Coast et cerveau de TV on the Radio, va en surprendre plus d'un : c'est joyeux, c'est dansant, c'est lumineux. Pop, quoi ! - “Birds and Drums”, de The Bewitched Hands (sortie le 25 octobre). Ça fait un petit moment qu'ils buzzent aux quatre coins de l'Hexagone. Et l'album est à la hauteur des espérances, noisy, candide, cyclothymique. Vraiment frais. - “Amoral”, de Violens. Ça va taper du pied chez les branchés ! Les Américains de Violens déboulent avec leur pop à écho bon enfant mais pas niaise : parfaitement orchestrées, ces chansons font penser à du Wham trempé dans un bain de néo new wave. Ébouriffant ! - “The Age of Adz”, de Sufjan Stevens. Cinq ans depuis son dernier album… L'Américain revient avec des ritournelles délicates qu'il parsème cette fois-ci de percées électroniques. Ça change… C.G.

ARTIFICIERS POP “False Priest”, de Of Montreal (Polyvinyl Records/La Baleine)

photo : Patrick Heagney

Qu'est-ce qu'on peut bien fumer à Athens pour être aussi taré et prolifique ? Dixième album en treize ans au compteur de cet extra-terrestre de trente-six ans nommé Kevin Barnes, False Priest est comme par hasard impossible à définir de façon précise. Caméléons changeant de couleur toutes les quatre minutes, les disques d'Of Montreal se suivent et ne se ressemblent absolument pas. Après avoir maîtrisé des lames de fond d'harmonies 60's et s'être arrêté sur une île déserte indie rock américaine, Barnes continue sur la lancée des morceaux les plus dansants de Skeletal Lamping, sorti il y a seulement deux ans. Il fait péter des feux d'artifice R'n'B multicolores faits de rythmiques funky mélodiques, de claviers, de chœurs et de cordes pomme d'amour. Il en a presque oublié la complexité des structures, ce qui n'est pas pour déplaire. Il bénéficie sur certains morceaux de l'aide des divas du futur Janelle Monáe et Solange Knowles. Côté paroles, le type est toujours obsédé par les amours déçues (cf. le nom du groupe et Enemy Gene), le sexe sale (Godly Intersex, Sex Karma), les névroses (You Do Mutilate?, Coquet Coquette). Côté chant, Barnes continue à user de sa voix attachante de castrat sans jamais casser les oreilles. Aussi déglingué, androgyne et talentueux qu'un Prince, mais vivant sur une autre planète, Kevin Barnes a encore frappé fort. A quand un album médiocre ? B.K.

RATTRAPAGE

photo : Laure Bernard

“Learning”, de Perfume Genius (Matador/Beggars)

C'est un premier album qui vous happe en douceur, vous prend au collet avec délicatesse, et vous fout les larmes aux yeux d'émotion et de reconnaissance. Parce qu'on l'entend dès les tout premiers accords au piano, Mike Hadreas, alias Perfume Genius, a ouvert son cœur au nom de la beauté de ses chansons. Dans cette opération délicate et douloureuse, il a pris des risques, mis son âme sur la table et fait de ses peines un écheveau fragile et précieux de mélodies bouleversantes, sa voix haut perchée et constamment à la limite de la rupture enrobée par ses arrangements plus légers que l'air. Mike a grandi à Seattle, y a vécu une adolescence déprimée, triste et solitaire de mec “pas cool”. Et puis, à 20 ans, il tombe amoureux et s'enfuit vers Brooklyn. L'expérience tourne mal : “J'étais bourré la plupart du temps, je me droguais beaucoup, donc je ne me souviens pas de grand-chose. Juste que j'ai dû partir pour m'éloigner de tout ça”. Il y a deux ans seulement que ce garçon timide et charmant, introverti et poétique, s'est mis à la musique, pour exorciser le mauvais, même s'il lui faut pour ça surmonter ses angoisses et son manque de confiance. “J'ai toujours aimé la musique, mais je me disais que je ne ferais jamais aussi bien que les trucs que j'aime, Elliott Smith ou PJ Harvey, et que ça ne valait donc pas la peine d'essayer”. Dieu soit loué, il a fini par se jeter à l'eau, délivrant dix chansons franchement précieuses. Aujourd'hui, Mike va mieux ; et surmonte même quand il le faut sa timidité pour monter sur scène le temps de petits shows intimistes que ses auditeurs reçoivent comme un cadeau. La grâce… C.G.


musique/actu hhhhhh

LA VOIX DES FEMMES “Disconnect From Desire”, de School of Seven Bells (Full Time Hobby/Pias)

School of Seven Bells est un trio new-yorkais composé de sœurs jumelles, Alejandra et Claudia Deheza et de Benjamin, le frère de Brandon Curtis échappé de ses Secret Machines. Il est important d'aller écouter leur deuxième album, Disconnect From Desire pour trois raisons. La première est que le chant féminin dans le rock est en pleine explosion, et qu'il ne faut pas rater le train en marche. Karen O, Sharin Foo, Beth Ditto, Régine Chassagne ou plus récemment Bethany Cosentino, sont ces chanteuses de rock modernes qui ont peu à peu pris le pouvoir et se sont rendues indispensables. L'équité s'installe donc. Chez SO7B, les voix mêlées des Deheza sisters sont un pur bonheur à écouter. Elles rappellent évidemment l'esprit doux et aérien de Bilinda Butcher qui nettoyait l'extrémité sonore des instrumentaux de My Bloody Valentine. La deuxième raison, c'est qu'il serait dommage de se priver de l'imposante puissance sonique de Heart Is Strange ou Camarilla. Enfin, raison numéro trois : SO7B est un groupe qui commence par écrire les paroles. La musique est donc un support à la poésie morbidement lumineuse et parfaitement carrée que produit le groupe. A tel point qu'il est dur de ne pas être touché par la sensible force de ces vers. L'album débute ainsi : “The eyes neglect to see what the heart pursues / But my heart finds a dream in these unseen hues / In the untouchable”. Se termine comme cela : “We get so hypnotized by the imposed rhythms of the passing time”. Et que l'hiver commence ! B.K.

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I WANT YOU ! “You !”, de You ! (Kuskus)

Derrière ce nom plus qu'impliquant, le duo parisien You ! livre un album limpide, construit comme une fresque de notre temps livrée sur-lechamp par un lo-fi glacial pour voix schizophrènes. Celles de José Reis Fontao, plus connu comme leader de Stuck In The Sound. Ici libéré de toute contrainte, son instrument “vocal” prend toute sa dimension, entre envolées lyriques et murmures suaves, sur les riffs acérés et addictifs d'un Romuald Boivin inspiré. Propices à la synesthésie, ces balades post-punk taillées pour le dancefloor forment un album étonnant et homogène. On y croise un garçon réfugié sous sa capuche, inefficace protection face aux maux et tourments (To Disappear), des amours ratées, une femme âgée aussi froide que désirable (Never Seen A Girl) ou encore un perdu de plus qui se confond en excuses (Thank You) et enfin la mort (I Hate You). You ! c'est toi, c'est moi, c'est lui : une compilation d'existences, un miroir musical aussi émouvant que maîtrisé. C.S.

“Burning Your House Down”, de The Jim Jones Revue (Pias Recordings)

Une étincelle, j'allume ma chaîne et sans entracte, trente minutes de headbanging quasi truand. Sensation de Harley, un whisky et j'y suis : cheveux sales et vestes en cuir, je serre la pince à Lemmy, compatis pour ses moignons avant de croiser R. Charles, une tête de mort tatouée sur le bras. Un foyer a pris, ma maison brûle maintenant, je prends ma tête dans mes bras et ébloui, je crie. Album de dur averti, je me trouve subitement dans un sauna à la sueur de houblon. J'hésite à appeler des amis quand, slamant, je me jette sur le lit. Sorte de Jerry Lee Lewis vitaminé à un psychobilly endurci, The Jim Jones Revue leste un stoner rock plutôt classique d'un zest de twist quasi swingant. Alors que j'y pogote encore gentiment, un coup de fatigue m'envahit. Déjà onze chansons et pourtant, aucune pause dans laquelle se cajoler. Un JB pour repartir, un tour de bassin et voilà pour mon hardcore moment. Ce soir comme arrière mi-temps, Guiness au pub. Géant Blême

photo : Mark Mainz

HEADBANGERS


musique/rencontre

Le tour de

la Caution

Hi-Tekk et Nikkfurie, les deux touche-à-tout du groupe La Caution préparent en ce moment une création avec les vidéastes berlinois de Transforma. Axé autour des villes de Paris et Berlin, le projet 1051 (pour le nombre de kilomètres qui les séparent) se veut aussi la rencontre du hip hop et de l'electro. L'installation sera présentée au public des deux capitales durant les prochaines semaines. Rencontre avec deux VRP de l'underground parisien.

Keith : Vous avez fait une très longue tournée depuis votre dernier album en 2005. C'est si important pour vous la scène ? La Caution : Pour nous, le rappeur c'est “d'abord t'es bon, après t'es beau”, c'est pas le contraire ! Notre musique est tellement variée, notamment en termes de BPM ou d'agressivité que ça nous met déjà un terreau hyper fertile pour pouvoir faire un show sans trop d'artifices externes, juste en assumant ce qu'on a fait sur l'album et en le vivant sur scène. Keith : Qui sont les gens qui viennent vous voir en concert ? La Caution : Il y a de tout : des punks, des types qui écoutent de l'electro, du hip hop, des mecs du quartier, des fashions... Tout ça mélangé, ça donne une définition de notre musique, et ça nous permet de voir qu'elle est comprise dans sa globalité. La Caution, c'est le fruit de tout ce qu'on a écouté de manière directe ou indirecte entre 8 ans et 16 ans : la musique arabe, la new wave, le rock, la funk ... Je pense que c'est cette versatilité qui a fait que Hervé Riesen nous a proposé un créneau quand il est passé directeur du Mouv'. Keith : Justement, cette émission (Le Mouv' Party, NDLR), c'est un projet de La Caution parmi d'autres, ou bien c'est pour exercer vos talents d'animateurs ? La Caution : Je ne pense pas qu'on ait des facultés d'animateurs radio. On ne joue pas les animateurs parce que l'intérêt, c'est que ce soit La Caution à l'antenne. On a notre manière de parler, et on la garde. C'est l'originalité du truc. La Caution, c'est un concept artistique en général, même si ça va se traduire avant tout et majoritairement par la musique. D'ailleurs, si on nous dit “vous faites du rap français”, dans le fond on serait tentés de répondre, “non, on fait du La Caution”. Keith : Il y a aussi les clips, Kourtrajmé, un film en prévision pour Hi-Tekk, etc. Le projet 1051 s'inscrit dans tout ça ? La Caution : Quand on rappe nos textes, ce sont des images qui se collent. Donc collaborer avec des mecs qui font de l'image pour nous n'a rien d'extraordinaire, en réalité c'est juste le prolongement. Keith : Dans le cadre de ce travail, vous comptez mettre en place deux personnages, qui sont-ils ? La Caution : L'idée était de symboliser chaque ville par un personnage, mais pas de manière hyper directe. Ensuite on compte faire interagir les deux à travers des échanges de lumière et de musique. Une sorte de ping-pong : Transforma donne une image, nous un son, et vice versa. Keith : Comment procédez-vous pour ne pas tomber dans la caricature ?

La Caution : On va prendre énormément de sons des deux villes, il y aura dans le subconscient du projet un bruitage time-streché que tu ne reconnaîtras pas mais qui reprendra tel son hyper connu à Berlin, tel autre à Paris... On avait un problème avec le fait de les mettre directement sans retouche, ça aurait fait carte postale : là c'est la Porte de Brandebourg, ici la Tour Eiffel ! Notre concept, c'était plutôt de montrer notre manière à nous de voir les deux villes. Keith : Un workshop a eu lieu à Paris, un autre à Berlin, avec des jeunes de chacune des deux villes. Pourquoi cette variable éducative du projet ? La Caution : Je pense que c'est un juste retour des choses. Même s'il n'y avait pas ce workshop, et que des jeunes étaient venus nous voir par eux-mêmes, on aurait demandé à ce qu'ils restent et qu'ils nous accompagnent. Du coup, on ne l'a même pas réfléchi, on a été hyper d'accord d'entrée, et je pense que ça complète hyper bien le projet. Parce que mine de rien, la culture c'est peut être l'un des trucs qui se putifie le plus... Keith : Qui se putifie ? La Caution : Ouais, qui devient de plus en plus un truc de putes. Je pense que là où il y a un minimum de goût, ou un minimum d'envies saines, c'est là où il faut se bouger. Parce que sinon on va se retrouver avec des Black Eyed Peas en puissance. J'ai rien contre les Black Eyed Peas, mais ils sont un peu à la musique ce que sont à la mode les sacs Louis Vuitton vendus par des Sénégalais à la plage. Bien sûr, il y en a toujours eu, mais là aujourd'hui ça devient dramatique. On est tellement loin dans la culture looseuse, à cause de l'envie de briller, l'envie d'avoir... Et pour le coup un projet comme ça c'est intéressant, pas forcément pour qu'il y ait sept millions de personnes qui puissent le voir, mais c'est une petite pierre apportée à l'édifice. Keith : On parlait d'un album déjà pour 2009 ? La Caution : Cet album-là arrive à la fin de l'année théoriquement, on a dû le retarder parce que Hi-Tekk avait des problèmes d'asthme. Du coup, on a changé ce qu'on avait commencé pour le transformer en une sorte de projet moins contraignant physiquement, et pouvoir remonter sur scène. A part ça, on saurait encore moins le décrire : vraiment plein de vibes différentes, et vraiment, on espère, en toute modestie, que ça va faire du bien à une certaine idée de la musique française. Propos recueillis David Abittan. Le Projet 1051 sera présenté à Paris le 15 octobre au Batofar dans le cadre d'une soirée spéciale, en compagnie de La Caution, de Transforma, et d'un plateau d'invités (Cuizinier, Orgasmic, et Tido Berman de TTC, Phon.o, Dr Vince et Invisibles vj's). En Allemagne, l'installation sera visible à Berlin les 26 octobre (Sophiensaele) et 28 octobre (Club Maria).

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3 questions au trio de Transforma Keith : Pouvez-vous présenter votre travail en quelques mots ? Transforma : On bosse ensemble depuis 2001 sur des vidéos, performances, et installations autour de la rencontre entre musique et vidéo. Dans nos créations, il y a souvent une composante live importante : on utilise beaucoup de caméras, de jeux de lumière, de décors et de costumes. On fait aussi presque tout à la main, malgré une esthétique assez semblable à celle des animations 3D. Keith : Comment s'est passée la collaboration avec La Caution, vous qui aviez plutôt l'habitude de fréquenter des artistes electro ? Transforma : C'était un vrai plaisir de travailler avec eux. Ils ont une vision très ouverte de leur art, avec une véritable identité musicale, et aussi beaucoup d'humour. En fait, ça n'a pas été tellement différent de ce qu'on a pu faire avec d'autres musiciens.

photos : Laure Bernard

Keith : Vous sortez d'une tournée avec Chloé. Après La Caution y a-t-il d'autres Français avec qui vous avez l'intention de vous associer ? Transforma : Justement, on est sur un projet avec Yroyto, un artiste audiovisuel français. On commence d'ailleurs une tournée ce mois-ci avec un spectacle qui s'appelle Asynthome.

“Si on nous dit : "Vous faites du rap français", on serait tentés de répondre : "Non, on fait du La Caution".”

“J'ai rien contre les Black Eyed Peas, mais ils sont un peu à la musique ce que sont à la mode les sacs Louis Vuitton vendus par des sénégalais à la plage.”


introducing

Leur nom de groupe est martial et ça n'est pas un hasard… Les quatre filles de Warpaint sont des warriors de la musique, des rockers en jupon qui créent un tout nouveau concept : un groupe de filles à des années-lumière de la traditionnelle idée que l'on s'en fait. Oubliez les girls bands, Spice Girls & co, mettez même de côté Debbie Harry, Joan Jett ou The Slits… Ici, ça joue sérieux, et on a l'impression vaguement misogyne d'écouter une vraie bande de mecs au long des neuf titres de leur premier album, The Fool. Basées à Los Angeles, Emily, Theresa, Jenny Lee et Stella ont grandi aux quatre coins de l'Amérique, de la Californie à l'Oregon. Amies d'enfance, elles décident en 2004 de former un groupe. Elles reprennent I'm Looking Through You, des Beatles, perfectionnent leur technique, répètent dans une ancienne salle de gym reconvertie en studio… Il y a deux ans, elles sortent un premier EP, et le succès les prend presque de court : “Il y a eu un gros buzz autour de ces quelques chansons… iTunes nous a contactées pour pouvoir le vendre en ligne, il a atteint la première place des charts locaux dans le plus gros magasin de disques de L.A., Amoeba. Du coup, tout un tas de concerts ont été program-

més, mais on n'était jamais montées sur scène jusque-là !” En bonnes guerrières, les filles prennent leur courage à deux mains et donnent tout en live. Il faut dire qu'elles ne sont pas du genre à se faciliter la tâche : “Depuis le début, on a choisi de faire une musique très difficile techniquement, presque trop dure pour nous. Du coup, le challenge est énorme, mais sans ça, ça n'aurait aucun intérêt d'être un groupe de filles.” Vous avez compris le message ? Ne rigolez pas avec Warpaint. En même temps, leur musique ne donne franchement pas envie de rire : des ambiances planantes, des voix éthérées gavées d'écho, une batterie sèche et précise, The Fool est un disque débarrassé de tout l'apparat hippie West Coast si courant chez les groupes californiens, mais qui ne manque pas d'âme, de mélodie ou de feeling. Une vraie réussite, portée aussi par un fan-club qui compte feu Heath Ledger ou l'immense John Frusciante parmi ses membres les plus fervents. Rejoignez le club ! Clémentine Goldszal * The Fool (Rough Trade/ Beggars). Sortie le 26 octobre. En concert le 6 novembre à la Cigale dans le cadre du Festival des Inrocks.

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introducing...

WARPAINT photos et montage : Antoine de Bary


portfolio

Java ! De gauche Ă droite : Pepouseman, Bistrol Banto, R. Wan et Fixi. K?-52


C'est nouveau, c'est beau, c'est un portfolio. Carte blanche à la délicate Lisa Roze : elle a choisi d'immortaliser le fleuron du label Makasound, qui offre un porte-voix à ce que le reggae a de meilleur. Dans l'ordre, le trépidant groupe Java (Pepouseman, Bistrol Banto, R. Wan et Fixi), suivi du crew d'Inna De Yard, en deux fois : Kiddus, Cedric Congo Myton, Alphonso Craig et Earl Chinna Smith, suivis de Winston Mc Anuff, ses deux fils Kush et Matthew, et leur comparse Derajah. Parce qu'il y a une vie après Bob Marley !


portfolio : Lisa Roze prĂŠsente Makasound

Inna De Yard ! De gauche Ă droite : Kiddus, Cedric Congo Myton, Alphonso Craig et Earl Chinna Smith

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portfolio : Lisa Roze prĂŠsente Makasound

Inna De Yard ! (suite) De gauche Ă droite : Winston Mc Anuff, ses deux fils Kush et Matthew, et Derajah.

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littérature

American Roth Trip Depuis 1959 et son premier recueil de nouvelles “Goodbye Colombus”, Philip Roth croque l'Amérique des illusions illusoires et des ambitions envolées. En plus d'un demi-siècle, il s'est imposé comme le héraut des laissés-pour-compte de l'American Dream. Loin de la vacuité cocaïnée de Bret Easton Ellis ou des épopées hallucinées des Beat men, Kerouac et Burroughs, ce petit-fils d'immigrés juifs déroule sa vision de l'Amérique, désenchantée et vulnérable. Dans son vingt-neuvième livre,“Indignation” (Gallimard), il poursuit son œuvre de portraitiste cynique et d'observateur féroce de la condition humaine.

1951. Alors qu'au rythme entêtant du rockabilly les corps se libèrent et qu'aux reflets rutilants des chromes de Cadillac, les bananes se lustrent à la gomina, les US s'enfoncent dans la guerre de Corée. Loin des bombardements et des juke-box, Marcus Messner, un jeune juif originaire de Newark dans le New Jersey, s'investit laborieusement dans des études universitaires qu'il est le premier de sa famille à faire. Pour se libérer du joug d'un père boucher paranoïaque et envahissant, Marcus quitte le foyer familial et intègre le Winesburg College, une université du fin fond de l'Ohio. Là, au gré de ses errances, de ses erreurs, livré à lui-même, le jeune homme va découvrir l'amour et la frustration sexuelle, le communautarisme latent et les paradoxes d'une jeunesse américaine sclérosée par le puritanisme. A bientôt 80 ans, Roth laisse de côté la description de la vieillesse et de la dégénérescence du corps de son précédent roman Exit le fantôme (Gallimard), pour décliner une autre de ses obsessions : la mort. Amorcée dans Un homme (Gallimard) dont l'intrigue débute avec les obsèques du héros, la réflexion de l'auteur se prolonge dans les premières pages d'Indignation quand on apprend que Marcus est décédé et que c'est depuis les limbes de l'au-delà qu'il revient sur son destin fulgurant. Le récit bascule alors et l'on comprend que l'indignation du titre est d'abord celle de l'écrivain, de l'homme. Indignation face au conformisme du système, indignation face à un gouvernement qui envoie ses enfants à la boucherie de la guerre, indignation face à l'absurdité de convictions politiques pour lesquelles on massacre. Car tout au long du roman, et derrière l'insouciance de la jeunesse étudiante qui, frustrée, pourchasse les filles dans les couloirs des dortoirs en quête de petites culottes dans lesquelles se masturber, le spectre de la guerre hante les esprits encore traumatisés par 39-45. Avec humour (noir) et dans la langue précise et léchée qui lui valut un déluge de lauriers (Prix Pulitzer 1998, Médicis étranger 2002 parmi une vingtaine d'autres), Roth dresse le portrait de cette Amérique des fifties coincée entre ses traditions et son désir de révolution (civique puis sexuelle). Il continue son exploration des mœurs de la petite bourgeoisie juive banlieusarde et son étude de l'histoire de l'Amérique par le prisme de ses anti-héros attachants et malmenés par l'existence. Et alors que depuis dix-sept ans le chef de l'académie qui décerne le Prix Nobel de littérature, Horace Engdahl, retenait la distinction à l'est de l'Atlantique (il considérait que les Etats-Unis n'étaient pas au centre du monde littéraire), ce dernier vient de passer la main à un successeur plus atlantiste. Depuis, il est enfin permis à Philip Roth de rêver de consécration suprême en se rasant le matin. Léonard Billot *Indignation (Gallimard), de Philip Roth.

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CARVER UNCUNT Après la parution du rouleau original de “Sur la route” (Gallimard) de Jack Kerouac, c'est à l'œuvre de Raymond Carver de faire l'objet d'une réédition inédite. Vingt-deux ans après sa mort, le nouvelliste de l'Amérique est à l'honneur.

L'Olivier publie en même temps l'édition révisée de Parlez-moi d'amour (1981), le recueil de nouvelles qui valut à Carver la gloire littéraire que l'on sait, et son manuscrit original, Débutants. Le texte initial paraît sous le titre voulu par Carver, grâce à sa veuve, au terme d'une querelle éditoriale marquée par la relation entre Carver et son éditeur Gordon Lish, gourou de la scène littéraire new-yorkaise de l'époque. Ce dernier a supprimé des passages entiers et modifié la fin de certaines histoires. La version revisitée, désavouée par Carver dès sa parution, a néanmoins imposé l'écrivain comme le chef de file du minimalisme américain et le maître incontesté de la nouvelle, aux côtés de John Cheever puis Richard Ford. L'écriture originelle de Carver est rythmée, sobre et de facture assez classique. A l'inverse, le texte revu par Gordon Lish est vif, plus novateur et repose entièrement sur le sous-entendu. Le pourquoi disparaît ; il ne reste que le comment. Cette caractéristique deviendra d'ailleurs la marque de fabrique de l'écrivain. Lish déshumanise les personnages en gommant les prénoms, les descriptions et les gestes. Le contexte disparaît, tout devient implicite ; c'est au lecteur d'extrapoler et d'imaginer ce qui se cache derrière les mots. La polémique n'a pas lieu d'être : le texte inédit a une excellente valeur de témoignage ; il est passionnant pour comprendre l'auteur, ses intentions, son cheminement, son écriture. Car tout ce qui a fait de Carver un phénomène est déjà là : mise en situation, écriture au cordeau, personnages, présence du sous-entendu, sentiment de tristesse diffus. Lish a juste transformé les nouvelles de Carver en chef -d'œuvre. L'un a parfaitement fait son travail d'écrivain, l'autre son travail d'éditeur. La parution de ces deux ouvrages est le prélude d'une entreprise éditoriale gigantesque : L'Olivier republie les Œuvres complètes de Carver en neuf volumes sur plusieurs mois. Tanguy Blum

L'ODYSSÉE REMASTERISÉE “Les Chants perdus de l'Odyssée”, de Zachary Mason Editions Jacqueline Chambon. 250 pages.

Pour un premier roman, s'attaquer au monstre sacré de L'Odyssée est un défi ambitieux. C'est la nuit, sur ses pauses déjeuners et lors de ses week-ends que le jeune Zachary Mason, ingénieur informatique dans la Silicon Valley, s'est attelé à revisiter le mythe d'Homère qui continue de fasciner les écrivains. Une ingénieuse préface précise le concept : dans les ruines d'un site archéologique sont découverts 44 parchemins dont chacun relate à sa manière les aventures des héros de l'épopée antique. Mixer éléments réels et trouvailles fictionnelles : le subterfuge est commun en littérature. Il ancre la crédibilité du texte dans une réalité tangible. Procédé judicieux quand on connaît le goût des Grecs pour la transmission orale et les largesses d'interprétation qu'elle permet. Et si L'Odyssée que nous connaissons était incomplète ? Et si elle n'était qu'une variation possible parmi tant d'autres ? Mason propose ici sa version, novatrice et moderne. Si la plume rappelle l'esprit et la beauté du texte original, l'auteur ne s'interdit pas des passages grinçant d'ironie et prend le parti de moderniser les personnages, féminins notamment. Une bonne occasion de réviser ses classiques. Léa Gabrié


littérature/actu

FOENKINOS IMAGINE LENNON “Lennon”, de David Foenkinos Plon. 218 pages.

Le 30ème anniversaire de la mort de John Lennon approche, et c'est l'occasion pour David Foenkinos de s'emparer d'un mythe. En adorateur des médias, John Lennon a laissé un véritable patrimoine journalistique en multipliant les interviews sans cesser de réinventer son histoire. Foenkinos prend donc la voix du membre fondateur des Beatles pour raconter le quotidien de l'idole à travers des séances chez le psy étalées sur cinq ans. Ainsi, même si ce Lennon fourmille d'anecdotes personnelles et prend position sur plusieurs scandales des Beatles, il ne s'adresse pas aux fans en attente d'une biographie finement documentée. Foenkinos ne se remémore que dans les grandes lignes la vie de Lennon : les périodes phares sont rapidement expédiées, le background de l'époque est passé totalement sous silence et Paul, Ringo et George semblent des fantômes gravitant autour de John. On comprend bien que dans un souci de cohérence, Foenkinos ait choisi de passer outre la psychologie du personnage, évitant ainsi de prendre des risques inutiles, mais l'intérêt romanesque disparaît de fait et Lennon reste cette star mystérieuse à l'image maintes fois donnée. Mis à part le style épuré convaincant et l'ambiance des années Beatles bien rendue, le récit reste trop souvent expéditif (un mythe comme Lennon supporte difficilement un tel survol) et le plaisir est gâché lorsque le pauvre John se voit soudainement affublé d'un bouc peu sexy et de lunettes carrés germanopratines. Stan Coppin

MIAMI VICE “Pute”, de Maria Luna Vera Editions Buchet/Chastel.176 pages.

Couverture criarde rose fluo, au centre, en majuscules et Arial Black taille 72 le titre, Pute. Point. Tout laisse à penser que l'on a entre les mains un Harlequin trash énième réplique de Bret Easton Ellis ou de Plateforme. Don't judge a book by its cover, paraît-il. Bon. Maria Luna Vera, auteure et narratrice serait une ancienne avocate de l'ONU à NYC qui aurait tout lâché afin de devenir gigolo à Miami en compagnie de son amie Louise. Maria Luna est Rolando, un argentin et Louise, David, un français car ce sont les nationalités qui attirent le plus sur le marché des Liliane Bettencourt fri(p)quées des hôtels de South Miami Beach. S'ensuit une juxtaposition d'instantanés de vie de ces gigolos cheap en costume Zara, dans une ville en carton-pâte, vaine et décolorée. Mais plus que les histoires de cul, forcement guettées par l'instinct primaire du lecteur-voyeur, ce journal de bord écrit entre deux moccachinos au Starbucks de South Miami intrigue par l'auréole de mystère qui l'entoure. D'un bout à l'autre du carnet, Maria Luna Vera sème le lecteur dans un labyrinthe d'ambiguïtés : homme, femme, trans, les êtres et les identités Louise/David, Maria/Rolando - sont si inextricablement et finement mélangés qu'émerge la vague impression d'assister à l'accouchement d'êtres aux identités multiples et protéiformes. Entre My Own Private Idaho et Thelma & Louise, cette suite d'esquisses floues et sensibles sur l'identité, dont la maladresse et la brutalité d'expression ne font qu'amplifier le sentiment d'absurdité du monde décrit, fascine par son aspect de récit du néant issu de la pensée d'une mouche d'or 2.0. Alice Samson

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AN AMERICAN JOURNEY L'initiation en littérature, c'est bien souvent une affaire de passeur insolite : une cousine aux cuisses blanches qui un soir d'été abandonne un volume de La Recherche sur un canapé de province ; un vieil oncle balbutiant à force de passion dont les lunettes s'embuent tandis qu'il évoque les yeux bleus d'Yvonne de Galais ; une fréquentation de préau qui, crottée et saignante, déclame du Mallarmé dans les vestiaires d'un gymnase, retour d'un match de rugby... Un soir de Noël, au tout début d'une désormais lointaine décennie, on m'offrit un disque de Bob Dylan - Freewheelin'. En ces temps obscurs de la civilisation ante-moderne, les disques ressemblaient à de larges cibles noires qui sentaient bon le polychlorure de vinyle. Les pochettes, telles d'immenses cartes de vœux, nous donnaient des nouvelles récentes des jeunes bardes. Sur celle de Freewheelin', Dylan et son faux air de James Dean juif, jean crade, lippe de voyou imberbe, nez rouge sous la neige grise de New York, s'efforçait d'empêcher Suze Rotolo de glisser un bras sous le sien. En écoutant sa voix de gravier qui charriait des siècles de vagabondage fantasmés en quelques secondes dans l'arrière-salle du Gerde ou du Café Wha ?, entre deux sets amateurs où les clones de Guthrie et de Cisco Houston étaient payés en canettes de bière, j'ai brutalement pris conscience de ce que tous ceux que l'adolescence française panthéonisait alors -

en croyant s'affranchir de la vieille culture au prétexte que les hérauts de la nouvelle avaient découvert une nuit de mai la loi de la gravitation en balançant des pavés sur la tête casquée d'un troupeau de paysans engagés dans la légion pour fuir leurs campagnes lugubres - venaient de traverser l'océan, d'abandonner leurs dictionnaires de rimes, leur absinthe pour astiquer des manches de guitare et se dérégler les sens en ouvrant gosiers et narines aux bouffées puantes d'une herbe que même les vaches des cous rouges n'auraient jamais voulu brouter... Au détour d'une chanson à base de borborygmes, ce qui la rendait puissamment évocatrice, j'entendis des noms. Une multitude de noms. Dylan est le plus grand name-dropper de la planète. Qu'on en juge : T.S. Eliot, Ezra Pound (Desolation Row), Robert Louis Stevenson (I shall be free), Melville (Bob Dylan's 115th Dream)… Suivez le guide semblait dire la voix de gravier (“like sand and glue” dira plus précisément Bowie). Et j'ai suivi… Brinquebalant de Steinbeck à Dos Passos, de Caldwell à Wright, Kerouac, Corso, Burroughs, les écrivains Beat ou freaks ou les deux, jusqu'à Sandburg, Ferlinghetti et ses clochettes, et surtout Allen Ginsberg, dont la silhouette ronde de prophète barbu n'en finira plus de hanter backstage les scènes où Dylan se produira durant les années 70. Howl, ce long poème qu'il écrivit en 1956 est peut-être le chant du cygne d'une Amérique (Moloch) désormais engloutie ; il s'en acheta plus d'un million ! Qui imaginerait aujourd'hui un million d'obèses bushistes s'extasier en lisant Ginsberg : “Moloch dont l'amour est pétrole et pierre sans fin ! Moloch dont l'âme est électricité et banques ! Moloch dont la pauvreté est le spectre du génie !” Alphonse Doisnel

“TU NE TE SHOOTES PAS, TU N’ES PAS LESBIENNE, ALORS QU’EST CE QUE TU FOUS ICI ?” “Just Kids”, de Patti Smith Denoël. 370 pages.

Juillet 1967. Patti débarque de sa province et vient squatter les hauts lieux du New York underground. Influencée par la vie de ses idoles (Jimi Hendrix, Bob Dylan, Lou Reed, The Rolling Stones), elle s'installe au Chelsea Hotel, repère des incontournables gourous de la Beat. Jusqu'ici, les pages de cette autobiographie classique nous rappellent à quel point le chauvinisme est légitime : Smith a flippé du New Jersey en lisant Rimbaud et Camus. La culture appelant au copinage, elle ira se frotter à la barbe de Ginsberg, guettant au loin les silhouettes de Sam Shepard ou autres Tom Verlaine, pour investir ensuite les scènes du CBGB's ou du Max's Kansas City avec son groupe. Elle rencontre le photographe Robert Mapplethorpe avec lequel naîtra une grande passion, dimension sentimentale non négligeable puisque fil conducteur de cette autobiographie. Née dans un bénitier ? Non pas que son talent soit contestable, mais faire ses débuts sur le même plancher que le Velvet et se faire produire par John Cale en aurait fait pâlir plus d'un. C'est ici que le parallèle avec Dylan devient omniprésent : la jeunesse et l'impasse de la province, l'arrivée à New York, ce goût immodéré pour les textes, l'entourage comme un indispensable tremplin, l'androgynie marquée… On a tendance à se dire “putain c'est dégueulasse, elle en a beaucoup moins chié”, sur un air de protectorat fanatique. Mais loin de s'étendre sur une prétendue fame, Patti reste une femme sentimentale dont le lyrisme traverse les pages de cette autobiographie avec force et sensibilité, comme une longue chanson d'amour. Charles de Boisseguin


littérature/rencontre

La comédie humaine de

Régis Jauffret

Ecrivain confirmé, multi-récompensé, Régis Jauffret n'est pas du genre à somnoler sur ses lauriers. A peine huit mois après la parution de son dernier roman, il revient dominer l'automne romanesque avec un nouvel opus. Dans son “Tibère et Marjorie” (Seuil), les amants se déchirent à la lumière des lampadaires du très chic boulevard Saint-Germain, les vieillards font du hard sex et les godemichés ont remplacé la bite dans le cœur (et le cul) des jeunes filles en fleurs. Tout cela méritait bien une petite explication. Entretien, donc.

Keith : Ton univers est traditionnellement noir, dur. Dans Tibère et Marjorie le ton est plus léger, plus cynique, même drôle. Pourquoi ce changement ? Régis : Je n'en sais rien. Je pense que c'est venu assez naturellement. En fait, c'est un roman où j'ai peu à peu été entraîné par tous ces personnages qui arrivaient : Tibère et Marjorie sont apparus tout de suite. Puis, les autres sont arrivés les uns après les autres : le ministre Volvic à la Closerie des Lilas, le couple de vieillards sadomasochistes, la sœur nymphomane. Ces personnages se sont créés les uns par rapport aux autres. Et tout cela m'a semblé cohérent. Depuis longtemps, j'avais l'idée de réunir des personnages qui, à la base, n'ont aucun point commun mais finissent ensemble dans un même lieu.

mes, à une situation où l'artefact surpasse l'organe. Imaginez un lit avec un couple où la femme préfère le sex-toy qui est dans la table de nuit, au pénis de l'homme qui est là. C'est quand même extrêmement… curieux

Keith : C'est une étape supplémentaire dans l'indépendance de la femme ? Régis : Oui, je n'aurais pas pensé à ça, mais vous avez raison. En France, il y a à peine quinze ou vingt ans, c'était considéré comme un objet sordide destiné à des pauvres filles, ou à des vieilles dames qui avaient perdu leur mari. Aujourd'hui c'est un objet magnifié. Vendu chez Colette et Sonia Rykiel. C'est devenu un objet extrêmement chic - les actrices se vantent de les collectionner -, il y a des sex-toys sur le bord des baignoires chez les bourgeoises, les réunions Tupperware ont été remplacé par des réunions godemiché… Je pense que cela s'explique par le fait que, dans notre société, ce qui est loué, reconnu, c'est ce qui se vend. On n'était jamais arrivé à vendre la masturbation au gens, c'est la première fois que l'industrie arrive à s'en emparer et à la mettre sur le marché.

Keith : Dans ce livre, tu décris l'intimité de ce couple qui se déchire. Est-ce qu'un bon auteur est d'abord un voyeur attentif ? Régis : Le côté voyeur est un peu réducteur. Je lui préfère le regardeur et l'écouteur, si j'ose dire. C'est le fondement des choKeith : Le personnage de Marjorie dit : “Je t'aime trop pour ses, oui. Tous les écrivains l'ont été. Je pense qu'on est très limité être avec toi”, est-ce que le couple, selon toi, est une notion personnellement et que sans l'existence des autres, on ne peut pas sortir de soi-même. On ne dira jamais à quel point la littéraimpossible aujourd'hui, obsolète ? Régis : Il n'est pas impossible, mais il est devenu de plus en plus ture moderne est une histoire de cul. La littérature moderne que je difficile. Je pense que le couple est une ascèse. Il n'est pas natu- fais remonter jusqu'à Balzac. La femme de trente ans est un rel. Par le passé, le fait de rendre les divorces impossibles, ou roman où une femme critique les hommes sur le plan sexuel. Il aurait dû être interdit à l'époque. Et La recherche du temps perdu ? extrêmement difficiles était une façon d'embrigader Tous les personnages sont homosexuels - sauf le narrateur étranle couple, de le solidifier de l'extérieur. Les gement. A la fin tout le monde se retrouve dans un bordel mariages de raison, c'était la même pour hommes. C'est un livre complètement chose. D'ailleurs, ils ne capotaient obsédé. C'est un peu fou d'ailleurs, car à jamais, parce que justement les gens l'époque où Proust écrit ça, l'homosexualité ne s'aimaient pas. Ils n'étaient pas est encore un crime en France. On envoie censés s'aimer, donc l'amour ne “Le couple est un des hommes en prison pour seul fait pouvait pas se terminer, éventuelleacte d'adulte. Mais d'homosexualité. Le sexe est à peu ment commencer mais ce n'était pas près le seul sujet de la littérature aujourd'hui, les gens une nécessité. A un moment, on a moderne. L'argent a été plus ou décidé que la vie en couple, c'était ne sont pas adultes, ils moins été évacué et la seule avenl'amour . Le couple est un acte d'adulne veulent pas l'être” ture moderne qu'il nous reste c'est tes. Mais aujourd'hui, les gens ne sont le sexe. pas adultes, ils ne veulent pas l'être. Certaines personnes de 70 ans disent Keith : Plus généralement, la femme même être restées des enfants dans est au cœur de ton œuvre, pourquoi ? leur tête. Chose qui aurait été grotesque, Régis : Parce que la femme est le personnage il y a à peine un siècle, j'imagine. Et plus central de l'homme. Parce que c'est un personnage que ça, plus personne ne veut être vieux. inconnu. Je pense que l'homme à un psychisme beaucoup plus simple. Il est plus aisé de le connaître, de le Keith : On a l'impression, dans ce roman, que la masturbacerner. Alors que la femme est binaire. La femme est dotée tion est une libération pour les femmes, à l'inverse du sexe de pouvoirs que l'homme n'a pas. Par exemple de créer des qui les aliène... enfants. C'est très extravagant quand on y pense : vous Régis : De façon purement extérieure, je constate qu'on est dans entrez, vous êtes une seule personne, vous ressortez, vous une société de plus en plus masturbatrice. Masturbation qui se êtes deux. C'est extraordinaire au sens premier du terme. fait même dans le rapport entre deux personnes. Ce n'est pas du tout une allusion à la pratique sexuelle elle-même, mais plutôt à Propos recueillis par Léonard Billot. la façon dont la société fait fantasmer les gens. On vit dans le fantasme de corps qui n'existent pas, qui sont transformés, resculptés par la chirurgie esthétique, puis retouchés sur Photoshop. On fantasme de plus en plus l'autre. En même temps, il y a cette histoire de sex-toys qui est extrêmement étonnante. Vous n'êtes pas sans savoir que certains sextoys sont capables de faire des choses que le sexe masculin serait bien incapable de réaliser. On arrive dans certains cas ultiK?-62


photo : Maxime Stange

“De façon purement extérieure, je constate qu'on est dans une société de plus en plus masturbatrice”


design

Impeccable, Performant et Agréable

Design

2010. La venue au monde de l'iPad fait la une de toute la presse, constitue le sujet d'amorce de tous les journaux télévisés. On se précipite, on s'inscrit sur les listes d'attente, on fait tout pour être, sinon le premier, du moins parmi les premiers à l'exhiber. Bref, on se croirait revenu au temps de la sortie de l'iPod ou de l'iPhone... On ne détaillera pas ici les avantages ni les inconvénients de l'iPad, pas même les dangers qu’il représente pour la chose imprimée dont Keith est un digne et actif représentant. Non, on se limitera à constater que son design - comme toujours chez Apple - est éblouissant de simplicité, d'élégance, d'efficacité. Commençons par le commencement, c'est-à-dire par le logo d'Apple, première image (graphic design) largement diffusée par la firme de Cupertino dans la Silicon Valley. Le tout premier, créé par Rob Janoff, représentait Isaac Newton sous un arbre duquel pendait une pomme (Apple en anglais signifie pomme). Mais, très rapidement, Steve Jobs, l'un des trois fondateurs d'Apple, demande à Janoff d'en imaginer un autre, plus contemporain, plus percutant. Ainsi naquit la pomme croquée, ornée d'un chaleureux et coloré arc-en-ciel. La légende veut que cette pomme soit un hommage rendu à un mathématicien britannique un peu fêlé, Alan Turing. Lequel, durant la Seconde Guerre mondiale, décrypta les codes indéchiffrables jusqu'alors de l’armée allemande. Et dont les travaux allaient donner naissance à l'informatique. Turing ne se nourrissait, quasi exclusivement, que de pommes. Et la légende, toujours elle, veut que Turing fut assassiné par injection de cyanure dans l'une de ses pommes, et qu'une seule bouchée ait été suffisante, tant les effets du poison sont immédiats. Pourquoi assassiné ? En raison de son homosexualité, crime impardonnable à l'époque (et si l'on ajoute à cela que le “rainbow flag” de la communauté gay est né comme le logo d'Apple, en 1978...) ! Californie et technologies de pointe obligent, le design a toujours été soigné chez Apple, malgré un fléchissement entre 1985 et 1997, lorsque Steve Jobs fut forcé de quitter l’entreprise. En 1996, un jeune designer industriel britannique - il a 25 ans Jonathan Ive quitte Londres pour la Californie, engagé qu'il est au Apple Industrial Design Group. Talentueux, dynamique, il en prend

la direction en 1996, mais ronge néanmoins son frein : ses idées vont plus vite que la computation. Et puis voilà que Steve Jobs revient à la tête d'Apple en 1997. La rencontre entre Steve et Jonathan va faire des étincelles. Ces deux-là se comprennent, s'entendent comme larrons en foire. Jobs sait que pour ramener Apple à son juste rang, il faut séduire la planète jeune et la communauté créative internationale, être à la fois intemporel et ultracontemporain. Il pousse donc Ive à mettre en œuvre ses idées, et fait coïncider recherche, marketing et design. Les résultats ne se font pas attendre. En 1998 naît l’iMac, en 1999 l’iBook, en 2000 le Cube et l’iPod, en 2001 le Titanium Power Book, en 2004 l’iMac G5, en 2007 l’iPhone et en 2010 l’iPad... Éblouissante démonstration, éblouissante continuité d’un design d’entreprise sans guère de comparaison. Chacun des produits d'Apple est unique, singulier, innovant, et pourtant membre d'une même famille. Des lignes épurées, un soin maniaque apporté aux plus infimes détails, un look discret, urbain et polyvalent, une mobilité extrême que ne freine pas le concentré d'innovations technologiques contenu... Résultat, entre autres, une présence massive dans les collections de design des plus grands musées du monde, depuis le MoMa (Museum of Modern Art) de New York jusqu'au Centre Pompidou à Paris, en passant par la Tate Modern à Londres... Qui dit mieux ? Personne. Qui dit aussi bien ? Nike ? Peut-être... Edouard Michel

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illustration : alexandre de lamberterie double-echo.com


Ok, 2,50 euros le numéro pour un magazine gratuit, ça ne semble pas l’affaire du siècle. Mais imaginez le plaisir de recevoir CHEZ VOUS, ce rutilant magazine, vous qui ne recevez d’habitude que des factures et des pubs. Souvenez vous de l’émotion qui vous étreignait quand, petit, vous receviez du courrier POUR VOUS ! Pas la peine d’aller écumer les lieux les plus branchés de la capitale (qui se trouvent parfois très loin de chez vous !) pour trouver Keith. Finie l’angoisse de rater un numéro. Bonjour le plaisir d’être toujours à la page. Un luxe pareil ça vaut bien 15 euros par an non ? Et puis songez-y : dans quinze ans, la fierté d’exhiber votre collection COMPLÈTE de Keith, et de pouvoir dire : “J’Y ÉTAIS !”. “J’ai fait partie de leurs tous premiers abonnés, à une époque où l’on ne savait même pas s’ils allaient passer le cap du deuxième numéro”. (On ne vous le cache pas, c’est un risque ! NDLR) Bref, si l’on devient, comme il est prévu dans notre “business-plan”, le magazine de référence de la jeunesse mondiale, le symbole de toute une génération, et bien, ce sera un peu... grâce à vous. *Pour passer à l’act, rendez-vous sur www.whoiskeith.com


mode

American The

Dream

Robe : Georges Chakra Chaussures : Mulberry Sac : Vivienne Westwood Bracelet : Vivienne westwood Couronne : vintage

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The American Dream

Veste et jeans : John Richmond Ceinture et bottes : Newman

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Pantalon : John Richmond Gilet en daim : By Malene Birger Ceinture : Newman Bracelet, coiffe indienne : Harpo Collier : Misela


The American Dream

Short : Vivienne Westwood Chemisier : Anne Fontaine Cravate : vintage Chaussettes : Adidas Y-3 Chaussures : Max Mara

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Veste : Georges Chakra Short, ceinture, gants : G-star Raw Legging : By Malene Birger Bottines : Dsquared2 Bracelet : Anne Fontaine Bracelet et collier : Vivienne westwood Bracelet : G-star Raw BO : Vivienne Westwood Collier : 0044 Paris Collier : By Malene Birger


The American Dream

Veste, pantalon, chemise : John Richmond Écharpe : Anne Fontaine K?-72


Veste : By Malene Birger Top : Max Mara Jupe : Yohji Yamamoto Collants : Patrizia Pepe Chaussures : Max Mara


The American Dream

Short : 2WS Kiteboard : Takoon

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Gilet : Hiro Koshino Jupe : Moschino Chaussures : Minna Parrika Broche : Dsquared2


The American Dream Gilet : Hiro Koshino Jupe : Moschino Chaussures : Minna Parrika Broche : Dsquared2

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Photographe : Laure Bernard Direction Artistique : Jean-Baptiste Telle Styliste : Marie Revelut Make up artist : Nathalie Gomez Hair : Marie Baudrais Models : Katerina SIAMIONAVA (agence NEXT), ClĂŠment Heurtier (agence Bananas Models), Oriane LĂŠon-Dufour. Assistant styliste : Malin Carlson Assistant photographe : Claire Montier


minuscules petit portrait en minuscules d’un artiste quasi majuscule

benjamin dukhan par augustin t. / photo laure b.

beau mon tapage.

miroir

benjamin dukhan est un artiste à la barbe fleurie, quelque part entre le beau bûcheron et la mean queen des contes pour enfants. le genre qui pose et qui en impose. le genre à vous toiser de son mètre quatre-vingt douze et à ponctuer ses phrases de “pute”. le genre à jouer les durs à cuire avant de lever les yeux au ciel et de pester contre ces pédés à barbe de trois jours en fred perry et en baskets nike - lui qui raffole de robes, de résilles et de rouge à lèvres. dans l'atelier d'une de ses amies créatrices, on écoute sperm burger girl (sac-à-foutre), une compo “électro-pute” à mi-chemin entre le dernier lady gaga et un bon vieux nina hagen. grâce à cette performance musicale et visuelle produite par le label cool cat, benjamin dukhan s'est inventé un personnage de “grand derviche tourneur pute”. vous chantez, j'en suis fort aise - et la danse, maintenant ? justement, le temps d'un spectacle éphémère, au hasard d'une galerie d'art ou d'un appartement, benjamin dukhan dessine des paysages avec son corps. ses performances itinérantes s'appellent how beautiful ou xxxxxpéladan - étranges tableaux vivants où il explore les limites et les ressources du corps. ce même corps qui lui permet de “passer du caniveau au podium” lorsqu'il défile pour jean-paul gaultier ou yohji yamamoto - “de quoi faire péter mon ego”. résolument narcissique, volontiers arrogant, essentiellement extravagant, benjamin dukhan est “queer” jusqu'au bout des ongles, quitte à jouer la méchante dans une baignoire de studio où il se fait maquiller par hugo villard et parer de bijoux par sophie watrelot. dans le reflet d'un miroir ébréché, il fait des manières pour la photo : “ce n'est pas moi. c'est un avatar. c'est une proposition. c'est de l'art.”

onstage.

pas/sage.

où est-il, le petit garçon modèle qui pratiquait naguère danse classique et violoncelle ? “on m'a longtemps fait croire que pour être danseur, il fallait passer par l'opéra”, raconte benjamin dukhan, dont le projet artistique est indissociable de l'expérience intime. il y a eu les moqueries, les échecs, les rêves évanouis - autant d'épreuves qui l'ont conduit à chercher ici et là une façon de se réapproprier son propre corps. autodidacte malgré lui, il est passé par le théâtre, le clown et le cirque pour retourner à la danse. il est allé puiser dans tous ces arts du corps pour comprendre ce que le sien proposait dans sa singularité, pour se libérer des contraintes classiques, pour faire surgir non la machine académique qu'on trouve un peu partout mais ce corps poétique, nomade et organique qu'il met en scène si librement. de rites de passage en longues errances, de squats en résidences, de marseille à berlin, puis de retour en france, le parcours de benjamin dukhan est une longue quête tant esthétique que spirituelle. how beautiful, dont il a déjà donné une quarantaine de représentations, lui est venu lors d'un récent séjour en allemagne où il s'est enfermé seul avec une caméra pendant plus d'un mois. pour contempler son corps en mouvement jusqu'à se donner la nausée de sa propre beauté. sublimé par une lumière qui rappelle les clairs-obscurs du caravage, il joue les Cupidon, les martyrs en extase. il se défait de tous les liens, se relève de toutes les oppressions. et s'il pousse le narcissisme à son paroxysme, c'est aussi pour mieux révéler la solitude qu'il y a derrière. soudain, la musique électro-baroque laisse place à la chanteuse nico qui murmure de sa voix déchirante “you’re beautiful and alone”.

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dans son nouveau spectacle créé en juin dernier, benjamin dukhan est plus que jamais en solo. il continue d'exposer son corps et de se mouvoir avec ce mélange de violence et de fragilité, mais il est cette fois sa propre marionnette, tenant luimême les manettes pour lancer lumières et fumigènes. tout en barbe brune, en talons et en string, il semble prôner la possibilité d'un troisième sexe - à l'instar de joséphin péladan, ce symboliste décadent à qui il ressemble étrangement et qui lui a inspiré son titre. xxxxxpéladan. c'est un voyage érotique, orientaliste et philosophique. une plongée dans le temps et dans un ailleurs poétique par la simple magie d'un corps en mouvement, par le truchement d'une chorégraphie. mais derrière la recherche du beau se profile aussi un discours engagé sur le genre et la sexualité. dans le travestissement ou le travelotage, comme benjamin dukhan se plaît à le rappeler, il y a le délire mais aussi le goût de l'extrême : cette volonté d'explorer les limites, de provoquer le regard et d'interroger les normes préétablies. “il m'est arrivé, dans l'un de mes spectacles, de poser cette simple question : suis-je une fille ou un garçon ?” qu'on se le dise : dans les performances de benjamin dukhan, l'identité n'est pas fixe mais floue, mouvante, en puissance. et la mise en scène de soi permet justement d'accéder, pour lui comme pour le spectateur, à une forme de révélation. cette incroyable liberté qu'il expose et qu'il revendique jusque dans son mode de vie. à l'heure qu'il est, notre derviche tourneur a perdu ses intermittences mais ne s'en porte pas plus mal. “j'en avais marre de me prostituer”, nous confie-t-il, souriant, en bonne cigale qui chante tout l'été et danse également. http://benjamin-dukhan.blogspot.com/ xxxxxpéladan, de benjamin dukhan, depuis juin 2010. how beautiful, de benjamin dukhan, depuis juillet 2009.


Keith Story Connu pour ses traductions des plus grandes plumes américaines (Pynchon, Vollmann, Rushdie), Claro n'en n'est pas moins un écrivain talentueux. Avec CosmoZ (Arte Sud), bijou de cette rentrée littéraire, il revisite avec brio le mythe du Magicien d'Oz. Pour le Keith spécial U.S., ce spécialiste de la belle langue nous livre une nouvelle inédite en forme de road trip frenglish.

American

cream

Si certains trajets pouvaient, par la forme, s'apparenter à un mot, alors le mien mériterait à coup sûr de se lover dans le ventre du terme : sortilège. Nous croyons savoir que l'existence est un ballet d'apparitions et de disparitions, et que l'oubli n'hésite pas à convoler avec le déni dès lors que nous fuyons quelque chose, mais ce qui m'advint à l'automne 2009 demeure aussi inexplicable qu'impardonnable - je veux dire par là que je ne saurais pardonner à la réalité le tour qu'elle me joua, tour pervers par sa façon de hanter ce Luna Park qu'est le quotidien. J'avais quitté l'Europe, et avec elle assez d'illusions pour faire fonctionner la plus exigeante des centrales nucléaires. A peine arrivé à New York City, j'avais loué une Cadillac. Oui, une authentique Cadillac, un miracle flambant rose aux ailerons sculptés par le vent du désert, aux phares écarquillés et lucides, dotée d'un moteur apparemment dressé dans une formidable ménagerie mécanique dont le rugissement impeccable effrayait à parts égales les petites Japonaises et les arrogantes Allemandes. C'est au volant de cette guimauve aérodynamique et braillarde que j'entrepris la traversée du continent américain, d'est en ouest, dans la plus pure tradition du pionnier, conscient que chaque mile avalé, tel un talon foulant le sable à vive allure, projetait un voile de mica aveuglant à la face de l'Europe. J'avais même poussé le mimétisme yankee jusqu'à m'habiller quasi en cowboy Marlboro, et si le ridicule n'avait été un frein puissant à ma métamorphose, je crois bien que j'aurais agité au-dessus de ma tête le fier boa d'un lasso. L'autoradio vomissait un flot ininterrompu de folk et de country, et l'espace que fendait l'interminable highway transformait le moindre nuage en tache insignifiante. Le tableau de bord en cerisier, le cuir cramoisi des sièges, le feulement de la climatisation : tout conspirait à faire de moi le héros d'un road-movie que seule traquait la caméra d'Uncle Sam. Un jour, je roulai sept heures d'affilée, non sans l'aide d'une ou deux magic pills que les redbulls de mon cooler firent passer. Enfin, vers le soir, l'enseigne en forme de torpille d'un diner harponna mon attention et je quittai l'asphalte chantant pour, dans un panache de gravillon et de sable, parquer mon char à l'ombre d'un routier. Le Hell's Farm Diner, plus précisément, dont la carte promettait un nombre impressionnant de variations sur le thème ô combien appétissant du hamburger. Ai-je dit que mon anglais était parfait, et ma diction capable de s'adapter aussi bien aux pas traînants du Midwest qu'aux pluies de shrapnel new-yorkais ? A peine assis, je vis s'approcher de moi une serveuse peroxydée dont le nom, un peu usé et imprimé de travers sur le badge, m'informa que Betsy serait celle par qui la Bud arrive. Mon choix se porta sur le Double Whopper Chip'n Spicy Burger, qui ne tarda pas à encombrer mon horizon, aussi large que verticalement audacieux, à même un parterre de frites plus bronzées que des starlettes. Ma fourchette avait déjà percé le dôme constellé de graines brunes qu'un détail figea tous les muscles de mon avant-bras. Un détail, ou plutôt un oubli. Le mythique ketchup de la famille Heinz ne trônait pas sur l'alu de la table. Je hélai poliment Betsy. - Pourrais-je avoir du ketchup, baby ? Ses blue eyes passèrent sur moi telle la lueur impavide d'un Rank Xerox. Puis, d'une voix rendue tired par la vision répétitive des chemises à carreaux et des Stetson poussiéreux, tous interchangeables, tous taillés dans la même stuff taylorienne : - Du what ? Le monde tel que nous le connaissons n'est pas truffé de symboles ni ne repose sur un nombre infini de bases, mais tout de même, il est certaines choses dont l'humanité ne saurait plus faire l'économie. Inculpant silencieusement mon accent, je réitérai en articulant comme si déjà je mâchais l'appétissant burger : - DU-KET-CH-UP.

- C'est quoi ? Une sauce chinoise, genre soja ? La phrase “you must be kidding” passa sur mon front avec l'évidence d'une annonce boursière sur l'écran du Bloomberg. - Je vais voir en cuisine si ça leur dit somethin'. Je regardai chalouper entre les tables son fessier, troublé, moins par l'indolence de ce dernier que par l'incongruité de sa réponse. Five minutes later, alors que je déglutissais non sans mal ma treizième frite, Betsy revint, ni plus ni moins maussade qu'auparavant, et me demanda si je voulais another Bud. Je me permis d'aborder le sujet visiblement tabou du ketchup, et elle me signifia que personne ici ne connaissait cet aliment. Unknown au bataillon. Bon, je me fais peut-être une idée stéréotypée de l'Amérique, et sans doute ai-je vu trop de movies où des ados blasés et vaguement stoned discutent d'un possible casse autour d'une assiette de french fries maculés du red prémonitoire de la célébrissime sauce. Mais de là à en ignorer jusqu'au name… J'étais quelque part au Kansas, pas dans le fin fond de la jungle balinaise. Je venais de sillonner plusieurs States, et à chaque fois j'avais trouvé de quoi satisfaire mes pulsions yankees : casinos vastes comme des parking-lot, parking-lot vastes comme dix terrains de soccer, gratte-ciel au dard enfoncé dans la fesse du sky, moissonneuses de la taille d'un fucking diplodocus, buissons ronds que le vent jetait en travers de la road comme des dés à jamais pipés par le désert. Je n'avais pas inventé l'Amérique, et sans doute le contraire s'approchait-il de la holy truth. No ketchup ? J'imaginais Chuck Norris parachuté en plein marais vietcong, blessé au bras, recueilli par une fillette à nattes noires, quémandant un bol de rice, et s'entendant répondre d'une voix blanche par la little girl : “Du what ?” Il était urgent d'arrêter la bobine et d'exiger a decent sous-titrage. Le monde me devait désormais et du ketchup et des explanations. Une fois de plus, je hélai Betsy. Cette fois-ci elle me fit comprendre d'un sec déhanché qu'elle avait d'autres rednecks à fouetter. Je terminai mon plat en proie à une sadness que j'aurais aimée infondée, mais qui, tel un coup de sun, ne cessait de gagner en intensité, allant jusqu'à me donner des ticklings dans le haut du dos, en ce point précis que les fingers ne sauraient atteindre seuls. Je payai ma bill et retournai confier au volant les secrets de ma déconvenue. Je roulai une bonne heure, et manquai écraser un coyote tant mon spirit était absorbé par le récent événement. J'avais beau me dire que ma life, telle que je la souhaitais aujourd'hui, n'était en rien liée à un flacon de verre emplie de sauce tomate plus ou moins spicy, c'était comme si l'Amérique, sous la forme pourtant attractive de Betsy, m'avait refusé une miette de visa. Ce soir-là, je dormis dans un motel dont j'ai oublié le nom, mais où Norman Bates n'aurait même pas daigné allonger sa nervous carcasse. Le matin, je m'aperçus que je n'avais pas vraiment dormi. Dans le miroir au-dessus du lavabo, mes cernes semblaient porter mes yeux tels deux purple hamacs. Je n'eus pas le courage de me raser, ni celui de fredonner as usual. Avant de claquer la door, je regardai distraitement le tableau accroché au wall quand un voyant rouge s'alluma dans mon cerveau au bord de la panne. Je m'approchai du tableau : c'était une carte de la Drôme. Les mains tremblantes, je titubai jusqu'à ma Cadillac, qui me parut alors plus petite, moins rose, et quand le moteur s'emballa, j'eus du mal à reconnaître dans son chevrotement la voice rageuse de ma Cadillac. Je roulai bien au-dessous des limites de speed, en jetant des coups d'œil apeurés aux billboards qui bordaient la route et vantaient bizarrement des aspirateurs Moulinex et des montres Lip. Un type vêtu d'un costume bavarois faisait du stop, et je manquai l'écraser, mû par je ne sais quel réflexe reptilien.

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Des jours s'écoulèrent, des monceaux d'heures partagés entre le pied au plancher et la tête dans l'oreiller. Tous les endroits où je m'arrêtais pour manger me proposaient des pizzas à la pâte de plus en plus fine, des steaks de moins en moins épais, recouverts d'herbes de Provence, du côte de blaye en guise de Bud, et de fades sorbets à la framboise au lieu de voluptueuses crèmes glacées. À l'approche de Los Angeles, la radio se mit à diffuser un incompréhensible flon-flon et je fus contraint de m'arrêter pour aller uriner dans ce qui, indubitablement, était, diantre! , une vespasienne. Quand enfin je m'écroulai sur le sable incandescent de l'autre océan, non sans avoir refusé le croissant qu'une vieille dame en blouse à fleurs me tendit, sans doute apitoyée par ma mine décatie, je crus distinguer, entre les flots rebelles, un gamin hilare qui tapotait avec sa pelle sur la tête surgonflée de sa bouée Obélix. Je perdis alors connaissance. Une ritournelle chantée par la môme Piaf vrilla lentement mes tympans, m'obligeant à revenir à moi. Sonné, hirsute, je partis en quête d'un… d'un, oui, kiosque, et ayant trouvé assez - non, trop - facilement ce dernier, j'achetai la dernière édition du journal local, dont le nom m'emplit d'un effroi tellurique: The Liberated Dauphinæ. Ce n'est qu'en page société que je trouvai

de quoi sustenter ma stupeur. Un article à vague teneur ethnologique rouspétait pour la forme contre les dernières victoires de la globalisation. Entre les lignes, ou plus exactement en instable califourchon sur celles-ci, je finis par comprendre que la vieille Europe était parvenue, suite aux accords de Brive-la-Gaillarde, et grâce au sommet de Mantes-la-Jolie, dixit le journaliste responsable de cette analyse un tantinet bâclée, à mettre à bas certains bastions étatsuniens, et à imposer, par ailleurs, une norme fromagère assez sévère en Illinois, où dorénavant le refus de servir du roquefort serait considéré comme un crime fédéral. Depuis, j'ai quitté la patrie de Franklin et d'OJ Simpson. Je vis en Afrique, dans un village reculé où plus rien ne m'importe hormis le chant ténu des griots népalais, le soir, quand Mamboutou MacFarlan, le serveur suédois, vient m'apporter mon énième verre de Smirnoff-Branca, tandis qu'au loin, entre les fiers palétuviers, je distingue quelques skateurs hongrois, passablement ivres, en train de s'affronter en une partie de Monopoly où chaque rue a été remplacée par la même case, une case blanche frappée du logo assez agressif de la WorldFrance Cie. Colomb était génois, me dit une voix la nuit et je weep dans mon sleep. Claro


où nous trouver ?

01/

Colette. 213, rue Saint Honoré / Scopitone. 5, avenue de l'Opéra / JeanCharles de Castelbajac. 10, rue Vauvilliers

02/

Kiliwatch. 64, rue Tiquetonne / Café Etienne Marcel. 64, rue Tiquetonne / Royal Cheese. 24, rue Tiquetonne / Le Pin Up. 13, rue Tiquetonne / WESC. 13, rue Tiquetonne / Rzostore. 4, rue Tiquetonne / Social Club. 142, rue Montmartre

12/

La Maison Rouge. 10, boulevard de la Bastille / OPA. 9, rue Biscornet

13/

Le Batofar. Port de la Gare

14/

Apollo. 3, place Denfert Rochererau / Zango. 58, rue Daguerre

16/

Librairie du Palais de Tokyo. 13, avenue du Président Wilson

Ecoles/ Chambre Syndicale de la Haute Couture. 45, rue Saint Roch. 75001 / ECV. 1, rue du Dahomey. 75011 / Ecole Camondo. Les Arts Décoratifs. 266, boulevard Raspail. 75014 / ESRA. 198, rue Lourmel et 135, avenue Felix Faure 75015 / Ecole Architecture Paris Belleville. 78, rue Rebeval / Ecole Architecture Paris La Vilette. 144, avenue de Flandres. 75020 / EICAR. 50, avenue du Président Wilson. Saint-Denis / EFAP. 61-63, rue Pierre Charon. 75008 / Science Po. 27, rue Saint-Guillaume. 75007

03/

La B.A.N.K. 42, rue Volta / Galerie Eva Hober. 16, rue Saint-Claude / Galerie Chez Valentin. 9, rue Saint-Gilles / Galerie Polaris. 5, rue Saint-Claude / La Perle. 78, rue Vieille du Temple / Kulte. 76, rue Vieille du Temple / Galerie Sutton Lane. 6, rue de Braque / Galerie Baumet Sultana. 20, rue Saint-Claude / Pretty Box. 46, rue de Saintonge / Galerie Alexis Lartigue. 64, rue du Temple

04/

18/

Galerie W. 44, rue Lepic / Galerie Chappe. 4, rue André Barsacq

19/

Le 104. 104, rue d’Aubervilliers / Le Chéri. 44, boulevard de la Vilette

20/

La maroquinerie. 23, rue Boyer / La Flèche d’Or. 102 bis, rue de Bagnolet

Librairie agnès b. 44, rue Quincampoix / Noir Kennedy. 12, rue du Roi de Sicile / La Chaise au Plafond. 10, rue de Trésor / Lizard Lounge. 18, rue du Bourg Tibourg / Calourette. 23, rue du Bourg Tibourg / Art Génération. 67, rue de la Verrerie / Open Café. 17, rue des Archives /

05/

Café Léa. 5, rue Claude Bernard / Music Guest, 19, rue Monge

06/

La Hune Librairie. 170, boulevard SaintGermain / Les Editeurs. 4, carrefour de l'Odéon / Lucernaire. 53, rue Notre Dame des Champs / Le Chartreux. 8, rue des Chartreux / Café de la Mairie. 8, place Saint-Sulpice / Coffee Parisien. 4, rue Princesse / La Palette. 43, rue de Seine / Galerie Kamel Mennour. 47, rue SaintAndré des arts / Le café de Flore. 172, boulevard Saint Germain / Kulte. 40, rue du Dragon

07/

illustration : julien crouïgneau // designjune.com

7L Librairie. 7, rue de Lille / Basile. 34, rue de Grenelle

08/

Le Mini Palais. 3, avenue Winston Churchill / Le 66. 66, avenue des Champs Elysée

09/

La Galerie des Galeries. 40, boulevard Haussmann / L'Hôtel Amour. 8, rue de Navarin / Lazy Dog Citadium. 50, rue Caumartin / Pigalle. 7, rue Henri Monnier

10/

Le Point Ephémère. 200, quai de Valmy / Artazar. 83, quai de Valmy

11/

Lazy Dog. 2, passage Thiéré / Café Charbon (Nouveau Casino). 109, rue Oberkampf / L'An Vert du Décor. 32, rue de la Roquette / Pause Café. 41, rue de Charonne / M. and W. Shift. 30, rue de Charonne / Les Disquaires. 6, Rue des Taillandiers / Auguste. 10, rue St Sabin / Music Avenue. 10, rue Paul Bert / Galerie Magda Danysz. 78, rue Amelot / Le Zéro Zéro. 89, rue Amelot K?-82


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il etait une fois l'amerique

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