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FICTION


J’ai anticipé le précipice devant moi en sautant dans le vide comme dans une étendue d’eau. J’ai reproduit les gestes du batracien et tout de suite reprit de l’altitude ; le sol qui s’était rapproché un peu trop rapidement s’est éloigné et je du éviter de justesse le tronc d’un épineux. J’évoluais à présent au dessus de tout ce vide, une vallée boisée avec un torrent qui l’entrecoupait, et cette sensation de liberté me compressait l’estomac comme si je savais implicitement que le sol et son attirance auraient le dernier mot. Je percevais contre mon visage les courants d’air frais et de mes yeux grands ouverts, je me voyais tomber, une chute libre douce et hors du temps, bien loin d’être effrayante. Tout à coup l’image se noircit, le sol était proche. L’atterrissage fut moelleux, ou plutôt l’amatelassage car j’étais sur cette surface ferme et confortable que l’on m’avait conseillé pour un sommeil bienfaisant. Je voudrais bien savoir voler, la forêt était belle de haut et je me sentais léger, même dans ma tête, je ne pensais à rien, juste au paysage autour de moi. J’étais bien depuis que j’étais retombé et je repris mon sommeil là où je l’avais laissé. C’est rapide quand on se rendort et il faut déjà se lever. La forme noire et allongée avec des chiffres


rouges qui clignotent, fait du bruit et cela veut dire que j’ai assez dormi. Donc j’appuie sur un bouton pour faire du jour par le plafond puis j’arrête ce bruit et je me lève. Je tire sur une bande grise et le dehors apparaît, de plus en plus, je voudrais toucher l’extérieur mais un mur transparent m’en empêche et me fait mal quand je tape contre. J’ouvre une porte qui glisse et à l’intérieur, des tissus que je mets sur mon corps pour avoir chaud, des uns pour le haut et d’autres pour le bas. Je les porterai jusqu’à mon retour ce soir. Tout est calme, j’ouvre un paquet et je le verse dans un récipient dur et blanc et je mange. Ces aliments sont secs et un goût neutre s’en échappe. Celui qui habitait ici me les a laissé en partant, d’ailleurs il m’a appris à vivre là pendant quelques jours à mon arrivée, il m’a donné des conseils, des astuces…je n’ai pas tout compris. Il est partit et m’a laissé seul. Avant de sortir je dois mettre des morceaux de tissus épais sur mes pieds et faire des nœuds pour qu’ils tiennent. Avec un fin bout de métal, je tourne dans la porte et ensuite on ne peut plus l’ouvrir. Il ne faut pas que je traîne car je dois rejoindre un point à une heure précise où d’autres attendent la même chose que moi : c’est un long


couloir avec des glaces transparentes de chaque côté qui avance vite et s’arrête parfois pour faire descendre ou monter. Ce couloir est posé sur des formes cylindriques qui sont activées et tournent en créant un mouvement. Pour y monter, il faut donner de l’argent à un homme qui reste seul devant tout le temps. On peut s’asseoir mais je n’ose pas encore et je regarde les autres qui parlent. Il y a beaucoup de personnes, aussi des femmes à qui je voudrais manifester mon affection mais elles n’ont pas l’air très affectueuses alors je ne dis rien. Dès que je reconnais les grands murs gris dehors, j’appuie sue un bouton qui sonne et le couloir ralentit et ouvre ses portes alors je descends. Il y a des fumées qui s’échappent de ces petits couloirs ou de ces boites géantes qui avancent elles aussi ou attendent les une derrière les autres, ça pique le nez alors je me cache le visage, elles poussent parfois des hurlements stridents qui dérangent. Je crois que je les ennuie car elles me font croire qu’elles vont me rentrer dedans, une fois l’une d’elles m’avait écrasé le pied et j’avais mal et je criais. Des hommes hurlent en ma direction des paroles que je ne saisis pas, je m’approche de ces gens pour entendre mieux et ils me tiennent les bras


en disant des conseils et en me demandant si j’ai compris au cas où ils m’emmèneraient chez eux. Je ne sais pas qui ils sont, ils portent des tissus de la même couleur, des bâtons noirs et d’autres outils inconnus à la ceinture, ils ne sourient pas et je m’en vais en les saluant car on m’a dit de ne surtout pas aller avec des gens qu’on ne connais pas. Je continue mon chemin sur les bandes de chaque côté des bâtiments où tout le monde marche et je laisse les boîtes rouler seules au milieu. Il y faut avancer vite et droit en se suivant de près sans se toucher. Mes pieds me font mal mais ce n’est pas grave car au travail je suis assis tout le temps. Le travail que je fais est bien, il y a plein d’autres personnes à mes côtés qui bougent souvent et passent devant moi sans me regarder. Ils doivent être vraiment très occupé à se remuer ainsi dans tous les sens. Mais il y en a un d’eux qui vient me voir souvent et qui me dit de faire ça plus vite, encore, sous peine d’être puni sévèrement. Il est sérieux quand il me donne des ordres alors je souris car il me fait rire. J’aimerais devenir son ami mais il ne semble pas d’accord, je lui demanderai un autre jour quand on se connaîtra mieux. Dans l’usine où je travaille il y a beaucoup de pièces


plus ou moins grandes. Avant d’aller dans la toute grande où les hommes jouent avec des machines en fer qui font du bruit et de l’odeur, je reste dans une plus petite où je mets un long tissu bleu qui se ferme facilement. Nous avons tous le même, c’est notre tissu de travail, et on ne se reconnaît plus quelquefois alors on se trompe de personne à qui on veut parler. Seuls ceux qui donnent des ordres sont reconnaissables car tout en gris et ils se promènent souvent de machine en machine pour voir et entendre, ils doivent être vraiment fatigués à la fin de leur journée. A mes pieds je porte aussi des épaisseurs pareilles à tous, lourdes et douloureuses qui nous font avancer doucement et en rythme. Le travail que je dois faire me demande beaucoup de concentration et d’efforts de la tête, cela consiste à faire la même chose de nombreuses fois avant la pause et avant la fin. Je répète les gestes encore et encore pour arriver à un résultat identique et si je me trompe les autres ne sont pas heureux et moi non plus. Je prends des petits bouts de fer un à un et je me pique avec pour voir : si cela me fait mal alors les pièces sont à l’endroit et je peux les mettre dans le moule. Ensuite la grosse machine devant moi s’aplatit sur le fer, elle


tourne doucement et je recommence l’opération après avoir appuyé sur un bouton. Mes mains sont recouvertes d’un tissu blanc pour la propreté, les pièces sont fragiles et les clients ne seraient pas contents si je les salissais. Il est préférable que je salisse mes mains m’avait dit une homme en gris. C’est pourquoi elles sont toujours rouges et que j’évite de les toucher, car pour les nettoyer on utilise des liquides qui mangent ma peau, mais les taches partent bien. Le début de la journée est toujours difficile car je suis encore un peu endormi, mais dés que je bois quelques verres de ce liquide noir, tout va mieux et je deviens enthousiaste à l’idée de retrouver mon poste. Je me sens plus proche de ma machine et c’est dans ces moments-ci que je produis le meilleur travail, je bouge au même rythme qu’elle, je suis sa danse. Il y a peu de femelles dans cet endroit de travail et elles ne restent jamais vers nous, elles passent rapidement comme si nous les effrayions mais je pense surtout qu’elles ne veulent pas nous déranger. Elles sont tellement rares que lorsque l’une d’elles apparaît, chacun s’arrête de travailler pour la regarder en tournant la tête et en bougeant les yeux de haut en bas. Parfois quelqu’un essaie de


la toucher ou de lui sentir l’arrière train mais elle n’est pas d’accord et crie, sauf quand ce sont des hommes en gris. La seule femme que je côtoie et qui me parle a un gros corps qui pend mais elle est très gentille et me pose beaucoup de questions quand je lui rends visite. Elle me donne rendez-vous et je m’y rends. Elle a une petite pièce rien qu’à elle avec une table et des papiers. Elle me dit de m’asseoir, me parle puis me demande d’enlever mon tissu. Je suis presque nu et je dois m’allonger. Elle me touche le ventre, le dos, les jambes et le visage mais jamais là où je voudrais qu’elle le fasse. La première fois j’avais aussi touché son corps moelleux mais elle m’avait prié de ne pas faire ça ici au cas où elle le dirait aux hommes en gris. J’avais remarqué que de nombreux autres travailleurs comme moi lui rendaient visite chaque jour et restaient assez longtemps, j’en avais conclu que ce devait être une femme ouverte avec de gros besoins. Elle répète souvent qu’il faut que je me soigne mais je ne comprends pas alors je rie et elle aussi en me donnant des pilules. Je retourne alors m’amuser avec ma machine pour rattraper le temps perdu en pensant fort et dur à la dame sans tissu.


Quand j’ai bu quatre liquides noir je sais que ce sera bientôt la pause et que je pourrai manger en écoutant les histoires des autres. Pour mon repas je donne de l’argent à une machine, et je choisis ce que j’ai envie entre plusieurs sortes de plats. L’aliment est dans un paquet qui le colle et je dois le mettre dans une autre machine qui tourne et fait de la chaleur quand j’appuie dessus. Le paquet gonfle vite et je peux m’installer à ma table pour le manger. Je suis vers les autre et cela me fait du bien d’entendre des voies humaines. Je commence à mâcher, le goût n’est pas très bon mais je mange tout de même car j’ai faim. Il nous reste un peu de temps après, alors les autres viennent vers moi en me tenant l’épaule et me disent qu’ils boiraient bien un café. Je souris gentiment et j’offre un liquide noir à tous, sans compter, pour l’amitié, et ils rigolent et boivent sans me parler. Je crois qu’ils m’aiment bien et qu’ils aimeraient que je sois leur ami. Nous mettons les pieds sur la table et certains aspirent des fines branches blanches qui fument et ils fument de la bouche et sentent fort. J’ai essayé une fois mais ça m’a piqué les yeux et la bouche et tout ce que j’avais mangé est ressorti avec une odeur forte et acide. Alors je n’ai pas réessayé. Je préfère simplement les écouter racon-


ter des histoires qui expliquent comment ils font avec les femelles et rire tout fort avec eux. Il est arrivé une fois que quelqu’un fasse une blague sur des gens de couleur mais je n’ai pas compris. Un autre homme en tout cas, de cette couleur là, semblait avoir compris car il est venu rapidement du fond de la salle en criant avec des yeux méchants et il a envoyé ses mains violemment contre la tête de l’homme qui racontait. Le liquide rouge coulait beaucoup de son visage, sur la table et le sol et il n’a pas pu finir son histoire. Moi les hommes de couleur ne me pose pas de problèmes mais je n’ose quand même pas leur parler. Puis, nous retournons travailler, doucement au début car les aliments nous pèsent dans le corps et nous ralentissent. Le bruit des machines recouvre celui de ma digestion et donc je peux me relâcher en toute tranquillité sans que personne n’y fasse attention. Seule l’odeur persiste quelquefois, si celle-ci est trop forte alors je la masque en brûlant ma peau car il se trouve un endroit sur mon bras où je ne ressens plus aucune douleur à force de l’habituer. Je me dis que je suis un héros mais la grosse dame affirme que je suis fou quand elle me soigne.


Dès que le travail est fini je rentre chez moi où je vais chercher de quoi manger dans une usine à nourriture. Au début je trouvais bizarre de payer pour manger puis je me suis dit que c’était normal car sinon je n’aurais pas su quoi faire de mon argent. J’aime aller chez le vendeur avec les grandes lettres qui brillent dans la nuit, il a plein de nourritures dans des paquets tous diffèrent et c’est aussi grand que là où je travaille. Je voudrais le remercier de nous proposer autant de choses mais la dame qui compte les aliments vers la sortie me dit que le propriétaire n’est pas là. Je lui demande à chaque fois, on ne sait jamais. Avant je me perdais souvent les bras plein de paquets. Enfin, un jour, j’ai trouvé où l’on pouvait avoir les cages en fer qui roulent et je les utilise pour mieux me déplacer au fil des couloirs de nourriture. J’ai pris de l’assurance et dorénavant je marche la tête haute en fronçant les yeux comme les autres, quand j’y pense. Je me sens libre d’aller où je veux sans que personne ne me dise quoi faire, à part quand la voix forte annonce des réductions dans un des couloirs. Je profite de ces moments précieux : mon rayon préféré est celui où des animaux apparaissent sur des boites, j’en achète même si ce n’est pas très


bon, mais c’est comme tout et je m’y habitue, à force. Quand j’ai trouvé tout ce dont je désirais, je marche dans cette ville de nourriture, bercé par les paroles du plafond et je suis heureux, calme et puissant d’avoir autant de provisions autour de moi avec tout ces gens qui en achètent aussi. Quand il n’y a plus personne, une dame vient me chercher et je mets ce que j’ai choisi sur une piste noire qui avance toute seule, puis je donne l’argent et je pars. Je prends le couloir vitré juste devant chez le vendeur pour revenir chez moi, fatigué et heureux, le sourire aux lèvres. Je range tout dans le placard, et dans un autre qui est froid à l’intérieur. Puis j’appuie sur le bouton de la boite noire qui fait des images et des paroles et la soirée commence bien. Pour cuisiner pas besoin de faire du feu, comme partout ici il y a des boutons et je n’ai qu’à appuyer encore pour faire de la chaleur très rapidement. J’ouvre les boites avec un appareil et non pas en les jetant contre le mur comme je le faisais avant et je les verse dans ces pots de fer qui brûlent les mains quand on les touche. Pour manger je m’assois sur un canapé en face des images dans la boite noire, elles me tiennent compagnie, parlent, crient, bougent et je leur réponds. J’ai découvert


il n’y a pas si longtemps que je pouvais changer les images et donc, depuis je le fais tous le temps. Heureusement qu’il y a ces bruits sinon j’aurais peur tout seul dans le silence et je deviendrais fou de parler sans cesse et sans que personne ne me réponde. A présent je sais mieux vivre dans les pièces de ma maison, j’arrive à faire comme les autres et ça me rassure. Je fais de la lumière avec les boutons quand le soleil s’en va, je mange, je fais mes besoins et j’apprends des choses devant les images de l’écran. Je commence à me sentir vraiment bien. Quand mes yeux ont du mal à s’ouvrir alors je vais me coucher. Allongé, je pense que ma vie est belle et que je ne sais pas ce que je ferais durant la journée si je n’allais pas au travail. Je me demande si les images derrière l’écran sont là même quand je dors, ce que font les autres gens, si les couloirs vitrés roulent encore, si la grosse dame voit des hommes toute la nuit, et je commence à réfléchir sur l’utilité de la vie que je mène et je m’endors brusquement. Puis j’oublie tout. La charrette tirée par deux ânes se dirigeait vers le moulin qui surplombait le torrent. Je ne suis pas dans cette charrette mais quelques mètres au des-


sus, flottant dans les courants chauds estivaux, et tendant à bout de bras une carotte accrochée à chaque fil. Les légumes orange caressent le museau fumant des animaux qui avancent leur corps et leur tête pour y croquer. Nous arrivons enfin au moulin où les villageois nous attendent impatiemment. D’un geste de la main je décharge les épis de blé et les projette sous la meule où ils se feront compresser. Une fois farine, je les transforme en pain et galette et les distribue aux personnes alentour qui me remercient en embrassant mes pieds. D’un sourire, je les aime de leur gentillesse et je m’envole, léger et apaisé, vers de nouveaux horizons. Bientôt, je survolerai ce précipice et je retomberai sur cette surface ferme et moelleuse et tout recommencera.


Une histoire de :

JULIEN RUBILONI

FICTION  

Fiction est une histoire écrite par Julien Rubiloni./

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