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il pleut (des petites histoires)


Rue Bel Air, il y avait un grand parc. On y allait pour le plaisir. Celui de voir et d’écouter. Celui de s’asseoir et profiter. Profiter du temps libre et de ne pas travailler. Alors on se laissait aller. On glissait dans le rien faire. On allait vite sans y compter. C’était le jour où on chantait, où la notion de vie revenait. Echanges, sourires, paroles, les brins d’herbe poussaient et nous donnaient cet envol. Pas de ménage, pure folie, un jour pas sage et pleins d’envies. Envie de rien, dénie de tout. Nul autre part, on eut de goût, là était fort cet attrait doux.


La Terre tourne sur elle-même et lui donne le tournis. Pas moyen de rester droit, elle attrape la nausée et vogue de tout côté. Tout est froid sur son visage, elle me parle mais je ne me réchauffe pas. Elle a ce gros fauteuil dans lequel elle se blottit pour tenir la route, dans lequel elle se flétrit comme sa peau au mois d’août. Elle les regarde danser, chanter mais elle reste assise par peur de tomber. Sa vie s’organise dans une armoire au bois abîmé par le temps, ses tiroirs bloquent, grincent ou se tirent difficilement mais chaque chose a sa place. Elle vit pour les autres, parfois s’observe quand le chagrin la prend. Il n’y a pas de malchance lui répétait son père, juste une girouette qui prend l’air et tourne en rond encore et à jamais, pour toujours, sans savoir sur qui elle pointera sa flèche, ni pourquoi soufflera un vent de bienfait. Elle est persuadée de ne pas avoir mal fait les choses, mais de n’être simplement qu’une mauvaise cible sur laquelle tout ripe, tout dévie ou se brise comme une surface trop dure pour y entrer. Elle ne parvient pas à entrevoir ses rêves, juste à deviner leur fuite.


Frisson D’abord des frissonnements presque imperceptibles, il frémit de l’intérieur et voudrait en savoir plus. Que fait cet état à attendre au fond de moi ? Il se laisse désirer bien sûr. Il est le maître des lieux à cet instant précis, il profite de sa situation honorable pour faire languir mon système cérébrale et ses nombreuses terminaisons nerveuses, et m’obliger de mon plein gré à me préparer pour l’accueillir comme il se doit. Il est là, je le sens, je l’entends, il me prends du bas du ventre pour remonter ; mais pas tout de suite, il stagne, circule vite dans cet espace restreint en bas de mon nombril, puis ralentit. Il pousse puis s‘étire, disparaît presque et ne fait que revenir. Voilà qu’il prend par derrière, il m’entoure par les flancs, violemment, d’une légèreté assommante et remonte sans crier gare le long de ma colonne vertébrale. Je ferme les yeux pour mieux le voir. Cette envolée sensitive s’empare de tout le haut de mon corps, me presse les épaules et crépite entre mon estomac et mes côtes. Là il s’égare un instant, je me relâche. Alors il s’approprie ma nuque, mon cou, puis tout le crâne : je ne bouge plus, je l’écoute. Sa chansonnette m’accroche comme un refrain. Je le laisse vivre en moi. Il est toute ma vie à cet instant-là. Mes bras, mes jambes, partout l’accueillent à leur tour en une foule d’acclamations piquantes et voluptueuses. J’aime sur le moment, le spectateur de mon théâtre intérieur.


Louisa Elle n’avait jamais rien demandé à personne, pourtant, chacun s’évertuait à lui donner une réponse. «Be my wife» jouait dans son baladeur et résumait parfaitement la situation : parfois elle se sentait tellement seule, d’autre elle n’avait nulle part où aller… Le parapluie ne la protégeait de rien et les gouttes s’abattaient sournoisement contre son visage. Des mèches de cheveux gras fuyaient leurs racines en ondulant sur sa peau. Le peu de maquillage sur ses yeux accentuaient le contour des cils et perlait sur ses joues comme une aquarelle détrempée. Habituellement ample, son pantalon collait à ses cuisses, humide et flasque, et lui valait des bouffées de chaleur qui envahissaient son corps de manière dérangeante. Mais elle s’y habituait. Peu importe en fin de compte. Ses pieds se mouillent, ses chaussettes aussi, alors je vous laisse imaginer ses chaussures. Le fin tissu blanc n’oppose aucune résistance lorsque l’eau vient s’y frotter, et c’est ainsi qu’elle pénètre. On peut dire alors qu’elle patauge dans un vague mélange de coton caoutchouc laissant échapper par moment de dérisoires grincements. Elle ne prend plus la précaution d’éviter les flaques, à quoi bon. Elle va droit, s’arrête, regarde, fait la moue, bat le rythme avec ses doigts, hoche la tête et repart. Elle s’en moque, l’embêtant c’était au début, maintenant tout est acceptable. Elle a en plus de ça une envie furieuse de danser, au milieu de la rue, de jeter son parapluie en l’air et de le laisser s’envoler ; de bouger ses hanches et laisse vivre en elle cette musique pour la faire partager. Mais elle ne le fait pas. Elle se dit «peut être plus tard», elle se console comme ça. C’est toujours la même histoire quand elle veut faire des choses, elle en a une envie folle, puis se rétracte : jamais elle n’ose. La pluie s’est arrêtée.


«Je ne servais à rien alors je suis parti.» S’est-il excusé comme si tout fut normal. Je me suis empressé de lui remettre les pendules à l’heure, il était sans doute encore à celle d’été. ABCDEFG…» Par cette présente tirade, nous observons donc les aléas de cette société ancienne du début du deuxième millénaire, où une partie infime de la population osait encore affirmer sa liberté, pendant que d’autres s’empressaient d’empêcher de telles déviances. Par ailleurs, la connaissance de l’alphabet, d’un bon début au moins, laisse rêveur quand au niveau culturel de ce peuple. Cette lettre manuscrite retrouvée dans les décombres d’un ancien institut de travail temporaire témoigne de la capacité des hommes de ce temps à intégrer et à transmettre un savoir faire manuel ancestrale et de prime importance : l’écriture. (Transcription ordinateur terminée)


CCAS Toutes les places étaient prises, je suis resté debout. A les observer et me dire : «Qu’ils restent donc assis» et de parler plus fort :»Je ne suis pas l’un de ces fous». Le conducteur sifflait cet air que la radio jouait et pianotait en rythme de deux doigts sur le volant. Chacun et chacune voyait le sol ou le plafond et tous évitaient de se sentir concernés par la présente situation. J’avais donc tout le loisir de les observer. Et surtout d’écouter à ma guise les deux personnes sur ma droite discutant de quoi et n’importe tout. Un était gros, de courts cheveux bruns parsemés sur une calvitie évidente qu’il recouvrait d’un béret à l’arrière de son crâne, une chemise quadrillée rouge et vert foncée et de gros doigts abîmés. Autre était plus petit, la peau distendue, mal rasé accentuant le terne de son teint et des vêtements bien trop amples pour son corps si fluet. L’air de rien, j’étais assez proche pour entendre distinctement toutes les paroles qu’ils échangeaient et, placé de dos, de sorte qu’ils ignorent totalement mon oreille baladeuse et avide de leurs mots. L’extrait de leur conversation débutait ainsi : « -Et on est pas gâté par le temps, commença Un ; -D’ailleurs je crois qu’il annonce encore des vents violents la semaine prochaine, renchérit Autre. -Ca ne m’étonnerait même pas que les gars de la météo aient dit vrai. -Ils sont assez forts pour ça, avec toute cette technologie. -…silence… -Et tout se détraque, il n’y a qu’à voir les saisons. -Ah ça oui, c’est très simple, il n’y en a plus. -…silence… -…silence… A cet instant je sentis la gène les envahir, ne plus rien dire leur pesait tellement qu’il me sembla voir et entendre leurs méninges se creuser. Et l’autre trouver finalement de quoi briser ce silence : -On aura beau dire, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient… Et le bus s’arrêta, salvateur, en descendit le plus petit d’entre eux. Les deux se montrèrent très affectueux au moment de se quitter, comme s’ils étaient délivrés du poids de la présence de l’autre. N’étaient-ils simplement que de bons amis ? Je m’avançai d’un pas jusqu’au siège de devant.


Aujourd’hui Aujourd’hui j’ai décidé de mettre mon sweater vert. Et ce pantalon d’un bleu passé. Je trouve qu’ils vont assez bien ensemble, surtout quand le col de ma chemisette blanche dépasse. Aux pieds, des mocassins noirs de seconde main que j’ai eu pour pas cher sur un marché aux puces. Il y avait beaucoup de monde le jour où j’y suis allé, les vendeurs bien sur, et des gens qui comme moi se promenaient. Les façades blanches des maisons de la rue reflétaient la lumière en piquant mes yeux de leur clarté. Je n’avais que quelques pièces dans ma poche et j’avais faim. Je saluai quelques passants à l’allure sympathique et ils me le rendirent amicalement. Dans leurs yeux était cette lueur qui me laissait joyeux. Mes pas légers caressaient le sol d’une allure certaine et j’observais tantôt la cime des arbres, tantôt le ciel bleu et ses rares nuages. Je regrettais simplement qu’il n’y ait pas eu un petit air léger afin d’estomper les effets de cette chaleur qui devenait lourde à supporter. Je décidai alors de retirer mon sweater vert et je le déposai autour de mes épaules puis détachai les deux premiers boutons de ma chemisette. Il en fallut peu et je me sentis plus à mon aise.


Le souper Le potage lui brûle la langue. La cuiller se déverse dans le gosier et replonge aussitôt dans l’auge. Des morceaux y flottent, vulgairement, comme de pauvres épaves à la merci de l’étendue liquide. Verts, orangés selon la concentration des légumes et leur reflet par rapport à la faible lumière de la bougie. Posée à même la table, incrustée dans sa cire, elle pleure à grosse goutte une flamme fragile et vacillante.


Début juillet Les sauterelles et les papillons font la fête dans les champs. On trompette, on claironne, on bat de l’aile, on carillonne. Tout sautille et virevolte dans la chaleur de l’été. Les herbes poussent et offrent l’ombre d’un soleil enzénithé. Un bourdon se chamaille avec une guêpe et une grosse mouche se prend les pattes dans la toile d’une araignée. Une jolie coccinelle déguste quelques pucerons en attendant la suite de ce festin d’avant moisson. Les fleurs font la causette ou s’échangent des secrets, et prennent des couleurs, sur la palette au grand complet. Vivant, de jour comme de nuit. Quand il se fait trop sec, la soif nous démange, on se frotte contre terre et on attend la pluie.


Dans l’ordre Par ordre alphabétique, quelle drôle d’idée. Il est placé juste avant Jab car on le nomme Jaa. Pourtant les deux n’ont rien à voir, rien à se dire et ne veulent point s’entendre. Jaa connaissait par contre ce bel ouvrage Mno qu’il avait côtoyé jadis lorsque tout n’était pas encore classé. Il s’y était attaché ; sa couverture sobre, abîmé par le temps passé à se faire lire, son odeur, son papier, ses mots. Il se sentait à l’abri à ses côtés comme dans les mains d’un bon lecteur : on lui donnait de l’importance, un rôle à jouer. Jaa et Mno ne savaient rien de ces trois lettres, c’est bien plus tard qu’ils l’apprirent lorsqu’ils furent séparés. On leur avait collé une petite étiquette au bas de la couverture.


Rando Au pied de la lettre, il a levé les yeux. Le sommet était brumeux et paraissait d’autant plus loin. Elle ne signifiait rien pour lui. Il attendit quelques peu que le ciel se découvre, puis, voyant qu’il ne pouvait rien en tirer, il poursuivi son chemin en hâtant le pas. Toutes ces suites de consonnes et de voyelles s’élevaient en formant des paroles en l’air, des mots illisibles qu’il avait d’abord tenté de deviner. Il avait fini par se perdre dans le texte, au pied des lettres, au pied des mots, au pied des phrases, il n’en voyait pas le bout.


Cordialement Il est sorti de l’école en courant. Il a viré à droite tout de suite après le bâtiment et s’est adossé le long du mur, à l’ombre. Coup d’œil à gauche, à droite, furtivement. D’un petit sac en cuir il sortit le pourquoi d’un tel empressement, emballé dans un morceau de tissu à carreaux qu’il observait avec convoitise. On devinait dans sa tête le bonheur mêlé à l’excitation à l’idée d’ouvrir son trésor. Sans doute avait-il passé l’après-midi entière dans cette salle de classe en pensant fort à ce qui l’attendrait une fois sorti. A portée de main, entre ses mains, il repoussait à présent le moment de l’ouvrir pour augmenter encore un peu plus son désir. Puis il se décida à déballer sa serviette et saisit son contenu à pleine main, le porta à sa bouche et y croqua en exultant. Ses yeux scintillèrent encore un peu et illuminèrent en plein jour la rue entière d’une vague de bonheur enfantine, simple, sensible, puissante. Ebloui, un petit chien échappa à son maître qui avait lâché la laisse pour se couvrir les yeux, et approcha du jeune écolier. Il se posa sur son postérieur et attendit en le regardant avec insistance. Ils étaient tous deux friands de barres chocolatées, et le garçon, en connaissance de cause, lui tendit un carré.


Une pièce unique était son appartement. Il n’y entrait que pour dormir. Et encore. S’il pouvait se faire inviter chez des amis pour la nuit, il n’hésitait pas. Une pièce unique était son appartement. Deux fenêtre, un lit, une table, une chaise meublaient l’espace de leur présence. Quand il entrait chez lui, il aimait enlever ses chaussures. Non pas qu’il appliquait l’éducation reçue par sa mère, non, il se sentait plus à l’aise, voilà tout. Souvent il s’allongeait directement, dans les méandres de son esprit, les yeux posés sur le plafond : il savait ses moindres défauts, les appréciait à leur juste valeur et s’amusait à découvrir de nouvelles imperfections. Il restait ainsi assez longtemps pour être las et vouloir changer de place. Alors, soit il se postait sur sa chaise, soit, mais plus rarement, à même le sol pour changer une peu ses habitudes. Et il observait la pièce, quelquefois sans la voir, bercé par les gouttes du robinet dans l’évier en métal. Il attendait que la nuit tombe pour l’accompagner, il se laissait glisser dans l’obscurité comme pour tenter d’éclairer les raisons de son refus d’allumer la lumière. Un jour, on frappa à sa porte. Trois coups secs : il ne savait pas qui c’était. Trois coups encore, plus lents : il restait pétrifié, n’osant faire le moindre geste de peur qu’on devine sa présence. Jamais encore, ni de sa vie d’adulte, ni de sa vie entière, il n’avait ouvert sa porte à quelqu’un. Seule sa mère, et ensuite la solitude, l’avait côtoyé d’assez prés pour témoigner de sa non vie sociale. Sa mère lui interdisait toute autre compagnie afin qu’il reste à son image. La solitude s’était alors emparée de lui très jeune et ne le lâchait pas, jalouse qu’un être humain s’immisce et vienne l’en empêcher. Ce jour là donc, il était resté immobile, pétrifié par l’homme derrière la porte qui attendait sa venue et ne semblait pas pressé mais bien décidé à rencontrer celui pour qui il s’était déplacé. Il recommençait à frapper à la porte après


un temps d’attente plus au moins long, persuadé de sa présence. Celui-ci ne bronchait pas. Ce petit jeu dura toute la nuit. Le visité redoutait, le visiteur espérait, sans issue. Car le lendemain, réveillé par les courbatures, il se décida à ouvrir la porte à laquelle on ne frappait plus. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant à terre le visiteur en question qui gisait au sol, recroquevillé, une tignasse blanche et en désordre recouvrant son visage. Il se pencha pour le voir de plus prés et se décida enfin à écarter les cheveux de la personne pour voir qui s’y cachait. Il reconnut sa mère, sa vieille et bonne mère qu’il pensait morte depuis longtemps. Elle l’était à présent.


Traversée Des pierres. Partout des pierres comme si ce fut nulle part. La roche rendait un paysage de mort où les seuls signes de vie étaient les reflets du soleil qui appuyaient les aspérités du revêtement d’une lumière plus ou moins forte selon les ombrages. Nous étions aux heures les plus chaudes de la journée, la sueur perlait sur mon front et je l’essuyais fréquemment de mon avant-bras pour éviter qu’elle ne goutte dans mes yeux. Et pourtant tout était froid, glaciale même. Cet univers rocailleux me gelait de l’intérieur et anéantissait en moi toute forme stimulante. Mes pieds nus souffraient en silence et accentuaient mon agonie par de longs cris de douleur que je me refusais d’entendre. Au loin, s’élevait une masse importante dont j’apercevais tout juste les contours, parsemés de tâches sombres ici et là, d’un flou tel qu’il me fallait faire un gros effort d’observation pour les distinguer séparément. Je marchais en sa direction d’un pas lent qui reflétait clairement mon état physique et mental. Rien ici ne me pressait, j’étais dans cet endroit intemporel et je faisais le temps. Mes courtes foulées rythmaient mon avancée paresseuse. Pas à pas, comme une seconde après l’autre, je déterminais les minutes, les heures et les jours qui séparaient le point de départ de mon arrivée. Du moins, je tenais à avoir une notion terrestre de mon périple afin de garder à l’esprit l’idée d’une quelconque évolution qui participerait à entretenir ma motivation. Aller de l’avant pour ne pas reculer, me pousser un peu plus chaque jour et accroître ainsi cet appétit de victoire. Certes, je n’avais pas grand faim mais les quelques kilomètres que j’avalais quotidiennement suffisaient à me repaître. Le ciel d’un blanc indéfinissable s’étalait au-delà de la masse grise allait se perdre dans l’infinie, bien loin de cette terre de roche et de cailloux. Je souhaitais m’éloigner de ce décor stérile vers une région lointaine où les ressources naturelles abondantes s’étaleraient dans leur robe colorée. Mais pour l’instant tout était pauvre, dur et gris. La tête lourde semblait pendre à mon corps, risquant à tout moment de se décrocher. Le regard vers le sol, je ne voulais rien voir sauf dans ces rares moments de lucidité où ma vue reprenait du service. Mes bras étaient ces branches qui pleuraient, mes épaules affaissées, desséchées par une fatigue et une malnutrition évidente. Les os aspiraient les muscles et ma peau comme un paquet de viande séché.


bien ce qui me manquait d’ailleurs, de la chair animal à dévorer sur le champ, mais non je me contentais d’une de ces rares plantes où plutôt devrais-je dire une de ces rares herbes, et de ces racines que j’arrivais à dénicher au milieu des pierres avec beaucoup de chance. Une simple bouchée me paraissait source de vie et d’apport considérable. Je la gardais un long moment dans cet antre déshydratée qui me servait de bouche pour en tirer un maximum de jus, soit une infime quantité, que je mastiquais ensuite jusqu’à qu’elle devienne une pâte. Celle-ci partait enfin dans les méandres de mon intérieur pour y être difficilement digérée. Malgré un goût âcre et repoussant, j’avais appris au fil du temps à apprécier cette frugale et divine nourriture, qui, à elle seule alimentait mon corps en énergie suffisante pour survivre. Bien sûr j’avais soif, bien sûr je rêvais secrètement pour ne pas éveiller la tentation de ma conscience. D’un ruisseau de montagne, dans lequel je plongerai tout entier mon visage. Alors mes pores trop longtemps habitués à cette poussière de soleil s’ouvriraient à cette inondation bénite. Et j’y pensais mais je préférais l’oublier. J’attendrais quelques gouttes venues du ciel, une rosée bienvenue qui gorgerait la flore du nectar vital. Pas de nuage, pas de nuit, ni de fourrage, ni de pluie. Tout était sec, nu, sans vie. Cette étoffe qui recouvrait mon corps, mon squelette s’apparentait à un rideau de scène dissimulant un spectacle interdit. J’étais mon propre spectateur au théâtre du destin et je jouais mon rôle tandis qu’il m’observait de haut et tirait les ficelles de mon être pantin. J’en arrivais à le détester quand la fureur d’une douleur malheureuse prenait le dessus sur mon tempérament d’un calme habituel. Dans ce cas, la notion de recul n’existait plus, remplacée par ces pensées vils et irréfléchies. Survivre et ne laisser que peu de place aux préoccupations secondaires. J’étais devenu primitif, dans une situation donnée et pour un temps inconnu. Bien que le ciel noir et ses astres aient disparus, je savais une étoile qui veillait sur moi au quotidien. Certes, elle n’étais pas bonne et son cercle d’action semblait être limité à une fonction purement sécuritaire, pourtant je me sentais guidé, poussé du bout du doigt d’une main rêche mais bienveillante. Le terrain était cabossé et je cherchais de petit monticule de pierres plates comme en montagne signe d’un passage peu fréquent. De chaque coté, d’anciens trous creusés par les hommes et ensuite par le temps n’étaient plus d’aucune utilité dans cette région si ce n’est d’abriter les âmes égarées.


C’est donc dans une de ces nombreuses cavités que je passais mes quelques heures de repos ; la lumière était faible et les rayons du soleil écartés, ce qui permettait un congé pour mes yeux et ma peau, la chaleur y était moindre et j’étais à l’abris des rares prédateurs s’aventurant dans ces lieux. Y descendre était encore aisé s’y j’avais pris le soin auparavant d’inspecter sa profondeur. La grande difficulté était d’y ressortir. Je me souviens encore de la première fois où, tiraillé par une fatigue musculaire telle que je ne pouvais plus rien, je mettais laissé choir sur le sol afin de réfléchir. J’en étais incapable. Ma fonction cérébrale était pour le moment réduite à néant et le vide m’emplissait d’un apaisement semblable à celui du sommeil. Allongé à plat dos sur une pierre, mes bras et mes jambes s’endormaient peu à peu et leurs muscles me remerciaient de cette halte par de doux picotements d’une incroyable légèreté. Alors je m’assoupis un instant, peut être deux, me coupant ainsi du monde alentour. Celui-ci se manifesta rapidement par un insecte sur mon visage qui me fit sursauter. Son bourdonnement ne trompait pas, sa taille imposante en était la preuve. Je l’enlevai à une main car il s’accrochait à mes sourcils et le projetai dans les airs, me relevant d’un bond de frayeur. Mon cœur battait un peu plus vite dans ma poitrine. C’est en me retournant par surprise que j’aperçus ce trou, à une enjambée. De profondeur modeste, il était large comme deux fois mes épaules et semblait adapté pour loger un homme de mon espèce. Après inspection, je me dis que je serai peut être plus à mon aise pour un repos éventuel. En effet, j’avais la place pour mes jambes si je me pliais en deux alors je m’y installai au fond et je m’endormis rapidement. Longtemps après, je fus bloqué par ces parois qui m’arrivaient au niveau du front. C’eut été durant ma jeunesse, je n’en aurais fait qu’une bouchée, aujourd’hui les forces me manquaient, me fuyaient comme si mon maigre corps les répugnaient. Bien sûr la persévérance me permit de surmonter cet obstacle mais à quel prix. A présent je me méfiais de ces faux abris. Je tâtais le terrain à vue d’œil pour ne pas dépenser le peu de forces qu’il m’était donné à récupérer au fond du trou en voulant y ressortir. C’est ainsi que je passais cette longue journée de marche intemporelle : un pied devant l’autre et vice-versa, allongé sur une pierre pour oublier, recommencer, avoir mal mais ne pas y penser, se rapprocher, espérer, ne plus y croire, marcher. Plus je me rapprochais de cette masse floue aux tâches sombres plus elle s’effaçait. J’avais faim, j’avais froid de cette chaleur, le soleil était un bon ami.


Il était ce nuage de rêve oublié, cette nappe de désir et de bonheur trop longtemps convoité, trop souvent espéré. Toutes ces attentes qui ont fait la vie d’un homme et qui passaient à la trappe, remisées, laissées pour compte. Il avait la forme d’une montagne pour mieux tromper. Une silhouette insurmontable que l’homme et son ego s’empressaient d’étudier et de désirer. Il l’apercevait au loin et quittait sa terre pour le rejoindre, pour l’essayer, pour se l’approprier. Rien ne pouvait leur résister, c’est ce que se répétaient les plus arrogants d’entre eux. Leur prétention était sûre d’elle, elle n’en ferait qu’une bouchée de cette colline brumeuse aux allures si grotesques. Le nuage aimait agripper des bribes de leur conversation, entendre les projets démesurés des hommes et rire de ces orgueilleuses balivernes. Il apparaissait alors plus attirant, accentuant ses proportions et la couleur de sa robe. De gris il tendait vers un rose léger. Il se densifiait si bien qu’on put croire qu’il devenait plus proche. A porter de main, l’homme ne pouvait renoncer si près du but et poursuivait sa promenade sans fin. Depuis la nuit des temps qu’il trahissait la nature humaine, il n’en restait que le jour, chaud comme la volonté d’un peuple et sec comme la pauvreté de son ambition. A mesure que j’avançais et m’enfonçais dans cette caverne à l’air libre, je m’habituais à la situation telle qu’elle s’offrait à moi, où plutôt je m’offrais à elle telle qu’elle m’habituait petit à petit. Mes poumons accueillaient l’air par bouffées inégales comparables à la douleur qu’elles me procuraient, une torture infernale pour un acte vital qui m’était à présent difficile à réaliser. J’hésitais à respirer. Je ralentissais mes contractions afin de réduire ces brûlures mal venues. Je les imaginais flétris, repliés sur eux-mêmes comme une éponge trop longtemps utilisée puis abandonnée dans un corps inconnu, sans eau ni aucune substance capable de la conserver. Une masse inerte, atrophiée, asséchée, rêche, sans le moindre confort intérieur, incapable d’accueillir une masse d’air sans souffrir de tout son membre et hurler au désespoir dans mon corps tout entier. Seuls, perdus au milieu de ma cage thoracique, entouré d’un trop plein de vide, je les sentais agoniser et mourir un peu à chaque inspiration. Et pourtant je vivais encore. Ce ciel blanc d’un surplus de lumière- tout le jour éclaire une nuit entière-


se perd en suivant ton chemin, ébloui- et on fuit ce soleil quotidien, meurtri. Au secours, à l’aide, je n’avais pas intérêt à crier, encore moins la force. Venez me cherchez, il n’y avait personne. Ma tête s’est couverte d’un voile opaque, je suis aveugle de penser, je réfléchis à tâtons en butant contre des idées, je me perds. Et si cette montagne n’était pas ma terre promise ? J’oublie, je n’ai pas la tête à me poser ces questions. Mes pieds, quel carnage ! Ces savates que je traînais n’avaient pas tenu, le cuir des semelles s’est percé à un puis à maints endroits et m’ont poussé à les abandonner sur une pierre. Elles étaient l’unique frontière entre la désolation et la vie : les deux se mêlèrent peu à peu. La chair à vif, picotements puis brûlure, les graviers s’accrochent à la voûte et s’y infiltrent sournoisement. Je pourrais ne plus poser les pieds par terre mais si je m’arrête je suis foutu. J’imaginais parfaitement leur état de décrépitude sans les voir, à force de les frotter et d’en faire de la charpie. J’étais perdu, personne ne viendrait me retrouver. Personne ? Encore heureux, je les avais fuit, j’étais parti, tout seul à la recherche de cette brume envolée. Avant ça, je travaillais dur tout le jour et quand le soleil se couchait, car il se couchait je rentrais et elle me portait le repas, nous mangions et au lit. Puis ce continuel recommencement : la rosée du matin, le soleil levant les insectes, les champs, la chaleur ou la pluie, le vent, les fruits, le midi, les arbres, les nuages, l’éclaircie, le soleil couchant, la nuit. Tout allait de soi et je n’allais pas à son encontre. A la recherche du bonheur comme un pèlerinage, je lui courais après en espérant tout et ignorant qu’il n’était rien. La route était encore longue pour ne pas y arriver. Les trous étaient mes seuls abris, je m’y pliais, tout comme aux exigences de ma volonté. Des pierres, partout des pierres comme si ce fut nulle part. J’avançais encore mais je n’y croyais plus.


Edition auto-publiée d’un corpus de textes datant de 2008, Il pleut Tous droits réservés. (c) 2008-2010 Julien Rubiloni www.julienrubiloni.fr julien.rubiloni@gmail.com Mise en page, Ludmilla C.


Il pleut