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Dossier VIOLENCES SEXUELLES

L’école de tous les dangers ? Difficiles à mesurer, les agressions sexuelles commises entre élèves existent pourtant et posent des questions à la fois en termes d’éducation, de prévention et de protection des adolescents. Elles renvoient également à des interrogations sur la société et les rapports sociaux.

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1 - Système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire (en remplacement du logiciel Signa). Cette enquête est réalisée auprès d’un millier d’établissements publics du second degré, représentatifs au niveau national. Les données sont anonymes et ne sont utilisées qu’à des fins statistiques. 2 - Section d’enseignement général et professionnel adapté, à destination d’élèves présentant des difficultés scolaires graves et durables. 3 - ESPAD (European School Project Survey on Alcohol and other Drugs). Cette enquête est menée tous les quatre ans dans plus de 35 pays européens auprès d’élèves âgés de 16 ans. 4 - Auteur notamment de Les Dix commandements contre la violence à l’école (Éditions Odile Jacob, septembre 2008) et Violences scolaires, un défi mondial (Armand Colin, janvier 2006).

n juin 2009, Mantes-la-Jolie. Trois adolescents mis en examen pour le viol d’une collégienne. Février 2009, Arras. Deux collégiens de 12 ans abusent d’une camarade de 13 ans. Mai 2008, Queue-lesYvelines. Deux préados violent la soeur de l’un deux, âgée de 10 ans, filment la scène et la diffusent à des centaines d’élèves de leur collège. Octobre 2007, Marseille. Six collégiens âgés de 13 à 15 ans sont mis en examen pour viol aggravé sur une mineure de 13 ans. Si les violences scolaires à caractère sexuel les plus graves font l’objet de poursuites judiciaires et d’articles dans les journaux, beaucoup restent secrètes et les organisations de parents d’élèves et de lycéens avouent avoir peu de retours directs sur les agressions entre adolescents. Pour autant, c’est une question sensible à laquelle tous les acteurs de l’École s’intéressent de près. Ils insistent en premier lieu sur l’importance des mesures de prévention et le rappel des interdits et des sanctions. L’adolescence passe par la découverte du corps et de la sexualité. Les spécialistes soulignent la nécessité de mettre des mots sur ce que les jeunes vivent et de les éduquer au respect de l’autre. Ils rappellent le rôle éducatif primordial que joue l’école, laquelle a également pour mission d’assurer la protection des élèves dans les établissements scolaires.

Par Estelle Levresse

Les chiffres manquent… En France, les chiffes et les statistiques fiables manquent sur les violences sexuelles entre adolescents. De plus, aucune enquête de victimation (standard international dont le principe consiste à interroger directement un échantillon représentatif d’élèves) n’a été menée à l’échelle nationale spécifiquement sur cette question. Au ministère, un nouveau mode de recensement des actes de violences graves dans les établissements du secondaire – baptisé Sivis(1) – a été mis en place à la rentrée 2007. Selon cette enquête, 11,6 incidents graves pour 1 000 élèves ont été déclarés en moyenne pour l’année scolaire 2007-2008, avec une grande disparité selon les types d’établissements et les territoires. On constate davantage de violences scolaires, en général, dans les lycées professionnels et les collèges, ainsi que dans les établissements situés en zone prioritaire ou comportant des classes SEGPA(2). Les violences sexuelles ont représenté 1,9 % du total des incidents, c’est-à-dire qu’elles ont fait, en un an, presque un millier de victimes (991) sur les 4,5 millions de collégiens et lycéens. Le constat est inquiétant, d’autant que tous les spécialises s’accordent à dire que les données administratives fournies par l’Éducation nationale sont largement sousestimées, en particulier en ce qui concerne les violences à caractère sexuel. D’une part parce que certaines victimes ne parlent pas, d’autre part parce que les données sont saisies par les chefs d’établissement et que seules les violences les plus graves sont recensées.

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© Justin Paget

© Région Ile-de-France / Agence Armania

Repères

Les derniers chiffres de l’enquête Espad(3) réalisée en 2007 lèvent le voile sur une réalité bien plus préoccupante. Car 6 % des adolescents interrogés (filles et garçons) déclarent avoir subi une agression sexuelle au cours des douze derniers mois, dont 1,5 % plusieurs fois. Marie Choquet, Directeur de recherche à l’Inserm, qui a dépouillé les résultats de cette enquête pour la France, précise qu’il y a eu une augmentation relativement récente des violences sexuelles (viols, tentatives de viols, attouchements). « Cela est concomitant avec une autre donnée de l’enquête, précise-t-elle, à savoir la mésentente croissante entre filles et garçons, avec plus de 1 sondé sur 5 qui considère que les relations entre les deux sexes ne sont pas bonnes. » Des causes multiples Selon Éric Debarbieux(4) , Directeur de l’Observatoire international des violences scolaires, « La violence sexuelle est, au sens large, la violence exercée sur quelqu’un du fait de son appartenance à un genre. C’est une constante mondiale de focaliser sur les violences les plus dures (viol, viol collectif), mais la petite violence est beaucoup plus fréquente. Elle existe dans tous les établissements quel que soit le milieu social. Neuf violences sexuelles sur dix sont des micro-violences : moquerie sur les performances sexuelles, insultes homophobes, ostracisme... » Et il précise : « Elles n’ont pas de réponses pénales, mais à répétition, elles ont de graves conséquences psychologiques et peuvent entraîner les victimes vers le décrochage scolaire

et la dépression. » Le spécialiste des violences scolaires évoque notamment le « bullying » (du mot anglais intimidation), c’est-à-dire le harcèlement que font subir certains élèves à un camarade plus fragile ou différent. Celui-ci prend la forme d’agressions physiques ou psychologiques répétées et durables, mais il est malheureusement peu pris en considération en France. Sur le terrain, les professeurs et les infirmières scolaires confirment que les insultes et les paroles grossières entre élèves sont fréquentes, en particulier au collège. Les jeunes filles se plaignent aussi de gestes déplacés de la part des garçons, qu’elles vivent parfois très mal. Une ancienne prof du collège Port de Bouc, dans la banlieue marseillaise, raconte : « J’ai rencontré beaucoup de misogynie et d’antiféminisme de base envers les filles, mais aussi envers les enseignantes. Les filles subissent des remarques tous les jours. Si elles osent un semblant de féminité, elles sont tout de suite cataloguées comme putes. Elles refusent les cours d’EPS et de piscine, car il faut se mettre en short ou en maillot de bain. » Si les facteurs à risques sont connus (difficultés économiques, carences affectives, maltraitance...), le passage à l’acte des violences sexuelles relève toujours d’une combinaison de facteurs. « C’est un problème complexe dont les causes sont multiples. Il nécessite une politique publique globale, inexistante pour le moment, affirme Éric Debarbieux. En France, c’est la politique de la patate chaude, tout le monde se renvoie la responsabilité alors qu’il faudrait au contraire aborder le problème par un traitement collectif .» ■

Comportements sexistes et violences envers les filles.

5 % des jeunes filles

indiquent avoir été victimes de violences sexuelles au cours des douze derniers mois.

60 % des filles se

plaignent de harcèlement sexuel dans les espaces publics ou au cours de sorties.

Source : enquête réalisée en 2006 pour le Conseil général de Seine SaintDenis auprès de 1 600 filles âgées de 18 à 21 ans, vivant, travaillant ou étudiant dans le département.

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Dossier

LA PRISE EN CHARGE DES VICTIMES

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enfermement, repli sur soi, perte d’appétit, isolement dans sa chambre, longs passages dans la salle de bain... sont des signes qui peuvent alerter les parents d’un enfant ayant été victime d’une agression sexuelle. « Dans ce cas, indique la psychologue Myriam Illouz, les parents doivent être attentifs et proposer à l’adolescent de parler. S’il ne parvient pas à se confier à ses proches, il faut lui proposer de s’adresser à quelqu’un d’autre, car s’il s’est passé quelque chose. Il est très important qu’il ne garde pas ça pour lui. » Lorsqu’un élève est victime d’une agression sexuelle, que celle-ci se produise dans l’enceinte de l’école ou bien à l’extérieur, l’institution se doit d’être à l’écoute. Elle doit porter secours aux enfants qu’ils lui sont confiés et alerter les autorités compétentes.

© Lisa Vanovitch

Un signalement obligatoire Pour faire face à ses obligations, le ministère a mis en place une procédure de signalement et d’accompagnement des victimes. Il a également édité plusieurs outils à destination des personnels éducatifs confrontés à des cas de violences sexuelles, en tant que témoins ou confidents. L’objectif est de leur apprendre à repérer les signaux, leur faire connaître les conduites à tenir et leur rappeler la loi. « En cas de violence sexuelle, le secret professionnel est levé », indique une infirmière scolaire. « Nous sommes obligés de faire un signalement au Procureur de la République. On informe aussi le chef d’établissement et on prévient les parents. On leur rappelle la loi et on les incite à déposer plainte pour leur enfant si celui-ci est mineur. S’il est majeur, c’est lui qui doit déposer plainte », précise la professionnelle. « Nous essayons de rassurer l’élève violenté et de le repositionner en tant que victime, car souvent il a honte et se sent coupable. » Depuis la loi du

5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance, une copie du signalement est également envoyée à la cellule départementale de recueil, de traitement et d’évaluation, chargée de gérer les situations d’enfants en danger ou susceptibles de l’être. L’école joue un rôle de relais et oriente la victime vers des structures adaptées. Dans tous les cas, il y a une prise en charge psychologique de l’enfant et des parents. « Le suivi psychologique est primordial, rappelle Myriam Illouz. Il faut absolument accompagner la victime, lui rappeler qu’elle n’est coupable de rien, reconnaître que l’acte qu’elle a subi est interdit et réprimé par la loi. » La psychologue précise que le rôle des parents est très important : « Ils doivent, en premier lieu, rassurer leur enfant et reconnaître qu’il a vécu quelque chose de difficile, puis l’accompagner dans la procédure. Mais attention à ne pas s’approprier ce qu’il a vécu. » Le dépôt de plainte permet à la victime de faire reconnaître qu’il y a eu infraction et qu’elle est donc protégée par la loi. En se défendant, elle ne subit plus la situation et devient actrice de son histoire. Une agression sexuelle, dont est victime un élève, est toujours traumatisante pour la classe et la communauté scolaire. « Selon les circonstances, la situation peut être difficile à vivre pour tout le monde, indique-t-on au Bureau de l’action sanitaire et sociale et de la prévention à la DGESCO(1). On met en place, selon les cas, une cellule d’écoute ou une cellule de crise ». Des procédures très longues Après le signalement et le dépôt de plainte, la police mène son instruction et les procédures sont longues. Mais tant qu’aucune décision de justice n’a été rendue, l’établissement ne peut engager que des sanctions disciplinaires à l’égard de l’auteur présumé de l’agression. « La victime se retrouve parfois nez à nez avec son agresseur qui, s’il est mineur, reste souvent dans le même lycée », déclare un membre de l’Union nationale lycéenne. Le Bureau de l’action sanitaire et sociale et de la prévention reconnaît que l’exclusion scolaire de l’auteur présumé n’est pas automatique. « Toutefois, si la situation le nécessite, le chef d’établissement peut prononcer une mesure conservatoire pour protéger la victime », pré-

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cise-t-il. Les sanctions pénales dépendent de l’âge de l’agresseur (cf. encadré). Les mineurs sont ainsi soumis à un statut juridique particulier, qui dépend des Tribunaux pour enfants, voire de la Cour d’assises des mineurs dans le cas d’infractions pénales particulièrement graves. Des mesures éducatives avec une injonction de soins peuvent être prononcées, mais de nombreux professionnels de l’enfance déplorent que le suivi psychologique ne soit pas obligatoire. « Un accompagnement est impératif », martèle la psychologue Myriam Illouz. « Il faut absolument savoir d’où vient ce passage à l’acte de l’adolescent, à quoi il renvoie, et vérifier qu’il ne s’agit pas d’une psycho-pathologie lourde. »

Un enfant auteur d’une agression sexuelle peut en effet avoir lui-même été victime de maltraitance ou abusé sexuellement. Il reproduit donc en partie les violences subies. Mais il existe aussi des cas où l’enfant n’a pas subi de violences de nature sexuelle. Il s’agit alors d’un dérapage à un moment donné, avec une très mauvaise gestion du conflit psychique. Pour éviter la récidive, les psychologues mènent un travail de recadrage, afin que l’agresseur intègre l’interdit et comprenne qu’il ne peut y avoir de relations sexuelles sans le consentement de l’autre personne. ■

Sanctions pour les mineurs • Mineurs de 10 ans (en principe pénalement irresponsables) : mesures éducatives telles que remise à parents, admonestation, placement, liberté surveillée... • Mineurs de 10 à 13 ans : sanctions éducatives comme interdiction de rencontrer

Jeunes Violence Écoute 0800 20 22 23 (appel gratuit) Tous les jours, de 8h à 23h. www.jeunesviolences ecoute.fr

la victime ou le complice, réparation, formation civique, travaux scolaires, avertissement solennel, placement, éloignement... • Mineurs de 13 à 16 ans (responsabilité pénale relative) : mesures éducatives, sanctions éducatives ou peine (amende, emprisonnement ou réclusion) •Mineurs de 16 à 18 ans : mesures éducatives, sanctions éducatives ou peine (amende, emprisonnement ou réclusion). La loi du 5 mars 2007, relative à la prévention de la délinquance, a renforcé la sévérité du droit pénal à l’égard des mineurs récidivistes.

08VICTIMES 0 842 846 37 (coût d’un appel local) Tous les jours de 9h à 21h. www.08victimes.fr SOS-VICTIMES www.sos-victimes.org INAVEM Réseau d’associations de professionnels de l’aide aux victimes. www.inavem.org © Glenda Powers

sexuelle sont punies des mêmes peines que le viol ou l’agression sexuelle. Lorsque l’auteur des violences sexuelles est mineur, il n’encourt que la moitié des peines prévues par le Code pénal. Le « happy slapping » est défini comme le fait d’enregistrer sciemment, par quelque moyen que ce soit, sur tout support que ce soit, des images relatives à des actes de violence, tortures ou agressions sexuelles. Diffuser l’enregistrement de telles images est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende.

Enfance maltraitée (appel gratuit) Tous les jours, 24h sur 24. www.allo119.gouv.fr

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1 - Direction générale de l’enseignement scolaire.

DÉFINITONS & SANCTIONS PÉNALES Le viol est défini comme tout acte de pénétration sexuelle, effectué sur une personne de sexe féminin ou masculin, sans son consentement. La loi pénale exclut toute notion de consentement, quel que soit l’âge de l’auteur, si la victime est âgée de moins de quinze ans. Il s’agit même d’une circonstance aggravante. Le viol est un crime passible de quinze ans de réclusion, voire de vingt ans dès lors qu’une circonstance aggravante est retenue. L’agression sexuelle est définie comme toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise. Tous les actes de nature sexuelle sans pénétration et non désirés par la personne qui les subit peuvent être qualifiés d’agression sexuelle. L’agression sexuelle est un délit puni de 5 ans de prison et 75 000 € d’amende. Les tentatives de viol ou d’agression

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VICTOR SILBERFELD responsable Jeunes Violence Écoute

«Libérez la parole» Depuis dix ans, la ligne Jeunes Violence Écoute aide les jeunes victimes de violences scolaires et leurs proches à briser la loi du silence et les oriente. Comment fonctionne Jeunes Violence Écoute ? Il faut que les victimes puissent parler en confiance. Nous proposons un numéro vert (gratuit) et anonyme. L’objectif est de libérer la parole afin que les choses soient un peu moins difficiles et que la victime puisse prendre du recul par rapport à ce qu’elle a vécu. Ce sont des juristes ou des psychologues qui prennent les appels. Il y a toujours une écoute préalable avant un travail d’information juridique et une orientation vers des structures adaptées, comme un hôpital. Quelle est la proportion des appels pour les violences sexuelles ? Les violences sexuelles représentent entre 12 et 14 % des appels totaux (14 000 par an environ), la moitié concernant des viols. Il s’agit le plus souvent de jeunes filles entre 16 et 18 ans ou de proches d’une victime (amie, parent, etc.). Parfois, les victimes de violences sexuelles appellent très longtemps après leur agression. Elles nous demandent alors s’il est encore possible de porter plainte et comment faire. Quels conseils donnez-vous aux victimes de violences sexuelles ? Nous essayons d’inciter la victime à se rendre à l’hôpital. Pour une question de santé, bien sûr, mais aussi pour le recueil d’indices. En effet, les preuves « physiques » disparaissent très vite et les agressions sexuelles sont toujours très difficiles à prouver devant la justice. Ensuite, en fonction de la situation, nous informons la victime sur les démarches à entreprendre pour déposer plainte et l’orientons vers une structure adaptée proche de chez elle, en précisant sa mission, ses coordonnées, les horaires d’accueil, etc.

«NOUS SOMMES TOUS CONCERNÉS»

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ujet longtemps resté tabou, les violences sexuelles à l’école, qu’il s’agisse de pédophilie ou d’agressions commises entre élèves, font désormais l’objet d’une attention particulière notamment en termes de prévention et de prise en charge des victimes. De l’avis des différents acteurs concernés, une prise de conscience s’est opérée au cours de ces vingt dernières années avec des avancées au niveau du Code de l’éducation et de la législation. Des mesures de prévention ont ainsi été mises en place par l’Éducation nationale, pour informer et sensibiliser les élèves du secondaire aux questions des violences sexuelles. Parmi celles-ci, l’éducation à la sexualité, rendue obligatoire en 2001, tout au long de la scolarité. Au collège et au lycée, trois séances sont programmées par le Comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté, qui réunit toute l’équipe éducative (direction, enseignants, personnels d’éducation, sociaux et de santé, mais aussi parents d’élèves, représentants des élèves, etc.). C’est souvent le professeur de SVT (Sciences de la vie et de la terre) qui intègre l’éducation à la sexualité à son cours, en collaboration avec l’infirmière, le médecin scolaire ou l’assistante sociale de l’établissement. Des séances spécifiques peuvent être également organisées avec l’intervention de professionnels ou d’associations partenaires (PMI, planning familial, etc.). Les thèmes abordés dépendent de l’âge des élèves : respect de l’autre, relations entre garçons et filles, égalité hommesfemmes, respect du corps, de la sexualité d’autrui, contraception, maladies sexuellement transmissibles, violences sexistes et sexuelles, convention internationale des droits de l’enfant, rappel de la loi, associations vers qui se tourner en cas de problèmes, etc.

Des séances obligatoires mais pas toujours programmées En pratique, il semble toutefois que les choses ne soient pas si simples à mettre en place et qu’il existe une grande disparité selon les établissements. « L’éducation à la sexualité n’est absolument pas appliquée par les établissements qui considèrent que c’est une perte de temps et de salle », affirme Amel Djerdoubi, secrétaire nationale aux questions de société au sein de l’UNL(1).

Les infirmières scolaires dénoncent également la situation. « L’éducation à la sexualité est mise en place selon la volonté du chef d’établissement et ne rentre pas dans l’emploi du temps des élèves au même titre qu’un cours de maths ou de français », témoigne Brigitte Accart, secrétaire générale du SNIES(2). « Nous sommes souvent obligés de quémander auprès d’un prof quelques heures pour mettre en place les séances ; ce n’est pas du tout satisfaisant », poursuit-elle. Le SNIES demande donc que la loi de 2001 soit non seulement appliquée dans tous les établissements, mais que l’éducation à la sexualité soit aussi intégrée au planning des cours. « L’éducation à la sexualité est obligatoire », rappelle le Bureau de l’action sanitaire et sociale et de la prévention. Même s’il ne s’agit pas d’un cours à proprement parler, les séances sont planifiées dans les programmes dès le début de l’année et prévues dans l’horaire global des élèves. Le principe est que toutes les actions sont intégrées dans l’axe pédagogiqu. » En termes de prévention, le Code de l’éducation prévoit également au moins une séance annuelle d’information et de sensibilisation sur l’enfance maltraitée, au cours de laquelle sont abordées les violences sexuelles. Des campagnes ou des actions ciblées sont également

© Katie Little

TROIS QUESTIONS À

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Violences sexuelles : l’école de tous les dangers ? POINT DE VUE menées, suite à un événement, par exemple. À ce sujet, le SNIES regrette de ne pas être associé aux campagnes mises en place par le ministère et que son expérience au quotidien sur le terrain, aux côtés des élèves, ne soit pas davantage utilisée. « On apprend qu’une campagne est mise en place quand on reçoit les affiches et les brochures », déplore Brigitte Accart. On aimerait bien pouvoir se préparer à l’avance, afin de vraiment servir de relais auprès des élèves. » L’UNL demande, de son côté, des campagnes plus percutantes et vraiment adaptées aux lycéens. « Nous ne sommes jamais associés à ces campagnes conçues par des adultes, lesquels ne tiennent pas compte de notre vision des choses », déclare Amel Djerdoubi. « En plus, le personnel n’est pas formé pour parler de ces sujets. Il faudrait des intervenants de qualité auprès des élèves une fois par mois et des psychologues à demeure dans les lycées », ajoute la lycéenne. Sur ce point, le ministère indique que la loi du 5 mars 2007 qui renforce la protection de l’enfance a modifié le Code de l’éducation et prévoit une formation spécifique, initiale et continue, pour tous les personnels en rapport avec des jeunes, pas seulement de l’Éducation nationale (enseignants, personnels médicaux et paramédicaux, travailleurs sociaux, magistrats, personnels d’animation sportive, culturelle et de loisirs, personnels de la police et de la Gendarme-

« Le personnel n’est pas suffisament formé. Il faudrait des intervenants de qualité auprès des élèves une fois par mois. »

rie nationale). Le but est de faire en sorte que les personnels intervenant sur un même territoire se connaissent et adoptent un langage commun. Or, le décret d’application n’a été publié que le 23 juin dernier, soit plus de deux ans après la promulgation de la loi.

© photoCD - Fotolia.com

Davantage de personnels Autre revendication des principaux acteurs de terrain : ils demandent plus de personnels médicaux, paramédicaux et sociaux au sein des établissements, auprès desquels les élèves puissent se confier et toujours trouver une porte ouverte. « Le rôle des infirmières n’est pas seulement de soigner les petits bobos, elles ont aussi une mission d’écoute vis à vis des jeunes, déclare Christiane Allain, secrétaire générale de la FCPE. Malheureusement, elles sont de moins en moins présentes, car elles partagent souvent leur emploi du temps entre plusieurs établissements. » Idem pour les assistantes sociales, dont le taux de couverture au niveau national est de 1 pour 1 979 élèves. « On veut limiter la violence, mais on surcharge les classes et on supprime les postes », témoigne une enseignante. Le Bureau de l’action sanitaire et sociale reconnaît qu’il y a un manque important à ce niveau-là et que la couverture n’est pas égale sur tout le territoire, la priorité étant en effet donnée aux académies et établissements les plus sensibles. « Un plan de recrutement d’infirmières scolaires sur cinq ans a été mis en n° 01 - éducation magazine - 29

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place, mais la situation n’est pas simple, car le personnel infirmier manque. » La FCPE demande aussi des surveillants et des adultes en nombre suffisant dans les collèges et lycées, pour encadrer les jeunes et leur rappeler la loi quand c’est nécessaire. « En supprimant un grand nombre de postes, on a fragilisé la vie quotidienne des établissements. Les personnels ne peuvent pas surveiller les cantines, les salles de classe, les toilettes, les salles d’études... Il y a forcément des lieux de non-droit quand l’encadrement n’est pas suffisant ». Elle propose également que les règlements intérieurs soient mieux utilisés pour sanctionner les comportements à risque. Dans certains lycées par exemple, l’usage du téléphone mobile a été interdit, étant donné le développement de phénomènes comme le « happy slapping », qui consiste à filmer et diffuser des actes de violence.

© Jason Stitt

Violence et pornographie Éric Debarbieux confirme que la solidarité communautaire de l’équipe éducative est extrêmement importante pour réduire les violences scolaires, y compris dans les zones difficiles. « Quand il existe une véritable formation, une vie d’équipe et un accompagnement des enseignants, on constate une forte diminution du nombre de victimes », précise le Directeur de l’Observatoire international des violences scolaires. Il remet par ailleurs en cause le système de mutation des enseignants, qui conduit à retirer les professeurs aguerris des établissements difficiles et à les remplacer par de jeunes diplômés isolés et sans expérience. Les personnels en contact avec les adolescents d’aujourd’hui pointent du doigt l’excès de violence et de pornographie véhiculé en permanence par la télévision, Internet, les bandes dessinées ou la rue (avec une image de la femme souvent dégradante). Ils témoignent de la banalisation du sexe et de la violence chez les élèves et de la pression sexuelle qu’ils s’infligent entre eux. Beaucoup parlent aussi d’une société de voyeurisme et d’exhibition, peu

respectueuse de l’autre, dont les adolescents sont les premières victimes. Les jeunes publient séquences vidéo et photos sur leurs blogs ou leurs comptes Facebook, sans maîtriser des notions comme « droit à l’image » ou « sphère privée ». Une enseignante témoigne : « La vidéo d’une jeune fille en train de se masturber a fait le tour du collège. Elle a ensuite regretté son geste, mais bien sûr c’était trop tard. » Les parents sont souvent dépassés dans ce domaine, car leurs ados exploitent bien mieux qu’eux les nouvelles technologies. Corollaire de toutes ces sollicitations, les jeunes ont du mal à faire la part des choses entre la réalité et la fiction, à cerner les limites à ne pas dépasser. « En troisième, 80 % d’entre eux – filles et garçons – ont déjà vu un film porno, déclare une infirmière scolaire dans le Val d’Oise. Il est très utile de leur rappeler que c’est du cinéma et que les acteurs sont consentants. » Un des rôles de l’école est justement d’apprendre aux enfants à décrypter les messages et les images qu’ils reçoivent. « Quand on leur parle des agressions sexuelles et des sanctions pénales, ils sont toujours surpris », précise-t-elle. Amel Djerdoubi confirme que les élèves n’ont pas conscience des conséquences physiques et psychologiques des violences sexuelles et de leur caractère inacceptable : « On vit une forme de régression, avec des comportements dérivés du sexisme. Les lycéens ne se rendent pas compte que le corps est privé, que l’acte sexuel doit être consenti et que l’autre a le droit de refuser. Ils ont l’impression que c’est normal de forcer la main, ils n’ont pas l’impression de porter atteinte à la dignité de la personne. Ils considèrent leurs actes comme des exploits. » L’UNL se plaint de ne pas être suffisamment entendue par le ministère : « Nous sommes force de proposition, mais l’Éducation nationale ne nous écoute pas. Elle voit les lycéens comme des enfants à qui on apporte un enseignement. Point ! Pourtant, nous sommes les principaux acteurs du lycée et les premiers touchés par les violences. Nous sommes les citoyens de demain. Si on ne s’attèle pas à résoudre les problèmes maintenant, les adolescents d’aujourd’hui vont devenir des adultes sexistes et violents. » La consommation excessive d’alcool et de drogue chez les adolescents conduit également à des comportements violents. « Certaines jeunes filles ont

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été victimes de viol, alors qu’elles étaient sous l’emprise de stupéfiants. Quand elles se rendent compte de ce qui s’est passé, elles prétextent tout d’abord un mal de ventre ou de tête, puis se confient », déclare l’infirmière Brigitte Accart. Parfois, elles demandent la pilule du lendemain. Dans ces cas là, nous devons être très vigilants et vérifier qu’il n’y a pas eu un rapport forcé. » Les adolescents, reflets de la société L’école n’est pas une bulle protectrice hors de la société. Les enfants ne laissent pas leurs problèmes à la porte des collèges et des lycées. Dans les zones sensibles par exemple, les rivalités entre quartiers ou entre bandes se manifestent aussi dans les établissements scolaires. La psychologue Myriam Illouz analyse le phénomène : « La société a évolué par rapport à l’éducation faite aux enfants, qui est beaucoup moins rigide et moins structurée qu’avant. Pour les adolescents, le respect parental et le respect de l’autre sont de plus en plus compliqués ; ils ont du mal à se représenter les limites entre eux-mêmes et autrui. Ceci est directement issu de l’évolution de la psychanalyse qui, en plaçant l’enfant au cœur des préoccupations, l’a élevé dans le culte de la personnalité et l’a rendu très narcissique. Dans le même temps, la société a banalisé le sexe à outrance et exhibé l’intimité en permanence, alors que la première fois est tout sauf un acte banal. » Marie Choquet, Directeur de recherche à l’Inserm, fait le même constat : « Les adolescents sont énormément sollicités aujourd’hui, tout le temps, dans la rue, par les médias, dans les lieux où ils sortent, à l’école. Ils sont exposés à de nombreux dangers (drogues, alcool...) et on a des exigences très fortes envers eux. On voudrait qu’ils réagissent déjà comme des adultes et qu’ils sachent dire non. Et quand ce n’est pas le cas, on rejette la faute sur les parents et tous les autres acteurs se retirent du débat. » Selon la chercheuse, la responsabilité des jeunes est, au contraire, collective et doit être repensée dans les conditions nouvelles de la société. « Nous devons nous interroger afin de mieux protéger nos adolescents de toutes ces violences extérieures, déclare-t-elle. Nous sommes tous acteurs de cette problématique : les parents et l’école bien sûr, mais aussi les éducateurs des associations sportives, les collectivités locales,

les propriétaires des cafés ou des boîtes de nuit, etc. Tous les acteurs de la vie des jeunes doivent se sentir concernés. Sinon, on créera des zones de non-droit où la seule réponse sera la répression, ce qui est loin d’être un acte éducatif. L’éducation des jeunes est beaucoup plus partagée qu’on ne le dit, c’est l’affaire de tous. » ■ 1 - Union nationale lycéenne 2 - Syndicat National des Infirmiers(ères) Éducateurs(trices) de Santé

Claude Lelièvre, coauteur, avec Francis Lec, de Les profs, l’école et la sexualité (Éditions Odile Jacob, 2005).

PÉDOPHILIE : LA HIÉRARCHIE AGIT IMMÉDIATEMENT Le temps où l’administration traitait les cas de pédophilie en étouffant l’affaire et en mutant l’enseignant suspect sur un autre poste est bel est bien révolu. La médiatisation croissante des procès et la multiplication des affaires impliquant des membres de l’Éducation nationale a conduit l’institution à mener une politique volontariste de lutte contre la pédophilie. La fin des années 1990 a ainsi été marquée par une série d’initiatives concernant les violences sexuelles à l’école, avec notamment la circulaire Royal d’août 1997, obligeant les enseignants à dénoncer leurs collègues, faute de quoi, ils pourraient être considérés comme complices. La politique du ministère consiste donc, désormais, à prendre les choses en main dès qu’un cas se présente. Une décennie plus tard, le recul est suffisant pour établir un premier constat. « Sur 285 affaires jugées entre 1995 et 2000, 208 se sont soldées par

un non-lieu, soit 4 personnes sur 5 reconnues non coupables et accusées à tort », indique Claude Lelièvre (1). Alors, l’administration en fait-elle trop ? « L’Éducation nationale ne peut plus fermer les yeux, comme elle le faisait par le passé », analyse-t-il. Ce qui est sûr, c’est que les comportements ont changé et que les enseignants, en particulier en primaire, sont beaucoup plus méfiants qu’avant. Ils évitent les contacts physiques avec leurs élèves et chez les tous petits, certains n’accompagnent plus les enfants aux toilettes. Quant à la réhabilitation des professeurs soupçonnés à tort, elle fait rarement l’objet de la même publicité et de la même transparence que leur accusation. Les personnes confrontées à ces situations ne bénéficient pas de soutien psychologique. « L’administration sous-traite ces questions à la MGEN(2), elle ne prend pas le problème de face car elle considère implicitement que cela ne la concerne pas », regrette Claude Lelièvre. Dans les faits, les individus doivent se débrouiller seuls face aux risques du métier.

1 - Professeur émérite de l’histoire de l’éducation à la Sorbonne (Paris V) 2 - Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale

n° 01 - éducation magazine - 31

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Dossier Violences sexuelles