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L’INTERNAT

Lieu de rencontres, de séparations, de retrouvailles ; de joies, de haines, de découvertes... lieu de vie. Vous avez tous vu les séries américaines à succès qui essayent de recréer nos vies à grands coups de romances, d’histoires rapides et intenses... Aucune ne peut vous laisser entrevoir ce qu’est réellement la vie d’un interne vivant entouré de ses pairs. Côtoyer la vie et la mort d’aussi près que nous le faisons quotidiennement, de jour comme de nuit, désinhibe pleinement, rend parfois désabusé sur la vie, mais sans aucun doute nous place en marge de la société. Le soir venu, nous nous transformions en bêtes de fête, extériorisant toutes les énergies de la journée. Pour ma part, de retour de Suisse, où je venais de vivre un des mois les plus ennuyeux et plats de mon existence, me retrouver là, au milieu de cette fontaine de vies et d’énergies positives, fut un renouveau. Mon arrivée ne fut pas tonitruante, déstabilisé que j’étais par mon expérience radioactive. Je me revois entrant pour la première fois dans cet édifice accueillant, pour le repas du midi. Présenté aux différentes forces en présence, je fus rapidement mis à l’aise : certaines têtes ne m’étaient pas inconnues, ainsi que l’inverse. L’un deux en particulier, jeune rocker aux cheveux longs et graisseux, me reconnut immédiatement : « Docteur Jon ! Qu’est-ce que tu fais là ? Je me rappelle de ton concert à la fac, c’était top ! » J’avais en effet régalé les foules (ne soyons pas modeste) d’un concert lors de mes jeunes années sur les durs bancs de bois de la faculté. Accompagné de deux chanteuses magnifiques, l’une thaïlandaise et l’autre portugaise car il s’agissait d’un orchestre inter- national, et d’un improbable batteur guadeloupéen recruté vingt minutes avant le spectacle, nous avions joué quelques-unes de mes compositions originales lors d’un concert donné pour récolter des fonds sans doute destinés à un voyage humanitaire au Vietnam, mais la mémoire me manque. De ce concert, me restent les visages surpris de mes collègues étudiants venus me féliciter dans les loges ; peu d’entre eux connaissaient ce versant


caché de ma personnalité multiple et néanmoins non pathologique (c’est du moins ce que je vais tenter de vous faire croire). Ce fut l’introduction dont j’avais besoin. Lentement mais sûrement les amitiés se nouèrent, à mesure que ma confiance en moi et en la vie reprenait le dessus sur la pente dangereuse sur laquelle j’avais commencé à glisser lors de mon mois de solitude. La synergie de groupe se mettant en place, ce furent soirées arrosées après soirées arrosées, sorties en boîte de nuit avec mon ami Mike et trois de ses nouvelles connaissances rencontrées dans le service, repas organisé par le deuxième étage pour le premier, et tout ce qui s’ensuit... Nous vivions dans un microcosme favorisé par l’hiver qui nous concentrait tous dans notre espace de jeux chauffé à blanc : l’enchaînement sortie d’hôpital-bar de l’internat-repas-sortie-pizza à trois heu- res du matin devant le résumé des derniers matchs de la NBA est vite devenu un classique ! L’internat proprement dit, bloc de béton posé à huit cents mètres de l’hôpital, était constitué d’un rez-de-chaussée abritant une large salle à manger, centrée par plusieurs tables accueillantes et toujours pleines. Au fond trônait l’antre du DJ, platines prêtes à l’action et musique tournant en continu. Les trois réfrigérateurs de la cuisine attenante offraient l’avantage certain de ne jamais désemplir, tout comme les lourdes cafetières, régulièrement vidées de leur contenu plusieurs fois par jour par nos estomacs friands de ce carburant médical. Fruits, Perrier et croissants ne manquaient jamais dans ce paradis des allergiques aux courses alimentaires... De l’autre côté, s’articulait la salle de billard, lieu d’interminables parties, une partie de perdue invitant invariablement à une revanche et nous permet- tant d’atteindre un niveau de précision et de doigté que l’on qualifiera de périgourdin. Périgueux, école de billard internationale, formatrice de joueurs venus spécialement des quatre coins du globe pour bénéficier du savoir accumulé par des décennies de pratique... Une salle de télévision, flanquée de moelleux fauteuils jaunâtres et propices à une position demi allongée et contemplatrice, complétait, avec la salle de


ping-pong, l’assemblage du bas. L’édifice abritait également quarante chambres proprettes, dispersées sur deux étages, dont certaines sont devenues des centres de rendez-vous stratégiques, équipées de minibars et de jeux vidéo qu’elles étaient. Bref, l’on n’était pas trop à plaindre. Il faut aussi garder à l’esprit que cet internat était un lieu de vie commune, non exclusivement réservé aux seuls internes du semestre en question ; il était aussi devenu, au fil du temps, une deuxième maison pour toute une génération de médecins qui avançaient inexorablement en âge, même si certains d’entre eux avaient du mal à l’admettre. C’est ainsi que se retrouvaient à midi, autour d’un délicieux repas sous vide préparé avec amour par les cuisiniers de l’hôpital, les anciens et actuels résidents de ce majestueux édifice. C’était l’occasion pour nous de rencontrer les médecins de l’hôpital, et d’en profiter pour discuter des patients autour d’un café, ce qui est plus convivial qu’un im- personnel bureau de consultation, avouons-le. C’est ainsi que nous « placions » nos patients, ou négociions leurs examens complémentaires... Tous les moyens sont bons et celui-ci est le meilleur, générateur de vraies relations de confiance et détendant l’atmosphère avec les parfois impressionnants praticiens hospitaliers, pour nous les parfois impressionnables premiers semestres. Les inscriptions au mur témoignaient d’ailleurs du passage de toutes ces générations. « Notez les phrases de vos chefs », pouvait-on lire en haut de l’un des murs. Les générations d’in- ternes nous ayant précédés ne s’étaient pas privées de ce plaisir coupable. Ainsi pouvaiton lire, éparpillées ça et là, quelques perles du langage médical : « Médecin bourré travaille à vue de nez », et autres réflexions philosophiques de ce genre. Le recouvrement de ces inscriptions lors d’un week-end particulièrement bien rempli, par une peinture rouge assez belle, il faut bien le dire, fut d’ailleurs relativement mal pris par les gardiens du temple...


Chacun étant d’ailleurs invité à laisser sa trace dans notre humble demeure, je profitai du cadeau d’une visiteuse médicale fort sympathique et un peu malicieuse pour contribuer à la décoration. L’emblème du médicament en question, un de ces nouveaux remèdes miracles destinés à redonner force et virilité aux plus âgés d’entre nous, était celui que l’on peut attendre : un phallus. Je le posai le soir même sur le bar de l’internat, autour de l’apéritif, et fus intéressé par les réactions des femmes en présence : toutes se sentaient obligées de le tripoter, de le toucher, certaines l’effleurant seulement, d’autres l’empaumant d’une main ferme et experte... Si vous en avez l’occasion, faites cette expérience, vous ne serez pas déçus. On peut ainsi se faire une bonne idée des forces en présence ! La pauvre bête finit d’ailleurs la soirée d’une façon un peu tragique ; je la récupérai le lendemain matin, lamentablement couchée sur la table et recouverte de vodka, criblée de cure-dents stratégique- ment placés. La journée de travail s’organisait autour de notre maison : le matin, on émergeait convivialement de nos nuits autour d’un magnifique petit déjeuner préparé par « les filles », nom affectueusement donné aux dames chargées de nous mener la belle vie. Outre le fait de nous assurer un café toujours chaud, des croissants croustillants, des oranges fraîches et un presse- orange en parfait état de fonctionnement, la mission de ces charmantes créatures était également de faire nos chambres une fois par semaine, ainsi que de nettoyer les parties communes, ce qui pouvait s’avérer une tâche assez ardue certains matins... Tout ceci, sans vraiment nous infantiliser (quoique...), nous laissait donc libre de vaquer à nos deux occupations favorites, le travail et la fête. Que leur travail parfois ingrat soit ici apprécié à sa juste valeur. Certains lendemains de fête étaient difficiles. Accroché à mon chariot de dossiers médicaux, je remarquais que les murs avaient l’étrange particularité de tanguer légèrement de droite à gauche. Le cerveau humain possède des capacités étonnantes, et c’est en les testant que


l’on peut les découvrir. C’est ainsi que j’appris qu’il est parfaitement possible d’exercer la médecine tout en n’ayant pas complètement métabolisé l’alcool ingurgité quelques heures auparavant, il suffit de se concentrer un peu plus que d’habitude. Conscient du danger d’oublier quelque détail important, on n’en est que plus concentré, et tout se passe très bien. Non, je ne suis pas en train de vous dire qu’il vaut mieux travailler dans ces conditions... mais c’est une situation qui se rapproche des états de fatigue extrêmes dans lesquels nous nous trouvons parfois lors de gardes. Réveillés à trois heures du matin après un repos d’à peine vingt minutes, confrontés à des situations où de nos décisions, dépendent la survie ou la mort du patient, il vaut mieux avoir des capacités de concentration, disons, importantes. Des réserves pour les coups durs, en somme. Car même si l’adrénaline fait une partie du travail, l’on n’est jamais trop préparé. A midi, nous nous retrouvions à nouveau dans notre cocon, pour un repas gastronomique régulièrement suivi des tradition- nelles parties de billard, de la sieste, ou d’escapades au centre ville pour les plus courageux. L’après-midi de travail commençait donc assez tard, vers 16 h 30 ; c’était le moment des entrées de nouveaux patients, des rendez-vous avec les familles, sans oublier l’indétrônable « tour » avec l’infirmière avant de débaucher. Tout oubli du tour est invariablement puni par la peine capitale ! (Loi infirmière). Oublier le tour, c’est dire tout haut que l’on peut se passer de l’avis de son infirmière, que l’on connaît mieux les patients qu’elle... bref, c’est remettre en cause son existence même. Je parle ici d’expérience, vous l’aurez bien compris. Ayant une fois oublié ce moment magique, je reçus le lendemain les foudres de la bafouée, qui avait comme particularité d’être sous traitement antidépresseur. Craignant pour sa vie autant que pour la mienne, je ne pus faire autrement que de me confondre en excuses lamentables, jurant que cela ne se reproduirait plus... L’hôpital est aussi une école de la vie, car il apprend à travailler


en équipe, à être efficace tout en essayant de ne froisser personne. Il est sûrement difficile pour une infirmière ou une aide-soignante, du haut de ses vingt ans d’expérience, d’accepter d’avoir parfois à écouter l’avis d’un nain en blouse, de l’âge de leur fils, à peine sorti de l’école. Il faut trouver un équilibre dans les relations professionnelles, s’imposer par sa compétence (si possible), ne pas se faire « bouffer » par certaines personnalités débordantes, être apprécié et respecté à la fois... C’est tout un art, que certains de mes collègues maîtrisèrent bien plus vite que moi. Mon adaptation au service ne se fit tout de même pas si mal. J’étais devenu la coqueluche de deux charmantes aides-soignantes, qui pour mon anniversaire descendirent dans le service des soins intensifs où j’effectuais ma visite professorale, pour me faire des grands gestes et m’offrir une carte de vœux, un porte-clés Diddle et des sourires extatiques. L’infirmier travaillant avec moi en fut d’ailleurs très impressionné, n’étant pas insensible au charme des deux naïades. Notre surveillante fit aussi de son mieux pour mettre à l’aise ses internes adorés. Cette femme compétente et souriante de quarante-six ans, l’œil malicieux et alerte, organisa une double fête pour célébrer mon anniversaire et celui d’un collègue. Tartes et boissons gazeuses non alcoolisées furent donc englouties dans la bonne humeur, une oreille collée au bip, car j’étais de garde. Je le redis ici car c’est important : il est rare de trouver dans le monde du travail un tel changement de reconnaissance qu’entre le moment où l’on est un externe subalterne et finalement inutile, et l’arrivée dans la peau d’un interne prescripteur et donc sauveur de vies humaines. La pépite d’or qui progressivement se révèle dans le tamis, se débarrassant de sa boue, n’a pas plus de chance. Il était aussi amusant pour moi de débuter ma vie médicale dans le même établissement que mon père. Véritable pilier du


service de radiologie au sein duquel il officiait depuis environ cent trente ans, ce cher paternel se trouva tout drôle d’avoir un deuxième « Docteur JH » dans la maison. Pour moi, cette filiation donnait droit à une notoriété sans efforts, l’hôpital n’étant pas immense, et tout le monde connaissant de près ou de loin la figure paternelle. Tous les médecins bien sûr, ce qui me mettait une pression supplémentaire, mais aussi les infirmières, les aides-soignantes... Certaines d’entres elles étaient entrées à l’hôpital à la même période que lui et se souvenaient avec nostalgie de ses arrivées à vélo, vêtu d’un short d’époque et donc très court, rentrant jovialement dans les chambres des patients par les fenêtres, et provoquant ainsi rires, peurs, et arrêts cardiaques prématurés. Sa présence me rendait l’accès aux examens complémentaires (scanners, IRM), assez facile ; c’est ainsi que l’on m’envoyait souvent « négocier » les radios dans le service, avec succès garanti et considération générale à la clé. Une des radiologues me dit un jour qu’en vingt-cinq ans, elle ne l’avait jamais vu accepter une échographie à dix-huit heures ; j’étais donc un privilégié. Son départ fut couronné par le traditionnel « pot » de départ, auquel je me fis un plaisir d’assister afin de faire honneur à l’affluence de victuailles emmenées par ma mère. Je ramenai d’ailleurs une forêt noire entière aux infirmières de mon service, la façon la plus facile de se faire apprécier était encore la voie gustative... Ce fut aussi le moment des présentations à ceux de ses collègues qui ne me connaissaient pas encore, avec ce petit soupçon de fierté dans la voix qui me faisait plus plaisir que tous les diplômes du monde... Ces quelques mois de travail en commun ont en quelque sorte fait le lien entre nos deux carrières, l’une pas tout à fait terminée, l’autre balbutiante, et j’en garde un souvenir indéfectible.


Jonathan Hammel  

Livre : Stethos & Cie

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