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L’OBLITÉRATION DU DOUTE Un projet collectif Damien-Gilles-Jonas


Cette histoire est née de l’envie de trois amis de réaliser un projet littéraire en commun. À l’aide de nombreuses réunions, étalées de manière totalement irrégulière sur plus de deux ans, un texte a finalement vu le jour. Après l’avoir laissé au placard plusieurs autres années, il était temps de l’offrir aux lecteurs curieux. En espérant que malgré tous ses défauts subsistent quelques intérêts pour ceux qui s’aventureraient dans cette lecture.


CHAPITRE 1 Tout à coup, les plombs ont sauté. Le noir total. Le comble pour un vendeur de lampes. Je cherche une torche électrique ou une lampe de poche, mais je sais très bien qu’en fait, je n’en ai absolument aucune. Toute la lumière présente dans mon appartement provient de ces fils électriques, suspendus dans le vide entre les poteaux, le long de ma rue. Ce soir, ces mêmes fils ont décidé de me jouer un tour. Par chance, il me reste quelques bougies. Des grosses bougies en forme de chiffres que j’avais achetées pour l’anniversaire de mon père. Je gratte, une odeur de soufre et j’allume le 4. Premier souci réglé, la lumière est revenue. L’espace d’un instant, la résolution de ce problème me fait oublier tout ce qui existait avant que cela n’arrive. Je reste là, sans bouger. Les ombres dansantes animées par ma bougie semblent plus vivantes que moi. Puis je me ressaisis. Vite. Ecrire les détails de la commande que j’étais en train d’encoder sur mon ordinateur, avant que je ne m’en rappelle plus. Je marche à pas feutrés jusqu’à mon bureau, assez lentement pour que la flamme, frêle, vacille mais ne s’éteigne pas. 73-5261. Je me rappelle du numéro de l’article commandé. 2 exemplaires. Des lampes de chevet à 13,4 euros. Je me fais 60% de marge sur cet article, il se vend bien. Je pourrais me faire 70% si je n’offrais pas l’ampoule, mais j’aime l’idée que les gens puissent déballer leur objet, le brancher directement et en voir jaillir la lumière. On a toujours un doute dans ces moments là. Et puis, la lumière touche les yeux qui à présent brillent: la lumière est là! Étrange tout de même cette crainte qu’a l’homme à se retrouver seul dans l’obscurité. Nous fuyons le noir, traquons la 4


lumière sans répit, trop anxieux d’être confronté au vide, à l’absence que l’obscurité procure. Seul dans mon appartement avec cette petite flamme, je perds tout mes repères. Suis-je encore chez moi? Et puis, petit à petit, la flamme diffuse sa lueur et mes yeux s’habituent à la pénombre. Cette acclimation progressive à un nouveau milieu est agréable, je me dirige vers la cuisine, en douceur, et me sers un grand verre d’eau, qui déborde légèrement sur ma table haute. Je l’avale aussitôt, il fait terriblement chaud dans la moiteur du début d’été. Je passe mon doigt dans la petite flaque qui s’est formée à la base de mon verre et le laisse aller sur la table, l’eau suit mon doigt et forme un petit ruisseau qui, toujours guidé par mon index, fini par retrouver son lac d’origine. Un deuxième verre et j’observe par la fenêtre le spectacle lumineux qui se joue dans les appartements voisins, victimes de la même coupure électrique que moi. Des scènes burlesques doivent avoir lieu en ce moment même. Les va-et-vient frénétiques et ininterrompus du studio du quatrième me font penser à une vaine traque. Une recherche de l’interrupteur magique, qui ramènerait le jour dans le foyer. Affronter la solitude avec des proches devenus pourtant trop lointains, retourner dans un monde où l’instinct et les émotions dominent les apparences... un calvaire que supporte sans doute difficilement cette famille. Pour ma voisine de palier, une adorable couturière à la retraite, cet isolement nocturne est l’occasion rêvée de sortir sa collection de photophores. Son appartement brille de milles feux, il n’a jamais paru si joyeux. Et elle aussi, son visage orangé par les bougies, rayonne et admire son ballet enflammé. Elle se sert un verre de Porto dans une tasse, comme pour adoucir sa culpabilité à s’enivrer en cachette. 5


Raymond, un étage plus bas, n’en éprouve aucun, de scrupules. De jour comme de nuit, le cognac rythme sa vie. Aussi cette soudaine pénombre est loin de prévaloir sur ses pratiques coutumières. Ma vue gagne en acuité. Par la fenêtre du salon donnant sur la petite cour intérieure de mon immeuble, je l’aperçois un peu plus bas. Paisible, comme à son habitude, il porte le goulot à ses lèvres et tend l’oreille afin de ne louper aucune miette de “Comptons en chanson”. Ah, il la vénère cette émission Raymond. C’est d’ailleurs l’unique raison de la présence d’un transistor dans son salon. Et si ce dernier ne fonctionnait pas sur batteries, il y a longtemps que notre homme aurait versé dans l’agitation. Mais non, loin des tracas des autres locataires de l’immeuble, il boit, il sourit, j’ai l’impression de voir ses lèvres chanter. Sa sérénité m’interpelle. Il y a dans cet homme un paradoxe attirant, dans ce laisser aller qui ressemble pourtant à s’y méprendre à de la sagesse. Sans doute que ses cheveux gris et sa barbe bien fournie le rendent plus philosophe qu’il ne l’est réellement, mais c’est comme si de n’avoir plus rien à prouver faisait de lui quelqu’un d’accompli. La chaleur ne s’estompe pas. Je me dirige vers l’évier et ne tarde pas à engloutir un nouveau verre d’eau. Il est bientôt 22h, c’est étrange de voir ainsi son programme perturbé. Me voilà, un homme à la merci de la machine, les plombs sautent et je ne sais pas quoi faire. Remettre au lendemain mes commandes? Après tout, ce ne sont que des lampes…Et ma mésaventure du soir témoigne bien de leur utilité limitée, leur décevante dépendance. Mais j’ai un business à gérer, peut-être qu’une famille attend impatiemment ses lampes de chevet. Ou bien est-ce un couple d’amoureux qui veut, en hâte, meubler son premier logement? Une jeune étudiante, studieuse et appliquée, se disant que, avec le bon éclairage, le savoir s’imprègne plus facilement? 6


Travailler derrière un ordinateur stimule mon imagination. Tous ces acheteurs qui défilent sur mon compte Ebay et enchérissent mes lampes à bas prix derrière leurs pseudos souvent étranges, carrément flippants parfois. Tiens, cette commande que j’étais en train de valider, elle me venait d’un certain “i_love_les_lustres02”. Sérieusement, c’est quoi cette manie de toujours trouver les pseudos les plus bizarres. Et puis quoi “02”, ça veut dire qu’il y avait quelqu’un qui avait déjà choisi “i_love_les_lustres01”, c’est ça? Non vraiment, les subtilités de la réalité virtuelle me laissent sans voix. Et madame Lasouche, comment va-t-elle? Elle que l’obscurité effraie à un point tel qu’elle ne peut s’endormir sans la lueur de sa lampe de chevet. Sans doute est-elle en train de paniquer. Pourtant, aucun bruit ne provient de son appartement. Les traits de son visage ne doivent certainement pas laisser entrevoir une quelconque émotion. Au dela de sa peur puérile du noir, c’est ça le problème avec madame Lasouche: il est impossible de savoir ce qui se trame en elle. J’imagine l’intérieur de sa tête comme une immense pièce où les pensées, les faits, les visions, s’accumulent dans un grand bric-à-brac, au sein duquel aucun objet n’a plus de valeur en apparence qu’un autre. Pour elle, cet épisode risque de finir sur une étagère de son âme, entre les souvenirs d’une journée d’été au parc et la publicité pour le savon-main qu’elle a vue l’autre jour à la télé, et qui lui a rappelé qu’elle n’en avait plus. Une des façons les plus frappantes par laquelle cette qualité de l’esprit se manifeste chez ma voisine, c’est sans doute dans la manière dont elle traite les gens. Ce qui s’applique à ses pensées s’applique aussi bien aux personnes qu’elle rencontre. Si bien que lors d’un dîner, elle eut traité de la même manière le 7


drogué du coin que le ministre des affaires étrangères. En l’occurrence, elle nous traite de la même manière, nous, ses voisins. Nous avons tous droit aux mêmes égards, tous. Aussi bien Raymond, la vieille Michoux, les autres et moi. Tous avons droit au même sourire, au même bonjour, de la même intensité vocale, et qu’importe l’heure à laquelle on la croise. Madame Lasouche, je l’ai toujours connue comme ça, comme celle dont on aime parler lors des rencontres du voisinage. Elle n’y vient jamais à ces rencontres madame Lasouche, elle ne saurait pas quoi y faire. Elle essayerait d’occuper ses mains malhabilement, en tordant un coin de nappe, en sortant un vieux papier de sa poche et en le pliant méthodiquement, tout ça pour avoir l’impression d’être occupée et ne pas devoir faire autre chose. Ne pas devoir penser. C’est depuis la mort de son mari à ce qu’il parait, comme si en lui enlevant son Jules, le bon Dieu lui avait enlevé toute capacité de distinction entre ce qui est futile et ce qui est profond, entre elle même et le monde qui l’entoure et qui, lentement, dépérit à ses yeux. Moi ça m’intrigue de la voir chaque jour partir, cabas en main, faire ses courses chez Karim, l’épicier de la rue Dutreuil. Karim, c’est le Graal de madame Lasouche, son Eldorado ultime. Je ne pense pas qu’elle ne soit jamais allé plus loin que chez Karim depuis que j’habite ici. Et Karim, elle le fait bien marrer avec ses lubies d’acheter chaque jour les mêmes produits, “Putain, mais la vieille, tu me feras pas croire qu’elle mange deux céléris raves chaque jour quand même” qu’il répète Karim. Deux céleris raves par jour. Merde, c’est quand même fou quand on y pense. S’agit-il seulement d’une forme de rituel, d’aller acheter ses légumes au magasin du coin, chaque jour, sans que cela soit lié avec ce qu’elle mange réellement en ren8


trant chez elle? Les légumes s’entassent dans une armoire et finissent par pourrir, couche par couche, jusqu’à former de l’humus plein de bestioles, et laisser dans son appartement une odeur de cuisine acre, qui, mêlée à celle de la poussière, forme cette marque odorante des personnes qui se laissent aller? Ou alors elle les bouffe ses céleris, depuis des années, ce qui expliquerait pourquoi sa peau fini par ressembler à cette racine diforme et frippée? On ne sait pas, ni Karim ni moi. Mais en tout cas, elle doit bien en avoir acheté l’équivalent de trois hectares de cultures depuis qu’elle habite rue Dutreuil. Il faut bien avouer que ça fait un bout de temps qu’elle occupe l’immeuble Mme Lasouche. C’est la plus ancienne locatrice. “Je me rappelle quand elle a débarqué toute seule il y a quinze ans de cela” me raconte Karim. “Sa peau commençait déjà à arborer une teinte céleri”. Ce déménagement devait être le début d’une seconde vie. Surtout qu’il parait que son Jules lui a quand même laissé un beau pactole avant de se faire bouffer par les vers, six pieds sous terre. Mais on dirait qu’elle ne veut pas en profiter. Ou alors elle met du temps à le prendre son nouveau départ madame Lasouche… Et toujours pas de retour du courant. Notre petite rue n’a pas l’air d’intéresser les électriciens, d’habitude si prompts à vanter l’excellence de leurs services. Ils doivent se dire qu’il y a d’autres priorités que de s’occuper des coupures de courant du petit quartier des Montboucons. C’est un peu par hasard que j’ai débarqué dans cette banlieue sud de Cervenson il y a presque deux ans, à quelques centaines de mètres de l’usine de production BulbiLux. Ici même où Auguste Lumière a vu le jour en 1862, précédant de quelques années son frère Louis. 9


Monsieur André, fondateur de BulbiLux, est fier de rappeler à qui veut l’entendre que la tante de sa mère n’est autre que la nièce de monsieur Louis Lumière lui-même. Toujours est-il que je me cognais sec de ce riche héritage historique quand j’ai rencontré Jules André un matin de novembre 2012. Mon pote Brieuc venait de faire deux mois de stage là-bas dans le cadre de sa formation en marketing. Et il ne fallait pas être resté longtemps sur les bancs de l’école pour voir que ça ne tournait pas fort. Monsieur André avait signé un A.E.N. - un accord d’exclusivité nationale - lucratif mais qui le rendait dépendant des bureaucrates de la capitale. En somme, si une partie de sa production ne convenait plus, il était bon pour tout remballer et pas moyen d’écouler son stock. Alors moi, il m’a pas fallu longtemps pour tilter et aller proposer un marché à Jules André: ni vu ni connu, je récupère les invendus que j’écoule sur Ebay sous un un autre nom et on se partage ensuite les bénéfices de ce petit trafic. Ca gagne pas trop mal mais surement pas assez pour inquiéter l’administration fiscale. Moi, ça me paye mon loyer et cette petite fraude me plaît assez bien. Je me sens un peu comme ces mafieux des films en noir et blanc que mon père adorait regarder quand j’étais gamin. Le Don Corleone des lampes de bureau en quelque sorte. Je me souviens du jour de mon arrivée comme si c’était hier. Madame Lasouche, déjà son putain de sac de céleri à la main, m’invita à prendre un thé à la bergamote. Pour mon premier jour, j’étais gâté, ça augurait une ambiance du tonnerre dans le quartier. Nous avons discuté du propriétaire de l’immeuble. Un type discret selon elle, qui ne fait pas trop d’histoires et qui respecte ses locataires. C’est important le respect me disaitelle, ha ça oui, et j’étais bien d’accord. Elle m’a aussi expliqué comment me servir de l’ascenseur, dont l’utilisation est, il est 10


vrai, loin d’être intuitive. Nous n’avons pas parlé très longuement, et nous n’avons pas parlé de céleri. Je crois bien toutefois que c’est l’unique fois où elle m’a invité chez elle. Comme si sa politesse primait sur son associabilité et son indifférence. Quelques mois après est arrivée Sonia. La petite dernière comme on l’appelle dans l’immeuble. Sonia n’habite l’immeuble que depuis un an. Elle a terminé ses études l’an dernier et cherche pour le moins passivement à entrer dans la vie active. Elle se complaît pour le moment dans ses petits boulots en noir et la vie tranquille du quartier. Karim lui a récemment proposé de lui donner un coup de main le dimanche au magasin et elle a accepté. En plus de son boulot de toujours, comme serveuse au “Carreau”, ça lui permet de gagner assez d’argent pour payer son loyer et vivre paisiblement sans trop se tuer à la tâche. À l’inverse de madame Lasouche, Sonia est un vrai moulin à parole. Nous nous sommes souvent retrouvés à discuter dans la petite cour de l’immeuble. Assis sur l’unique banc encore en état. Il lui manque certes une latte ou l’autre mais en s’enfonçant bien contre le dossier, il est possible de se trouver dans une position confortable. Un matin, il y a quelque semaine, on s’est retrouvé là à deux, un peu par hasard, et sans doute un peu par nécessité aussi. On a parlé du froid, du rouge-gorge sur l’arbre en face, du fait que les peaux-rouges devaient se les geler à l’époque, et que nous, dans un western, on serait clairement du coté des hors-la-lois. Je lui ai parlé de mon business sur ebay et ses yeux se sont instantanément mis à briller. “Et donc tu peux rester chez toi toute la journée, à faire des affaires devant ton ordinateur? Le pied ! C’est encore mieux que mes enroules à moi !” 11


On s’est arrêté de parler, Sonia m’a demandé pourquoi on parlait de nos enroules, et on a refait toute notre discussion à l’envers, pour finalement se rendre compte qu’on avait plus froid désormais. Depuis ce jour, Sonia me voue une véritable admiration. Cette jeune fille est intrigante. Grande sportive il y a de ça quatre ans et vouée à exercer le métier de kinésithérapeute au terme de ses études, elle s’est un jour blessée à la main en jouant au hockey. Fracture du pisiforme m’a-t-elle expliqué. Je n’ai pas cherché à comprendre. Contrainte d’abandonner sa vocation à cause de son poignet bloqué, et poussée par ses parents à aller de l’avant, elle entame trois années de podologie. Les pires années de sa vie me décrit-elle. Elle manque d’envie et ne comprends toujours pas très bien comment elle est arrivée, au terme d’un chemin de croix, à obtenir le titre de podologue. Son manque d’enthousiasme pour la profession, et le tournant que la vie lui a réservé, semblent expliquer son oisiveté actuelle et la complaisance qu’elle arrive à trouver dans la passive existence qu’elle mène. Il est étonnant de constater à quel point la stabilité atteinte lui suffit. Sonia est l’incarnation humaine d’une féline domestique, un chat pacha, habituée à la chaleur du radiateur contre lequel elle aurait passé toutes ses journées. Quelques sorties nocturnes lui procurent suffisamment de divertissement pour ne pas voir les jours s’écouler les un après les autres. Parfois pourtant, je la vois se redresser, ses poils s’hérisser, et j’entend son coeur battre très rapidement; aux aguets, elle cherche quelque chose, la cause de son inquiétude. Puis, voyant qu’il ne se passe rien, elle détourne le regard, le monde extérieur ne revêt guère plus d’importance à ses yeux et elle retourne à ces tracas quotidiens pour garder son autonomie financière.

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Je peux pas m’empêcher de penser à tous ces gens et toutes leurs histoires. Ho, c’est pas vraiment que je tiens à mes voisins, ou même que je m’intéresse à eux. Au fond, toutes leurs histoires particulières, leurs petites manies, tout ce qui fait d’eux des êtres singuliers, je m’en balance pas mal. Ce qui m’intrigue, c’est comment tous ces gens, alors que leur vie est si proche de la mienne, arrivent à trouver du sens dans ce qu’ils sont. Le cognac de Raymond, la paresse de Sonia, la retraite de la couturière, la routine de Lasouche… Comment tous ces gens peuvent arriver, chaque matin, en se levant, à tenir jusqu’au jour suivant sans crier l’absurdité de ce qui les entourent? Parce que mes voisins, je le sais bien moi, ils ne voient pas l’absurdité du monde, de leur monde. Il ne voient même pas l’absurdité de mon monde! Ca ne nécessite pourtant pas une très bonne vue. Et puis, comme avec la technologie et la mondialisation, tout le monde devient voisin, c’est tout à coup le monde entier qui devient absurde. Chaque pays, chaque ville, chaque rue doit avoir ses voisins et autant de vies avec le nez dans le guidon. Et tandis que je m’assoupis dans mes songes, le quartier s’illumine d’un coup de ses milles feux nocturnes : la lumière est revenue.

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CHAPITRE 2 Déjà 8h30, merde. J’ai encore perdu la lutte mentale avec le bouton snooze de mon réveil. Pas le temps pour des céréales, je m’enfile juste un vieux biscuit et sors en courant de l’appartement sans même me brosser les dents. Au prix d’un bon 400 mètres que n’auraient pas renié les jumeaux Poitou, j’arrive finalement à m’insérer dans le bus de 8h52 déjà bondé en direction du centre-ville. Aujourd’hui, j’ai promis d’accompagner mon père à la pêche, même si pour l’instant c’est moi la sardine. C’est pas que j’aime ça, de voir ce misérable ver de terre se dandiner à la pointe d’un hameçon et puis aguicher les gros poissons. Mais mon père, depuis que je suis tout petit, essaye de me passionner, de m’intéresser à ce qu’il appelle fièrement le treizième art. Alors de temps en temps, je mords sur ma chique, j’enfile mon plus beau béret, autant aller à fond dans le délire pêcheur, j’achète quelques canettes au supermarché et j’accompagne mon père pour la journée. C’est l’occasion de prendre de ses nouvelles, de profiter de l’air frais et de ramener une belle truite arc-en-ciel que maman cuisinera ensuite. Alors que je sors en faisant attention à ne bousculer personne, je prend conscience que mon T-shirt humide se colle et se décolle du bas de mon dos. A chaque pas, une sensation plutôt désagréable m’envahit. Je marche un peu et commence à rire intérieurement: voilà le genre de problème qui occupe les esprits des gens sans histoire, dont je fais cyniquement partie. Après le bus, il faut maintenant que je prenne le train. Je déteste le train, les gens y sont beaucoup trop calmes, pour peu on y serait gêné de tousser trop fort. Sérieusement, depuis quand les gens ont besoin du train pour se reposer? 14


J’aurai aimé que le train reste un moyen de transport, un outil pour s’évader, découvrir le monde. Il y a des années, les gens prenaient le train ébahis, vivaient une véritable expérience heuristique. On s’extasiait de ces grandes locomotives à vapeur bien trop bruyantes, et les vitres du bolide étaient plus belles que tous les tableaux des peintres italiens. Maintenant, le train c’est le prolongement du lit, ou même le prolongement du boulot. Dans le train du matin, on dort encore, voulant gagner des précieuses minutes de sommeil. Et puis au retour, on fignole un projet à rendre le lendemain. Moi, je n’ai pas de projet pour le lendemain alors dans le train, j’observe. Observer, c’est une véritable obsession. Je me laisse parfois tellement aller dans mon délire contemplatif que j’oublie que je suis bien réel moi aussi. Et c’est le regard gêné de ma voisine de wagon qui me rappelle qu’il n’est pas bien vu de fixer un inconnu pendant plus de trente cinq secondes. Dommage, elle était vraiment mignonne ma voisine. Elle me rappelle vaguement Sonia, elle a les mêmes lèvres fines mais bien rouges, avec un petit sourire en coin naturel, et le même nez, parfaitement symétrique, ni trop petit, ni trop grand, et qui équilibre parfaitement le reste de son visage. Les yeux de Sonia sont pourtant plus profonds que ceux de cette inconnue. Le regard de Sonia est pénétrant, comme si elle touchait le fond de mon âme d’un seul coup d’oeil. Ce côté d’elle ne m’a pas marqué directement, car ce que l’on remarque d’abord chez elle c’est son grand sourire et ses airs de jeune fille naïve et maladroite, prête à tout moment à mettre les pieds dans les petits plats aussi bien que dans les grands. Machinalement, pendant que mon esprit s’affère sur le souvenir de Sonia, mes mains saisissent le journal gratuit qui traine sur la banquette. Mes pensées sur Sonia cohabitent maintenant avec ce que je lis; on m’informe que la nouvelle mode consiste à se faire renver15


ser un seau d’eau glacée sur la tête et d’enregistrer le tout sur une vidéo qu’on poste sur internet, tout en défiant trois personnes d’en faire autant dans les 24 heures qui suivent. Si les nominés ne remplissent pas leur mission, ils devront alors inviter l’instigateur du pari au restaurant. Voilà déjà un sujet de discussion à retenir pour les moments de silence avec mon père. Lui qui est resté bloqué à l’époque du minitel, il aura bien du mal à comprendre les raisons de l’engouement de ces nominations aquatiques. Pour être franc, j’ai vraiment du mal à comprendre moi aussi le délire. Et je me demande s’il se trouve des gens prêts à aller à deux au restaurant juste pour éviter de se faire tremper. Les restaurateurs ont-ils déjà mis sur pied un menu “nomination”? Le train ralentit et je reconnais les abords de la gare de Montbard. J’abandonne le journal, mes pensées sur les seaux d’eau et je récupère mon sac tandis que le train s’arrête et que les portes s’ouvrent. Mon père, clope au bec, m’attend au bout du quai. En m’apercevant, il tire une dernière taffe et jette son mégot à terre avant de venir à ma rencontre. “Salut gamin, alors, tu as fait bonne route? Pas de retard ce coup-ci?” Mon père semble de bonne humeur et ses questions rhétoriques n’ont pas besoin de réponse. Il s’empare de mon sac et se dirige vers la voiture. “Allez, ne trainons pas, ta mère a preparé le diner. Et j’espère que t’es affamé parce qu’elle a encore fait des quantités astronomiques.” - Elle exagère, elle pense toujours que je n’ai rien à manger chez moi ou quoi? - C’est juste qu’elle est contente de te revoir. Tu verras quand t’auras des enfants. - Ca, c’est pas demain la veille ! - Et merde, c’est pas encore aujourd’hui que tu annonces tes fiancailles alors ? 16


- Pas vraiment non… Comme pour tous les parents, le concept de la solitude volontaire semble assez abstrait. À chaque fois qu’on parle de couple et que je leur explique que j’aimerais trouver du sens à mon existence avant de chercher à la partager, ils restent plutôt perplexes. Enfin bon, je cherche surtout à justifier plus ou moins rationnellement ma situation. Jusqu’à ce que je me pose vraiment la question il n’y a pas si longtemps, j’ai toujours cru que j’étais seul par choix, mais je n’avais pas vraiment pris conscience que c’était juste la vie qui en avait voulu ainsi. N’importe quel jeune qui dit vouloir vivre seul est soit un déréglé hormonal ou un homme frustré. C’est pas nous qui avons le contrôle, mais c’est juste la biologie qui nous tient par les couilles. Mes parents se sont rencontrés quand ils avaient 17 ans. Le scénario classique : des amis en commun, une soirée de village, les premiers verres qui enivrent et finalement un baiser avant de se promettre de se revoir. Quelques semaines plus tard, papy prêtait son auto à mon père qui emmenait maman manger dans un restaurant coquet. Leur idylle dure depuis plus de 30 ans maintenant. Sur le palier de la porte, maman, tablier sur les hanches et sourire aux lèvres, nous accueille avec des gestes démonstratifs: - Les deux hommes de ma vie, venez venez, j’ai déjà servi l’apéro sur la terrasse. Ma mère, c’est le genre de femme sortie tout droit d’un sitcom américain des années septantes. Femme au foyer, elle s’évertue à ce que chacun se sente merveilleusement bien une fois franchi le seuil du domicile familial. Elle prépare le repas deux fois par jour et sept jours sur sept. Jamais je n’ai vu mon père se servir du moindre ustensile de cuisine. Pourtant, comme à chaque fois que je félicite maman sur l’odeur délicate qui se 17


propage dans la maison, il m’assure cuisiner comme le plus grand chef. Je ne préfère pas m’avancer à défier l’autorité paternelle alors j’acquiesce cette fois encore tandis que ma mère nous apporte trois verres de mojitos bien frais. Ah, elle sait recevoir maman. Sans dire mot, elle s’affaire et en quelques minutes, te voilà installé devant un apéro et quelques zakouskis. Elle reste ensuite à t’observer, s’enthousiasmant de te voir ainsi savourer ses réalisations culinaires. J’ai l’impression de la voir vivre à travers ses convives. Interrompant son observation le temps d’un “tu en reprendras bien un peu mon Jacques?”, ou du classique “tu sais à quel point ton père aime prendre un verre et un petit encas avant une bonne partie de pêche”, et encore l’indémodable “est-ce que tu as tout ce qu’il te faut?”. Elle a toujours été aux petits oignons avec moi maman. Serait-ce dû à mon statut de fils unique? Probablement. Il est vrai que depuis que je suis enfant, elle n’a jamais cessé de braquer sur moi toute son attention. D’autant plus depuis que j’ai quitté le nid familial et que les occasions de me faire plaisir lui sont plus rares. Je me suis souvent interrogé sur la tournure qu’aurait pris ma vie si j’avais eu un grand frère. Ca aurait été intéressant de voir comment ma mère aurait réparti son affection entre nous deux. Je me demande quel genre d’homme il aurait pu être. M’aurait-il servi de modèle? Ou inversément… Quelle identité me serais-je façonnée? Bien sûr je l’ai imaginé à maintes reprises. Tantôt fort et courageux, à tenir tête à notre père lors de ses nombreuses engueulades. Tantôt discret, à me demander conseil quant à la manière d’aborder les filles. Il m’est également apparu comme un joyeux bougre, racontant sans cesse ses histoires et tenant le crachoir la plupart du temps. Je m’éclipsais derrière ce frère-là et me laissais porter par le 18


rythme de sa vie. Bien que je me plaise à évoquer ces différents scénarios, je n’ai jamais regretté l’absence d’un grand frère. Des partenaires de jeu, j’en avais à l’école et lorsque je rentrais à la maison, je me laissais gâter par mes parents. Je ne devais alors pas faire grand chose pour être le centre de l’attention. Je passais de la lutte de la cour de récré, où l’on cherchait tous à prouver notre valeur, à l’assurance du cocon familial, où ma place était clairement définie et inamovible. - Tu en reprendras bien un peu mon Jacques? Je lève la tête et aperçois maman, arborant un large sourire, la cruche de mojito à la main. J’ai sifflé mon verre sans m’en rendre compte. Ma paille posée sur la rondelle de citron, essaye malgré elle d’en aspirer le jus. - Allez, un dernier pour la route ! Nous finissons nos verres tranquillement et quittons la maison en direction du lac, l’estomac plein et légèrement assomés par l’alcool du repas. Plusieurs hommes sont deja affairés. Parmi eux, je reconnais bien sûr monsieur Edmond, le vieil instituteur, ou encore Thierry, le mari de Jeanne, que ma mère croise une fois par mois chez le coiffeur pour leur permanente. Mais c’est Luc, mon oncle, que nous allons rejoindre. Il a pour mission d’apporter le bac frigo rempli de bières fraiches. Il nous fait signe de le rejoindre sur la rive en face. Mon père et moi prenons au plus court en remontant jusque sur la route qui borde la rive ouest. Après quelques minutes sur le macadam, nous redescendons pas un sentier abrupt qui s’est formé naturellement suite au passage des pêcheurs, coureurs et quelques citadins en quête de quiétude pour le weekend. À peine se salue-t-on que les premieres canettes s’ouvrent et nos lignes sont jetées a l’eau. Luc, pas gêné pour un sou, me demande une nouvelle fois ce que je fais dans la vie. Je lui ai pourtant bien expliqué au 19


reveillon de Noël. “J’etais surement encore trop bourré”, plaisante-t-il. La vérité, c’est qu’il n’arrive pas à comprendre comment je peux mener une existence si précaire. C’est vrai que pour un concessionnaire automobile réputé, ma vie n’a rien de bien reluisant. Tonton, c’est le genre de type toujours bien sapé, souriant et qui attache trop d’importance à exposer son bonheur. Les gens trop heureux, c’est louche. Je préfère les imaginer chialant le soir chez eux une fois que personne n’est à leur coté pour admirer leur pseudo réussite. Mais mon oncle, c’est un marrant, difficile de lui en vouloir. Et meme quand il te lance sa derniere vanne foireuse, tu es obligé de sourire de sa bienveillance. Et puis, il aime boire, ce qui n’est pas pour me déplaire. L’après-midi s’écoule au rythme des nouvelles bières qui se vident et des lignes qui mordent. Je m’assoupis l’espace d’un instant tandis que mon oncle et mon père s’amusent des dernières aventures extra-conjugales du boulanger, qui profite de ses horaires nocturnes pour pétrir le derrière de sa jeune assistante. Un véritable coup de canon explose dans la quiétude de mes rêveries. Une vieille Peugeot rouge lancée à toute allure vient de percuter la rambarde de sécurité qui borde la route et a dévalé le talus abrupt pour finir sa course folle dans le lac. La voilà maintenant en train de prendre l’eau de toute part. Autour du lac, c’est la panique totale, les gens crient dans tous les sens sans trop savoir que faire. Les cygnes et les oies s’envolent dans un improbable ballet aérien et leurs plumes tourbillonnent dans les airs. Tandis que la voiture s’enfonce lentement, un homme qui faisait son jogging saute à l’eau en direction de la voiture. Une fois, deux fois, il plonge de longues secondes, essaye d’ouvrir la portière, mais la pression semble 20


trop forte. À sa troisième tentative, il arrive néanmoins à passer par le coffre et extirpe le conducteur avant de le ramener sur la berge. Le naufragé tremble de froid et semble encore complètement sous le choc tandis que des passants lui offrent des habits secs pour se changer. Le regard dans le vide et les bras ballants, il accepte timidement les vétêments qu’on lui offre tandis qu’au loin j’entends les sirènes de l’ambulance. De la berge, je contemple la barrière défoncée. “La route n’est pourtant pas dangereuse à cet endroit”, pense-je tout haut. “Un dépressif suicidaire voilà tout” conclut mon oncle alors que l’homme grimpe à l’arrière accompagné par un infirmier. C’est fou ça quand même, essayer de se donner la mort en plein milieu de journée dans le seul point d’eau du village. J’ai lu récemment que 82% des tentatives ne sont que des appels à l’aide émis par des gens à la recherche d’attention et de soutien. Autant d’existences usées, sans présent ni futur. Le suicide, plus qu’un appel à l’aide, c’est surtout une mise en scène. La possibilité d’être l’acteur principal et unique d’une pièce macabre susceptible de déclencher une émotion irrationnelle chez les spectateurs présents. Le crépuscule arrive tandis que les gens quittent, sans se presser, les lieux du drame. La Peugeot rouge a maintenant complètement disparu dans la vase aqueuse du lac. Ca va nous faire un beau monstre du Loch Ness, se marre mon oncle. Ce qui m’emmerde le plus, c’est que je lui aurais bien racheté sa bagnole à l’autre suicidaire du dimanche. Puis je lui aurais trouvé un coin pénard pour se donner la mort et tout le monde aurait été content je crois. Mon oncle et mon père sont dégoutés en tout cas. La pêche est finie pour aujourd’hui, avec tout ce raffut, on peut être sur qu’elles sont parties se planquer les truites du lac. Ca mordait bien pourtant ! Pour se changer les idées, tonton propose d’in21


viter tout le monde à la Brasserie des trois canards. Nos ustensiles rangés, nous reprenons la route en direction du restaurant pour y retrouver maman et Yvette, ma tante, déjà installées. - Jacques, tu savais que c’était Grégory dans la voiture? me demande ma tante inquiète en guise de bonjour. Grégory... Un gars de mon âge. On a fait des cours de théâtre ensemble. Le genre de mec pourtant très sûr de lui, condescendant et franchement insupportable. Tout ce cinéma pour encore faire parler de lui, une sorte de crise post-adolescente minable me dis-je. Et moi qui pensait que le suicide était reservé aux gens mal dans leur peau, aux existences ratées et aux dépressifs notoires. Voilà que ça devient même à la mode maintenant. Les starlettes des petits villages veulent se la jouer Robin Poitou et alimenter les pages faits divers de la gazette locale. Tristes perspectives. En fin de compte, je me dis qu’on s’en fout pas mal que ce soit Grégory la star du village ou Jérémy le paumé du fond de la classe. Ca ne m’aide pas à saisir cet acte qui me dépasse. Est-ce finalement du courage ou de la lâcheté, d’accepter une fois pour toutes sa condition de mortel et décider soi-même de l’instant où mettre fin à son existence? C’est à la fois la solution la plus facile, parce qu’expéditive, mais aussi la plus compliquée, car définitive. Et puis, un suicide, c’est surtout la merde pour tous ceux qui restent. Je ne pense pas que je serai si con que pour me donner la mort sur un coup de tête. C’est pas que j’ai peur, ou que j’aurais des regrets de ce que je laisse derrière. Mais ça serait trop classique et puis je n’aurais aucun moyen d’analyser mon geste par après. Ce qu’il me faut, c’est un acte qui sorte du commun, qui me réveille de ma torpeur et qui enfin bouscule mon existence. Je repense à cette phrase d’un philosophe des lumières, écrite sur le mur près des toilettes d’un des bars du centre ville que je fréquente encore souvent et qui se veut branché: “Le problème n’est pas 22


la finitude de la vie: c’est le fait de ne pas savoir combler cette finitude par quelque chose qui en vaille la peine”. Les toilettes de ce resto sont beaucoup trop proprettes pour un mot de ce genre. Ici, la tenancière est une maniaque de la propreté. Ca n’empêche pas mon oncle, serviette retroussée sur son col de chemise, de se groinfrer de son civet de lièvre. Il mange en continu, tout en remplissant le verre de vin de mon père, qui ne se plaint pas, tandis que ma mère et ma tante se disent que “franchement, c’est une bien triste histoire. Pour se suicider à son âge, il devait être tellement malheureux…” On remplit le pichet sans que l’on ait rien dit, sans doute Luc a-t-il du adresser un signe discret vers le bar. Ca l’intéresse de toute façon plus que la pauvre conversation de table, qui s’épuise d’ailleurs petit à petit sous son propre poids. “Un si jeune homme”, rajoutent-elles encore, entre deux tintement de fourchettes. Moi, plongé dans mes sinistres pensées, je me dis que c’est pas pire que d’attendre de finir sur son lit d’hôpital après avoir colmaté le vide de son existence par des artifices franchement peu convaincants. Je ne les comprends pas, tous ces petits terriens qui passent une vie à empiler des souvenirs futiles, à accumuler des possessions matérielles qui remplissent une maison toujours plus grande mais irrémédiablement vide. Un rapide coup d’oeil sur mon smartphone m’indique l’heure. Il est temps de prendre congé de mon oncle et de ma tante. Luc ayant en horreur de vider les poissons nous laisse le fruit de notre pêche de bon coeur. C’est avant tout la picole et les ragots partagés entre frères qui l’amènent à venir jeter sa ligne au bord du lac. - Allez, à la prochaine, nous lance-t-il en s’éloignant d’un pas qui lui fait décrire quelques courbes malgré lui. 23


- Luc, attends moi!, lui crie ma tante. - Il serait capable de partir sans moi, nous dit-elle en nous quittant partagée entre l’amusement et l’inquiétude. Nous prenons la route du retour avec mes parents. Ils effectuent un petit crochet - ou un détour, je n’arrive jamais à faire la différence - par la gare, pour m’y déposer. Mon père est assez taiseux, abattu par la chaleur dense de cet après-midi et les quelques verres de pinard qu’on nous a servi au repas. Il ne devrait peut-être pas suivre la cadence imprimée par mon oncle. Ma mère, elle, n’a de cesse de se refaire le film à voix haute du repas que nous venons de passer. Elle entreprend pour la enième fois de décrire les manières peu conventionnelles de nos voisins de table, il est vrai que les enfants de cette famille nombreuse n’arrêtaient pas de jeter les croutons de leur soupe en l’air avant de les rattraper en bouche et de les croquer bruyamment, lorsque je me rends compte que je ne l’écoute plus... Je me demande dans quel état d’esprit doit être Gregory à l’heure actuelle. Son ère post tentative de suicide verra-t-elle la naissance d’un personnage encore plus arrogant et faussement nombriliste qu’autrefois? La voiture tourne au coin et nous permet d’aperçevoir la gare au bout de la rue. Mon père s’arrête devant le portique d’entrée légèrement branlant. Le temps d’embarquer deux truites arc-en-ciel et je fais mes adieux à mes parents. - Salut les vieux, à la prochaine ! lance-je en rigolant. - A bientôt fiston ! Le train a 5 minutes de retard. Je me pose sur l’unique banc dans un état encore acceptable. A cette heure-ci, pas grand monde sur le quai; seul un vieillard, la tête enfoncée dans ses épaules, attend avec moi. Je l’invite à profiter du banc mais il a l’air de se satisfaire de sa position debout et refuse poliment. L’odeur de poisson qui remonte de mon sac se mèle à ce cette 24


douce ambiance propre au crÊpuscule et forment un ensemble singulier, aussi singulier que moi au milieu de cette masse qui constitue le genre humain me dis-je, alors que j’attends ce train en retard.

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CHAPITRE 3 - Et tu vois, c’est ça qui est fou. Le mec, il a notre âge, aussi paumé que nous, mais au moins il tente quelque chose. Après, c’est vrai que c’est pas malin d’envoyer sa bagnole dans un lac avec plein de gens autour, c’est sûr que quelqu’un allait plonger pour l’aider mais…” Je n’ai pas le temps de finir et Sonia m’interrompt. - Ouais mais bon, pour tenter un truc aussi débile, autant rien tenter. Y a plein d’autres moyens pour donner un sens à sa vie qui sont plus valable que ça. - Et c’est quoi alors ton truc de plus valable? - J’en sais rien moi. Mais si t’es pas capable de gérer ta vie pour toi, alors tu peux au moins faire un truc pour les autres. Je sais pas… Peut-être juste apporter quelque chose à la société, travailler, avoir des amis. Elle est mignonne Sonia, elle ne voit pas la profonde solitude qui sert de socle à chaque existence; elle imagine que, parce que tout est lié et que le monde doit avoir un sens général, on ne peut pas se questionner sur une trajectoire individuelle. - Ca me semble pas très fou tout ça. - Alors tu peux toujours tenter un truc genre jouer au Robin des Bois, voler les riches et donner aux pauvres, me ditelle avec un sourire malicieux. Ses yeux brillent la pleine vie, je suis submergé à les regarder. Impossible pour elle de sentir une quelconque gravité dans les propos que je lui partage. - Robin des bois, mais oui! Et toi t’es Cendrillon, c’est ça? Le tram s’arrête et par réaction, notre discussion aussi. Les portes s’ouvrent sur la nuit et nous courons sous la pluie pour aller nous abriter dans l’encastrement d’une porte d’immeuble. C’est étroit mais suffisant pour nous épargner les gouttes. 26


Heureusement, le rendez-vous de la soirée est à deux pas, le groupe d’amis de Sonia est déjà là-bas. Sonia reçoit des images sur son smartphone en continu. Si on voulait, on pourrait juste se faire une séance de diapos chez soi et on aurait même pas besoin de sortir pour vivre cette soirée. Mais on se garde ce genre de plan pour quand on aura cinquante balais. Là, on est jeunes, et notre place est dans les bars et les boites de nuit. Je ne connais pas vraiment les potes de Sonia, ils doivent tous avoir dans la vingtaine et je me sens toujours un peu décalé en les écoutant parler de leur dernière sortie ou de leurs prochaines vacances. Avant de sortir danser, le plan est de boire quelques verres au “Scotch”, un bar bien rock’n’roll avec des vestes de motard qui pendent du plafond et les plus grands tubes de Johnny Poitou qui passent en boucle. Mais surtout, au “Scotch”, le vendredi, on a droit à un verre offert pour chaque verre acheté jusqu’à minuit. C’est l’occasion de se mettre en condition avant de sortir. Déjà, ça ne me rassure pas vraiment, pourquoi est-ce qu’il faut se mettre en condition avant d’aller en boîte? On part du postulat que si on est dans un état normal, on risque de ne pas s’amuser, alors à quoi bon y aller? À peine ai-je le temps de me rendre compte de l’absurde de ma situation présente que le barman nous apporte un premier plateau de bières : santé ! Et bam, un de plus sur la table! C’est ça le cercle vertueux des bars: quand on n’a rien à se dire, on cherche à avoir quelque chose à faire. Et comme dans un bar, la seule chose à faire, c’est boire, on boit. Et plus on boit, plus on trouve des trucs à se dire. La boucle est bouclée, l’équilibre est atteint. À mesure de l’évolution de la soirée, ma perception se modifie et les potes de Sonia deviennent cools. On a trouvé des points communs entre nous: se foutre de la gueule de Johnny Poitou, ce chan27


teur adulé par plusieurs générations; la dernière vidéo sur youtube où un mec déguisé en chaussette géante cours après un mec déguisé en chaussure géante, et puis aussi d’e-commerce, vu que c’est mon truc et que je peux les impressionner, eux, étudiants. Ils rigolent comme des cons avec ma blague sur les lampes en forme de pied qui, à force d’être utilisées, finissent par attraper des ampoules. Les filles veulent aller danser. On fait un peu les rabats-joie, avec un faux air de macho. Les filles nous prennent vraiment pour des machos, alors on laisse tomber et on les suit. La musique va fort, les lumières aussi. Il nous faudrait limite des boules de cire et des lunettes de soleil. La foule est assez compacte mais en quelques minutes, notre groupe y a fait son trou et je commence à scruter les gens qui nous entourent. J’ai besoin de savoir dans quelle jungle je suis, défendre mon espace et défier les autres du regard, ou leur sourire quand je le juge opportun. L’étape d’examination réciproque dure une ou deux chansons, et puis c’est comme si on avait toujours été là, notre territoire est conquis. J’ai toujours une bière en main pour éviter de devoir trop danser et combler ces instants bizarre où l’on se demande ce qu’on fout là alors qu’on a pas envie de se poser de questions. Porter la bière à ses lèvres en ce moment de doute permet de couper court à ces divagations qui n’ont pas leur place ici. Tout à coup, tout le monde lève les bras, c’est les paroles de la chanson qui nous le commande, criées par une voix électronique dans un anglais basique. Ce simple mouvement me fait rire, et déride mes dernières réticences à me laisser aller. Je vais déposer mon verre sur un appui de fenêtre et m’arrête quelques minutes avant de retourner sur la piste. L’ambiance évolue, le DJ a changé pour la deuxième partie de la nuit. C’est pas mal: une espèce de transe psychédélique qui nous fait tous vibrer très rapidement. L’espace est sans dessus 28


dessous, la tête se vide et l’instant présent surgit. Les mains s’élèvent et tournent dans tous les sens tandis que nos pieds se meuvent d’eux-mêmes, dans un rythme qu’on n’aurait jamais imaginé. Pourquoi toutes ces théories pour réussir à se connecter sur le moment présent, alors qu’il suffit de danser et de se donner totalement? Puis, progressivement, le dj ralentit la fréquence, mon rythme cardiaque aussi. La musique, minimaliste, gagne pourtant en intensité et en complexité. Comme une immense spirale en six dimensions qui nous attire vers le fond. La musique est toujours aussi intense, mais elle se vide petit à petit. Je n’entends plus rien, je suis dans un silence intense, tout au fond, dans l’abîme. Je kiffe. Et puis je vais pisser. Je croise Sonia. Je mets mes mains sur ses épaules et la tire vers moi pour qu’elle entende quand je lui parle: - T’imagines pas comme le cosmos est dingue, lui dis-je, heureux. - Ouais, la musique est incroyable hein? Elle dit ça d’un air faussement convaincue. D’habitude, ce genre de parole inauthentique me rebutte. Mais en ce moment, qu’importe ce qu’elle pense de la musique. Tout ce que je vois, c’est que Sonia cherche d’une certaine façon à capter mon attention. Je peux le sentir. Heureusement, je suis assez à l’aise après cette séance de transe pour ne pas être gêné. Furtivement, je l’embrasse dans le cou et je devine son sourire en coin tandis qu’elle va retrouver ses copines sur la piste de danse. “50 centimes” Voilà que madame pipi me sort de mes rêveries. Et bien sûr j’ai pas une pièce sur moi, je viens de filer mon portefeuille à Sonia pour qu’elle aille commander une tournée. Je commence la classique négociation du gars bourré. Allez madame, ça sera juste un petit pipi, l’histoire de 30 secondes, je serai tout propre, Dieu vous le rendra au centuple, on vous a 29


jamais dit que vous aviez de beaux yeux? Aie, fallait le tenter celui-là en voyant la tête de notre cerbère des latrines. Pourquoi d’ailleurs c’est toujours les moches qu’on met à la surveillance des toilettes tandis que les jolies ont le droit de servir les cocktails? Encore une injustice de la société moderne tente-je de lui expliquer en me rendant bien compte que je suis pas en train de me faire une copine. Alors qu’elle souriait gentiment à ma joyeuse extravagance, là voilà maintenant vexée de mon jugement sans concession envers son physique, et la pathétique généralisation que je viens de faire de sa profession. Plutôt que de faire profil bas, j’insiste dans ma bétise et lui assène un très subtil “Si t’es pas jolie, essaye au moins d’être gentille”. C’est en trop pour la concierge qui se lève, m’insulte et finit par m’envoyer son verre d’eau à la figure. Voyant là le signal très clair que je n’arriverai pas à pisser sans payer, je m’enfuis en tout hâte retrouver la bande sur la piste. Et tant pis pour les rideaux du coin de la salle que j’innonderais de mon urine plus tard dans la soirée. La soirée se poursuit, nos verres se vident et se remplissent. Je perds un peu le fil, me laisse bercer par les rythmes électroniques et le regard de Sonia qui se fait de plus en plus insistant. Les autres ne semblent plus exister, comme si un spot la braquait en permanence, on se rapproche, nos bras s’éflleurent, se touchent et puis viennent carrément se chercher. On danse comme ça pendant ce qui me semble une divine éternité quand Sonia me demande à l’oreille si je n’ai pas envie de l’accompagner fumer une clope. Nous sommes dehors. Il pleut toujours légèrement, mais pas suffisamment pour que cela soit dérangeant. - J’ai réfléchi à ce que tu disais tantôt, me dit Sonia. - A propos de la musique? 30


- Non, à propos du mec qui s’est suicidé. Je pense qu’en fait, si tu sais pas quel est le sens de la vie, c’est que t’es malheureux. C’est peut être un peu débile ce que je dis, mais j’ai l’impression que par conséquent, se demander si la vie a un sens… n’a pas de sens. Ce qu’il faut se demander, c’est ce qui te rend heureux, c’est tout. - … Et si rien ne te rends heureux? Ou si, paradoxalement, seul un acte désespéré peut te rendre heureux? - Je sais pas, ça me semble tordu ton truc, Jacques. Son visage prend une expression nouvelle, empreint de bienveillance et d’incompréhension. Mes idées lui restent étrangères, mais cette distance persistante m’attire. Je souris légèrement à cette idée et je me rapproche d’elle. Ses yeux brillants provoquent en moi une accélération cardiaque, mes muscles se raidissent alors que mes doutes se dissipent. Son intérêt pour moi est toujours palpable. Sans parler du reste… Je serais con de ne pas saisir ma chance. Je me penche vers elle et capte ses lèvres en même temps que son désir. Ce dernier est réciproque et nous nous abandonnons à ces jeux d’amoureux qu’il y a longtemps que j’avais oubliés. Je me sens en cet instant précis, bien vivant. L’impression d’être l’acteur et en même temps d’assister malgré moi à une explosion de sens, ces derniers rejoignant mes sentiments. Je me sens bien tout simplement, serait-ce peut-être ce dont me parlais Sonia ? Quoi qu’il en soit, je ne sais pas si je pourrais trouver quelque sens dans une relation amoureuse. Ce dont je suis sûr c’est que ce qui prévaut en ce moment, c’est l’influence des dopamines et autres substances libérées dans mon corps à la suite de ce contact physique et des nombreux verres sifflés au Scotch. Combien de temps a duré cette étreinte ? Aucune idée. Le temps semble s’être dilaté pour permettre à mon esprit de capter le passage d’une foule de pensées. Mon assurance me 31


quitte doucement, je me demande si le choix de répondre à mes pulsions était le bon et me retrouve bizarrement embarassé. Sonia se blottit contre moi. Nous restons ainsi sans rien dire et regardons la boite se vider peu à peu, comme notre regard, qui se vide lui aussi. La soirée touche à sa fin et d’un pas peu assuré, les rescapés du dancefloor s’en vont héler un taxi afin de retourner sain et sauf à leur domicile. - Rentrons me dit Sonia en souriant. - Ok lui réponds-je pas très sûr de moi, me demandant encore quelle sera l’issue de cette soirée. Nous commencons à marcher, Sonia pendue à mon bras. Je me demande toujours ce que je suis en train de faire, si je ne suis pas en train de m’engager dans une bad romance comme nous le chante si bien Lady Poitou. J’hâte le pas, il me tarde de rentrer chez moi. Les effets de l’alcool s’estompent un peu et le froid se fait de plus en plus sentir. Rentrer à pied me semble de moins en moins pertinent. - Essayons d’appeler un taxi propose-je à Sonia - Tu as raison, je commence à me les geler! Oh merde mon pull… Je l’ai laissé dans la boite. Quelle conne! Attends, j’appelle Cléa. - Pas de stress, elle l’aura ton pull. Appelle si tu veux, pendant ce temps je vais trouver un chauffeur pour madame, lui dis-je en souriant. Je m’engage dans une petite rue, Sonia me suit, accrochée à son téléphone. On rejoint finalement une avenue plus importante avec davantage de traffic, même à cette heure avancée de la nuit. - En voilà un ! je lui fais un signe d’une ampleur démesurée. Ouf, il s’arrête. - Rue Dutreuil lui dis-je. - D’accord, montez. 32


On s’installe tout deux à l’arrière et à peine le véhicule a-t-il démarré voilà Sonia qui s’endort sur mon épaule. J’ai l’impression de ne pas être le seul à avoir picolé… Le chauffeur nous fait passer par des rues qui me sont totalement inconnues. Comme à chaque fois que je monte dans un taxi, j’ai l’impression qu’il fait tourner son compteur kilométrique au maximum histoire d’empocher les derniers sesterces des infortunés bourrés embarqués. Celui-ci à l’air de se débrouiller pas mal, mais son look de gangsta et sa mine patibulaire m’ôtent toute envie de le lui faire remarquer. Nous arrivons. - Ca fera 28 euros nous lâche le taximan. - Quoi ! M’écrie-je avant de lui tendre prestement mes billets en me rappelant de son air peu commode. Le temps que Sonia, réveillée par mon cri d’étonnement, s’extirpe du taxi et le voilà qui disparait au coin de la rue. Nous sommes en face de la porte de notre immeuble. Sonia est la première à retrouver sa clé et nous fait entrer. Nous nous dirigeons vers l’escalier, sur notre gauche se dessine l’entrée de son studio. Nous marquons un temps d’arrêt. Je m’attends à ce qu’elle introduise sa clé dans la serrure et pousse la porte de chez elle mais elle me fixe, comme si elle attendait de ma part une invitation à me suivre chez moi. Je n’avais pas vraiment imaginé cette situation, dans ma tête, chacun rentrait chez soi et les moutons étaient bien gardés. Mal assuré, je me penche vers elle et lui glisse un tendre baiser. Comme pour lui signifier que j’ai passé un bon moment avec elle mais que je dormirai seul ce soir. Elle a l’air surprise de ma réaction et semble prise au dépourvu. En l’espace d’un instant, je tourne les talons et j’emprunte l’escalier qui mène à mon appart. Je lui lance un “bonne nuit” par dessus mon épaule, avec le maximum de bienveillance dont je 33


suis capable. Arrivé chez moi, je m’enfile deux grands verres d’eau avant de me déshabiller rapidement et filer dans mon lit. Malgré les quelques grammes d’alcool encore présents dans mon sang, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Les pensées se bousculent dans mon esprit. Sonia est une chouette fille. Si tout se passe bien, on pourrait former un chouette couple, avoir une vie chouette et crever chouettement main dans la main. Je n’arrive pas à éviter ces raccourcis mentaux qui me font apparaitre l’absurdité de la vie et le non-sens de chaque action. Le pire, c’est de se rendre compte que mes propres élucubrations mentales sont dépourvues de sens. Avec un verre dans le nez, ce genre de philosophie de comptoir ça vous fait tourner la tête plus vite qu’un poney sur un carrousel.

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CHAPITRE 4 Le ciel ce matin est d’un gris absolument régulier, immobile. Ne bouge dans ce ciel que quelques pigeons en quête de fronts dégarnis pour déverser leur fiente: une sorte de platitude qui me parvient à travers les barreaux de la cellule de prison dans laquelle je suis confiné depuis bientôt 2 semaines. Mon nouveau chez moi n’a rien de lugubre, loin de l’image de la cellule partagée avec un costaud tatoué, perché sur le lit du haut de ces couchettes aux structures métalliques que nous font voir les séries américaines. Je me trouve plutôt bien installé pour un meurtrier présumé. Ma fenêtre est certes scellée et il lui manque une tringle de rideau mais je dispose tout de même d’un bon oreiller, d’un lavabo et même d’un petit miroir afin de pouvoir observer la marque des années sur mon visage. Plus rasé depuis trop longtemps, j’ai la tête d’un mec qui émérge après une beuverie qui a dégénéré dans des proportions inimaginables. Le genre de lendemain où tu te réveilles dans le canapé d’un salon inconnu et dans les bras d’une fille qui a un physique de madame pipi. Un réveil étrange, où aucune question n’est assez importante pour interrompre le fragile moment présent. C’est comme si notre cerveau n’avait activé que ses fonctions vitales, et à vrai dire, ça me fait énormément de bien. Les journées en prison sont soumises à un horaire très strict : réveil à 7h; petit-déjeuner à 8h; temps libre jusque midi; repas; repos; repas; repos et même parfois la possibilité d’aller mater des séries américaines sur les chaines cablées. Plus actifs que des vacanciers du Club Poitou, les taulards. Tuuu-t-ut-tuuuu-tu-t-t-u-ttu-ttu-tt-tuut-t-tut-ttt-uuu-ut-ut-t, cette charmante sonnerie me sort de l’observation minutieuse des pigeons chieurs. Perché au dessus de la porte en inox, le 35


gyrophare bleu clignote frénétiquement tandis que le son mécanique me rappelle mon rendez-vous de la matinée. Un gardien active le code d’entrée et la porte s’ouvre, m’invitant à me diriger vers le couloir. L’allée n’a pas eu les honneurs d’une remise à neuf récente. Arpentant un carrelage d’un autre temps, je traverse les différents portiques de sécurité en compagnie de mon gardien, menoté à ma main gauche. Après quelques minutes de marche et une dizaine de portes franchies, je me retrouve dans une pièce isolée en compagnie d’un policier qui n’est certainement pas là pour faire une belotte. - Asseyez-vous monsieur, me dit l’inspecteur. En se levant, je constate qu’il a l’air tracassé, ses sourcils sombres me font penser à un chien qui tourne en rond. - Il y a quelques incohérences dans votre déclaration que je voudrais éclaircir avec vous, me dit-il. Je suis sûr que c’est l’affaire de quelques minutes, vous verrez. Cette simple phrase nourrit en moi un flot de pensées le temps d’une seconde. En l’observant, en entendant sa voix, je me dis que le bonhomme, sûr de lui, a l’air prêt à en découdre, son imposante moustache grisonnante et ses lunettes rectangulaires lui donnent l’air sévère qu’il essaye d’amplifier en prenant un ton de voix autoritaire. Il ne doit pas être à sa première affaire du genre, le métier est certainement rentré depuis bien longtemps. Je sens que l’attitude intimidante qu’adopte en ce moment mon vis-à-vis a pour but de me faire comprendre que je n’ai pas vraiment d’autre choix que de d’abonder dans son sens et sans rouspéter. “Les premières semaines, il est important de se montrer à cheval sur les règles, ne pas laisser les élèves faire un pas de côté, montrer qui est le patron quoi ! Et ensuite, une fois que le ton est donné, on peut se permettre de 36


relacher un peu la pression et rigoler avec ces bambins.” C’est ce que me répétait ma cousine il n’y a pas si longtemps, toute stressée à l’idée de se retrouver face à une classe lors de ses débuts comme prof de sciences. Et une fois que l’inspecteur aura compris que je ne cherche pas à me déculpabiliser et que je suis sage comme une image, il se montrera plus clément envers ma personne, envers le pauvre condamné que j’incarnerai pour lui, le pauvre écolier inconscient ne mesurant pas la portée de ses actes, le brave citoyen devenu fou… A la fin de cette seconde où mon flot de pensées se tarit, je réalise à quel point tout cela n’a pas d’importance, je me contre-balance de tout ce qui est à suivre. Et pourtant, je suis contraint à avancer et vivre tout cela. - Je suis tout disposé à collaborer réponds-je, je n’ai rien à cacher. Il me pose des bêtes questions. Je lui donne des bêtes réponses. Peut-être ont-elles l’air intéressantes pour lui, qui a l’impression de poser des questions intéressantes. C’est une question de point de vue. Il me demande des détails, je lui en donne. Je réalise à ce moment que Sonia va aussi être convoquée et je me demande bien quelle version de notre soirée elle lui donnera. Une version bête ou intéressante? Au fil de mon récit, ses traits s’assouplissent, sa moustache se décontracte, la satisfaction prend le pas sur l’austèrité. Mon air légèrement contrit doit lui plaire. Dans sa petite tête d’inspecteur, où tout est explicable et doit être expliqué, je fais désormais partie de la catégorie des “pas vraiment méchant mais sacrément barjot”, à coté des “vrais fils de pute” et des “gars qui ont juste pas eu de bol dans la vie”. Sa curiosité n’est pourtant pas rassasiée. Il est vrai que mon histoire pourrait intriguer jusqu’au célèbre Sherlock Poitoux. 37


Suspect, il me demande ce qu’il s’est passé précisément au moment ou j’ai vu madame Lasouche dans sa baignoire. J’essaye de lui partager ce qui se passe finalement tous les jours dans ma petite tête, et qui se passait aussi à ce moment là. L’inspecteur écoute avec une excitation contenue et malsaine, il se nourrit de mes paroles sans éprouver de compassion, de pitié et même sans essayer de comprendre. Il s’en nourrit comme pour alimenter une marre de fiel sur laquelle vogue la barque de sa propre existence, dont il ne fait pas partie, mais qui permet à son embarcation de flotter. Il me remercie pour ma déposition et, sans rajouter un mot, il quitte la pièce, manifestement satisfait, un brin de fierté accompagnant sa démarche. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans cette pièce, seul. J’ai eu le temps de me laisser absorber par tous ces petits détails qui me rappelle que je vis dans la réalité; je n’étais pas menotté par des gros cercles métalliques mais par un espèce de coleçon en plastique renforcé; il n’y avait pas de vitre teintée ni de coussins pour m’empêcher de me fracasser le crâne sur un mur ou un rebord de table. Finalement, un petit gars tout frêle, bien trop frêle pour travailler dans une prison haute surveillance que je me suis dit, et bien, ce petit gars en uniforme est rentré dans la pièce. “Veuillez me suivre”, qu’il m’a dit. “Veuillez”. Si j’avais volé un sac à main, il m’aurait tutoyé. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire en entendant cette formule qui sous-entend que j’ai le choix. En voyant mon visage s’éclairer, le sien se raidit. Il doit sans doute croire que je lui prépare un coup de maniaque, et que je rêve de l’étrangler. L’idée que je puisse lui faire peur me fait davantage sourire. Ou alors il cherche juste à affirmer son autorité parce qu’il est frêle, que je suis soi-disant dérangé et qu’on doit avoir le même 38


âge. Le statut, c’est important, surtout ici. Quel con. Quel naif! Ma seule désolation est que je ne pourrai jamais lui dire qu’il s’agit d’une incompréhension, ou d’une mauvais blague tout au plus. Je suis catégorisé comme dérangé, et dans ce monde-là il est impossible de passer pour quelqu’un de normal aux yeux des agents pénitenciaires. L’un dans l’autre, même les gens en dehors de la prison ont finis par se convaincre de ma culpabilité. Bien sûr, ce ne fut pas facile. Mes parents en premier. D’abord, ils n’y croyaient pas une seconde. Il fallait les voir, en larmes dans le commissariat. Je n’avais jamais vu mon père dans cet état. Il était comme possédé, hurlant comme un forcéné sur tous les policiers qui passaient devant lui. Les traitant tantôt de bons à rien tantôt d’enculeurs de chèvres. Ce spectacle un peu risible m’a tout de même ému. Je n’aurais pas pensé mon père capable d’autant d’émotion. Et maman, à ses côtés, forte sous la douleur, qui s’aggrippait à lui pour le retenir mais surtout pour s’empêcher de s’effondrer. Je n’ai pas su leur parler les premiers jours, c’était trop de changements d’un seul coup. Je me suis muré dans le silence, me contentant de répondre quand on m’y obligeait réellement. Et puis, petit à petit, j’ai réussi à expliquer mon histoire, pourquoi et comment j’aurais bien pu commettre l’irréparable. C’était louche mais pas impossible, j’ai toujours été dur à cerner. Sur un coup de tête, une vie peut changer, la mienne avait pris un virage à angle droit et je fonçais tout droit en direction d’un mur en béton armé.

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CHAPITRE 5 Dans cette banalité de la prison, le cerveau tourne en rond. Ressasser est clairement une activité à laquelle j’ai commencé à m’adonner depuis quelques temps. Et fatalement, que je le veuille ou non, je repense à un moment précis. Quand je suis tombé sur ce corps sans vie dans la salle de bain, en me laissant guider par l’eau qui dégoulinait sous la porte, j’ai éprouvé un réel sentiment de dégout. Ca puait pas, mais c’était tout comme. Comme le sentiment lié à la répulsion instinctive face à l’odeur qui s’échappe d’une poubelle qu’on se décide finalement à sortir après avoir vaincu le duel intérieur qui nous pousse habituellement à procrastiner. La curiosité a vite pris le pas, sans même que je me demande si c’était malsain ou pas. Déjà que la peau de ma voisine virait au violet en temps normal, là c’était carrément une aubergine flétrie qui gisait dans une baignoire en train de déborder. L’eau coulait de la salle de bain au salon, et c’est du côté de la chambre de la vieille que l’eau s’était engouffré entre les lattes du parquet pour débarquer à l’improviste dans mon appartement. J’ai pris son bras dégoulinant et il était encore chaud. Ca m’a fait penser à ces films de far west où le héros ramasse un crottin sur la route et dit “ils sont partis il y a une heure”. Et j’ai pensé qu’elle était morte depuis une heure. J’ai éteint le robinet et j’ai été dans son salon. Machinalement, j’ai ouvert son frigo. Et puis ces armoires, et puis ses placards. J’ai tout retourné, à la recherche de quelque chose de plus que ces quelques objets jaunis qui étaient tout ce qui subsitait comme trace de vie ici. Je suis tombé sur des bretelles à l’élastique usé, et je me suis demandé ce que ferait le cowboy pour déguiser cette mort en meurtre.

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En prenant la route, j’avais pensé à bazarder mon smartphone pour être injoignable. Direction le sud, il parait qu’il y fait bon vivre ! Je ne me fais pas vraiment d’illusions et ne compte pas rester longtemps en cavale mais autant profiter de l’instant présent, de cette liberté qui s’offre à moi. Je ne réalise pas encore tout à fait la portée de mes actes mais je me sens étrangement bien, comme délesté. Me voilà à Evry. Une nuit passée dans un poids lourd et un millier de bornes avec un routier me racontant ses frasques aux quatre coins de la planète et au bout du chemin, un charmant petit village. L’endroit idéal pour s’octroyer un brin de repos. Mais avant toute chose, aller s’acheter des clopes ! J’ai décidé, depuis que je suis en cavale, qu’il fallait que je me mette à fumer. Je trouve facilement un bureau de tabac et me procure l’objet de ma bonne résolution de néo-criminel. Cela étant réglé, je m’installe à la terrasse d’un café et m’allume une cigarette. A côté de moi, deux homosexuels dégustent une glace et s’échangent cette dernière. Une scène qui aurait certainement choqué ma mère ! Il fait paisible à Evry. Ce village me semble tellement paumé, au milieu de nulle part, je dois certainement avoir quelques jours devant moi avant qu’on vienne me sortir de ma quiétude. C’est en tout cas sur ces pensées que je tombe dans un profond sommeil, installé dans la vaste chambre de l’unique hôtel de prestige dégoté dans ce petit bled du sud. La matinée du lendemain sera, contre toute attente, particulière animée, je n’imaginais pas finir mes jours comme pensionnaire de l’hôtel d’Evry mais pas non plus à n’y goûter l’espace d’une seule nuit… Il y a quand même des mecs vachement motivés qui bossent pour l’état, il leur a pas fallu trois jours pour me retrouver. Je sais pas si c’est la promesse d’une prime 41


de fin d’année ou le désir de vengeance maquillée en justice qui les animaient, mais en tout cas ils avaient de l’énergie à revendre quand ils m’ont ceinturé alors que je m’achetais un café dans un petit troquet sur la place principale d’Evry. Je me suis retrouvé avec du café brulant plein le costard, mais apparemment ils n’avaient pas l’air de trouver ça préoccupant. Connards de flics. Formatés, certains de l’importance du rôle qu’ils jouent, ils oublient d’être humains dans ces moments d’action intense, presque cinématographique, qui incarnent paradoxalement un trop-plein d’existence. Puis tout s’est passé très vite. “Réglé comme du papier à musique” aurait pu dire mon grand-père: à chaque cas, pour chaque trou dans le papier, un enchainement de gestes, de mouvements, d’interactions, de sons. Une fois que la manivelle bureaucratique s’est ébranlée, le reste s’est orchestré machinalement jusqu’à ce que la porte métalique se referme sur une petite pièce dans laquelle j’étais placé, seul, une couverture et une paire de draps frais dans les bras. Je ne suis pas un criminel. Juste un gars un peu paumé, comme la plupart des gens sur cette planète, et qui a eu une opportunité pour défendre ses idées. La version pathétique d’un activiste de chez Greenpoitoux. D’une manière détournée et presque impensable, certes, mais les journaux populaires sont plein d’histoires bien plus absurdes que la mienne. C’est ça que je me répétais avant que Sonia ne vienne me rendre visite. “On va te sortir de là, Jacques”, qu’elle m’a dit en décrochant le combiné, après qu’on se soit observés silencieusement pendant plus d’une minute à travers le plexiglas renforcé. Ca faisait bientôt six semaines que j’étais sur la case prison. “Moi aussi ça me fait plaisir de te voir”, que je lui ai répondu. Elle m’a demandé ce qui était arrivé, j’ai pas répondu. Je lui ai 42


juste demandé ce qu’elle pensait de toute cette histoire. Elle a froncé les sourcils; ça l’a énervé que je prenne cet air faussement sybillin, cette position de force, alors que je devrais être une victime prête à tout pour mériter sa pitié féminine à elle, la belle infirmière de l’histoire. Mais son visage s’est détendu, elle s’est tue. J’ai réalisé à ce moment que rien ne la poussait à venir ici pour me voir, que ça avait du même lui demander du courage, alors je lui ai dit “merci d’être venue en tout cas”, avec un sourire fataliste. Reprenant un peu de contenance, elle m’a dit qu’elle avait déménagé, c’était plus facile comme ça. On se regarde toujours, mais un silence fragile s’installe entre nous... - Ca te choque pas qu’il y ai eu dix fois plus de monde à son enterrement que si elle était morte normalement? Dis-je à Sonia. - Tu sais, tout le monde en a parlé en ville. On raconte n’importe quoi sur toi. Je perçois à travers sa voix un éclair électrique qui lui remonte le corps depuis les talons, ses joues s’empourprent et ellemême se surprend à être émotive. - Pour balancer de la merde, les gens sont forts. Son émotivité primaire déborde, et mes paroles ravivent en elle une colère nouvelle. - Mais pour en faire aussi, apparemment. Qu’est ce que t’as foutu Jacques? C’est quoi ce merdier? - Je pense pas que tu puisse comprendre si tu t’emballes comme ça, lui dis-je. C’est assez platonique comme histoire. Ses yeux brillent comme un chien dévoué. Je veux dire, pas comme dans un rapport de subordination, mais avec un regard respirant la vie, vivant dans l’instant. Je sens que je suis lancé. - Tu sais, lui dis-je, le problème dans ce monde, c’est que personne ne se pose de questions, on se satisfait d’une existence auto-tractée, téléguidée, chacun pour sa gueule, cher43


chant le confort, voire l’opulence. Il s’agit d’une grande course à l’ostentation, une miette temporelle ayant plus de valeur qu’une once de solidarité. Regarde les vieux, on les laisse crever dans leur merde. En lui parlant, je ressens que mes paroles glissent sur le monde sans le toucher. C’est de la philo de comptoir prémachée que je suis en train de lui balancer. Rien de neuf, rien qui n’ait jamais été dit ou pensé auparavant. Pourtant, j’éprouve un plaisir manifeste à débiter mes offuscations. Je me sens porté, comme si je lui dévoilait la seule réalité du monde. Plus possible de m’arrêter désormais, je scrute toujours le regard de Sonia alors que mon flot verbal continue: - Tout le monde s’en contre-balance des petits vieux, déjà à la renaissance on les brûlait sous prétexte que c’était des sorcières alors que c’est juste qu’ils devenaient encombrants. Il faut que les gens réfléchissent un peu au monde absurde où l’on vit. Si ce que j’ai fait choque, alors pourquoi on continue à parquer les vieux dans les hospices? Pourquoi ne les mèle-t-on pas à notre vie? Si ça choque qu’avec son fric je me sois payé les plus beaux hotels de France pendant trois jours, pourquoi tout le monde regarde avec envie les pubs pour le parfum dernier cri ou la dernière montre Poitou? Tu peux me le dire, ça? Ses yeux brillent toujours, mais la flamme semble éteinte. Je ne le remarque pas. - Et puis y a eu Madame Lasouche… Madame Lasouche était inutile, dans son mutisme permanent, elle n’apportait plus rien à personne… D’une certaine manière, elle n’appartenait déjà plus à ce monde qui la négligeait. D’ailleurs, personne ne se plaindra de sa mort, je sais qu’elle n’a aucune famille proche, pas d’amis assez fidèles que pour lui rendre visite. Elle... Grâce à mon acte, j’ai fait quelque chose de sa vie, je lui ai offert la postérité, en rappelant à tout le monde qu’il faut arrêter de 44


vivre bêtement. J’ai fait ça pour l’exemple, pour que les gens se tirent les doigts du cul, qu’ils arrêtent de ne rien faire et qu’ils vivent un peu. Leur faire comprendre à tous que chaque jour peut être le dernier, et qu’il faut donc le vivre intensément et pas s’enfermer chez soi pour regarder la télé ou gueuler sur ses enfants. Ca écœurt peut être les gens, mais ça les confronte à ce qu’ils sont: braqués sur eux-mêmes, devenus aveugles par choix, mieux vaut ne pas voir ce qui dérange... Aucun espace pour le doute, avoir une place confortable et définie dans la société est tout ce qui compte. Pour ensuite s’occuper de ses petits plaisirs, gagner plus de pognon, aller à la plage. Sonia a des larmes le long de ses joues. - Elle était déjà morte, mais moi je l’ai tué par humanisme. - Arrête. - Je l’ai… - Mais arrête! Je m’arrête. J’arrête tous mes muscles, toutes mes pensées, et je la vois, visage déconfit, rayonnant pourtant quelque chose de chaud. Sonia pleure. Ca dure déjà depuis quelques minutes. - T’es vraiment un abruti, Jacques. On aurait pu les sauver à deux tous ces petits vieux, monter un hospice qui en vaille la peine, fonder un projet à deux! - Parce que tu crois que ça aurait changé quelque chose? - Peut être pas pour le monde, mais pour nous, oui. Au lieu de ça, tu t’es fait mettre en taule pour ne rien devoir faire. - La taule comme tu dis, c’est pas rien faire. C’est vivre différemment. - T’as trouvé le plan facile, celui d’un gars qui n’a pas la force de vivre ses idées, dit-elle en baissant son regard, sa compassion se changeant en pitié. Tu es un opportuniste dont les paroles sont vides, car elles ne s’accompagnent d’aucune action digne de ce nom... 45


Un frisson me parcouru l’échine. Une version mille fois plus forte que ce qui arrive lorsqu’on appuie sur la touche “Enter” pour envoyer un email et qu’on remarque simultanément qu’on la envoyé à la mauvaise personne. Il est trop tard pour faire marche arrière.

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Profile for Jonas Verhaeghe

L'oblitération du doute  

Cette histoire est née de l’envie de trois amis de réaliser un projet littéraire en commun. À l’aide de nombreuses réunions, étalées de mani...

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