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Le ministère Petr’Anto Scolca

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Collection digitale Nuages Noir Sous la direction de John Rigobertson

Concept & Diffusion www.corsicapolar.eu

© Décembre 2009, Petr’Anto Scolca © 2008, Thierry Venturini pour les photographies couverture

de

Tous les droits des textes publiés dans la collection Nuages Noir appartiennent exclusivement et intégralement aux auteurs

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Petr’Anto Scolca Le ministère

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Je crois que cela va mieux, bien mieux Il pose sur la table ses mains. Elles ne bougent presque pas, presque plus. Elles sont allongées, paumes contre le bois poli, très blanches. Des colombes qui se reposent un instant, au cours d’un très long trajet. Ce sont les bétabloquants. Ils sont mieux dosés maintenant. Ca va vraiment beaucoup mieux, vous ne trouvez pas. Tout le monde trouve. Tout le monde a l’air soulagé. Les progrès de la science sont parfaits, lorsqu’ils façonnent la perfection. Bien sûr, il y a encore des réglages. Il ne faut pas tout bétabloquer, n’est-ce pas ? Et une main s’envole, tandis que l’épaule droite remonte brusquement, en un mouvement saccadé. Tout le monde rit. C’est si drôle. Tout ne peut pas être bétabloqué. Il sent les rires gonfler dans les gorges. Il précise sa pensée, avec un mouvement gaillard. Hein, vous pensez bien qu’avec la belle femme que j’ai, hein, on peut pas tout bétabloquer. Tout le monde s’esclaffe. Ce n’est plus un conseil, c’est une galerie de chalands qui sont aux anges. Le patron a de l’humour.

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Son regard s’allume, et la commissure de ses lèvres se replie lentement en direction de ses paupières. Une très légère trace d’humidité, comme un postillon en formation, apparaît au centre de la lèvre inférieure. Mais personne ne remarque. Les yeux soudain étincellent. La main droite claque sur la table. C’est une très grande table, en bois massif. On entend nettement le bracelet métallique de la montre qui cogne simultanément. Cela ne fait pas un grand bruit, mais tout le monde sursaute. Fin de la récréation. Bon, c’est pas tout ça. La réforme n’avance pas. La réforme n’avance plus. Je ne comprends pas, je ne comprends pas pourquoi vous ne profitez pas de la période. Tout le monde a les yeux rivés sur le portefeuille. C’est maintenant qu’il faut présenter les plans de... Il faut tout couper, à la hache s’il le faut. Je ne suis pas là pour expliquer aux gens qu’il n’y a plus de sous. Vous comprenez. Ils comprennent. Quel est exactement le problème, JP ? JP se lève, il est dégarni, le front vaste et protéiforme, un visage de gorgone, avec des poils follets qui poussent en buissons disgracieux. Costume Armani noir anthracite. Coupe impeccable.

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La réforme de l’histoire ne passe pas. Les professeurs ont reçu le soutien des intel… La main gauche cogne plus fort sur la table. Plusieurs fois. On entend aussi le bruit métallique du bracelet de la montre qui joue les contretemps. Les profs, je les emmerde. Il ne faut pas penser aux profs, jamais. Nous ne sommes pas là pour éduquer, nous sommes là pour tranquilliser, nous sommes là pour endormir, nous sommes là pour égayer, nous sommes là pour... Bon Dieu. Vous connaissez mes idées, non ? Vous le savez, non, je ne suis pas là pour servir de nounou à des profs qui ne foutent rien. Qu’est-ce qu’il en pense, Edmond ? Hein, Edmond, disnous un peu ce que tu en penses ? Edmond pense beaucoup. Edmond a toujours beaucoup pensé. Maintenant, à son âge vénérable, les idées sont fixées en lui comme des dents de sagesse dans une gencive attendrie. Elles branlent et trémulent, elles ont leur vie propre. Edmond n’a pas besoin de se lever, sa masse de cheveux blancs fait autour de lui une crinière électrique. Il marmonne quelques mots sur la civilisation qui se pense dans un rapport au non-savoir, dans la difficulté de la langue et de la symbolique de l’élocution.

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Les mains s’envolent et frappent plusieurs fois le plateau de la table qui résonne maintenant comme un tam-tam numérique. Voilà, c’est bien ça. La crise. Tout le monde sait ce qu’est la crise. Tout le monde a peur, tout le monde compte sur moi. Et la peur, c’est quoi, hein, c’est quoi la peur, la peur c’est lorsque la civilisation veut comprendre le nonsavoir, lorsque la civilisation veut dompter sa crise. Dompter sa crise, mes couilles oui, mes couilles… Même si elles sont bétabloquées, hein, mes couilles !!! On n’est pas là pour enseigner, ce n’est plus le moment, maintenant on fonce, on agit, on bouge, on arrête ces cours de branleurs, et la révolution par ci, et la royauté par là, et ces guerres dont plus personne n’a rien à foutre. On bouge. Le monde bouge, la chaleur est de partout, les émissions, les gaz, et on voudrait encore que je m’emmerde avec les profs, leur matière, leur savoir de minables. Qui a besoin de l’histoire en ce moment, qui a besoin de l’histoire, dites-le moi, dites-le moi, les yeux dans les yeux, dites-moi qu’on a besoin de connaître le traité de Westphalie alors que la planète brûle. Alors, alors... Il manque se lever, se retient mentalement. Il n’aime pas se lever 7


dans une réunion. Il préfère laisser tonner sa voix, envoyer des échos terribles dans les cerveaux des autres, les inonder de mots, de jaillissements, d’évidences, de vérités, de mots. Vous savez ce qu’il vous faut, je vais vous le trouver moi ce qu’il vous faut, ce qu’il vous faut c’est un nouveau mot. Un nouveau ministère. JP, tu t’en occupes, tu t’en occupes tout de suite. On va faire comme les Français. Si Sarkozy a brûlé les humanités, on doit pouvoir le faire aussi. JP, écoute-moi bien. Tu me trouves un type, un pédé, un noir, ce que tu veux, un type qui marque les esprits, même une femme si tu veux, même une femme, oui, oui, tu me trouves un cador, et on crée un ministère de la critique. Tu comprends le coup, JP, tu vois le coup. La crise, la critique, la crise, un vrai ministère en face. Avec ça, on pourra pas m’accuser de museler la pensée. Un ministère de la critique, ça a de la gueule, ça. Tu t’en occupes, JP, tout de suite. Moi j’y vais. Il est déjà sorti. On entend dans les couloirs un grand bruit de pas pressés, les huissiers qui courent après lui, les agents de sécurité, son cénacle, son escorte, son armée. Il va sauver le monde.

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L’assistance ne lève pas les yeux encore, toujours sous le charme de cette tornade intellectuelle. JP a un rictus bienveillant. Il encourage les autres à mi-voix. Ils vont s’en sortir. Ils vont s’en sortir. ***

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Pietr’Anto Scolca appartient à la belle race capcorsine, version sanglier mâtiné d'érudit pervers. Il déteste fondamentalement la civilisation et tout ce qui va autour. Sinon, il se définit comme un humaniste incompris. Auteur de l'immortel Mont Coke, publié en 2003 aux éditions 24x36, Pietr’Anto Scolca est également l’auteur, aux éditions Albiana, de Palermu (collection Nera) et de Pulitichella et autres histoires qu’il ne faut pas lire (collection Centu Milla).

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Déjà publiés dans la collection Nuages Noir

L’Affaire Ida Renerel, premier cyberpolar d’en Corse paru en web feuilleton durant l’année 2007

Monsieur le croque-mort de Martine Rousset et Marc Bernardin

U Cosu de Michel Moretti

Universal Trader de Jacques Mondoloni

Un Malentendu de Denis Blémont-Cerli

A Favula Matta de Padivoria Calabretti

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…ces nuages noirs, dont le pays s'enténèbre pour nous apparaître…

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Le Ministère  

Pré-texte de Petr'Antu Scolca pour la collection Nuages Noir

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