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2012

Johann FURIC

ENSAPB

RAPPORT D’ETUDE

De l’intuition à l’Apprentissage

L’émotion vient avec l’architecture simple, lisible. Jean Prouvé


RAPPORT D’ETUDE - LICENCE 3

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La naissance d’une idée Esquisse

I

l y a dans l’écriture d’un rapport d’étude la nécessité d’une remise en question de sa personne et de réflexion sur ce que je vais appeler les « grands choix » de la vie. Chacun trace sa route en fonction de ses propres décisions, prises seules ou en concertation, de façon rapide ou réfléchie pendant des mois. Et on peut ainsi construire son parcour de vie, mettre les chances de son côté, et sortir peu à peu de la structure de base, s’extirper du terrier. Cette remise en question permet de faire le point et de trouver un fil directeur, de comprendre ses propres actions comme étant inscrites dans un ensemble construit voir ambitieux. Mon fil conducteur est double : le social et la scénographie. Ce sont des activités extra-scolaires comme le théâtre et la musique qui m’ont permis de me sensibiliser aux arts de la mise en scène. L’importance d’une lumière, d’un déplacement, les effets d’un décor et les paroles qui vont véhiculer des idées, des concepts et les transmettre. J’ai pu travailler durant mes différentes formations aux arts du théâtre, mais aussi au cirque de rue où l’art visuel passe par la grâce des gestes liés aux contrastes lumineux d’une mèche enflammée qui danse dans la nuit. J’ai ainsi pu découvrir des domaines où l’on fait appel à l’ensemble des cinq sens qui nous caractérisent, et définir deux domaines artistiques qui demandent de lier tous ces sens pour aboutir à une création : le cinéma et l’architecture. Ces deux domaines sont rapidement devenus des passions dans lesquels j’ai pu m’investir, notamment au travers de montages de films, où il s’agissait de présenter des élèves en classe de découverte et d’en faire un film « souvenir/compte-rendu ». Le but était de montrer l’aventure vécue par deux classes de primaire au travers d’une réalisation audio-visuelle dynamique. C’est une expérience qu’il m’est donné de vivre et de pratiquer tous les deux ans, avec une attente et une exigence de ma part et de la part des personnes concernées toujours plus grande. L’évolution des techniques et l’expérience acquise dans ce domaine m’ont permis d’offrir chaque fois une vidéo plus aboutie. Mais chaque fois le constat est le même, que l’association d’une image et d’un son résulte d’un travail ardu de tests, d’essais, de recherches musicales. Comment trouver LA musique parfaite pour telle ou telle situation, et les techniques les plus avancées dans le domaine du montage n’enlèvent rien au travail de cette association artistique et artificielle.


L’INTUITION Et pourtant si l’audio-visuel est un domaine très complet, il manquait toujours un aspect qui me semblait important pour la construction de ma carrière : un aspect social. Il est présent dans toute forme d’art du simple fait de l’émotion créée par une œuvre. Il est bien sûr présent dans le théâtre, très présent dans l’art du cirque de rue, et l’est d’autant plus dans le domaine de l’audio-visuel. Cela étant, un film est une projection d’une idée, d’une histoire. Mais ce que je cherche dans l’idée d’un « aspect social », c’est la réalisation utile. La création d’une œuvre dont on puisse se servir dans la vie de tous les jours et non pas un consommable occasionnel. L’interaction sociale est un élément extrêmement important dans l’évolution du monde qui nous entoure, on le voit notamment avec le développement des réseaux sociaux et leur succès, où l’on peut voir que les gens éprouvent le besoin d’une interaction presque perpétuelle. Cette possibilité de confronter des idées, de les partager et pour l’épanouissement personnel, et éventuellement au service d’un bien collectif me semble important pour vivre pleinement la perspective d’une carrière. d’où l’idée de construire une carrière en prenant en compte le concept revisité au travers du social de la main invisible d’Adam Smith. C’est pour cette raison qu’il m’a semblé important de travailler dans ce domaine, avec l’être humain, ET pour l’être humain. J’ai ainsi eu la chance de pouvoir travailler chaque été depuis maintenant cinq ans dans un foyer de vie pour adultes handicapés. Cela m’a offert de découvrir une organisation importante créée autour du bien-être de personnes qui vivent de façon simple. Œuvrer quotidiennement pour le bonheur des autres c’est aussi une vocation d’architecte. D’où mon choix de me lancer dans ce domaine. Ainsi mes choix de studios, ou plus généralement dans la vie, sont orientés avec une pensée sociale forte, l’idée qui m’intéresse de travailler dans le but d’aider les gens qui m’entourent autant que possible. De cette façon, et en remettant l’Homme au cœur de ma vision d’avenir dans l’architecture, j’ai pu établir deux axes importants qui se recoupent avec d’abord le travail social au service des autres, et ensuite le rapport entre l’architecture et les cinq sens qui nous caractérisent, comme une vision humaniste où la construction du projet se ferait en tournant autour d’un point fixe, sédentaire : l’Homme.

Les Amants, Magritte, Comme l’apologie de l’altération de nos sens au travers de l’expression «l’amour rends aveugle».

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Les 5 sens

Expression

D

epuis cinq ans maintenant j’ai la possibilité de travailler chaque été pour le bien être d’un groupe d’adultes handicapés résidant au foyer de vie de Maule dans les Yvelines. Contrairement à ce que l’on peut penser en se lançant dans ce type d’aventure, ces personnes qui ont la malchance d’avoir des sens ou facultés altérées ont beaucoup à nous apporter. Il est nécessaire d’expliquer le fonctionnement du foyer et de mon travail pour pouvoir comprendre ensuite ce que les handicapés m’ont appris et le lien que j’établis avec ma vision du monde et plus particulièrement celui de l’architecture. Le foyer de vie se situe dans un bâtiment reculé du monde actif, dans une partie boisée au sommet de la côte de Beule. Il a probablement été construit dans l’idée qu’une personne handicapée ne puisse pas prendre part à l’activité globale de notre société. A part. Caché du regard des gens, il n’est cependant pas pensé comme un lieu de prison tel que ce monde est présenté dans le film Vol au-dessus d’un nid de coucou. Le cadre y est agréable, calme, il n’est pas rare de croiser quelques animaux sauvages aux heures tardives. Le lieu n’est pas moins lumineux du fait d’être situé en forêt. Lorsque j’y suis arrivé pour la première fois, c’était en pleine journée. Visite des lieux après une demi-heure d’entretien, ce fut la première fois que je rencontrais un des handicapés résidant. Un monsieur d’environ 35 ans atteint de trisomie 21, qui expliquait à la chef de service qu’il avait mal lorsqu’il appuyait sur son genou, à quoi elle lui a simplement répondu qu’il suffisait de ne pas le faire pour ne pas éprouver de douleur. Son visage s’était alors illuminé d’un grand sourire et il retournait dans sa chambre heureux d’avoir une solution à son problème. Ce premier échange dans le monde du handicap était très marquant. Un problème simple du quotidien résolu avec autant de simplicité pour le plus grand plaisir du concerné. C’est ainsi que je pourrais résumer l’ensemble de mon travail sur place : rendre les handicapés heureux de leur cadre de vie et malgré leurs soucis. Il s’agit alors d’un encadrement au quotidien. Il faut avant tout être à l’écoute de chacun, de façon à ce qu’aucun ne se sente mis de côté. Il faut aussi observer. Quand quelqu’un ne va pas bien, il n’en parle pas forcément. Il suffit d’un regard, d’un pas de travers, ou d’un petit signe pour s’apercevoir qu’un des résidents peut avoir un problème, et le plus généralement, la solution est de parler, d’écouter, de dialoguer. Ces règles de vie du quotidien qui peuvent paraître pourtant si simple et que l’on a trop souvent tendance à fuir lorsqu’elles nous rattrapent. Les adultes handicapés mentaux sont comme de grands enfants qui nécessitent un cadre ouvert mais stricte. Ils sont très émotifs, et peuvent aussi bien exploser de bonheur de façon littérale, qu’exploser d’énervement. Ces moments intenses du quotidien me rappellent la fragilité de l’être humain et le besoin que chacun éprouve à une stabilité journalière. A nouveau cette problématique est étroitement liée à l’architecture.


L’EXPERIENCE Chaque résident vit avec son handicap, et chacun apprends à faire avec. Certains ne parlent pas mais comprennent très bien, d’autres sont simplement atteints de trisomie, d’autres encore sont capable de mémoriser de façon incroyable, de reproduire, mais n’ont pas de capacité d’entreprendre… etc. Chacun a son problème, mais il y a surtout un point commun qui caractérise ce groupe que j’encadre, et j’irais jusqu’à dire l’ensemble des personnes handicapés mentales de notre petite planète : ils ont une faculté à s’extasier devant de petites observations ! Je n’écris pas ça de façon ironique, et je le prends comme une véritable leçon de vie. Nous sommes dans un monde où tout va très vite, il faut continuellement s’informer, s’adapter, évoluer de façon à entrer dans le moule d’un monde en excès de vitesse, et particulièrement chez les architectes qui peuvent traduire cette évolution dans la construction. Travailler dans ce foyer pour handicapés m’a permis d’apprendre à apprécier de simples éléments du quotidien. Chacun est habitué au bruit de fond qui bourdonne de façon incessante. Et même lorsque l’on apprécie le silence, il est rare qu’il soit total. On est trop habitué au son de la pluie, à la sensation de froid que l’on ressent lorsque l’on se trouve sous une averse, trop habitué au bruit d’un train ou d’un moteur de voiture… Des exemples comme ça je pourrais en écrire des centaines. Tous ces éléments qui font notre monde, qui créent la banalité, jusqu’au klaxon parisien… Et pourtant, lorsque l’on voit un handicapé rire aux éclats parce qu’il découvre simplement qu’il reste 7 mois et trois jours avant la date de son anniversaire, lorsqu’on en voit un se prendre de passion pour les fleurs aux pétales jaunes et j’en passe, on peut se rappeler d’une époque où, enfant, on ouvrait les yeux. Chaque sens au service de la découverte, une curiosité sans égal, à la moindre odeur, au moindre bruit… Voilà en grande partie ce qui m’intéresse dans l’architecture : comment toucher l’observateur, comment l’inciter à affuter ses 5 sens, comment le pousser à ouvrir les yeux et retrouver sa curiosité enfantine. Les handicapés peuvent trouver du plaisir à l’observation du monde qui nous entoure. Et j’ai la conviction que chaque élément qui nous entoure peut produire un sentiment qui à son tour peut être source d’inspiration pour la création d’une œuvre architecturale !

Le groupe de musiciens handicapés Teranga – Saint-Claude, juin 2012

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Chaque époque doit marquer son temps. Mais rien ne marque notre temps en matière d’architecture que l’exception. C’est navrant. S’il arrive même que ces exceptions soient architecturalement de qualité, elles ne révèlent pas souvent, à mon avis, les soucis primordiaux que sont pour moi la simplicité, la vérité quant à la construction, et le bon sens. […] L’émotion vient avec l’architecture simple, lisible. Jean Prouvé

La Découverte Essai

E

n France l’héritage de Le Corbusier ne peut pas laisser indifférent. Et sa réalisation du modulor aussi simple soit-elle est pour moi une traduction concrète de la place qu’occupe l’Homme dans son architecture. Cet héritage mélangé probablement à ma naïveté m’ont orienté dans le choix de mes studios en deuxième et troisième année (Le Logis – L’image – Le 30x30 – 4x1=5). A l’exception de l’exercice de l’Image, les trois autres m’ont permis de découvrir qu’il était possible de penser l’architecture depuis l’intérieur, depuis l’usage. La conception du projet pourrait s’apparenter à une coquille d’escargot, une spirale qui part de l’Homme comme point central, et tourne autour jusqu’à arriver à un niveau trop éloigné pour qu’il en soit touché, du macro vers l’urbain. Une vision qui veut que l’architecte travaille avec son client avant tout. Lorsque Mr Piqueras (professeur du studio Le Logis) nous a demandé en deuxième année d’analyser les gestes réalisés pour faire la cuisine pour pouvoir ensuite savoir comment la dessiner, j’ai d’abord trouvé ça ridicule. Pour moi la cuisine était un lieu où il fallait des éléments de base : un four, une table, un évier, etc… Mais finalement après réflexion, j’ai compris que notre façon de vivre est façonnée par un modèle qui s’impose à nous et dans le monde entier. Tout autour du globe, l’Homme a su adapter son mobilier, et ses habitudes selon le climat et les situations géographiques. Pourquoi devrait-on aujourd’hui s’adapter au mobilier, quand on peut le modeler selon nos besoins ? Dans son livre, Le M’Zab, une leçon d’architecture, André Ravéreau explique « La chaise n’est donc pas une preuve de civilisation. Elle est, encore une fois, comme les grandes ouvertures, la conséquence d’un climat, celui du Nord : le sol étant la partie la plus froide d’un local, on le fuit. » C’est ce genre d’invention que l’on a tendance à oublier aujourd’hui avec la standardisation de notre vie. Toute cette question est traduite dans l’idée du Modulor notamment, où chaque élément est rapporté de façon proportionnelle à une échelle basée sur le corps humain. Fabriquer une chaise ou une table de 2,5mètres de haut serait ridicule, de même que fabriquer une chaise tout court dans des pays chaud serait inutile. Pourquoi alors doit-on imaginer que l’ensemble d’un espace caractérisé par un usage devrait être fait de quatre murs et d’un mobilier standard et répondre à une uniformité mondiale, souvent au détriment des cultures locales… ?


L’APPRENTISSAGE J’ai ainsi pu apprendre qu’un simple agencement de mobilier pouvait caractériser un espace selon la question de l’usage. Le mobilier selon son agencement peut créer des zones d’usages, et ces zones peuvent aussi être modifiées par les ouvertures ou une arrivée de lumière. Ainsi le ressenti humain peut dépendre d’une simple paroi, de la façon d’y faire glisser la lumière, lorsqu’un poteau va attirer le regard, créer une tension et cette sensation de curiosité qui veut que l’on avance pour voir. Une colonne, une paroi suffisent alors à générer un sentiment et induire un déplacement comme je l’ai découvert lors du studio 30x30 avec l’enseignement de Mr Dervieux. Je peux alors imaginer réussir à émouvoir un observateur, le transformer en spectateur-acteur dans un univers à la fois statique, fait de parois et d’espaces, et mouvant, fait d’ombres et de lumière. Je peux imaginer créer cette sensation de surprise, comme une joie induite par l’espace… Tout le monde peut apprécier un paysage de montagne. Ce fameux paysage qui laisse bouche bée. Réussir à créer cette même sensation de stupeur dans l’architecture, propice à la réflexion personnelle serait alors une véritable réussite. Et pourtant lorsqu’on est entouré de montagnes on s’habitue à la vue. Quelques heures, parfois quelques minutes suffisent à s’accoutumer. La sensation de surprise n’est pas pensable sur le long terme. Elle peut néanmoins être accentuée sur le court terme. Le dessin d’une baie comme oculus sur le monde extérieur, qui va cadrer une vue et en cacher d’autres… va créer un effet de surprise, influencer un déplacement dans l’espace jusqu’à une ouverture totale du champ de vision lorsqu’on s’en approche. On peut ainsi réaliser des œuvres au service des gens, toucher un public sans forcément passer par le monumentalisme comme j’ai pu l’apprendre dans la composition d’espace d’une maison verticale (studio 4x1=5). Cette idée qui veut que la qualité ne dépend pas de la place mais de ce qu’on en fait, et que la contrainte constructive (construire sur 11m de haut sans escaliers par exemple) peut et doit être tournée à un avantage. La construction la plus répandue autour du monde reste la maison individuelle, et malgré leur nombre, les maisons exceptionnelles sont rares, exceptionnelles par leur composition des espaces en rapport à leur logique constructive. Les trois studios cité plus tôt et auxquels j’ai pris part m’ont permis d’apprendre à réaliser des espaces selon les usages établis au préalable, ils m’ont appris à penser l’architecture au travers du ressenti humain.

Expression de l’idée de la curiosité – studio 30X30 2012

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Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre Daniel Pennac


L’OUVERTURE La Déduction Finitions

O

n peut trouver du plaisir à écouter de la musique, à lire de la poésie, à écouter ou prendre part à un débat politique. On peut prendre du plaisir à dessiner, chanter, danser, à travailler aussi bien sûr, et l’architecture ne doit pas entraver ces plaisir. Elle doit au contraire aider, inspirer sans forcément influencer (est-ce possible ?). Elle doit fabriquer de l’émotion, et garantir le confort à la fois. En fait mon projet d’avenir et de carrière réside dans une forme presque utopique, mais c’est là tout l’intérêt. L’utopie étant à la fois inatteignable et le but à atteindre. Cela veut dire qu’un projet peut toujours être amélioré. C’est dans cette idée que j’aimerai plus tard proposer aux particuliers la possibilité d’avoir un logement qui puisse garantir un bien-être au quotidien, en jouant sur des techniques théorique architecturales et scientifique. En gérant aussi bien les arrivés de lumière qu’un système d’isolation et de climatisation, et aussi pourquoi pas accepter l’intégration d’une domotique au service du confort. Mon apprentissage sur la construction des espaces selon l’usage et en partant depuis l’intérieur du projet va dans ce sens de plus mon expérience dans le monde du handicap me pousse à me focaliser sur une question et un domaine social dans l’architecture, où encore une fois le projet part de l’intérieur, se construit petit à petit autour d’espaces selon une hiérarchie. Le but serait donc d’acquérir une certaine expertise dans ce domaine, de façon à pouvoir ensuite proposer ce genre d’architecture et de vie à un coût moindre.

Baie de la petite maison à Corseaux (Suisse) – Le Corbusier - 1923

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Rapport d'étude 2013 web