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TERRE !

Pour évoquer leur traversée périlleuse de la Méditerranée, le photographe a demandé aux rescapés de porter un gilet de sauvetage.

Venus d’Afrique noire, chassés de Libye, ils ont débarqué sur l’île italienne de Lampedusa avant d’être déplacés au nord de l’Italie, dans le Val Camonica. Là, en plein territoire de la Ligue du Nord, le parti d’extrême droite d’Umberto Bossi, une association d’aide aux réfugiés a mis en place une ­politique de micro-intégration. Malgré la persistance d’un « racisme cordial », les immigrés participent à la vie locale. Avec l’espoir d’obtenir cet été un permis de séjour. L’Italie est maintenant leur terre. JOAN BARDELETTI Parti du Sénégal en 2008, Ibrahim est arrivé en Italie trois ans plus tard. Ici, son trajet.

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MONTECAMPIONE Lors d’une visite à l’hôtel où il est resté isolé pendant quatre mois, Towtow, réfugié malien, boit son café offert par le gérant.

JOAN BARDELETTI CERVENO, ITALIE, JANVIER 2012 Les Nigérians Henry et Ibrahim apprennent à jouer aux cartes.

CAPO DI PONTE Happy, venu du Nigeria, donne un cours d’anglais aux lycéens avec l’aide de ses compatriotes Ibrahim et Henry, assis parmi les élèves.

EDOLO Eric, Hammadou et Félix, tous trois camerounais, participent à la messe du vendredi, peu fréquentée par les Italiens. 68 I polka #18

mai - juin 2012

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JOAN BARDELETTI MONTECAMPIONE Pour la première fois, Happy, Ibrahim et Henry découvrent la neige.

Accueil à l’italienne D par L a u r e n c e B u t e t - R o c h

«

ans l’eau ça va, on meurt vite. Le désert c’est bien pire : tu meurs doucement »,

explique Eric, assis au bord du lac d’Iseo, tandis qu’il raconte comment il est parti du Cameroun et arrivé en Italie. Avec son frère Félix et son ami Hammadou, il a quitté son pays en novembre 2010 dans l’espoir d’atteindre la Libye et d’y trouver du travail. A l’époque, l’économie du troisième plus grand pays d’Afrique est en plein essor et

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la demande pour une main-d’œuvre étrangère forte. Lors de la traversée du Sahara, le camion dans lequel il est monté tombe en panne. Pendant trois jours, les compères et les 150 autres passagers survivent avec peu de nourriture et d’eau. Ils parviennent en Libye. Sur son portable, Eric conserve une vidéo des cadavres qu’il a vus dans le ­désert. Pour se souvenir. « Pour eux, la Libye, c’était l’eldorado, explique le photographe Joan Bardeletti, qui les a rencontrés en janvier dernier. Ils n’avaient pas l’intention de venir en Europe. »

Deux semaines plus tard, la rébellion contre le colonel Kadhafi éclate. Les violences forcent des centaines de milliers de personnes à fuir. Eric, Félix et Hammadou décident de traverser la Méditerranée. Leur bateau, alourdi par les 250 réfugiés, prend l’eau douze heures seulement après son départ des côtes libyennes. P ­ endant deux jours, les passagers se relaient pour écoper, un effort qui leur permet d’atteindre Lampedusa. L’île i­ talienne d’une vingtaine de kilomètres c­ arrés croule déjà sous le poids des migrants qui fuient l’instabilité

des pays du Maghreb. Le centre de rétention est prévu pour 850 réfugiés. Il en arrive ­parfois plus de mille par jour. Pour soulager la ­pression, le gouvernement italien disperse les n­ ouveaux arrivants sur son territoire. L’administration Berlusconi fait notamment appel à des hôteliers et leur propose un dédommagement de 40 euros par nuit et par ­personne. Avec une centaine de réfugiés, Eric et ses compagnons sont ­placés dans un hôtel à Montecampione, une station de ski des Alpes. « Pour des gens qui ont failli mourir dans le désert ou en mer, admet Joan Bardeletti, on pourrait penser qu’être logés et nourris, surtout dans un tel cadre, c’est le paradis. Mais, en fait, la nature humaine est telle que c’est le paradis pendant peut-être un mois. Après, on a besoin de se sentir utile, d’avoir une fonction sociale. » Les réfugiés passeront plus de quatre mois isolés dans un hôtel à 1 800 mètres d’altitude et à 20 kilomètres du village le plus proche. Henry, un ­Nigérian, a travaillé pendant des années en Libye avant d’être, selon ses propres mots, embarqué de force par les sbires de K ­ adhafi en guise de représailles contre l’Italie qui a participé à l’intervention de l’Otan. « A Montecampione, dit-il, je me suis senti comme un ­animal sauvage, j’avais perdu ce qui faisait de moi un homme. » Les journées passent lentement, seulement rythmées par les repas, les quelques minutes où les Africains ont accès à Internet et les parties de foot qu’ils organisent, entre eux. « Manger, dormir, regarder la télé et basta », résume Gossou, un réfugié de Côte d’Ivoire. Une fois par semaine, ils reçoivent la visite d’un médecin ou d’intervenants sociaux venus les aider à remplir les formulaires de demande d’asile. En octobre 2011, les reclus organisent une marche pour ­alerter les autorités sur leur sort. « Quelques provinces italiennes qui s’étaient retrouvées dans la même situation avaient déjà mis en place une politique de micro-intégration réussie », explique Silvia Turelli de la coopérative K-Pax, un organisme d’assistance aux réfugiés qui tire son nom d’un film de science-fiction dans lequel la question de la différence culturelle est abordée via la présence d’un extraterrestre. « Nous avons voulu répéter l’expérience dans le Val Camonica. » Elle admet que convaincre les autorités de la région n’a pas été facile : « Après tout,

nous sommes dans le territoire de la Ligue du Nord. » En 2003, Umberto Bossi, le dirigeant de ce parti d’extrême droite, avait décrété que les immigrants qui arrivaient en Italie par bateau devraient être arrêtés par un canon qui « ferait exploser tout le monde dans l’eau ». Dans la région, les étrangers sont appelés des « extracommunautaires ». « La première fois que je les ai rencontrés, raconte Joan Bardeletti, nous avions rendez-vous dans un parking. Ils devaient être une vingtaine. Pendant qu’ils m’attendaient, des voisins, inquiets de voir tous ces Noirs rassemblés, ont appelé les gendarmes. »

AU COURS DE SA TRAVERSÉE DU DÉSERT LIBYEN, UN RÉFUGIÉ A FILMÉ LES CADAVRES. IL ATTENDAIT LUI-MÊME D’ÊTRE SECOURU

Af in de faciliter leur intégration dans cette communauté fermée, voire xénophobe, les réfugiés ont été séparés en groupes de quatre ou cinq en fonction de leur pays d’origine et répartis dans plusieurs municipalités de la vallée. Différentes ­activités sont aussi prévues pour les aider à comprendre la culture italienne et favo­ riser les échanges avec leur entourage. Tous suivent des cours d’italien le matin et font des travaux d’utilité publique l’après-midi. Henry, par exemple, enseigne l’anglais aux jeunes lycéens de Capo di Ponte et participe au débroussaillage des terrains de la ville. Alors que certains, comme Happy et Henry, qui partagent une maison avec des Italiens, ont déjà tissé des liens dans leur communauté – ils s’occupent du chien et

du jardin de leurs voisins – d’autres sont plus sceptiques. « Pour l’instant, avec eux, révèle Ibrahim, un Sénégalais, c’est “Bonjour, bonsoir. Ça va ? Ça va.” » Un « racisme cordial », selon Joan Bardeletti, persiste. Les réfugiés de confession catholique ne participent pas aux mêmes messes que leurs « frères » italiens. « Pour éviter les tensions », estime le photographe. Les immigrants s’inquiètent davantage de leur avenir que des relations avec le voisinage. Après un an sur le sol transalpin, la plupart devraient recevoir pour cet été une réponse à leur demande d’asile. Si elle est rejetée – ce qui pourrait être le cas pour la majorité de ceux qui ne sont pas originaires d’un pays actuellement en guerre et qui ne peuvent pas prouver qu’ils seront torturés (ou pire) à leur retour –, ils auront à choisir entre faire appel, ce qui leur permettrait de rester en Italie une année supplémentaire, ou entrer dans la clandestinité. Pour Seikou Sanneh, un étudiant de 21 ans né en Libye mais originaire de ­Gambie, un refus serait dramatique. Il a quitté le sol libyen en catastrophe après que des hommes armés sont entrés dans sa salle de classe et ont commencé à tirer. Il s’est enfui en sautant par la fenêtre mais n’a pas pu regagner sa maison où ses parents l’attendaient. Après avoir passé deux jours terré dans une benne à ordures, il a rejoint le port. « Maintenant que j’ai un appartement à ­Cogno, je suis un peu OK. Mais aussi un peu KO, car je pense toujours à ma famille en Libye. » S’il n’obtient pas un visa, il sera déporté en Gambie, un pays dont il ne connaît rien, pas même la langue, et qui se trouve surtout encore plus loin des siens. Complexe, la question du statut à ­accorder aux réfugiés issus des événements du Printemps arabe divise l’Europe. S’ils sont régularisés, les autorités françaises et allemandes craignent l’afflux massif de migrants à leurs portes. Pourtant, ces nouveaux habitants du Val Camonica n’envisagent pas de déménager, même ceux qui ont de la famille dans d’autres Etats européens. « Pourquoi irais-je a­ illeurs ? se demande Henry. Après tout, je suis chrétien et j’ai passé quinze ans en Libye, qui ne l’est pas. » Ibrahim, un tailleur gambien qui gagnait plus de 1 000 euros par mois en Libye, ajoute en regardant les montagnes : « Maintenant, ici, c’est chez moi. »



Enquête Joan Bardeletti

juin - juillet 2012

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POLKA MAGAZINE / BLACK SNOW